Revue de presse théâtre
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"LE SEUL BLOG THÉÂTRAL DANS LEQUEL L'AUTEUR N'A PAS ÉCRIT UNE SEULE LIGNE"  :   L'actualité théâtrale, une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement.
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Comment utiliser au mieux la Revue de presse Théâtre

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Bonne navigation sur la Revue de presse théâtre !

 

Au fait, et ce tableau en trompe-l'oeil qui illustre le blog ? Il s'intitule  Escapando de la critica, il date de 1874 et c'est l'oeuvre du peintre catalan Pere Borrel del Caso

 

Julie Dupuy's curator insight, January 15, 2015 9:31 AM

Peut être utile au lycée

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Une soirée bien improvisée à la Comédie-Française

Une soirée bien improvisée à la Comédie-Française | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sandrine Blanchard dans Le Monde - 25 juin 2022

 

Ambiance joyeuse et belle tchatche, vendredi 24 juin, pour la finale de la 12e édition du Trophée d’impro Culture & Diversité.

« Pour venir là, il a fallu partir de loin » : les paroles introductives entonnées, vendredi 24 juin, par le groupe de musique Oliv’et ses Noyaux, sur la scène de la Comédie-Française, résument bien la soirée si particulière qui a électrisé la maison de Molière. Pour la première fois, l’improvisation théâtrale a eu les honneurs de la salle Richelieu. « On vit un moment historique », a résumé Mélanie Lemoine, maîtresse de cérémonie de la finale nationale du Trophée d’impro Culture & Diversité. Pour sa douzième édition, ce rendez-vous s’est tenu sous les ors et les pampilles de cette institution théâtrale. « Il aura fallu beaucoup de temps et d’énergie pour faire se rencontrer ces deux mondes », a reconnu la comédienne.

 

Sur scène, le cérémonial des matchs d’impro est respecté à la lettre : une patinoire en guise d’aire de jeu ; douze collégiens improvisateurs en herbe vêtus de maillots de hockey et accompagnés de leur coach ; un arbitre (Nour el Yakinn Louiz) en tenue noir et blanc, qui édicte les thèmes de chaque impro, siffle les fautes éventuelles et comptabilise, avec ses deux assistants, les votes du public ; des musiciens qui chauffent la salle et comblent les temps de concertation. Nanka, Slimane, Assetou, Emma, Léo, Yousstoine, Daniel, etc., enchaînent six improvisations de durées imposées, en forme mixte (les équipes peuvent jouer ensemble) ou comparée (les équipes se succèdent) et sur des sujets variés : « Pois chiches, harissa et olives noires », « Un blaireau sur la départementale », « Cachez ce vin que je ne saurais voir » à la manière de Molière, etc. La Comédie-Française n’a jamais vu ni entendu ça.

Millésime d’exception

La salle est joyeuse. Deux mondes et plusieurs générations s’y côtoient. D’un côté, des dizaines de collégiens issus des onze équipes régionales d’impro venues de toute la France avec leurs coachs et professeurs. Pendant la journée, ils ont participé au tournoi pour déterminer les deux équipes finalistes. Habitués des matchs, ils mettent l’ambiance. De l’autre, des invités plus âgés, novices de ce type de spectacle, certains un peu désorientés, mais se prêtant au jeu de brandir le petit carton remis en début de séance pour élire les meilleures prestations. Des officiels sont aux premières loges, parmi lesquels deux ministres de la culture – Jack Lang et Rima Abdul Malak, la toute nouvelle locataire de la Rue de Valois –, la première dame Brigitte Macron et l’entrepreneur milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière, créateur de la Fondation Culture & Diversité pour favoriser l’accès à la culture des jeunes issus de milieux modestes. C’est grâce à sa rencontre, en 2010, avec Jamel Debbouze – qui doit tout à l’impro – que le Trophée est né et s’est développé sous la direction artistique d’Alain Degois, surnommé « Papy » et découvreur de l’humoriste.

 

A édition exceptionnelle, déroulé exceptionnel. Au match des collégiens, remporté par l’équipe Ile-de-France-Normandie, a succédé un étonnant « match de gala », réunissant quelques collégiens et des comédiens professionnels, dont Serge Bagdassarian et Séphora Pondi, de la Comédie-Française, ainsi que Jamel Debbouze. Aucun n’a joué la vedette, tous ont respecté l’esprit d’équipe et se sont amusés. Il fallait voir l’improbable duo Serge Begdassarian et Jamel Debbouze improviser en chantant sur l’air de We Will Rock You, de Queen.

« Cette turbulence nous fait un bien fou. Tout ça, c’est grâce à Papy Degois. Si Molière était là, il trouverait que cette journée est la plus fidèle à son art et à son geste », a défendu Eric Ruf, l’administrateur de la Comédie-Française, à l’issue de la représentation. Alors que Marc Ladreit de Lacharrière déroulait les remerciements et les chiffres du Trophée d’impro depuis sa création (133 collèges partenaires, 6 500 jeunes), Jamel Debbouze semblait encore étonné d’avoir pu fouler cette scène prestigieuse. « Grâce à cette discipline, j’ai pu m’exprimer et avoir le sentiment d’être digne », a rappelé l’humoriste, avant de lancer : « Liberté, égalité, improvisez ! » Au milieu des collégiens réunis pour la photo souvenir se sont glissés, au premier rang, Brigitte Macron et Rima Abdul Malak. L’impro bientôt intégrée à l’option théâtre dans les établissements scolaires ?

 

Sandrine Blanchard

 

Légende photo : La finale du Trophée d’impro Culture & Diversité en présence de Rima Abdul-Malak, la ministre de la Culture et de Brigitte Macron à la Comédie-Française, le 24 juin 2022. THOMAS RAFFOUX

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Le « Barbe-Bleue » de Pina Bausch recrée un choc

Le « Barbe-Bleue » de Pina Bausch recrée un choc | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Philippe Noisette dans Les Echos - 20 juin 2022

 

 

Dès les premiers instants, la signature Pina souligne ce « Barbe-Bleue » : scènes rejouées, chaîne humaine, opposition des sexes. Créé en 1977 à Wuppertal, fief de la chorégraphe, ce spectacle à l'instar de son « Café Müller » impose alors la grammaire gestuelle de l'Allemande. Après une série d'opéras dansés comme « Orphée et Eurydice » ou le légendaire « Sacre du printemps », Pina Bausch s'affranchit d'une narration possible et offre au regard ces morceaux de vie. Si on entend bien l'oeuvre de Béla Bartòk, elle est comme disséquée, souvent interrompue - au grand dam des ayants droit du compositeur à l'époque de la création.

Pourtant la créatrice respecte la partition, véritable ossature de ce ballet vertigineux, à défaut de son livret. Dans une salle comme traversée par les vents, au plateau de feuilles mortes, un couple émerge, puis toute la compagnie, des danseurs qui n'ont pas connu Pina. On se tourne autour, se renifle presque dans une esquisse de séduction. Bien vite la violence affleure jusqu'à cette course tête la première contre les murs. Les solistes paraissent se cogner à leur propre vie, qui est aussi la nôtre.

Miroir
Bausch dresse un portrait d'ensemble hérissé de caresses et de domination, de fuites en avant et de pas de deux. Les femmes, en robe longue, sont souveraines, les hommes, en costume ou slip de velours coloré, parfois ridicules. On s'accroche aux parois, un pied dans le vide, on s'affaisse sur un oreiller moelleux pour amortir la chute. La chorégraphe ne juge pas, elle tend un miroir à son époque bouleversée par les révolutions sexuelles et féministes. « Je ne crois pas que dans mes pièces il y ait des moments où l'on puisse dire : 'Elle a voulu ceci ou cela' », nous confia un jour Pina Bausch. Pourtant voir « Barbe-Bleue » en 2022, c'est inévitablement adopter un autre point de vue. La force de cette création en surprendra plus d'un, surtout les jeunes dans le public.

 

Enfin, cette production est un bulletin de santé du Tanztheater Wuppertal au moment où le Français Boris Charmatz en prend la direction artistique. Les interprètes ici réunis ont une technique irréprochable. Ils deviendront, qui sait, de vraies personnalités de scène. Une danseuse, Tsai-Chin Yu, dans le rôle de Judith (en alternance avec Silvia Farias Heredia et Tsai-Wei Tien) a déjà tout d'une grande. « Barbe-Bleue » (en écoutant un enregistrement sur bande magnétique de l'opéra de Béla Bartòk « Le Château de Barbe-Bleue », son titre complet) conjugue à sa manière, magistrale, le passé au présent.

Philippe Noisette

 

BARBE-BLEUE     Danse

de Pina Bausch.

Théâtre du Châtelet (Théâtre de la ville hors les murs)

www.chatelet.com

Paris, jusqu'au 2 juillet.

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Jean-Louis Trintignant au théâtre : l’amoureux des beaux textes

Jean-Louis Trintignant au théâtre : l’amoureux des beaux textes | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot dans Marianne - 18 juin 2022


Il y eut plusieurs Trintignant : le très populaire, le très discret ; le comédien à la voix douce, mais aussi l'acteur capable de dureté, d'ambiguïté. Il y eut surtout, au cœur de son art et de son immense culture, un amour considérable pour le théâtre – qui le lui rendait bien.

 

Il n’avait jamais oublié ce soir de décembre, où, à Marseille, il avait assisté à une représentation de L’Avare de Molière dans la mise en scène de Charles Dullin. L’interprétation du directeur de l’Atelier le marque à jamais. Le jeune étudiant en droit de la fac d’Aix-en-Provence rêve alors de devenir réalisateur. De « faire du ciné », ainsi qu’il le dira toute sa vie. Jean-Louis Trintignant a été initié aux grands textes par sa mère. « Elle adorait les tragédies classiques et récitait de grands rôles, Phèdre, Agrippine. Elle aimait Racine, mais aussi Corneille. Et puis elle m’emmenait aux arènes de Nîmes, voir des spectacles. On jouait Mireille tous les ans, et cela m’enchantait ! Ce fut mon premier contact avec le théâtre. Inoubliable ! »

COMPLEXÉ PAR SON ACCENT DU SUD

En 1950, alors qu’il découvre la bohème de l’après-guerre à Paris, comme toute sa génération il s’inscrit au cours de Tania Balachova, noue d’indéfectibles amitiés, rencontre sa première femme, Colette Dacheville, qui deviendra Stéphane Audran. Il est timide, complexé par son accent du sud. Il travaille à l’effacer. Il restera toujours dans sa voix, cette voix sourde, envoûtante, qui a fait son charme sa vie durant, un voile subtil qui dit ses origines.

 

À LIRE AUSSI : Paradoxal, touchant, ambigu : immense acteur, Jean-Louis Trintignant n'est plus

 

Il décroche ses premiers rôles. « Nous n’étions pas nombreux sur le marché. On savait que dans tel ou tel théâtre, on pouvait passer des auditions. On partageait une chambre de bonne. On faisait des petits boulots, aux Halles, notamment. Et lorsque l’on voulait être réconforté et manger correctement, on était accueilli chez les parents de Claude Berri. » Premier rôle vraiment professionnel dans À chacun selon sa faim (justement !) de l’oublié Jean Mogin, dans une mise en scène de Raymond Hermantier qui le dirige également dans Marie Stuart de Schiller. Son copain Robert Hossein a écrit Responsabilité limitée que monte Jean-Pierre Grenier. Trintignant est de l’aventure et demeurera proche de la compagnie Grenier-Hussenot.

UNE PRÉSENCE SINGULIÈRE

Dans ces premières années cinquante-soixante, il partage la scène avec ses pairs, sous le regard des grands metteurs en scène d’alors : René Dupuy pour Le Héros et le soldat de George Bernard Shaw, Sacha Pitoëff pour Andréa ou la fiancée du matin d’Hugo Claus. On est en 1955. Cette même saison il joue Jacques ou la Soumission d’Eugène Ionesco et retrouve ses chères arènes de Nîmes pour La Tragédie des Albigeois de Maurice Clavel et Jacques Panijel, grand spectacle réglé par Raymond Hermantier.

Dès ce moment, Jean-Louis Trintignant est un comédien repéré. Sa sensibilité, sa présence singulière, lui offrent de beaux rôles. Jean Meyer le dirige dans L’Ombre de Julien Green. C’est en 1956, époque de ses premiers films, dont, bien sûr Et Dieu créa la femme, et du service militaire. Une parenthèse de trois années réamorcée avec Pierre Valde pour La Cathédrale de René Aubert, Le Prince de papier de Jean Davray, par Jacques Charon. Vieux-Colombier, Fontaine, Œuvre, Huchette, Hébertot, Mathurins : Trintrin, ainsi que l’appelait sa fille Marie, avait des souvenirs dans toutes les salles de Paris.

 

À LIRE AUSSI : Jean-Louis Trintignant, l'élégance d'aimer

 

En 1960, puis en 1971, il joue le rôle-titre d’Hamlet. Le Prince de Danemark devient une obsession. Maurice Jacquemont ne cesse de le faire travailler. Dix années durant, il répète, ressasse, corrige, cherche. Il n’est pas content de lui. Jamais il ne le sera. Son ami pour la vie, Antoine Bourseiller, le dirige dans La Ménagerie de verre de Tennessee Williams. Un univers qu’il apprécie pour sa complexité, pour les souffrances des personnages. Il ne déteste ni la joie, ni l’humour. Mais la gravité sied à son caractère pudique, secret.

DU SUCCÈS À LA PISCINE...

En 1962, il est engagé par Jean Vilar pour jouer dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux. Dans la cour d’honneur du Palais des papes, avec sa jupette à l’antique, Pâris séduit ! Judith Magre, qui était Cassandre, se souvient encore en riant des succès du jeune prince troyen auprès des filles, à la piscine !

Plus léger, et bien accordé à ses humeurs, il crée la pièce de Françoise Sagan, Bonheur, impair et passe, sous la direction de Claude Régy avant de s’interrompre pour longtemps, n’était la reprise d’Hamlet en 1971. Il attend 1985 pour revenir sur les planches, convaincu par le fin Bernard Murat, qui le met face à Nicole Garcia dans Deux sur la balançoire de William Gibson et joue aussi l’étrange Chasse au cafard de Janusz Glowacki avec Andréas Voutsinas.


Plus tard, il participera par deux fois à Art de Yasmina Reza et apportera son étonnante personnalité aux pièces de Samuel Benchetrit. Comédie sur un quai de gare, avec Marie, en 2002, puis après la mort tragique de sa fille, la cocasse Moins deux, avec son ami Roger Dumas. Un discours de Pinter à Limoux, et Jules Renard avec Jean-Michel Ribes sont d’autres jalons sublimes.

DES CASSETTES AUDIO ÉCHANGÉES AVEC MARIE

Il consacre l’essentiel aux poètes et à la musique. D’extraordinaires moments partagés avec Marie, pour Alcools et Poèmes à Lou d’Apollinaire. Dans les années heureuses, le père et la fille correspondaient en échangeant les cassettes qu’ils enregistraient. C’est par la poésie qu’il trouve le courage de reprendre le cours de sa vie, lui qui disait : « Le pire est advenu, je ne crains plus rien. » Jacques Prévert, Boris Vian, Robert Desnos sont ses frères. Accompagné de musiciens et compositeurs, Daniel Mille, accordéoniste, Grégoire Korniluk, violoncelliste, parfois épaulé d’autres violonistes et violoncellistes, il renouvelle sans cesse sa manière de dire, d’éclairer les textes. Une précision magistrale et simple.

 

Le 11 décembre 2018, le public de la Porte Saint-Martin chante pour lui : c’est son anniversaire. L’été dernier, à Châteauvallon, une dernière fois, il avait donné le récital Mille/Piazzolla. Un adieu de poète : ayant hérité du diabète maternel, il avait peu à peu perdu la vue. Mais, avec le soutien sans faille de Mariane, son épouse, il continuait d’apprendre par cœur, par le cœur, de nouveaux textes…

 

Armelle Héliot pour Marianne

 
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Les dix commandements de Dorothy Dix, texte Stéphanie Jasmin, mise en scène de Denis Marleau. Avec Julie Le Breton.

Les dix commandements de Dorothy Dix, texte Stéphanie Jasmin, mise en scène de Denis Marleau. Avec Julie Le Breton. | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello - 18  juin 2022

Crédit photo : Stéphanie Jasmin.

 

Sur la scène, une femme fait entendre au public la voix de sa conscience – la part intime d’elle-même irréductible aux décennies qui passent, comme aux allées et venues existentielles. La figure féminine, interprétée avec intensité par l’élégante Julie Le Breton, est plutôt jeune; or, à l’orée de la représentation, la voix semble chevrotante, marquée par l’âge : « J’ai cent ans », dit-elle.

 

Elle rétrogradera à ses soixante-dix ans, puis cinquante ans, dix ans, quatre-vingts ans, etc…

 

L’autrice Stéphanie Jasmin - et la narratrice à travers elle - croirait entendre la voix de sa grand-mère, celle « d’une femme désirante, celle qui est restée intacte à l’intérieur d’elle-même, hors du temps qui passe », parole qui met au jour le désir profond inaccompli de pouvoir écrire elle-même.

La parole déferlante, empressée et bousculée - belle prose poétique - incarne le mouvement des marées, le passage de l’ombre à la lumière, du jour à la nuit, le souffle de la vie, selon l’ordonnance de dix mouvements déclamatoires, des diktats intériorisés par l’obéissance et la soumission féminines à l’ordre masculin du monde, lieu d’où elle trouve pourtant sa liberté.

L’invitation du spectateur à entendre Les Dix Commandements de Dorothy Dix, chroniqueuse américaine livrant ses conseils de bonheur - vie conjugale, professionnelle et éducation des enfants - dans le New York Journal, lu avidement par l’autrice, dramaturge et scénographe québécoise Stéphanie Jasmin, encline à sonder les âmes féminines.


Or, la journaliste propose aux femmes des années 1930-1940 un nouveau modèle de bonheur typiquement américain.

 

« 1- Décider d’être heureux. 2 - Tirez le meilleur de votre situation. 3- Ne vous prenez pas trop au sérieux. 4 - Ne prenez pas les autres trop au sérieux. 5 - Ne vous inquiétez pas. 6 - Ne nourrissez pas de rancunes et d’inimitiés. 7 - Restez en mouvement. 8 - Ne revenez pas sur le passé. 9 -Faites quelque chose pour quelqu’un de moins chanceux que vous. 10 - Restez occupée. »

 

Le bonheur ne tiendrait qu’à soi et pour l’entretenir, foin de la tristesse et de la déprime : en échange, accueil à bras ouverts de l’optimisme et de la valorisation de l’activité et la productivité.
La dictature du bonheur consisterait même à ravaler ses larmes pour « rester toujours belle ». L’actrice égrène les trois étapes de ses soins de visage - crème, lotion tonique et baume de jour, et le soir, baume de nuit.

Rester aimable, bienveillante et souriante, c’est à peine si la narratrice consent à éprouver ce sentiment de culpabilité vis-à-vis de ses deux sœurs moins chanceuses et d’un frère suicidé.

C’est grâce aux enseignement de la journaliste que la narratrice a trouvé la force d’élever ses sept enfants, de vivre dans l’ombre du mari, confinée dans les tâches domestiques - un paravent derrière lequel elle a pu éprouver en même temps sa propre vérité et sa reconnaissance - art et littérature.

 

Souffrances, humiliations, frustrations, tout est transcendé « plus haut » et près de soi, et le désir d’écrire comme ultime manière de parler authentiquement, derrière les sourires de circonstance.

La mer - images de bord maritime de la Côte Est américaine - est présente dans la vidéo des trois murs du plateau séparés de rideaux noirs fermés. Avec ses plages immenses et les vagues vivaces qui vont et viennent, et la perspective, depuis cette même baie foulée par la narratrice, de la côte élevée, solitaire et silencieuse, pourtant habitée d’immeubles et de roue immense de fête foraine.

