Revue de presse théâtre
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Olivier Py : « La culture n’est pas un luxe mais un devoir impérieux »

Olivier Py : « La culture n’est pas un luxe mais un devoir impérieux » | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Tribune, par Olivier Py, directeur du Festival d'Avignon le 4 juillet 2020

Alors que la crise sanitaire a durement touché le secteur culturel, le directeur du Festival d’Avignon appelle à un nouveau pacte entre les pouvoirs publics et le monde de la culture.

 


Tribune. Le 3 juillet aurait dû s’ouvrir la 74e édition du Festival d’Avignon. Je partage le désarroi des spectateurs, des artistes et de toutes celles et ceux qui rendent possible ce rendez-vous unique. Je pense à la ville d’Avignon et au Vaucluse qui, depuis soixante-treize ans, deviennent chaque été festival. Le Festival d’Avignon n’est pas qu’une liste de beaux spectacles, il est le lieu où les défenseurs de la culture tous azimuts pensent la culture comme la plus haute ambition politique.

Pour la culture le « monde d’après » ressemble au monde d’avant mais en ruine.

L’étendue du désastre, symbolique, politique et financier est sans commune mesure, et il faut commencer par reconnaître l’ampleur des dégâts : l’annulation historique de tous les festivals, le déficit abyssal de grandes institutions, les inquiétudes sur le dialogue avec les publics…

 

 

Pouvons-nous rêver que l’après-Covid soit l’occasion d’un nouveau pacte entre les pouvoirs publics et le « monde de la culture » ? Pour qu’au moins nous trouvions sens à la catastrophe ?

 

La culture a de nombreuses définitions, mais si nous demandons aux pouvoirs publics d’intervenir et de reconstruire c’est en premier lieu pour défendre le service public de la culture car c’est lui, le premier, qui risque d’être oublié dans l’organisation et les ambitions post-épidémiques, et pourquoi le devrait-il ?

 

Commençons par le sommet.

A ce jour, le président de la République n’a pas fait de grand discours, n’a pas dessiné les lignes d’un projet pour la France en matière de culture. Pourquoi ? Cela reste une énigme, aucun de ses prédécesseurs ne l’avait oubliée. On l’attendait dans le début de son mandat, sachant qu’il était à titre personnel un homme de culture. On l’attend toujours mais cette fois avec une inquiétude sans limite. L’engagement du président de la République manque et rien n’est possible sans lui. Il n’est jamais trop tard. La culture n’appartient pas à telle ou telle gouvernance, elle est un projet de la République et la continuité de ce projet doit être assurée.

 

En deuxième lieu, défendons le ministère de la culture.

 

Il n’a cessé de voir son périmètre augmenter et ses budgets réduits. Il reste un second rôle du gouvernement, ce qui est absurde au regard d’un pays comme le nôtre. C’est absurde politiquement, car ce ministère est un des plus médiatisé ; c’est absurde territorialement, ne serait-ce que pour les collectivités locales qui sont en demande d’égalité et ne ménagent pas leurs efforts ; c’est absurde financièrement puisque la culture est un coût dérisoire dans le budget de l’Etat et fait plus pour le PIB que l’industrie automobile ; c’est absurde diplomatiquement puisque le monde entier voit la France comme LE pays de la culture ; c’est absurde socialement quand on sait que l’inclusion est d’abord une question culturelle. La culture n’est pas un luxe mais un devoir impérieux.

 

Les forces en présence sont pourtant importantes. L’Hexagone regorge de talents et de compétences, les institutions sont nombreuses, ouvertes, et engagées, elles touchent un très large public. Le monde entier admire cette réussite. Les festivals, chaque été, accueillent, de manière exigeante autant que festive, des milliers de spectateurs passionnés et les efforts pour rendre les publics plus jeunes et plus représentatifs de la société ont été récompensés de succès. Rien ne manque pour que cette force soit l’énergie d’un bien-être social. Rien ne manque si ce n’est parfois la décision politique.

