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Le spectateur de Belleville
February 22, 2025 11:29 AM
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Par Armelle Héliot dans son blog - 21 février 2024 Le comédien porte une parole très intéressante dans une adaptation originale du grand texte qu’est De la servitude volontaire. LM Formentin nous conduit jusqu’à notre temps, dans un esprit ironique. Jacques Connort signe une mise en scène sobre, laissant sa forte personnalité à l’interprète.
Jean-Paul Farré est un artiste au spectre très large. Musicien qui aime dialoguer avec des pianos, comédien de troupe, discipliné et profond, dans des registres graves ou dans des fantaisies amusantes -car en plus, il est drôle- se glissant dans des univers très différents, de Shakespeare à Ionesco, il est ici seul en scène et porte avec vigueur, sensibilité, conviction, une parole forte. Celle du très jeune Etienne de La Boétie, et de son texte au titre légendaire : De la servitude volontaire. On connaît sans connaître. Tout est dans ce titre, formidable formule. Il n’a pas vingt ans lorsqu’il commence à composer, ce texte tout en exemples savants puisés dans l’Antiquité. En France, on nous le cite très tôt, dès la 4ème…On a entre 12 et 14 ans Et ce discours adressé à chacun, nous poursuit durant toutes nos études, même si l’on connaît mieux Etienne de La Boétie, par le « parce que c’était lui, parce que c’était moi » de Michel de Montaigne. On a déjà entendu ce texte au théâtre. Ici, les références qui ne parleraient peut-être pas aux spectateurs, ont été métamorphosées. Le spectacle s’inspire, sans état d’âme, du monde d’aujourd’hui. On va ici jusqu’à une manière de chansonniers. Très bien dirigé par Jacques Connort, dans une production soignée (décor, costumes, lumières), Jean-Paul Farré sublime toutes les allusions, jusqu’aux plus prosaïques ou indiscrètes. Le grand acteur nous prend à témoins. Habit rouge ou veste noire, il glisse d’une temporalité à une autre, regard ferme, parfois inquiet, parfois inquiétant, voix bien placée, véhément, il veut nous apporter un peu de lucidité Du théâtre aussi aérien apparemment, que profond dans son propos; Un moment précieux. De la belle ouvrage théâtrale. Avec Jean-Paul Farré, intense et sincère. Saisissant. Armelle Héliot Théâtre Essaion, mercredi, jeudi, à 19h, vendredi, samedi, à 21h, dimanche à 18h. Durée : 1h10. Tél : 01 42 78 46 42. https://www.essaion-theatre.com/spectacle/1102_de-la-servitude-volontaire.html
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Le spectateur de Belleville
February 21, 2025 9:05 AM
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Par Marie Plantin dans Sceneweb - 21 février 2025 Projet passionnant co-signé par Frédérique Aït-Touati et Bruno Latour de son vivant, Trilogie terrestre est une expérience sensationnelle de pensée par le théâtre, qui compacte trois conférences du chercheur dans un écrin-écran où se projettent nos représentations en mouvement. L’hospitalité est de mise au MAIF Social Club. Entièrement gratuit, ce lieu atypique du Marais parisien ouvre ses portes à toutes et tous avec un corner café, un espace de coworking, un coin boutique dédié au développement durable et un coin bibliothèque où les livres se consultent sur place. Cet écosystème de vie qui rend concret le vivre-ensemble s’articule dans un espace ouvert en rez-de-chaussée, dont la plus grande partie est consacrée à une exposition collective d’art contemporain sur un temps long et avec un thème lié à des enjeux de société. Depuis peu, et jusqu’au 26 juillet prochain, l’exposition Chaosmos propose des œuvres protéiformes d’artistes d’aujourd’hui, originaires de différents continents, en lien avec notre imaginaire du cosmos et notre habitat terrestre. En parallèle, et en résonance avec le motif exploré, se développe toute une programmation culturelle éclectique : conférences, ateliers, visites guidées et spectacle vivant. Trilogie terrestre, concept imaginé par Frédérique Aït-Touati, également à la mise en scène du dispositif, et Bruno Latour, éminent philosophe et sociologue, grand penseur des questions écologiques qui nous agitent, fait donc partie de ces projets pluridisciplinaires satellites qui viennent prolonger, étoffer et éclairer la ligne thématique. Performance conçue à partir de trois conférences du chercheur décédé en octobre 2022, Trilogie terrestre regroupe, en versions raccourcies, les trois propositions scéniques créées successivement en 2016 (INSIDE), 2019 (MOVING EARTH) et 2020 (VIRAL), grâce à un processus de recherche et de création au long cours initié au Théâtre Nanterre-Amandiers. Ces expérimentations consistant à tenter de tisser serré dimensions philosophique et scénique ont l’objectif avoué de faire s’épanouir au plateau une pensée en mouvement. C’est donc tout naturellement que le comédien Duncan Evennou nous invite à une « expérience de pensée » collective après nous avoir guidé des escaliers jusqu’à l’espace de représentation qui abolit, grâce à sa scénographie immersive et laborantine, un rapport scène/salle conventionnel et verrouillé. Physiquement, le public se masse dans un cocon blanc feutré, dont les murs et le sol sont tapissés d’un même revêtement immaculé et douillet qui fait tampon avec le monde extérieur, et change notre rapport à la temporalité. Exit le rythme effréné de la ville autour. Voici venu le temps de la pensée à voix haute qui se transmet, de la pensée partagée qui circule, de la pensée qui avance sur un tempo chaotique et irrégulier, s’illustre, digresse, rebondit, et pourtant jamais ne nous perd. En ce sens, Duncan Evennou, qui prend en charge cette parole exceptionnelle d’acuité, de ressources, d’intelligence fine et d’empathie avec son sujet, fait littéralement corps avec elle et lui rend sa vivacité et sa vitalité première. Bruno Latour n’est plus depuis peu, mais ce projet perpétue en creux sa présence, son apport inestimable au monde des idées. Sa recherche est une boussole et cette Trilogie terrestre le prouve de bout en bout. Au centre, une immense table basse rectangulaire prolonge le décor en une page blanche géante, surface de réflexion et de projection, un espace de travail où s’amasseront les outils nécessaires à matérialiser l’argumentaire qui a besoin de s’incarner pour pleinement se conscientiser. Photographies, cartes, dessins, schémas, livres, objets… La lumière fera le reste, variant du rouge au bleu au blanc, non par patriotisme, mais pour créer, elle aussi, une atmosphère particulière, une bulle. On se croirait propulsé dans une capsule spatio-temporelle à des années-lumière du cœur historique de Paris. On se croirait dans un vaisseau spatial flottant à la surface de cette fabuleuse zone critique qui nous est explicitée. On se croirait dans une cellule, une microparticule. Rouge de la caverne platonicienne évoquée au début, rouge du sang de la vie qui bat sous terre ; bleu océanique et maritime, bleu mystérieux ; blanc de l’éclaircissement, de nos consciences en présence dans ce même bain incertain. Nos repères ont valsé par le hublot. On ne sait plus trop où l’on est, mais on est dedans et ensemble. Et même serré au coude à coude et genou à genou, car la jauge est limitée et le public curieux nombreux. Nous voici donc respirant le même air à l’intérieur d’un même biotope, nos regards tournés vers les images égrenées, notre attention tout entière suspendue à la matière scientifique brassée, mise à notre portée. Et le lieu du théâtre, étymologiquement le lieu où l’on voit, s’avère on ne peut plus approprié à ce qui est ici questionné, compulsé : nos représentations, nos points de vue, nos imaginaires. La planète bleue schématisée, vue de loin et chargée de fantasmes, logo devenu émoji virtuel, n’a plus lieu d’être. Pour réinventer nos façons de l’habiter, c’est depuis l’intérieur qu’il nous faut la regarder, la sentir vibrer et respirer. Nous avons besoin de nouvelles cosmologies, de faire advenir une nouvelle science de la terre, de produire de nouvelles cartes d’orientation. Nous vivons un monde nouveau aux enjeux colossaux. La révolution galiléenne de 1610 qui a fait basculer l’humanité dans le temps infini du cosmos a laissé place aujourd’hui à un nouvel ordre cosmique qui mérite que les bases de notre ordre social soient remaniées en profondeur. La relativité d’Einstein a laissé place à une nouvelle ère, celle de la relation. L’expérience qui se vit dans ce temps de la représentation constitue à prendre de la hauteur de vue en plongeant ensemble. Paradoxe vertigineux et revigorant. Les sources et supports sont multiples et suffisamment éclectiques pour ne jamais nous ennuyer : extraits de l’adaptation cinématographique de la pièce de Brecht, La Vie de Galilée, par Joseph Losey, Space Oddity de David Bowie revisitée, images documentaires de manifestations pour la défense du climat, photo du désert de Dune, projet filmique inachevé d’Alejandro Jodorowsky, dessins à main nue, et en direct, pour mieux expliciter un développement, une hypothèse… Nos sens scopiques et auditifs sont sollicités pour aérer la densité du discours produit. Les échelles varient aussi. Les images sont projetées tantôt à plat, agrandies dans toute la longueur du plateau central, tantôt dans le dos de notre orateur hors pair, à l’aise comme un poisson dans l’eau, surfant allègrement sur le dos de l’impro et du par cœur. Sa prestation est remarquable, saluons-la, et la connexion établie avec l’auditoire opère à chaque instant sans faillir. Les yeux dans les yeux avec son public, dans une proximité qui fait le sel de l’expérience, Duncan Evennou est bien plus qu’un interprète, c’est un passeur de la plus belle espèce. On le suit à la trace, on navigue à vue, on ne perd pas une miette, et ces élans, émotions et enthousiasmes deviennent les nôtres dans un rapport vertueux d’écoute et de transmission. Vases communicants qui nous élèvent. L’expérience est non seulement passionnante, mais elle ouvre en grand les chakras du cerveau, élargit les portes de la perception, bouscule notre périmètre de vision et ravive nos espoirs. Elle crée, dans les trois dimensions de l’espace, ce théâtre de la pensée rêvé à plusieurs. On en sort grandi, plus vivant que jamais, et terrien, rien de moins. Mais c’est déjà tellement. Marie Plantin – www.sceneweb.fr Trilogie terrestre Conception Bruno Latour, Frédérique Aït-Touati Mise en scène Frédérique Aït-Touati Avec Duncan Evennou Assistante à la mise en scène Esther Denis Scénographie, lumière, vidéo Patrick Laffont De Lojo Musique originale Grian Chatten Production Zone Critique Coproduction Centre Pompidou ; Théâtre Nanterre-Amandiers ; Berliner Festspiele Avec la participation du DICRéAM et le soutien de la Fondation Carasso Durée : 1h45 MAIF Social Club, Paris du 19 au 22 février 2025 Théâtre Olympia, CDN de Tours du 13 au 15 mars Scènes de Territoire, Bressuire le 20 mars
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Le spectateur de Belleville
February 20, 2025 9:37 AM
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Par Armelle Héliot dans son blog - 19 février 2025 La troupe l’aime beaucoup, il connaît très bien la maison, et son nom a très tôt circulé. Il était un candidat légitime, naturel. Cela fait des mois, sinon deux-trois ans que l’on parlait de lui pour succéder à Eric Ruf. C’est fait.
Une décision attendue, espérée, une info qui n’est pas une info, mais qui est une bonne info. La plus logique, la plus légitime. On a entendu parler d’Arthur Nauzyciel, poussé par les tutelles, si on l’en croit, de Christophe Honoré, poussé par lui-même et l’assumant, persuadé qu’un bail de cinq ans, place Colette, c’était dans ses cordes. Pour une fois on n’attend pas la dernière limite pour nommer l’Administrateur Général de la Comédie-Française et Clément Hervieu-Léger aura donc un peu plus de temps que de coutume pour dessiner l’avenir de la première troupe de France. Le communiqué du ministère, glissé entre les hommages aux morts (Rachida Dati est sans doute la Ministre qui aura eu le plus de disparu(e)s à saluer), et les chroniques de son voyage au Maroc, est clair. Par la qualité de sa rédaction, on se dit que le principal intéressé a été mis à contribution. Mais qu’importe. En ce moment, dans les trois salles de la Comédie-Française, d’excellents spectacles, très différents, enthousiasment le public. C’est ce que l’on souhaite à Clément Hervieu-Léger : l’excellence sur tous les fronts, sur tous les tons. « Sur proposition de Rachida DATI, ministre de la Culture, le Président de la République confiera à Clément HERVIEU-LEGER la direction de la Comédie-Française, en tant qu’administrateur général. Il prendra ses fonctions pour un mandat de cinq ans, à l’issue du troisième et dernier mandat de Eric RUF qui se terminera en août 2025. Formé au Conservatoire du Xe arrondissement de Paris dans la classe de Jean-Louis Bihoreau, Clément HERVIEU-LEGER fait ses premiers pas à la Comédie-Française en 2000 dans L’Avare de Molière mis en scène par Andrei Serban. Il intègre la troupe de la Comédie-Française en 2005 et il en devient le 533e sociétaire en 2018. Dès lors il est régulièrement membre du comité d’administration. » Armelle Héliot
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Le spectateur de Belleville
February 20, 2025 3:23 AM
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Par Joëlle Gayot dans Le Monde - 19 février 2025 A 89 ans, le metteur en scène enseigne Brecht et Hölderlin dans ce lieu coopératif et solidaire parisien, avec toujours la même foi dans le théâtre et la force des mots. Lire l'article sur le site du "Monde : https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/02/19/au-100-rue-de-charenton-bernard-sobel-transmet-l-esprit-de-resistance-aux-jeunes-comediens_6554762_3246.html
Il faut se méfier des portes cochères qui ne payent pas de mine. Au numéro 100 de la rue de Charenton, une fois le seuil franchi, la surprise est de taille : 1 800 mètres carrés au cœur du 12e arrondissement parisien. Quatre niveaux, un plateau de 500 mètres carrés partagé par les plasticiens, cinq salles de travail et de représentation pour les danseurs et les acteurs, sur le toit, les bureaux de l’administration et la terrasse plein ciel. Au « 100 », les câbles et les disjoncteurs de l’ancienne centrale électrique qui permettaient de couper le courant dans le quartier ont été mis au rebut. La culture a pris le relais. Propriété de la Ville de Paris, l’endroit a été nettoyé, sécurisé et aménagé. Reconverti en site pluridisciplinaire, il est chapeauté par une société coopérative d’intérêt collectif, fondée et dirigée par Frédéric de Beauvoir avec l’administratrice Isabel Segovia. Inauguré en 2008, cet établissement culturel solidaire, qui fonctionne avec 80 % de recettes propres, verse environ 2 000 euros par an à la Ville de Paris pour occuper les lieux. La contrepartie ? Des coûts de location de salles accessibles aux artistes les plus démunis. « En juillet, nous saurons si notre bail sera ou pas renouvelé par la mairie. Nous sommes en convention précaire. Cette instabilité n’est pas simple à gérer », assure le directeur, qui aimerait voir son contrat pérennisé : « Le 100 est un point de stabilité pour les créateurs. » Hôte récurrent de la rue de Charenton, le metteur en scène Bernard Sobel vient y travailler depuis 2020. « Il a beau nous dire que chaque spectacle est le dernier, il a toujours un projet à proposer », dit en souriant Frédéric de Beauvoir, fan de la première heure. A 89 ans, et même s’il marche à petits pas, courbé en deux sur sa canne, l’ex-directeur du Théâtre de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) ne concède rien à la fatigue. Le théâtre est son oxygène, sa façon de ne pas désespérer pour de bon d’un chaos qu’il contemple avec une lucidité bouleversante : « Je suis atteint dans mon âme, sali par ce qui arrive. » Ce qui arrive ? Il suffit, explique-t-il, de se réveiller le matin et d’écouter les nouvelles du jour pour prendre la mesure du désastre. Il cite : les fermetures d’usines, le chômage, la baisse des subventions, Donald Trump, la disparition de l’espèce humaine et celle, désormais évoquée, de la Terre : « Il n’y a pas un avenir éternel, c’est difficile d’être joyeux. » Il s’en excuse presque. Avant de ruer dans les brancards : « Notre impuissance est injustifiable. Qu’est-ce que ça veut dire d’affirmer qu’on n’y peut rien ? » La parole des poètes Que faire, alors, sinon se battre avec les seules armes dont il dispose : la parole des poètes. Ce communiste de toujours – et qui le revendique sans se faire d’illusion sur les échecs et les fautes de son parti – dirige un chœur de dix élèves formés au 100 par Julie Brochen au sein de la Thélème Théâtre Ecole. Plongée inédite d’une jeune génération dans L’Exception et la Règle, un court texte didactique de Bertolt Brecht appelé à précéder les représentations de La Mort d’Empédocle, de Friedrich Hölderlin. En associant ces deux pièces, dont la texture métaphysique est promesse de doutes et d’introspections, Sobel n’a pas choisi la facilité du renoncement, mais l’exemplarité de la résistance : « Hölderlin vivait dans un monde qui insultait une humanité qu’il voulait protéger. Brecht ne donne pas de solutions, mais il ouvre une petite porte de pensées. Ni l’un ni l’autre ne s’est résigné à l’impuissance. Ils avaient le sentiment de leur utilité. » Ce discours d’un homme né en 1936, qui a connu les horreurs de la seconde guerre mondiale, parvient-il à Balthazar Corvez, Léo Michel et Lucie Weller, respectivement 24, 26 et 27 ans ? « Lorsque j’avais leur âge, j’avais des modèles de résistance. Pas eux. Je les sens protégés par leur désir de ne pas ouvrir les yeux. Mais c’est normal. » Sur ce point-là, il se trompe. Aux prises avec une société qui a déplacé les luttes du terreau idéologique vers les champs sociaux ou identitaires, ces comédiens débutants ne sont pourtant pas sourds aux inquiétudes de leur aîné : « Tout ce qu’il évoque lorsqu’il parle de capitalisme, d’oppression, de profit, de pouvoir d’achat me concerne », explique Lucie, tandis que Léo renchérit : « Il nous demande de regarder la réalité telle qu’elle est, il associe en permanence le théâtre et la politique. » Quant à Brecht, dramaturge allemand d’un lointain XXe siècle, inventeur d’un théâtre de la distanciation qui encourage le sens critique, sa prose les déconcerte, les intrigue, les stimule : « Ça ne ressemble à rien de ce que je connais, s’exclame Balthazar, c’est compliqué parce qu’il faut tout le temps réfléchir à ce qu’on est en train de dire. » « Piquez les mots ! » Dans la salle de répétition, ce jour de février, le metteur en scène ne laisse pas s’évaporer les répliques en une suite de sons équanimes. « Piquez les mots ! il ne faut pas que ça coule, c’est ainsi que vous éveillez l’attention. » Il serait dommage, en effet, de perdre de vue l’enjeu du drame qui se joue dans L’Exception et la Règle. Un marchand tue son serviteur. Reconnu coupable, il est pourtant acquitté lors d’un procès où la justice honore les puissants et piétine les miséreux : « On aide le fort et on n’aide pas le faible. Et c’est bien ainsi », écrivait, en 1929, Bertolt Brecht, combinant le fatalisme et la provocation jusqu’à donner des envies de descendre dans la rue faire la révolution. L’insurrection n’est pas un mot qu’emploie Bernard Sobel. Il a pourtant, chevillé au corps, un esprit de révolte qui ne s’épuise pas. Les jeunes le disent « patient, tenace, bienveillant, tatillon ». Léo est « fasciné » par la rencontre de son monde et du leur. Balthazar affirme « qu’il ne lâche jamais », Lucie aime la poésie de ses phrases. Et c’est vrai que cette grande figure du théâtre français pense et parle en poète dont le regard clairvoyant se porte vers l’horizon en interrogeant le présent : « Qu’est-ce qui nous est offert de vivre aujourd’hui ? Sans doute de comprendre que nous ne sommes pas le centre du monde. » Savoir que l’on n’est qu’un parmi les espèces et de passage dans une nature que nous foulons aux pieds avec arrogance. Il n’est jamais trop tard pour s’inspirer de l’exception Sobel. Surtout lorsque, en conclusion, il convoque Franz Kafka : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. » Diptyque : « L’Exception et la Règle », de Bertolt Brecht, suivi de « La Mort d’Empédocle (Fragments) », de Friedrich Hölderlin. Mise en scène : Bernard Sobel. Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, Paris-12e. Du 20 février au 2 mars. 100, établissement culturel solidaire, 100, rue de Charenton, Paris-12e. 100ecs.fr Joëlle Gayot / LE MONDE Légende photo : Bernard Sobel lors d’une répétition de « L’Exception et la Règle », de Bertolt Brecht, au 100, à Paris (12ᵉ), le 13 février 2025. FLORENCE BROCHOIRE POUR « LE MONDE »
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February 16, 2025 4:49 PM
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Par Armelle Héliot dans son blog - 10 février 2025 Elle est Sociétaire de la Comédie-Française, joue et chante. Il est un musicien complet, compositeur, instrumentiste et proposent ensemble, au Studio-Théâtre, « Poètes, vos papiers ! », dans la lumière de Léo Ferré. Une merveille.
