Revue de presse théâtre
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"LE SEUL BLOG THÉÂTRAL DANS LEQUEL L'AUTEUR N'A PAS ÉCRIT UNE SEULE LIGNE"    L'actualité théâtrale, une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement.
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Comment utiliser au mieux la Revue de presse Théâtre

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Quelques astuces pour tirer profit de tous les services de  la Revue de presse théâtre

 

 

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Les articles sont le plus souvent repris intégralement, mais parfois sont réduits en longueur par rapport à l’article d'origine.

 

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Julie Dupuy's curator insight, January 15, 2015 9:31 AM

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Le comédien Serge Merlin est mort

Le comédien Serge Merlin est mort | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge  dans Le Monde 20.02.2019

 

Fascinant et insoumis, Serge Merlin, décédé samedi 16 février à 86 ans, a porté son art à un point d’incandescence rarement atteint.


C’était un de nos derniers monstres sacrés, un comédien adulé par les amateurs de théâtre, qui a porté son art jusqu’à un point d’incandescence rarement atteint : Serge Merlin est mort, samedi 16 février, à l’âge de 86 ans. Il a rejoint Samuel Beckett, Thomas Bernhard et Antonin Artaud, ses dieux, ses doubles, au pays du souvenir, où ses mots, leurs mots, incendiés par son engagement d’acteur, brûleront longtemps encore.

« Je préfère qu’on ne parle pas de mes origines, je les ai déchiquetées moi-même », avait-il prévenu d’emblée, de sa voix de caverne, un jour de juin 2011 où l’on était allée à sa rencontre – une rencontre qui n’avait ressemblé à nulle autre que l’on a pu vivre dans ce métier. Serge Merlin était un insoumis, un vrai, un asocial, avec qui il était hors de question de se prêter au jeu classique de l’interview.

Lire  la critique en 2012 : Serge Merlin est un sorcier, un chaman qui a "le feu en lui" et brûle les mots

 


Il était né, sous le nom de Serge Merle, le 29 décembre 1932 à Sainte-Barbe-du-Tlélat, en Algérie, dans une famille dont il dira juste : « J’ai rejeté des monstres. Je n’ai pas voulu appartenir à cette race. » L’adolescent se réfugie chez les « pères blancs », où il « mange de la parole ». Un jour de ses 15 ans, il assiste à la représentation d’un cirque tzigane. « Choc immense. » Quelques jours plus tard, il s’enfuit à bord d’un bateau pour la France. Il se retrouve dans le Paris de la fin 1947, dans une solitude et une misère noires, absolues. Il sera clochard, longtemps. Avec son compagnon de rue, ils font griller des patates sur le poêle de la salle du Collège de France où Gaston Bachelard donne ses cours, puis vont boire des coups avec le philosophe.

« Je refusais d’être enseigné »
Le théâtre est venu comme un mystère, un appel. Serge Merlin s’est « retrouvé avec des jeunes gens qui parlaient théâtre ». Il les accompagne au cours de René Simon, dont le secrétaire prend sous son aile cet oiseau noir et vagabond, qui s’envolera vite : « Je refusais d’être enseigné. Je ne pouvais pas m’accommoder, avec rien. Je n’étais même pas un personnage à la Genet. Infumable, totalement. »

Dès ces années 1950, sa réputation est faite. On évoque à son sujet Antonin Artaud, et pas seulement à cause de son visage aux joues creuses et aux yeux de braise. Le théâtre doit brûler, sinon il n’est pas digne d’être vécu. Serge Merlin fascine et fait peur. Son parcours sera fait de plongées dans la nuit et de renaissances : « J’ai été à la mort, à la fin, un certain nombre de fois. Je suis un condamné kafkaïen. »

La première de ces renaissances, il la doit à Albert Camus, qui l’engage pour Les Possédés, en 1959. « Quand il est mort [en 1960], tout s’est effondré. Il comprenait, il savait ». Serge Merlin replonge, ressurgit avec Andrzej Wajda, qui vient le chercher pour jouer dans Samson, puis replonge, au fond du trou, dans sa chambre de bonne de la rue de Cléry, qu’il a habitée pendant plus de quarante ans.

« J’ai vu une chose : que moi seul au monde pouvais comprendre cette déréliction infinie, cette non-vie, et que c’était l’ultime épreuve. Il fallait que je parle, ou que je meure »

Il n’en serait sans doute jamais ressorti si le réalisateur roumain Liviu Ciulei n’était venu le voir, en 1975, avec le texte du Dépeupleur, de Beckett. « J’ai vu une chose : que moi seul au monde pouvais comprendre cette déréliction infinie, cette non-vie, et que c’était l’ultime épreuve. Il fallait que je parle, ou que je meure ». Serge Merlin a parlé. Et ce fut plus qu’un spectacle mythique, repris à plusieurs reprises au cours des trente années suivantes : une cérémonie alchimique, dont l’acteur est ressorti incendié, au sens strict du terme – peau, cheveux et texte calcinés, à l’issue d’une représentation en Suisse.

Après cela, Serge Merlin a mené une vie de théâtre un peu plus « normale ». Il a joué avec Patrice Chéreau, incarné deux fois le roi Lear de Shakespeare, avec Matthias Langhoff et Christian Schiaretti. Au cinéma, il connaît un grand succès populaire avec Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, de Jean-Pierre Jeunet en 2011 dans lequel il interprète un peintre, ami d’Audrey Tautou.

Lire la critique en 2014 : Serge Merlin, sur la lande de Shakespeare
Grâce à André Engel, il a rencontré Thomas Bernhard, qui ne l’a plus quitté. Et c’est bien lui, clochard céleste s’il en fut, qui a porté aussi bien l’art de l’exagération de Thomas Bernhard que l’art de l’épure de Beckett à leur acmé. Avec tout son être, et ses instruments d’acteur : ses bras et ses mains, qui semblaient prendre les mots à bras-le-corps ou voletaient comme des oiseaux, sa voix, qui était tantôt chant tantôt profération terrible, et son visage, qui en des transmutations étranges était toujours le sien, et celui de l’esprit qui l’habitait. C’est peu de dire que le théâtre avait chez lui la valeur d’un engagement religieux.

Serge Merlin en quelques dates


29 décembre 1932 : Naissance à Sainte-Barbe-du-Tlelat (Algérie)

1959 : « Les Possédés »

1961 : Tourne dans « Samson »

1975 : « Le Dépeupleur »

1986 : « Le roi Lear »

2001 : « Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain »

16 février 2019 : Mort

 

Légende photo : 
Serge Merlin, en mai 2015 à Paris. LOIC VENANCE / AFP

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En France, on s’occupe des bébés de Dennis Kelly 

En France, on s’occupe des bébés de Dennis Kelly  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan : 19 février 2019

 


Deux excellentes pièces de l’Anglais Dennis Kelly sont actuellement à l’affiche. « Après la fin » par Baptiste Guiton au TNP de Villeurbanne et « Girls & Boys » par Mélanie Leray au théâtre du Petit Saint-Martin à Paris. En France et en Belgique, cet auteur anglais passionnant ne cesse de passionner une nouvelle génération de metteur(e)s en scène et d’acteurs, à commencer par les actrices.


« J’ai rencontré mon mari dans la file d’embarquement d’un vol Easyjet et je dois dire que cet homme m’a tout de suite déplut. » C’est ainsi que commence Girls & Boys, la dernière pièce traduite (par Philippe Lemoine) de Dennis Kelly publiée en 2018 à L’Arche comme toutes ses pièces et qui vient d’être créée sur une scène française.


Domination & Humiliation

Une femme parle. Qualifier la pièce de monologue ou de « seule en scène » serait abusif ou réducteur car la femme (aucun nom ou prénom) parle aussi par intermittences à ses deux enfants, Danny et Leane, pourtant invisibles, des scènes très quotidiennes de jeux et de bisbilles entre deux jeunes enfants et leur mère. Chaque pièce de Dennis Kelly en cache une autre et celle-ci n’échappe pas à ce poseur de pièges qu’est l’auteur. Le théâtre y exploite à mort son fonds de commerce, du simulacre à la catharsis, j’en passe et des meilleurs.

Girls & Boys est astucieusement mis en scène par Mélanie Leray (cofondatrice du Théâtre des lucioles formé naguère par des élèves sortis de l’école du Théâtre national de Bretagne) qui monte en priorité des auteurs contemporains dans le théâtre public. Elle est interprétée avec force par Constance Dollé sortie du Conservatoire du Xe et du Cours Florent et qui mène une carrière essentiellement dans le théâtre privé. Belle union sur le scène du Petit Saint-Martin qui fait salle comble.


Les débuts des pièces de Kelly sont souvent fracassants et donnent le ton, le rythme. C’est le cas, entre autres, des scènes qui composent Débris et ce dès la première, intitulée « Suicifixion ». Michael évoque son père : « Le jour de mon seizième anniversaire, mon père a érigé une croix de quatre mètres cinquante de haut dans notre salon qui plafonne pourtant à deux mètres cinquante. » Le père sur la croix déclenchant lui-même un dispositif d’ex-bâtonnets d’esquimau qui déclenchent un pistolet à clous lesquels viennent se ficher sur son corps (mains, pieds, poitrine). Et le père mourant dira : « Mon fils, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L’humour et l’effroi font souvent bon ménage chez Kelly.

C’est constamment le cas de Girls & Boys, l’auteur anglais explore l’évolution d’un couple en regard du parcours professionnel de chacun et entre dans les méandres de la domination et de l’humiliation, de la perversité et des jeux qu’elles entraînent.

« Les enfants poussent sur les déchets »

On retrouve cela, de façon plus retorse dans Après la fin. Après une explosion nucléaire, Mark transporte Louise dans l’abri anti-atomique jouxtant sa maison, ils semblent être les seuls survivants et vont vivre enfermés avec des rations de survie mises de côté par Louis, ce qui faisait bien rire les copains de leur bande, avant. Comme souvent, Kelly joue avec les nerfs des spectateurs dans un jeu de leurres et d’indices. La vie à deux entre Mark et Louise (il l’aime, elle n’y pense même pas) se réinvente sur les bases fallacieuses des contentieux de la vie d’avant. La fin de la pièce est littéralement renversante, le renversement est une dimension propre au théâtre de Kelly.

La pièce est mise en scène avec beaucoup de subtilité par Baptiste Guiton qui est l’un des quatre metteurs en scène du « Cercle de formation et de transmission » du TNP de Villeurbanne. Pour les acteurs, Après la fin est une partition magnifique et redoutable. Mark, personnage noueux et rentré est très bien interprété par Thomas Rortais. Louise, plus instinctive et intuitive et aussi plus déterminée, est interprétée par la formidable Tiphaine Rabaud Fournier, toujours sur le qui-vive, usant de cassures et de pas de côté. Le public apprécie et vient en nombre. Dans cette pièce comme toujours ou presque, Dennis Kelly fait montre d’un sens exacerbé du dialogue coupant et cassant qui demande aux acteurs un énorme travail de concentration. Etonnante, à cet égard, la construction de Love & Money qui s’ouvre... par un échange de mails.

Michael dans Débris, donne le « la » du monde de Kelly : « Longtemps j’avais cru qu’on trouvait les enfants dans les groseilliers. Puis j’avais entendu que les cigognes les apportaient langés de blanc et les laissaient délicatement tomber dans les cheminées. J’avais même cru un moment qu’on venait au monde par le miracle de la conception, la gestation et l’accouchement. Je savais désormais que ce n’était pas le cas. Comme les champignons, les enfants poussent sur les déchets. Ils se construisent peu à peu à partir de feuilles pourries, de canettes de Coca, de seringues usagées et d’emballages de Monster Munch. Ils attendent ensuite que leurs parents les trouvent. Je sais que c’est vrai. C’est là que je l’ai trouvé. » Un tout petit bébé, un garçon qu’il nourrit au sein avec son sang.

Rôles & Interprètes

Outre les deux pièces que l’on peut voir actuellement à Paris et à Villeurbanne, Oussama ce héros dans une mise en scène de Tanguy Martinière sera à l’affiche du Magasin à Malakoff vers la fin fin mars, ADN dans une mise en scène de Garance Rivoal sera créé au Quai, le CDN d’Angers-Pays de Loire en juin, le collectif OSO continue de tourner Mon prof est un troll, seule pièce pour enfants de l’auteur que Baptiste Guiton a également mis en scène. Ces dernières années, Orphelins a été plusieurs fois mis en scène, la version signée par Chloé Dabert lui avait valu d’être primée au Festival Impatience 2014; L’Abattage rituel de Gorge Mastromas est également une pièce qui a attiré plusieurs metteurs en scène dont Maïa Sandoz (lire ici) et sera à l'affiche du Poche de Bruxelles à partir du 12 mars dans une mise en scène de de Jasmine Douieb; Olivier Werner avait excellemment mis en scène Occupe-toi du bébé,  pièce où Kelly retourne comme une crêpe la notion de théâtre documentaire. Saluons au passage le travail des traducteurs, Philippe Lemoine en tête, plusieurs fois en tandem avec Pauline Sales, mais aussi Pearl Manifold et Olivier Werner.

Pour ne pas être exhaustive, la liste de celles et ceux qui mettent en scène Kelly n’en est pas moins conséquente. Ils ont en commun d’animer des jeunes compagnies, pas forcément connues ou reconnues. Toutes et tous trouvent chez Kelly une écriture dramatique alerte, nerveuse, aux constructions piégeuses, en connexion permanente avec la violence et la perversité des rapports humains au boulot, en amour ou en famille.Y ruissellent l’argent, le sexe, la société libérale, les notions de groupe, de couple et de leader. Exceptés les enfants, les personnages de Kelly ont le plus souvent l’âge des actrices et des acteurs qui les interprètent.

On connaît mal en France les autres facettes de cet auteur anglais né en 1970 qui signe, également avec succès, des séries télévisées ou Utopia sur Channel 4.

On pourra rencontrer Dennis Kelly à la librairie la Friche (36, rue Léon Frot Paris XIe) à 18h30, le 26 février.

Après la fin au TNP de Villeurbanne jusqu’au 20 février à 20h30 sf le 21 à 20h.

Girls & Boys au théâtre du Petit Saint-Martin à Paris à 19h ou 21h selon les jours.

Les pièces de Dennis Kelly traduites en français sont publiées à L’Arche.

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Cirque : Martin Zimmermann défait le clown

Cirque : Martin Zimmermann défait le clown | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Au Centquatre, à Paris, le chorégraphe suisse invente une triplette infernale de lascars grimés.

Par Rosita Boisseau dans Le Monde 18.02.2019



Il adore les portes qui se volatilisent, les murs qui disparaissent, les toits qui s’effondrent, les sols qui basculent. Pas que la catastrophe soit son pain quotidien, mais la survie est son refrain. Le chorégraphe et metteur en scène suisse Martin Zimmermann, 48 ans, adepte depuis vingt-cinq ans d’un théâtre physique qui déménage au sens strict, se révèle aussi terriblement intense sur un plateau que dans la vie. A peine installé devant un café qu’il enclenche la pédale accélérateur. « Après toutes ces années, j’ose enfin parler du clown dans ma nouvelle pièce, Eins Zwei Drei, dit-il sans introduction. Dans le milieu du spectacle vivant et de la danse contemporaine, le clown n’est pas une référence. Pourtant, il est un être complexe avec une palette très large de sentiments. Il est punk, insoumis, il dérange mais il va à l’essentiel. Mon clown n’est pas juste un rigolo loufoque suisse. » »

Martin Zimmermann, chorégraphe : « Le clown est un être complexe avec une palette très large de sentiments. Il est punk, insoumis, il dérange mais il va à l’essentiel »

S’il évoque comme modèles Grock, Charlie Chaplin et Buster Keaton, avec lequel il a d’ailleurs une proximité évidente, Martin Zimmermann ne ressemble qu’à lui. Visage caoutchouc « très bizarre », selon ses propres termes, corps tout aussi flexible, l’artiste basé à Zurich revient d’un tour du monde avec Hallo, créé en 2014. Pièce de « liberté », selon lui,Hallo balance l’acteur-acrobate dans une maison en carton qui se transforme régulièrement. Ce solo burlesque, dans lequel son clown mélancolique ne plie jamais sous une avalanche d’objets, exacerbe le thème de la résistance. « Hallo m’a permis de retrouver mon enfance, d’où je viens, pour quelles raisons je fais ce métier, confie-t-il. Je veux conserver ma rage, la flamme qui m’a fait choisir le cirque, qui, pour moi, rassemble tout : la danse, le théâtre, les arts plastiques, les voyages, les langues… »

Martin Zimmermann s’est d’abord fait connaître au sein du collectif MZdP, avec lequel il crée, entre 1999 et 2004, la trilogie Gopf, Hoi et Janei, pièges scéniques saisissants. C’est ensuite en duo avec Dimitri de Perrot qu’il réalise, de 2006 à 2012, Gaff Aff, Öper Öpis, Chouf Ouchouf, pour le Groupe acrobatique de Tanger, et Hans was Heiri. Les scénographies, généralement instables, de ses spectacles, comme celle du plateau monté sur un pivot central de Öper Öpis, renversent les perspectives en favorisant les exploits circassiens. « J’aime travailler l’espace et les objets pour mettre le corps dans des situations difficiles ou précaires, précise-t-il. Cela oblige à trouver des réponses physiques instinctives avec lesquelles on ne peut pas tricher. J’adore les accidents ! »
« Il faut rire de soi-même »

Avant de basculer dans le spectacle, Martin Zimmermann a étudié, entre 16 et 20 ans, aux Beaux-Arts, tout en étant décorateur de vitrines à Zurich. Pas pour rien qu’un « zimmermann » (charpentier) veille en lui, tant il sait construire et déconstruire d’un souffle les plus épatantes architectures. Enfant, il grandit dans le village de Wildberg (« montagne sauvage » en suisse-allemand), où la famille tient une entreprise de fromages. « Je passais mon temps à courir dans les champs », se souvient-il. Régulièrement, son père l’emmène découvrir les cirques qui s’installent dans la vallée.