 

La contemplation est magnétique de ce paysage sublime à la fois élémentaire et grandiose dans ses changements de lumières, de temps et d’espaces où le public se trouve rivé et enserré. Lui-même est pris dans ce sentiment de la vie qui respire au gré des images et de la parole proférée.

 

De l’enfance chez des religieuses austères, la narratrice passe à sa condition de mère de famille de milieu aisé, puis aux regrets récurrents de ne jamais être allée au bout de son désir d’écrire.

Une performance d’actrice, emportée par le flux précipité d’une bourrasque de paroles fracassées.

 

Les dix commandements de Dorothy Dix, texte (édit. Somme Toute, Montréal), vidéo et scénographie Stéphanie Jasmin, mise en scène de Denis Marleau. Avec Julie Le Breton. Lumières Etienne Boucher, musique Denis Gougeon, costumes Linda Brunelle.

Du 7 au 26 juin 2022, du mercredi au samedi à 20h, dimanche à 16h, à La Colline - Théâtre National, 15 rue Malte-Brun 75020 - Paris. Tél : 01 44 62 52 52.

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Jean-Louis Trintignant est mort, un homme et une voix s’en vont

Jean-Louis Trintignant est mort, un homme et une voix s’en vont | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jacques Morice dans Télérama - 17 juin 2022


 


 Le timide acteur au sourire tantôt ravageur, tantôt carnassier, est mort ce vendredi à 91 ans. Après avoir reçu un César pour “Amour” de Michael Haneke, il s’est surtout consacré au théâtre et à la poésie, souvent seul en scène, sa voix pour seule compagnie.


Le silence et puis sa voix. Qui tinte, se fait clairement entendre, mais sans bruit, comme si elle prolongeait le silence. Cette caresse vibrante, c’est peut-être ce qu’on aimait le plus chez Jean-Louis Trintignant, qui vient de s’éteindre à l’âge de 91 ans. Un séducteur irrésistible, qui a tenu dans ses bras les plus belles actrices du cinéma français (Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Romy Schneider, Anouk Aimée…), tout en étant l’exact opposé du chasseur – malicieux, il se voyait plutôt comme « une victime des femmes ». À l’écran, le timide audacieux pouvait déconcerter. Était-ce un amoureux transi ou un tueur ? À sa voix s’ajoutait une autre arme fatale : son sourire. Une rangée de dents éclatantes, qu’il dégainait à point nommé. Signe d’enchantement ou rictus carnassier, c’est selon.


 


 Dans les années 1960 et 1970, il est une star de premier plan. Moins bankable que Delon et Belmondo, et pour cause. Comme ce dernier, Trintignant vient du théâtre, mais lui n’en a pas retenu le panache. Au contraire. Tel Beckett, il a cherché à (se) soustraire, visant le moins d’effets possibles. Intérioriser le jeu, c’était son style. Né en 1930 dans une famille bourgeoise de Pont-Saint-Esprit, dans cette région du Gard à laquelle il est resté attaché toute sa vie, le jeune Jean-Louis a grandi auprès d’un père responsable, cumulant les garanties de moralité – industriel, résistant et maire (SFIO) –, et d’une mère nettement plus fantasque, qui aurait rêvé d’être tragédienne. Et à qui l’on doit cette étrange toquade : elle habille Jean-Louis en fille jusqu’à ses… 7 ans. Il aurait pu lui en tenir rigueur, mais non. « Ça ne me rendait pas malheureux, dira-t-il plus tard. J’ai vécu la condition d’une femme. 


Sa rencontre avec le vrai théâtre date de 1949, à Aix-en-Provence, où il découvre le mythique Charles Dullin, malade héroïque, à la veille de mourir, dans sa toute dernière représentation de L’Avare. Révélation : le vague étudiant en droit vient de trouver sa vocation. Il monte à Paris, y suit le cours monté par Dullin puis celui de Tania Balachova, la prêtresse du théâtre moderne. À l’époque, Trintignant a son accent méridional et s’avère totalement inhibé. Il lutte avec sa timidité maladive, pas si rare chez les grands acteurs. À force de s’obstiner, le métier rentre. Il est assez petit, fluet, un peu raide, mais a un atout de poids : un minois de jeune premier. Il plaît d’ailleurs à une jeune femme elle aussi ravissante, Stéphane Audran, avec qui il se marie vite. Le cinéma ? Trop vulgaire pour ce comédien en herbe qui rêve de grands textes.


 


C’est pourtant Et Dieu… créa la femme(1956), de Roger Vadim, qui le révèle de manière retentissante. Lui et surtout Bardot, sa partenaire de jeu. La moue boudeuse de celle-ci, son sex-appeal, son insolente liberté, c’est ce qui sauve toujours le film, bien naïf par ailleurs. Trintignant, très jouvenceau, y peine à convaincre en mari piqué au vif. L’ironie, c’est qu’une passion naît hors de l’écran : Bardot (alors mariée à Vadim) et Trintignant tombent réellement amoureux, faisant les choux gras de la presse à sensation. Un long service militaire et le poids écrasant du star-système auront raison de cette liaison. Après ce moment de gloire prématurée, et à ses yeux futile, l’acteur décide de se forger une réputation plus solide, en s’attaquant à Hamlet, qu’il interprète avec brio. Dans la foulée, il travaille avec Jean Vilar, Antoine Bourseiller, Claude Régy. Mais cela ne dure pas. « On court après le cinéma, par vanité, pour le prestige. Par cupidité aussi : on y gagne huit fois plus que sur les planches ! » avouait-il.


 


Va pour le cinéma, alors. Le commercial comme le plus singulier. C’est un trait de sa carrière : il a souvent donné la sensation d’être à la fois au centre du paysage cinématographique et ailleurs, un peu décalé. Un peu dandy. Abonné à la fois au cinéma de Claude Lelouch (six films avec lui) et à celui d’Alain Robbe-Grillet (quatre films), le pape du Nouveau Roman et auteur de fantasmagories ludiques, à l’érotisme SM sophistiqué. En 1962, dans Le Combat dans l’île (1962), Alain Cavalier le brosse en extrémiste de l’OAS responsable d’un attentat. Un rôle d’exalté froid, qui rappelle celui du Conformiste(1970), de Bertolucci. Où il est impressionnant d’ambiguïté, en fasciste ambitieux et frustré, hanté par la haine de soi, la culpabilité, la tentation double d’obéir et de se singulariser. Dans ce grand film, l’un de ses meilleurs, il distille à merveille violence morbide et beauté.


 Avec Anouk Aimée, un couple fiévreux à l’écran


 


C’était après que sa douceur de gendre idéal lui ait un peu trop collé à la peau. Voyez Le Fanfaron (1962), où il n’a plus vraiment l’âge d’être un étudiant. Et pourtant, il y est impeccable de gentillesse introvertie à côté de l’exubérant Vittorio Gassman. Ce road-movie ensoleillé qui file à toute allure compte parmi ses choix judicieux, lui qui a su faire carrière en Italie, en tournant là-bas avec des grands. Dino Risi, Bernardo Bertolucci, mais aussi Valerio Zurlini (Été violent, Le Désert des Tartares), Luigi Comencini (La Femme du dimanche),Ettore Scola (La Terrasse, Passion d’amour, La Nuit de Varennes). Dans ce chapitre transalpin, deux pépites témoignent de son penchant aventureux : En cinquième vitesse, giallo pop et sexy, limite expérimental, de Tinto Brass. Et surtout, Le Grand Silence (1968), de Sergio Corbucci, western spaghetti funèbre et enneigé où, le regard triste, il campe un pistolero justicier en restant muet (son nom est Silence).


 


 En France, trois films lui ont assuré la gloire. D’abord Un homme et une femme(1966), de Claude Lelouch, tourbillon d’images aussi cruel que romantique, associé à jamais aux planches de Deauville et au « chabadabada » de Francis Lai, où Anouk Aimée et lui, tous deux veufs, forment un couple fiévreux. Z, ensuite, de Costa-Gavras, grâce auquel il décroche un prix d’interprétation à Cannes en 1969. Dans ce réquisitoire efficace contre la dictature des colonels en Grèce, il est le petit juge effacé derrière ses lunettes fumées, qu’on croit sans carrure, mais qui finit par inculper un à un les hauts gradés. Enfin, le must : Ma nuit chez Maud (1969),marivaudage voluptueux de chasteté, où désir et morale s’affrontent dans la chambre de cette chère Maud (Françoise Fabian), libre-penseuse et belle parleuse qui le galantise. Le comédien a hésité avant d’accepter ce rôle d’ingénieur catholique indécis, vertueux mais troublé, qui s’enroule dans une couverture comme une squaw honteuse. Le film, au budget très modeste, n’a pas non plus été simple à tourner, en raison de la personnalité un brin doctrinaire d’Éric Rohmer, qui avait tendance à embrouiller les comédiens en les bombardant de consignes tout en exigeant le respect du script à la virgule près. Des années après, Trintignant a raconté comment il avait fini un jour par acheter des boules Quies pour dire oui à tout et mieux se concentrer.


 


Outre-Atlantique, il y a eu quelques rendez-vous volontairement manqués, Hollywood ne l’ayant jamais vraiment tenté. Il a ainsi refusé de jouer dans Apocalypse Now, de Coppola, et Rencontre du troisième type, de Spielberg. Il pouvait être espiègle. Cela nous avait frappé, lors d’un entretien avec lui en 2012. Il refusait l’esprit de sérieux et avait gardé une certaine innocence. Il aimait le jeu. Dans sa jeunesse, il s’était distingué au poker, gagnant souvent. « Le poker est un jeu de méchanceté, où l’on s’en prend au plus faible. C’est un raccourci saisissant de la vie », disait-il, lui qui n’hésitait point à se qualifier d’« égoïste »« Les gens m’intéressent, mais au bout de deux jours, je ne veux plus les voir. » Volontiers solitaire, traçant sa ligne de fuite. À l’image de sa pratique assidue de la natation (médaillé plusieurs fois dans sa jeunesse), puis de la course automobile où, sans être un grand champion comme son oncle, Maurice, il a malgré tout remporté quelques compétitions. Il a failli en mourir une fois, aux Vingt-Quatre Heures du Mans, en 1981. Sur la ligne droite des Hunaudières, à 325 kilomètres à l’heure, le pneu arrière qui explose : le bolide se déporte, cogne six fois le rail de sécurité. Il s’en sort sans une égratignure. Un miracle. C’est sur les circuits qu’il a rencontré Mariane Hoepfner, championne de rallye, devenue sa dernière épouse, succédant à Nadine Trintignant, laquelle l’a dirigé à cinq reprises.


 


Après le poker et le sport automobile, il y a le vin. Autre passion, qui l’a amené à acheter des vignes et à produire un côtes-du-rhône, le Rouge Garance (en hommage à Arletty). L’ivresse, les paradis artificiels aussi (il a touché à tout, y compris l’héroïne), il en parlait volontiers, lui qui a connu de grands bonheurs et de grands malheurs – la perte de Pauline, sa seconde fille, à l’âge de dix mois, puis celle de Marie, en 2003, cognée à mort par Bertrand Cantat. Il y avait chez lui autant de soleil que de noirceur suicidaire. Sensibles dans les deux films qu’il a réalisés, méconnus, oubliés à tort, car vraiment originaux. Une journée bien remplie (1972), road-movie brindezingue en side-car d’un fils de boulanger avec sa maman, où Jacques Dufilho déroute en ange exterminateur. Et Le Maître-Nageur (1979), pastiche d’On achève bien les chevaux, où un minable chanteur (Guy Marchand) se fait engager par un milliardaire tyrannique en fauteuil roulant pour organiser un marathon en piscine, avec à la clé le legs de sa fortune. Une comédie féroce et dérangeante sur l’argent dominateur.


 


Retour aux planches, son “vrai métier”


 


Las, Trintignant n’a pas poursuivi dans la mise en scène, faute d’avoir rencontré le succès. Reste que la subtile perversité de ses deux films se retrouve dans bon nombre de ses rôles, même si l’on pointe encore de la douceur dans l’homme de l’exode fragilisé (Le Train, où il tombe amoureux de Romy Schneider) ou le faux-coupable cocasse coincé à la cave (Vivement dimanche !). Ennemi public numéro un (Flic Story, sa grande confrontation avec Delon), mari exquis mais assassin (Eaux profondes),président de la République hautain et machiavélique (Le Bon Plaisir) ou haut dignitaire robotique (Bunker Palace Hotel),il s’impose de plus en plus, au fil des ans, en misanthrope ou cynique implacable, le corps sec, le visage creusé. À partir des années 1990, il se fait rare mais ne manque pas trois grands cinéastes : Krzysztof Kieslowski (Trois Couleurs : rouge),Jacques Audiard (Regarde les hommes tomber), Patrice Chéreau (Ceux qui m’aiment prendront le train).

Et puis est venu le moment où il s’est détaché du cinéma. Il a fait le mémorable Amour – il fallait quelqu’un d’aussi persuasif et talentueux que Michael Haneke pour qu’il accepte de tourner encore. Un film où il est terriblement émouvant, sans jamais être larmoyant, pour lequel il décroche un César. Mais ce qui le maintient en vie, c’est surtout d’être sur scène. Il a toujours pensé que le théâtre était son vrai métier, qu’il avait délaissé après l’échec cuisant en 1971 d’un second Hamlet mis en scène par Maurice Jacquemont. Il y revient grâce à la poésie. Après avoir mis à l’honneur les magnifiques Poèmes à Lou, de Guillaume Apollinaire, en compagnie de sa fille, Marie, il célèbre Jules Renard. Puis il tourne un peu partout en France et même au Québec en disant trois poètes libertaires, Jacques Prévert (sa première lecture foudroyante, à 14 ans), Boris Vian et Robert Desnos. Seul, parfois accompagné par la musique d’Astor Piazzolla et Daniel Mille, il se révèle un récitant extraordinaire, son timbre de voix épousant à nu la profondeur des mots. Avec un ménagement extrême de la sobriété, sa signature de politesse.


Jacques Morice / Télérama 


 


Légende photo :  Jean-Louis Trintignant, à New York, février 1970.


Photo Jack Robinson / Getty Images

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Éphémère ! Est-ce que j’ai une gueule d’éphémère ?

Éphémère ! Est-ce que j’ai une gueule d’éphémère ? | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan 14 juin 2022

 

Où il est question d’un rapport de la Cour des comptes sur les spectacles qui tournent trop peu, d’Œdipe dans une agora, de moments de théâtre avec des habitants de Nanterre, de Saint-Denis et du XX ème arrondissement de Paris et, on y revient toujours, d’Antonin Artaud.

 

 

Scène d'Oedipe roi à l'agora de la danse de Montpdlliers © Marie Clauzade

Un rapport récent de la Cour des comptes constate que les créations théâtrales tournent peu, trop peu . Qu’elle sont hyper accros à ce syndrome constitutif du théâtre qu’est l’éphémère. A peine sortie aux forceps d’un trop souvent bref temps de répétitions, la création, à peine née, est déjà en voie de disparition. Faute d’être jouée plus quatre ou cinq fois, faute de tourner. C’est là un secret de polichinelle mais cela va mieux en le redisant comme le font les « sages » de la Cour.

Pauline Bayle, la nouvelle directrice du Théâtre de Montreuil doit sa nomination à son talent et sa pugnacité mais elle le doit aussi à ses derniers spectacles sur Homère et Balzac. Portés par un phénoménal bouche à oreilles , ils ont beaucoup tourné. Auteurs bétons, distribution jeune et punchy, décor léger, mise en scène allègre , est-ce là une formule magique ? Oui, non, peut-être, je ne sais pas.

Tenez, voici un contre-exemple: Les forteresses de Gurshad Shaheman. Le texte est basé sur le récit de la mère de Gurshad et sur ceux de ses deux sœurs iraniennes (non non, ce n’est pas du tout du théâtre documentaire, ce goulot d’étranglement du théâtre), c’est une histoire aussi vraie que particulière, assez complexe, dépaysante et pleine de charme, écrite et mise en scène par un auteur-metteur en scène venu de loin qui s’est vite une place dans le paysage français. Ajoutons que le décor est assez imposant et la durée du spectacle plutôt longue.. Bref cela ne devrait pas tourner, eh bien c’est tout le contraire. Cela tourne beaucoup, et cela tournera tant et plus la saison prochaine et tant mieux car c‘est un formidable spectacle. Ce qui prouve, et c’est tant mieux, qu’il n’y a pas de recette miracle, ni rien d’impossible.

N’empêche, la Cour des comptes a raison de se faire du mouron. Tenez un autre exemple. Le festival du Printemps des Comédiens s’est ouvert par une création passionnante, Oedipe -Roi de Sophocle, par Eric Lacascade. Comme il en a l’habitude, le metteur en scène s’est appuyé sur plusieurs traductions, dont, principalement, celle effectuée par Bernard Chartreux pour feu Jean Pierre Vincent. Mais, avant tout, Lacascade a trouvé un lieu à sa botte : l’Agora de la danse de Montpellier qu’il a « reconfiguré ». En complicité avec le scénographe Emmanuel Clolus, Lacascade utilise à fond la magnifique architecture du lieu, ses escaliers sur le côté, ses niches, son fond de scène, le plein air venant parachever le tout en se moulant dans le questionnement d’Œdipe et son destin. Ajoutez à cela une très bonne distribution : Christophe Grégoire (Œdipe), Alain d’Haeyer (Tirésias), Agnès Sourdillon (Jocaste), Lacascade tenant le rôle de Créon en alternance avec Jérôme Bidaux. , etc. Bref, sur le papier , un tel spectacle devrait avoir une tournée assurée pour la saison prochaine. Et bien non. Joué sept fois dans ce lieu magnifique, ce spectacle tournera sans doute (ce n’est pas écrit dans le programme) quelques soirs chez ses coproducteurs (Théâtre du Nord, Maison de la culture de Bourges, Théâtre de Caen). Peut-être partira -t -il en Chine d’où Eric Lacascade revient  et où il ses entrées? Il tournera donc un peu, pas assez. Mais retrouvera -t -on ailleurs le charme de sa création dans l’enceinte magique de l’Agora ? On peut en douter, d’autant que Lacascade écrivait dans le programme que le lieu sera« la star de la pièce ! ».

 

La diffusion est-elle une valeur en soi ? Certains spectacles d’Ariane Mnouchkine après avoir été joués des mois à la Cartoucherie de Vincennes ont fait le tour du monde. Ont-ils plus de valeur que feu les spectacles sublimes de Jean-Marie Patte aux audiences fidèles mais chiches  et jouées dans quelques lieux hexagonaux ? L’histoire du théâtre est aussi faite de chers disparus, de spectacles que l’ont a pas vus mais dont on a rêvé et sur lesquels on s’est documenté au point de croire les avoir vraiment vus. J’ étais au Théâtre d’Art de Moscou lorsque Stanislavski y créa La mouette de Tchekhov il y a plus d’un siècle , si, si, j’y étais, je vous assure.

 

L’éphémère a aussi du bon. Il crée des cercles secrets, alimente le bouche à oreille, les « ah tu n’a pas vu ça... », écrit des légendes. Presque personne a vu les rares spectacles de Grotowski à la jauge extrêmement limitée (en outre, Grotowski interdisait toute captation, i l y en eu toutefois de sauvages) mais le nombre de metteurs en scène qu’il a influencé est considérable. A commencer par Eric Lacascade qui, avec ses potes, à l’époque du Ballatum théâtre, effectua un stage auprès du maître et ses assistants à Pontedera. Piqué au vif, à vie.