Sur le plateau du Studio-Théâtre, il y a de nombreux instruments de musique. Un piano classique, un piano électrique, un accordéon, une batterie, plusieurs guitares…Jouent-ils donc tous ces instruments les deux artistes que l’on vient applaudir ? Non. Juste avant leur Poètes, vos papiers ! leurs camarades de la Comédie-Française ont repris Les Serge (Gainsbourg Point Barre) et l’on ne peut que vous conseiller d’aller les voir ou les revoir ! Ils se produisent à 18h30. Marie Oppert et Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Benjamin Lavernhe, Noam Morgensztern, Yoann Gasiorowski. Des as.
C’est pourquoi, il faut attendre 21h00 pour découvrir Poètes, vo papiers ! Véronique Vella a conçu ce moment, elle a embarqué Benoît Urbain, pour musiques originales et arrangements. Ils jouent et chantent, tous deux. Ils sont vêtus simplement : chemise blanche, pantalon noir, chaussures souples qu’ils enfilent devant nous.
Le titre fait référence au Poète (au singulier) vos papiers ! de Léo Ferré, son premier recueil de poésies, publié en 1957 (La Table Ronde). Un 33 tours comportant certains des textes paraît juste avant et la chanson viendra plus tard, en 1970.
Il est très présent dans ce récital qui se déploie en une vingtaine de chansons. Véronique Vella s’est fixée une règle : tous les textes sont des poèmes mis en musique. Benoît Urbain a composé la musique de plusieurs délicates pages. Hugo et sa Chanson, Verlaine et Ces passions..., Baudelaire et Le Vin des chiffonniers, mais aussi Marie-Noëlle, Chanson, le cher Pierre Debauche, Je me rapproche, Lucette-Marie Sagnières (moins connue, avouons-le) et Sans titre, Clarisse Nicoïdsky, Poème. Soit sept en tout, avec des tonalités heureuses, tendres, mais des zones plus sombres également, selon la tonalité des oeuvres écrites.
Parfois, Véronique Vella joue un instrument, au piano, avec lui, ou s’essaye à une belle guitare basse, celle de Benjamin Lavernhe, ou joue l’accordéon. Quant à lui, Benoît Urbain, il entre dans le jeu, disant des textes, les chantant.
Il y a des moments bouleversants, comme Ame te souvient-il ? de Verlaine sur une musique de Léo Ferré qui joue toute seule. Magnifique. Des moments classiques, comme Je chante pour passer le temps d’Aragon, plus âpres comme Une charogne de Baudelaire, très touchants comme Je dis aime d’Andrée Chedid sur une musique de Mathieu Chedid.
On n’en finirait pas d’énumérer. Véronique Vella a toujours été une voix, une grande voix et une interprète d’une finesse bouleversante.
Genet avec Hélène Martin, Artaud avec C.Richard (saviez-vous qu’il a été mis en musique?). Il y a du Norge, une magnifique chanson de Nâzim Hikmet, il y a de l’émotion, de l’intelligence, du rire.
Et il y a Pierre Mac Orlan, que l’on aime tant. Une formidable recréation en blues de J’ai dans la Caroline. Composition de Philippe-Gérard, très présent dans ce récital, arrangements de Benoît Urbain, interprétation merveilleuse de Véronique Vella.
Et puis il y a Le Pont du Nord, Mac Orlan et Philippe-Gérard. La plus triste, la plus obsédante, la plus belle, peut-être, et qui revient, lancinante, dans la tête, dans le coeur…
Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel du Louvre, à 21h00 ou 15h00. Jusqu’au 2 mars. Durée : 1h15. Tél : 01 44 58 15 15.
comedie-francaise.fr
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February 16, 2025 8:26 AM
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Par Guillaume Lasserre dans son blog "Un certain regard sur la culture" - 9 février 2025 Un ancien cancre et une ex première de la classe décident, une fois devenus parents d’élèves, de faire un spectacle sur l’école publique et son avenir. Entre théâtre documentaire et autofiction, Jana Klein et Stéphane Schoukroun mettent en scène « Notre école (tragi-comédie) » qui, si elle rend hommage aux enseignants, alerte aussi sur l’urgence.
« Il y a cette prof à la retraite qui m’a parlé de la classe théâtre qu’elle a tenue pendant trente ans. Tout le monde voulait en être. Tout le monde était ravi. Et un jour on leur a sucré les subventions. Elle a été frapper aux grandes portes. Elle a demandé des explications. On lui a dit qu’elle n’avait plus besoin de maille puisqu’elle avait la foi. Qu’on savait bien que de toute façon elle allait continuer. Que les gens comme elles continueraient toujours. Qu’ils feraient toujours plus avec toujours moins ... [1] » Des tableaux blancs montés sur roulettes sont disposés en fond de scène. Deux chaises en occupent le devant, qui parait excessivement vide. Dans la salle, des lycéens surexcités attendent que l’on parle (enfin) d’eux. La lumière blafarde des néons éclaire le plateau pour mieux le confondre avec une salle de classe. Sur le tableau central est décrit l’espace de projection, « un espace vide, clair ou tout peut s’inventer », qui sera constamment redessiné à la faveur de lignes tracées à l’aide de scotchs de couleur. Mais on raconte ça comment l’école ? demande Jana à Stéphane. La voix métallique et saccadée d’une intelligence artificielle (IA) se fait alors entendre. Elle explique qu’au début du XXIème siècle le couple – à la scène comme dans la vie – a mené des « interventions artistiques en milieu scolaire et en territoire », une plongée dans la réalité de terrain qui les a incités à faire ce spectacle, un spectacle sur l’école. Ils ont joué dans les salles de classe, les centres sociaux et même « dans ce que vous appeliez un théâtre » précise l’IA. Accompagné de deux comédiens et de deux assistants techniciens, en plus de l’IA, ils vont rejouer, lui le cancre et elle, la première de la classe, des situations vécues ou fantasmées de leur expérience d’intervenants en milieu scolaire. « On raconte comment on va raconter l’école » dit Stéphane pour commencer. Ils vont être traversés par leurs propres souvenirs d’élèves et l’état actuel de l’éducation nationale. Car Jana et Stéphane sont aussi les parents d’une jeune fille qui rentre au lycée et Jana se révèle un parent d’élève complètement accro à Pronote, « le lien direct et sécurisé entre l’école et les familles » qui promet toute la vie scolaire dans un seul logiciel. « Il y a votre école qui brûle » Jana Klein et Stéphane Schoukroun, de la compagnie S-Vrai, poursuivent leur exploration des problématiques contemporaines par le prisme de leur couple mixte. Fruit d’une enquête participative menée durant trois ans avec des élèves et des enseignants de l’école primaire au collège et au lycée, « Notre école (tragi-comédie) » fait figure d’ovni théâtral. Pour les aider dans l’immensité de leur tâche, les deux comédiens-auteurs-metteurs en scène s’entourent de quatre complices : les deux jeunes comédiens Ada Harb et Baptiste Febvre qui vont questionner et défier le couple, sortant régulièrement de leur rôle de professeurs pour mettre en doute les choix de mise en scène et jusqu’à la pertinence du projet, Pierre Fruchard, créateur sonore et musical et collaborateur fidèle de la compagnie qui se fait professeur de musique au fil du spectacle, Wilfrid Roche, régisseur de plateau qui se transforme au fur et à mesure en Monsieur de la loge, et d’une IA qui affirme : « pour les besoins du spectacle, ils ont décidé d’utiliser ma voix ». Celle-ci permet surtout de créer une distance dans cette autofiction dont ils sont les héros, ou plutôt les anti-héros. La pièce trouve son origine dans la volonté de porter sur scène leur questionnement sur l’état de l’école publique aujourd’hui. Depuis sa création, la compagnie a dirigé la majeure partie de ses actions vers la jeunesse. En un peu plus de dix ans, elle a animé des ateliers de création et de transmission dans des établissements scolaires, des centres d’hébergement, des foyers d’accueil et des conservatoires. Monter des projets de théâtre avec des jeunes pour mieux ouvrir un espace de parole à ceux qui en sont privés. À la sortie de trois années durant lesquelles la compagnie a mené, avec près de quatre-cent-cinquante élèves et leurs professeurs, le projet « Passage(s) », une exploration de ce territoire en mutation qu’est la Porte de la Villette, espace frontalier à la croisée d’Aubervilliers, de Pantin et de Paris, invitant les enfants à réfléchir sur la ville du futur, est né le désir de créer un spectacle qui parlerait de l’école publique actuelle et de sa complexité. Entre 2022 et 2024, la compagnie conduit avec L.I.B.R.E (Laboratoire Intergénérationnel des Bâtisseurs et Rêveurs d’École), une série d’expériences artistiques et scéniques qui ont été menées avec des centaines d’élèves, leurs enseignants, des parents, des chercheurs en sciences humaines et sociales et des habitants de tout âge, ayant donné lieu à un ensemble d’ateliers, podcasts, films, performances. De cette investigation fleuve de trois ans est née « Notre école (tragi-comédie) » qui rend compte de la difficulté du système éducatif actuel. Si la pièce pose un regard sans concession sur l’école publique, elle est traversée par l’espoir que portent en eux les enseignants et le personnel scolaire tentant chaque jour de réinventer leur métier, de l’adapter aux mutations du monde. La pièce est construite sur une dramaturgie plurielle qui entre en dialogue constant avec le réel et fait de l’humour une arme, un moyen de résister, de ne pas abandonner. Multipliant, comme à leur habitude, les adresses au public, Jana Klein et Stéphane Schoukroun ne cessent de passer du réel à l’imaginaire, du passé au présent, sans crier gare. Le spectacle se compose ainsi de différentes strates correspondant à autant de récits : l’histoire d’un ancien cancre qui trouve refuge dans le théâtre grâce à l’écoute attentive d’une professeure de musique, l’histoire d’une ex-première de la classe forgée par l’école alternative publique allemande, attachée à l’idée d’une école émancipatrice pour tous et pour toutes mais profondément inquiète pour la scolarité de sa fille, l’histoire d’une compagnie qui cherche le meilleur moyen de raconter l’école… Les interprètes tentent de faire le récit des expériences que Jana et Stéphane ont traversées en salle de classe et reconstituent des situations emblématiques de l’école et d’un vécu d’intervenant artistique en milieu scolaire. « Dans Notre École, le ‘nous’ est avant tout celui de toutes les rencontres que nous avons faites pour le projet[2] » explique Stéphane Schoukroun. En poursuivant un travail à la fois documentaire et intime, entamé avec « Notre histoire » et « Se construire[3] », Jana Klein et Stéphane Schoukroun continuent de se faire les témoins de leur propre histoire qui est aussi la nôtre puisqu’elle est traversée par l’histoire collective. Face à l’abandon d’une bonne partie de la classe politique, artistes et enseignants, touchés de plein fouet par les coupes budgétaires qui éteignent un peu plus le service public en France, partagent un même combat. Histoire de transmission et d’échange, « Notre école (tragi-comédie) » fait le pari d’un grand spectacle sur l’école et son avenir incertain en temps de mutation écologique et de crise. Retourner en classe pour sortir de sa classe, comme le théâtre, l’école possède un pouvoir émancipateur. [1] Notre école (tragi-comédie), Jana Klein, en collaboration avec Stéphane Schoukroun, est ce que éditions, 2025, 144 p. [2] Entretien de Jana Klein et Stéphane Schoukroun, propos recueillis par Marion Boudier. [3] Guillaume Lasserre, « La forme des nuages », Un certain regard sur la culture/ Le Club de Mediapart, 3 mars 2021, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/030321/la-forme-des-nuages Légende photo Notre école (tragi-comédie), Jana Klein et Stéphane Schoukroun, Compagnie S-Vrai © Christophe Reynaud de Lage
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February 13, 2025 3:20 AM
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Par Fabienne Pascaud dans Télérama - 12 février 2025 Présentées dans la même soirée, ces deux pièces de jeunesse de l’auteur belge, à la sobre scénographie, plongent le public dans un climat d’épouvante. Dans L’Intruse (1890) comme dans Les Aveugles (1890) minuit sonne pesamment. À l’horloge. Ou au clocher. Dedans ou dehors, il fait un froid hivernal et la nuit bruisse. Chez Maurice Maeterlinck (1862-1949), si souvent adapté par les musiciens, tout fait son. Comme rarement au théâtre. Des bébés solitaires pleurent dans l’obscurité, des portes et des fenêtres claquent au vent. Ici le tragique est quotidien, vivre est tragique. Une mère agonise (L’Intruse). Des non-voyants de naissance sont perdus dans la forêt où un vieux prêtre les a conduits et abandonnés (Les Aveugles). Après La Princesse Maleine, son premier drame (1889), Maurice Maeterlinck cultive dans ces pièces de jeunesse davantage encore terreurs secrètes et menaces diffuses. Conçues en un sombre diptyque aux dialogues minimalistes, aux mots simples et rares, L’Intruse et Les Aveugles noient peu à peu le public dans un climat d’épouvante. La mort en est la taiseuse et insaisissable prêtresse. Qu’elle se glisse à bas bruit dans la demeure d’une famille prostrée, où seul la pressent l’aïeul, justement aveugle. Ou qu’elle hante lentement une forêt, où elle massacrera six hommes et six femmes, sortis en promenade de leur hospice. Les douze derniers apôtres d’un monde que Dieu a abandonné ? Avec sa coutumière ferveur, son attention passionnée à l’écriture – d’habitude plus contemporaine –, le nouveau patron du Centre dramatique national de Besançon, Tommy Milliot, a mis en scène, ou plutôt en hiératique immobilité, les deux pièces symbolistes de Maeterlinck, annonciatrices d’une dramaturgie neuve. Où le silence règne autant que la parole, l’absence autant que la présence. Les idées, les croyances, le commerce des âmes y prennent certes corps et forme comme chez les symbolistes, et le monde y frémit sous d’invisibles puissances. Mais le futur auteur de Pelléas et Mélisande (1892) crée surtout un théâtre réduit à la pure présence, à l’incarnation radicale. Les mots n’y signifient plus rien (comme dans le théâtre de l’absurde) et il s’y passe peu de choses. Excepté le lent éveil des personnages au malheur d’exister, et qui deviennent « statiques » – selon les désirs mêmes de Maeterlinck – pour mieux se rendre disponibles, offerts à la cruelle puissance du destin. Pas rigolotes sans doute, mais fascinantes, mais envoûtantes, ces pièces que nourrit l’obsession de la mort. Que Maeterlinck tentera d’apprivoiser toute sa vie. Tommy Milliot, lui, nous y fait plonger sous des lumières imprévisibles, inquiétantes et irréelles. La scénographie de L’Intruse comme des Aveugles est minimaliste : une table et des chaises d’abord, des bancs superposés ensuite. Et des acteurs face au public, pour mieux lui inoculer leur désarroi, puis leur terreur ; et s’éteindre, la gueule ouverte, comme sur les toiles d’Edward Munch ou de Francis Bacon. C’est fort. De Gilles David à Bakary Sangaré, de Dominique Parent à Thierry Godard, dans une radicale économie de moyens, les comédiens semblent rigidifiés par le malheur. Au-delà du beau, du bien et du mal, figés dans l’indicible, l’innommable. Pénétrer cet univers-là est une expérience de l’infini, un voyage vers on ne sait quel mystère, flou et incontrôlable. Pas vraiment mystique – les dieux sont loin – mais d’un invisible, d’un sacré insondables et à briser le cœur. Parce qu’il nous confronte à notre condition d’humains. Mise en scène Tommy Milliot. 2h. Jusqu’au 2 mars, Comédie-Française, Vieux-Colombier Paris 6ᵉ. Fabienne Pascaud / Télérama TTT Très Bien Légende photo : Deux pièces symbolistes, annonciatrices d’une dramaturgie neuve. Où le silence règne autant que la parole. RAYNAUD DE LAGE Christophe / Christophe_Raynaud_de_Lage