Dès 9 ans, il suit des cours de danse jazz. Il a 12 ans lorsqu’il décroche le prix du Talent suisse junior avec un numéro de « jonglage, magie et hip-hop ». Une agente artistique le prend sous son aile et le balade pendant quatre ans de soirées en anniversaires. « J’adorais ça et je gagnais de l’argent, commente-t-il. J’ai appris de ma famille, qui travaillait toujours à faire le meilleur fromage, qu’il faut se battre pour survivre. » Il choisit la France à 20 ans et intègre le Centre national des arts du cirque (CNAC) de Châlons-en-Champagne. Diplômé en 1995, il fait partie de la promo qui participe à la production best-seller Le Cri du caméléon, chorégraphié par Josef Nadj. « J’avais déjà envie de faire du clown, glisse-t-il. Mais j’ai dû apprendre l’acrobatie, la bascule… C’est au CNAC que j’ai compris que je pouvais faire du spectacle mon métier. »

Martin Zimmermann tient à son « théâtre clown danse » comme à la prunelle de ses yeux

Martin Zimmermann tient à son « théâtre clown danse » comme à la prunelle de ses yeux. Sous influence revendiquée du peintre Lucian Freud et de la plasticienne Louise Bourgeois, Eins Zwei Drei, coproduit par le Théâtre de la Ville et présenté au Centquatre, à Paris, met en scène une triplette infernale de trois lascars grimés jusqu’au bout des ongles. Le clown blanc tire comme d’habitude sur les rênes du pouvoir pendant que l’auguste met le bazar et que le contre-pitre, « l’enfant et le fou par l’émotion pure », selon Zimmermann, devient incontrôlable. Entre les trois, le torchon va vite brûler. « Ils sont dans des conflits de pouvoir, de domination et de soumission au sein d’un musée aseptisé où l’on ne peut faire que des faux pas », explique-t-il. Autant dire que les cimaises trop blanches vont saigner. « Il faut accepter l’autre et rire de soi-même avant tout, glisse Martin Zimmermann. Quoi qu’il m’arrive, il me restera mon clown, que je pourrai jouer jusqu’au bout de ma vie. »

Eins Zwei Drei, de Martin Zimmermann. Du 20 au 24 février, au Centquatre, à Paris. Tél. : 01-53-35-50-00. De 18 € à 25 €.

Rosita Boisseau

 

De gauche à droite : Tarek Halaby, Romeu Runa et Dimitri Jourde dans « Eins Zwei Drei », de Martin Zimmermann.Photo . AUGUSTIN REBETEZ

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Mort de Bruno Ganz, figure du cinéma européen à la renommée mondiale

Mort de Bruno Ganz, figure du cinéma européen à la renommée mondiale | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Clarisse Fabre dans Le Monde, publié le 17 février 2019

 

Le comédien suisse, qui a incarné l’ange dans « Les Ailes du désir » de Wim Wenders, et aussi Adolf Hitler dans « La Chute » d’Olivier Hirschbiegel, s’est éteint samedi.



Le comédien suisse Bruno Ganz, celui qui incarnait l’ange dans Les Ailes du désir (1987), de Wim Wenders, est mort, le 15 février, à l’âge de 77 ans. Né à Zurich le 22 mars 1941, dans une famille modeste – un père mécanicien et vendeur de machines, une mère au foyer –, il était devenu l’un des acteurs les plus reconnus et attachants de sa génération : d’abord au théâtre, et tout particulièrement au sein de la Schaubühne de Berlin de 1970 à 1976, aux côtés du metteur en scène Peter Stein, puis au cinéma, où il exerça durablement son charme mélancolique.

Si son rôle le plus connu – et le plus controversé – est celui d’Adolf Hitler (les derniers jours du Führer terré dans son bunker) dans La Chute (2004), d’Olivier Hirschbiegel, Bruno Ganz a joué dans une cinquantaine de films. Outre Wenders, il a tourné avec Jerzy Skolimovski, Arnaud des Pallières, Ridley Scott, Théo Angelopoulos, etc., jusqu’au dernier film de Lars von Trier, The House that Jack Built (2018). Depuis 1996, Bruno Ganz est le possesseur de l’Anneau d’Iffland, une distinction couronnant le plus grand comédien de langue allemande, lequel, à son tour, transmet l’anneau à la personne qu’il juge être la plus digne pour lui succéder.


L’Anneau d’Iffland fut comme un sacrement pour cet homme qui a découvert sa vocation de comédien par hasard, vers 16 ans, alors qu’il se rendait pour la première fois dans un théâtre (la Schauspielhaus de Zurich) avec un ami qui s’occupait des lumières et des projecteurs. De ces soirées passées à écouter les grands auteurs et à observer les acteurs, il avait acquis la certitude qu’il voulait jouer lui aussi. Mais comment s’y prendre, à cette époque, alors que le théâtre ne faisait pas partie de sa classe sociale ?

De Zurich à Brême puis Berlin
Dans un long entretien au Monde, en 2012, Bruno Ganz racontait comment il s’était construit, patiemment et méthodiquement, comme comédien, au début des années 1960. Le jeune garçon à peine adulte, qui venait de rejoindre la Schauspielhaus en cours du soir, commença par vaincre sa timidité pour monter sur les planches. Puis, celui qui parlait un dialecte zurichois se mit à apprendre l’allemand quand il décida de rejoindre une troupe de comédiens à Göttingen – il y croisa la chanteuse Barbara qui, de passage une semaine dans un théâtre, écrivit sa célèbre chanson du nom de la ville allemande, Göttingen (1964), laquelle évoque les cicatrices de la seconde guerre mondiale.

Lire aussi Bruno Ganz, la grâce du clandestin

 


Bruno Ganz partit ensuite travailler à Brême, puis à Berlin en 1970 où commença une intense et décisive expérience créatrice : celle de la refondation de la Schaubühne aux côtés des metteurs en scène Peter Stein, Klaus Michael Grüber, des acteurs Otto Sander, Jutta Lampe, Edith Clever. Le collectif voulait réinventer le théâtre, sans chef ni tête mais au sein d’un collectif démocratique. Les « jeunes » auteurs et interprètes ne voulaient pas se contenter de singer les aînés qui déclamaient leurs textes et s’interrogeaient sur les moyens d’attirer les classes populaires.

Bruno Ganz resta à la Schaubühne jusqu’en 1976, date à laquelle il fut tenté par le cinéma. Wim Wenders voulait, en effet, le faire tourner : or, à la Schaubühne, les acteurs avaient comme règle de ne travailler que pour la troupe. Il fallait donc choisir, et Bruno Ganz s’en alla, même s’il continua de jouer à la Schaubühne comme « invité » jusqu’au milieu des années 1980.

Un Führer, jugé trop humain
S’ouvrit alors sa longue aventure avec le grand écran. Citons, entre autres, La Marquise d’O… (1976), d’Eric Rohmer, où Bruno Ganz jouait un comte russe, prêt à tout pour épouser une jeune veuve enceinte. Dans L’Ami américain (1977) de Wenders, adaptation d’un roman de Patricia Highsmith (Ripley s’amuse), Bruno Ganz interprétait un homme atteint de leucémie, qui se retrouve mêlé à un crime. En 1998, dans L’Eternité et un jour, d’Angelo Théopoulos, il incarnait un auteur qui n’a plus que quelques jours à vivre, rencontre un jeune Albanais, laveur de vitres, et décide de le ramener à la frontière. Le film obtint la même année la Palme d’or au Festival de Cannes, à l’unanimité du Jury alors présidé par Martin Scorsese.

Son interprétation d’Adolf Hitler dans La Chute (2004), d’Olivier Hirschbiegel lui laissa des traces, du fait de la controverse autour du personnage du Führer, jugé trop humain pour certains : un choix du réalisateur, qui voulait aussi montrer l’homme, et pas seulement le monstre. « Au niveau de la moralité, on a de grandes réserves à toucher à Hitler. On se dit : “C’est le personnage le plus horrible qui ait existé”, et on ne veut pas s’en approcher. Il y a autour de lui une sorte de cordon sanitaire, qu’on ne peut pas et ne veut pas franchir », expliquait Bruno Ganz dans Le Monde en 2012. Mais, ajoutait-il, deux ou trois raisons avaient rendu la mission acceptable : entre autres, soixante ans avaient passé, les Allemands avaient eu le temps d’analyser cette histoire. Ensuite, étant suisse, il avait, disait-il, « le passeport » entre le rôle et lui.

Lire aussi l’entretien avec Bruno Ganz : « Hitler se considérait comme un artiste »


L’un de ses derniers films répertoriés, Radegund, de Terrence Malick (actuellement en post-production), où Bruno Ganz tient un rôle secondaire, a pour toile de fond à nouveau la seconde guerre mondiale : l’histoire d’un jeune opposant autrichien au régime nazi, qui mourut en 1943 et fut reconnu martyr en 2007.

22 mars 1941 : naissance à Zurich.

1961 : début de sa carrière au théâtre.

1970 : Schaubühne de Berlin.

1977 : Les Ailes du désir.

1998 : L’éternité et un jour.

2004 : La Chute.

15 février 2019 : mort à Zurich.

Clarisse Fabre

 

 

Légende photo : Bruno Ganz récompensé lors de la 49e cérémonie de la Caméra d’or à Berlin, le 1er février 2014. BRITTA PEDERSEN / AFP

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Extinction de Serge Merlin 

Extinction de Serge Merlin  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan 17 FÉVR. 2019 


Acteur sans âge depuis son plus jeune âge, Serge Merlin fut un continent du théâtre à lui tout seul et le fiévreux serviteur des plus grands, de Samuel Beckett à Thomas Bernhard en passant par le Roi Lear de Shakespeare. Il vient de disparaître à l’âge de 86 ans. Adieu Serge.



Depuis que, l’an dernier, la perspective de jouer encore une fois une pièce de Thomas Bernhard (Le Faiseur de théâtre) sous la direction d’André Engel avait failli, Serge Merlin disait avoir renoncé au théâtre. Il me le répétait encore d’une voix douce comme apaisée il y a quelques semaines, chez lui, boulevard Vincent Auriol, là où je l’avais rencontré pour la première fois, il y a trente ans, toute une nuit, au sortir de La Forêt d’Ostrovski qu’il venait d’interpréter à Gennevilliers sous la direction de Bernard Sobel, une pièce où il interprétait le rôle d’un comédien ambulant. Son appartement était alors plein d’oiseaux dont les bruissements au petit matin enchantèrent notre conversation.

 


Du Dépeupleur à La Dernière Bande

Après la mort de son épouse, Michelle, il y a quelques années (c’est elle qui lui soufflait le texte dans une oreillette depuis que sa mémoire était devenue errante), les oiseaux partirent, il ne resta plus qu’un chat trouvé dans la rue. « C’est fini », disait-il d’une voix apaisée, entouré d’innombrables miroirs et bibelots, achetés au fil des années fastes (toutes ne le furent pas). Il se sentait bien dans cet encombrement d’objets où le précieux le disputait à la pacotille. Il attendait. Que ça finisse. J’ai pensé au Krapp de La Dernière Bande de Beckett, une pièce qu’il avait joué la première fois sous la direction de Matthias Langhoff en 1987, à ces mots en particulier – les derniers de la pièce – que je ne peux pas recopier aujourd’hui sans les entendre dits par sa voix née d’un gouffre et d’une caverne : « Peut-être que mes meilleures années sont passées. Quand il y avait encore une chance de bonheur. Mais je n’en voudrais plus. Plus maintenant que j’ai ce feu en moi. Non, je n’en voudrais plus. »

Suite à une chute chez lui, ce samedi matin, son cœur a lâché. Il avait 86 ans. Il y a deux ans, il jouait encore Le Dépeupleur de Samuel Beckett sous la direction d’Alain Françon. Pour la troisième fois, il abordait ce texte qui aura ponctué sa vie. Je le revois. Il apparaît, engoncé dans un manteau vert, faisant fi de toutes les superstitions attachées à cette couleur dans le théâtre hexagonal, un manteau de cocher, de vagabond, d’errant. S’y ajoute une sorte d’écharpe noire qui se rêve cravate et un col blanc à demi détaché. Rien d’assuré, rien de définitif, aucune temporalité bien définie, une sorte d’opacité douce et flottante un peu à l’image de ce que nous dit le texte. Serge Merlin, ayant atteint le nirvana d’une vieillesse juvénile, nous le dit avec une joie de dire, un appétit parfois canaille, une luminosité bonhomme. On ne savait pas alors que cela serait là son dernier Dépeupleur.


La première fois, c’était en 1977 au festival off d’Avignon, dans la crypte du Palais des papes. Une petite table, une bougie cylindrique en dialogue avec le texte de Beckett, torse nu et cheveux longs. Plus d’une fois, penchant son visage, ses cheveux frôlaient la flamme. « Cette année nous ne sommes en Avignon que pour converser avec Serge Merlin, un acteur de Dieu », écrivait Patrick Piet dans Libération, lui consacrant toute une page. Il y aura beaucoup d’autres pages au fil des années et même des doubles pages. Si Bruno Ganz, mort quelques heures avant lui, fut l’acteur emblématique d’une génération d’acteurs outre-Rhin travaillant avec des metteurs en scène allant de Peter Stein à Klaus Grüber, Serge Merlin fut un astre plus solitaire, plus déconnecté du temps, tutoyant Antonin Artaud comme personne. C’est un metteur en scène allemand, Matthias Langhoff qui, sur la scène du Théâtre national de Strasbourg, lui offrit le rôle du roi Lear en 1987 que Serge Merlin porta haut et loin dans ce spectacle magistral.

En 2003, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, dans la petite salle des ateliers Berthier, Serge Merlin était revenu pour la seconde fois au Dépeupleur. Le texte était toujours devant lui sur une table mais elle était dressée sur un praticable et se fondait dans le noir alentour. Les éclairages (je crois me souvenir qu’ils étaient réglés par Georges Lavaudant qui dirigeait alors l’Odéon) créaient comme un îlot autour du corps coupé en deux, on ne voyait que les bras et, avant tout, le visage de l’acteur aux reliefs ravinés de sillons, d’arêtes, de torrents et puis, émanant de ce paysage chaviré, la voix comme revenue d’un long voyage.

Du Réformateur à Extinction

Outre Beckett (Françon le dirigea dans Fin de Partie par deux fois, Luc Bondy dans En attendant Godot) et Lear (rôle qu’il devait retrouver dans une mise en scène de Christian Schiaretti en 2013), sa rencontre avec l’œuvre de Thomas Bernhard allait durablement infléchir son parcours. Le frère de l’auteur autrichien considérait Serge Merlin comme le meilleur acteur bernardhien. Un jour, il lui offrit un gant de Thomas Bernhard que Serge disposait chaque soir sur sa table de maquillage dans sa loge. C’est Merlin qui proposa à André Engel de le mettre en scène dans Le Réformateur, ce qui fut fait en 1990 à la MC93, début d’une longue, fructueuse autant que tumultueuse collaboration entre ces deux êtres aux caractères parfois imprévisibles, autour des pièces de Thomas Bernhard. S’ensuivirent au fil des années : Simplement compliqué, La Force de l’habitude et une nouvelle fois Le Réformateur.

Parlant de Thomas Bernhard, c’est aussi de lui-même que parlait Serge Merlin. « C’était toujours des personnages massifs, fascinants, très forts, épatants parce que révoltés de tout, poil à gratter sur toutes les idées, révulsés, à la fois épouvantables et drôlatiques. Mais le noyau, le cœur sensible des personnages, je ne l’atteignais jamais. Je les ai tous joués sans rien comprendre et dans une rage absolue contre l’écrivain. Jamais je n’arrivais à une gratification de la personne ou du personnage, je ne pouvais pas, à la fin, entendre son cœur battre, son amitié. »

Gerold Schumann devait le diriger dans Minetti au Théâtre de l’Athénée. « En même temps que cette rage, j’avais une fascination et un contact profond avec sa manière. Je savais qu’il y avait un noyau générateur qui était la création, j’en avais le sentiment profond, mais je ne l’ai entendu pour la première fois que lorsque j’ai joué Minetti. J’ai eu un embrasement du cœur très violent et incompréhensible. Pourquoi là ? » 

 


Serge Merlin parlait souvent par énigmes, par circonvolutions. « Il y a le mystère de l’homme qui accomplit cela. Mais aussi le sentiment d’un cœur humain qui a compris beaucoup et ne le dit pas. La carapace de cet être est là par la forme, c’est la coquille d’un mystère ignoré et cependant habitable. Parce qu’il suppure de bonté. Toute sa rage n’est faite que de haute bonté. Je ne pense pas qu’on puisse aller plus loin, même dans le Roi Lear de Shakespeare. »

Ou encore : « Ce n’est pas seulement une voix, c’est un moteur, des bielles, une machine d’engendrement. Il faut y pénétrer et là, quelques bielles se mettent en route dans une incertitude totale. Après arrivent les engins nécessaires qui vous habitent, des containers qui deviennent de la vapeur et on se trouve manœuvré sans savoir comment les influx se passent. Et parfois si on a une grande chance – ce n’est pas une vertu, cela vient d’ailleurs – on entend quelque chose de ce tintamarre qui fonctionne malgré soi. Bernhard dit qu’il faut que l’acteur casse la gueule à l’auteur et que l’auteur casse la gueule à l’acteur et que c’est seulement là que, peut-être, arrive l’art. »

Et puis, il y eut le merveilleux voyage d’Extinction en 2010. D’abord une lecture du roman de Thomas Bernhard menée par Blandine Masson et Alain Françon pour France Culture puis au Théâtre de la Madeleine qui allait se poursuivre deux ans plus tard au Théâtre de la Ville et en tournée. Serge : « Dans Extinction, on a le sentiment que Bernhard arrive au bout de lui-même, au bout de son œuvre. Il parvient comme à se réconcilier avec le matériau de ce qu’il produit mais aussi l’humaine nature qui l’a conduit à être dans l’horreur de ce qu’il est et qu’il se doit de traverser. Et là, il l’avoue tout simplement, c’est-à-dire les bras lui en tombent et il donne tout ce qu’il peut donner. On est comme aspiré, on s’enfonce. L’écriture nous engloutit. Il y a des scansions magiques. Des mots obsédants qui sont comme des mots incantatoires semblables à ceux des prières. Besoin de dire et redire. On le sent à la lecture, c’est encore plus fort quand c’est dit. Il a fait en sorte que cela soit mangé, absorbé. C’est comme cela que cela ne s’éteint pas. » C’est comme cela qu’il nous transmettait son feu.