 

Quatre perspectives sont indispensables à une véritable ambition culturelle.

 

La première, c’est la définition de la culture comme un service public, car dans nos démocraties ce n’est pas l’Etat qui est dangereux mais le monde marchand ; c’est lui qui risque de transformer l’art et la pensée en biens de consommation et avec eux le sens même de notre société. Appartenir au service public donne des droits et des devoirs. Le droit de vivre dignement de nos pratiques, le droit de parler sans censure, le droit de créer sans rentabilité immédiate. Quant aux devoirs, ils sont à l’égard de l’exigence artistique autant que du public.

 

La deuxième perspective est la démocratisation culturelle. On en fait jamais trop dans ce domaine. Politique tarifaire, événementiel, communication, tout est à élargir. C’est un combat de chaque jour pour les travailleurs du secteur culturel.

 

La troisième perspective, c’est la décentralisation. Elle n’est jamais finie, le spectateur parisien reste toujours plus subventionné que celui de Dijon. Les théâtres, les musées, le patrimoine, les outils de créations doivent être des ambitions nationales en régions. Et le dialogue avec les collectivités locales doit être construit, reconstruit, agrandit. Les dotations à la baisse ont impacté la culture en région, et si les budgets des collectivités dépassent aujourd’hui ceux de l’Etat, ce dernier demeure le garant de l’égalité d’accès sur tous les territoires.

 

La quatrième perspective est notre rayonnement à l’étranger, notamment par la francophonie. C’est un projet d’avenir pour la France, une chance que nous devons saisir aujourd’hui, accueillir et être accueillis.

 

Au delà de ces quatre axes, les défis sont innombrables : la révolution numérique pour tous, l’éducation culturelle, l’avenir du livre et des libraires, le patrimoine, l’émergence et l’accompagnement des talents, l’emploi, les grandes institutions, la diversité sur les plateaux, la parité, la recherche… et tant d’autres. Mais beaucoup de ces combats n’ont de sens que dans une logique interministérielle, avec le ministère du travail, de l’éducation, de l’égalité des territoires…

 

En un mot, il n’est pas possible que l’Etat n’imagine pas une culture d’avenir et un avenir culturel. Ce serait synonyme d’un renoncement aux valeurs humanistes les plus profondes, d’un abandon de notre propre intelligence culturelle. Nous nous décevrions nous-même, nous décevrions nos enfants et nous décevrions le monde.

 

La France doit et peut mettre en place le plus grand projet culturel de son histoire. Ce n’est ni utopique, ni pharaonique, c’est le point d’horizon de notre destin national.

 

En parlant avec les citoyens, dans les régions, les quartiers, dans les collèges et les prisons, pendant trente ans, je n’ai jamais été confronté à de la défiance vis-à-vis de la culture. Cette défiance ne vient pas du public le plus populaire parfois éloigné de nos institutions. Mais combien de fois ai-je été confronté à un ricanement devant une véritable ambition culturelle de la part des gouvernants et des élites.

 

Disons les choses encore plus simplement : la démocratie sans la culture risque de devenir un mot vide de sens. Sans culture, la liberté devient un asservissement aux valeurs marchandes. Sans culture, la politique est le chemin le plus court vers les populismes. Enfin, sans culture, la France deviendrait un pays sans âme et indigne de son histoire.

 

Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, est également dramaturge, metteur en scène, acteur et poète.

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David Bobée : « il y a dans cette saison des couleurs plus positives que précédemment »

David Bobée : « il y a dans cette saison des couleurs plus positives que précédemment » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par Maryse Bunel dans Relikto le 1er juillet 2020

 

Avec la saison n°7 du CDN de Normandie Rouen, on traverse le temps. Les artistes piochent dans leur mémoire pour réveiller la nôtre, questionner nos choix et entrevoir un avenir. Une nouvelle programmation d’une structure culturelle ouvre des possibles, surtout en période de pandémie. Celle-ci va nous emporter, interroger, charmer, émerveiller. Entretien avec David Bobée, directeur du CDN de Normandie Rouen.