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February 12, 2025 7:19 AM
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par Anne Diatkine dans Libération - 10 fév. 2025 La metteuse en scène Tamara Al Saadi met en regard l’histoire vraie d’une enfant de l’ASE séparée de sa famille d’accueil et le drame d’Antigone dans une pièce ambitieuse au texte pourtant cousu de fil blanc. Certaines jeunes filles refusent de se nourrir à l’adolescence. Antigone, elle, revue et comprise par la metteuse en scène Tamara Al Saadi, manifeste son opposition par le silence, comme l’indique le titre de la pièce en lettres capitales, TAIRE, et l’inscription du mot «enfant» associé à son étymologie latine, «celui qui ne parle pas», en évidence. TAIRE et non «se taire» : car dans cette pièce ambitieuse, avec douze interprètes et musiciens sur scène, il s’agit tout autant de la confiscation de la parole des enfants que de ce qu’on tait massivement faute d’y prêter attention : les attaques en France aux droits des enfants confiés à l’Aide sociale à l’enfance (ASE) telles qu’elles sont dénoncées dans un récent rapport de la défenseuse des droits, Claire Hédon. C’est un spectacle tissé de différentes étoffes selon qu’on suive le parcours d’Eden (merveilleuse Chloé Monteiro), enfant placée à l’ASE qui, à cause d’un règlement inique, est séparée de sa première famille d’accueil aimante et qu’on verra se délabrer, ou qu’on se centre sur celui d’Antigone, qui s’oppose au roi Créon et préfère se donner la mort plutôt que de ne pas offrir à son frère Polynice de dignes funérailles. Différentes étoffes, car même le jeu des interprètes, leur manière de porter leur voix changent de registre selon qu’ils plongent dans la revisitation de Sophocle ou dans l’itinérance dramatique d’Eden. On le saisit bien : pour Tamara Al Saadi, il s’agit tout autant de faire d’Antigone – issue d’une famille incestueuse «gravement dysfonctionnelle», comme elle le dira d’Œdipe lors d’une rencontre au public – notre proche, que de montrer l’odyssée banale et scandaleuse d’une des 400 000 enfants placés à l’ASE. A ce titre, l’une des premières scènes qui voit les parents d’accueil séparés pour toujours d’Eden, car ils déménagent à plus de 50 kilomètres de sa mère biologique, est poignante. On pense fugacement à Pommerat et son Cendrillon. Bruiteurs Tamara Al Saadi a pourtant une signature : le sable rouge qui coule des cintres tombait déjà dans Place, qui lui valut le prix Impatience et fut présentée au festival d’Avignon en 2019, en est une, discrète. Ou encore une manière de faire voir la fabrication artisanale du spectacle, ici en mettant sur le plateau les bruiteurs. Mais aussi, une conception du théâtre comme caisse de résonance, groupe et chœur, où les méchants le sont sans ambiguïté et où les spectateurs n’ont aucun mal à choisir leur camp tant le propos est limpide, ne laisse aucune place à l’imprévu et à la complexité, c’est confortable. Exemplaire est la séquence, pourtant prenante, où la mère blonde (formidable Manon Combes, qui joue également Créon), pourvue d’une ribambelle d’enfants eux aussi peroxydés, sadise Eden à la peau noire pendant un repas où tous mangent bruyamment sauf la petite fille privée de nourriture. Derrière eux, sur une ligne, les bruiteurs fabriquent le son de leur mastication. Tamara Al Saadi, qui a recueilli la parole d’enfants de l’ASE et animé des stages en milieu scolaire et soins hospitaliers, confiera qu’aucune situation n’est inventée. Taire, m. en. s. Tamara Al Saadi. Du 5 au 8 mars au théâtre national de Nice, les 13 et 14 mars à Toulon, les 20 et 21 mars à Saint-Ouen, du 26 mars au 6 avril au TGP à Saint-Denis. Anne Diatkine / Libération Légende photo : Le jeu des interprètes et leur manière de porter leur voix changent de registre selon qu’ils plongent dans la revisitation de Sophocle ou dans l’itinérance dramatique d’Eden. (Photo : Christophe Raynaud de Lage)
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February 11, 2025 5:37 PM
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Par Jean-Marie Durand dans les Inrocks - 7 février 2025 Dans un spectacle musical et romanesque, hanté par la perte, “Privé S.V.P”, la chanteuse et autrice Maud Lübeck, accompagnée de Clotilde Hesme, met délicatement en mots un deuil à l’aube de ses 15 ans. Il paraît que l’on a l’âge de nos traumatismes. Maud Lübeck, née en 1973, a donc 13 ans. Durant l’été 1988, elle traversa une expérience dont elle s’est à peine remise, comme une scène primitive de sa vie, y compris celle de chanteuse et d’autrice : la mort accidentelle d’une fille de son âge, Claude, dont la présence éphémère l’électrisa comme personne. Sans pouvoir mettre clairement le mot “amour” sur ce sentiment, elle éprouva à ses côtés, à la regarder marcher dans les rues, une émotion qui dépassait le simple niveau de l’amitié, pour ressembler plutôt à une sorte de possession, de connexion mystérieuse avec son esprit. Une projection fantasmatique en somme, qui ne disqualifie en rien l’intensité du lien. Un journal de deuil De cette disparition et des traces qu’elle laissa en elle durant des années, elle tira un journal intime, que Roland Barthes nomma, lui, après la mort de sa mère, un Journal de deuil. C’est ce journal, publié l’an dernier (Privé S.V.P, paru au Nouvel Attila/Seuil), qu’elle met en scène au Théâtre 14, assise au piano, en face d’une violoniste et d’une violoncelliste, et de la comédienne Clotilde Hesme qui dit lumineusement ses mots tristes. Le spectacle procède ainsi à la fois du récit d’un arrachement, construit à partir d’une série de pièces à conviction de leur courte histoire, et du disque de Maud Lübeck, 1988, chroniques d’un adieu, hanté par des chansons d’amour et des plaintes d’adolescentes d’une simplicité désarmante et d’une musicalité enveloppante. Sur un écran, défilent des images qui rappellent les souvenirs de cette tendre adolescence fracassée par la perte du sujet aimé. Clotilde Hesme parle, Maud Lübeck chante, parfois avec elle, créant un lointain effet de réminiscence de films anciens (par exemple, Les Chansons d’amour, de Christophe Honoré où Clotilde Hesme chantait déjà sur une musique d’Alex Beaupain, dont les tonalités de Maud Lübeck ne sont pas si éloignées). Dans le cadre du Festival Les Singulier·es 2025 Monté d’abord pour la Maison de la poésie comme une simple lecture musicale, le spectacle déborde ce cadre en réussissant à générer un vrai effet théâtral, né d’un dispositif à la fois narratif, visuel et musical. Dans cette délicate façon d’imbriquer trois registres créatifs en un mouvement scénique plein, Maud Lübeck, accompagnée de Céline Gaudier à la mise en scène, se libère des souffrances de sa jeunesse, par la douceur de souvenirs qui remontent à la surface comme un cadavre avec lequel la paix serait enfin possible. Comme si elle était enfin capable de vivre “avec” cette perte plutôt que “dans” cette perte. Son long calvaire intime s’est adouci dans ses mots si justes et ses musiques murmurées, dont le spectacle porte les traces éruptives. Privé S.V.P avec Maud Lübeck/Clotilde Hesme, Théâtre 14, avec le Cent Quatre, dans le cadre du festival Les Singulier.es, jusqu’au 15 février
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February 11, 2025 10:54 AM
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Au micro de Marie Labory, dans l'émission de France Culture "Les Midis de Culture" - Diffusé le 10 février 2025 En claquettes, bonnet de bain et peignoir, Nicolas Bouchaud s'interroge sur ce qu'il reste des utopies dans l'adaptation théâtrale du film culte de Nanni Moretti, "Palombella Rossa". Ecouter l'émission (28 mn) Nicolas Bouchaud est l’une des figures du théâtre public contemporain. Associé à ses débuts au metteur en scène Didier-Georges Gabily, Nicolas Bouchaud rejoint à la fin des années 90 l'homme de théâtre Jean-François Sivadier auprès duquel il porte les plus grands rôles classiques ; Dom Juan, Le Roi Lear, Galilée, Othello, Danton... Acteur-penseur auquel on doit un beau recueil de pensées sur le métier de comédien (Sauver le moment), acteur-passeur qui a fait entendre sur scène, en solitaire, quelques grands textes (Loi du marcheur, d’après Serge Daney, Méridien, de Paul Celan, Maîtres anciens, de Thomas Bernhard...) Nicolas Bouchaud pratique un théâtre en prise avec les questions de son temps. Cette saison, dans l’adaptation du film éponyme de Nanni Moretti, Palombella Rossa, mis en scène par Mathieu Bauer, Nicolas Bouchaud incarne Michele Apicella, un militant communiste amnésique contraint de disputer un match de water polo. Paré d’un bonnet de bain et drapé d’un peignoir, Michele Apicella devise sur le sens de son engagement et s’interroge sur ce qu’il reste des utopies, entre deux actions sportives décisives. Que sont devenues les utopies ? A l’origine de la pièce Palombella Rossa, il y a un film culte, celui de Nanni Moretti, sorti en 1989, dans lequel le cinéaste compose un récit fragmentaire, à l’image de la mémoire trouée de son personnage principal. « Moretti n'a pas voulu créer une histoire linéaire avec un début, un milieu et une fin. On est exactement dans la tête de son personnage Michele Apicella, qui a perdu la mémoire. La seule chose tangible, c'est la continuité du match de Waterpolo. A l'intérieur de ça, lui retrouve la mémoire par bribes. La narration est explosée et elle correspond évidemment avec l'explosion du personnage lui-même et l'explosion du communisme. » Film burlesque, par son ton, sa forme et son rythme, Palombella Rossa n’en est pas moins un film politique, dans lequel le personnage principal s’interroge sur l’avenir des utopies. « Moretti a fait ce film par peur qu'on ne retienne que le négatif du communisme, donc le stalinisme, et qu'on oublie tout ce qu'il y avait eu de positif. On peut donc dire que c'est un film sur le devenir du communisme. Et ça nous pose aussi encore une question aujourd'hui. Après 89, c’est le triomphe d'une seule idéologie, le capitalisme, dans laquelle nous sommes en plein et plusieurs pas en avant. On est d'une certaine façon encore plus sous l'eau qu'en 89, mais essayons de flotter, parce que, comme dit Serge Daney flotter c'est encore du travail. » Des hypothèses de personnage Le rôle que joue Nicolas Bouchaud dans Palombella Rossa de Mathieu Bauer est celui de Michele Apicella, un double du cinéaste lui-même, dont la personnalité se fragmente, se renouvelle et se contredit parfois au gré de la réminiscence. « C'est comme si on vous demandait de jouer Charlo dans les temps modernes, Buster Keaton dans « Va chez moi » ou Woody Allen dans « Annie Hall » ou « Manhattan ». Les acteurs réalisateurs qui se sont inventés à l'écran un ou une alter ego, c'est assez compliqué parce que à la fois c'est complètement eux et à la fois, ils sont un peu le personnage qu'ils disent, qu'ils prétendent être à l'écran." Pour jouer, pour trouver sa place dans ce jeu de mascarade, Nicolas Bouchaud a choisi de partir de la perte de mémoire, qui, en faisant éclater le personnage en fragments, lui a permis de se glisser dans chacune des situations : "j'ai épousé les différents fragments pour justement laisser aux spectateurs aussi la possibilité de rassembler les pièces du puzzle. » Ceci résonne avec la manière dont il conçoit plus généralement le personnage : « Un personnage, c'est toujours des hypothèses, c'est des bouts de fiction qui sont comme lancés dans le paysage. » À écouter Dans la bibliothèque de Nicolas Bouchaud Le Book Club, émission de Marie Richeux L'actualité de Nicolas Bouchaud - Nicolas Bouchaud incarne Michele Apicella dans "Palombella Rossa", une mise en scène de Mathieu Bauer d'après le film de Nanni Moretti, du 7 au 15 février 2025 à la MC 93 puis en tournée. Les 25 et 26 février au Lieu Unique à Nantes, les 10 et 11 mars au Grand Théâtre D’Albi, le 13 mars à l'Empreinte, Scène Nationale de Brive-Tulle, du 3 au 14 juin au Théâtre Silvia Monfort à Paris.
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February 10, 2025 5:29 AM
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Par Sandrine Blanchard dans Le Monde - 9 février 2025 Programmations rétrécies, emplois supprimés, compagnies menacées de disparaître… Quatre acteurs du spectacle vivant et de la création artistique expliquent l’impact des baisses de subventions régionales.