S’il habita le théâtre autant que ce dernier l’habitait quotidiennement, il serait injuste de passer sous silence son extraordinaire interprétation de Samson, l’un des tout premiers films de Wajda. Serge Merlin n’avait pas trente ans, il était arrivé de son Algérie natale, avait croisé la route de Jean-Louis Barrault (Christophe Colomb de Claudel), allait bientôt croiser celle d’Albert Camus (Les Possédés de Dostoïevski) puis celle de Patrice Chéreau (Les Paravents de Genet), et il se retrouve en Pologne dans un pays dont il ne connaît pas la langue, acteur principal d’un film (il est présent dans presque tous les plans), lui qui n’a jamais tourné, ni appris durablement le métier d’acteur dans une école (bref séjour au cours Simon). Le « grand public » le connaît pour ses étonnantes apparitions dans les films à succès de Jean-Pierre Jeunet La Cité des enfants perdus et, plus encore, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain.

Longtemps Serge Merlin aima traîner dans les bars, en particulier ceux de Montparnasse. Il fut un habitué de la Coupole à une époque où l’établissement fermait à quatre heures du matin. Il y croisa Giacometti qui, fasciné par son regard volontiers halluciné et ses traits saillants souhaita le dessiner. Serge Merlin refusa. Mais, qui sait, peut-être existe-t-il quelque part, crayonné sur un coin de table, un portrait de Serge Merlin par Alberto Giacometti.

 

 

Légende photo : Serge Merlin ces dernières années © Dunnara Meas

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Le théâtre et (tout) le territoire

Le théâtre et (tout) le territoire | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Publié le 15/02/2019 à 16:30

Collectif de théâtres locaux

Oui, il peut et il doit y avoir une vie artistique hors des métropoles. Encore faut-il qu’il y ait une volonté politique de la maintenir et de l'encourager…


Nous sommes de jeunes artistes dramatiques. Nous avons créé "le Nouveau théâtre populaire", le "Lynceus Festival", le "Théâtre du Roi de cœur", La Mostra Teatrale, les Rencontres de Theizé, les Théâtrales du Vercors, le Festival Champ Libre, Y’a pas la mer, Le Temps est incertain mais on joue quand même… Et cette liste n’est pas exhaustive. Le foisonnement de ces aventures constitue, par leur nombre et leur engagement, un nouvel épisode de la décentralisation français

C’est l'histoire d'une génération de théâtre, qui réactualise un rêve né dans le siècle dernier : la décentralisation. Elle est discrète. On en dit peu de choses, on parle plus volontiers de ce qui se fait dans les lieux prestigieux : centres dramatiques nationaux, festival d'Avignon... Mais parce qu'elle a fait de petites communes les lieux de son accomplissement, cette jeune histoire a peu de relais dans la presse nationale. Elle se raconte d'abord entre un public et des artistes. Or, pour survivre, ces aventures locales ont désormais besoin d'être légitimées par les grands centres dramatiques, soutenues par le ministère de la Culture et relayées par la presse... C'est le but de cette tribune : demander un soutien.

Un public local, ceux que l’on dit aujourd’hui « éloignés » de la culture.

Chaque génération de femmes et d’hommes de théâtre renouvelle sont art en s’inspirant des générations précédentes. Le Théâtre du Peuple de Bussang, Jacques Copeau, le TNP de Jean Vilar... L'histoire du théâtre avance comme si, tous les quarante ans, des groupes d’artistes éprouvaient le besoin de "partir" — c'est-à-dire fuir des systèmes de production trop contraignants. Pourquoi partir ? Pour tenter de bâtir un art propre à notre génération, un art qui puisse construire un pont entre le passé des maîtres et le présent du monde.

Nous avons ressenti, à notre tour, le besoin de quitter Paris et d'aller travailler en Anjou, en Bretagne, en Corse, en Dordogne, en Auvergne, en Rhône-Alpes, en Nouvelle-Aquitaine, en Bourgogne ou ailleurs en France, initiant ainsi une décentralisation théâtrale nouvelle, moins institutionnelle, plus locale, qui cherche moins à diffuser ses productions qu’à infuser sur un territoire, pour reprendre à notre compte l’expression de Robin Renucci. Le temps de l’été, nous préférons aux grands mouvements des tournées nationales, la beauté d'un théâtre qui s'installe sur un territoire qu’on apprend à aimer, comme on aime un lieu d’où l’on ne vient pas. La plupart d’entre nous travaille avec des budgets dérisoires et compte en partie sur le bénévolat pour survivre. Inspirés par l’histoire, disons la mythologie, de la décentralisation théâtrale qui a irrigué tout le XXe siècle, nous avons ouvert les portes de nos théâtres de fortune à un public local, ceux que l’on dit aujourd’hui « éloignés » de la culture.

Quels sont les points de convergence de ces histoires ?

D’abord, un désir de liberté : puisque ces aventures sont les nôtres, nous pouvons travailler et choisir les textes que nous voulons monter, contemporains et classiques, sans autre contrainte que celle de notre propre cohérence artistique. Subordonner le contingent à l’essentiel, tel est notre bonheur. L’autre désir commun de ces aventures, c’est de proposer un théâtre sans intermédiaire entre la troupe et son public : nous jouons et nous mettons en scène, nous imprimons et déchirons les billets de nos spectateurs, nous leur servons à boire et à manger, nous leur distribuons des plaids et couvertures... Nous les accueillons.

Rendre à la République ce qu’elle nous a donné

La plupart d’entre nous a reçu de la République une formation d’excellence. Nous jouons individuellement dans les grands théâtres français (Festival in d’Avignon, TNP de Villeurbanne, Odéon…). Travailler à la pérennisation de ces histoires, c’est aussi pour nous rendre à la République, et plus largement à la communauté nationale, ce qu’elle nous a donné. Aujourd’hui, bien que pourvus de moyens très faibles, nous accueillons chaque été des dizaines de milliers de spectateurs. Nous collaborons avec des entreprises locales et faisons revivre des territoires. Et surtout, nous proposons un service public culturel en milieu rural, travaillant ainsi à un accès plus démocratique aux œuvres et aux artistes, à l’éducation par l’art et à la transmission.

Nous sommes heureux et fiers de ces engagements et nous avons le désir de les poursuivre et de les développer. Et pour lutter contre la fragilité financière de ces entreprises, nous réalisons depuis les premiers jours de véritables miracles. Mais nous n'aimons ni l'utopie ni les miracles : nous aimons le réel de nos théâtres et la solidité de nos métiers, que nous voulons pratiquer le plus longtemps possible. Il nous suffit de peu, mais souvent même ce peu nous manque. Le ministère de la Culture et certaines collectivités locales ont fait des publics éloignés leur priorité. Nous attendons des pouvoirs publics la confiance et le soutien indispensables à la pérennisation de cette décentralisation 2.0.

Signataires :

Le Nouveau Théâtre Populaire, Fontaine-Guérin (49), du 17 au 30 août 2019 ;
Lynceus Festival, Binic-Etables (22), 27 au 30 juin 2019 ;
Le Théâtre du Roi de Cœur, Maurens (24), du 24 juillet au 06 aout 2019 ;
Mostra Teatrale, Pieve (Corse), du 23 au 28 juillet 2019 ;
Les Rencontres de Theizé, Theizé-en-Beaujolais (69), du 21 au 23 juin 2019 ;
Les Théâtrales du Vercors, Lans-en-Vercors (38), du 19 au 22 septembre 2019 ;
Festival Champ Libre, Saint-Junien (87), du 25 août au 1er septembre ;
Y’a pas la mer, Montmort (71), du 22 au 25 août 2019 ;
Le Temps est incertain mais on joue quand même, Soulaire-et-Bourg (49), du 3 juillet au 7 août 2019 ;
Festival Pampa (33) Port-Sainte-Foy-et-pontchapt, août 2019 ;
Festival les Effusions, Val-de-Rueil (27), septembre 2019.

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Entretien avec le comédien Bruno Ganz : "le théâtre est le lieu de l'imagination" 

Entretien avec le comédien Bruno Ganz : "le théâtre est le lieu de l'imagination"  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par Jacques Morice dansTélérama, publié en novembre 2012, republié le 16.02.2019


Ange dans « Les Ailes du désir », il a aussi incarné Hitler dans « La Chute ». L’acteur suisse est mort ce samedi 16 février 2019, à l’âge de 77 ans. Nous nous étions entretenus avec lui en 2012, alors qu’il était de retour au théâtre.

S'il était un sentiment, ce serait la mélancolie. Celle d'un errant ou d'un premier de cordée. Le nom de Bruno Ganz invite au voyage, à travers villes et vallées, avec, non loin, une frontière à franchir. L'ascension ou la chute, la quête de rédemption ou le crime, il a honoré cela avec un talent salué par tous, depuis une quarantaine d'années. Au théâtre, où il a commencé à la fin des années 1960, participant à l'aventure bouillonnante de la Schaubühne de Berlin. Au cinéma aussi, où il a été un acteur de premier plan, chez Wim Wenders (L'Ami américain, Les Ailes du désir), Alain Tanner (Dans la ville blanche) ou Theo Angelopoulos (L'Eternité et un jour). En 2004, dans La Chute, d'Oliver Hirschbiegel, il relève une gageure : incarner Hitler. Sa performance est exceptionnelle.

Aujourd'hui, à 71 ans, il est sur scène. Il y fulmine, brocarde et houspille, dans une pièce de Harold Pinter, Le Retour, mise en scène par Luc Bondy, au Théâtre de l'Odéon. C'est dans sa loge qu'il nous a reçu, tout de noir vêtu, en s'excusant par avance de son français : « Je vais être obligé de chercher mes mots. » Entretien avec un grand comédien, fier sans être hautain, absorbé, scrupuleux. Conforme à son nom, Ganz, signifiant « entièrement », en allemand.

Quel est votre rôle dans Le Retour ?

Je joue un ancien boucher, un con brutal et vulgaire, qui m'amuse beaucoup. Un type sanguin et en même temps très malin. Il n'est pas aussi méchant qu'il en a l'air. Ce que j'aime, c'est qu'il exprime directement tout ce qu'il ressent, sa méchanceté n'est jamais cachée. C'est très intéressant à jouer. Il a un côté très « working class », à l'anglaise, avec ce mélange de rudesse et de fierté. Différent des ouvriers français, plus civilisés. Lui ne prend pas de gants.

Que connaissiez-vous de Pinter ?

Figurez-vous que je n'avais jamais vu une pièce de lui ! Il y a vingt ans, on le jouait pourtant un peu partout. Cette pièce peut d'ailleurs paraître un peu démodée, mais Philippe Djian l'a dépoussiérée en la traduisant. Et on la joue façon bande dessinée, grotesque, pas du tout naturaliste. Avec des personnages multifacettes, y compris celle qui est désignée comme « la pute » [jouée par Emmanuelle Seigner, NDLR], mais avec qui personne n'arrive à faire l'amour. Elle maîtrise la situation, elle est autonome à sa manière.

Est-ce la première fois que vous jouez en français sur scène ?

Ma seule autre expérience, c'était dans une pièce de Nabokov, Le Pôle, mais qu'on avait commencé à jouer en allemand, à Berlin, une cinquantaine de fois, avant de venir à Bobigny. Ne pas jouer dans sa langue, c'est un défi : il y a toujours quelque chose à conquérir. On se balade un peu dans l'incertitude, sans connaître entièrement les tonalités. En même temps, c'est très stimulant, presque libérateur : dans une autre langue, on échappe à l'ennui.

Vous avez grandi à Zurich. Quelle langue parliez-vous à la maison ?

Le suisse allemand de Zurich, un dialecte particulier qui s'arrête à la frontière, et que j'ai dû mettre de côté lorsque je suis parti en Allemagne. Ma mère était italienne, je lui dois mon prénom, tout comme mon frère, Renzo. Hélas, elle me parlait très peu en italien. Sauf au moment où mon père a beaucoup voyagé pour son travail. J'étais alors seul avec elle et j'ai quelques souvenirs : « Bruno, chiudi la finestra » [« Bruno, ferme la fenêtre », NDLR]. Cela me touche maintenant, mais à l'époque j'avais honte. Comme tous les enfants, j'étais un peu cruel et je lui disais : pourquoi parles-tu l'italien, pourquoi ne parles-tu pas comme toutes les autres mères ? L'italien, je l'ai appris plus tard.

Et le français ?

En Suisse alémanique, on l'apprenait à l'école. Maintenant, c'est l'anglais. Pourtant, à Zurich, on continue de dire, non pas « danke », mais « merci ». On est plus proche de la France au niveau linguistique, que les Allemands ne le sont. Et, plus largement, on a moins peur d'apprendre les langues. Le pays est si petit qu'on a besoin de s'étendre.

Dans les années 1960, vous quittez la Suisse pour l'Allemagne. A Berlin, vous participez à l'aventure de la Schaubühne, une scène emblématique d'Europe. Que retenez-vous de cette expérience ?

Que du positif, c'était une magnifique période. On avait réussi à fonder un vrai collectif, avec un rapport d'égalité. Pendant six ans, j'ai joué tous les soirs avec mes vingt partenaires, des acteurs de la même génération, Edith Clever, Otto Sander. On a tout fait ensemble, du théâtre, des séminaires, des lectures. On participait à des débats houleux — entre les anarchistes, la gauche de Moscou, les maoïstes, les ­sociaux-démocrates... —, on enchaînait sur un séminaire consacré à Richard II, de Shakespeare, on chantait, on pratiquait les arts martiaux et le soir on jouait sur scène Le Prince de Hombourg. C'était ça, une journée à la Schaubühne.

Vous avez travaillé là-bas avec deux metteurs en scène majeurs, Peter Stein et Klaus Michael Grüber (1) . En quoi ont-ils été déterminants ?

Peter Stein a été le principal fondateur de la Schaubühne. C'était un homme extrêmement intelligent. Il savait tout de l'acteur, comment il respire, marche. On pouvait lui poser n'importe quelle question sur le métier, il était capable de répondre. Chez Grüber, c'était tout autre chose, le contraire du contrôle. Je risque de devenir pathétique si je parle de lui... Il avait un tel fond d'humanité. Il aimait les détails et en même temps il parlait d'un monde éloigné, de transcendance... On pouvait le croire dans les nuages lorsqu'il dirigeait les acteurs, mais ce n'était pas du tout le cas, on était dans un rapprochement d'âme avec lui. C'était un poète, le seul que j'ai connu comme metteur en scène.

Vous aviez une passion commune, le poète Hölderlin. Qu'est-ce qui vous plaît chez lui ?

Son destin d'abord. Il a passé la seconde moitié de sa vie, à partir de 1806, cloîtré dans une tour, à Tübingen, parce qu'on le jugeait fou. Et puis il y a la portée de son écriture, qui dressait un pont entre la Grèce antique et son temps. Hölderlin disait que les dieux avaient disparu et qu'il nous fallait les attendre. Je trouve cette vision du monde très belle... Techniquement, il connaissait parfaitement la langue allemande, sa musicalité, toutes ses formes possibles. Avec lui, on peut parler de grandeur.

Comment définiriez-vous l'espace du théâtre ?

Le lieu de l'imagination. J'adore voir les théâtres vides. Personne dans la salle, ni sur scène. On se dit alors que tout est possible. Quelqu'un arrive et dit : je suis un ours, un iceberg ou le désert, et on le croit. Le théâtre est un espace qui attend d'être rempli par l'imagination des gens qui y travaillent. Après le spectacle, il reste des traces de cette vie, comme des échos. Et le lendemain, c'est de nouveau vierge.

On a le sentiment que l'Allemagne est une nation de théâtre et de musique, moins une nation d'images. Qu'en pensez-vous ?

Avant la Seconde Guerre mondiale, il y a eu une période riche avec Fritz Lang... Le côté musical, c'est vrai. C'est encore très fort. Cela a peut-être un rapport avec ce qu'on appelle la « profondeur » des Allemands, opposée à la « clarté » des Français. Ce sont des clichés, mais il doit y avoir une part de vérité...

Vous avez marqué les esprits en interprétant Hitler dans La Chute. Avez-vous hésité ?

Beaucoup de personnes autour de moi, dont mon fils, ont tenté de me dissuader de le faire. Je savais que c'était risqué, que cela pouvait être ridicule et éprouvant, car on touche là à de l'interdit. Mais j'étais trop curieux de voir en tant qu'acteur ce qui allait se passer. J'ai trouvé le scénario très honnête, je n'ai rien vu dedans qui m'interdise d'accepter. Et c'était important pour moi que ce soient des Allemands qui traitent de ça. Après soixante ans, il était temps.