 

Est-ce une saison que vous avez construite, déconstruite et reconstruite en raison de l’épidémie du coronavirus ?

 

Non, c’est une saison sur laquelle nous travaillons depuis un an et à laquelle je n’ai pas voulu renoncer. J’ai refusé de réduire la voilure pour des formes compatibles au virus. Il y a un plan A avec la saison que nous avons rêvée, des spectacles de qualité et une jauge qui sera à 70 %. C’est le scénario idéal. Avec un plan A’, on s’adaptera aux conditions sanitaires du moment si elles évoluent. Le plan B, c’est le retour du virus qui appelle à l’annulation. On pourra alors reconduire notre geste : on annule tout et on paie tout le monde. Personne ne doit subir les ravages économiques d’une nouvelle vague. J’écoute ma responsabilité artistique qui est de soutenir la création et ma responsabilité de directeur qui doit assurer aux artistes de quoi vivre. Si on propose une saison réduite, on participe à un carnage social. Un CDN doit maintenir un volume d’emploi pour accompagner la communauté artistique. Un plan A permet une réflexion, le remplacement d’un spectacle par une autre proposition. Avec Le Iench, Eva Doumbia peut jouer au pied des tours dans les cités. Nous savons nous adapter. Mais il faut le faire en temps et en heure. Nous ne pouvons pas partir sur le pire des scénarios.

 

Les saisons du CDN se caractérisent aussi par une dimension internationale. Comment la préserver ?

 

La dimension internationale se situe davantage dans les collaborations. La première partie de la saison fait la part belle aux compagnies régionales. Nous avons fait attention aux personnes qui sont tout d’abord à côté de nous. Le 55 répond ponctuellement à cela. Il donne les moyens de production, de création et de monstration. Les proportions restent les mêmes : 1/4 de compagnies régionales, 1/4 de spectacles internationaux et une moitié de compagnies nationales. C’est le meilleur de ce qui se crée aujourd’hui.

 

Est-ce que des spectacles ont été annulés après un manque de temps de répétition ?

 

Non, sauf la mienne, Ma Couleur préférée. Cette création est reportée d’un an. Les acteurs congolais sont prisonniers chez eux en raison des annulations de vols. Comme la période crée des tensions budgétaires, j’ai choisi de donner une souplesse aux autres compagnies.

 

Des thèmes traversent cette nouvelle saison. Plusieurs spectacles évoquent la famille.

 

Cela n’a pas forcément été pensé comme cela. La famille, ce sont les racines, les origines. Nous avons souhaité valoriser les racines multiples. Dans cette saison, il y a trois grosses thématiques : se souvenir d’où l’on vient, le temps présent, savoir où on va parce qu’il faut penser à l’avenir. La mémoire n’est pas simplement un regard sur le passé. Elle agit en permanence. Elle donne des forces pour vivre aujourd’hui et demain. Comme dans Mémoire de Fille, un texte d’Annie Ernaux, ou Ombres de Nicolas Moumbounou qui résonne fort avec l’actualité, la mort de George Floyd, et interroge sur la négritude. Marc Lainé revient sur l’histoire du bloc soviétique dans Nosztalgia Express. Edward Aleman parle de la jeunesse dans Éternels Idiots. Se souvenir d’où l’on vient est un miroir de notre époque. Au CDN, nous avons cette politique. Cela devient absolument nécessaire de traiter cette question du racisme. La question du virus se retrouve aussi dans plusieurs créations. Tristesse animal noir parle de la manière dont la nature se venge et impose à un groupe de trouver une façon de survivre. N’essuie jamais de larmes sans gants revient sur une autre épidémie, celle du sida. Tous ces épisodes troublent une humanité et obligent à trouver des moyens de s’accrocher à la vie.

“la violence d’une dictature qui condamne un artiste”

Comment envisager l’avenir ?