Lire l'article sur le site du "Monde" : https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/02/09/dans-les-pays-de-la-loire-l-heure-des-comptes-pour-un-secteur-culturel-passe-au-rabot_6538283_3246.html
« Ce que l’on craint le plus, c’est un effondrement à bas bruit du service public de la culture. » Catherine Blondeau, directrice du Grand T, théâtre de Loire-Atlantique, à Nantes, résume ainsi le sentiment qui s’est emparé des acteurs culturels des Pays de la Loire après le coup de tonnerre provoqué par la baisse drastique des subventions régionales. Le 19 décembre 2024, sous l’impulsion de sa présidente, Christelle Morançais (Horizons), qui s’est targuée de « s’attaquer à un secteur que personne n’osait affronter jusqu’alors », cette région a voté une baisse de 62 % des aides au fonctionnement de quelque 500 lieux, initiatives et projets dans tous les domaines de la culture. Après la sidération et plusieurs manifestations, l’heure est aux comptes, à l’évaluation des conséquences de ces réductions budgétaires pour les structures, les artistes, mais aussi de ses répercussions sur le public. Programmations rétrécies, emplois supprimés, compagnies qui risquent de disparaître… Pour comprendre ce qui se joue derrière les chiffres et le retrait partiel du financement régional, nous avons interrogé quatre acteurs du spectacle vivant et de la création artistique (trois structures aux statuts différents et une compagnie connue) pour mesurer l’impact, à leur échelle, des choix politiques du conseil régional. Au Grand T, qui deviendra, dans le courant de la saison 2025-2026, Mixt, un nouvel établissement réunissant Le Grand T et Musique et danse en Loire-Atlantique, la directrice a décidé de proposer à son conseil d’administration une augmentation du prix du billet, passant de 25 euros à 28 euros, et la création d’un nouveau tarif, à 33 euros, pour les « spectacles grand format ». « C’est la seule solution pour reconstituer, en 2026, les 100 000 euros qui manqueront de la région », assure Mme Blondeau, qui a notamment été contrainte de reporter la venue de la nouvelle création du réputé metteur en scène Joël Pommerat, prévue initialement en 2025. « Nous sommes obligés d’optimiser le ratio entre le prix du spectacle et les recettes. Actuellement, une pièce avec plus de trois comédiens est presque toujours déficitaire. Le risque est de ne plus pouvoir programmer certains spectacles, tel que Le Ciel de Nantes, de Christophe Honoré, que nous avions accueilli en 2022, et de devoir privilégier davantage les petits formats », développe la directrice. A cela s’ajoute « ce que le spectateur ne voit pas » : les actions d’éducation culturelle et artistique, les ateliers pour les lycéens. « Sur toutes ces missions de service public qui ne rapportent pas d’argent, nous sommes contraints de réduire la voilure », se désole-t-elle. « La casse est énorme » Aux Quinconces, scène nationale du Mans, qui compte deux salles, de 800 et de 500 places, les engagements pris avec les équipes artistiques sont maintenus jusqu’en juin, mais « nous allons devoir supprimer cinq spectacles sur la saison 2025-2026, ce qui signifie moins de levers de rideau, moins de compagnies produites ou accueillies en résidence. La casse est énorme pour les artistes », regrette la directrice, Virginie Boccard. « D’ores et déjà, nous gelons les recrutements dans notre équipe, ajoute-t-elle, et avons suspendu nos contrats avec certains prestataires. » Parmi ceux-ci : un imprimeur, une attachée de presse et l’arrêt des achats d’encarts dans la presse locale. Comme un effet domino, « la baisse de subvention [94 000 euros] se répercute sur tout un écosystème », insiste la directrice. Elle aussi réfléchit à une nouvelle politique tarifaire et redoute de devoir louer ses espaces pour des activités autres qu’artistiques. « Se transformer en salle polyvalente, accueillir des combats de boxe, par exemple, n’est pas notre volonté. Nos représentations se jouent presque toujours à guichets fermés, nos chiffres de fréquentation sont excellents, la critique de l’entre-soi faite au théâtre est, juge-t-elle, un procès d’intention à visée idéologique. » Avec un arrêt total de sa subvention régionale en 2026 (165 000 euros, soit 20 % de son budget) et une baisse de 16 %, dès 2025, le Théâtre régional des Pays de la Loire, à Cholet (Maine-et-Loire), voit son avenir malmené. « C’est comme si l’on nous coupait un bras, et même un peu plus », résume le directeur et metteur en scène Camille de la Guillonnière. Cette structure atypique de décentralisation théâtrale, cofinancée, depuis 1972, par la région, accueille des compagnies en résidence, et sa troupe parcourt chaque été les routes pour une tournée de spectacles en plein air. « Pour cette année, nous avons dû renoncer à dix représentations d’Antigone, de Sophocle, dans des villages et à cinq semaines d’accueil de compagnies », liste le directeur. Pour 2026, le projet sera recentré sur l’agglomération de Cholet, et les emplois permanents passeront de cinq à deux. Sans marge artistique, le répertoire de 19 spectacles ne va pas pouvoir s’enrichir et se renouveler. « Au lieu des 65 représentations estivales, nous ne pourrons en faire que 30, et devrons, l’année prochaine, diviser par deux le nombre d’artistes », poursuit M. de la Guillonnière. Vingt ans pourtant que le théâtre sillonne une soixantaine de villages et mène un travail artistique et social. « Il faut des années pour construire des liens, et peu de temps pour les détruire », prévient-il. Signes avant-coureurs A l’heure où la ministre de la culture, Rachida Dati, ne cesse de mettre en avant son plan culture et ruralité, les difficultés de ce théâtre itinérant semblent incongrues. « Si une structure comme la nôtre, hyperdécentralisée, qui joue dans des communes de 1 000 habitants, n’est pas éligible au Printemps de la ruralité, qui va l’être ? », s’interroge le directeur après un rendez-vous vain, il y a quelques jours, avec la direction régionale des affaires culturelles. Si les acteurs culturels ne reviennent toujours pas de la brutalité et de l’absence de concertation qui ont prévalu dans les décisions budgétaires, ils reconnaissent qu’il y avait des signes avant-coureurs. Depuis deux ans, les aides aux compagnies régionales pour participer au Festival « off » d’Avignon ont fondu comme neige au soleil. En 2023, après plus de vingt-deux années de présence dans la salle avignonnaise du Grenier à sel, qui était devenue un lieu de diffusion très envié, la région Pays de la Loire s’est retirée. L’année suivante, elle n’a soutenu que quatre compagnies pour participer à ce grand rendez-vous théâtral. En 2025, les aides à la création ont été supprimées. « Ces coupes budgétaires brutales viennent s’ajouter à une situation difficile du spectacle vivant en France, avec une chute importante de la diffusion. Dès la saison 2024-2025, nous avons dû faire face à 50 % d’annulation de représentations, pointe la performeuse et metteuse en scène Phia Ménard. Cela nous a obligés à réduire notre activité, à reporter des créations, à ne pas engager d’artistes. » Sa compagnie Non Nova, fondée en 1998 et installée à la périphérie nantaise, s’est vu retirer l’intégralité de l’aide de la région (40 000 euros annuels) après vingt ans de conventionnement. Conséquence : le licenciement économique d’un permanent, des baisses de salaire pour les autres, et une flopée de contrats avec des prestataires (transporteur, entretien, informatique, etc.) résiliés. Les liens avec les autres collectivités financeuses (ville de Nantes, département) sont « très bons, nous pouvons discuter », constate Phia Ménard. « La région n’a mené aucune concertation avec les autres collectivités partenaires, et ce, quelle que soit leur couleur politique », déplore Virginie Boccard. « Opération #DeboutPourLaCulture » Abattus, conscients d’avoir « perdu la bataille de l’opinion publique », ces acteurs culturels essaient désormais de se faire entendre avec l’opération #DeboutPourLaCulture. A la fin de chaque représentation, les spectateurs se lèvent, une photo est prise, puis diffusée sur les réseaux sociaux. Après les manifestations qui se sont révélées inopérantes, l’objectif est de créer « un mouvement joyeux et positif », veut croire Catherine Blondeau. Et de montrer que, contrairement à ce qu’affirme Christelle Morançais, la grogne dépasse largement une « minorité bruyante », mais concerne la population. Dans l’entourage de la présidente du conseil régional, le maître mot à l’attention des structures culturelles est de les appeler à « se réinventer ». « Mais nous ne sommes pas hors-sol, nous gérons, nous aussi, des budgets et des équipes », rappelle Mme Boccard. En diminuant les subventions de fonctionnement, la région donne un coup de boutoir au financement croisé Etat-collectivités locales, sur lequel repose, depuis plus de quarante ans, la politique culturelle. Lors de ses derniers déplacements et de ses prises de parole devant les parlementaires, Mme Dati a systématiquement demandé aux collectivités, qui portent deux tiers des dépenses culturelles, de « prendre leurs responsabilités ». « Il faut refonder le pacte entre l’Etat et les collectivités territoriales. (…) La culture est le cœur battant de notre pays. Ça fait mal au cœur de voir que nos politiques culturelles font, ici et là, l’objet de choix que je ne peux approuver », a déclaré la ministre de la culture, le 17 janvier, au Sénat, lors de l’examen du projet de loi de finances pour 2025, faisant allusion aux décisions de la région Pays de la Loire. Durant l’été 2025, la compagnie du Théâtre régional des pays de la Loire montera Les Midinettes, de Jacques Hadjaje, l’histoire d’ouvrières licenciées pour cause de délocalisation, qui ont décidé d’occuper leur usine de confection de sous-vêtements. « Elles sont au bord du précipice, c’est comme un écho à notre situation », estime Camille de la Guillonnière. Cette pièce, le metteur en scène aimerait notamment la jouer devant l’usine Michelin, à Cholet, qui va bientôt fermer. Sandrine Blanchard / Le Monde Légende photo : Manifestation pour protester contre les coupes drastiques dans la culture et le sport, annoncées par Christelle Morançais, la présidente de la région des Pays de la Loire, à Nantes, le 19 décembre 2024. SÉBASTIEN SALOM-GOMIS / AFP
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February 8, 2025 8:12 AM
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Par Lucile Commeaux dans Libération - 8 février 2025 Sous la direction de Tommy Milliot, la troupe de la Comédie-Française s’empare de deux pièces de l’écrivain belge. Une fiction d’épouvante réussie, pleine de tension dramatique. C’est un spectacle double, qui commence et s’achève dans le silence et la pantomime : le visage tendu, yeux fermés et joues gonflées d’un vieillard ; les bouches grimaçantes de tout un chœur. Sur le plateau du Vieux-Colombier, Tommy Milliot et la troupe de la Comédie-Française travaillent la prose de Maeterlinck moins comme une langue que comme une matière sonore et lumineuse, quelque chose qui s’extrait à peine du silence et des ténèbres pour y retourner aussitôt, comme une cavité dans un souterrain ou une lueur dans un ciel noir. Justesse exceptionnelle Pourtant le plateau, alors que le rideau ouvre sur la première des deux courtes pièces qui composent le spectacle, paraît bien civilisé : de grands pans de bois aux tons chauds entourent une salle à manger sobre qu’éclaire une lampe à la lumière légèrement vacillante. Dans l’Intruse, publiée en 1890, le jeune écrivain belge Maurice Maeterlinck, précurseur du symbolisme en théâtre, campe une famille qui attend. Une jeune femme est dans une chambre attenante, malade. C’est le soir, on discute de choses et d’autres, autour du grand-père aveugle, qui est de plus en plus persuadé, sans qu’on sache pourquoi, qu’il va se passer quelque chose de terrible. Les Aveugles, plus longue, plus peuplée, met aussi en scène l’imminence de quelque chose de terrible. Exit la salle à manger : la structure de bois accueille désormais des colonnes et de grandes marches, sur lesquelles est assis un groupe de non-voyants, femmes d’un côté et hommes de l’autre, abandonnés loin de l’hospice par le prêtre qui les menait, sans qu’ils sachent pourquoi ni pour combien de temps. Si le décor rappelle une sorte de temple grec, aucun dieu ne vient à la rescousse des êtres de Maeterlinck : les ténèbres dans lesquelles ils errent deux heures durant, et les visions qui paradoxalement les agitent, n’ont rien de mystique. Nul recours, nulle pitié pour eux, et le spectacle double conduit doucement son public aux confins d’une terreur sourde. Une fiction d’épouvante à bas régime s’élabore dans ce décor qui bientôt n’a plus rien de rassurant, sans haut cri, presque sans déplacement. Bakary Sangaré en particulier, trouve dans le rôle du grand-père aveugle de l’Intruse une justesse exceptionnelle. Il insuffle ainsi une sorte d’affolement statique qui rend – c’est peut-être une légère faiblesse du spectacle – la première pièce bien plus belle et saisissante que la seconde, où l’ennui guette parfois, menaçant de rompre la tension dramatique. Décor riche et signifiant C’est qu’il faut composer avec la pauvreté de ces textes écrits à l’os, dans un dépouillement antilyrique radical. La force de la proposition de Tommy Milliot réside grandement dans ce qu’il a choisi précisément un décor riche et signifiant pour y élaborer, en chimiste, une matière composée de signes, de musique et de lumière mêlés. Les comédiens chantent presque le texte qui devient, au contact d’une bande sonore composée d’accords orchestraux, de musique électronique, et du tic-tac d’une horloge bourgeoise, une sorte de partition bouclant les vaines interrogations des personnages. C’est comme une brume dont on s’extrait finalement, et dont on garde longtemps quelques impressions ouatées. «L’Intruse» et «les Aveugles» de Maurice Maeterlinck, mise en scène par Tommy Milliot, avec Bakary Sangaré, Gilles David, Dominique Parent, Claïna Clavaron, Charlotte Clamens… Au théâtre du Vieux-Colombier Comédie-Française jusqu’au 2 mars. Lucile Commeaux / Libération Légende photo : Bakary Sangaré en particulier, trouve dans le rôle du grand-père aveugle de «l’Intruse» une justesse exceptionnelle. (Photo : Christophe Raynaud de Lage)
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Le spectateur de Belleville
February 7, 2025 5:03 PM
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Par Fabienne Arvers dans Les Inrocks - 7 février 2025 Avec Maeterlinck, tout est question d’atmosphère. Mais comment mesurer l’impalpable inhérent au ressenti d’une atmosphère ? En provoquant un effet miroir où se reflètent les motifs dramaturgiques qui la structurent, répond Tommy Milliot en montant en diptyque L’Intruse et Les Aveugles, les deux pièces en un acte que le dramaturge a écrites dans sa jeunesse. Un détail qui compte puisque naissance et mort s’y confrontent à chaque fois, mais en ordre inversé.
Avec Maeterlinck, tout est question d’atmosphère. Mais comment mesurer l’impalpable inhérent au ressenti d’une atmosphère ? En provoquant un effet miroir où se reflètent les motifs dramaturgiques qui la structurent, répond Tommy Milliot en montant en diptyque L’Intruse et Les Aveugles, les deux pièces en un acte que le dramaturge a écrites dans sa jeunesse. Un détail qui compte puisque naissance et mort s’y confrontent à chaque fois, mais en ordre inversé. Dans L’Intruse, un silence troué de paroles et des bruits du dehors enserrent comme un étau la réunion de famille regroupant le grand-père aveugle et ses enfants, attendant le médecin au chevet de la jeune femme qui se meurt tandis que son bébé dort, ignorant ce qu’il en coûte à sa mère de l’avoir mis au monde. Avec Les Aveugles, la mort est déjà là, mais les aveugles ne peuvent la voir et attendent vainement le retour du prêtre, qui gît à leurs pieds, pour rentrer à l’hospice. Dans les bras de l’aveugle folle, seul son bébé peut voir, mais ne peut ni guider la troupe ni la sauver du froid et de la nuit qui va l’engloutir. La similarité et la complémentarité des éléments constitutifs des deux pièces évoquent le célèbre palindrome attribué à Virgile : “In girum imus nocte ecce et consumimur igni” (“Nous tournoyons dans la nuit et nous voilà consumés par le feu”). Par la forme, le palindrome, et le fond, la métaphore de l’expérience humaine comme cycle bordé par la naissance et la mort, elle dit la vanité à se penser unique au cœur d’une incommensurable multitude. Pour sa deuxième création à la Comédie-Française, après Massacre de Lluïsa Cunillé en 2020, Tommy Milliot, qui s’était fait connaître par la pertinence de ses lectures d’auteur·rices contemporain·es – de Frédéric Vossier à Fredrik Brattberg ou Naomi Wallace –, a donc choisi un auteur classique. L’invitation de la Comédie-Française s’est depuis transformée en collaboration, notamment pour la construction du décor réalisé au Nouveau Théâtre Besançon, dont il a été nommé directeur en janvier 2024. Teinte sépia et lignes claires à la géométrie douce et arrondie par le velouté des ombres qui la peuple, la scénographie accentue l’immobilisme des corps, brisés dans leur élan par une menace invisible. Tous·tes impeccables d’ardeur contenue et de frayeur glacée, les interprètes, avec leur voix, incarnent la multiplicité des expériences vécues. Traumatismes et pressentiments, désirs et craintes y sont continûment balayés par l’impermanence des choses et la pesanteur d’un temps imperméable au mouvement de l’existence, qu’il écrase avec la même régularité que la pulsation de vie qui le précède. L’Intruse et Les Aveugles, de Maurice Maeterlinck, mise en scène et scénographie Tommy Milliot, avec la troupe de la Comédie-Française. Jusqu’au 2 mars au théâtre du Vieux-Colombier, Paris Fabienne Arvers / Les Inrocks
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Le spectateur de Belleville
February 21, 2025 1:06 PM
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Tribune publiée par L'Humanité le 21 février 2025 « Pour être vivant à jamais, soyons d’éternels mourants. »
Nous sommes au soir du 14 juillet, dans la cour du Musée Calvet, à Avignon. Et ces mots que l’on entend sont ceux du poète Federico Garcia Lorca, les derniers qu’il prononça peut-être, avant d’être fusillé par la milice franquiste, sur un bord de route près de Grenade, le 19 août 1936. Et ce soir du 14 juillet 2024, ils résonnent pour nous entre les murs de pierre de cette cour dont France Culture a fait sa maison de festival, son théâtre de plein air.