Comment avez-vous préparé le rôle ?

Tout le monde connaît Hitler, c'est comme une icône, avec ses cheveux, sa moustache et sa manière de parler. J'ai dû reproduire ces trois attributs pour faire son portrait. Puis j'ai lu beaucoup d'ouvrages pour tenter d'imaginer ce qui pouvait se passer à l'intérieur de ce type, en surmontant ce que je ressentais. J'ai rassemblé les milliers de pièces du puzzle : le manque d'amour de sa mère, le côté « artiste raté », l'antisémite, la bête politique, sa capacité phénoménale à manipuler tout le monde, ses visions hallucinantes en matière d'architecture, avec Albert Speer... On a eu le courage avec toute l'équipe de le faire sérieusement, sans sous-estimer ce qui s'était passé. Et je trouve qu'on a fait du bon travail.

Wim Wenders, Volker Schlöndorff, Werner Herzog, ce sont de grands noms du cinéma allemand qui ont fait appel à vous...

Alors que je n'imaginais pas avoir accès au monde du cinéma ! J'en rêvais, mais je n'osais pas. En Allemagne, Wim Wenders a été le premier à m'appeler et je me suis dit : ah ! ça s'approche. C'était un des rares cinéastes à suivre de près le théâtre, il m'avait vu à la Schaubühne. Il me voulait dans Au fil du temps, mais je n'étais pas libre, c'est finalement Rüdiger Vogler qui l'a fait. Mais on s'est retrouvés sur L'Ami américain. J'ai eu beaucoup de chance de débuter au cinéma avec des réalisateurs de grande qualité, à commencer par Eric Rohmer, avec qui j'ai fait La Marquise d'O..., adapté de Kleist.

Il manque Fassbinder dans la liste. Un rendez-vous manqué ?

On s'est croisés, pourtant. La première fois, c'était dans un bistro à Munich. Il était très gentil. Il bluffait alors tout le monde avec sa troupe de l'Antiteater, où il encourageait un jeu d'acteur très spontané, une forme inouïe de dilettantisme. C'était très nouveau. Je l'ai retrouvé plus tard à Brême, où il était de passage pour une adaptation de Goldoni, Le Café. On se voyait le soir, on buvait des bières. Et puis je ne l'ai plus jamais revu... Je ne crois pas qu'on aurait pu travailler ensemble, car il avait sa troupe à Munich, si spéciale, avec des relations fusionnelles. Moi, j'étais à Berlin, dans le groupe de Peter Stein et de Klaus Michael Grüber.

Rétrospectivement, Les Ailes du désir semble prémonitoire sur la chute du Mur...

On n'y a pas vraiment pensé sur le moment. Je le vois plus comme un documentaire sur Berlin, avant la chute, justement. C'est peut-être parce que les anges sont capables de traverser le Mur que vous pensez cela... Imaginer ces anges, c'était quelque chose de risqué, tellement encombré par l'imagerie chrétienne. Il fallait prendre des décisions, choisir par exemple de mettre les ailes en dessous du manteau. On a beaucoup parlé avec Wim et Otto Sander, mon acolyte, avant de tourner. On avait un texte de Rilke comme recours et de petits tableaux de Paul Klee. L'inspiration est venue de là.

Comment avez-vous vécu la chute du Mur, en 1989 ?

J'étais à Paris, chez le scénographe Richard Peduzzi. On a regardé ça à la télé. Je n'en croyais pas mes yeux. J'ai pleuré d'émotion, ah oui. Je pressentais que la situation allait bouger, mais je ne m'attendais vraiment pas à ça. Je pensais à un accord entre les deux Allemagnes, au retour progressif de la liberté à l'Est. Mais que tout arrive si vite, surtout sans l'intervention de l'armée russe, j'étais estomaqué.

Vous incarnez quelque chose de la vieille Europe. « Acteur européen », cela vous convient-il ?

Je ne suis pas contre. Surtout à l'heure où l'on réduit l'Europe uniquement à sa monnaie. Elle incarne d'autres valeurs. Même pour les films hollywoodiens, je ne la quitte pas : L'Homme sans âge, de Coppola, par exemple, on l'a tourné à Bucarest. Et, il y a quelques mois, j'étais dans le château de Rothschild, près de Londres, pour The Counselor, de Ridley Scott, à partir d'un scénario fantastique, écrit spécialement pour le cinéma par Cormac McCarthy. L'organisation était impressionnante, c'était comme une armée, avec plus de deux cents véhicules et de grands acteurs, Brad Pitt, Michael Fassbender, Javier Bardem. J'y joue un diamantaire d'Amsterdam, un Juif séfarade qui explique dans un long monologue ce que signifie « être juif ».

Quel souvenir gardez-vous du tournage du Faussaire (1981), dans lequel vous interprétiez un grand reporter ?

Chaotique. C'était encore la guerre civile à Beyrouth, une partie de la ville était en ruine, des groupes armés sortaient la nuit. Un technicien a été tué sur le tournage. Schlöndorff s'appuyait sur Arafat, qu'il connaissait... Il fallait faire preuve de diplomatie, et, en même temps, c'était une atmosphère qui incitait à la ­bravade, à l'affrontement. On a fait des trucs dingues sur ce tournage, surtout avec deux assistants français de Schlöndorff, des casse-cou. Une nuit, l'un d'eux a lancé : j'en ai marre de manger toujours pareil, si on passait dans le quartier chrétien pour une bonne entrecôte saignante ? On a fait le plein d'essence et on a foncé à tombeau ouvert, tête baissée, en franchissant cette frontière floue entre les deux quartiers. Tout ça pour de la viande rouge !

Et Dans la ville blanche, à la même époque ?

Un souvenir très agréable de liberté, Alain Tanner écrivant les dialogues au jour le jour. J'ai revu le film récemment, je trouve qu'il n'a pas pris une ride, à la différence du Faussaire. Cette année, je suis revenu à Lisbonne pour un film de Bille August adapté d'un roman de Pascal Mercier, un prof de philo de Berlin. Ce fut pour moi une semaine de pure nostalgie. Car j'avais l'impression que rien n'avait changé depuis que j'étais venu, il y a trente ans. J'ai retrouvé le bar du port avec la pendule dont les aiguilles tournent à l'envers, les mêmes maisons, les places inchangées.

Vous êtes associé à une certaine gravité. Pas tenté par la comédie ?

Quand on a vu un acteur sérieux, on a du mal à l'imaginer autrement. En 2000, j'ai tout de même joué dans une vraie comédie en Italie, Pain, tulipes et comédie, de Silvio Soldini. Dans Le Retour, il y a une dimension de farce. Et dans Sport de filles, de Patricia Mazuy, où je joue un entraîneur de dressage renommé, il y a quelques moments drôles. C'était compliqué, ce tournage, l'an dernier, avec tous les chevaux de compétition qui coûtent presque aussi cher que des acteurs. Tout était minuté, on avait tel cheval pour quarante minutes, mais si la scène n'était pas finie, eh bien tant pis, il fallait attendre le lendemain. C'est comme si on avait deux réalisateurs : Patricia Mazuy d'un côté et le responsable du cheval de l'autre.

Que faites-vous quand vous ne jouez pas ?

J'apprends des textes, je marche, je fais la cuisine. Pas de hobby. Je lis beaucoup, j'en ai besoin. La nuit exclusivement, une heure ou deux, qu'il soit 23 heures, 1 ou 2 heures du matin. Il n'y a plus les bruits de la journée. C'est un moment de calme. On est au lit, à l'abri, on est sauvé. Et l'on passe dans un autre monde. 

(1) Leos Carax l'a immortalisé en clochard magnifique dans Les Amants du Pont-Neuf. Klaus Michael Grüber est mort des suites d'un cancer en 2008, dans sa maison de Belle-Ile-en-Mer.

 

 

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Disparition du comédien Serge Merlin, grand du théâtre

Disparition du comédien Serge Merlin, grand du théâtre | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Culturebox (avec AFP) @Culturebox
Publié le 16/02/2019 


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PARTAGES
Le grand acteur de théâtre Serge Merlin, connu notamment pour ses interprétations des pièces de Thomas Bernhard, Beckett et Shakespeare, est mort samedi à 86 ans à Paris, ont fait savoir ses proches. Serge Merlin avait également joué dans des films comme "Amélie Poulain" de Jean-Pierre Jeunet et tout récemment dans "Un peuple et son roi" de Pierre Schoeller.

"Il vivait pour le théâtre"
"Il avait une forme de génie. Il s'investissait totalement dans l'objet théâtral à créer, parfois jusqu'à la négation du réel", a déclaré à l'AFP Frédéric Franck, co-directeur du théâtre Montansier à Versailles, qui a travaillé avec lui autour de plusieurs projets, au Théâtre de la Madeleine et au Théâtre de l'Oeuvre, dont "L'Extinction" de Thomas Bernard, ou encore "La dernière bande" et "Fin de partie" de Samuel Beckett.

"Il n'a jamais renié ses films, mais il vivait pour le théâtre", et en particulier pour les pièces de Thomas Bernhard, l'écrivain et dramaturge autrichien. "Il était à Thomas Bernhard ce qu'Alain Cuny était à Paul Claudel", a résumé Frédéric Franck. "Il m'a appris ce qu'était le geste artistique : dans sa vie aucun geste n'était anodin", a-t-il ajouté.


"Un témoin du siècle, qui avait connu Camus et Visconti"
Au cours de sa carrière, il a joué avec les plus grands metteurs en scène, Patrice Chéreau, Matthias Langhoff, André Engel, Alain Françon, et il avait été marqué à jamais par ses deux interprétations du "Roi Lear" de Shakespeare. Il avait connu un passage à vide, pendant une dizaine d'années, avant de remonter sur scène au Festival d'Avignon en 1978 avec "Le Dépeupleur" de Beckett.

"Il avait un rapport quasiment religieux au théâtre", a estimé de son côté son ami et ex-agent Nicolas Derouet, qui voit dans sa disparition une perte majeure pour le théâtre. "C'était un témoin du siècle, il avait connu Albert Camus et joué devant Visconti", rappelle-t-il.
Dans le film "Amélie Poulain", il était l'homme de verre
Outre ses nombreux rôles au théâtre, Serge Merlin avait joué dans une vingtaine de films. Son rôle le plus célèbre sur le grand écran était sans doute le personnage de Raymond Dufayel, "l'homme de verre", qu'il avait incarné dans Amélie Poulain au début des années 1990. Un personnage particulièrement poignant, puisqu'il incarnait "l'homme de verre", un peintre atteint de la maladie des os de verre et vivant cloîtré.

Il avait également joué dans un autre film célèbre de Jean-Pierre Jeunet, "La Cité des enfants perdus". Son dernier rôle au cinéma était celui de Louis XI dans "Un peuple et son roi" de Pierre Schoeller, sorti l'an dernier en salle.

 

 

Légende photo : Dans "Amélie Poulain" (2001) de Jean-Pierre Jeunet, Serge Merlin jouait "l'homme de verre". © Claudie Ossard Productions / UGC / Collection ChristopheL/ AFP

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Mort de l'acteur suisse Bruno Ganz à 77 ans 

Mort de l'acteur suisse Bruno Ganz à 77 ans  | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par LIBERATION avec AFP
— 16 février 2019 


Acteur majeur du cinéma européen avec son rôle d’ange emblématique dans «Les Ailes du désir» ou encore celui d’Adolf Hitler dans «La Chute», il est décédé ce samedi dans son pays, la Suisse.


L’acteur suisse Bruno Ganz, qui s’est distingué notamment dans Les Ailes du désir et dans La Chute où il jouait Hitler, est mort dans la nuit de vendredi à samedi d’un cancer à l’âge de 77 ans à Zurich, a indiqué ce samedi son agente Patricia Baumbauer. «Oui, aujourd’hui dans les premières heures de la journée», a-t-elle dit à l’AFP en confirmant son décès annoncé par le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. «Il avait un cancer», a-t-elle ajouté.

Natif de Zurich, fils d’un mécanicien suisse et d’une mère originaire d’Italie, il est considéré comme l’un des les plus importants acteurs germanophones de l’après-guerre, sur les planches comme au cinéma. Il commença sa carrière au théâtre et quitta sa Suisse natale pour Berlin, où il co-fonda la célèbre troupe Schaubühne. Dans une interview croisée donnée à Libération, il racontait son travail avec le metteur en scène de théâtre Klaus Michael Grüber, dont il louait la poésie et le rapport avec la réalité «radicalement différent».

«Acteur élégant et discrètement théâtral»
Il est réellement devenu acteur au milieu des années 1970 et a commencé à se distinguer avec des films comme l’Ami américain en 1977. Parmi ses rôles les plus marquants, celui de l’ange Damiel dans Les Ailes du désir, tourné par Wim Wenders en 1987 et dans lequel son personnage épie et scrute le Berlin d’avant la réunification. Le film avait obtenu une Palme pour la mise en scène à Cannes. Dans la critique des Ailes du désir Libération décrivait un «acteur élégant et discrètement théâtral dont les élans de folie font à la fois peine et plaisir à voir». Un an plus tard, L'Eternite et un jour de Théo Angelopoulos, dans lequel Bruno Ganz a le rôle principal, décroche la Palme d’or à Cannes.

Son rôle explosif et sombre en tant qu’Adolf Hitler dans La Chute l’a consacré définitivement en 2004. Il s’agissait d’un des premiers films allemands consacré au personnage du «Führer», dans un pays toujours traumatisé par le souvenir de la barbarie nazie.

Début 2016, ce monument du cinéma suisse avait incarné un «magnifique» papy bourru dans Heidi. Cet été, il avait monté les marches du festival de Cannes pour présenter The House That Jack Built, de Lars von Trier, film dans lequel il interprétait «Verge», alias Virgile.

LIBERATION avec AFP

 

Légende photo : Bruno Ganz dans Les ailes du désir de Wim Wenders en 1987 Photo Everett.Rue des Archives 

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Georges Lavaudant, retrouver Stanislas Rodanski 

Georges Lavaudant, retrouver Stanislas Rodanski  | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Armelle Héliot dans son blog Le Grand Théâtre du monde

le 10 février 2019 

 


De jeunes comédiens issus du conservatoire de Montpellier ont voulu jouer Le Rosaire des voluptés épineuses. Ils ne pouvaient trouver meilleur conseiller et meilleur metteur en scène que ceux qui, en 1981, le mirent en lumière au festival d'Avignon. Créé au Printemps des comédiens, le spectacle est repris à Lyon avant Saint-Denis.

Le temps n'existe pas. Le temps n'est rien. Si tout artiste le sait, si tout écrivain, bien sûr, en fait l'expérience quotidienne, ce phénomène touche chacun. Tout être humain étant au monde, dans le bonheur comme dans la souffrance, le sait. Le temps n'existe pas.

Dans la raison comme dans la déraison. Dans la vie ordinaire comme dans la vie extraordinaire, dans le semblant de raison comme dans la folie délirante, dans le dehors comme dans le dedans.

Stanislas Rodanski nous dit-il autre chose et n'est-ce pas cela même que nous ressentons en découvrant ce spectacle de Georges Lavaudant d'après Le Rosaire des voluptés épineuses ?


Stanislas Rodanski est un poète qui a d'abord connu une vie d'aventure, avec engagement dans l'armée, même, avant l'enfermement, des années durant à l'Hôpital Saint Jean de Dieu. De 1953 à sa mort le 23 juillet 1981.

A Avignon, cet été là, en ce mois de juillet là, les jeunes artistes de la Comédie des Alpes, le centre dramatique national, à Grenoble, avaient présenté des formes brèves. L'une d'elles, interprétée par Ariel Garcia-Valdès était "La Victoire à l'ombre des ailes" de Stanislas Rodanski.

On ne s'étonnera donc pas de retrouver, à l'occasion de cette création, "Le Rosaire des voluptés épineuses", et Ariel Garcia-Valdès et Georges Lavaudant.

Longtemps directeur du conservatoire de Montpellier dont il a contribué à faire un lieu essentiel de création, Ariel Garcia-Valdès a conseillé à ses anciens élèves, Frédéric Borie, Elodie Buisson, Frédéric Roudier, qui rêvaient de faire quelque chose de ce texte très étrange de Stanislas Rodanski, de demander à Georges Lavaudant s'il ne pouvait pas les aider, et même, les mettre en scène.

Lavaudant, qui aime la jeunesse et a bien souvent dirigé des jeunes depuis quelques années (les jeunes désignés par l'ADAMI, notamment) a accepté. Ce spectacle, tel qu'on le retrouve ces jours-ci au Théâtre le Point du Jour, à Lyon, a été créé en 2017 dans le cadre du Printemps des comédiens de Montpellier, que dirige Jean Varela.

Le temps n'existe pas...On est saisi par la beauté et le mystère qui se dégagent des premières images. Un décor et des costumes de Jean-Pierre Vergier, le scénographe depuis plus de quarante ans, indissociable de l'esthétique de Lavaudant, de la force des images qui sont demeurées vives dans les mémoires.Lancelot, Frédéric Borie, dans le décor à feuillages et fruits posés derrière le bar, principal élément de décor, imaginé par Jean-Pierre Vergier. Photographie de Marie Clauzade.

C'est lui, Jean-Pierre Vergier, qui a dessiné également les costumes et en particulier la robe d'apparence sévère que porte la Dame du Lac...Et dont on ne découvre la sophistication qu'aux saluts...comme si, d'ailleurs, les saluts, ici, c'est encore le mystère de cette histoire.