 

Audience et durée de vie aussi forcément réduites (quinze personnes par séance pour quatre séances pas une de plus) pour le projet Dans ma maison vous viendrez (titre emprunté à Prévert) dans le cadre du « Festival chez les habitants.e.s de Nanterre ». Mais quel bonheur ! Un projet soutenu par le Théâtre de Nanterre-Amandiers signé par le (pas que) chorégraphe Philippe Jamet en collaboration avec trois anciens élèves connus lorsque Jamet travailla avec eux à l’école du Nord de Lille et entrés depuis peu dans la vie professionnelle : Nina d’Urso, Joaquin Fossi et Pierre-Thomas Jourdan. Les trois ne jouent pas mais accompagnent huit hommes et autant de femmes (de 19 à 86 ans), tous habitant.e. s de Nanterre pour les aider à structurer leur récit et à le dire. Chaque maison reçoit une quinzaine de spectateurs (le plus souvent des habitants de Nanterre) . Dans son logis, chaque protagoniste raconte, peu ou prou, une pan de sa vie.

 

J’en ai vu trois : Rayan qui voulait toujours être élu délégué de classe et qui doit beaucoup à un prof qui lui a fait lire La promesse de l’aube de Romain Gary. Il raconte comment il est arrivé enfant avec sa famille à Nanterre passant d’un neuf mètres-carré à un appartement plus grand et plus confortable, comment il est devenu délégué de classe, année après années etc. Cécile, fille d’agriculteurs alsaciens nous dit comment très jeune, elle savait conduire un tracteur, aujourd’hui, elle veut devenir comédienne et s’est inscrite dans un conservatoire régional. Samia, la plus âgée qui a longtemps vécu en Afrique où elle aimait écouter les aïeules raconter leur vie. Aujourd’hui, ayant de grands enfants, elle vit au bout d’une ruelle, dans un petite maison coquette pourvue d’ un patio plein de plantes aromatiques et s’adonne à la poésie divinatoire en langue arabe.

 

Je n’ai pas vu les autres et je le regrette . Je ne sais rien du jour où la robe d’Anaïs a craqué, je n’ai pas entendu Soraya parler de ses engagements, je ne suis pas entré dans l’appartement de Bernard qui a une vue imprenable sur le parc André Malraux, et je ne sais rien de la recette secrète du goûter des enfants marocains dont parle Hamza.

Huit récits , autant de maisons. « Cette création d’un nouveau genre en dehors des lieux institutionnels et au plus près de ceux qui palpitent est non seulement une approche artistique où les récits et lecorps se mettent en jeu, mais aussi un outil de lien social, de découverte de cet étranger de la porte d’à côté » écrit Philippe Jamet. Cela s’est déroulé ces deux derniers week-ends à raison de quatre « représentations » par maison, fruit d’un travail ,étalée sur trois mois, vingt cinq heures de répétitions par maison coachées par Jamet et les trois sus-nommés. Comment intégrer cela dans les calculs de la Cour des Comptes ?

 

Avec le même souci de « partager le projet du théâtre avec les habitants », Julie Deliquet ( directrice du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis) et son équipe ont proposé « aux petitefilles, aux adolescentes et aux femmes de Saint-Denis de  participer à une création collective et intergénérationnelle » avec comme point de départ Fille de, un texte de Leila Anis racontant « la trajectoire d’autodétermination d’une jeune fille à travers l’exil. » Les participantes ont travaillé toute l’année avec les actrices du collectif In Vitro, rejointes pour des stages (improvisation, écriture) par Lorraine de Sagazan, l’autrice de Fille de (Les deux sont artistes associées au TGP) et Julie Deliquet. Les représentations approchent.

 

Au théâtre de la Colline c’est le collectif OS’O qui, avec l’autrice et dramaturge Olivia Baron travaillent actuellement dans le XXe arrondissement de Paris au projet Boulevard Davout en liaison avec l’association « Plus Loin » et l’atelier théâtre du LABEC (Laboratoire d’Expression et Création) qui ont aidé les cinq actrices et acteurs d’OS’O a multiplier le contacts avec les habitants du quartier. Au bout une création en septembre prochain dans le quartier Saint Blaise . Un spectacle déambulatoire pour 90 personnes réparties en trous groupes. Chaque groupe verra trois histoires ( nées des rencontres et croisées avec, entre autres, le livre mythique de Jacques Yonnet Rue des maléfices) racontées dans différents espaces du quartier. Premières le 28 septembre.

Laissons le dernier mot à Antonin Artaud dont un livre qui vient de paraître, grand comme un bréviaire de poche, réunit un choix de ses propos sur le théâtre. Celui-ci par exemple : « Pour le théâtre comme pour la culture, la question reste de nommer et de diriger des ombres ; et le théâtre, qui ne se fixe pas dans le langage et dans les formes, détruit par le fait les fausses ombres, mais prépare la voie à une autre naissance d’ombres autour desquelles s’agrège le vrai spectacle de la vie ». Qu’en pense la Cour des comptes ?

 

 

Dans ma maison vous viendrez s’est déroulé les week-ends du 3-4-5 juin et du 11-12 juin ici et là à Nanterre.

 

Filles de est programmé au TGP le Ier juillet à 20h, le 2 juil à 18h, le 3 juil à 15h30

 

Boulevard Davout dans les rues du XX arrondissement de Paris autour du jardin Serpolet, du 28 sept au 16 oct

 

Ecrits sur le théâtre par Antonin Artaud, fragments choisis et présentés par Monique Borie, Les Solitaires Intempestifs, 126p, 14€

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Insuline et magnolia, de et par Stanislas Roquette

Insuline et magnolia, de et par Stanislas Roquette | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Arbon dans son blog - 10 juin 2022

 

Stanislas Roquette a quinze ans quand un jour il tombe dans le coma. Diagnostic : diabète de type 1. Unique parade connue : cinq piqûres d’insuline quotidiennes, à vie. Au lycée ses copains sont atterrés mais Fleur, une fille dont il fait alors la connaissance, lui dit : c’est une chance de devoir marcher chaque jour à côté de la mort, magnolia ! Cela peut vouloir dire alléluia, ou magne toi, ou aime moi, peu importe, c’est une parole poétique qui invite à transcender la vie. Et Stanislas va l’entendre. Insuline et magnolia le catapultent conjointement vers un destin nourri du chant des mots, et rempli de voyages, de contraintes, de lettres, de travail, de rêves, et par-dessus tout de poésie.

Plus de vingt ans ont passé, il se retourne sur son parcours, en donnant à voir « la drôlerie parfois pathétique de nos détresses, et l’illumination euphorique de l’existence par une personne que l’on aime ». J’ai tout aimé de ce spectacle : l’auteur, le sujet, l’interprète. C’est intelligent sans affectation, c’est émouvant sans pathos, c’est d’une justesse et d’une délicatesse parfaites. Il faut dire que Stanislas Roquette est un acteur exceptionnel. Tout ce qu’il a joué jusqu’ici sort des sentiers battus et est d’une merveilleuse et libre exigence, des considérations de Saint Augustin sur le temps à l’Ode maritime de Pessoa, de la correspondance Artaud-Barrault à un Hamlet immersif donné dans des lieux éphémères. Son secret ? Il tient en cinq mots que Fleur lui a légués : « Ne sois pas trop comédien ». Comprendre : reste au plus près de toi-même, et fidèle à la vie.

 

Jean-Pierre Arbon

 

Insuline et magnolia se jouera à Avignon au théâtre du Train Bleu, du 8 au 27 juillet à 14h30 (sauf les 14 et 21). Ce serait dommage de le rater.

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Insuline et Magnolia, texte et interprétation Stanislas Roquette.

Insuline et Magnolia, texte et interprétation Stanislas Roquette. | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello - 9 juin 2022

 

Insuline et Magnolia, texte et interprétation Stanislas Roquette, dramaturgie Alexis Leprince, Collaborations artistiques Denis Guénoun, Cédric Orain, Florent Turello, Nil Bosca Avec la complicité de Guillaume Gallienne de la Comédie Française. Musique originale Christian Girardot –. Mixage et enregistrement, Flavien Van Landuyt – Studio le Zèbre) Lumière et Régie générale,  Yvan Lombard. Costume Gwladys Duthil .

 

 

Quand Stanislas découvre à quinze ans qu’il est atteint d’un diabète insulino-dépendant, l’insouciance enfantine s’écroule. Le garçon joyeux s’assombrit et s’isole. Lui qui avait tendance à aimer le Verbe, la parole de Dieu dispensée au catéchisme, converse alors avec la littérature

 

 

Une rencontre bouleverse sa vie : Fleur, libre et solaire, et jeune fille un peu plus âgée, lui fait découvrir le monde à travers la poésie qui ré-enchante la perception du réel, et redonne sens – goût et jeu – à l’existence face à la mort : aptitude ludique à jongler d’une parole à réinventer. 

 

Le spectacle Insuline et Magnolia est l’histoire de cette rencontre, de l’amitié, de son ressort vital. 

 

Avec ce récit autobiographique plein d’élan, d’humour et de tendresse, Stanislas Roquette raconte le choc du diagnostic médical, et les lumières qu’offre parfois la vie en retour. Le comédien suit avec sa compagnie Artépo, la recherche d’un théâtre incarné de poésie énergique et sensible. 

« C’est l’incroyable chambardement de nos vies avec la pandémie et le confinement qui m’a rapproché du souvenir de cette renaissance. Si je suis sur les planches, c’est grâce à Fleur. » 

Dans ce spectacle, s’impose la spécificité de cette maladie à vie – le diabète – et de son traitement exigeant. Sans pesanteur ni plaintes ni atermoiements mais dans la conscience assumée d’une réalité. Sont relatés la rencontre avec Fleur, les délires adolescents, le langage commun créé. Soit le chemin retracé d’une amitié : du côté de Fleur, un éloignement géographique, des voyages lointains d’études d’archéologie; du côté du héros, ses débuts de comédien; leurs lettres exaltées. 

 

Le comédien Stanislas Roquette incarne tous les personnages : sa maîtresse de primaire qui lui fait peur en le sommant de réciter sa poésie qu’il n’a guère apprise : «  Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… » A la question de savoir ce que raconte Victor Hugo, l’élève répond que le poète fait du ski… Mauvais souvenir, éclats du passé qui endolorissent le garçon.

L’interprète joue à la fois les personnages, le narrateur et lui-même: le médecin avenant et constructif qui le soigne, l’enfant de chœur qu’il a pu être dans un âge plus jeune, le père au moment de partir en vacances en voiture et qui en a assez des chants filiaux de catéchisme …

 

Juvénile et enthousiaste, le comédien monte sur les tables et les chaises, ou bien passe au-dessous, endosse une blouse de médecin, prend tel accent plus mature, ou reste lui-même.

La maladie donne à l’adolescent le sentiment qu’il est différent et ne pourra plus partager l’insouciance juvénile de ses camarades de lycée; or, Fleur est là, différente elle aussi, amoureuse de la poésie et des mots – Péloponnèse et Rhododendron -, leurs assonances et leurs allitérations, les jeux qu’il peuvent provoquer entre sensibilité et raisonnement, un puissant divertissement.

Il se souviendra d’un séjour avec Flore au Festival d’Avignon : amour des lettres et du théâtre, le garçon prendra des cours dramatiques et réussira ses concours…L’histoire d’amour est éludée mais tellement prometteuse et engageante sur le chemin de la découverte et du sentiment de la vie, alors que Fleur connaîtra la mort prématurément: son existence n’en demeure pas moins vive.

 

L’art et la poésie sont d’une grande aide face à l’épreuve. Gilles Deleuze les a décrits comme une puissance de vie qui résiste à la mort, parce que dans l’espace vide que laisse le retrait de la foi religieuse, ils s’affirment résolument comme une « transcendance laïque ». Stanislas, philosophe, garde ce mot de « transcendance », comme un envol de pensée et de sentiment qui va au-delà.

Le public est charmé par une si belle conscience à soi naturelle, ample, dépliée et déployée à travers la poésie et la prose poétique – Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Verlaine et les autres…

 

 

Véronique Hotte

Les 7 et 8 juin 2022 à 21h au Théâtre de la Reine Blanche, dans le cadre du Festival Phénix, 2 bis passage Ruelle 75018- Paris. Tél: 01 42 05 47 31 wwwreineblanche.com Du 8 au 27 juillet 2022 à 14h30 au Théâtre du Train Bleu 40, rue Paul Saïn 84000 – Avignon. Tél : 04 90 82 39 06 www.theatredutrainbleu.fr 

 

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Théâtre : Jacques Bonnaffé, portrait de l’artiste en Hercule des mots

Théâtre : Jacques Bonnaffé, portrait de l’artiste en Hercule des mots | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Fabienne Darge dans Le Monde - 9 juin 2022 

 

 

Le comédien et metteur en scène revient au Théâtre de la Bastille, à Paris, avec son seul-en-scène culte « L’Oral et Hardi », festin langagier burlesque.

 

Et le voilà, l’acrobate des mots caracolants, l’athlète des rebondissements verbaux, le diseur de bonnes aventures langagières, le divin jongleur de parlures pas gênées aux entournures. Il entre en scène et c’est Jacques Bonnaffé, bien sûr. Qui revient, ô bonheur, au Théâtre de la Bastille, à Paris, avec son L’Oral et Hardi, pour nous « oxygéner la gnognotte », comme dirait son vieux complice Jean-Pierre Verheggen, poète, belge et auteur des textes ici dits.

 

 

Le spectacle est culte. Oui, on ose l’expression rebattue, dont on se prend à rêver quels glissements langagiers et éruptifs elle pourrait soulever chez Verheggen et Bonnaffé. Mais n’empêche, culte quand même, depuis sa création, en 2007, au Théâtre-Sénart (Seine-et-Marne). Et toujours aussi exultant, jouisseur et jouissif dans sa manière de trancher à vif dans les éléments de langage les plus stéréotypés de notre époque, comme dans une viande avariée à hacher menu, pour redonner à la chair des mots du sang et du nerf.

Jacques Bonnaffé : « J’aime toujours ce voyage en groupe qu’est le théâtre. Mais la poésie m’apparaît plus forte »

Bonnaffé a caracolé longtemps – et continue encore, à l’occasion – sur les meilleures pistes du cinéma d’auteur (Godard, Doillon, Garrel, Rivette… ) et du théâtre d’art (Alain Françon, Jean-Pierre Vincent, Bernard Sobel, Tiago Rodrigues…), mais la poésie a été là, très vite, et a pris de plus en plus de place. « J’aimais, j’aime toujours, jouer des rôles, oui, et ce voyage organisé désorganisé, en groupe, qu’est le théâtre. Mais la poésie m’apparaît plus forte, comme étant ce moment cinglé où la comédie s’arrête », raconte-t-il.

 

 

Du plus loin qu’il s’en souvienne, il a toujours été là, ce goût des mots, depuis l’enfance au milieu d’une famille nombreuse, dans le quartier des blocs Millions, à Douai (Nord). « Je crois que je me sentais assez vide à l’intérieur de moi, un vide que j’ai eu besoin de remplir de mots. J’aimais les livres, je les trouvais beaux, et j’ai eu très tôt ce besoin de leur donner la parole. J’ai rêvé d’être cette personne qui, face à certaines circonstances, avait des textes qui se réveillaient. Ou de pouvoir marcher avec le rythme de certains poèmes… Et donc il y avait ce goût d’énoncer des mots, et cette difficulté à les trouver, à les écrire. Ce qui a impliqué la nécessité de les écrire ailleurs ou autrement, et qu’ils passent par le corps. Ce que d’autres accomplissent formidablement sur le papier, le déplacer, le mettre ailleurs. »

Accent du Nord

La poésie l’a ramené vers le Nord, à moins que le Nord ne l’ait ramené vers la poésie, c’est à voir. Elle l’a ramené, aussi, à son goût pour les formes foraines, le théâtre de rue, découvert là-bas dans l’enfance. « Verlaine dit, à propos de Marceline Desbordes-Valmore   [née à Douai, en 1786] : elle est du Nord cru. Il ajoute que le Midi est toujours cuit, et que c’est toujours mieux considéré. Et pourtant, Verlaine a raison, quelque chose se joue là, dans ce cru. Il y a autant de récits de matamores et d’extravagants dans la langue du Nord que dans celle du Sud, mais ils n’ont pas du tout la même figure. Dans le Nord, on aime bien tomber les masques. C’est toute l’histoire du carnaval : porter des masques pour mieux les tomber. Il y a cette tendance un peu forcenée dans le Nord à taper du pied, à carnavaler, à bruiter, à secouer la vie qui fait mal, alors on la transforme. »

 

 

Quand il en parle, de tout cela, Jacques Bonnaffé, l’accent du Nord en lui se réveille, il enveloppe les phrases, il colle au sujet. « Quand j’y retourne et que je l’ai dans les bottes, je le ressens fortement, ce sentiment que l’on a que notre accent est considéré comme vraiment pas beau, comparé à ceux du Sud, plus chantants : il y a en lui quelque chose qui s’enfonce, une façon d’étriller la langue, d’appuyer sur sa propre laideur, avec l’effet de stupéfaction que cela crée. Je n’ai pas résolu la question du pourquoi une langue aussi marquée est née à cet endroit-là ni du pourquoi ça me touche autant. »

Jacque Bonnaffé fait faire le grand huit à la langue avec une virtuosité jamais mise en avant

Jacques Bonnaffé n’a pas résolu la question, mais ce qu’il sait, c’est que ce rapport au patois du Nord est sans doute au cœur du désir de laisser parler en lui d’autres langues, et partant d’autres corps, d’autres corps sociaux aussi. Il le dit ainsi : « Dans le Nord, l’invention de la langue permet de se rapprocher d’un individu social » – entendez populaire.

 

Alors bien sûr, la rencontre avec Jean-Pierre Verheggen a relevé de l’évidence. Verheggen et sa poésie enracinée dans ce qu’il appelle la « Belgique sauvage » et son parler baroque, trivial, explosif. « Pour moi, c’est un bienfaiteur qui arrive avec son couteau à trancher le vocabulaire, à tronçonner la langue, explique Bonnaffé.   Un chirurgien qui découpe dans tous les sens mais qui ne recoud pas, qui laisse la langue ouverte. »

« Offrir la lecture en partage »

Jacques Bonnaffé s’est délecté de ces textes, en a croqué à pleines dents, de Portrait de l’artiste en Hercule de foire à Sodome et Grammaire, de Ridiculum Vitae au Degré Zorro de l’écriture, en passant par Artaud Rimbur ou Portrait de l’artiste en Castafiore catastrophique. Il la dévore en Hercule des mots, et l’incarne, la langue qui n’est pas de la vieille carne mais un parler juteux, jouisseur et jouissif, comme si son corps tout entier devenait cette langue. Il la soulève, la danse, lui fait faire le grand huit avec une virtuosité d’autant plus séduisante qu’elle n’est jamais mise en avant. « Je n’aime pas qu’on reste petit-petit dans la lecture,   s’amuse-t-il. Je pense qu’il faut un peu projeter, quand même. La chose qu’on fait, avec Jean-Pierre Verheggen, elle est d’usage de la vie, on l’offre en partage, on dit : prenez, servez-vous, allez-y… Je ne me vois pas parler avec l’air de ne pas y toucher. »

 

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Jacques Bonnaffé, la voix du Nord

Alors il n’y a pas à hésiter, pour vous, « vieux roudoudous du Nord et barges plein Sud »« perdus magnifiques et frappadingues grandioses »« rieurs inextinguibles et gros marieurs agricoles »,    « tartailleurs, fafiaux et autres bégayeurs diserts »,   « présidents de rien »« punks ruraux et branchouilles antéchrist »« badauds béats et crachouilleurs de chuintis »« pétomanes dans les trams »,   « joueurs à docteurs et lacaniens des sous-bois » et autres   « responsables des tapettes à mouches » : il faut se précipiter à la Bastille pour se repaître de ce festin langagier-carnassier. Avis à ceux qui veulent « la bure, le burlesque et l’argent du burlesque », ils les auront.

 

 

L’Oral et Hardi, allocution poétique, par Jacques Bonnaffé, sur des textes de Jean-Pierre Verheggen. Théâtre de la Bastille, 76, rue de la Roquette, Paris 11e. Tél. : 01-43-57-42-14. A 20 heures, jusqu’au 24 juin, sauf le dimanche. De 15 € à 25 €.