Depuis 28 ans maintenant, la Radio Publique y donne à entendre et y enregistre en public les chants, les mots, les fables des écrivain.es mort.es et vivant.es ; c’est ici que poésie, théâtre et littérature sont mis en ondes pour être portés à des milliers d’auditeurs, au-delà du Festival et des murailles d’Avignon. « Toute l’année on y pense, on y travaille, on en rêve, on imagine pour la cour du musée Calvet des lectures et des spectacles en plein air, et puis on y arrive enfin, dans les premiers jours de juillet, et on se bat alors avec ou contre le vent, le froid parfois, jamais la pluie par chance, et les cigales toujours », raconte Blandine Masson, qui en écrit la partition comme on écrit une symphonie, mêlant les voix, et les genres : roman et pièce de théâtre, journal intime ou dialogue philosophique, fragments du réel, correspondance amoureuse et essai théorique. Puis elle ajoute, reprenant amoureusement les mots d’Alain Trutat auquel elle a succédé au poste de Directrice des Fictions à France Culture : « Avignon, il faut y aller pour y planter, y montrer des fleurs. France Culture en Avignon, c’est comme une radio qui naît dans un jardin. »
C’est à Avignon déjà que l’histoire de la radio s’est mêlée à la sienne, une nuit de juillet 1993, sur le Pont Saint-Bénézet : la nuit de sa première rencontre avec la fiction sonore. Alain Trutat avait imaginé pour le Festival « Les nuits des ondes » : nuits d’écoute, nuits blanches peuplées de voix, celles des acteurs, actrices et écrivain.es, nuits de musiques, et de poèmes.
Blandine Masson était présente à la toute première nuit et s’en souvient encore : « Allongée comme beaucoup d’autres auditeurs dans un des transats blancs sur le pont qui enjambe le fleuve, équipée d’un minuscule casque infrarouge, j’écoutais. Ceux qui embarquaient pour ce voyage sonore semblaient se préparer à une très longue traversée. Yeux fermés, corps enveloppés dans nos couvertures, nous les auditeurs-écouteurs-voyageurs plongions dans un grand ruban sonore. »
C’est cette nuit-là, à l’écoute de l’adaptation radiophonique du film d’Orson Welles « La dame de Shanghai », qu’elle se promet d’en faire sa vie, « de chercher sans cesse à recréer ce pouvoir des mots et de la musique, ce miracle de l’émotion né de l’alliance d’un texte et d’une voix ». En 1995, elle devient réalisatrice de fictions à France Culture, et c’est elle qui, plus tard confectionnera la « Nuit Maria Casarès », la « Nuit Alain Cuny », la « Nuit du théâtre citoyen »…
C’est cette nuit de 93 qu’elle découvre le pouvoir magique des mots, et de la voix humaine, et qu’au matin, encore ivre de sons, se révèle sa vocation : mettre en onde comme on met en scène, des bruits, des mots, des notes et des silences, dont elle fera récit et poésie. « La scène de la fiction radiophonique est une onde, immatérielle, invisible, magnétique, acoustique, c’est aussi une sensation qui se propage et j’aime cette idée douce d’un mouvement aussi léger qu’une vague, entêtant, intime, venant déranger, bousculer, distraire « l’autre », en l’arrachant à sa solitude intérieure ».
Comme Svetlana Alexievitch aime à le dire d’elle-même, Blandine Masson devient « une femme oreille ».
Ce sont les actrices et les acteurs qu’elle enregistre qui lui apprendront, dit-elle, le théâtre et la radio. « Dans les voix des autres, et particulièrement des artistes, j’ai longtemps cherché la mienne ». Ces autres, Blandine Masson aime les nommer en reconnaissance, en gratitude, sachant ce qu’ils lui ont confié : la part peut-être la plus intime d’eux-même, leur voix déposée sur son micro. Car elle sait mieux que quiconque la vérité de ces mots de Jacques Copeau : « le micro, c’est le gros plan de l’âme ».
Elles sont si nombreuses ces voix, on ne peut toutes les citer. Blandine Masson, dont la mère fût, peu après sa naissance, une actrice privée de rôles, de scène, de mots, une artiste sans public, « une exilée de l’intérieur » a donné à écouter la voix de tant d’acteurs, d’actrices et de poètes.ses : Celle de Pierre Clémenti qu’elle a enregistré dans le studio 110 de la Maison de la Radio, lisant « Qui je suis » de Pier Paolo Pasolini, celle d’Édith Scob disant « Le journal de Virginia Woolf », de Maurice Garrel interprétant « Le Réformateur », la voix d’André Wilms pulsant sur « La Mort de Virgile », celles de Denis Lavant et Anouk Grinberg lisant « La Fille aux talons d’argile ». De Maria Casares enregistrée dans son appartement du 14e arrondissement de Paris, et dont elle revoit encore le sourire. Et la voix pleine de gravité, d’enluminures et de rocailles de Serge Merlin « artiste de l’exagération », et dont elle entend toujours le rire, les embardées et les chuchotements. La voix de Jérôme Kircher disant les mots de David Grossman face à lui cour du musée Calvet. Celles de Sami Frey, Jeanne Moreau, Evelyne Didi, Irène Jacob, Wajdi Mouawad, Serge Rezvani, Laurent Gaudé, et tant d’autres encore.
« Les voix s’évanouissent, nous en perdons douloureusement la mémoire » mais celles-ci sont gravées en elle, déchirantes, envoûtantes. « La voix a tout pouvoir sur les êtres que nous sommes : la voix hurlante comme la voix douce, la voix insupportable ou la voix enveloppante, la voix que l’on voudrait toujours entendre et réentendre comme une drogue douce, les voix reconnaissables entre toutes de certains acteurs ou actrices, et celles des êtres aimés ».
Ce métier de réalisatrice radiophonique, Blandine Masson l’a pratiqué intensément, au côté des preneurs de son, monteurs, mixeurs de Radio France, des bruiteurs, « ces merveilleux bricoleurs du son, magiciens de l’image sonore, qui ont bâti pour moi, pour nous, tant de décors immatériels pour tant de textes, poèmes, scénarios, pièces de théâtre. »
En 2004 Laure Adler la nomme responsable du service des fictions à France Culture. D’artiste, elle devient productrice. Succédant à Alain Trutat 10 ans après son départ, elle s’y est toujours sentie « de passage, avec le sentiment qu’il fallait aller vite, ne pas perdre de temps, ne pas ménager sa peine, ne pas s’installer, rester sur le qui-vive. » Comme Trutat, et plus encore, elle y défend l’étendue de la liberté d’imaginer, l’absence de limites, « l’insolence de l’invention et du collage ». Elle y affirme la place de la fantaisie, de l’irréel ou du surréel dans le paysage radiophonique. « La nuit, je n’aime pas sommeiller avec des voix trop réelles, trop actuelles, je préfère les voix intemporelles des comédiens, des poètes, celles qui déchaînent l’imaginaire. »
Depuis exactement 20 ans, avec les réalisateur-ices et son équipe éditoriale, elle travaille à faire de la radio ce lieu de création.
La fiction radiophonique est définitivement pour elle le huitième art, un art qui livre « cette perpétuelle bataille contre la solitude et le silence ». Comme l’écrivait Jean-Loup Rivière, homme de lettres et de radio : « On est seul, on est dans le noir, des voix parviennent et vont peut-être vous faire du bien. »
Blandine Masson va, avec l’appui de Radio France, recruter et former une nouvelle génération de réalisateur.ices, elle éduquera leur oreille et fera d’eux des audiophiles comme d’autres deviennent cinéphiles : elle cultive en eux, en elles, l’art qui est le sien : l’art d’écouter. Ils, elles, viennent du cinéma ou du théâtre, de la radio, ou la musique ; elle en fait des « homo-radiophonicus », comme les a rêvés en 1952 Pierre Schaeffer, pionnier de la réalisation radiophonique, « des gens qui savent à la fois avoir les connaissances techniques et en même temps une profondeur de poésie, personnelle. » Responsable des fictions, elle travaille inlassablement à combler l’absence de reconnaissance des réalisateurs sonores en France, quand tant d’autres pays et depuis longtemps les ont accueillis pleinement dans le monde des Arts. « La réalisation radiophonique ne bénéficie encore aujourd’hui d’aucune formation initiale, d’aucune académie. Pourquoi une telle absence ? Pas d’audiothèque comme il existe des cinémathèques, pas d’audio-club comme il y avait les ciné-clubs. » Elle se bat.
En 2010, c’est l’irruption du podcast. Elle planifiera au sein de France Culture, et avec le service des fictions, la révolution numérique, rendant les œuvres plus visibles, plus audibles que jamais. En Covid, elle tend ses micros aux écrivain.es, à leurs mots et aux voix des artistes qui les portent. Dans cette période de confinement, et plus que jamais peut-être, elle livre avec son équipe, et de toute la force de son art, « cette perpétuelle bataille contre la solitude et le silence ».
Dans son livre « Mettre en onde », paru en 2021 chez Actes Sud, elle ravive la mémoire de son métier, en dit les origines. Mieux que quiconque, Blandine Masson en connaît l’histoire et nous la rappelle : cette Grande Histoire qui a rejoint la sienne, intime, professionnelle, une nuit de juillet 93 en Avignon, a peut-être, elle aussi, commencé vraiment là, dans ce Festival qui a vu converger, comme deux fleuves puissants, la radio et le théâtre publics. Car la radio était là dès le premier soir, la première représentation, en 1947, pour poser ses micros sur ses tréteaux et ne les a plus quittés jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à la cour du musée Calvet, jusqu’à ce qu’y résonnent les mots de Garcia Lorca : « Pour être vivant à jamais, soyons d’éternels mourants ».
Radio Publique, Théâtre Public, ces deux fleuves ont convergé pour n’en former plus qu’un : un grand service public des Arts, des Cultures et de l’Éducation Populaire, commencé ici par les artistes technicien.nes, intellectuel.les et poètes.ses de l’après-guerre, avec l’espoir fou d’un monde meilleur et, plus encore, d’un être humain meilleur, et qui croyaient avec Alain Trutat « qu’à côté des nourritures terrestres, il faut bien des nourritures imaginaires, c’est ce que nous essayons de fournir. » Cette histoire, Blandine Masson s’en sait l’héritière, et en combat l’oubli. Cette histoire, elle l’a écrite chaque jour à la Maison de la Radio, servant la Radio Publique comme on sert un idéal, comme on sert les grandes causes.
Aujourd’hui nous parvient l’annonce de ce départ. Alan Lomax, « l’homme qui a enregistré le monde », écrivait déjà en 1999 : « La variété artistique est menacée d’extinction. Un phénomène de grisaille est en cours qui, s’il n’est pas maîtrisé, remplira le ciel de l’humanité d’un brouillard factice et coupera les familles des hommes de la vision de leurs propres constellations culturelles et de ses voix les plus singulières. Un système de communication électronique mal géré et trop centralisé impose partout quelques cultures standardisées, produites en masse et bon marché. »
C’est un perpétuel combat. C’est celui de Blandine Masson. Et c’est le nôtre. Au moment de son départ nous reviennent ces mots de Sydney Pollack, ces mots qui pourraient être les siens tant ils lui ressemblent et nous parlent d’elle, et de son œuvre qui continue :
« Au milieu des coups de feu, il n’est pas toujours facile de l’entendre. Mais la voix humaine est différente des autres sons. Elle peut être entendue par-dessus les sons qui couvrent normalement tous les autres. Même sans crier. Même lorsqu’elle n’est que murmure.