Lancelot, la Dame du Lac...on est du côté des romans arthuriens et de Walter Scott et de l'opéra, plus tard...Mais on est aussi du côté du polar, du film noir. Des mythologies qui s'entrelacent dans ce moment de pur théâtre, de mystère.

Pourquoi faudrait-il en dire plus ? Des micros, très bien réglés, donnent une résonance particulière aux voix des interprètes.

La langue est belle, tout en images très travaillées, et l'on suit sans problème ce qui se dit, ce que l'on nous raconte. Même s'il y a des ellipses, des raccourcis, des chocs, des surimpressions...

Un bar, donc un barman nommé Carlton, l'excellent Frédéric Roudier, dont on peut imaginer qu'il ne contocte pas que des cocktails, mais qu'il est aussi le grand manipulateur...Deux gangsters, Thomas Trigeaud et Clovis Fouin Agoutin, qui est aussi Rodanski lui-même, celui qui disait : « Il ne s'agit pas de faire une œuvre, mais de faire acte de présence à moi-même ».

Lancelot, donc, le très fin et profond Frédéric Borie, un interprète original, qui n'est pas sans faire penser à celui qui fut son professeur, Ariel Garcia Valdès...

Et donc la Dame, sous une perruque blonde, très structurée...Elle est très bien, très déliée et émouvante, la jeune Elodie Buisson. Fine, joueuse, comme l'exige sa partition.Elodie Buisson, une femme fatale dans un monde qui nous échappe et nous fascine à la fois. 


On reparlera, on en est certain, de ce travail très virtuose et précis de Georges Lavaudant, qui signe bien sûr les lumières et qui, avec ce spectacle bref (1h20 à peu près) comble tous nos désirs de théâtre.

Lumières, mais aussi vidéo (avec décors à la fin et extraits de films) de Juliette Augy-Bonnaud, son de Jean-Louis Imbert, musique...

Un objet parfait, signé d'un très grand artiste, Georges Lavaudant, dans la maîtrise, l'amour des jeunes talents et de la haute littérature.

Tous ici, sont comme Stanislas Rodanski lui-même, ils saisissent : « la balle au bond d’un instant de liberté ».

Théâtre le Point du Jour, 7 rue des Aqueducs, Lyon 5ème, jusqu'au 16 février, sauf dimanche et lundi. A 20h30. Durée : 1h15. Dans le cadre de la programmation des Célestins en travaux. Tel : 04 72 77 40 00

 

Légende photo : Frédéric Borie, Lancelot et Elodie Buisson, la Dame du Lac dans le décor et les costumes de Jean-Pierre Vergier. Photographie : Marie Clauzade.

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Paroles de désastre : La fin de l'homme rouge, par Emmanuel Meirieu

Paroles de désastre : La fin de l'homme rouge, par Emmanuel Meirieu | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot
Mis à jour le 14/02/2019 à 17h34 | Publié le 14/02/2019 à 17h04

LA CHRONIQUE D'ARMELLE HÉLIOT - À Sceaux, Emmanuel Meirieu met en scène une partie de «La Fin de l'homme rouge» de Svetlana Alexievitch. Des voix fortes pour un texte puissant.

Un espace dévasté. Par la guerre, l'abandon, l'oubli. Un vaste espace qui pourrait être une ancienne école depuis longtemps désertée. Seymour Laval a imaginé ce décor et c'est lui aussi qui signe les lumières, grises, déprimantes et les vidéos complexes qui ne cessent de défiler sur le grand écran qui occupe le mur du fond. Il a pensé cette installation en dialogue avec l'adaptateur du texte et metteur en scène Emmanuel Meirieu. Il y a là une cohérence très forte, quelque chose de puissant qui plonge le spectateur dans un monde sans échappatoire. Le son et la musique ajoutent à cette impression oppressante. Trop, d'ailleurs. Pour intéressante qu'elle soit, la composition de Raphaël Chambouvet exerce une pression un peu trop forte sur qui écoute les différents protagonistes.

Car, ici, il n'y a pas d'autre dramaturgie qu'une suite de témoignages portés par des interprètes puissants, profonds, une distribution d'excellence qui donne un supplément d'âme au projet d'Emmanuel Meirieu.

Le livre de la Biélorusse Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015, est célèbre. Il est donné comme un roman. Notons qu'il a connu des adaptations théâtrales précédemment. Ainsi ne peut-on que saluer le travail accompli par Stéphanie Loïk depuis une dizaine d'années, comme a été adapté à la scène son extraordinaire recueil de témoignages des soldats soviétiques envoyés en Afghanistan, Les Cercueils de zinc, paru dès 1990.

«Les yeux d'une littéraire»
Née en Ukraine, Svetlana Alexievitch est une journaliste dans l'âme et, après ses études à Minsk, elle a sillonné l'URSS et poursuivi ses voyages après l'éclatement de l'union. Cette femme courageuse née en 1948, le dit bien: «Je regarde le monde avec les yeux d'une littéraire et non d'une historienne.» Mais, avec son magnétophone, ses petits cahiers, ses crayons, elle a accompli un travail extraordinaire, car, à chaque fois, elle sait installer une relation intime de confiance avec des personnes d'un naturel très taiseux. Elle recompose ces témoignages. On est bien du côté de la littérature. Mais elle ne trahit en rien le réel. Elle l'éclaire, lui donne du relief et du sens.

Le monde dont parle Svetlana Alexievitch est corrosif, destructeur. Qui a lu ses livres, qui a déjà entendu ces témoignages, n'a pu les oublier. Ils s'impriment avec une force très particulière dans la mémoire, car ceux qui s'expriment sont des êtres humains simples, qui n'étaient pas forcément révoltés contre le régime et qui ont subi les tragédies, impuissants. Leur sincérité bouleverse.

Le monde dont parle Svetlana Alexievitch est corrosif, destructeur

Dans la version d'Emmanuel Meirieu, sept comédiens de haut talent se succèdent. Ils pénètrent dans l'espace, cette salle de classe détruite, et se plantent devant un micro sur pied. Rien de naturel dans ce dispositif. Et pourtant c'est la réalité qui nous saisit et nous transperce. On commence avec Anouk Grinberg, grave, pénétrée, on finit avec André Wilms, magnifique et nuancé. Les voix ici, le grain des voix, le timbre particulier de ces acteurs au long chemin, donne une puissance singulière à la suite des prises de parole. Emmanuel Meirieu les a dirigés en musicien, simplement. Attentif aux rythmes, à la succession des morceaux, à leur enchaînement. Certaines pages sont insoutenables. Celles qui concernent Tchernobyl, en particulier.

Après Grinberg et Wilms, saluons les autres: Évelyne Didi, blonde et douce, Xavier Gallais, aigü et précis, Jérôme Kircher, sourdement hanté, trois fortes personnalités, et des jeunes moins connus, Stéphane Balmino, imposant et fin, Maud Wyler, délicate.

À l'opposé de ce projet, Stéphanie Loïk ne travaille qu'avec des jeunes, des inconnus, des débutants pour certains. Disons-le: l'effet est le même. Car avec Svetlana Alexievitch c'est l'encre qui compte. C'est ce qui impressionne. Au-delà des voix, l'écriture.

La Fin de l'homme rouge, Les Gémeaux de Sceaux (92), jusqu'au 17 février, puis en tournée en France avant la reprise aux Bouffes du Nord en septembre prochain. Durée: 1 h 50. Tél.: 01.46.61.36.67.


Armelle Héliot

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Au bar avec Stanislas Rodanski 

Au bar avec Stanislas Rodanski  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan 11.02.2019

 


Entraînés par Ariel Garcia Valdes, des anciens de l’école de Montpellier sont devenus fous de Stanislas Rodanski, un écrivain cher à Julien Gracq. Georges Lavaudant les met en scène dans l’un de ses textes sidérants, « Le Rosaire des voluptés épineuses ». Bien que mort, l’auteur les attendait au coin du bar. Enchanteur.


Dès la seconde phrase, j’ai été pris, une fois encore, dans ses rets. « A l’heure qu’il est Madame se meurt, et le bruit de la pluie, dans les chambres vides, par tout l’hôtel résonnant sur les vitres, ajoute au spectacle d’un désespoir, à l’étreinte d’une agonie, je ne sais quelle lassitude lamentable », disait-il accoudé à un bar perdu.

« Qui de nous est passé de vie à trépas »

C’était à Lyon, l’autre soir, ou ailleurs. Le barman lui servit un autre cocktail (Bloody Mary ?) auquel il ne toucha pas, il avait trop à dire. Dire est un bien grand mot. Ses lèvres bougeaient à peine, son corps encore moins ; un lâcher de mots, sans but, sans destinataire. Comme une échappée. Un sens qui allait s’effilochant. Et cependant l’évidence d’une opaque appréhension et d’une intime compréhension. Entre l’acteur Frédéric Borie, son personnage Lancelot et l’auteur, Stanislas Rodanski, tout glissait, se nouait et se dénouait pour mieux se nouer encore.

Le barman balaierait tout ça plus tard, il connaît son boulot. Le barman, spectateur unique, confident muet, est là pour accueillir toutes les phrases égarées qui ne savent plus si elles ont été un jour adressées. A l’être aimé ? Qui sait. Il était sur scène, le délégué du public, comme tous les soirs.

Lancelot-Borie continua. « Encore toi, femme fatale à cette heure indue, sur le théâtre des jours qu’un crime étrange a déserté. Il ne s’agit plus pour moi de disqualifier l’autre, tout au plus de savoir qui de nous est passé de vie à trépas. » Peu après, on apportera un télégramme à Lancelot : « La dame du Lac viendra aujourd’hui. » J’étais englouti. Comme à chaque fois.

Toutes les phrases de Stanislas Rodanski chaloupent ainsi, perlées de références, puisant aussi bien dans les vieux sacs de gloires défuntes que dans les romans populaires, les feuilletons à deux balles, les poètes de Villon à Nerval (« Je ne dépends de personne sauf de Nerval qui lui-même s’est pendu », écrit Rodanski), le magazine Détective, les films de série B ou Jacques Vaché, son contemporain. Nul ne saurait circonscrire l’étrange musicalité de l’écriture de Stanislas Rodanski inoculant son venin dans les voix des acteurs et actrices, équipés ou pas de micros hf. Les voix ont tôt fait de nous piquer au vif avant de nous envelopper. Il y a un engourdissement des sens légèrement vaporeux propre à l’écriture insaisissable de Rodanski.

Le sourire du pilote de chasse

C’était donc un spectacle. Avec pour tout décor et habitacle, un bar à la déco roccoco conçu et imaginé par Jean-Pierre Vergier, le décorateur attitré de Georges Lavaudant qui signe la mise en scène de ce texte de Rodanski, Le Rosaire des voluptés épineuses. C’est là le dernier point d’ancrage d’une belle histoire qui commença au début des années 80.

En 1981, Lavaudant qui dirige le CDNA (Centre dramatique national des Alpes) à Grenoble propose à une carte blanche à ses acteurs permanents, du moins ceux qui le souhaitent. Des croquis qui seront présentés à Grenoble puis au Festival d’Avignon. C’est ainsi qu’un soir apparut Ariel Garcia Valdes, assis de profil sur un vieux fauteuil de dentiste comme on en voit dans les westerns, portant un blouson et un casque en cuir et des lunettes de pilote d’avion. Le fauteuil se penche, l’avion vrombit dans nos têtes, l’acteur tourne son visage, regarde derrière lui en contre-bas, sourit comme le font les pilotes de chasse dans les films de guerre américains en passant sous les tropiques après un largage de bombes ou de baisers d’adieu.

La voix d’Ariel Garcia Valdes si doucement veloutée d’accents maléfiques et s’accélérant dans de brèves saccades nous entraînait dans les pages magiques de La Victoire à l’ombre des ailes de Stanislas Rodanski, un auteur dont j’ignorais encore tout. Je me souviens de ces mots, dits un peu plus tard, qui allaient me poursuivre longtemps de leur mystère jamais élucidé : « maintenant j’imagine une vague qui serait le néant dont j’ai conservé la nostalgie ». Rodanski lâche comme ça des pépites, au débotté, sans raison, et sans suite. Et toujours, la voix d’Ariel dans l’oreille redisant cette phrase après toutes ces années.

Je suis allé voir l’acteur, je voulais en savoir plus. Ariel me raconta que Lavaudant et lui, après avoir découvert La Victoire à l’ombre des ailes paru quelques années plus tôt, étaient allés voir Rodanski. Ils avaient appris qu’il vivait à demeure à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu à Lyon où il avait été enfermé à l’âge de 27 ans. Ils le virent. Ils repartirent. L’homme n’était pas bavard. Après 27 ans d’enfermement volontaire, l’écrivain devait mourir (dans la nuit du 22 au 23 juillet 81) peu après la première de La Victoire à l’ombre des ailes.

« La traversée de ses paysages dangereux »

J’allais prendre congé quand Ariel Garcia Valdes ouvrit sa valise et sortit un exemplaire de La Victoire à l’ombre des ailes paru aux éditions du Soleil noir en 1975 – un tirage limité à 2500 exemplaires, tous numérotés – avec une préface déterminante de Julien Gracq (qui fut son ami) et une couverture de Jacques Monory. « Il y a là le procès-verbal d’une des aventures les plus chargées d’enjeu qui aient été poursuivies dans la lumière du surréalisme, une des très rares qui n’aient pas reculé devant la traversée de ses paysages dangereux, et qui en aient affronté les derniers risques », concluait Gracq.

Ce premier livre et ce spectacle qui en constituaient le meilleur ambassadeur allaient susciter les parutions d’inédits comme Spect-acteur chez Deleatur (avec un frontispice de Jacques Hérold, grand ami de Rodanski – ils furent exclus ensemble par Breton du groupe surréaliste), d’études comme Rodanski éclats d’une vie par Bernard Cadoux, Jean-Paul Lebesson et François-René Simon (éditions Page) superbement illustré (Rodanski fit de nombreux collages), et de textes inédits comme ces lignes extraites du Journal de Stan : « Les mots m’ont toujours mené loin dans la vie, trop loin pour que je renonce jamais car je les emploie désormais strictement dans le sens où ils m’échappent, où leur portée cesse d’être consciemment perçue alors que j’écris les yeux dans le vague et que mes regards se coulent dans le devenir. »


Tout cela devait aboutir en 1999 à la parution des Ecrits de Stanislas Rodanski chez Christian Bourgois (lire ici). Mais il reste encore beaucoup d’inédits dans le fonds de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet. En 2013, Gallimard a publié sa poésie établie par François-René Simon sous le titre Je suis parfois cet homme .
Rodanski est toujours là et ailleurs, caché, jouant aux osselets avec des pseudonymes. De son « vrai » nom Bernard Glücksman, on sait qu’il fut déporté en Allemagne dans un camp de travail à Mannheim, que dans ses écrits il fait plus d’une fois référence au film de Frank Capra Lost Horizon et au pays mythique Shangri-la auquel accèdent, après leur accident, des aviateurs égarés dans un repli du Tibet. On retrouve tout cela dans Le Rosaire des voluptés épineuses.

Alors qu’il dirigeait l’école de Montpellier devenue, sous sa direction, une grande école nationale, Ariel Garcia Valdes aimait faire partager ses lectures (c’est un gros lecteur) à ses élèves. C’est ainsi qu’il inocula le venin Rodanski à deux d’entre eux, Frédéric Borie et Elodie Buisson. C’est en les voyant travailler sur Le Rosaire qu’il a eu la bonne idée de demander à Georges Lavaudant de venir les aider à mettre en forme leur travail. Le résultat a été présenté au Printemps des comédiens à Montpellier il y a deux ans, mais des grèves de trains ont considérablement occulté sa réception.

« Le rêve & la veille »

Le Rosaire des voluptés épineuses est donc de retour. Outre la mise en scène, Georges Lavaudant signe les lumières, prouvant une fois de plus qu’il est un grand éclairagiste. Frédéric Borie dans le rôle de Lancelot, Elodie Buisson dans celui de la Dame du lac dominent de leur présence tout en clair-obscur une distribution excellemment complétée par Frédric Roudier, Clovis Fouin Agoutin et Thomas Trigeaud. Ce que fait Frérédic Borie – qui était l’extraordinaire Raskolnikov dans le Crime et Châtiment de Nicolas Oton (lire ici), un des plus beaux spectacles de la saison, malheureusement peu programmé –, est très étrange : il est Lancelot qui se souvient de Rodanski qui se souvient d’Ariel Garcia Valdes dans la Victoire à l’ombre des ailes, spectacle que l’acteur n’a pourtant pas pu voir. Ainsi opère les magies conjuguées du théâtre de l’écriture de Rodanski, le temps d’un spectacle de revenants.

Pour finir, ces mots de Rodanski jetés sur le papier, semble-t-il vers 1943 : « Il ne s’agit pas de faire une œuvre, mais de faire acte de présence à moi-même, le seul acte de foi que je crois capable. Un acte de foi comme l’amour : l’ombre & la proie fondues dans un éclair unique où la vie & la mort, la raison & la folie, le rêve & la veille, le haut & le bas cessent d’être perçus différemment. Eclair unique, le point du jour que je cherche passionnément à déterminer. Mon corps a malgré tout des habitudes. & parfois je m’abandonne jusqu’à croire qu’elles nous sont communes, mais bien souvent je suis cet homme à moitié endormi qui se sépare et tombe de sommeil. Mais au point du jour, la nuit me monte à la tête & je sens la proie m’échapper lourdement. »

Le Rosaire des voluptés épineuses, Les Célestins au théâtre du Point du jour à Lyon, 20h30, jusqu’au 16 février sf dim et lun. Au Théâtre Gérard Philipe - CDN de Saint-Denis du 17 au 19 mai.