 

 

Fabienne Darge

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Festival In extremis: à Toulouse, je suis votre autre

Festival In extremis: à Toulouse, je suis votre autre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Annabelle Martella dans Libération - 3 juin 2022

 

 
 

Branle-bas de combat, les étrangers débarquent en ville avec leurs gueules de carnaval et leur benne pleine de déchets ! Ils arrivent, ternes et enfarinés, en clowns zombis, dégueulassant tout le quai du port Viguerie à Toulouse. Le public observe, hagard, la compagnie Kumulus s’emparer de l’espace public, pour son spectacle Silence encombrant, comme des habitants d’un quartier assisteraient, impuissants, à l’installation d’un camp de crackés. Le geste est radical, presque autiste : pas un mot prononcé ou un regard au public pendant une heure et demie. Mais, il est d’une grande singularité comique quand ces marginaux apathiques poussent littéralement les spectateurs gênés à se déplacer, pour installer à leur place un fatras de machines à laver cassées et de lits déglingués, dans un gigantesque bordel de poussières et de bruits d’acier.

C’est le fantasme grotesque du grand remplacement qui prend vie et on les imaginerait bien aller sagouiner le patio d’un Pascal Praud paniqué, avec ces vieilleries dépassées que les pays riches ont créées. Le festival In Extremis du Théâtre Garonne, dans lequel cette pièce est programmée, questionne depuis la crise du Covid la question de l’hospitalité. Pas par de grandiloquentes moralines politiques, mais par des performances théâtrales expérimentales et souvent participatives d’artistes du monde entier. Elles nous mettent en situation : à quel point est-on réellement prêt à accueillir l’autre ? Que ce soit l’exilé d’un pays lointain, l’inconnu du bout de la rue ou l’imprévu de la vie quotidienne ? Souhaitons-nous tant que ça, vraiment, se déranger ?

 

Teach me (to be) French de l’Israëlien Itzik Giuli et A Thousand Ways (Part Two) : An Encounter de la compagnie new-yorkaise 600 Highwaymen partagent par exemple un même dispositif qui joue avec les a priori d’un premier rendez-vous. Mais sans le vertige de ne pas savoir quoi se dire. Sur la table trône un jeu de cartes qui va guider pendant une heure la conversation. La première aura trait aux nationalités : être Français, Chinois ou Péruvien influence-t-il vraiment notre personnalité ?

«Les gens sont indifférents»

Nous retrouvons Mayya, une femme russe à la terrasse du café Breizh Latino, lequel sert à la fois des crêpes bretonnes et des empanadas (un mash-up de traditions culinaires incongru.) Elle est une des performeuses étrangères, non-professionnelle, recrutée par Itzik Guili. L’artiste a établi avec eux une dizaine de questions à poser à un spectateur français : «Pour toi, quelle serait la peur française ? Aurais-tu trois conseils à donner à quelqu’un qui arrive en France ?» etc. Evidemment, ne nous viennent en tête que des stéréotypes absurdes. Mais peu à peu la discussion avec Mayya vient révéler des différences culturelles plus inattendues, comme lorsqu’elle explique qu’en France, on ne fait pas assez attention aux amitiés des enfants. «Chez moi, tout le monde connaît les amis de ses enfants. A l’école, on ne les sépare pas. En France, les gens sont indifférents aux relations humaines des enfants et une année sur l’autre, on les change de classe, sans penser qu’on casse des amitiés.»

 

L’intérêt de l’exercice vient du débordement poétique des réponses. Ces petites manies et ces détails biographiques que Mayya laisse échapper, en remettant systématiquement sa mèche derrière ses boucles d’oreilles Guess. On ne connaîtra pas son âge. On saura juste que, n’importe où elle va, elle s’imagine dans une machine à remonter le temps, et visualise la rue où elle se trouve en mode médiéval ou Seconde Guerre mondiale. Depuis la guerre en Ukraine, être Russe est une identité nationale particulièrement difficile à porter. Mayya qualifie la culture russe de «brutale». Elle se demande si ce ne sont pas les caractéristiques grammaticales de sa langue maternelle (elle manquerait de connecteurs logiques selon elle) qui font que les gens se comprennent de travers : «Ça peut mener à la dictature.» Quand elle dit ça, on pense à Yoav, personnage israëlien du film Synonymes de Nadav Lapidvouant une haine intense à la politique de son pays au point de refuser de parler hébreu.

Mille vies

La performance A Thousand Ways (Part Two) : An Encounter joue, elle, sur le manque d’explications et la retenue. Isolée dans une loge face à une autre spectatrice, on ne pourra répondre que par «oui» ou par «non» aux questions tirées – «As-tu déjà dormi à côté d’une arme ? Quelqu’un est-il fier de toi ?» –, se montrer la paume de nos mains ou nos cicatrices. Excité par cette orchestration de la pudeur, qui ne permet aucun déballage narcissique ou gênant, l’esprit s’emballe et envisage mille vies à son interlocuteur. Si la formidable «partie 1» se déroulait par téléphone et nous laissait entrevoir le physique de l’inconnu dans les inflexions de sa voix, ce second épisode nous met essentiellement face à son regard.

Qu’est-ce que mon apparence dit de moi ? On se sent coincée dans son corps et ses vêtements, quand la carte lui demande de visualiser notre appartement, la figure de notre meilleur ami ou la décennie de notre naissance. Le dispositif s’amuse de l’image mentale que l’on se fait de l’autre en l’apercevant pour la première fois. Et des manières des contredire cette image par un geste ou un «oui». Au fil de la conversation, on est amené dans un monde parallèle à assister à la même soirée. Chacun dans son groupe d’amis, on se regarde danser, s’amuser. La carte incite notre interlocutrice à partir et on se retrouve soudain seule dans la pièce. On ne sait même pas qui elle est et on a pourtant le sentiment de s’être ratées.

Jusqu’au 11 juin au Théâtre Garonne à Toulouse.

https://www.theatregaronne.com/evenements/2021-2022/in-extremis-hospitalites-2

 

Légende photo : "Teach me (to be) French" joue avec les a priori d’un premier rendez-vous, sans le vertige de ne pas savoir quoi dire. (Pierre Beteille)

 

 

 

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François Morel, pêcheur de perles bretonnes

François Morel, pêcheur de perles bretonnes | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot dans son blog - 3 juin 2022

 

TOUS LES MARINS SONT DES CHANTEURS, de François Morel

 

Avec Gérard Mordillat, Antoine Sahler, il nous embarque pour un cabotage sans cabotinage, en musiques et en chansons.

 

Qui connaît un peu la Bretagne connaît Le Guilvinec, tout près de Penmac’h, non loin de Loctudy, au sud du Finistère sud. Qui connaît un peu la Bretagne, n’a pas vraiment entendu parler d’Yves-Marie Le Guilvinec, avant que François Morel et ses amis consacrent un spectacle aux texte de ce marin disparu en mer en 1900.

 

Ils les ont mis en musique. Et ils les chantent. Le jour où nous avons découvert ce spectacle allègre, la place du narrateur-conférencier était tenue par le fin, sérieux, pince-sans-rire Romain Lemire. Gérard Mordillat, co-auteur de cette vie que l’on comprend vite imaginaire, était dans la salle. Il sera sur le plateau le 21 juin pour la fête de la musique !

 

Pour le reste de cette fine épique, le merveilleux, doué et malin, Antoine Sahler, instrumentiste et compositeur : c’est lui qui a mis en musique les poèmes de Le Guilvinec. Il est accompagné de deux artistes épatants, Muriel Gastebois et Amos Mah.

 

Ajoutons que vers la fin du spectacle, apothéose amicale, une chorale surgit, qui chante avec l’ami Morel et ses complices.

Bref, un divertissement léger, espiègle, et tout l’art du grand François Morel pour donner un supplément de sentiment à cette épopée bretonne qui sent bon le varech et l’air salé. A voir entre amis, pour se détendre et rire. Car c’est très drôle, souvent, évidemment, avec cette bande ! Et ça fait du bien.

 

 

Théâtre du Rond-Point, salle Renaud-Barrault, jusqu’au 26 juin à 21h00, dimanche à 15h00. Durée : 1h30. Tél : 01 44 95 98 21 ; www.theatredurondpoint.fr

 

A écouter : album « François Morel chante Yves-Marie Le Guilvinec », Little Big Music éditeur. A lire : « Tous les marins sont des chanteurs », Calmann-Lévy.

 

 

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A Angers, les circassiens ukrainiens sur la piste de la résistance

A Angers, les circassiens ukrainiens sur la piste de la résistance | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Yves Tréca-Durand (Angers, correspondant) Publié le 01 juin 2022  dans M le magazine du Monde 


FACTUEL

Sur une initiative du département du Maine-et-Loire, des artistes ukrainiens en exil se sont réunis pour créer « Zirka ! », un spectacle de cirque qui vise à sensibiliser davantage contre l’invasion de leur pays par la Russie.

 

Serhii Koblykov entre en scène avec un sourire béat, un globe terrestre posé sur le bout de l’index. Le clown sort la planète de son orbite, la projette en l’air, jongle avec elle, la couve de caresses. Le clin d’œil au Dictateur, de Charlie Chaplin, n’est ici absolument pas fortuit. Le spectacle s’appelle Zirka ! (« étoile », en ukrainien) et réunit à Angers des acrobates, jongleurs, contorsionnistes et trapézistes ukrainiens venus de toute l’Europe.

 

« «J’ai consacré toute ma vie à la culture et à l’art. C’est un monde tellement éloigné de la guerre. Même pour la bonne cause, je ne me vois pas tuer quelqu’un. » Vyacheslav Iroshnikov, réfugié ukrainien

 

L’idée a germé dans la tête de Frédéric Couturier, directeur de la culture et du patrimoine du conseil départemental du Maine-et-Loire. En mars, il avait programmé le frère de Serhii, Aleksandr Koblykov. Cet as du jonglage a été formé à l’école de Kiev et vit en France depuis trois ans. « Je lui ai demandé s’il avait des amis circassiens dans la galère. Je lui ai proposé qu’on les fasse venir à Angers pour monter un spectacle. Il a posté un message sur Facebook et ils ont répondu de toute l’Europe, de Budapest, de Berlin ou de Kiev. Certains cherchaient à fuir l’Ukraine, d’autres étaient en tournée au moment du déclenchement de la guerre et ne pouvaient plus rentrer chez eux. »

 

Un chapiteau de 500 places a été dressé aux abords du parc Terra Botanica, propriété du département. C’est là que se joue jusqu’au 5 juin ce spectacle inédit et solidaire, répété en à peine un mois par une distribution 100 % ukrainienne. « On leur permet d’avoir un projet et de combattre avec la poésie et l’art pour sensibiliser l’opinion publique », poursuit Frédéric Couturier. Les spectateurs payent 10, 15 ou 20 euros, selon leurs possibilités. L’intégralité des bénéfices sera ­reversée à des ONG qui œuvrent en Ukraine.

 

« Onze corps bouleversés »

Chez les artistes, le bouche-à-oreille a parfaitement fonctionné. Tamila Perevarucha, petite brune élastique de 30 ans, acrobate et trapéziste, « jongle » avec ses deux filles, Esmira (4 ans) et Zlata (9 mois), entre deux répétitions. L’aînée galope, insouciante autour du chapiteau, mais elle allaite encore la petite. Le papa, Vyacheslav Iroshnikov, dit « Slava », 40 ans, est là aussi.

 

Au déclenchement de la guerre, ils ont fui Kiev tous ensemble par la Hongrie. Depuis qu’ils sont arrivés à Angers, tout va mieux. « On ne se sent plus réfugiés, on est comme avant », dit-il. Le couple s’est formé à Stuttgart (Allemagne) quelques années plus tôt. Elle était suspendue dans le vide, lui formait un duo acrobatique multirécompensé avec son frère. « Ce qui se passe ici est un bon exemple pour tous ceux qui sont restés en Ukraine et qui ont peur de partir », dit Tamila Perevarucha. « J’ai consacré toute ma vie à la culture et à l’art. C’est un monde tellement éloigné de la guerre. Même pour la bonne cause, je ne me vois pas tuer quelqu’un », ajoute son compagnon.

 

 

« Ce sont onze corps bouleversés, ce qui importe c’est ce qu’ils ont envie de transmettre », confie Christophe Huysman, l’un des deux metteurs en scène, lors d’une répétition. Gérard Fasoli, son compère et ex-directeur du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne, interrompt la musique pour donner quelques consignes en anglais. « Ils sont très forts techniquement, mais certains arrivent avec des codes qui ne sont pas du tout les nôtres », observe-t-il.

 

Un spectacle truffé de symboles

C’est évident, Zirka ! est truffé de symboles. Liberté, j’écris ton nom, le poème de Paul Eluard, est lu en ukrainien tandis qu’Iryna Sorokolietova jongle avec une balle et une canne. Sur l’écran suspendu au-dessus de la scène, les doigts de Viktoriia Biletska dessinent avec du sable. Les visages en larmes se superposent aux paysages tourmentés. La jeune femme de 33 ans a mis six jours pour arriver de Valky, une ville située à une soixantaine de kilomètres de Kharkiv.

 

Désormais, avions et hélicoptères y sillonnent le ciel dans une ambiance de chaos permanent. Autant dire que l’horizon lui paraît bien paisible à Angers. « Elle dit qu’elle a de la chance d’être prise sur ce projet », traduit Tetiana Skorova, qui est installée en France depuis trois ans. Diplômée en mathématiques, elle est bénévole à la Croix-Rouge et fait ici office de traductrice.

 

Un peu plus loin, Igor, bientôt 3 ans, reste accroché à sa « mama », Alexandra Savina, acrobate et contorsionniste reconvertie dans la pratique du hula hoop. Mère et fils sont passés par la Pologne, l’Allemagne, l’Espagne et la Suisse avant de voir le message d’Aleksandr Koblikov et de rejoindre la troupe en Anjou. Elle est née à Zaporijia mais vivait avec son mari, Mykyta, à Henitchesk, sur les bords de la mer d’Azov. Il s’est engagé comme volontaire.

Une tournée

Alexandra Savina ne se plaint pas, mais l’inquiétude se lit dans son regard. « Pour Igor, il y avait beaucoup d’explosions là-bas. Ici, il est presque comme à la maison. » Cela ne l’empêche pas de porter un regard critique sur la solidarité internationale. « En 2014, quand ça a commencé [avec l’annexion de la Crimée], il n’y avait pas d’aide du tout. Là, c’est un peu mieux. » Elle en convient néanmoins, ce projet en France lui change les idées. « C’est très précieux pour nous. »

Pour cette création, une enveloppe de 270 000 euros a été constituée, dont 200 000 euros de subventions du département du Maine-et-Loire. L’Etat, la région des Pays de la Loire et les départements de Vendée et des Deux-Sèvres participent au tour de table. Après Angers, cette troupe éphémère partira en tournée. « L’idée, c’est aussi de leur donner assez d’heures pour qu’ils obtiennent le statut d’intermittents du spectacle avant la fin de l’année », précise le concepteur du projet, Frédéric Couturier. Il en a cependant bien conscience, tous partagent le même rêve : retourner au pays une fois qu’il sera libéré de l’oppresseur russe.

 

Yves Tréca-Durand

Angers, correspondant

 

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#MeToo du spectacle vivant : la compagnie de Jan Fabre privée de subventions publiques

#MeToo du spectacle vivant : la compagnie de Jan Fabre privée de subventions publiques | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Ève Beauvallet dans Libération - publié le 26 juin 2022

 

Après la condamnation du chorégraphe à dix-huit mois de prison avec sursis pour agression sexuelle sur une de ses danseuses, la compagnie Troubleyn s’est vue retirer ses subventions. Une décision inévitable, mais qui intervient dans un contexte extrêmement tendu pour la culture flamande, soumise par le gouvernement à des pressions budgétaires effarantes.

 

Le 29 avril, Jan Fabre, chorégraphe et plasticien flamand de renommée internationale, était condamné à dix-huit mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel d’Anvers pour agression sexuelle contre l’une des danseuses de sa compagnie Troubleyn, et pour violences ou humiliations à l’égard de cinq autres. Depuis l’émergence du mouvement #MeToo, cette condamnation d’un artiste pour des faits de violences sexuelles ou morales dans le cadre du travail est à notre connaissance la première à advenir dans le milieu du spectacle vivant. La précision n’est pas anodine. Car dans le cas du théâtre ou de la danse en particulier se pose inévitablement, dans la foulée du procès, la question de la mort programmée des œuvres (la fameuse «cancel culture», comme les polémistes l’appellent). En effet, si le spectateur peut toujours choisir de revoir ou non, en conscience, les films de Woody Allen, de Roman Polanski, ceux produits par Harvey Weinstein – ceux, en somme, d’hommes impliqués dans des scandales de violences sexuelles – il ne verra probablement plus les spectacles créés par Jan Fabre depuis trente ans, lesquels étaient pourtant considérés avant que le scandale n’éclate comme des jalons incontournables de l’histoire de la scène. Poubelle ?

Avis défavorable

Pour que ce répertoire continue à exister, il aurait fallu d’une part que des danseurs acceptent de remonter sur scène, que des directeurs de théâtre tiennent à programmer une œuvre entachée par la signature de l’artiste (quand bien même Jan Fabre n’accompagne plus les tournées des danseurs depuis longtemps). Il aurait fallu, surtout, que cette compagnie employant une quarantaine d’employés fixes et de nombreux intermittents survive financièrement au jugement. Fin mars, la commission d’évaluation chargée d’examiner les dossiers de demandes de subventions dans le secteur culturel flamand avait rendu un avis défavorable pour la compagnie Troubleyn. Comme attendu, le cabinet du ministre-président flamand, Jan Jambon (N-VA), responsable de la culture, a confirmé ce vendredi que la structure de Jan Fabre ne percevrait pas d’argent public pour la période 2023-2027. Voilà donc qui devrait intéresser les historiens et sociologues de l’art et donner une autre stature aux archives vidéo.

 

Contexte de stress maximal

Sur le dossier Fabre, la décision gouvernementale semble évidemment légitime. Elle intervient néanmoins dans un contexte de stress maximal pour le milieu de la culture flamand, soumis à des pressions budgétaires alarmantes qui ne sont pas sans rappeler le carnage opéré en France notamment par le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes Laurent Wauquiez. En avril, rappelait la RTBF, le secteur culturel flamand avait lancé une campagne sous le hashtag #ambitieuzerdandit («plus ambitieux que cela») pour demander au gouvernement régional d’investir davantage de moyens dans la culture, à l’heure où un organisme sur quatre était menacé de perdre ses subsides. Ces organismes en question sont bien connus en France pour avoir produit, soutenu, accompagné cette fameuse «nouvelle vague» flamande enviée de la part le monde. Des artistes de la stature de Jan Lauwers – qui avait conquis le festival d’Avignon avec son blockbuster la Chambre d’Isabella en 2004 – étaient dans le viseur d’un «comité d’experts», mais aussi la célèbre Toneelhuis d’Anvers dirigée par le metteur en scène très souvent diffusé en France Guy Cassiers, ou encore l’ensemble de musique contemporaine Ictus. Finalement, le gouvernement a repêché neuf de ces organisations dont la Toneelhuis, laquelle se dit «soulagée, malgré les avis négatifs, de recevoir 2,6 millions de subventions. Avec ce montant, la Toneelhuis peut garantir son fonctionnement, mais cela nécessite une révision approfondie des plans et des budgets proposés. Nous allons nous y atteler dès demain».

 

Eve Beauvallet / Libération

 

Légende photo : Répétition générale du spectacle «The Power of Theatrical Madness» par la compagnie Troubleyn, au Burgtheater de Vienne le 17 juillet 2012. (Herwig Prammer/REUTERS)

 
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En Tunisie, la pièce de théâtre « Flagranti » dénonce la criminalisation de l’homosexualité

En Tunisie, la pièce de théâtre « Flagranti » dénonce la criminalisation de l’homosexualité | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Lilia Blaise  (Tunis, correspondance)
Publié le 19 juin 2022 dans Le Monde 

 

Ecrite et mise en scène par la jeune dramaturge Essia Jaibi, l’œuvre se base sur des faits divers et les témoignages de victimes des brutalités policières et sociales. Percutant.