Il ne fait pas se figer dans le présent mais voir demain. Le spectacle de Wilmer Marquez invite à dépasser les Barrières. DeLaVallet Bidiefono donne à penser l’avenir dans Utopia/Les Sauvages. Une Épopée est une piste de réflexion sur le développement durable. Je trouve qu’il y a dans cette saison des couleurs plus positives que précédemment. Des sujets s’ouvrent. Comme la question du féminisme, cette façon dont la parole s’arrache. Le débat sur le racisme est nourri de longue date. La vague verte fait que la question du devenir de la planète et de l’humanité ouvre beaucoup de chantiers.

 

Trois spectacles de la saison, Camp SudTranse-Maître(s) et aussi le prix RFI sont issus du festival des langues françaises. Est-ce que le festival a aussi pour vocation à nourrir la programmation ?

 

Le but du festival des langues françaises est de donner à entendre des écritures d’aujourd’hui, de célébrer le français dans toute sa diversité. À l’intérieur de cela, il y a la découverte de grands textes qui s’imposent. On voit quand le plateau parle. Quand Destin Destinée Mbikulu Mayemba propose Camp Sud, il se passe quelque chose. Nous lui avons proposé de mettre en scène ce magnifique texte de Joël Amah Ajavon. Quand Marc Agbedjidji parle de l’école, il évoque la violence et montre une langue comme un instrument de contrôle.

 

La saison se termine avec un spectacle de Kirill Serebrennikov qui vient d’être condamné dans son pays, la Russie.

 

Cela fait un bon moment que nous souhaitions accueillir ce spectacle traitant de la violence qui s’abat contre la liberté d’expression des artistes. Dans certains pays, on condamne même si on est innocent. Kirill devait travailler avec un photographe chinois, Ren Hang, qui s’est défenestré. Il y a quelques jours, il a été reconnu coupable mais il ne va pas être emprisonné. Ce qui va lui sauver la vie. Il est heureux de pouvoir survivre et travailler même s’il est paniqué à l’idée de devoir verser une somme impayable. Il est aussi interdit de diriger une institution publique. C’est la violence d’une dictature qui condamne un artiste.

 

 

 

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En 2005, le festival d’Avignon connaît une bataille d’Hernani des années 2.0

En 2005, le festival d’Avignon connaît une bataille d’Hernani des années 2.0 | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge dans Le Monde - 5 juillet 2020

 

Les grandes heures d’Avignon 6/6. « Le Monde » retrace l’aventure du Festival créé par Jean Vilar en 1947, à travers six grandes dates symboliques. Dans ce volet, une 59e édition éruptive : spectacles hués, public qui déserte, violentes critiques dans la presse.

Cette année-là, il a fallu jeter son corps dans la bataille. 2005, année explosive, éruptive, inflammable : le Festival d’Avignon y connaît une de ces batailles d’Hernani dont le théâtre, régulièrement, a besoin pour s’interroger sur lui-même, se régénérer et se prouver qu’il est bien vivant. L’était-il encore, vivant, dans ces années 2.0 dopées aux industries culturelles et au virtuel ? Il lui fallait une bonne bagarre pour trancher dans le vif : ce fut le festival de 2005, et ce que l’on a désormais coutume d’appeler la « querelle d’Avignon ».

L’année précédente, pourtant, le festival avait pris un nouveau départ. Avignon revivait, après l’annulation traumatique de la manifestation en 2003, due au conflit des intermittents du spectacle. Les deux jeunes directeurs fraîchement nommés pour succéder à Bernard Faivre d’Arcier, Vincent Baudriller (37 ans) et Hortense Archambault (34 ans), avaient, de l’avis général, bien réussi leur coup, en compagnie de leur « artiste associé », le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier. Il y avait bien eu quelques grincheux pour contester le regard très politique proposé par ce festival 2004, mais sans que cela tire à conséquence.

 

Pour 2005, Archambault et Baudriller choisissent comme artiste associé, concept au cœur de leur projet, le chorégraphe, metteur en scène, auteur et plasticien flamand Jan Fabre. Avec lui, c’est toute l’effervescence de la scène flamande depuis les années 1980 qu’ils veulent présenter au public d’Avignon, une mouvance qui a mis le théâtre cul par-dessus tête, en l’hybridant avec la danse, la performance, le rock et les arts plastiques.