 

 

Légende photo : Scène du spectacle "Le rosaire des voluptés épineuses" © Marie Clauzade

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«Girls and Boys», confessions sans concessions

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Par Anne Diatkine dans Libération  — 21 février 2019 


Mise en scène à Paris par Mélanie Leray, Constance Dollé s’empare avec une réjouissante énergie du monologue acerbe du Britannique Dennis Kelly.


Elle n’est pas seule sur scène, puisqu’elle a convié quatre spectateurs à partager son dîner, donc à rendre visible ce qui reste en général dissimulé ou hors-champ (l’écoute, les émotions et le regard, la gêne ou le plaisir que provoque l’incarnation), mais elle est la seule à parler. Elle n’est pas seule sur scène également, car Constance Dollé, la comédienne sur laquelle toute la pièce repose, a un exceptionnel talent pour faire voir les absents, les désigner, nous les faire halluciner, lors de sa traversée en crawl dans la vie d’une femme jamais nommée et archicontemporaine, un monologue écrit par le dramaturge britannique Dennis Kelly il y a deux ans à peine, et qui porte le titre d’un tube de Blur, Girls and Boys.

Ça commence sous de bons auspices, on est chez une femme qui sait vivre, elle dispose des codes et de l’aisance des nantis, une jolie table est dressée, avec serviettes blanches comme le chemisier en soie sur un pantalon gris flanelle qu’elle porte, le vin est servi, les fins mets ne demandent qu’à être dégustés - les convives, d’ailleurs, trempent leurs lèvres dans leur verre, et dans la salle, deux spectateurs un brin jaloux remarquent qu’il reste deux chaises vides à la table. Ne pourraient-ils pas se glisser rapidos jusqu’au plateau afin de profiter d’un dîner gratuit ? Ils hésitent.

Fausses pistes.
Constance Dollé joue donc aussi à la maîtresse de maison, elle s’occupe des invités autant que de nous, les spectateurs lambda, quand elle entame, avec moult gestes, un récit qu’on croit être l’archéologie de sa vie amoureuse. «J’ai rencontré mon mari dans la file d’embarquement d’un vol EasyJet, je dois dire qu’il m’a tout de suite déplu.» C’est la première phrase qu’elle prononce, et tout le monologue de Dennis Kelly est construit sur cet art des hiatus, du zigzag ou de la chute inattendue, qui mène le spectateur de fausse piste en fausse piste, de trappe en trappe, y compris dans sa facilité apparente, qui aimante l’écoute et nous fait croire, à tort, qu’on est plongé dans ce genre qui tient lieu de vaudeville aujourd’hui : le récit de vie sur un plateau, à la première personne, de manière à susciter l’identification, comme les longues confessions de lectrices dans la presse féminine.

On est donc plongé dans ce qu’on suppose être une mer sans récifs ni requins, et l’adhésion de la salle aux déboires et réussites - la vie sexuelle et ses déceptions, la difficulté d’obtenir un job durable, le cirque des entretiens d’embauche - est palpable, d’autant que le personnage est la copie conforme de l’amie qu’on a tous et qu’on regrette de ne pas avoir invitée à cette soirée : celle qui a l’art de rire de ses malheurs mais ne peut s’empêcher de les raconter, celle qui manie la phrase qui (la) tue et sait imiter deux mannequins qui grugent dans une file d’attente, celle qui démontre que le coup de foudre existe quand un benêt mute génie en trois secondes, et celle qui sait simuler le cheval car il faut ce qu’il faut pour obtenir haut la main un poste d’assistante de l’assistante. Mais le texte est retors, et, comme dans un dessin de Magritte, on met du temps à remarquer que la représentation d’un caillou n’est pas un caillou, et que cette femme seule, qui ne parle que de son mari et hurle sur ses enfants tout en jouant avec les absents, est peut-être autre chose qu’une réjouissante copie de mère contemporaine et de femme ultraséductrice qui oscille entre la lose et la gloire.

Stand-up.
L’énergie de Constance Dollé, qui tient sur scène plusieurs conversations en même temps, notamment avec ses enfants, nous interdit de nous interroger, avant qu’elle ne nous y invite. Bien que la pièce soit construite en flash-back, toutes les situations sont jouées au présent, avec les sensations de l’instant, si bien que le spectateur a toujours un temps de retard sur les rebondissements. Non, la mère n’est pas infanticide, ce serait trop simple. Girls and Boys ne cesse de parler de nous et l’étau se resserre au fur et à mesure que l’ironie et le second degré s’effacent du jeu de l’actrice - formidable de fond en comble, mais à quel titre ? Est-ce le «nuage de ragots» qui s’abat au moment de la vente d’une entreprise à une plus grosse entreprise, puis «à une boîte encore plus monstrueuse qui appartenait à un baron des médias qui possède à peu près tout sur cette planète sauf ce crayon» qui nous fait de l’œil ? Ou les ravages du contrôle du pouvoir par un petit groupe en général masculin, phénomène qu’on suppose toujours être en voie d’extinction, jusqu’à ce que la violence de ses effets resurgisse ?

L’ironie s’efface. Constance Dollé sert le café à ses invités, qui ont été sculptés par des lumières changeantes tels des acteurs. L’ingéniosité de la mise en scène de Mélanie Leray et l’habileté de la scénographie de Vlad Turco sont de reproduire sur le plateau ce jeu de chausse-trape entre trop-plein de réalisme et mystification possible, induit par le texte de Kelly. A Londres, où elle a été créée l’année dernière, la pièce était montée en stand-up. A Paris, une salle pleine et plutôt très jeune a fait un accueil triomphal pour une pièce d’un auteur peu connu du grand public, portée par une comédienne et une metteure en scène qui ne sont pas non plus des têtes d’affiche. Même si Constance Dollé est distribuée dans les séries Un village français, les Revenants, et joue un rôle important dans l’Affaire Villemin de Raoul Peck, tandis que Mélanie Leray, formée à la section mise en scène du Théâtre national de Strasbourg, est une ancienne du collectif les Lucioles.

Comment réussit-on à monter ce type de projet ? Constance Dollé se souvient d’avoir lu la pièce transmise par Mélanie Leray en une journée, et qu’elles ont rencontré en avril dernier le directeur du Théâtre de la Porte Saint-Martin, Jean-Robert Charrier. Le plus jeune directeur de théâtre de France, qui mène une programmation à la fois grand public et audacieuse en tentant d’abattre la frontière entre les théâtres privés et publics, a dit banco immédiatement.

Anne Diatkine
Girls and Boys de Dennis Kelly m.s. Mélanie Leray. Théâtre du Petit Saint-Martin, 75010. Jusqu’au 16 mars.

 

Légende photo : A chaque représentation, Constance Dollé invite des spectateurs à sa table. Photo Pascal Victor. ArtComPress 

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Les Analphabètes,d’après d’Ingmar Bergman, mise en scène de Gina Calinoiu et Lionel Gonzàlez

Les Analphabètes,d’après d’Ingmar Bergman, mise en scène de Gina Calinoiu et Lionel Gonzàlez | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Christine Friedel dans Théâtre du blog 19.02.2019

 

Les Analphabètes, librement inspiré de Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman , mise en scène de Gina Calinoiu et Lionel González


Dans cette création de la compagnie du Balagan’ retrouvé, Marianne et Johan forment un couple modèle, de ceux qu’on invite volontiers à dîner : avec eux, aucun risque de scène de ménage ou de scandale, et on reste donc en bonne compagnie. Seulement voilà, un jour Johan vient annoncer à Marianne qu’il a rencontré quelqu’un: Paula. « Elle est, dit-il, complètement folle mais je ne peux vivre sans elle et je pars demain. » Le ciel tombe sur la tête de l’épouse et mère de leurs deux filles. S’enclenche alors le processus classique vers le divorce, un parcours cahotant qui passe par la résilience, les pseudo-réconciliations, la repentance de l’époux, aussitôt démentie, la complicité retrouvée, jusqu’à la violence et aux coups.

On a reconnu le couple du film Les Analphabètes (1973) d’Ingmar Bergman joué par Liv Ullmann et Erland Josephson. Gina Calinoiu et Lionel González sont à la fois les dramaturges, metteurs en scène et acteurs. Ils pratiquent, comme beaucoup de collectifs, l’écriture de plateau mais avec une radicalité qui donne ici un résultat exceptionnel. Il y a une grande différence entre parler de soi en se servant de ce que nous dit par exemple Roland Barthes, et le fait  de se plonger dans une œuvre, de se l’incorporer, au point de la réécrire dans son esprit, dans sa vitalité. Quand on finit par parler de soi, on touche à l’universel.

La formule commode « librement inspiré de »… dit vrai: Gina Calinoiu et Lionel González ont pris la liberté de se placer à la racine de la création d’Ingmar Bergman et se sont concentrés sur les emblématiques Marianne et Johan. Ils ont mis hors-champ les autres personnages comme le couple ami qui trahit Marianne et comme surtout Paula qui finit par n’être plus qu’un énorme fantasme destructeur… Ces acteurs ont déjà travaillé ensemble, entre autres dans les ateliers d’Anatoli Vassiliev et ont tous les deux d’autres carrières, collaborent à d’autres créations. Ce qui les met dans une situation idéale pour jouer ces personnages. Ils sont différents: lui, très “à la française“ souligne légèrement le trait;  elle, de l’Ecole roumaine (elle est membre permanent du Théâtre National Marin Sorescu à Craiova, entre autres). Mais, lancés dans la même énergie, ils parlent le même langage.

Cela donne un spectacle jubilatoire, souvent drôle et touchant mais parfois glaçant quand on assiste au déclenchement de la violence masculine du genre: « Je t’ai quittée, trompée, mais tu m’appartiens. » Dans la comédie classique, tout finit par un mariage mais Ingmar Bergman et Le Balagan’ retrouvé s’occupent de ce qui suit. Et des questions qu’on oublie de se poser, en “analphabètes“ des sentiments. De quoi est fait l’amour durable ? Qu’est-ce qu’un couple ? Quel est le lien qui ne se défait pas, même quand l’un et l’autre ont refait leur vie comme on dit ?

Un troisième personnage donne au spectacle une note de fantaisie et de tendre ironie qui contribue beaucoup à son charme : Thibaud Perriard, batteur, percussionniste, bricoleur de piano et chanteur modeste. Il regarde les protagonistes avec la bienveillance un peu distante de celui qui échappe à ces guerres et tourments. Relais entre le public et la scène, il nous prend à témoin, en laissant entendre, sans un mot mais avec une musique légère, le constat navré d’Anton Tchekhov « Comme vous vivez mal, messieurs ! » Cela concerne aussi les femmes, on ne peut l’oublier…

Bref, un spectacle à voir,  d’abord pour le plaisir d’admirer un travail exceptionnel de comédiens, même si la pudeur nous interdit de nous reconnaître dans les tourments et les découvertes de Marianne et Johan…

Christine Friedel

Théâtre Gérard Philipe,  Saint-Denis, (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 24 février. T. : 01 48 70 00.

Photo © Charlotte Corman

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 Jean-Marc Dumontet, le chasseur de têtes de l'Élysée

 Jean-Marc Dumontet, le chasseur de têtes de l'Élysée | Revue de presse théâtre | Scoop.it



Par Marie-Amélie Lombard-Latune dans Le Figaro
Mis à jour le 18/02/2019

PORTRAIT - Ce propriétaire de théâtres qui produit Nicolas Canteloup, Alex Lutz, François-Xavier Demaison est chargé de recruter la nouvelle équipe de communication d'Emmanuel Macron.

Un œil de lynx. «Il voit tout, entend tout. Il a deux téléphones portables et il est capable d'écrire des textos sur les deux en même temps. C'est simple, il a deux, voire trois cerveaux!» Quand sa directrice déléguée au Théâtre Antoine, Stéphanie Bataille, commence sa description de Jean-Marc Dumontet, ça fait tilt. Quelques instants plus tôt, le même, au téléphone, répondait à notre demande d'entretien: «Un portrait? Vraiment? On ne me parle que de Macron en ce moment… Et pourtant, je fais plein de choses au théâtre: le festival d'Humour de Paris, la soirée France Algérie et Paroles citoyennes…» Mais pas besoin d'argumenter longtemps. Le deuxième cerveau est déjà en route: «D'accord, lundi, dans mes bureaux.»

«Il veut tout contrôler», avait dit son adjointe au Théâtre Antoine. Cela se vérifie. Il ne souhaite pas, comme le lui avait demandé le photographe, qu'on le voie une main dans la poche: «Je passe mon temps à dire à mes enfants (il en a quatre) de ne pas le faire, il faut être cohérent.»

Jean-Marc Dumontet est un mélange de retenue et de parole cash. Et aujourd'hui, alors que la page des Mormons, comme ils s'étaient surnommés, se tourne avec les départs de Sylvain Fort, Stéphane Séjourné et Ismaël Emelien, ce quinqua longiligne à la distance courtoise est en charge de constituer une nouvelle équipe de communication à l'Élysée. Depuis janvier, il a vu vingt-cinq personnes. Il croise ses impressions avec Alexis Kohler (le secrétaire général de l'Élysée) et Philippe Grangeon, le communicant tout récemment installé auprès du président. Pour arriver à terme, sans délai imposé, au recrutement d'une à trois personnes.

«Pas besoin de grand manitou. D'ailleurs, Emmanuel Macron n'a jamais été aussi bon que depuis début 2019. Les vœux, le grand débat, les rencontres avec des journalistes: c'est parfait»
Jean-Marc Dumontet

Et la stratégie, le storytelling? Dumontet soupire: «Pas besoin de grand manitou. D'ailleurs, Emmanuel Macron n'a jamais été aussi bon que depuis début 2019. Les vœux, le grand débat, les rencontres avec des journalistes: c'est parfait. On est en train de bâtir une deuxième phase. La com, c'est important pour organiser. Mais l'émetteur, c'est Macron.» La voix, douce, s'amplifie: «L'important, c'est qu'il se ressource, qu'il rencontre des gens. Il l'a dit, les “gilets jaunes” l'ont scarifié. C'est vrai! Depuis vingt ans, il avait marché sur l'eau!»

Le 31 décembre. Jean-Marc Dumontet était à l'Élysée pour l'enregistrement des vœux. Le président débout, combatif pour chasser l'image du boxeur un peu groggy par les coups des «gilets jaunes», c'est lui. Lui aussi, le conseil de faire une deuxième prise, la bonne. Il retrouvait «l'aventure». Cette adrénaline de la campagne, quand, assistant à tous les meetings, dans l'ombre, il prenait des notes puis débriefait. Dès celui de la Porte de Versailles et de l'extatique «parce que c'est notre projet», il conseille au candidat Macron de moduler les effets, d'alterner passages exaltés - qu'il aime - et discours plus calme, d'en dire plus sur lui-même et de… faire plus court!

 



«Jean-Marc a eu tout de suite, dans ces années 80-90, un côté money maker. C'est un extraordinaire vendeur. Et il s'en fichait si ce n'était pas très à la mode à Sciences Po»
Maître Sophie Obadia, une amie de longue date

 



Le 14 mai 2017 au soir, après l'investiture, le rideau devait tomber, mais Jean-Marc Dumontet, tel un gamin, des étoiles encore dans les yeux, ne voulait pas du mot «fin». Il ne veut pas avoir l'air de réclamer mais manifeste quand même son intérêt pour une candidature aux législatives à Bordeaux. Le président répond, enthousiaste: «Vous seriez prêt? Formidable! Mettez-vous en contact avec Jean-Paul (Delevoye, qui organisait les investitures pour En Marche, NDLR).» Mais, il est trop tard, tout est déjà calé. Jean-Marc Dumontet revient alors sur scène. La vraie, celle des sept théâtres (six à Paris et un à Saint-Malo) dont il est propriétaire, celle des artistes qu'il produit au premier rang desquels Nicolas Canteloup, Alex Lutz, François-Xavier Demaison…

Car le chasseur de têtes de l'Élysée n'est pas du sérail. Ni énarque, ni passé par Bercy, pas plus qu'apparatchik de parti ou brillant sujet d'Euro RSCG… Non, un homme de théâtre. Premier point commun avec le couple présidentiel. La province, un second. Et une image de «jeune homme pressé». «Un jour, il m'a fait une confidence, ce qui est rare de sa part. On parlait de Bordeaux et il m'a dit: “Cette ville m'a fait perdre tellement de temps!”», relate un ami bordelais.