Neuf représentations à guichets fermés et des standing ovations pour les comédiens. La pièce de théâtre Flagranti, restée à l’affiche à Tunis jusqu’à début juin, a su conquérir son public en abordant un sujet encore tabou dans le pays. Sur un scénario aux airs de thriller et inspiré de faits réels, la troupe s’est employée à décortiquer les affres subies par la communauté LGBT en Tunisie.

 

 

L’article 230 du Code pénal tunisien, dénoncé par de nombreuses associations de défense des droits humains, condamne   « l’homosexualité » et la rend passible de trois ans d’emprisonnement pour les personnes prises en flagrant délit, qui donne son nom au titre de la pièce. Les arrestations peuvent même donner lieu à un test anal forcé, une pratique qualifiée de « torture » par les Nations unies. En 2019, 120 procès pour homosexualité ont été traités par la justice tunisienne.

 

Pour la dramaturge Essia Jaibi, âgée de 33 ans, il fallait à tout prix dénoncer cette situation juridique. « La lutte pour les droits LGBT existe depuis dix ans, mais il n’y a pas eu beaucoup d’avancées. Nous voulions donc aller vers une autre forme d’expression », indique-t-elle.

« Sujet accessible à tous »

La pièce est le fruit d’une collaboration avec Mawjoudin We Exist, une association de lutte pour l’égalité des droits LGBT. « Nous avons écrit les dialogues à plusieurs car je voulais qu’il y ait des voix différentes et c’est moi qui me suis occupée de la mise en scène et de l’écriture », raconte Essia Jaibi. Elle s’est efforcée, dit-elle, de rester la « plus didactique possible pour aborder un tel sujet qu’il faut pouvoir rendre accessible à tous ».

 

Pour son texte, la metteuse en scène s’est basée sur plusieurs faits divers, entretiens et rapports documentés réalisés par l’association Mawjoudin. L’histoire finale est celle d’une bande d’amis dont la vie se retrouve bouleversée après avoir voulu signaler à la police la disparition d’un de leurs camarades. Deux d’entre eux sont placés en garde à vue quand les enquêteurs découvrent leur orientation sexuelle à l’occasion d’un interrogatoire musclé.

 

 

Lire aussi : Dans « Le Prix du cinquième jour », Khaoula Hosni réinvente les codes de l’intrigue sentimentale

La pièce n’élude aucun sujet et livre des éclairages sur la loi et la définition de termes propres à la communauté LGBT, en intégrant des intermèdes audiovisuels. « Beaucoup de gens sont conscients de ce que vit cette communauté mais pas forcément dans les détails. Par exemple, beaucoup parlent du test anal sans savoir de quoi il s’agit réellement », explique Essia Jaibi, qui a voulu utiliser les ressorts esthétiques du théâtre pour « décrire avec le plus de fidélité possible une réalité ».

 

 

Certaines scènes peuvent choquer dans un pays encore conservateur sur les questions de sexualité. « Mais il vaut mieux aller droit au but que de continuer à utiliser le symbolisme qui a prévalu dans le théâtre tunisien pour contourner la censure sous la dictature », tranche Karam, membre de Mawjoudin, qui prône   « l’artivisme », le changement des mentalités par l’entremise d’un art engagé. « Avant le Covid, nous avions pu faire des festivals de films queer en Tunisie. Aujourd’hui, nous voulons provoquer un vrai débat, car le théâtre permet un contact direct entre la scène et le citoyen », poursuit-il. Un débat qui n’a pourtant pas vraiment eu lieu faute d’une médiatisation suffisante. « Nous avons été interviewés par des radios qui s’intéressent à ces problématiques, mais il n’y a pas eu de couverture dans les médias nationaux grand public », déplore Karam.

« Encourager l’empathie »

La pièce a cependant drainé de nombreux jeunes, déjà avertis ou membres de la communauté LGBT, mais aussi des Tunisiens plus âgés qui ont accompagné leurs enfants. Tels Adnene Sellami, chef d’entreprise, et sa femme Emna, tous deux la soixantaine, qui ont rejoint leur fille par curiosité. « C’est vraiment important de voir que des jeunes peuvent oser parler librement de ces problématiques,   insiste Adnene. On n’aurait pas pu assister à ce genre de pièce il y a quelques années. » « Le sujet fait mal car je ne savais pas qu’il y avait autant de violences subies par cette communauté. On met enfin des images sur des choses dont on avait seulement entendu parler », renchérit Emna. Myriam, étudiante en marketing de 23 ans, est venue grâce au bouche-à-oreille. Cette militante LGBT se dit « très émue » : « D’habitude je suis des performances culturelles via les réseaux sociaux sur la communauté LGBT mais à l’étranger. Cela fait du bien de voir une pièce en arabe et qui parle vraiment de notre quotidien en Tunisie. »

 

 

Pour Karam, il s’agit aussi de changer la perception et la représentation de l’homosexualité chez les Tunisiens : « Il y a des personnages efféminés ou homosexuels dans les feuilletons tunisiens, même ceux diffusés au moment du ramadan, mais c’est très caricatural. Ils sont toujours pris en pitié ou tournés en dérision et ne représentent pas réellement le point de vue de la communauté. »

 

Il affirme avoir vu de nombreux spectateurs touchés par la pièce et se réjouit que très peu soient partis au milieu. « C’est ce que nous voulions, encourager le débat mais aussi l’empathie », dit Karam. Comme Essia, il espère que le spectacle va circuler dans les régions pendant l’été, à travers les festivals. « Encore faut-il qu’on nous laisse réellement le montrer et organiser des discussions en marge de la scène, relève-t-il. Comme la plupart des programmateurs de festivals sont étatiques, on ne sait pas encore si ce sera possible. La censure a différentes formes. »

 

Lilia Blaise (Tunis, correspondance)

 

Légende photo : Les acteurs tunisiens Mohamed Ouerghi et Hamadi Bejaoui dans la pièce « Flagranti », écrite et mise en scène par Essia Jaibi, à Tunis le 16 mai 2022. FETHI BELAID / AFP

 

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«Nosztalgia Express» de Marc Lainé, la clé des chants

«Nosztalgia Express» de Marc Lainé, la clé des chants | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Gilles Renault dans Libération - 19 juin 2022

 

 

Très réussi, le nouveau spectacle de Marc Lainé oscille entre le drame familial et l’intrigue d’espionnage impliquant une vedette yéyé.

 

Pour qui fréquente l’univers du prolifique Marc Lainé, la nouvelle histoire démarre là où la précédente s’était arrêtée (alors qu’en réalité, l’écriture a suivi l’ordre inverse de celui où l’on découvre les deux spectacles, la pandémie ayant juste chamboulé la chronologie). L’échelle, en revanche, est tout autre. Passionné de son propre aveu par les voyages, l’auteur, metteur en scène et scénographe, qui a eu sa période américaine, s’en tient désormais (du moins, jusqu’à nouvel ordre) au continent européen, qu’avec lui, on parcourt en train, moyen de transport propice au vague à l’âme. Ainsi, en était-il du modeste et séduisant Nos Paysages mineurs qui disséquait l’éclosion puis la flétrissure d’un couple, au fil de trajets Paris-province, à la fois interprétés sur scène et filmés en live.

Pièce montée

Le plateau et l’écran, mais aussi la musique et ce désir d’enchâsser la trame narrative dans un contexte socio-historique documenté : tous les éléments du puzzle Lainé (déjà étalés en 2015 dans Vanishing Point, qui sillonnait le grand nord canadien) sont à nouveau mixés. Mais cette fois au format «superproduction», dans Nosztalgia Express, un «divertissement» select qui, avec une crânerie tâchant de faire fi du pédantisme, prend l’aspect d’une pièce montée, autour d’une intrigue… montée de toute pièce. Ou comment, entre une France bigarrée à la veille de basculer dans le charivari revendicatif de Mai 68, et une Hongrie secouée en 1956 par l’invasion des troupes soviétiques venues mettre au pas une nation désireuse de s’émanciper (un ancrage fortuit qui fait tilt, par exemple au détour de tel couplet : «Les bombes russes auront raison/ De votre grande révolution»), un jeune homme, devenu vedette yéyé en panne d’inspiration, part à Budapest à la recherche d’une mère qui, sans la moindre explication, l’avait abandonné, enfant, sur un quai de gare à Reims.

 

Chef de chantier

Ainsi compacté, l’imbroglio, dont on pressent qu’il peut tenir l’auditoire en haleine, ne dit pourtant pas tout ce qui bouillonne dans la tête du directeur (depuis 2020) de la Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche. Un chef de chantier qui, tant qu’à y aller franco, entreprend de juxtaposer les époques (le récit couvrant une trentaine d’années) et les registres, dans un maëlstrom qui engloutit géopolitique, drame familial et intrigue d’espionnage. Le tout, flambé au pastiche et parsemé de chansons à contre-courant (cf. ces inflexions parfois intimistes évoquant l’univers d’un Alex Beaupain) qui, à intervalles réguliers, cèdent, non sans caractère, à la tentation de la comédie musicale. Ce qui, deux heures quarante profuses plus tard, laisse à l’évidence un rien pantelant, animé que l’on est par le désir de ne pas égratigner un projet aussi singulier, vaillamment joué – jusqu’à l’outrance, assumée –, chanté, scénographié et éclairé, cependant qu’objectivement surdimensionné.

«Nosztalgia Express», de Marc Lainé, Théâtre de la Ville, les Abbesses, 75018, theatredelaville-paris.com, 01 42 74 22 77, jusqu’au 23 juin.

 

Légende photo : «Nosztalgia Express», un projet singulier, vaillamment joué, chanté, scénographié et éclairé. (Christophe Raynaud De Lage)

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Hugues Duchêne : roulez, jeunesse !

Hugues Duchêne : roulez, jeunesse ! | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par ARMELLE HÉLIOT dans son blog - 15 juin 2022

Avec la compagnie qu’il a fondée, Le Royal Velours, il recompose en un feuilleton de six épisodes, l’actualité française depuis septembre 2016. Des croquis, des analyses, de la férocité, une joyeuse énergie et un sens profond du théâtre et de ses possibilités.

 

 

Le point numéro 1 du contrat qu’Hugues Duchêne propose aux spectateurs de son feuilleton politique sur la France est ainsi formulé : « Je m’en vais mais l’Etat demeure  est une pièce de théâtre dont l’histoire débute en septembre 2016 et se termine à la date du jour où le spectacle est joué devant les spectateurs. »

Un contrat strictement observé si l’on en croit les derniers épisodes de ce long fleuve non tranquille. L’épisode 6 est pour l’essentiel consacré à cette année d’élection présidentielle, avec en particulier, un gros plan sur le parcours du candidat Zemmour. On imagine donc Hugues Duchêne et ses comédiens très impliqués, au travail actuellement, pour ajouter les scènes de l’anéantissement du phénomène, lors du premier tour des élections législatives, à Cogolin !

 

 

Nous serons conduits à reparler de ce travail au long cours entamé il y a pas mal de temps et dont on avait aperçu le dessein au Train Bleu d’Avignon il y a cinq ans et, un peu plus tard, en décembre 2019, dans le cadre d’Impatience au 104.

 

Trois filles –mais qui jouent aussi les hommes, à commencer justement par Zemmour ou Jean-Michel Ribes- cinq garçons dont le « patron », le chef de troupe, le capitaine qui fracasse tout, Hugues Duchêne. Saluons Vanessa Bile-Audouard, Juliette Damy, Marianna Granci, Théo Comby-Lemaître, Robin Goupil (en alternance avec Gabriel Tur), Laurent Robert, Gabriel Tur. Et puis leurs camarades assistants à la mise en scène, Victor Guillemot, Pierre Martin, vidéaste.

 

 

Une bonne bande, pas de doute. Cela va vite, c’est féroce. Peu d’éléments de décor, et du jeu. Du jus ! La forme est évidemment contraignante : il faut aller rapidement, avoir des points de vue, les assumer, tout en étant assez impartial. Disons-le, plus on est près du présent, plus Je m’en vais mais l’Etat demeure nous paraît pertinent. On déguste les piques, la manière de mettre en scène, littéralement, les événements. La jeunesse de cette troupe lui donne même le droit d’être hâtive et de formuler des « vérités » à l’emporte-pièce, si l’on peut dire, qui nous font rire, même lorsque l’on n’est pas d’accord ! Un spectacle qui bouscule et réveille, et qui est, en même temps, une célébration sincère et amoureuse du théâtre.

 

Ils sont passés par l’Académie de la Comédie-Française. Ils ont déjà du métier. Mais nulle arrogance dérangeante. Ils se prennent pour un groupe doué, et ils ont raison.

 

 

Hugues Duchêne aime faire de l’immersion. Être pris pour qui il n’est pas. En l’occurrence, pour s’en tenir à ses derniers exploits, se rapprocher, comme un vrai-faux photographe de presse, du pouvoir et pénétrer des cercles très surveillés. Il aime séduire. Gare à se laisser séduire ! Avec sa haute silhouette, il domine facilement des petits mondes des adorateurs de Macron ou de Zemmour !

Les comédiens excellent à passer d’une humeur à l’autre, d’un costume à l’autre, d’une composition à l’autre. Ils ont du talent. Mais Hugues Duchêne, au cœur de cette deuxième partie, épisode 5, impose une personnalité forte, très plastique, très originale. C’est lui, en fait, de par sa seule et haute ambition, qui donne son sens et sa profonde légitimité à cette mise en œuvre d’un théâtre qui s’adresse à tous et accomplit sa belle mission : éclairer et divertir.

 

 

Théâtre 13-Glacière, jusqu’au 26 juin. Du mardi au vendredi à 20h00. Chaque épisode dure environ 1h10. Mardi et jeudi, première partie (1, 2, 3), mercredis et vendredis, deuxième partie (4,5,6). En intégrale les samedis et dimanches à partir de 15h00. Durée : 8h00 entractes compris.

Tél : 01 45 88 16 30.

www.theatre13.com

Autres dates : 2 juillet, Festival Malaze, Annecy (74)

27 août, Festival Pampas, Sainte-Foix-la-Grande (33)

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Jean-Louis Trintignant et son triomphe tardif au théâtre

Jean-Louis Trintignant et son triomphe tardif au théâtre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Brigitte Salino dans Le Monde - 17 juin 2022

 

 

En dépit de sa voix de velours et de sa présence unique, le comédien, mort vendredi à 91 ans, n’aura réussi son grand rendez-vous avec la scène qu’au soir de sa vie, avec la forme des récitals.

Il commence comme un enfant resté seul : « J’entends mon cœur qui bat, c’est maman qui m’appelle. » Jean-Louis Trintignant sait qu’il n’en a plus pour longtemps quand il choisit de dire ces mots de Jules Laforgue (1860-1887), le 28 janvier 2018, à Radio France. Ce soir-là, l’acteur fait un enregistrement public, dont le CD (paru en juin 2018) restera comme son testament. Daniel Mille est à l’accordéon, Grégoire Korniluk au violoncelle, Diego Imbert à la contrebasse, ils jouent des musiques d’Astor Piazzolla, et Jean-Louis Trintignant les écoute comme il écoute battre son cœur au rythme des poètes libertaires qu’il aime, Boris Vian, Robert Desnos, Guillaume Apollinaire…

 

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D’Aujourd’hui je me suis promené, de Robert Desnos, à Je voudrais pas crever, de Boris Vian, en passant par Mon ptit Lou adoré, de Guillaume Apollinaire, et Cher frère blanc, de Léopold Sédar Senghor, c’est un cœur vivant, à gauche, amoureux et revenu de tout qui nous parle, de cette voix magnifique dont le temps n’a pas altéré l’élégante mélancolie. Une voix qui se souvient, qui va et vient entre hier et aujourd’hui, dans l’instant frémissant du très grand âge. Chaque jour, Jean-Louis Trintignant disait qu’il allait mourir et, chaque jour, il semblait trouver une lueur de bonheur, comme dans celle de faire connaître un poème de son petit-fils Paul Cluzet, Je dors à l’ouest, que l’on entend dans l’ultime CD.

S’oublier en s’exposant

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L’acteur vivait la vieillesse comme une expérience contemplative, et il aimait s’oublier en s’exposant devant des spectateurs, au théâtre, à qui il disait « merci d’être venus », comme s’il s’excusait d’être là pour dire ses poèmes préférés. Il y aurait eu une coquetterie dans cette attitude si Jean-Louis Trintignant n’avait pas tout connu, et s’il ne lui était pas resté un fond de la timidité qui le tétanisait quand il apprenait le métier, dans sa jeunesse.

 

C’était à Paris, dans l’immédiat après-guerre. Et c’était arrivé d’une manière banale : un jeune homme suit mollement des cours de droit, en province. Un comédien passe dans la ville, il va le voir. Et lâche le droit, parce qu’il a compris que sa voie était sur scène. Ainsi fit Jean-Louis Trintignant, à Aix-en-Provence, après que Charles Dullin (1885-1949) y eut joué L’Avare. Il monta dans la capitale, apprit, se trouva mauvais. Mais il avait une présence que les metteurs en scène ont aussitôt repérée. Dès 1950, Jean-Louis Trintignant s’aguerrit dans les petites salles de la rive gauche où s’invente le théâtre d’art. Il est encore « un débutant »  quand   Le  Monde  le remarque dans une pièce de Robert Hossein,   Responsabilité limitée, en 1954.

 

Six ans plus tard, c’est le grand saut : Maurice Jacquemont (1910-2004) choisit l’acteur pour être Hamlet dans la traduction de Shakespeare par Jacques Copeau. Du prince du Danemark, Jean-Louis Trintignant fait, selon le journaliste et académicien Bertrand Poirot-Delpech, « un gamin bourru maladif qui aurait juré d’inquiéter ses parents ». En 1971, Maurice Jacquemont remettra   Hamlet sur le métier, toujours avec Jean-Louis Trintignant qui, cette fois, montrera « une retenue fraternelle ». Dans les deux cas, l’entreprise s’avère périlleuse, et la réussite incertaine.

Un charme absolu

Le succès n’est pas non plus au rendez-vous quand Jean Vilar (1912-1971) met en scène La guerre de Troie n’aura pas lieu, de Giraudoux, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon, en 1962. Trop datée de l’avant-guerre, la pièce passe mal, malgré la présence de Jean Vilar, de Judith Magre et de Jean-Louis Trintignant. Ce dernier n’aura pas réussi son grand rendez-vous avec le théâtre, dans sa carrière. Est-ce parce qu’il n’a jamais appartenu à une troupe ou qu’il a trop peu travaillé avec de grands metteurs en scène ? Ou tout simplement parce que le cinéma a pris le dessus, même s’il le trouvait beaucoup moins intéressant que le théâtre ?

 

Une pièce de Tennessee Williams, La Ménagerie de verre, en 1961 ; une autre de Françoise Sagan, Bonheur, impair et passe, en 1964… Puis vingt ans s’écoulent avant que Trintignant ne renoue avec la scène, dans un boulevard mièvre, Deux sur la balançoire, de William Gibson. En 1996, il joue dans Art, de Yasmina Reza, et en 2001 dans Comédie sur un quai de gare, de Samuel Benchetrit, l’ancien compagnon de Marie Trintignant. Unis sur le plateau comme ils le sont dans la vie, Jean-Louis Trintignant et sa fille dégagent un charme absolu. En 1994, ils s’étaient retrouvés pour la première fois sur scène, pour une lecture de Roland Dubillard (1923-2011), à Avignon. Puis ils firent, en 1999, un récital Apollinaire. « Mon ptit Lou adoré, je voudrais mourir un jour que tu m’aimes », disait l’acteur.