Même le plus léger des chuchotements l’emporte sur le fracas des canons, lorsqu’il dit la vérité. »
Les signataires :
Didier Abadie, directeur ERACM, Association des 38 Centres Dramatiques Nationaux, Laure Adler, journaliste, essayiste et productrice de radio, Carole Albanese, directrice de la scène nationale de l’Ariège, Ariane Ascaride, comédienne, Gwenaëlle Aubry, écrivaine, Anne Azoulay, comédienne, Alexandra Badea, écrivaine et metteuse en scène, Sylvie Ballul, conseillère littéraire, Camille Barnaud, directrice Scène nationale du Havre, Razerka Ben Sadia-Lavant directrice du Petit Festival de la Côte Vermeille, Sophie Berger, réalisatrice son et autrice, Charles Berling , acteur, François Berreur, éditeur, Cécile Bertin directrice L’arc scène nationale Le Creusot, Marie-Louise Bischofberger, metteuse en scène, Dominique Blanc, comédienne, David Bobée, metteur en scène, directeur du Théâtre du Nord Centre Dramatique National, Sandrine Bonnaire , actrice, Audrey Bonnet, comédienne, Nicolas Bouchaud, comédien, Sophie Calle, artiste, Amira Casar, comédienne, Astrid Cathala artiste, Olivier Chaudenson directeur de la Maison de la Poésie, Enzo Cormann écrivain, Romaric Daurier, directeur le Phénix scène nationale Valenciennes, Claire David éditions Actes Sud, Gwénola David, Simon Delétang, metteur en scène et directeur du Théâtre de Lorient-CDN, Maryline Desbiolles écrivaine, Michel Deutsch écrivain et metteur en scène, Marcial Di Fonzo Bo acteur metteur en scène et directeur du Quai Angers Centre Dramatique National, Évelyne Didi, actrice, Géraud Didier, directeur de scène nationale; Dimitris Dimitriadis auteur, Nasser Djemaï, auteur et metteur en scène, Dominique Dominique comédienne, Eva Doumbia, autrice, metteuse en scène, Mohamed El Khatib auteur et metteur en scène, Mathias Enard, écrivain, Vincent Farasse, auteur, Michele Foucher comédienne, Alain Françon, metteur en scène, Claudine Galea, écrivaine, Xavier Gallais, comédien, Samuel Gallet, écrivain et metteur en scène, Jacques Gamblin, comédien et auteur, Julie Gayet, actrice productrice et réalisatrice, Amos Gitai, architecte and film builder, Damien Godet, directeur de la scène nationale du Sud-Aquitain et administrateur du Festival d’Avignon de 2014 à 2018, Julien Gosselin, metteur en scène et directeur du Théâtre National de l’Odéon, Dominic Gould, acteur, Sylvie Gouttebaron, directrice maison des écrivains et de la littérature, Didier Grimel, accompagnateur d’équipes artistiques et de lieux du spectacle vivant public, Anouk Grinberg, comédienne et peintre, Marie Rose Guarnieri, libraire, Katell Guillou, scénariste, Clément Hervieu-Léger comédien et metteur en scène, Irène Jacob, comédienne, Marc Jacquin, directeur de phonurgia nova, Pierre Jourde, écrivain, Jérôme Kircher, acteur, Fanny Lannoy, responsable pédagogique, Laurent Le Gall, Micha Lescot comédien, Isabelle Lusignan, comédienne, Macha Makeieff, metteuse en scène, Christine Malard, directrice du Théâtre Jean Lurçat scène nationale d’Aubusson, Caroline Marcilhac, directrice de Théâtre Ouvert, André Marcon, comédien, Yannick Marzin, directeur MA scène nationale Pays de Montbéliard, Muriel Mayette, comédienne metteuse en scène et directrice du Théâtre de Nice Centre Dramatique National, Jacques Mazeran, comédien, Emmanuel Meirieu, auteur et metteur en scène, Philippe Meirieu pédagogue, Olivier Mellano, compositeur et musicien, Fabrice Melquiot, écrivain, Stéphane Michaka, romancier et dramaturge, Christophe Miossec, auteur compositeur et interprète, Alexandra Moreira Da Silva, enseignante chercheur et traductrice et dramaturge, Anna Mouglalis, actrice, Pascale Nandillon, metteuse en scène, Marie Ndiaye, autrice, Alain Neddam Johanna Nizard, actrice, Stanislas Nordey, acteur et metteur en scène, Marc Paquien, metteur en scène, Nicolas Philibert, cinéaste, Eric Pierrot, comédien et metteur en scène, Laurent Poitrenaux, comédien, Guillaume Poix, écrivain, Pascal Rambert, auteur et metteur en scène, Patrick Ranchain, directeur Théâtre du Bois de l’Aune / Aix-en-Provence, Christophe Rauck, metteur en scène et directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers, Pascal Rénéric, comédien, Robin Renucci, comédien metteur en scène et directeur du Théâtre National de Marseille LA CRIÉE, Serge Rezvani, peintre et écrivain, Jean-Michel Ribes, auteur dramatique, Vincent Roche Lecca directeur d’un théâtre public, Alexandre Rochon artiste et musicien, Tiago Rodrigues, auteur metteur en scène acteur et directeur du Festival d’Avignon, Olivier Rolin, écrivain, Stanislas Roquette, comédien et auteur, Nathalie Roussel comédienne, Olivier Saksik, attaché de presse, Christian Schiaretti, metteur en scène, Jean-Pierre Simeon poète, Michel Simonot, écrivain, SivadierJean-François metteur en scène, Samuel Strouk, compositeur, Jean-Philippe Toussaint, écrivain, Erik Truffaz, musicien, Serge Valletti, auteur, Frédéric Vossier, auteur dramatique, Emmanuel Wallon, professeur émérite à l’université Paris Nanterre
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February 20, 2025 1:51 PM
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Par Jean-Marie Durand dans Les Inrocks - 17 février 2025 Peindre ou écrire, pourquoi choisir ? Comme entre peindre et faire l’amour, diraient les frères Larrieu, le cœur balance au gré des nécessités du jour. Chez deux grands auteurs contemporains, Valère Novarina et feu Pierre Alferi, le dessin et le texte, la peinture et la poésie, s’aimantaient ainsi sans cesse, dans un geste cumulatif, qui procédait moins d’une fusion que d’une effusion, rappellent deux expositions centrées sur ce que la plume doit au pinceau, la phrase à la couleur. À la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts, l’auteur de théâtre Valère Novarina (Le Discours aux animaux, Les personnages de la pensée…) expose ses œuvres picturales, en confiant que dès qu’il se sent bloqué dans l’écriture, il se jette littéralement dans le dessin : une extension d’un même geste de création, simplement déployé sous une autre forme. Si l’enveloppe diffère, le message reste le même : voir le langage à l’œuvre. Ses toiles posées au sol avec des béquilles à l’arrière, qui peuplent l’exposition comme tous les décors de ses pièces de théâtre, disent combien un art se nourrit forcément de l’autre, et surtout comment l’un ressemble à l’autre : “un mot change et tout change, comme vous mettez du bleu avec du rouge”, estime cet inventeur facétieux de formes et de mots, de sens et de sons, qui procurent dans leur mystère même une ivresse au regardeur-lecteur. Voir ses toiles abstraites, c’est aussi entendre ses mots concrets. Un chemin Cette façon de lier organiquement la peinture et l’écriture se retrouve dans l’œuvre secrète exhumée du poète Pierre Alferi (Le cinéma des familles, Kiwi) par Kathy Alliou et Paul Sztulman aux Beaux-Arts de Paris. Chez lui aussi, l’écriture n’est jamais que la forme dessinée du langage, une “excroissance du dessin”. Le dessin, qu’il pratiquait tous les jours, se rapprochait de son travail sur le langage, en convoquant des univers graphiques divers (imagerie japonaise, les comic books américains comme Mad Magazine…) et des figures fétiche (Edgar Allan Poe, Mark. E Smith, le chanteur de The Fall…). Constituant ce que Paul Sztulman nomme “un chemin pour explorer ses humeurs et ses passions”, les dessins de Pierre Alferi furent, comme ceux de Novarina, la visualisation d’une parole, le prolongement du langage poétique dont aucune règle stricte n’interdit de voyager d’une forme à une autre, sémantique et plastique. Valère Novarina, Traces d’écriture, peintures, renversement, Cité internationale de la langue française, Château de Villers-Cotterêts, jusqu’au 27 avril Pierre Alferi, dessins 2006-2021, Beaux-Arts de Paris, jusqu’au 20 avril
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February 20, 2025 9:11 AM
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Sur la page des "Midis de Culture", entretien avec Marie Sorbier diffusé sur France Culture le 20 février 2025 Auteur d'une œuvre théâtrale devenue classique, Valère Novarina pratique avec non moins d'intensité le dessin et la peinture, toujours à la recherche d'autres manière de montrer l'invisible. Son travail est actuellement exposé à la Cité internationale de la langue française
Avec Valère Novarina Auteur, metteur en scène et artiste Ecouter l'entretien radiophonique (28 mn) “Ecrivain pratiquant”, c’est ainsi que se définit Valère Novarina. Ecrivain pratiquant donc l’écriture, évidemment, mais aussi le dessin, la peinture, la lithographie... Ces pratiques que l’on dit “plastiques” prolongent et accompagnent le geste de l’écriture ; le dessin survient lorsque les mots échappent et laisse bien vite apparaître sur le papier, sous formes de silhouettes esquissées, toute la cohorte de personnages qui se bouscule habituellement dans ses pages ( ils sont 3171 dans La Chair de l’homme, 2587 dans Le Drame de la vie et 6000 dans La Clef des langues). Ses peintures, elles, montent en scène avec les acteurs et les actrices, pour faire résonner autrement les drames du langage qui s’y jouent. Enfin, elles prennent parfois leur autonomie des textes et s’exposent plus largement, comme c’est en ce moment le cas à la Cité internationale de la langue française qui propose une immersion dans ses œuvres intitulée “Traces d’écriture, peintures, renversement”. Enfin, elles prennent parfois leur autonomie des textes et s’exposent plus largement, comme c’est en ce moment le cas à la Cité internationale de la langue française qui propose une immersion dans ses œuvres intitulée “Traces d’écriture, peintures, renversement”. Plus d'informations sur les actualités de Valère Novarina - “Traces d’écriture, peintures, renversement” - Valère Novarina envahit la Cité internationale de la langue française, du 8 février au 27 avril 2025. L’exposition est en accès libre et gratuit, du mardi au dimanche de 10h à 18h30, au château de Villers-Cotterêts.
- Autour de l'exposition : le samedi 1er mars, atelier et lecture musicale du comédien Olivier Martin-Salvan à la Cité de Villers Cotterêts.
- A paraître prochainement aux Éditions HDiffusion un "Dictionnaire Valère Novarina" comprenant 224 entrées régigées par 40 contributeurs français et étrangers, 650 pages.
Extraits sonores - Extrait de "L'Acte inconnu" de Valère Novarina, dans La Cour d'Honneur du Palais des Papes en 2007
- Jean Dubuffet à propos de la folie, archive diffusée dans Une vie, une oeuvre, sur France Culture en 1995
- Pierre Soulages dans Images et idées sur l'ORTF en décembre 1967
- Chanson de fin : Fat el maad de Oum Kalsoum
Crédit photo : Valère Novarina ©Getty - © Sophie Bassouls
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February 19, 2025 10:36 AM
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par LIBERATION et AFP, publié par Libération le 19 février 2025 Le ministère de la Culture a annoncé ce mercredi 19 février la nomination de Clément Hervieu-Léger comme administrateur de la troupe. La Comédie-Française a un nouveau patron. Le ministère de la Culture a annoncé ce mercredi 19 février qu’il nommait Clément Hervieu-Léger à la tête de la troupe. Il prendra son poste d’administrateur en août, en remplacement d’Eric Ruf, qui occupait cette fonction depuis 2014. Il sera chargé de «poursuivre le rayonnement» de la Comédie-Française, explique le ministère dans un communiqué. Membre depuis 2005 de la troupe avant d’en devenir sociétaire en 2018, Clément Hervieu-Léger est un comédien et metteur en scène reconnu. Au cours des vingt années passées au cœur de la troupe Clément Hervieu-Léger a tour à tour incarné Robespierre dans La Mort de Danton de Georg Büchner, dirigé par Simon Delétang, Dorante dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière, créé par Valérie Lesort et Christian Hecq ou encore Günther von Essenbeck dans Les Damnés de Visconti distribué par le metteur en scène Ivo van Hove. Il a aussi mis en scène Le Petit Maître corrigé de Marivaux et La Cerisaie de Tchekhov, avec la troupe. Veiller à l’«élargissement» de l’institution Hors de la Comédie-Française, il a fondé en 2010 avec Daniel San Pedro la Compagnie des Petits Champs avec laquelle il présente ses propres projets, dont, dernièrement la pièce On achève bien les chevaux d’après Horace McCoy, avec le Ballet de l’Opéra national du Rhin. Clément Hervieu-Léger «œuvrera à la présentation et à l’exploitation du répertoire actuel de la Comédie-Française tout en veillant à son élargissement à des œuvres contemporaines ou anciennes qui n’y ont pas été encore présentées», précise le ministère dans son communiqué. «Il aura à cœur de piloter le développement des tournées, de la politique audiovisuelle, ainsi que de politiques en direction des jeunes et des publics éloignés de la culture.» Clément Hervieu-Léger aura aussi à mener d’importants travaux de mises aux normes, de restauration et de rénovation énergétique des différents sites de la Comédie-Française.
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February 16, 2025 4:31 PM
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Article signé "Le Regard d'Isabelle" paru dans Coup2theatre.com le 16 février 2025 ♥♥♥♥ Paula S., officiellement décédée, n’entend pas se soumettre à son nouveau statut de défunte. Dès lors, bénéficiant de l’assistance plus ou moins consentie de son fils Mathieu, elle mettra tout en œuvre pour échapper à son triste destin. D’abord en déjouant l’assiduité des services funéraires, ensuite en fomentant une fugue désespérée qui mènera mère et fils par-delà le périphérique, dans un périple burlesque et fantastique censé les soustraire aux poursuites de la police mais aussi d’autres instances bien plus ésotériques… L’inéluctable finira bien par les rattraper et il faudra, tôt ou tard, se soumettre au cours des choses. L’important, ils auront pris le temps de se dire au revoir dignement.
Le voyage de Paula S. narre les aventures de Mathieu Scarifi, artiste infortuné, confronté à la douleur provoquée par la mort de sa mère. En empruntant les sentiers de l’onirisme et du comique de situation, Marc Citti imbrique singulièrement l’imaginaire aux réalités de l’existence avec audace et fantaisie, tendresse et joie. « En tachant d’apprivoiser (et donc de nous faire apprivoiser) la disparition d’un être cher et la vertigineuse présence de la mort, il livre ici une chaleureuse déclaration d’amour à toutes les mères du monde. […] De ce sujet, douloureux s’il en est, il fait un étonnant conte poétique, un road-movie déjanté et extravagant, une cavale ésotérique aussi désopilante que bouleversante. » (Stéphane Cottin metteur en scène). Le parcours « fantaisiste sépulcral » de Mathieu et de Paula vacille entre le comique et le tragique, le burlesque et la tendresse pour mieux explorer la relation mère-fils, l’acceptation de la séparation et du deuil avec une profonde humanité.
L’interprétation par Marc Citti et Julie Delarme est magistrale, juste et performante aussi bien dans le jeu, le chant ou la danse. Tous deux nous emporte dans leur voyage onirique, de surprise en surprise, de l’émotion à l’humour, sans un instant de décrochement. Quant à la mise en scène de Stéphane Cottin, sa fluidité est truffée de jolis soupçons d’originalité et nous emporte magnifiquement vers d’autres mondes.
Prochaine destination : Théâtre du Petit Montparnasse pour Le voyage de Paula S. Dépaysement garanti.
Le regard d’Isabelle
LE VOYAGE DE PAULA S.
Théâtre du Petit Montparnasse
31 rue de la Gaité – 75014 Paris
Jusqu’au dimanche 30 mars 2025
Du mercredi au samedi 19h, dimanche à 17h
Durée : 1h20
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February 13, 2025 12:18 PM
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Par Joëlle Gayot dans Le Monde - Publié le 13 février 2025 Emilie Anna Maillet propose une expérience de spectacle augmenté qui immerge le spectateur dans la vie d’adolescents.