«Si tu veux, tu peux»

Bordeaux, la fin des années Chaban. Jean-Marc Dumontet participe à sa dernière campagne en 1989 et figure sur sa liste. Bordeaux où son père, venu des Charentes, dirige une étude de notaire florissante. La famille Dumontet est de droite, conservatrice, catholique. La «bourgeoisie provinciale», résume-t-il. Jean-Marc est passionné de littérature. D'actualité et de politique aussi, pour lui qui pigera pour Le Quotidien de Paris et sera repéré par le journaliste Dominique Jamet. Après Sciences Po Bordeaux, une maîtrise de droit et un oral de notariat loupé sur une question de droit rural, il explore «à fond» des territoires différents. La communication (deux agences), le journalisme (le Journal des présidentielles et Objectif Aquitaine), l'importation de pin's (La Boîte à pin's, 2 millions de francs de chiffre d'affaires en quelques mois), les pizzas à domicile (Pizza Coyote), deux restaurants. «Jean-Marc a eu tout de suite, dans ces années 1980-1990, un côté money maker. C'est un extraordinaire vendeur. Il croit au credo américain “Si tu veux, tu peux”. Et il s'en fichait si ce n'était pas très à la mode à Sciences Po», raconte une amie de longue date, Maître Sophie Obadia. Des talents de businessman qu'il exerce dans le théâtre aussi. À Bordeaux, d'abord, puis à Paris où il rachète le Point-Virgule, Bobino, le Théâtre Antoine, etc. Aujourd'hui, à la tête de 3600 places, 500 dates de tournée, des salles rentables…



Macron, ce jeune loup qui bouscule tous les codes, le fait rêver. Il en parle comme d'un dernier rempart contre les populismes, contre Marine Le Pen

 



C'est à la Comédie-Française, en 2015, que la route de Jean-Marc Dumontet croise pour la première fois celle d'Emmanuel Macron. Brève conversation, échange de cartes de visite. Il retrouve ensuite le ministre de l'Économie et Brigitte à un dîner organisé par Line Renaud. C'est le coup de foudre. «Le type m'intéresse. Son audace intellectuelle, son côté provocateur. Il était vraiment différent. C'était pour moi une réponse au divorce entre les politiques, les élites et les Français. Ce dénigrement de la fonction politique qui me navre et qui porte en lui des germes inquiétants.» Macron, ce jeune loup qui bouscule tous les codes, le fait rêver. Il en parle comme d'un dernier rempart contre les populismes, contre Marine Le Pen. Et, en pleine crise des «gilets jaunes», il reçoit Brigitte Macron et Richard Ferrand venus voir Plaidoiriesjouée par Richard Berry.

Les actes I, II, III…, les violences, la nation qui semble se déliter chaque samedi: il y a urgence à «sauver le pays». Et il en est persuadé: Emmanuel Macron fera deux mandats, puis, en 2027 quittera la politique pour une autre vie. Et lui, d'ici là? Le ministère de la Culture? Un «fantasme de journalistes», tranche-t-il. La mairie de Bordeaux? «Cela aurait du sens pour moi.» Mais la nomination d'Alain Juppé au Conseil Constitutionnel change la donne. «L'opportunité, cela aurait été une liste commune Juppé-LREM, un passage de témoin. Mais là…» Le troisième cerveau s'est déjà mis en marche.

 

 

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Serge Merlin : il brûlait sa vie sur les planches

Serge Merlin : il brûlait sa vie sur les planches | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot dans Le Figaro  Publié le 17/02/2019  

DISPARITION - Le comédien connu par le cinéma, mais surtout passionné par le théâtre s'est éteint samedi 16 février. Il avait 86 ans. Un visage et une voix inoubliables.

Tout le monde connaissait son visage torturé, son visage à la Artaud à la fin de sa vie. Tout le monde connaissait sa voix grave et envoûtante pouvant se faire grêle et aiguë, sa silhouette fragile, son regard impressionnant. Serge Merlin était le peintre Raymond Dufayel dans le film de Jean-Pierre Jeunet Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain qui l'avait d'ailleurs fait tourner dans La Cité des enfants perdus. Il était le chef des cyclopes….

Mais c'est par le théâtre que Serge Merlin était devenu un acteur «culte», intransigeant, sauvage, mais aussi très fragile et hanté par la peur de perdre sa mémoire, transi d'angoisse quand il fallait monter sur un plateau ou, ces dernières années, s'asseoir derrière une table, pour lire. Longtemps sa femme se consacra à le soutenir, l'accompagner. Elle s'est éteinte il y a quelques années et l'on devinait Serge Merlin ravagé par cette absence.

Il ne parlait guère de lui. On ne savait pas grand-chose de sa vie. Il était né Serge Merle, tout court, en 1933. Il avait grandi en Algérie et dès l'orée des années 50, il avait joué au théâtre. Il était allé vers l'homme le plus épris de poésie, de musique, de peinture et qui considérait que le théâtre avait besoin de tous les arts, Jean-Louis Barrault.

Les premiers pas professionnels de Serge Merlin, à Paris, sont liés à ce grand ouvreur de voies: il joue dans Christophe Colomb de Paul Claudel mis en scène au Théâtre Marigny où s'est installée la compagnie Renaud-Barrault. On est en 1952. Il ne cesse de travailler dans les années qui suivent et commencent à tourner pour le cinéma au début des années 60 avec Andrzej Wajda dans Samson. C'est en 1961.

Un roi bouleversant
Très récemment, Serge Merlin avait tourné dans Un peuple et son roi . Il est Louis XI dans le film de Pierre Schoeller, en 2018. Autant dire que Serge Merlin n'a jamais cessé de travailler et, au théâtre, on peut rappeler que ses dernières apparitions, impressionnantes lui valurent par deux fois le prix du syndicat de la critique: en 1991 pour Le Réformateur de Thomas Bernhard dans une mise en scène de André Engel et en 2010 pour Minetti de Thomas Bernhard dans une mise en scène de Gerold Schumann et Extinction de Thomas Bernhard, toujours, dirigé par Alain Françon et Blandine Masson, des spectacles de 2009 et 2010.

On le voit, Thomas Bernhard a beaucoup compté dans la vie de cet être obsédé par les poètes dramatiques et la littérature. Mais que dire de Shakespeare: il est l'un des rares comédiens qui a joué deux fois, à des années de distance, le Roi Lear et deux fois d'une manière exceptionnellement bouleversante. Une première fois avec Matthias Langhoff en 1986, de Strasbourg à Bobigny et une autre fois avec Christian Schiaretti, en 2013, du TNP de Villeurbanne au Théâtre de la Ville. Et l'autre auteur qu'a servi de manière fascinante Serge Merlin, c'est Samuel Beckett. Il était fait pour cette écriture.

» LIRE AUSSI - Le théâtre flambe au plus haut avec Serge Merlin

Avec Matthias Langhoff, Serge Merlin a fait un long parcours. Il aura toujours été du côté de la création, et sans prévention. Ainsi a-t-il, à ses débuts, beaucoup joué avec Marcelle Tassencourt et créé des textes nouveaux. Plus tard, il a joué sous la direction de Patrice Chéreau, et de beaucoup d'autres grands metteurs en scène, dont, Jacques Rosner, Bernard Sobel, et, on l'a cité, André Engel.

Une dernière fois, on aurait dû le voir dans un spectacle inspiré de Shakespeare dans une mise en scène de Wilfried Wendling compositeur qui signait une partition avec Pierre Henry: Hamlet, je suis vivant et vous êtes mort… Pierre Henry ne vit jamais ce spectacle, il mourut quelques mois auparavant. Quant à l'interprète, il était fatigué, déchiré d'angoisse, et certains jours où avait voulu assister au spectacle, il était sorti de scène et n'était pas revenu…Mais Serge Merlin restera bien vivant dans nos mémoires…

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Serge Merlin: "Je suis mal-aimé"

Serge Merlin: "Je suis mal-aimé" | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Entretien de 2016  à écouter sur le site de France Culture, page de l'émission Hors-champ (Laure Adler)

 

Comédien et metteur en scène, Serge Merlin porte avec énergie, sensibilité et humour ses 83 ans. Il s’entretient avec Laure Adler.

Serge Merlin évoque son enfance. « Un cristal de larmes. Je ne sais pas. Je suis mal-aimé. Je n’étais pas attendu, je n’étais pas souhaité. La volonté était plutôt de me détruire avant que je ne sois là ». Il passera une partie de son enfance à Colomb Béchar, en Algérie française. Ville dont il garde un souvenir également pénible : il se souvient d’« une solitude atroce » dans ce désert situé à 80 km à l’est de la frontière marocaine.

"C’est très laid le désert."
« C’est très laid le désert, c’est des cailloux, des choses comme ça. De temps en temps il y a une dune (…) et puis ces palmiers, invraisemblables, tout à coup, (…) au milieu (…) de ce rêve. Mais un rêve atroce. Très douloureux avec une chaleur épouvantable. Tout est hostile, tout est terrible, tout est affreux. Sauf les nuits et les étoiles. »

"J’étais élevé comme un prince de Bavière."
A Colomb Béchar, Serge Merlin a néanmoins joui d’une éducation inhabituelle « J’avais des pères blancs qui me lisaient dans le texte. J’étais élevé comme un prince de Bavière. On me faisait la lecture, on me traduisait les choses, l’arabe, le latin et je ne m’apercevais pas de mon élection. J’étais vraiment choisi et entouré.»

"On ne s’attendait à rien de moi."
Ses premiers pas vers le théâtre, il les fait à l’école : « un jour, ils ont dit qu’il fallait apprendre un texte. Alors, moi, je n’apprenais rien, jamais, je ne répondais à rien. Là j’ai appris Athalie, le songe d’Athalie. On ne s’attendait pas à ce que je récite le songe d’Athalie. On ne s’attendait à rien de moi. On ne me demandait rien. J’étais comme ça, en trop dans la classe. Je me suis levé et je suis rentré en flamme avec ça. Avec un texte. Avec cette matière ; et je suis tombé raide mort à la fin. »

 

Photo : Serge Merlin• Crédits : Corinne Amar - Maxppp

 

 

Tous les articles sur Serge Merlin repris dans la Revue de presse théâtre

 

 

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La mort de Serge Merlin, un roi du théâtre s'éteint

La mort de Serge Merlin, un roi du théâtre s'éteint | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Stéphane Capron dans Sceneweb -17 février 2019

photo CB Hoffman

L’immense comédien, Serge Merlin est mort à l’âge de 86 ans. Il a passé sa vie avec Thomas Bernhard, Beckett et Shakespeare et a été dirigé par Patrice Chéreau, Matthias Langhoff, André Engel, Alain Françon et Christian Schiaretti. Comédien tourmenté, il avait le don d’hypnotiser le public. 

L’année dernière au Printemps des Comédiens, André Engel aurait du présenter Le Faiseur de Théâtre avec son comédien fétiche. Le spectacle avait du être annulé. André Engel l’avait dirigé en 2015 au théâtre de l’Œuvre dans Le Réformateur de Thomas Bernhard. La dernière fois que le comédien est monté sur scène c’était sous la direction d’Alain Françon dans Le Dépeupleur, de Samuel Beckett et dans Hamlet, je suis vivant et vous êtes morts de Wilfried Wendling.

Le grand rôle marquant de Serge Merlin aura été Le Roi Lear. Il l’a incarné la première fois en 1986 sous la direction de Matthias Langhoff, et en 2014, pour la réouverture du Théâtre National Populaire de Villeurbanne, Christian Schiaretti lui propose une nouvelle fois de l’incarner. Serge Merlin électrise la scène. Il impose sa stature avec une énergie inouïe. Il est massif et tonique. Il donne le ton au spectacle. On sent d’ailleurs poindre l’admiration du reste de la troupe. Il place la barre très haut. Serge Merlin a alors l’âge du rôle, il a 81 ans et déborde de vitalité. C’est subjuguant. Pendant toute l’exploitation du spectacle, le public est debout tous les soirs pour saluer la performance de Serge Merlin. Et lui tel un enfant, les yeux écarquillés, empoigne la main de ses camarades et savoure ces instants de bonheur.

En 2017, il revient sur scène au Théâtre les Déchargeurs dans Le Dépeupleur un texte de Beckett qui lui colle à la peau (il l’avait créé en 1978 dans le Off à Avignon). Sous la direction aiguisée d’Alain Françon et dans une très belle scénographie de Jacques Gabel, l’acteur continue d’hypnotiser le public. Serge Merlin, baguette à la main, longue redingote verte, tourne autour d’un cratère. Il s’avance vers le public pour mieux faire entendre les mots de Beckett, s’appuie sur les premiers rangs pour chercher le regard d’un spectateur. Il est incroyable. Serge Merlin était un acteur magnétique. Un acteur unique.

Outre ses nombreux rôles au théâtre, Serge Merlin avait joué dans une vingtaine de films. Son rôle le plus célèbre sur le grand écran était sans doute le personnage de Raymond Dufayel, “l’homme de verre”, qu’il avait incarné dans Amélie Poulain au début des années 1990. Son dernier rôle au cinéma était celui de Louis XI dans Un peuple et son roi de Pierre Schoeller, sorti l’an dernier en salle.

Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

photo CB Hoffman

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Mort de l'acteur suisse Bruno Ganz à 77 ans 

Mort de l'acteur suisse Bruno Ganz à 77 ans  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par LIBERATION avec AFP
— 16 février 2019 

 


Acteur majeur du cinéma européen avec son rôle d’ange emblématique dans «Les Ailes du désir» ou encore celui d’Adolf Hitler dans «La Chute», il est décédé ce samedi dans son pays, la Suisse.


L’acteur suisse Bruno Ganz, qui s’est distingué notamment dans Les Ailes du désir et dans La Chute où il jouait Hitler, est mort dans la nuit de vendredi à samedi d’un cancer à l’âge de 77 ans à Zurich, a indiqué ce samedi son agente Patricia Baumbauer. «Oui, aujourd’hui dans les premières heures de la journée», a-t-elle dit à l’AFP en confirmant son décès annoncé par le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. «Il avait un cancer», a-t-elle ajouté.

Natif de Zurich, fils d’un mécanicien suisse et d’une mère originaire d’Italie, il est considéré comme l’un des les plus importants acteurs germanophones de l’après-guerre, sur les planches comme au cinéma. Il commença sa carrière au théâtre et quitta sa Suisse natale pour Berlin, où il co-fonda la célèbre troupe Schaubühne. Dans une interview croisée donnée à Libération, il racontait son travail avec le metteur en scène de théâtre Klaus Michael Grüber, dont il louait la poésie et le rapport avec la réalité «radicalement différent».

«Acteur élégant et discrètement théâtral»
Il est réellement devenu acteur au milieu des années 1970 et a commencé à se distinguer avec des films comme l’Ami américain en 1977. Parmi ses rôles les plus marquants, celui de l’ange Damiel dans Les Ailes du désir, tourné par Wim Wenders en 1987 et dans lequel son personnage épie et scrute le Berlin d’avant la réunification. Le film avait obtenu une Palme pour la mise en scène à Cannes. Dans la critique des Ailes du désir Libération décrivait un «acteur élégant et discrètement théâtral dont les élans de folie font à la fois peine et plaisir à voir». Un an plus tard, L'Eternite et un jour de Théo Angelopoulos, dans lequel Bruno Ganz a le rôle principal, décroche la Palme d’or à Cannes.

Son rôle explosif et sombre en tant qu’Adolf Hitler dans La Chute l’a consacré définitivement en 2004. Il s’agissait d’un des premiers films allemands consacré au personnage du «Führer», dans un pays toujours traumatisé par le souvenir de la barbarie nazie.

Début 2016, ce monument du cinéma suisse avait incarné un «magnifique» papy bourru dans Heidi. Cet été, il avait monté les marches du festival de Cannes pour présenter The House That Jack Built, de Lars von Trier, film dans lequel il interprétait «Verge», alias Virgile.

LIBERATION avec AFP

 

Légende photo: Bruno Ganz dans Les ailes du désir de Wim Wenders en 1987 Photo Everett.Rue des Archives 

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Yolande Moreau, stupéfiante

Yolande Moreau, stupéfiante | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne  Pascaud dansTélérama - 16.02.2019


En tournée pour son spectacle hommage à Prévert avec le chanteur des Têtes Raides, Christian Olivier, la comédienne belge Yolande Moreau subjugue par l’économie et la liberté de son jeu. Un mélange fascinant de timidité et de maîtrise.

Autour de son visage blanc, rond, aux yeux clairs grands ouverts, l’énorme tignasse blonde — telle une auréole de clown ou… de sorcière — électrise Prévert. Yolande Moreau y chante aussi, dans sa longue robe hippie, et d’une voix enfantine. Petite poucette et ogresse. Elle sort d’un conte. Dans le spectacle poético-musical conçu autour du poète (en tournée en France), la comédienne belge distille et chuchote bizarrement mots et silences, dits et non-dits. A l’entendre égrener comme un chapelet maudit la célèbre Grasse Matinée (1945) — « Il est terrible/le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain/il est terrible ce bruit/quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim… » —, on découvre ainsi la peur que sait désormais susciter l’ex-égérie burlesque de la bande des Deschiens. Et si ces pauvres, ces humiliés qu’elle incarne avec tant humanité allaient se venger ?

Celle qui s’est tôt engagée auprès des réfugiés — et en a tiré un documentaire bouleversant, Nulle Part, en France (2016) — les célèbre et défend avec violence et générosité. Il faut la voir dans le dernier film de Valeria Bruni Tedeschi, Les Estivants, insulter ardemment un homme d’affaires pourri. La godiche mal dans son corps, trop longtemps condamnée aux rôles de bonniche, devient alors barbare impératrice. De sa voix rêche ou caressante, mystérieusement silencieuse, elle pourrait tuer. La voilà, à 65 ans, au sommet de son art. Au cinéma comme au théâtre, Yolande Moreau conserve pourtant une sorte de timidité, de naïveté ; le geste rare et le verbe modeste. C’est ce qui fait la paradoxale puissance de l’interprète de Séraphine de Senlis, l’artiste peintre mal aimée, ou des femmes improbables et chahutées des Kervern-Delépine. Par l’économie radicale de son jeu, par la présence encombrante d’un corps qui suggère à merveille la détresse, Yolande Moreau a fait de la simplette de ses débuts une énigmatique prêtresse. On ignore jusqu’où elle peut aller, et avec elle nous entraîner. On y va.

 

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Samuel Beckett / Serge Merlin / La dernière bande

Samuel Beckett / Serge Merlin / La dernière bande | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Ecoutez Serge Merlin au micro de Joëlle Gayot en 2012, à l'occasion de "La dernier bande" de Samuel Beckett, mise en scène  Alain Françon.