 

 

C’est ainsi, avec sa voix berçant les jours et les nuits des poètes, que Jean-Louis Trintignant aura donné le meilleur de lui-même. En 2005, deux ans après la mort de Marie, il a créé une autre pièce de Samuel Benchetrit, Moins 2, dans laquelle il jouait un vieil homme enfui de l’hôpital. Cette année-là, il a retrouvé la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon pour le récital Poèmes à Lou, déjà avec Daniel Mille et Grégoire Korniluk. Et il a triomphé.

 

Mais il a refusé de revenir à Avignon, où il était invité en 2011, parce que Bertrand Cantat, le meurtrier de sa fille, était lui aussi invité à se produire dans un spectacle de Wajdi Mouawad.

 

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Dans les années qui ont suivi, Jean-Louis Trintignant est apparu, de récital en récital, tel un Lear sur la lande, privé de sa Cordélia mais continuant, sans se départir du mystère d’un homme et d’un acteur qui comme nul autre pouvait dire : « Beau temps mauvais temps ; qui pourrait se vanter d’en avoir vécu autant ? »

 

Brigitte Salino

Légende photo : Avec sa fille, Marie Trintignant, au Théâtre de l’Atelier, en 1999 VICTOR/ARTCOMPRESS/LEEMAGE
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“Vernon Subutex 1” à l’Odéon : Ostermeier, le cœur qui bat à gauche

Par Joëlle Gayot dans Télérama 15 juin 2022

 

Le célèbre metteur en scène allemand Thomas Ostermeier adore les aventures de l’anti-héros parisien du roman culte de Virgine Despentes, qui réussit à raconter notre époque, sombre selon lui, mais pas désespérée.

 

Devient-on un bourgeois parce qu’on dirige une institution culturelle ? À cette question, Thomas Ostermeier répond par la négative. Et le prouve cette fois encore sur la scène de l’Odéon avec une adaptation de Vernon Subutex 1, de Virginie Despentes. Patron depuis vingt-trois ans de la Schaubühne, fleuron du théâtre berlinois, le metteur en scène allemand, né en 1968, enchaîne des représentations qui ne laissent aucun doute sur son ancrage politique. Avec ses pièces basées sur des textes de Didier Éribon (Retour à Reims, 2017) et d’Édouard Louis (Histoire de la violence, puis Qui a tué mon père, 2020), il prend place aux côtés de deux intellectuels français dont la critique virulente du libéralisme ne souffre aucune concession : « Ils ont tous deux réintroduit un propos autour de la classe sociale dans le discours politique en Europe. Lorsque j’ai lu Retour à Reims, je me suis dit que je n’étais plus seul. »

 

C’est à l’enfant allemand qu’a parlé le récit autobiographique du sociologue français. « J’avais l’impression de retrouver une voix, explique Thomas Ostermeier. Comme Didier, je viens d’une famille de classe modeste. Avec l’alcoolisme de mon père, j’ai vécu des moments de violence. Je sais ce qu’est la honte. » Cette honte est celle des origines. Elle lui colle à la peau, même si, la maturité aidant, il peut désormais l’évoquer calmement. L’adolescent activiste qui militait à l’extrême gauche est devenu, à 30 ans, un jeune metteur en scène enragé. En 1999, il crée l’événement à Avignon, où il surgit avec la troupe de la Baracke, une scène alternative qu’il dirige de 1996 à 1999 à Berlin. Il signe coup sur coup trois spectacles, dont le mémorable, agressif et physique Shopping and Fucking, de l’auteur Mark Ravenhill. À ceux qui l’imaginent voué aux uppercuts dramaturgiques, il oppose un patient démenti. Il délaisse le répertoire contemporain pour se consacrer à Shakespeare. Et s’introduit dans l’univers du Norvégien Henrik Ibsen (1828-1906), dont il montera six pièces, de 2002 à 2013. Cette immersion réitérée lui révèle les mécanismes feutrés de la violence qu’exercent les puissants sur les dominés. Invisible, glaciale et sournoise, cette violence hante l’intimité des personnages, des notables dont l’auteur traque les déviances jusque dans leurs salons. Thomas Ostermeier comprend que, pour mieux dénoncer leurs brutalités, il faut franchir les portes des nantis et déposer ses bombes à l’intérieur de leurs maisons. Il agit en infiltré.

 

Ce changement de stratégie donne lieu à des spectacles aux formes plus conventionnelles. Au point que les critiques germaniques reprochent à l’artiste de s’assoupir dans le classicisme. On le croit assagi ; c’est faux. Aux coups de poing, il a substitué le « déploiement de la dialectique » entre des idées opposées. Mais sa colère demeure intacte. « Elle est le moteur de ma création », explique-t-il. Il a du mal avec « l’injustice sociale et la logique capitaliste, qui font que si à 20 ou 30 ans on n’a pas acheté un appartement on ne peut plus exister dans les grandes villes ». Il ne supporte pas ce « système fondé sur l’exclusion de ceux qui appartiennent à des classes dites inférieures ». Cette colère vient de trouver une alliée en la personne de l’autrice Virginie Despentes. « Il était évident que son travail et son écriture apparaîtraient un jour sur ma route. Comme Didier Éribon et Édouard Louis, elle parle de la misogynie, de la montée de l’extrême droite, de la différence abyssale entre les riches et les pauvres. »

 

Le roman semble taillé pour lui : « Son aspect réaliste, dans la pure tradition d’Émile Zola, me fascine. Lorsqu’on fait du théâtre, on veut créer une œuvre qui représente le tout. Virginie Despentes excelle dans cet exercice. » La chute fatidique du héros (un disquaire qui fait la manche sur le trottoir après avoir perdu travail et logement) s’accomplit dans un Paris éruptif, peuplé d’une faune hétéroclite : s’y croisent traders et cocaïnomanes, punks et transsexuels, SDF et propriétaires. « Le livre raconte la perte du rêve d’une contre-culture qui était une protestation contre la bourgeoisie établie. Dans les années 80 et 90, on vivait dans une bulle anarchiste. On squattait chez les uns et les autres, on jouait dans des groupes de rock. On avait la certitude de ne pas participer à la société bourgeoise. Et puis un jour on se réveille et on comprend à quel point le capitalisme a pris le pouvoir. La vie anarchique, intellectuelle et créative est bannie des grandes villes. » De passage à New York, où il se remet mal du décalage horaire, le metteur en scène soupire : « Ici, la misère a augmenté à un point inimaginable depuis la pandémie. À chaque coin de rue, on croise un Vernon Subutex. »

 

Les utopies de Thomas Ostermeier ont la gueule de bois. Le constat est amer, mais le spectacle, lui, ne sera pas déprimant. « Il est même agréable, précise-t-il dans un rire. Il va y avoir de l’amusement et du divertissement, des personnages excentriques et beaucoup de musique. » Jouant sa pièce à l’Odéon, dans le très chic 6e arrondissement, il veut tendre au public un miroir : « Je pense qu’il faut confronter la bourgeoisie assise dans la salle à ses abîmes, ses réalités refoulées, ses propres bas-fonds. L’une des figures du roman, Xavier, un scénariste frustré, habite les beaux quartiers. Cela ne l’empêche pas d’être islamophobe, misogyne et raciste. » Pour le quinquagénaire allemand, pas de doute : on peut être cultivé et fasciste, frapper sa femme et manifester pour la paix. Il y aurait de quoi désespérer du genre humain. Lui fait son miel de ces ambiguïtés et convoque Bertolt Brecht en renfort : « Nos espoirs sont dans les contradictions. » Sans elles, note-t-il, aucun changement n’est envisageable. À l’épicentre de ces contradictions réside l’amorce d’un monde meilleur. De spectacle en spectacle, le metteur en scène se faufile en embuscade et se tient à l’affût. Contrairement aux apparences, Thomas Ostermeier a toujours la révolution dans le sang.

 

À voir
Vernon Subutex 1 Du 18 au 26 juin. Du mar. au sam. 19h, dim. 15h. Durée : 4h. Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, 6e. 01 44 85 40 40. 6-41 €.

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"Les Bijoux de Pacotille" de Céline Milliat Baumgartner (Radio Drama 2018)

"Les Bijoux de Pacotille" de Céline Milliat Baumgartner (Radio Drama 2018) | Revue de presse théâtre | Scoop.it
Résumé
Il dit que les parents ne vont pas rentrer. Il dit accident, et aussi de ne rien dire aux enfants.

 

Ecouter la fiction radiophonique (58 mn) sur le site de France Culture

 

L'Atelier fiction  sur France Culture
Épisode du samedi 11 juin 2022
 
 
En savoir plus

Le 19 juin 1985 au petit matin, une voiture sort de la route, percute un poteau et prend feu. Ce jour-là, Céline Milliat Baumgartner perd son père et sa mère. Elle a huit ans.


En 2015, elle publie aux éditions Arléa Les Bijoux de pacotille, un livre dans lequel elle évoque ses parents, leur disparition, puis l’enfance, l’adolescence, la vie qui se poursuit sans eux.


Comme terrain d’enquête, Céline Milliat Baumgartner n’avait que sa mémoire, les histoires qu’on lui avait racontées, quelques albums photos, un procès-verbal, un film de Truffaut, deux bracelets et une boucle d’oreille en forme de fleur, ces bijoux en toc « qu’on a retrouvés dans la voiture accidentée quand tout le reste est parti en fumée ».


Deux ans après la publication du livre, en 2017, Les Bijoux de pacotille devient un spectacle de théâtre mis en scène par Pauline Bureau que l’auteure interprète seule avec une grâce de ballerine. 
Pour Radiodrama, elle décline à nouveau ce récit dans une forme radiophonique. Au micro et à la première personne, elle revient sur la nécessité qui l’a poussée à écrire un livre pour y « ranger ses fantômes ». Elle convoque les voix, les sons des souvenirs, les musiques de l’enfance. Elle rejoue les scènes, fait apparaître les personnages, invente et imagine quand la mémoire se fait la belle.
"Peu m'importe la vérité. Je m'accroche à mes souvenirs, ceux sur lesquels je me suis construite, même s'ils sont faux, même s'ils sont inventés. Mes souvenirs, mes inséparables. Mon trésor de pacotille".

 


Réalisation : Céline Milliat Baumgartner et Laure Egoroff
Conseillère littéraire Pauline Thimonnier
Avec Céline Milliat Baumgartner, David Migeot, Marc-Henri Boisse, Vincent Viotti, Sylvie Huguel, Blandine Baudrillard, Antoine Doignon, Pauline Jambet, Claude-Bernard Perot, Aurélien Osinski, Ivan Cori, Dan Artus, Nicolas Roussiau
Et les voix de : Apollinaire, Angèle, Gustave, Octave, Elsa, Lucie, Clémence et Paula.
Bruitages : Elodie Fiat
Prise de son, montage, mixage : Olivier Dupré, Manon Houssin.
Assistante à la réalisation : Manon Dubus

 


Les Bijoux de pacotille a été enregistré au mois de mai 2018 à la Maison de la Poésie, à Paris.

Les Bijoux de pacotille est publié aux Éditions Arléa.

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Tous les marins sont des chanteurs : au sombre héros de l’amer

Tous les marins sont des chanteurs : au sombre héros de l’amer | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Pascal Caglar, professeur de lettres, pour le site l'Ecole des lettres,  1er juin 2022

 

 


François Morel et Gérard Mordillat ressuscitent, sur la scène du Rond-Point, un marin poète breton méconnu, Yves-Marie Le Guilvinec. Agrémenté de chansons et musiques composées par Antoine Sahler, le spectacle chemine entre histoire vraie et fiction libre.

 

 

iographie réinventée ou biographie fictive : les enseignants et leurs élèves sont familiers de cet exercice littéraire à mi-chemin entre la reconstitution historique et l’imagination. Ce genre, à la fois sérieux et ludique, a été pratiqué sous forme de récit par des noms illustres comme Marcel Schwob, Jorge Luis Borges ou Pascal Quignard. Il a désormais des maîtres dans sa version théâtrale et musicale, avec François Morel et Gérard Mordillat qui réinventent aujourd’hui la vie du poète breton Yves-Marie Le Guilvinec (1870-1900) dans un spectacle inclassable et attachant, Tous les marins sont des chanteurs, donné au théâtre du Rond-Point jusqu’au 3 juillet.

 

 

La pièce se présente comme la biographie d’un poète oublié, racontée par un conférencier enthousiaste et savant (l’excellent Romain Lemire), assisté de trois musiciens et chanteurs qui illustrent les textes avec des chansons censées avoir été écrites par Yves-Marie Le Guilvinec. L’alternance entre discours et chansons, conférencier exalté et musiciens malicieux est d’une intelligence souriante, profonde et pleine d’humour.

 

C’est en visitant un vide-grenier que François Morel a découvert un cahier avec des poèmes fragmentaires signé par ce poète et marin breton du XIXe siècle. Dès lors, il se prend à rêver de faire revivre Yves-Marie Le Guilvinec, mort à trente ans, à retracer la vie de ces gens de mer à la veille du XXe siècle, le destin terrible des femmes de marins. Avec l’aide de Gérard Mordillat, il redessine une vie au poète, reconstitue ses textes, les adapte, les modernise. Leur complice Antoine Sahler, homme-orchestre, compose des musiques, recrée des chansons et s’entoure de musiciens touche-à-tout : Amos Mah et Muriel Gastebois sont tour à tour violoncelliste, guitariste, percussionniste et acteurs. Le récital de François Morel dans la peau de Le Guilvinec suit les étapes de la biographie, le chanteur intervenant sans cesse, et avec drôlerie, dans l’histoire contée par le conférencier. L’enfance, les parents, les frères et sœurs, l’éducation, les amours, les épreuves : les chansons poétiques et populaires brossent le tableau d’un monde dur mais joyeux, côtoyant la mort et les plaisirs de la vie.

Parce que le genre se situe entre histoire vraie et libre fiction, le spectacle oscille entre documentaire (images projetées, enregistrement d’époque) et anachronismes, lorsque le pâté Hénaff ou le thon Germon surgissent dans la vie d’Yves-Marie le Guilvinec ou bien lorsque le sort des réfugiés errant en Méditerranée ou les désordres écologiques de la pèche industrielle s’invitent sur scène. La gaillardise populaire accompagne l’évocation du grand poète, depuis les allusions à son éducation au séminaire jusqu’à la véritable histoire de La Paimpolaise, chanson dont l’origine remonterait au sens grivois du verbe « paimpoler ». L’alliance de pseudo-authenticité et de franche plaisanterie fait ici merveille.

 

Tous les marins sont des chanteurs est une performance qu’on appréciera quel que soit le degré d’exigence théâtrale, du spectateur candide au connaisseur mesurant la pertinence de cette biographie fictive et de cette parodie de conférence savante.

 

 

P. C.

Tous les marins sont des chanteurs, au théâtre du Rond-Point à Paris jusqu’au 3 juillet

 

L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

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« Le Premier Sexe » de Mickaël Délis ou l’autobiographie d’un homme libéré

Par Sandrine Blanchard dans Le Monde - 8 juin 2022

 

 

Le comédien de 39 ans livre un récit d’émancipation intime et drôle, sans être impudique, au Théâtre de la Reine blanche, à Paris.

Comment s’affranchir du diktat de la virilité pour parvenir au bonheur d’être soi ? Résumer ainsi le spectacle de Mickaël Délis, c’est prendre le risque de faire fuir le lecteur (et potentiel spectateur) lassé des questions de genre qui agitent notre époque. Pourtant, ne fuyez pas ! Car Le Premier Sexe, bijou de seul-en-scène introspectif, n’est ni militant ni larmoyant, mais truculent, romanesque et formidablement écrit.

 

 

Sur la forme, le récit de cette émancipation emprunte des codes archiconnus : sur un plateau sans décor, un seul comédien habillé de noir, avec un tabouret et une craie pour accessoires, interprète de multiples personnages jalonnant une histoire personnelle (parents, amis, enseignants, psy…). Mais, sur le fond, Mickaël Délis, mis en scène avec habileté par Vladimir Perrin, a le don de transformer son parcours de petit garçon, d’adolescent et d’homme en autant d’expériences intimes qui exaltent une quête identitaire universelle.

 

 

Le résultat est à la fois drôle, touchant et extrêmement sincère, grâce à la capacité de ce comédien d’alterner personnages (dont l’inoubliable professeur d’université résumant à merveille l’essai XY, de l’identité masculine, d’Elisabeth Badinter – Gallimard, 1949 –, mais aussi la mère follement excentrique) et réflexions pour tous sur la manière de se construire et de penser par soi-même.

Cette aventure théâtrale – sauvée de nombreuses annulations pour cause de pandémie de Covid-19 – arrive au bon moment pour son auteur. « Ce spectacle aurait été impossible il y a dix ans, car il est non pas une thérapie, mais le fruit d’une thérapie », résume-t-il. Rencontrer Mickaël Délis, c’est faire connaissance avec un homme au faux air de Vincent Dedienne, volubile, souriant et réellement « bien dans [ses] pompes ». A 39 ans, ce « chantre de l’analyse » a eu besoin de ce nécessaire « temps long ». Il lui a permis d’acquérir la confiance d’être, pour la première fois, seul en scène et de « dépasser la colère » des violences vécues par les injonction de la masculinité pour la remplacer par l’humour.

« Dans un élan narcissique »

La construction de ce spectacle a commencé en 2018. Mickaël Délis a, cette année-là, « carte blanche » au théâtre parisien de La Loge. « Je me suis alors souvenu du choc qu’avait suscité en moi la lecture du Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir. Pourquoi ne pas faire le pendant, Premier Sexe ? », Loin, très loin du pamphlet du même nom écrit par Eric Zemmour.

 

 

Pour éviter l’écueil didactique et rendre le sujet plus accessible, Mickaël Délis choisit de retenir le déroulé du tome II de l’essai beauvoirien, soit l’expérience vécue, mais en version masculine. Cet ancien étudiant littéraire (hypokhâgne, khâgne, option anglais, troisième cycle de littérature anglo-saxonne) s’est nourri de multiples lectures, de Beauvoir à Despentes, de Welzer-Lang à Olivia Gazalé, etc., et a peaufiné son seul-en-scène sous le regard de son frère jumeau, David Délis, musicien et graphiste.

 

 

Dans la famille Délis, établie du côté du bassin d’Arcachon, tout le monde est artiste. Père sculpteur et designer, mère céramiste et photographe. « Au départ, je les ai tellement vus galérer que je ne voulais surtout pas être comme eux. Alors j’ai fait des études avec l’idée de devenir enseignant-chercheur », se souvient-il. Mais une petite annonce collée sur un mur, « Devenez star, faites un book », le fait bifurquer, « dans un élan narcissique », dit-il en souriant, de la Sorbonne au conservatoire d’art dramatique du 20e arrondissement de Paris.

 

Une réflexion salutaire, mais sans injonctions, sur la déconstruction des stéréotypes de genre

 

 

Ses premiers textes sont sélectionnés par le Théâtre du Rond-Point dans le cadre du concours interconservatoires. Mais pas question pour lui d’être un saltimbanque « miséreux ». Artiste multicarte, il multiplie de rémunérateurs films institutionnels et scénarios de publicités qui le mettent à l’abri pour développer ses propres pièces (#Jesuisleprochain) et travailler avec plusieurs compagnies (Théâtre de la Lune, Philippe Person, L’Etoile bleue…). Jusqu’à cette expérience solitaire au théâtre La Loge, qui a convaincu ce fugace chroniqueur de l’émission « C à Vous » sur France 5 de se raconter, de raconter avec panache cet enfant né au milieu d’« hommes pas franchement admirables et de femmes pas souvent admirées », cet ado « toujours pris pour une fille », ce jeune homme qui sent « son corps libre et vivant » sur la musique de Britney Spears.

 

 

Le Premier Sexe n’est pas un spectacle sur l’homosexualité, mais l’autobiographie d’un homme libéré dont l’histoire peut permettre à chacun de s’identifier dans ce chemin vers l’émancipation. Intelligemment réalisé (rarement une chemise blanche pour simple accessoire aura offert autant de possibilités), terriblement drôle sans être impudique, ce spectacle fait tout simplement du bien et permet une réflexion salutaire, mais sans injonctions, sur la déconstruction des stéréotypes de genre.