Spectacles improbables, inaboutis

La mèche est allumée bien avant le début du festival, dès la présentation du programme, le 4 mars. Le Figaro et Le Nouvel Observateur, notamment, dénoncent les choix des deux codirecteurs, et un parti pris jugé « hermétique » ou « élitiste ». Ce qui choque une bonne partie de la presse, de la profession et du public, c’est notamment qu’aucun spectacle de théâtre au sens strict ne soit prévu dans la Cour d’honneur du Palais des papes : dans le saint des saints du festival sont en effet programmés une création et une reprise de Jan Fabre, L’Histoire des larmes et Je suis sang, et une création de la chorégraphe française Mathilde Monnier, Frère et Soeur.

A la veille de l’ouverture, la presse locale prend le relais. « Une édition à risques, radicale, qui créera sans doute la polémique. Ce “in” s’ouvre sur du soufre », annonce La Provence dès le 8 juillet. Le soir de la première dans la Cour, ce même 8 juillet, la création de l’artiste flamand déçoit. « Le corps selon Jan Fabre laisse Avignon perplexe », titre Le Monde.

 

Lire aussi  Le corps selon Jan Fabre laisse Avignon perplexe

Dans les jours qui suivent, les spectacles improbables, inaboutis ou inutilement prétentieux s’accumulent. Et beaucoup d’entre eux dégagent une violence sans recours, incapables d’offrir une forme artistique ouvrant sur une médiation par rapport à la dureté, à la perte de sens du monde contemporain. Les corps souffrants se ramassent à la pelle, en cette édition 2005, et laissent sur le flanc nombre de spectateurs.

Ajoutez à cela que la modestie n’est pas la qualité première du personnage Jan Fabre, et il n’en fallait pas plus pour que la mèche s’enflamme, au risque de tout faire exploser, et notamment la direction du festival. Artistes, directeurs de théâtre, universitaires, journalistes, spectateurs, tout le monde se jette dans la bataille, dans ce grand forum qu’est Avignon.

En surchauffe jusqu’au bout

Les soirées dans la Cour sont régulièrement huées, les spectateurs désertent certains spectacles par grappes. Lors d’une représentation d’After/Before, spectacle de Pascal Rambert, une femme se lève et explose : « Mais qu’est-ce qu’on vous a fait pour mériter ça ? Pourquoi vous nous faites souffrir comme ça depuis une heure et demie ? » On sait maintenant que cette femme n’était pas tout à fait une spectatrice ordinaire, puisqu’elle était la compagne de Jacques Livchine, directeur du Théâtre de l’Unité. Mais elle devient l’emblème de la bronca contre les choix de la jeune direction d’Avignon, chez ceux qui ont intérêt à l’entretenir.

Au bar du « in », le rendez-vous des professionnels, les discussions, âpres, douloureuses, durent jusqu’à l’aube. « Ça n’arrêtait plus, racontait, dans nos colonnes, Jacques Blanc, alors directeur du Quartz, scène nationale de Brest. Il faut comprendre : nous vivons une vraie crise. Une crise douloureuse mais j’espère salutaire, car elle pose toutes les questions. Et, comme toujours, Avignon, c’est la brûlure. »

 

Lire aussi : Festival d’Avignon : l’an I de la nouvelle direction

Les esprits raisonnables ont beau rappeler que la danse était présente à Avignon dès l’année 1966, avec Maurice Béjart qui fut une sorte d’artiste associé avant l’heure, ainsi que le cinéma, avec la projection de La Chinoise, de Godard, dans la Cour d’honneur en 1967. Qu’en cette année 2005 il y a aussi du théâtre « de texte », et des spectacles formidables – Kroum, par Krzysztof Warlikowski, La Mort de Danton et La Vie de Galilée, par Jean-François Sivadier, Les Vainqueurs, d’Olivier Py… Rien n’y fait : Avignon sera en surchauffe jusqu’au bout, cet été-là, laissant le monde du théâtre bouleversé par la violence de la polémique.