Lire l'article sur le site du "Monde: : https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/02/13/to-like-or-not-aux-abbesses-le-virtuel-vampirise-le-theatre_6545374_3246.html Liker ou ne pas liker la proposition d’Emilie Anna Maillet proposée au Théâtre des Abbesses à Paris : là est la question qui se pose face à un « spectacle augmenté sur l’adolescence » qui doit s’appréhender dans sa globalité plus que dans ses détails. Si le projet est passionnant, sa mise en œuvre du point de vue de la théâtralité est, en effet, un peu moins convaincante. Occupant les lieux du sous-sol au plateau, Emilie Anna Maillet, artiste innovante (ce qui est rare) associée à la MC2 de Grenoble, a conçu un dispositif ambitieux qui conjugue virtuel et réel avec une pincée de fiction. Dans sa ligne de mire se trouve l’adolescence, séquence charnière durant laquelle les jeunes oscillent entre fulgurances exaltées et dépressions insondables, leurs émotions décuplées par l’usage intensif des réseaux sociaux, dont la conceptrice du spectacle maîtrise le langage et pointe les dangers, sans jugement superflu. Voici donc un groupe de dix garçons et filles poétiques et boutonneux. Ils font la fête chez Alma, et cette fête tourne mal. Gabriel, pour qui le smartphone est une sorte de prothèse oculaire, filme tout, de la piste de danse à la salle de bains en passant par les chambres où s’enlacent des couples illicites. Puissance dévoratrice Cette fête, le spectateur y participe pleinement au sous-sol des Abbesses grâce à un casque VR qui le téléporte au cœur de la boum. D’une durée de sept minutes, les séquences virtuelles tournées par Emilie Anna Maillet permettent de devenir, au choix, Gabriel, Alma, Isham, Victor ou encore Jules Elie. Autant d’expériences éprouvées en tête à tête avec les subjectivités des personnages. Voyeur avec Gabriel, jaloux avec Jules Elie : c’est dans la peau de ces deux protagonistes que, pour notre part, nous avons rallié le groupe. Cette immersion précède la représentation théâtrale, imaginée comme la suite de cette soirée. Pendant une heure trente, cinq jeunes acteurs, précipités dans un espace surimprimé d’un flot de vidéos, jouent leur texte comme s’ils se jouaient eux-mêmes. Avec la précipitation typique d’ados surexcités, ils parlent fort, crient beaucoup, n’articulent pas, s’interrogent. Fallait-il révéler, à la fête, l’homosexualité de Victor ? Dans leurs excès et leurs maladresses, même si on ne comprend pas toujours ce qu’ils disent, surgit l’essentiel : leurs malaises, leurs solitudes, leurs désirs et surtout leur addiction ravageuse aux jeux vidéo, SMS, Instagram. Leur quotidien s’énonce sur petit écran, leurs identités s’y diluent. Cette troisième dimension est prise au sérieux par Emilie Anna Maillet, qui en restitue la puissance dévoratrice et les dégâts collatéraux afférents. La toile d’araignée que sont les réseaux sociaux contraint les corps, façonne les relations et emprisonne les pensées. Saturé de sons et d’images, le théâtre s’englue lui aussi dans ces mondes virtuels parallèles. Pour le meilleur : on touche du doigt une réalité ultracontemporaine. Pour le moins bon : le jeu (voire les dialogues) laisse à désirer. Un QCM littéraire Découpée en chapitres qu’accompagnent des citations déprimées d’écrivains (Georg Büchner, Virginia Woolf ou Shakespeare), la représentation s’ouvre sur les mots du chanteur Orelsan : « Sous l’emprise de l’angoisse des futures blessures, plus j’me cherche des excuses, plus je m’enlise. » La difficulté d’être est une constante de l’humanité. Sauf qu’aujourd’hui elle se commente sous pseudos, en temps réel et en ligne. Pour prolonger cette immersion, Emilie Anna Maillet a fait les choses en grand. Une websérie, des comptes fictionnels Instagram, un QCM littéraire, des mashup vidéo : l’interactivité ne s’arrête pas aux portes du théâtre, mais, pour récupérer le QR code qui donne accès à la totalité, il faut tout de même se rendre aux Abbesses. Prendre le métro, s’asseoir en salle. Couper le téléphone une fois le moment venu. Et liker (ou pas), à la sortie, ce que raconte de l’époque actuelle la perte de ces ados dans les mirages du virtuel. To Like or Not. Conception et mise en scène : Emilie Anna Maillet. Théâtre des Abbesses. Jusqu’au 15 février. Du 26 au 29 mars au TNG de Lyon, et le 8 avril au Théâtre Théo-Argence à Saint-Priest (Rhône). Joëlle Gayot / LE MONDE Légende photo : Le parcours immersif précédant la pièce « To Like or Not », mis en scène par Emilie Anna Maillet, au Théâtre des Abbesses, à Paris, en novembre 2024. NOÉ MERCKLÉ
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February 12, 2025 11:26 AM
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Sur la page de l'émission "Les Midis de Culture", émission de Marie Labory sur France Culture - diffusé le 7 février 2025 Comment le drame d'un amour adolescent, aussi furtif qu'intense, construit l'adulte en devenir ? Que faire de nos fantômes ? Après un album et un livre, Maud Lübeck présente un spectacle musical, "Privé S.V.P." avec Clotilde Hesme pour raconter le désarroi de la perte brutale de l'être aimé. Été 1988, Maud Lübeck a 15 ans et tout bascule quand elle apprend que Claude, qu'elle n'a vu qu'une dizaine de fois, mais qu'elle a intensément aimée, décède brutalement dans un accident de voiture. Alors, depuis, elle tente de vivre avec cette partie d'elle-même qui n'est plus. Autrice, compositrice, chanteuse, musicienne, elle a fait de cet épisode de sa vie le moteur de sa création. Après un album "1988, Chronique d'un adieu" en 2022 et un livre, Privé S.V.P. en 2023, elle adapte sur scène son texte dans un spectacle mêlant littérature, musique et théâtre. Accompagnée sur scène de la comédienne Clotilde Hesme et des musiciennes Anne Berry au violon (en alternance avec Christelle Lassort) et Chloé Girodon au violoncelle (en alternance avec Maëva Le Berre), elle retrace à l'aide de "pièces à conviction" son histoire, et dit haut et fort son amour pour Claude. Parole adolescente Alors qu'elle n'a que 13 ans, Maud Lübeck se découvre des sentiments pour Claude, une jeune fille de son âge, qui habite son voisinage : "je sais que mes parents auraient accueilli cette parole, mais moi-même je n'étais pas capable d'identifier ce que je ressentais, que l'homosexualité existait, je n'osais pas en parler". Clotilde Hesme pointe, elle le manque de considération du monde adulte pour les préoccupations des enfants : "de manière générale, on ne prend pas au sérieux la parole de l’enfant, il ne s’agit pas seulement de la libérer, mais de l’écouter". Alors, quand, à 15 ans Maud Lübeck vit le drame de sa vie, elle gère, seule, le précipice qui s'ouvre devant ses pieds : "comme je n'avais pas osé parler de cet amour, je vivais seule ce drame, mais à 15 ans, on est encore un enfant et c'est un vrai vertige à cet âge-là. J'ai tout de suite été dans l'idée que de toute façon, je la retrouverai après, après la vie". Reprenant les mots de Maud Lübeck, Clotilde Hesme explique : "on a l'âge de nos traumatismes, ces espèces de choses qui nous arrivent et qui nous marquent à vie, qui nous constituent et nous configurent. C'est beau de voir la manière dont ça se transforme par l'art et la sororité". Vivre avec ses fantômes Dans son album, dans son disque et dans son spectacle, Maud Lübeck convoque le fantôme de Claude, le souvenir qu'il lui reste d'elle, mais pour Clotilde Hesme, la mélancolie ne prend jamais le dessus : "la qualité du spectacle tient beaucoup au présent ; on n'est pas dans la nostalgie, ce sont deux femmes qui parlent de ce récit. Il y a un effet de réel et quelque part, je sais que Claude est là, à travers moi, c'est très étrange. Sur une scène de théâtre, on dialogue toujours avec les morts". Et si Maud Lübeck a mis 33 ans à parler de cette histoire, elle aimerait continuer d'en parler : "le fantôme de Claude m'a portée, m'a donné un souffle. Je suis plus dans la création que dans la vie, la création est devenue très importante. Je ne supportais pas les vivants, j'étais fidèle à elle, je n'avais pas le droit d'aimer les vivants, mais j'avais le droit de créer". Plus d'infos & d'actualités - Le spectacle se joue du 4 au 15 février au Théâtre 14 à Paris, dans le cadre du Festival "Les Singulier.es" et la programmation du CentQuatre Paris
- Une rencontre avec Clotilde Hesme aura lieu le samedi 8 février de 14h à 15h au Théâtre 14, puis avec Maud Lübeck le 15 mars de 14h à 15h
- Privé S.V.P. de Maud Lübeck est disponible aux éditions Le nouvel Attila/Le Seuil et son album "1988. Chronique d'un adieu" a paru sur le label Finalistes
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February 12, 2025 4:04 AM
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Par Cristina Marino dans Le Monde - 12 février 2025 Toujours en duo avec Emilie Prévosteau, l’auteur explore les thèmes de l’identité, de l’appartenance à une culture, des relations entre la France et l’Algérie. Lire l'article sur le site du "Monde" : https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/02/12/dans-arthur-et-ibrahim-amine-adjina-met-en-scene-une-histoire-d-amitie-sur-fond-de-racisme_6543100_3246.html
Arthur et Ibrahim, deux prénoms qui évoquent à eux seuls des cultures, des religions, des histoires différentes, et qui donnent d’emblée le ton de la pièce écrite en 2018 par l’auteur, comédien et metteur en scène Amine Adjina, cofondateur, en 2012, de la Compagnie du Double avec Emilie Prévosteau. L’intrigue de départ est plutôt simple et en apparence banale : Arthur et Ibrahim sont deux collégiens qui aiment faire de la trottinette ensemble et rire des blagues de leur âge. Jusqu’au jour où Ibrahim ne veut plus jouer avec Arthur parce qu’il n’est pas arabe. On comprend vite que le jeune garçon agit ainsi sous l’influence de son père, un Algérien venu travailler dans les usines automobiles en France après la guerre d’Algérie et qui ne s’est jamais senti chez lui dans ce pays. Qu’advient-il quand les problématiques des grands s’invitent dans la cour de récréation ? L’amitié entre Arthur et Ibrahim va-t-elle pouvoir survivre à l’épreuve du racisme ordinaire ? Toutes ces questions qui touchent à des sujets sensibles, comme l’identité, l’appartenance à une religion et à une culture, Amine Adjina et Emilie Prévosteau les abordent, comme à leur habitude, avec beaucoup d’humour et de second degré. Face aux péripéties rocambolesques que traversent Arthur et Ibrahim, on rit d’abord de bon cœur et on réfléchit ensuite. Plutôt que de renoncer à leur amitié, les deux jeunes garçons vont imaginer une solution radicale : transformer Arthur en Arabe pour qu’ils puissent de nouveau jouer ensemble. Du simple changement de prénom à une transformation beaucoup plus radicale (que nous ne dévoilerons pas ici pour ne pas gâcher le plaisir de la découvrir sur scène), ils ne manquent pas d’idées plus saugrenues les unes que les autres. Héritage du passé Mais, au-delà des nombreux éclats de rire qu’elle suscite, la pièce d’Amine Adjina incite le public à s’interroger sur des thèmes essentiels et plus que jamais d’actualité. Est-on français dès lors que l’on naît et que l’on vit en France ? Qu’est-ce qui constitue l’appartenance à une culture ? Comment grandir et se forger une identité quand on est tiraillé entre deux pays, en l’occurrence la France et l’Algérie ? A cet égard, le personnage du père d’Ibrahim (incarné avec beaucoup de sensibilité et de justesse par Kader Kada) illustre parfaitement ce que le sociologue Abdelmalek Sayad (1933-1998) appelle la « double absence », à savoir le délicat, voire impossible, ancrage à un territoire. Il n’est ni de là-bas (l’Algérie) parce qu’il n’y vit plus depuis longtemps, ni d’ici, car il ne s’y sent pas chez lui et a le sentiment d’être rejeté par les Français. Parmi les multiples interrogations suscitées par Arthur et Ibrahim, l’une est particulièrement de nature à favoriser le débat au sein de la famille et les échanges entre générations, à l’issue de la représentation : jusqu’où peut aller l’influence des comportements des parents sur leurs enfants ? Le lourd héritage du passé (l’histoire des relations complexes entre la France et l’Algérie) que le père d’Ibrahim transmet à son fils est-il inéluctable ? En s’inventant une autre histoire, en imaginant un monde dans lequel ils pourraient de nouveau jouer ensemble, et en essayant de le rendre réel, Arthur et Ibrahim tentent, à leur façon, de briser ce cercle infernal de la transmission de la souffrance et de la peur de l’autre. Voir le teaser vidéo Arthur et Ibrahim, par la Compagnie du Double. Texte et mise en scène : Amine Adjina. Collaboration artistique : Emilie Prévosteau. Avec Mathias Bentahar, Anne Cantineau et Pauline Dubreuil (en alternance), Romain Dutheil et Antoine Chicaud (en alternance), Kader Kada et la voix de Xavier Fagnon. Bonlieu Scène nationale d’Annecy, les 18, 19 et 21 février, à 19 heures. Cristina Marino / LE MONDE
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February 11, 2025 12:42 PM
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Par Sonya Faure dans Libération - 10 février 2025 Dans un spectacle où s’enchaînent contenus postés sur les réseaux sociaux, pièce de théâtre et expérience de réalité virtuelle, Emilie Anna Maillet explore les images et les masques que les adolescents se créent. Accolés au titre shakespearien de la pièce, To Like or Not, les mots semblent redonder : un «spectacle augmenté sur l’adolescence». L’adolescence, période déjà assez riche en émotions, boursoufflée de honte et de malaises, débordante de fièvre et d’exaltation, avait-elle vraiment besoin d’être encore augmentée ? Mais ici le terme est à prendre au sens strict et technique : la metteuse en scène Emilie Anna Maillet prolonge sa pièce de théâtre de dispositifs numériques avant, pendant et après sa représentation – vue au théâtre des Quartiers d’Ivry, la pièce arrive au théâtre des Abbesses, à Paris. D’abord sur Instagram, où les personnages Marilou, Jules-Elie, Alma… ont un compte que l’on peut suivre (les stories ont été tournées avec les élèves du lycée Voltaire, à Paris, où Emilie Anna Maillet mène des ateliers). Puis, dans le hall du théâtre, une heure avant la représentation, où une expérience de réalité virtuelle (VR) permet de prendre la place d’un des six personnages invités à une soirée chez Alma. Dans les basques d’Anaïs, on s’est fait harceler, pressée et bousculée par des ados en surchauffe. Dans notre casque de VR, leurs grosses têtes venaient se coller à notre visage, dans une ambiance flottante où on aurait juré sentir des vapeurs d’alcool. Puis on a choisi de devenir Victor, et, assis dans un canapé, on a été «outé» en pleine soirée par une amie ivre. Et sur la scène enfin, la pièce de théâtre, où nous les retrouvons tous, cette fois-ci incarnés par des comédiens, au lendemain de la soirée que nous venons de vivre. Comment chacun va-t-il se confronter à ce qu’il vient d’encaisser ou d’observer ? Comment ces adolescents qui avaient construit avec tant d’effort leur image au lycée et sur les réseaux sociaux, vont-ils s’adapter à celle qui vient d’être révélée à la soirée, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux, et qui constitue désormais leur réputation, leur double ? Former les personnels aux nouvelles technologies Pour monter son projet à destination des adolescents, Emilie Anna Maillet, artiste associée à la MC2, la scène nationale de Grenoble, «a été chercher de l’argent là où personne ne pense à le faire», raconte le directeur du théâtre qui produit le spectacle, Arnaud Meunier. C’est-à-dire auprès de la Caisse des dépôts et consignations, du quatrième Programme d’investissements d’avenir et du projet «France 2030». Lancé par Emmanuel Macron en 2021 et géré depuis Matignon, ce dernier consacre 54 milliards d’euros au développement de l’innovation dans de multiples secteurs, dont un milliard est fléché vers les industries culturelles (à titre de comparaison, l’ensemble du budget Culture 2025 est de 4,5 milliards). Comme ces noms et acronymes peuvent le suggérer, remplir un dossier pour une subvention du «PIA 4» demande un petit entraînement. «A côté, les appels à projet européens, c’est de la petite bière, témoigne Arnaud Meunier. Au premier rendez-vous, la Caisse des dépôts m’a expliqué que ses subventions visaient à “amorcer et dérisquer” les projets. Je leur ai d’abord demandé ce que ça voulait dire. Puis je me suis rendu compte que c’était complètement dingue. Dans le spectacle vivant aujourd’hui, ça n’arrive jamais qu’on vous dise : “On vous prête de l’argent pour que vous essayiez des trucs et que vous puissiez vous tromper.”» C’est d’ailleurs le paradoxe : très conséquentes, les subventions de France 2030 permettent de monter des projets innovants, portés par des artistes… mais qui risquent de n’être que des vitrines un peu vaines si de son côté le budget Culture ne cesse d’être raboté et que le secteur ne peut se structurer, les lieux théâtraux adapter leurs bâtiments et former leurs personnels à ces nouvelles technologies encore lourdes à déployer. En tout, la MC2 et la compagnie d’Emilie Anna Maillet ont reçu une subvention de 830 000 euros pour leur projet «Nouveaux récits pour la jeunesse», qui comprend To Like or Not, un futur projet autour du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux et la création d’un département Recherche & Développement à la MC2, ouvert aux artistes en quête d’accompagnement pour leurs projets en VR. «A mes jeunes spectateurs, je demande de faire tout ce qui est normalement interdit au théâtre» Emilie Anna Maillet résume le fil de son spectacle : «On part de la poche [avec Instagram et le téléphone] et on finit sur du spectacle purement vivant.» Les six films projetés dans chacun des casques VR de l’installation ont été minutieusement scénarisés. «Souvent, dans les expérimentations de réalité virtuelle, les spectateurs sont en position de voyeurs, explique-t-elle. Ici au contraire, j’ai utilisé une caméra particulière, pas la plus pointue technologiquement, pour pouvoir filmer les autres personnages très proches de vous, que vous ayez la sensation qu’il n’y a pas de distance entre vous et le monde, une impression typique de l’adolescence. C’est de la réalité virtuelle, mais on a fait du Méliès : les ralentis sont faits par les acteurs eux-mêmes, on a eu recours à une machinerie de plateau. Aucune postproduction en 3D et compagnie.» Et alors que la pièce To Like or Not va commencer, un ouvreur débarque qui, au lieu de nous presser d’éteindre nos téléphones portables, nous demande de nous connecter à Instagram. «A mes jeunes spectateurs, je demande de faire tout ce qui est normalement interdit au théâtre, s’amuse Emilie Anna Maillet. Avoir son téléphone allumé, interagir…» Dans les représentations pour les scolaires surtout, ils sont vibrants, bruyants : «Les filles crient “Alma t’es la plus belle !”, ça réagit quand deux garçons s’embrassent sur scène… C’est magnifique cette adresse directe aux personnages. On décrit les ados comme totalement absorbés par les écrans, mais le théâtre les fait vivre.» Il y a enfin une quatrième et dernière facette au «spectacle augmenté» d’Emilie Anna Maillet : un dernier rendez-vous est donné sur Instagram, le lendemain, alors que se joue une nouvelle représentation de To Like or Not, avec de nouveaux spectateurs. On est cette fois de l’autre côté de la scène, dans les coulisses, avec les comédiens qui changent de perruques, d’un personnage à l’autre : c’est alors un dernier masque qu’Emilie Anna Maillet fait tomber, celui du théâtre et de la fiction dramatique. «To Like or Not» d’Emilie Anna Maillet au Théâtre de la ville-les Abbesses (75018) de mardi à samedi, puis du 26 au 29 mars au TNG de Lyon et le 8 avril au Théâtre Théo-Argence à Saint-Priest. A partir de 14 ans. Légende photo : Une expérience de réalité virtuelle permet de se mettre dans la peau d’un des six personnages invités à une soirée chez Alma.