 

 

A ceux que tous ces mots font peur, l’histoire de Mickaël Délis est une belle entrée en matière, généreuse et sans « prise de tête » avec, en prime, un joli geste théâtral. Le Premier Sexe, c’est l’histoire d’un homme qui a beaucoup réfléchi sur ce qu’être un homme veut dire.

 

 

Le Premier Sexe, ou la grosse arnaque de la virilité, de et avec Mickaël Délis, mise en scène Mickaël Délis et Vladimir Perrin, jusqu’au 18 juin, au Théâtre de la Reine blanche, Paris 18e.

 

 

Sandrine Blanchard

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Lieux publics - Communiqué de presse

Lieux publics - Communiqué de presse | Revue de presse théâtre | Scoop.it
 
Pierre Sauvageot va quitter fin 2022 ses fonctions de directeur de Lieux publics, CNAREP (Centre National de Création des Arts de la Rue et de l’Espace Public) et Pôle européen de création à Marseille.
 
Son mandat aura été marqué par une volonté d’accompagner la mutation des arts de la rue vers une vision pluridisciplinaire et européenne de la création artistique en espace public.
L’Année des 13 lunes, saison départementale sur calendrier lunaire, Sirènes et Midi Net, 15 ans de rituel urbain, les Travellings européens, les Métamorphoses de Marseille-Provence 2013 ou les Remue-méninges ou les Hot houses, laboratoires de créations partagés, resteront comme des temps singuliers de relation avec les publics, les habitants ou les artistes.
 
Persuadé que la création artistique en espace public trouve particulièrement sa pertinence à l’échelle européenne, Pierre Sauvageot a regroupé une vingtaine de partenaires dans 15 pays européens au sein de la plateforme IN SITU qui a mené sept programmes consécutifs avec le soutien constant de la Commission européenne, amenant le Ministère de la Culture à inscrire Lieux publics parmi les Pôles européens de création.
Il a pris toute sa part dans le processus qui amène aujourd’hui Lieux publics à assumer la coordination de la Cité des arts de la rue, et à ajouter l’animation d’un tiers lieu au cœur des quartiers Nord de Marseille aux missions du centre national.
Directeur-artiste, Pierre Sauvageot a poursuivi son parcours de compositeur avec le Concert de public interprété par les spectateurs eux-mêmes, oXc [Odyssée], opéra urbain et méditerranéen, Igor hagard, partition réorchestrée du Sacre du printemps ; ou plus récemment Champ harmonique, parcours pour 500 instruments éoliens au milieu de grands espaces naturels, Grand Ensemble, dialogue pour orchestres symphoniques français et européens avec les habitants d’immeubles scénographiés, et enfin Water Music, concert subaquatique.
 
 
En 2023, Pierre Sauvageot va poursuivre son parcours artistique au sein de la compagnie L’En-Dehors, et accompagner les mutations du réseau IN SITU. Il est également conseiller stratégique de la candidature de Rouen comme Capitale européenne de la Culture 2028.
 
 
Un processus de recrutement d’une nouvelle direction va être mis en place très prochainement
 
 
 
 
 
 Marseille, 7 juin 2022
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De Carmelo Bene à Sénèque, la bande des cinq de Georges Lavaudant 

De Carmelo Bene à Sénèque, la bande des cinq de Georges Lavaudant  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan - 6 juin 2022

 

Dans une traduction up to date de Frédéric Boyer, Lavaudant met en scène « Phèdre » de Sénèque avec cinq actrices et acteurs, chiffre magique. Celui de son spectacle mythique « La rose et la hache » (Carmelo Bene réécrivant Shakespeare) qui a fait l’objet d’une miraculeuse captation dont le Printemps des des comédiens a eu la primeur. En bonus, de rares propos d’Ariel Garcia-Valdès.

 

 

Quand Hippolyte est apparu sur le plateau vide de tout - meubles, tentures, accessoires - en regardant son corps musclé paré d’un simple slip, j’ai tout de suite pensé aux corps d’Alain Cuny et de Jean-Louis Barrault, eux aussi en simple slip, vus sur une photo d’un spectacle qui s’est donné avant ma naissance au stade Roland Garros en 1941 : Huit cents mètres d’André Obey. Ainsi va la mémoire du théâtre en associant un spectacle que l’on a pas vu mais dont on a rêvé à celui que l’on vient de voir  et vous laisse rêveur: Phèdre de Sénèque dans une nouvelle traduction-adaptation de Frédéric Boyer et une mise en scène de Georges Lavaudant lequel a opéré des coupes dans la traduction-adaptation. C’est ainsi que Le chœur est réduit à quelques strophes projetées sur le fond de la scène.

 

 

Dans le train pour Montpellier, ayant emporté le volume du Théâtre complet de Sénèque paru aux éditions de l’imprimerie nationale en 1990, et le putain de Ouigo ayant une heure de retard, j’ai eu le loisir de pouvoir relire la traduction admirable de Florence Dupont. Ainsi le début de la pièce où Hippolyte est seul en scène :

« Là-bas !/ Allez dans la nuit encercler les forêts !/Allez encercler les sommets !/Enfants de Cécrops, vite dispersez vous ! Quadrillez les pentes caillouteuses du Parnesse ! Quadrillez la vallée du Thrie/ La vallée aux torrents coupés de rapides/Montez à l’assaut des neiges éternelles !/Vous ! Par ici !/Vous, allez dans les bocages ».

 

 

Frédéric Boyer, lui, propose :

« Partir à l’assaut des forêts noires, des cimes et sommets des montagnes. /Courir vite, rôder dans les champs de pierre. Prairies oh vallée/ oh rapides de la rivière./ Grimper sur la neige toujours blanche./ Par ici ! par ici ! »

 

Plus de trente ans après celle de Florence Dupont, la traduction-adaptation de Frédéric Boyer se veut plus en accord avec l’époque des tweets et autres pitchs et où la vitesse prime sur la lenteur, le condensé sur le développé et où l’universel ne s’embarrasse pas de particulier : quasi tous les noms propres de lieux et de pays disparaissent dans sa version. On y perd en ailleurs et en noms mystérieux, ce que l’on gagne en fluidité et rapidité, et Lavaudant renchérit avec des coupes : le spectacle tient en un souffle, il est plié en moins de une heure trente.

Au final, Thésée est seul en scène, son fils Hippolyte, déchiré par ses propres chevaux n’est plus, quant à la fiévreuse Phèdre...

Version Frédéric Boyer : « En attendant, faites un feu./ Faites entrer la lumière dans la maison du crime./ Faites entendre les lamentations./ Et vous apportez la flamme du bûcher royal./ Et vous partez à la recherche des membres dispersés de mon fils à travers champs. Et remplissez la fosse./Que la terre écrase la tête sacrilège de Phèdre. »

 

 

Dans La traduction de Florence Dupont, plus rythmique, Thésée se refuse à prononcer le nom de Phèdre : « Vous, préparez le bûcher royal et mettez-y le feu !/ Vous, allez là-bas ! / Parcourez les champs/ Recueillez les débris épars dans la campagne/ Cherchez !/ Celle-là, qu’on la jette dans une fosse/ Que la terre lui écrase la tête/ Et étouffe ses désordres ! ».

 

Étonnante pièce où s’agrègent trois passions aveuglantes : la chasse et la vie sauvage (Hippolyte), l’amour sans entraves (Phèdre), la guerre sans fin (Thésée). « Cette nouvelle traduction et adaptation s’inscrit dans un travail personnel de confrontation aux textes anciens (la Bible, saint Augustin, La Chanson de Roland, Virgile, Shakespeare…). Elle tente de faire entendre dans une langue française contemporaine la vigueur, la violence, l’étonnement de ce texte qui se met à résonner étrangement avec nos propres violences aujourd’hui » écrit Boyer. Qui ajoute justement : « Tous les personnages de cette pièce cèdent à la furor, à la passion, à la transgression ». Sur cela , Lavaudant pianote. Chaque acteur étant comme une note. A chacun sa tonalité. Pas de décors, pas costumes qui se la jouent. Des mots en acte et des acteurs en scène. Basta.

 

Après avoir dirigé des dizaines d’années durant des grands établissements ( à Grenoble, Paris en passant par Lyon), Lavaudant, libre comme l’air, dirigeant une jeune compagnie hors d’âge, signe désormais des mises en scène pour le plaisir du faire et de la rencontre. Les meilleures comme cette Phèdre semblent comme sorties comme naturellement de ses doigts experts en acteurs et lumières (signées avec Christobal Castillo-Mora) entouré de vieux complices : Jean-Claude Gallotta ( chorégraphie) et Jean-Louis Imbert (musique). Dix jours de répétition ont suffi pour mettre en scène es cinq actrices et acteurs amis et performants : Astrid Bas (Phèdre), Aurélien Recoing (Thésée) Maxime Taffanel (Hippolyte), Bénédicte Guilbert (nourrice) et Mathurin Voltz (messager). Aller hop !

 

 

Le chiffre cinq semble porter bonheur à l’ami Jo. C’était aussi le nombre des acteurs de son spectacle le plus mythique et le plus joué  de tous : La rose et la hache, d’après Richard III ou l’horrible nuit d’un homme de guerre, une adaptation foisonnante de Shakespeare par Carmelo Bene (dont l ‘œuvre a été traduite en français et commentée par Jean-Paul Manganaro, Carmelo Bene a aussi signé avec Gilles Deleuze le précieux Superpositions). Un nombre incalculable de représentations qui se sont étalées sur quatre décennies. Un jour, le cultureux émérite René Koering demande à Lavaudant s’il existe une captation de La Rose et la hache. Lavaudant comme Planchon ou Chéreau appartient à la génération d’avant les captations, il ne s’en est jamais préoccupé. Non, il n’existait pas de captation de La rose et la hache. Alors saint Koering met l’affaire entre les mains de son fils Ephrem qui touche sa bille en la matière.

 

 

Pour l’occasion, le spectacle est donc joué une dernière fois il y a deux ans au théâtre de Versailles . Avec toujours Georges Lavaudant, extraordinaire dans le rôle de la reine Marguerite et bien entendu le fabuleux Ariel Garcia-Valdès dans le rôle-titre. Tous les deux accompagnés cette fois par Astrid Bas (Élisabeth), Philippe Morier-Genoud (Édouard et Buckingham) et Irina Solano (Lady Anne). Un spectacle et une captation d’une rare intensité. Le décor inoubliable de Jean-Pierre Vergier reste inchangé : une longue table couverte d’ une nappe blanche elle-même débordant de verres à demi vide ou à moitié plein de liquide rouge. Cette captation très travaillée et très réussie a été pour la première fois projetée sur grand écran au Théâtre Jean-Claude Carrière, lieu phare du Printemps des Comédiens à Montpellier, devant un public majoritairement jeune qui découvrait ce spectacle mythique.

La projection était suivie d’un bijou, Ariel Garcia-Valdès, parole d’un acteur, réalisé en 2020 dans les coulisses de la représentation à Versailles par le même Ephrem Koering. 25 mn qui devraient tourner en boucle dans toutes les écoles de théâtre, consacrées à celui qui dirigea celle de Montpellier et n’en fit aucune. Ariel raconte comment, adolescent, il allait dans les sentiers de montagne au dessus de Grenoble et, ayant pour seuls spectateurs les arbres, les roches et les animaux, des heures durant il disait de la poésie. Ce fut là sa seule école. Il raconte bien d’autres choses. Un document rare.

 

Ces événements sont passés. Le Festival Le Printemps des comédiens continue jusqu’au 25 juin.

 

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Jamel Debbouze : « Mon grand-père épicier est le premier comédien que j’ai connu »

Jamel Debbouze : « Mon grand-père épicier est le premier comédien que j’ai connu » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Entretien avec Sandrine Blanchard dans Le Monde - 5 juin 2022

 

ENTRETIEN  « Je ne serais pas arrivé là si… » Chaque semaine, « Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de sa vie. L’humoriste revient sur sa rencontre, dans son collège de Trappes, avec l’improvisation. Une discipline qu’il voudrait voir se développer dans les établissements scolaires.

 

 

Humoriste, acteur et producteur, Jamel Debbouze, né en France de parents marocains, est devenu, depuis les années 1990, le plus connu des stand-upeurs français et un visage attachant du cinéma (Astérix et Obélix : mission Cléopâtre, Indigènes, Sur la piste du Marsupilami, La Vache…). Grâce au Jamel Comedy Club, à Paris, il a ouvert la scène à des jeunes de banlieue et fait émerger une nouvelle génération d’humoristes. Le 9 mai, Pierre Lescure lui a remis le Prix de l’artiste citoyen 2022 décerné par l’Adami, la Société civile pour l’administration des droits des artistes et musiciens interprètes.

 

A 46 ans, le « petit gars de Trappes », tutoyeur invétéré, multiplie toujours les projets. Il lancera, le 15 juin au Maroc, la dixième édition du festival d’humour le Marrakech du rire et sera, le 24 juin, sur la scène de la Comédie-Française à l’occasion du Trophée d’impro Culture & Diversité. Le 19 octobre, on le retrouvera au côté de Daniel Auteuil dans Le Nouveau Jouet, de James Huth, une nouvelle version du film Le Jouet, de Francis Veber (1976), dans lequel Jamel Debbouze reprendra le rôle de Pierre Richard.

Je ne serais pas arrivé là si…

… si mes parents ne m’avaient pas porté et encouragé corps et âme. Quand j’ai annoncé à ma mère que j’arrêtais l’école – orienté en BEP, ça ne me plaisait pas du tout –, elle s’est inquiétée de ce que je voulais faire. Comme j’avais commencé l’improvisation théâtrale au collège, je lui ai dit : « Je crois que j’aimerais bien essayer d’être comédien. » Elle m’a demandé : « Que te faut-il ? » Je lui ai répondu : « Juste un micro-cravate. » A l’époque, ce type de matériel coûtait cher. Elle a fait un crédit pour me l’acheter. Ce geste signait son soutien indéfectible et me transmettait une force qui m’a permis de franchir tous les obstacles.

Et votre père, était-il d’accord ?

Il savait bien qu’à l’école je partais de travers. Au départ, pour lui, être comédien, c’était, disait-il, « pour les homosexuels et les pédés » ! Puis, quand j’ai reçu mon premier chèque après une prestation, il m’a interrogé : « Ça va, ça se passe bien, les répétitions ? » Mon père était un pragmatique ! J’avais répondu à la seule question qui comptait pour lui : comment tu remplis la gamelle ? Il avait compris que c’était un vrai métier et m’a soutenu.

Comment votre vie était-elle à Trappes, dans les Yvelines, avant que vous arrêtiez l’école ?

J’ai eu une enfance heureuse à Trappes. Pleine de vie et… de beaucoup de conneries, évidemment ! Mais jamais trop grosses pour ne pas gêner mes parents et éviter de me retrouver à Bois-d’Arcy [la maison d’arrêt située à quelques kilomètres de Trappes], comme beaucoup de mes potes. La seule fois où je suis entré dans cette prison, c’était pour y donner un spectacle. J’y ai retrouvé plein de têtes que je connaissais ! C’était mon premier public, ils m’écoutaient sur Radio Nova et voulaient des dédicaces.

 

Dans mon environnement à Trappes, il y avait deux cases : la prison ou le chômage. Ni l’un ni l’autre ne m’intéressait. La seule chose chiante, dans une enfance à Trappes, c’est qu’elle est très courte, comparée aux autres. Très vite, on parle à des huissiers, très vite on aide ses parents à joindre les deux bouts. Mon père travaillait de moins en moins à cause d’un problème de santé, et ma mère faisait quatre boulots par jour. Malgré tout, ça ne suffisait pas. Heureusement qu’il y avait le Secours populaire, les Restos du cœur, les allocations, la Sécurité sociale.

 

A 13 piges, j’ai pris conscience que la vie n’est pas gratuite, qu’il faut aller au charbon parce que tes parents n’ont pas les moyens, mais que, pour les alléger, il n’y a pas beaucoup de possibilités. J’ai pas mal travaillé sur les marchés pour « remplir la gamelle », comme disait mon père. Mais je n’ai jamais vécu la misère. Je l’ai découverte bien plus tard, en prenant un ascenseur dans le 6e arrondissement de Paris qui ne sentait pas la pisse. Je me suis dit : « Tiens, ce n’est pas normal, cette odeur dans nos ascenseurs ! » [Rires.]

 

 

Jeune, j’allais en vacances au Maroc, où ma famille était encore moins chanceuse que nous. Elle vivait dans un bidonville à Taza, deuxième ville la plus pauvre du pays. Alors je rentrais à Trappes avec bonheur, en prenant conscience de la chance que j’avais. Trappes, c’était une ville communiste. J’ai été à la piscine municipale gratuitement grâce à eux, j’ai joué mon spectacle à la Fête de L’Huma grâce à eux.

« Quand j’ai compris qu’on me payait pour faire le con, j’ai décidé de faire ça toute ma vie »

Le maire, Bernard Hugo [1966-1996], venait nous voir chez nous, pour nous dire : « Voilà ce qu’on a à vous proposer dans le domaine culturel, sportif, éducatif. Venez participer. » Il y avait cette proximité, cette politique de la ville forte, qui faisait qu’on se sentait concerné. Néanmoins, c’est vrai, j’aurais pu mal tourner si je n’avais pas rencontré l’improvisation théâtrale et « Papy » Degois [Alain Degois, metteur en scène, ancien directeur d’une compagnie théâtrale de Trappes].

Vous avez souvent dit : « L’impro, ça m’a sauvé la vie »…

Heureusement que je suis tombé sur l’improvisation théâtrale et qu’il suffit d’un prof qui te prend par la main ! Dans la ZEP, on était face à deux catégories de profs : ceux qui voyaient leur travail presque comme une mission, et ceux qui n’avaient pas compris où ils étaient, qui étaient malheureux et rendaient malheureux les élèves. Heureusement qu’il y avait des gens comme Mme Lefaou, ma prof de français. Elle avait pris contact avec « Papy » Degois pour des ateliers d’impro. Un jour, renvoyé d’un cours de maths, j’ai assisté à une séance d’impro qui se tenait dans le hall du collège. C’était la 6e 1 qui y avait droit, la « bonne classe », pas la 3e techno ! Si je n’étais pas tombé par hasard sur ce cours, je n’y aurais sans doute pas eu accès. Mme Lefaou et « Papy » Degois ont vu chez moi des choses que je ne soupçonnais pas.

A quel moment « Papy » Degois vous a-t-il incité à aller plus loin ?

Il m’a inscrit au championnat d’impro des collèges, puis au championnat de France. Notre équipe a terminé vice-championne de France. Ensuite, Papy m’a emmené au Canada pour une rencontre internationale d’impro à Montréal. On a été vice-champions du monde ! Et là… ça a tout changé. Quand tu rentres de l’étranger en étant vice-champion du monde, d’un coup, tu ne marches plus pareil, c’est plus fort que toi. Tu te sens plus léger, plus beau, plus confiant, tu as l’impression d’avoir des réponses. Sortir de Trappes, aller au-delà de ses barrières, forcément tu en reviens différent. Ce voyage au Canada m’a nourri, j’y ai rencontré des gens qui me considéraient et me demandaient quelle était mon histoire.

Pourquoi ne mentionnez-vous pas votre grave accident, à 14 ans, à la gare de Trappes, qui vous a fait perdre l’usage de votre bras et de votre main droite ?

Arabe et handicapé, je cumulais trop ! Je ne voulais pas être un poids pour mes parents. J’étais l’aîné de la famille, il fallait aller au charbon. Alors, j’étais comme dans le déni face à mon problème. Je me souviens, adolescent, lors d’un stage en entreprise, qu’on m’a demandé de porter un carton. Je galérais. Le patron m’a dit : « Je ne savais pas que tu étais handicapé. » C’est la première fois que j’entendais ce mot.