 

Lien pour l'écoute en ligne de l'émission (30 mn)

 

Samuel Beckett / Serge Merlin / La dernière bande en replay sur France Culture. Retrouvez l'émission en réécoute gratuite et abonnez-vous au podcast !

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L’amour se chante et se raconte dans le sublime Heptaméron signé Benjamin Lazar

L’amour se chante et se raconte dans le sublime Heptaméron signé Benjamin Lazar | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Marie Plantin dans Pariscope  06.02.2019

 


C’est un patrimoine musical et littéraire de toute beauté qu’exhume Benjamin Lazar, metteur en scène comblé par les fées, familier du répertoire baroque, qui réalise ici un spectacle magique, à l’orée du théâtre et de l’opéra, transcendé par des interprètes au talent inouï.


N’y allons pas par quatre chemins, ce spectacle est porté par la grâce. Par la grâce de ses interprètes, comédiens, chanteurs, musiciens, de haute volée, aussi doués dans le registre musical que théâtral et dotés d’une présence, d’un charisme scénique hors pair. Par la grâce de son répertoire musical, baroque, d’une beauté bouleversante, et de sa partition littéraire, les écrits de Marguerite de Navarre. Par la grâce de son metteur en scène, Benjamin Lazar, aguerri à tresser musique et théâtre avec un tact rare (sa version de la “Traviata” avec Judith Chemla nous a laissé un souvenir impérissable) et de son directeur musical, Geoffroy Jourdain, qui fait des merveilles, tant sur le détail que sur l’harmonie d’ensemble. En bref, on est conquis jusqu’à la moelle par cette création hybride, envoûtante de bout en bout, qui nous a cueilli les oreilles et le cœur avec la même ardeur et hardiesse. Le sujet et la forme y irradient leur simplicité et leur évidence, leur légèreté et leur profondeur.

Dans un décor assez épuré, constitué d’un plancher de bois en pente douce d’où les interprètes ouvrent des trappes comme des chemins secrets, des fenêtres ouvertes sur chaque nouvelle histoire contée, le spectacle déroule un enchaînement de récits issus pour la plupart de “L’Heptaméron” de Marguerite de Navarre, œuvre inachevée publiée à titre posthume en 1559, inspirée à son auteur, sœur de François Ier, suite à la lecture du “Décaméron” de Boccace dont une des histoires figure également dans le corpus rassemblé par Benjamin Lazar. S’ajoutent à ces textes anciens, d’une langue délectable, précieuse et mélodieuse, des anecdotes d’aujourd’hui, des récits de vie ou de rêve confiés par les comédiens au metteur en scène qui s’est plu à les intégrer dans ce florilège littéraire d’un autre temps, d’un autre siècle, orchestrant ainsi le télescopage d’une époque lointaine avec l’ici et maintenant de la représentation. Et dans ce hiatus, signifier autant la distance que la pérennité de la thématique centrale et commune à chacun des récits, l’amour.

L’amour, source d’inspiration intemporelle inépuisable et universelle, indéfiniment plurielle. Sentiment qui touche à l’absolu, à la foi, au don de soi, à la folie, qui aspire tout dans son tourbillon et brave la mort. Les histoires, comiques ou tragiques, triviales ou lyriques, non exemptes de violence et de désespoir, se succèdent, les fables s’égrènent au grès des prises de parole, simplement, comme un relais que l’on se passe, l’oralité étant ici le vecteur primordial et primitif du théâtre, sa condition première d’existence, le support de ses premiers pas, tandis que les madrigaux, ces poèmes chantés empruntés à Monteverdi, Benedetto Pallavicino, Luca Marenzio, Carlo Gesualdo, Michelangelo Rossi, ou encore Biagio Marini évoquent les prémices de l’opéra quand la mélodie se met au service du texte pour mieux exprimer les passions de l’âme. Différentes langues s’invitent dans le spectacle (l’anglais, l’allemand, le japonais, le brésilien, l’italien) par le biais d’une distribution cosmopolite et l’on se délecte de ces sonorités d’ailleurs, des mélodies variées de la langue autant que du timbre des instruments employés (guitare, basson, violoncelle, violon....). Par la grâce d’une mise en scène funambule et fédératrice, rien n’est dissonant ou malvenu, le rêve et le réel se mêlent, les époques, les écritures, les partitions et les disciplines. Chacun est à sa place, l’ensemble fait sens, tout communie.

Avec très peu visuellement (la présence de la vidéo est d’ailleurs superflue), un mobilier succinct (quelques modules géométriques), une poignée d’accessoires expressifs (une plante, un crâne, des lampes torches) mais surtout des costumes splendides (félicitation à Adeline Caron et Julia Brochier) jouant sur l’hybridation des époques et des références, cultivant un sens aigu dans le mariage des couleurs et leurs résonances entre elles, les amours des uns et des autres prennent vie dans nos têtes, amours entravées ou contrariées le plus souvent. Les chants dialoguent avec les contes en une alternance pertinente et fluide. Fanny Blondeau, oratrice principale est le socle autour duquel gravite le chœur des Cris de Paris en une harmonie miraculeuse. Belle diction, chevelure botticellienne, la comédienne irradie de sa présence souple, solide, lumineuse. Et quand elle aussi se met à chanter, c’est un ravissement. 

Tout ce spectacle est un émerveillement de chaque instant, un rêve éveillé.

Par Marie Plantin

Heptaméron
Récits de la chambre obscure
Du 1er au 23 février 2019
Au Théâtre des Bouffes du Nord
37 (bis) Boulevard de la Chapelle
75010 Paris

A noter, le 25 février, à 20h30, concert des Cris de Paris : dix chanteurs accompagnés d'une viole de gambe sur un programme de motets et madrigaux anglais et italiens du tournant des XVIe et XVIIe siècle.

 

Crédit photo© Simon Gosselin

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Paroles de désastre : La Fin de l'homme rouge de Svetlana Alexievitch

Paroles de désastre : La Fin de l'homme rouge de Svetlana Alexievitch | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot  dans Le Figaro le 14/02/2019 

 


À Sceaux, Emmanuel Meirieu met en scène une partie de «La Fin de l'homme rouge» de Svetlana Alexievitch. Des voix fortes pour un texte puissant.

Un espace dévasté. Par la guerre, l'abandon, l'oubli. Un vaste espace qui pourrait être une ancienne école depuis longtemps désertée. Seymour Laval a imaginé ce décor et c'est lui aussi qui signe les lumières, grises, déprimantes et les vidéos complexes qui ne cessent de défiler sur le grand écran qui occupe le mur du fond. Il a pensé cette installation en dialogue avec l'adaptateur du texte et metteur en scène Emmanuel Meirieu. Il y a là une cohérence très forte, quelque chose de puissant qui plonge le spectateur dans un monde sans échappatoire. Le son et la musique ajoutent à cette impression oppressante. Trop, d'ailleurs. Pour intéressante qu'elle soit, la composition de Raphaël Chambouvet exerce une pression un peu trop forte sur qui écoute les différents protagonistes.

Car, ici, il n'y a pas d'autre dramaturgie qu'une suite de témoignages portés par des interprètes puissants, profonds, une distribution d'excellence qui donne un supplément d'âme au projet d'Emmanuel Meirieu.

Le livre de la Biélorusse Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015, est célèbre. Il est donné comme un roman. Notons qu'il a connu des adaptations théâtrales précédemment. Ainsi ne peut-on que saluer le travail accompli par Stéphanie Loïk depuis une dizaine d'années, comme a été adapté à la scène son extraordinaire recueil de témoignages des soldats soviétiques envoyés en Afghanistan, Les Cercueils de zinc, paru dès 1990.

«Les yeux d'une littéraire»
Née en Ukraine, Svetlana Alexievitch est une journaliste dans l'âme et, après ses études à Minsk, elle a sillonné l'URSS et poursuivi ses voyages après l'éclatement de l'union. Cette femme courageuse née en 1948, le dit bien: «Je regarde le monde avec les yeux d'une littéraire et non d'une historienne.» Mais, avec son magnétophone, ses petits cahiers, ses crayons, elle a accompli un travail extraordinaire, car, à chaque fois, elle sait installer une relation intime de confiance avec des personnes d'un naturel très taiseux. Elle recompose ces témoignages. On est bien du côté de la littérature. Mais elle ne trahit en rien le réel. Elle l'éclaire, lui donne du relief et du sens.

Le monde dont parle Svetlana Alexievitch est corrosif, destructeur. Qui a lu ses livres, qui a déjà entendu ces témoignages, n'a pu les oublier. Ils s'impriment avec une force très particulière dans la mémoire, car ceux qui s'expriment sont des êtres humains simples, qui n'étaient pas forcément révoltés contre le régime et qui ont subi les tragédies, impuissants. Leur sincérité bouleverse.

Le monde dont parle Svetlana Alexievitch est corrosif, destructeur

Dans la version d'Emmanuel Meirieu, sept comédiens de haut talent se succèdent. Ils pénètrent dans l'espace, cette salle de classe détruite, et se plantent devant un micro sur pied. Rien de naturel dans ce dispositif. Et pourtant c'est la réalité qui nous saisit et nous transperce. On commence avec Anouk Grinberg, grave, pénétrée, on finit avec André Wilms, magnifique et nuancé. Les voix ici, le grain des voix, le timbre particulier de ces acteurs au long chemin, donne une puissance singulière à la suite des prises de parole. Emmanuel Meirieu les a dirigés en musicien, simplement. Attentif aux rythmes, à la succession des morceaux, à leur enchaînement. Certaines pages sont insoutenables. Celles qui concernent Tchernobyl, en particulier.

Après Grinberg et Wilms, saluons les autres: Évelyne Didi, blonde et douce, Xavier Gallais, aigü et précis, Jérôme Kircher, sourdement hanté, trois fortes personnalités, et des jeunes moins connus, Stéphane Balmino, imposant et fin, Maud Wyler, délicate.

À l'opposé de ce projet, Stéphanie Loïk ne travaille qu'avec des jeunes, des inconnus, des débutants pour certains. Disons-le: l'effet est le même. Car avec Svetlana Alexievitch c'est l'encre qui compte. C'est ce qui impressionne. Au-delà des voix, l'écriture.

La Fin de l'homme rouge, Les Gémeaux de Sceaux (92), jusqu'au 17 février, puis en tournée en France avant la reprise aux Bouffes du Nord en septembre prochain. Durée: 1 h 50. Tél.: 01.46.61.36.67.


 

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“Heptaméron”, un chef-d’œuvre de la Renaissance subtilement modernisé par Benjamin Lazar

“Heptaméron”, un chef-d’œuvre de la Renaissance subtilement modernisé par Benjamin Lazar | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Emmanuelle Bouchez dans Télérama  Publié le 31/01/2019.

Heptaméron, mis en scène par Benjamin Lazar au Théâtre des Bouffes du Nord. 

Acteurs, chanteurs, musiciens unis pour incarner les drames d’amour cruels écrits au début du XVIe siècle par la sœur de François Ier. Envoûtant.

« La douce princesse » Marguerite de Navarre (1492-1549), sœur aimée de François Ier et grand-mère d’Henri IV, aura passé une grande partie de sa vie à écrire… Prenant pour modèle le Décaméron de l’Italien Boccace (1313-1375), elle projetait un recueil de dix histoires racontées dix jours durant par dix récitants contraints à une villégiature forcée. La mort l’a empêchée d’aller au-delà de la septième journée, et c’est dans cet Heptaméron parvenu jusqu’à nous qu’a puisé le metteur en scène Benjamin Lazar, toujours prompt à mêler récits et musiques. Après Verdi et sa Traviata théâtrale créée en 2016, il plonge cette fois dans la langue savoureuse de la prolifique conteuse et dans des madrigaux de Monteverdi, Gesualdo ou Rossi. Musique sensuelle rendue par l’ensemble des Cris de Paris — où la voix suffoque sous la souffrance du désir —, en accord avec ces contes d’amour crus et cruels.


La puissance dramatique de Michiko Takahashi

Parmi les soixante et onze nouvelles connues, le metteur en scène n’a d’ailleurs retenu que les plus sombres, témoignant du malheur des femmes ou du désespoir des hommes, souvent teintées du rouge sang de la passion ou de la vengeance. Telle cette femme convoitée puis poursuivie jusqu’à être mortellement poignardée. Telle cette punition sordide d’un mari forçant son épouse à boire, à chaque repas, dans le crâne blanchi de son amant. Ou ce chevalier oubliant sa blessure encore saignante dans le plaisir qu’il prend avec sa maîtresse… et qui en meurt.



Marguerite de Navarre souhaitait des histoires « véritables » ; Benjamin Lazar a pris la consigne au mot. Les trois acteurs et les huit chanteurs dévoilent aussi sur scène une part d’intimité : digressions sur le trac, cauchemar de la chanteuse japonaise Michiko Takahashi, dont la puissance dramatique semble issue du théâtre nô, ou facéties de l’Américain Geoffrey Carey, qui mériteraient, elles, d’être resserrées ! Car la poésie — peu à peu faufilée entre les drames racontés avec gourmandise et les somptueuses polyphonies — est d’une grâce fragile. Le charme déployé dans cette « chambre obscure » finement éclairée, aux chausse-trapes figurant les ruisseaux, les alcôves ou les jardins, est aussi envoûtant qu’il est ténu…

on aime beaucoup

Heptaméron. 1h35. Mise en scène Benjamin Lazar. Du 1er au 23 février, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris 10e, tél. : 01 46 07 34 50 ; les 1er et 2 mars à Reims (51), tél. : 03 26 50 03 92 ; les 12 et 13 à Caen (14), tél. : 02 31 30 48 00 ; puis à Cherbourg, Angoulême et Liège.

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Un Picasso, Cléopâtre in Love: personnages en quête de ressemblances

Un Picasso, Cléopâtre in Love: personnages en quête de ressemblances | Revue de presse théâtre | Scoop.it



Par Armelle Héliot dans Le Figaro  le 01/02/2019

 Comment représenter Picasso ou Cléopâtre sur scène ? Sur des bases historiques, les comédiens s'amusent. Le public aussi.

Il s'est fait la tête de Picasso. Pas de doute. Ce n'est pas Jean-Pierre Bouvier, c'est bien cet homme râblé, puissant, au front large, au regard perçant, cheveux lisses, sombres, séparés par une raie. C'est lui, pas de doute, tel que certaines photographies, certains autoportraits nous l'ont rendu familier. Incroyable. On revoit ces photographies célèbres. Celle de Ricard Canals date de 1904. Il n'a pas 23 ans. Une puissance rayonnante émane de ce visage lavé de toute agressivité. Jean-Pierre Bouvier dessine, interprète, incarne Pablo Picasso dans une pièce à deux personnages de l'Américain Jeffrey Hatcher.


Le dramaturge saisit la période où les nazis instruisent le procès de «l'art dégénéré»

Le dramaturge saisit la période où les nazis instruisent le procès de «l'art dégénéré». On est à Paris, pendant l'Occupation. Sur la scène encombrée du Studio Hébertot, une jeune femme surgit. Elle a le charme de Sylvia Roux. Cette femme ambivalente exige de l'artiste qu'il authentifie trois de ses œuvres. Il y a une tension dans ce duel traduit par Véronique Kientzy et mis en scène sobrement par Anne Bouvier. Le titre?Un Picasso. L'amateur de théâtre ne demande qu'une chose: qu'on lui raconte une histoire et qu'il puisse y croire. Ici, la ressemblance du grand Bouvier avec le jeune taureau conduit à l'adhésion immédiate. Il ne s'est pas fait la tête de Picasso. Il l'a trouvée en lui. Et c'est ce qui subjugue dans ce moment de joutes, d'affrontements âpres et d'esquives espiègles.

Espiègle, Judith Henry l'est lorsqu'elle nous conduit sur les grisants chemins d'une femme de légende qu'elle se plaît, suivant les pleins et les déliés de l'écriture de Christophe Fiat, à mettre en pièces.

Avec son beau visage très clairement dessiné, son regard ferme, ses cheveux mi-longs, elle peut évoquer «au naturel» un imaginaire certain de Cléopâtre

Ils sont tous les deux en scène, au centre dramatique de Montreuil. Un vaste espace qu'ils occupent comme on joue. Une grande chambre d'enfants que l'on aurait laissée dans un certain désordre. Une chambre d'enfance où l'une de nos plus singulières comédiennes partirait à la recherche d'un personnage de légende. On a peu de portraits de la reine d'Égypte. À la fin du spectacle, on découvre Judith Henry, en visite au Louvre. Ici, là. Avec son beau visage très clairement dessiné, son regard ferme, ses cheveux mi-longs, elle peut évoquer «au naturel» un imaginaire certain de Cléopâtre. Il passe par les représentations des femmes, en Égypte. Il passe par les incarnations de Liz Taylor dans le film de Mankiewicz à la bande dessinée.

 


Une parole fluide

Ici, Christophe Fiat, écrivain, poète, performeur, qui s'est déjà intéressé à de belles figures féminines, Cosima Wagner notamment, met en lumière, au-delà de l'amoureuse passionnée - le spectacle s'intitule Cléopâtre in Love -, la femme de tête.

Avec autant de malice que de grâce, Judith Henry va et vient, de métamorphose en métamorphose. La parole circule de Christophe Fiat à elle, fluide, tandis qu'un narrateur, off, intervient: la belle voix de Nicolas Bouchaud résonne comme celle de la vérité… Jusqu'où? Ici, c'est l'esprit qui règne. Une fugue légère et brillante. Une apparition.

«Un Picasso», Studio Hébertot (Paris XVIIe), jusqu'au 3 mars. Tél.: 01 42 93 13 04.
«Cléopâtre in Love», Nouveau Théâtre de Montreuil (93), jusqu'au 22 février. Tél.: 01 48 70 48 90.

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