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February 11, 2025 5:13 AM
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Par Hélène Rochette dans Télérama Publié le 10 février 2025 Cette instance créée en 2005 rassemble acteurs du monde culturel et de l’enseignement et valorise une éducation artistique de qualité, auprès des collectivités territoriales notamment. Mais le Sénat a voté sa suppression en première lecture fin janvier… Explications. En vingt ans d’existence, il a réussi à imposer une idée-force : la nécessité de généraliser la place des arts et de la culture à l’école. Créé en 2005, le Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle (HCEAC) pourrait pourtant vivre ses derniers instants en 2025. Le 30 janvier, les sénateurs ont adopté en première lecture une proposition de loi de la sénatrice Nathalie Goulet (Union centriste) visant à le supprimer en raison de son inutilité supposée – comme neuf autres instances, parmi lesquelles le Conseil stratégique de la recherche ou le Conseil national de la gestion des risques en forêt. Si ce vote au Sénat doit encore recueillir l’assentiment des députés à l’Assemblée, la simple volonté de mettre fin à cet organisme consultatif a déjà suscité des réactions d’incompréhension, voire d’indignation. Dans un communiqué, Nathalie Lanzi, élue socialiste au Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, s’est insurgée contre ce qu’elle considère comme « un signal très inquiétant » pour le développement de l’éducation artistique. Charte fondatrice Constituée de trente membres, cette instance collégiale qui réunit artistes, élus, chercheurs, représentants du milieu éducatif et des membres de l’administration est présidée depuis sa création par les deux ministres de l’Éducation et de la Culture, et animée depuis 2013 par le recteur de l’Académie de Bretagne, Emmanuel Ethis. Chargée de définir les orientations et les priorités en matière d’initiation artistique sur le territoire, ce comité de sages et d’acteurs du monde culturel a élaboré en 2016 une charte fondatrice pour l’éducation artistique et culturelle (EAC) qui énonce et garantit des principes d’équité et d’accessibilité de tous les élèves à une éducation artistique de qualité. Plusieurs recommandations ont par ailleurs été précisées par le HCEAC : présence des artistes dans les classes, développement de projets culturels dans les établissements des premier et second degrés – ateliers d’écriture avec des artistes-auteurs, interventions de compositeurs de musique ou de plasticiens, élaboration d’œuvres participatives sous l’égide d’artistes renommés –, généralisation des sorties éducatives dans les lieux de sociabilité et de culture : théâtres, musées, médiathèques… Autant de préconisations destinées à réaffirmer qu’une ambitieuse politique publique d’éducation artistique contribue à l’épanouissement des enfants et à l’émancipation des jeunes esprits. À lire aussi : Costumière, cinéaste, scénariste… Quand les artistes retournent au lycée pour susciter des vocations Comment alors comprendre ce soudain revirement des pouvoirs publics ? « J’espère beaucoup que cette proposition de loi ne sera pas reprise à l’Assemblée ! », nous déclare la sénatrice Sylvie Robert, qui a été l’une des rares voix dans l’hémicycle à s’être opposées avec vigueur à ce projet de suppression du HCEAC. Membre de la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat depuis dix ans, l’élue parlementaire (Parti socialiste) assure que le Haut Conseil est « une instance qui a été très active et qui continue de l’être aux côtés des collectivités territoriales pour valoriser et accompagner l’éducation artistique et culturelle ». Il est irresponsable, insiste-t-elle, de vouloir mettre fin aux activités de la seule instance nationale de concertation en matière d’éducation artistique : « Vouloir remettre en question les projets éducatifs et artistiques, au collège et au lycée, quand un certain nombre de villes font l’effort de financer des initiatives dès l’école primaire, comme à Clermont-Ferrand par exemple, c’est inadmissible. Il ne faudrait pas stopper une telle dynamique, mais au contraire l’encourager. » L’ancienne chargée de mission au cabinet Culture d’Aurélie Filippetti se dit persuadée que de renoncer à l’art et à la culture dans les apprentissages élémentaires aurait des conséquences néfastes pour l’ensemble de la société : « Le Haut Conseil a infusé partout cette idée que l’éducation artistique et culturelle est un élément essentiel qui participe de l’émancipation individuelle et collective de notre société de demain. Le développement de l’EAC doit commencer à l’école, pour toucher tous les enfants d’où qu’ils viennent. C’est l’un des fondements indispensables de notre démocratie. »
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February 9, 2025 6:54 PM
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Article de Romain Boulho, pour Libération - 7 fév. 2025 Quatorze jeunes habitants seront sur la scène des Amandiers, à Nanterre, les samedi 8 et dimanche 9 février, pour jouer «Nemetodorum», une pièce qui raconte l’attachement à leur ville, encore traumatisée par le drame et les émeutes de l’été 2023. Un témoignage intime et politique. Il dit «j’y étais», sans détour ni prétention, comme un secret qu’il partagerait avec beaucoup de monde. Il parle des émeutes. Aussi : «Nahel était mon ami.» Est-il possible de transcrire la «haine» qui l’a saisi cet été-là sur une scène de théâtre, de ne pas la pervertir en simple «colère» ? Aymen s’interroge. Il tente de jouer avec «de l’émotion» mais il ne veut pas qu’on confonde tout. Il se réprime. «De base», le théâtre, il est loin de ça. Aymen, la majorité franchie de peu, est un technicien fibre optique pour un opérateur télécoms. Quelques mois après l’été 2023, un «grand du quartier» organise un concours d’éloquence. Il hésite, s’inscrit, gagne, poursuit jusqu’à faire dorénavant partie d’une asso locale. Il discourt en général sur «les injustices policières et le train de vie d’un banlieusard qui n’est pas un bandit ou une personne mal intentionnée». Il rit parce que ça lui semble incohérent. Avec sa dégaine, survêt gris, chaussé de Nike Requin, le cheveu lustré de gel, son crâne liseré d’un trait de rasoir. Mais, surtout, avec ce qu’il se figurait jadis de lui-même. Il dit que, aussi surprenant qu’un crachin une journée azur, le théâtre lui est «tombé dessus». Aymen est l’un des quatorze comédiens sur la scène des Amandiers pour deux représentations de Nemetodorum, ces 8 et 9 février. Des jeunes amateurs de la ville, dans un théâtre de la ville, avec des spectateurs de la ville (les deux dates sont complètes), sur le trauma de la ville, la mort d’un jeune de 17 ans abattu par le tir à bout portant d’un policier, et ses répercussions. Depuis l’espace jeunesse du quartier du Parc, planté tout près des tours Nuages, qui se confondent dans la vapeur glacée du soir avec celles de La Défense, Nicolas Sene se place en retrait des comédiens qui répètent. «Les habitants restaient silencieux, et moi, je voulais trouver une forme pour parler des événements qu’on a vécus, donner la parole aux jeunes avec quelque chose d’artistique», retrace celui qui est à l’origine du projet. Vidéaste en plus d’être coordinateur jeunesse du quartier, il se rapproche des Amandiers, prospecte, allume la mèche chez certains jeunes, mène des auditions. «Une trentaine sont venus. Ils me racontaient leur vie, leurs passions, leur rapport à Nanterre. Je les ai emmenés sur les derniers événements qui les ont marqués. Bien sûr, ils ont très vite évoqué la mort de Nahel.» Une pièce «poétique et intime» La pièce commence par quelque chose d’impossible à dire. Deux mots, «d’abord, rien», c’est-à-dire l’émotion de Noah sur ce qui a déclenché l’embrasement des quartiers partout en France. Le «rien» de Noah et la «haine» d’Aymen. Certaines formules du texte heurtent en douceur. Sur l’éclat de la révolte : «Depuis ma fenêtre, au-dessus de l’avenue Pablo-Picasso, je reçois en continu cette onde sonore, qui me traverse.» Ses dégâts : «Ce soir, la ville s’automutile.» Ces phrases sont l’œuvre de tous, converties en répliques par Noham Selcer après plusieurs séances d’écriture collective, avec à la mise en scène Jade Herbulot et Julie Bertin, du Birgit Ensemble. Noham Selcer n’y voit pas une pièce «uniquement politique mais aussi poétique et intime. Elle fait voir qui sont ces jeunes-là, quels sont les lieux qu’ils arpentent et qu’ils aiment». Elle vit sur les histoires des comédiens qui la composent, autant que leurs rejets et leurs rêves – de Pascal Praud au Dakota, le grec du coin où «c’est pas l’Amérique mais c’est encore plus». Marija, 21 ans, travaille à l’hôpital Foch, à Suresnes, elle y est agent d’administration. Elle suit des cours au conservatoire de Nanterre depuis trois ans. Longue robe de laine cordelée à la taille, haute posture. A la simplicité d’une brève discussion, elle préfère vider en un éclair : «Toute ma vie j’ai été effacée. Je passe inaperçue. Je ne parle pas. Là, je voulais montrer de quoi je suis capable. Qui je suis, pour pas qu’on m’oublie. Je n’ai ni rêve ni mission ni but, comme je dis dans un monologue. Je l’ai écrit comme ça, d’un trait, pendant une soirée, et ce monologue représente toute ma vie. Je veux juste le livrer.» Marija raconte tout autant l’insouciance, ce qui la rattache à Nanterre, sa chambre de jeune fille ou cette colline de la ville par exemple, une colline de rien, sans même de nom, juste un endroit où, enfant, les jours de neige, elle dégringolait enfouie dans un sac-poubelle, «trop pauvre» pour acheter une luge. Pour Simon, c’est le parc des Anciennes Mairies, un lieu qu’il fréquente depuis môme, où il se pose pour écrire parce que ça l’apaise. Il dit qu’il se sent connecté à l’endroit, qu’il y a accumulé des souvenirs qui affleurent au seuil de sa mémoire en images, «spectacle de trapèze, concert de rap, ex quittée, combat SDF contre crackhead». Le titre, Nemetodorum, c’est lui. «Je suis passionné par l’histoire de Nanterre. C’est le nom de la ville, donné par les Celtes : le bourg sacré.» Le jeune homme, école, collège, lycée, même prépa à Nanterre, poursuit avec des noms venus des temps anciens, qui s’achèvent en -um. Lui est «ému». Parce qu’il est ouvreur aux Amandiers d’habitude, qu’il va fouler cette fois la scène, qu’il écrivait voilà un an des textes, seul dans sa chambre, dont des pans sont utilisés dans la pièce, gribouillis dans la section «notes» de son téléphone. Qu’il voit tout cela comme une sorte de revanche. «Je me souviens d’un des premiers trucs que Nicolas Sene m’a dit : “Cette pièce, c’est comment retrouver l’espoir après, appelons un chat un chat, le meurtre de Nahel”. Je la vois presque, pas comme un hommage, mais une façon de faire honneur, à Nahel et à la ville.» Puis, voix claire et fierté rentrée : «Ça m’émeut. Ce sont nos textes, notre parole, sur un endroit qui est le nôtre.» «Se réunir autour d’une émotion commune» «C’était délicat, donc je crois qu’on l’a été aussi, reconstitue François Lecours, responsable des actions culturelles des Amandiers. Parce qu’il s’agit de la mort de quelqu’un de proche, parfois d’intime. L’événement reste présent dans l’esprit de tout le monde et je crois que ça va être quelque chose pour la ville, une façon de se retrouver, de se réunir autour d’une émotion commune.» Nicolas Sene voudrait l’y voir sur la grande scène du théâtre, à la fin de la rénovation en cours. Déjà, Aymen, lui, dit qu’il est «content à mort». Dans la pièce, le garçon parle du PSG et du Collectif ultra Paris, qui constitue une partie de son identité. Et phosphore sur les émeutes. Là, posé sur une chaise haute tandis que les répétitions se poursuivent, yeux et barbelette noirs, il se retourne sur la fin du mois de juin 2023, songe à cette révolte «à notre façon». «On a peut-être dégradé mais c’était nécessaire. On est dans une société qui marche comme ça, par la violence. Regarde les gilets jaunes, comment ont-ils obtenu gain de cause ? On nous apprend ça, à réagir comme ça. Notre seul moyen de s’exprimer, ce sont les révoltes. On ne porte pas plainte, puisque les policiers ne sont jamais inquiétés. On n’a pas les médias avec nous. On va peut-être casser notre quartier mais on va montrer ce qui est toléré par le gouvernement et même une partie de la France. Sans les émeutes, Nahel est un parmi tant d’autres. On n’a que ça. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ?» Désormais, et aussi insensé que ça puisse lui sembler, Aymen a le théâtre. Romain Boulho / Libération Légende photo : Lors des répétitions de «Nemetodorum» à Nanterre, le 1er février 2025. Simon, avec les lunettes, a trouvé le titre : «C’est le nom de la ville, donné par les Celtes : le bourg sacré.» (Cyril Zannettacci/Vu pour Libération)
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Le spectateur de Belleville
February 8, 2025 7:08 AM
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Sur la page de l'émission Le Book Club, animé par Marie Richeux, site de France Culture, 7 février 2025 Aujourd’hui, c’est le metteur en scène et dramaturge Hubert Colas qui déballe pour nous ses rayonnages. Il fait la part belle aux textes contemporains, de Laura Vazquez, à Simon Johannin, en passant par Jean D’Amérique et Sarah Kane. En créant le festival Actoral et le lieu Montevideo à Marseille il y a plus de 20 ans, Hubert Colas adressait un geste fort à l'écriture contemporaine, un geste de reconnaissance et de désir pour l'écriture comme acte. Même quand il n'y a pas de théâtre a priori, Hubert Colas a mis en espace ces dernières années des textes romanesques, des textes frisant le théorique, des textes dans le politique et le poétique sur des scènes de théâtre et leur a ainsi donné une autre vie, comme tout récemment avec le roman d'Hélène Lorrain Partout le feu créé avec la comédienne Stéphanie Aflalo au Festival Les Singuliers au 104 à Paris. La possibilité du risque, celle de la révolte, celle du trouble, le corps, le politique, le collectif, tout ceci se lie dans ses choix artistiques et se retrouve dans les livres qui peuplent sa bibliothèque, une bibliothèque qui honore le présent. Les choix d'Hubert Colas : Simon Johannin, L’été des charognes (Allia) "Ce texte m'habite encore aujourd'hui d'une certaine façon, surtout que l’on va le rejouer dans un mois. Je l'ai rencontré en librairie avant de rencontrer Simon à Marseille et de l'inviter dans le cadre de Montevideo. Souvent, à l'intérieur des écritures que je choisis, en les approchant, j'entends une voix. J'ai la sensation d'entendre le corps de la personne qui l'a écrit. Il y a une certaine forme de musicalité, une chair qui se fait entendre dès les premières lignes." Hubert Colas Jean D’Amérique, Soleil à coudre (Actes Sud) "J’ai également découvert ce texte et je l’ai lu en librairie. J’ai trouvé qu’au-delà du poétique, il osait le baroque, il osait des mots romantiques, il osait ce que la littérature contemporaine n'osait pas trop il y a quelques années. Il a une forme de lyrisme et là aussi un corps dans l’écriture. Ce texte comme les autres que j’ai choisis sont comme de véritables corps fantômes qui se battent à l'intérieur de moi et qui tentent de trouver, par mes mises en scène de la mise en scène ou mes propres tentatives d'écriture, une voix, et un corps pour célébrer une forme de liberté." Hubert Colas Laura Vazquez, Zéro (Du Sous-Sol) "Ce texte m’émeut énormément. Je trouve que Laura Vasquez entend l'inaccomplissement de la rencontre amoureuse. Je trouve également très beau d'oser parler d'amour et qu'on en parle dans ce qui n'est pas comblé, ce qui n'est pas vécu : parler de ce qu’est l'échec de l'amour, mais qui reste l’amour malgré l'échec." Hubert Colas Mathieu Riboulet, Les Oeuvres de miséricorde (Verdier) "Dans ce texte de Mathieu Riboulet, comme pour les autres, je suis troublé par son écriture qui parle de la rencontre des corps, une écriture poétique, et une grâce de l'écrit comme un regard porté sur les autres, extrêmement délicat sur ce qui se rapproche, et sur ce qui s'unit et se désunit. Ce texte parle de la rencontre de deux corps, l’un Français, l’autre Allemand, et du trouble de ce que deux générations n'ayant pas vécu la guerre se mettent à vivre lorsqu'elles s'approchent l'une de l'autre. Pour moi, ses textes sont de grandes réconciliations." Hubert Colas Sarah Kane, 4.48 Psychose (l’Arche) traduit par Evelyne Pieiller "La première fois que j’ai lu Sarah Kane, j’ai eu l’impression d’entendre une sœur parler. J’étais très troublé par cette écriture extrêmement sensible. L’effleurement de la mort, l'impossibilité de continuer, l'impossibilité de trouver la réponse de nos propres douleurs à travers le corps d'un autre, c'étaient des choses qui me touchaient énormément. Sarah Kane exprime l'endroit où elle semble ne pas être née, ne pas être vivante. Je trouve ses textes incroyables parce qu’ils disent une chose de la difficulté de l'existence et je m'y reconnais sans doute." Hubert Colas Archives Jean D’Amérique, "la poésie mère de tous les genres" lors du Festival Hors Limite de Seine-St-Denis en 2021 Laura Vasquez, émission La 20e heure, Eva Bester, France Inter, 20/11/24 Musique de fin Jean D’Amérique, Naufrages, prélude
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