D’où vient cette tchatche, qui vous a permis d’être fait pour l’impro ?

De mon grand-père, commerçant à Barbès. Là-bas, normalement, c’était impossible de faire des bénéfices avec une épicerie. Un, les fournisseurs lui apportaient dix cageots, les trois premiers étaient beaux, mais les autres foutus, et il s’en apercevait trop tard. Deux, il faisait crédit à tout le monde et seul un quart remboursait. Trois, les condés venaient se servir en boulaouane [un vin marocain], et sa famille lui volait aussi des trucs. Malgré tout, il a ouvert une deuxième épicerie ! Pourquoi ça a marché ? Parce qu’il faisait rire et avait un mot pour tout le monde. Faire rire les gens, c’est le meilleur moyen de communication. Quelqu’un de drôle, tu as envie de rester avec lui et tu n’as plus le même jugement sur lui.

Dans son commerce, mon grand-père était en spectacle permanent. C’est le premier comédien que j’ai connu. Les commerçants sont des artistes, obligés d’avoir recours à des artifices de narration pour vendre leur sauce. Après, j’ai vu ma mère reprendre le même sens de la déconne, imitant son père, son mari, son frère, tous les mecs qui l’énervaient. Ça riait beaucoup à la maison. Chez les pauvres, ça rit beaucoup, sans doute pour dédramatiser. Ils sont en dépression comme tout le monde, ont une charge mentale de fou, mais ils en rient pour que ce soit vivable.

De l’improvisation théâtrale jusqu’au succès de vos spectacles de stand-up, quel a été le chemin ?

A la salle polyvalente Jean-Baptiste Clément, à Trappes, j’ai eu mon premier cachet : 500 francs [environ 80 euros]. La tête de ma mère quand j’ai pris l’oseille ! Je ne comprenais pas le rapport entre le plaisir que j’avais pris sur scène et l’argent qu’on me donnait. Je croyais que l’enveloppe était pour les musiciens. J’ai couru chez moi, j’ai caché l’argent et je suis parti quinze jours chez un cousin. Quand j’ai compris qu’on me payait pour faire le con, j’ai décidé de faire ça toute ma vie, des piges de-ci de-là pour aider ma daronne à s’en sortir. J’avais appris suffisamment de choses sur les marchés de Trappes et en improvisation pour pouvoir vivre de ma tchatche. Grâce à ce premier cachet, j’ai su que j’étais sorti d’affaire.

J’ai fait toutes les scènes ouvertes possibles et imaginables dans les cafés-théâtres parisiens. J’ai planté ma tente partout sans chercher à être connu ni même à être payé. La scène ouverte du Théâtre Trévise, à Paris, m’a beaucoup inspiré. Jean Dujardin, Eric et Ramzy, Gad Elmaleh, Elie et Dieudonné, Dany Boon… on faisait tous la queue dès 14 heures pour s’y inscrire. Puis, ce fut la scène du Movies, grâce à Richard Kalfa, Radio Nova grâce à Jacques Massadian, Jean-François Bizot et Rémy Kolpa Kopoul, et enfin Canal+ grâce à Bernard Zekri.

 

Donc, les portes s’ouvrent parce que des gens croient en vous. A-t-il été facile de les convaincre ?

Non. Jacques Massadian et Jean-François Bizot, c’est Eric et Ramzy qu’ils venaient voir au Théâtre Trévise. La chance que j’ai eue est qu’ils nous ont gardés tous les trois. A Canal+, au départ, Alain De Greef [1947-2015, directeur des programmes de la chaîne] ne voulait pas entendre parler de moi. Au premier abord, je ne suis pas structuré, je parle vite. Mais ces mecs ont le sens du moment et de la société dans laquelle ils vivent. Ils se disent : c’est une voix, c’est nouveau, c’est impossible qu’on n’essaie pas. Le mélange, l’inconnu, l’étranger ne les effraient pas. Ce que je n’ai pas vu arriver, c’est la perception que les gens avaient de moi. C’est cela qui m’a permis d’entrer un peu partout : soit j’étais une curiosité, soit un « don caritatif » ! J’interloquais. Ça me suffisait.

Le succès va arriver vite…

J’avais l’habitude, dans ma famille, à l’école ou en impro, qu’on rie de mes conneries. Donc, une salle qui rit, pour moi, c’est l’essence même de ce que je fais. Franchement, on est les derniers avertis du succès. J’ai eu le sentiment qu’il se passait vraiment quelque chose quand je suis rentré à Radio Nova. Cet endroit me fascinait. Ils m’ont proposé de me payer pour aller voir des films. Je trouvais ça très chelou ! Mon premier réflexe a été d’ouvrir la sortie de secours des cinés pour laisser entrer mes potes. J’ai, toute ma vie, fait entrer mes potes par la sortie ! Puis, quand j’ai intégré Canal+ , j’ai eu l’impression d’avoir le bac ! Et quand je me suis retrouvé sur la scène de La Cigale [à Paris], c’était dingue !

« Je crois que dans ma famille, depuis des générations, on a cherché à être comédien sans jamais véritablement y aller ! Je dois être le fruit de toutes ces décennies d’attente ! »

Il y a la scène, mais aussi le cinéma, et notamment le film Indigènes, qui a eu des répercussions politiques en permettant de revaloriser les pensions des anciens combattants africains…

Ce film, Indigènes, a été un vrai tournant. Je me suis rendu compte qu’on pouvait concrètement changer la vie des autres, en se battant pour eux avec un discours qu’eux ne peuvent pas tenir. C’est ça l’essence même de notre travail : défendre les plus faibles à travers nos films et nos vannes.

Depuis sa création, le Jamel Comedy Club a été un tremplin pour plusieurs artistes…

Cela a été une caisse de résonance pour des jeunes qui n’avaient jamais eu l’occasion de s’exprimer jusqu’alors. Comme pour le hip-hop, le stand-up est un mouvement qui a émergé d’en bas et s’est propagé. Désormais, on voit des artistes issus de tous les milieux sociaux dans le stand-up. C’est une manière de s’exprimer librement et de manière désordonnée, sans être jugé. C’est ta différence qui est applaudie sur scène.

Vous êtes humoriste, comédien, mais aussi réalisateur et producteur. D’où vient votre énergie ?

Je crois que dans ma famille, depuis des générations, on a cherché à être comédien sans jamais véritablement y aller ! Je dois être le fruit de toutes ces décennies d’attente ! J’ai fait un long chemin et je n’ai pas vu le temps passer. Devenir comédien, c’est un accident. Toutes les belles choses qui me sont arrivées dans ma vie ne sont qu’une succession d’accidents.

Quand, pour la première fois, je fais rire en impro, je prends confiance en moi. Cette confiance en soi, c’est ce qu’on cherche depuis le premier jour. Dès que j’ai fait rire les gens, cela m’a apporté quelque chose que n’importe qui rêve d’avoir : s’aimer un peu plus et se dire « Ben, peut-être que je vaux le coup. » Il faut s’en convaincre pour que ça puisse marcher. Voilà, si j’avais une quête, c’était de me sentir bien. Cette reconnaissance sociale que me donnaient les rires du public, franchement, c’est un moteur incroyable.

Vous ne cessez, depuis plusieurs années, de défendre l’improvisation théâtrale et de réclamer qu’elle soit développée dans les établissements scolaires. Pourquoi ?

Si on donnait à nos gamins de banlieue ces deux outils que m’a donnés l’impro – s’exprimer et être dans l’écoute active –, on les tirerait d’affaire. Je dis aux responsables politiques : prenez la mesure de ce qu’est l’impro. C’est un outil à mettre à la disposition de nos enfants pour qu’ils se sentent mieux à l’intérieur d’eux-mêmes. Je me souviens, lors d’un atelier d’impro, d’une gamine, nulle à l’école, qui ne voulait pas jouer et se cachait le visage derrière ses cheveux. Au fur et à mesure de la séance, elle a relevé ses cheveux, sa tête, a pris confiance en elle. C’était comme une chenille qui sort de son cocon et devient un incroyable papillon.

Les choses avancent. Le trophée national d’impro, à la Comédie-Française, le 24 juin, c’est grâce à la Fondation Culture & Diversité de Marc Ladreit de Lacharrière. Et ce n’est pas juste un milliardaire qui s’intéresse aux petites gens ou qui aurait besoin d’une caution. Lui et sa fille Eléonore se bagarrent avec nous depuis douze ans.

A une époque, vous incitiez les jeunes à aller voter pour combattre le Front national…

A l’époque, ça valait le coup. Aujourd’hui, je considère que ce n’est pas un « vrai » Front national, c’est un front de la misère. Si la France était raciste, cela ferait belle lurette qu’on serait tous dehors. Le score du Front national, c’est un score de gens qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts. C’est ça, le problème de la France : on nous envoie du faste, partout c’est beau, mais pas dans ton assiette. Il faudrait un comptable pour faire une meilleure répartition !

 

La France est une vieille dame qui a juste besoin d’être rassurée. On est très reconnaissants de ce que vous avez fait pour nous, vous nous avez éduqués, soignés, faites-nous confiance. Mais quand je dis que j’aime la France, que c’est le meilleur pays du monde pour beaucoup de choses, je m’en prends plein la gueule dans certains quartiers. Je sens une scission, car certains jeunes, aujourd’hui, n’ont pas eu la même histoire que moi avec la France, et ça, c’est dommage. Mais je reste optimiste, beaucoup de choses progressent. Le trophée national d’improvisation théâtrale sur la scène de la Comédie-Française, ça veut dire quelque chose. Kylian Mbappé, né d’un mariage entre une Kabyle et un Camerounais, désormais à la pointe de notre équipe de France de foot et représentant la France à l’international, ça veut dire quelque chose.

La France « black-blanc-beur », on en parlait déjà en 1998…

Mais il y a eu le 11-Septembre. Et on est devenus le danger. On est tous tributaires de cet événement dramatique. Après le 11-Septembre, des dames me disaient : « S’il vous plaît, M. Debbouze, vous pouvez leur dire qu’ils arrêtent ? »

Le plus important, c’est de ne pas généraliser, c’est contre ça qu’on se bat matin, midi et soir, en mettant sur scène une troupe chamarrée, colorée, en ne citant jamais les extrêmes et en se racontant. C’est grâce aux spectacles, aux films, à la musique, c’est grâce à la culture – et à l’urbanisme ! – qu’on avancera.

 

Depuis trois ans, vous avez fait le choix de vous mettre en retrait. Pourquoi ?

J’en avais fait beaucoup et, parfois, ça sonnait faux, fabriqué. En 2015, en réalisant mon premier film, Pourquoi j’ai pas mangé mon père, je me suis fait manipuler. J’étais trop enthousiaste et flatté pour le voir. On ne m’y reprendra plus. Ce sont des erreurs de jeunesse. J’ai très mal vécu ce projet pour des raisons techniques, artistiques et parfois humaines. Ça a été un traumatisme. Tout comme mon dernier spectacle, Maintenant ou Jamel [2017], le plus personnel. Partout en France, l’accueil était très chaleureux. Quand on l’a joué en direct à la télévision, quatre imbéciles sur les réseaux sociaux ont critiqué le spectacle, et c’est devenu un spectacle pas bon. Après deux cents dates où les gens étaient debout, c’était trop cher payé. J’ai eu besoin de me mettre en jachère.

Qu’est-il sorti de cette période de jachère ?

Un carnaval avec le plus grand chameau au monde ! A l’image des géants de Royal de luxe [une compagnie de théâtre de rue]. Il s’appellera Nour et sera la figure de proue du Nour Marrakech Festival. Cela fait des années qu’on travaille sur ce projet. A l’instar du carnaval de Rio, ce sera notre caravane à nous, toujours avec l’idée de créer un événement artistique désordonné qui donne de la joie et du travail. Philippe Decouflé fait la mise en scène, Philippe Guillotel les costumes et Dimitri Theuriau [le frère de son épouse, Mélissa] – toujours un bout de famille ! – est le chef de projet. On lancera ce carnaval soit le 18 juin, au moment du Marrakech du rire, soit le 31 décembre. En outre, avec Kissman Productions, on développe une nouvelle série qui sera tournée dans un aéroport. Elle s’appellera Terminal et sera dans l’esprit de la série H [1998-2002].

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la scène humoristique ?

Les femmes commencent à se raconter, mais il n’y en a pas encore assez. Elles font le même chemin que les Noirs, les Arabes et les homos ! Je me souviens qu’on m’avait reproché de ne pas être assez politique, de ne pas prendre parti. Non mais vous rigolez ou quoi ! Le simple fait de voir où en sont des artistes comme Booder ou Thomas Ngijol, c’est politique. On fait, tous, des chemins.

Quand vous repensez au gamin de Trappes que vous étiez, que vous dites-vous ?

Que j’ai eu de la chance. Beaucoup de chance. Chance d’être né à Barbès, de grandir à Trappes. Je ne serai jamais en dépression. On n’oublie jamais les galères. Ce qui m’a fait le plus de mal, c’est le mépris, la condescendance, le racisme évidemment. Ce truc qui fait qu’on ne vous aime pas sans savoir pourquoi. Par peur que je vole votre travail ou que je me marie avec votre fille, peu importe. J’ai toujours été très conscient des obstacles. Le plus compliqué, ce n’est pas de perdre un bras mais de voir ses parents souffrir. Grâce à l’impro et au stand-up, j’ai pu régler leurs problèmes.

Qu’a changé pour vous le fait de devenir père ?

Cela change tout. Je viens de perdre le mien, je n’ai plus que ma maman. Mais mon père n’a jamais été aussi présent qu’aujourd’hui. Quand j’ai besoin d’éduquer mon fils, très souvent je pense à lui.

 

 

Le Marrakech du rire, du 15 au 18 juin, au Maroc.
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« Laurent Wauquiez, ce n’est pas sérieux de mettre en péril des lieux et des emplois culturels, sans projet et sans concertation »

« Laurent Wauquiez, ce n’est pas sérieux de mettre en péril des lieux et des emplois culturels, sans projet et sans concertation » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Tribune par Joris Mathieu publiée dans Le Monde

3 juin 2022

 

Dans une adresse au président de la région Auvergne-Rhône-Alpes publiée par « Le Monde », le metteur en scène Joris Mathieu dénonce des coupes budgétaires sans précédent pour plus de cent quarante structures culturelles réparties sur tout le territoire régional.

 

 

e 26 mai, à l’occasion de la commission plénière de l’assemblée régionale, vous avez, monsieur le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, fait entériner par un vote des coupes budgétaires sans précédent pour plus de 140 structures culturelles réparties sur tout le territoire aurhalpin.

 

Ces coupes, qui n’ont fait l’objet d’aucune concertation avec les directions des structures concernées, ni même avec les cofinanceurs de ces structures que sont l’Etat et les autres collectivités territoriales, ont provoqué la stupeur dans le secteur de la culture et dans la classe politique jusque dans les rangs de votre majorité.

 

Pour faire face à ces critiques et pour justifier ces arbitrages, vous avez rétorqué dans la presse que la région était souveraine et qu’il n’y avait pas de « rente ». Si votre légitimité à faire des choix n’est pas contestable, l’emploi de ce terme de « rente » est pour le moins questionnant.

Ce que vous qualifiez de « rente »

Je m’étonne d’avoir à vous le rappeler, mais pour la plupart des structures que vous avez décidé d’amputer de tout ou partie de leurs subventions, ce que vous qualifiez de « rente » se nomme en réalité « subvention d’équilibre ». C’est-à-dire qu’il s’agit d’un financement reconductible qui contribue à garantir les conditions du bon fonctionnement d’un équipement culturel.

 
 

Ce que vous nommez « rente » est en réalité un investissement fait par la collectivité dans des outils qui représentent un bien commun. Par l’usage de ce terme, vous laissez volontairement entendre que nos structures tireraient un bénéfice particulier de la subvention. Vous feignez d’ignorer qu’elles sont redistributrices de cet argent public, en générant des emplois pérennes et intermittents, en soutenant la création de projets artistiques et en conduisant des missions de service public auprès de l’ensemble de nos concitoyens.

 

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Voilà donc ce qui inquiète particulièrement à travers vos propos. Ces mots sont choisis pour désinformer l’opinion et pour disqualifier abusivement ceux qui s’opposent à vous. Ils sèment alors un doute profond sur votre conception de l’action publique, de la gouvernance des politiques culturelles et de l’usage du pouvoir.

Si vous êtes souverain, le dialogue social, lui, est un droit et un devoir en démocratie, que vous avez ici clairement piétiné. Un droit auquel les directions des structures les plus durement touchées par vos décisions se conformeront au moment de répercuter l’impact de vos décisions sur leurs activités et sur leurs équipes.

Par voie de presse

Vous avez, avec votre vice-présidente, contourné toutes les instances de dialogue. Le Comité régional des professions du spectacle [Coreps, l’instance de dialogue entre les professionnels du spectacle vivant, l’Etat et l’ensemble des collectivités territoriales] n’a même jamais été informé de votre volonté de redéployer le budget culturel de la région.

Tous les courriers, fermés ou ouverts, qui vous ont été adressés sont restés sans réponse. Les principaux acteurs, tout comme la plupart des élus locaux, ont ainsi découvert les baisses de subventions par voie de presse. Vos services eux-mêmes n’ont pas été écoutés, et leur expertise a ainsi été méprisée.

 

 

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En procédant ainsi, sans concertation, sans anticipation, en remettant en cause au mois de mai des subventions d’équilibre engagées sur un exercice budgétaire déjà largement entamé, vous avez causé une déstabilisation qui relève de l’irresponsabilité politique, qui ne peut conduire qu’à des déficits de gestion.

Si, comme vous le dites, votre souhait est bien de « penser autrement » le déploiement de la politique culturelle régionale, la décentralisation de son action, sa répartition équitable sur le territoire de notre région fraîchement unifiée, il y avait là un enjeu sur lequel nous aurions pu trouver un terrain commun de réflexion, et vous auriez dû nous y associer. Tout comme vous auriez dû le faire avec l’Etat et les autres collectivités, qui, en matière de culture, sont les garants d’une coconstruction en bonne intelligence et sans partisanerie politique.

Concevoir une réelle vision

C’est en vous appuyant sur les compétences et les savoir-faire présents sur le terrain qu’il est possible d’évoluer. Nos contributions auraient pu vous aider à concevoir une réelle vision, au lieu de vous retrouver aujourd’hui dans une situation où vous n’avez rien à raconter de l’usage futur de ces crédits.

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Pardonnez-moi de vous dire que justifier ces arbitrages, sous le prétexte d’un effort de solidarité afin de constituer un fonds de soutien « post-Covid », est peut-être une communication habile contre les critiques, mais cela n’a rien d’un projet. Il est même très malvenu de demander de faire cet effort à des structures qui auraient souhaité vous voir plus concerné par cette question, en pleine crise sanitaire, lorsqu’elles soutenaient les équipes artistiques, sans aucune aide de votre part, mais avec celle de l’Etat et de certaines municipalités.

 

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De toute évidence, la feuille de route culture de votre exécutif n’est pas dessinée. Nous sommes déjà au mois de mai, vous avez annoncé un budget culturel à l’identique, mais personne ne sait comment vous comptez redistribuer les 4 millions d’euros que vous venez de récupérer. Ce n’est pas sérieux de mettre en péril des lieux, des emplois, sans projet et sans concertation.

Il est urgent de surseoir à vos décisions et aux arbitrages budgétaires qui ont été actés ce 26 mai, pour en questionner l’applicabilité à court terme. Il est encore temps de revenir à la table des discussions avec les professionnels, avec l’Etat, avec les élus de tout bord politique, pour faire en sorte que le projet que vous désirez porter pour la région Auvergne-Rhône-Alpes soit préalablement coconstruit et applicable en 2023.

 

 

Joris Mathieu est vice-président de l’Association des centres dramatiques nationaux, élu du bureau national du Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac).

Joris Mathieu   (Metteur en scène et directeur du Théâtre Nouvelle Génération)

 

 

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