Un texte qui a fait date

De quoi Avignon 2005 a-t-il été le symptôme ? Querelle des anciens et des modernes ? Du théâtre de texte face au théâtre visuel et corporel ? Opposition entre la médiation et la sublimation offertes par l’art et des formes plus littérales, qui se veulent plus efficaces pour parler du monde contemporain ? Conflit de générations, bataille pour le pouvoir ? Tout cela à la fois, sans doute.

Au-delà, ce festival 2.0 a synthétisé une inquiétude majeure, celle du lien entre l’appauvrissement du langage et la recrudescence de la violence. Olivier Py, qui prendra la succession de Vincent Baudriller et d’Hortense Archambault à la tête du festival en 2013, l’a exprimé dans un texte qui a fait date, Avignon se débat entre les images et les mots, publié dans Le Monde le 29 juillet 2005.

 

Lire aussi  Avignon se débat entre les images et les mots, par Olivier Py

Il s’y interroge sur cette question anthropologique d’importance : traditionnellement, le langage, au théâtre comme dans la vie, est ce qui permet de surmonter la violence inhérente à la vie humaine. Qu’en est-il quand le langage traditionnel – celui des mots – est supplanté par d’autres formes d’expression, à savoir les images ?

Cris, larmes et invectives

Dans cette dernière bataille d’Hernani qu’ait connu l’art théâtral, Avignon a joué, plus que jamais, son rôle de miroir de la société de son temps. Le théâtre, qui en 1947 s’était refondé dans la nuit, dans les pierres, s’est ici repensé dans les cris, les larmes et les invectives, mais il s’est repensé. Il y a gagné à la fois une nouvelle reconnaissance de la place du texte, et un formidable élargissement de ses moyens, à l’œuvre depuis quinze ans.

C’est comme s’il s’était augmenté de toutes parts, prouvant qu’il est bien un art total, capable d’accueillir tous les autres en son sein, selon une conception d’ailleurs ancienne et largement partagée, notamment en Orient. Vincent Baudriller et Hortense Archambault, lors de ce festival 2005 qu’ils avaient placé sous le patronage d’Antonin Artaud, ne manquaient jamais de rappeler que ce terme de « radical », dont on avait qualifié leur festival, est de la même famille que « racine », et qu’il désigne « ce qui tient à l’essence, au principe d’un être ou d’une chose ».

 

Fabienne Darge

 

Les grandes heures d’Avignon, une série en six volets

 

 

Légende photo : « L’Histoire des larmes », de Jan Fabre, le 7 juillet 2005, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

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Avignon, 1982 : le festival « off » devient un marché

Avignon, 1982 : le festival « off » devient un marché | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sandrine Blanchard dans Le Monde 2 juillet 2020

 

Les grandes heures d’Avignon 4/6. « Le Monde » retrace l’aventure du Festival créé par Jean Vilar en 1947 à travers six grandes dates symboliques. Dans ce volet, la section parallèle publie en 1982 son premier programme de spectacles. Devenue pléthorique, elle cherche à se réinventer.


La progression est insensée. En 1982, le premier programme du festival « off » d’Avignon répertoriait quelque cent quarante spectacles. Ce qui ne constituait alors qu’un encart dans le quotidien Le Provençal a pris, au fil des décennies, l’allure d’un annuaire. En 2019, pas moins de 1 592 spectacles se sont livrés concurrence dans ce marché théâtral qu’est devenue la section parallèle du « in ».

 

Né en 1967, d’un geste de révolte d’un artiste avignonnais, André Benedetto, contre l’« institution », le « off » a troqué ses racines libertaires contre un système anarcho-capitaliste dont on dit, depuis les années 1980, qu’il est au bord de l’implosion. Quand, en 1982, le comédien Alain Léonard, habitué du « off », lance un programme exhaustif du festival, fonde l’association Avignon Public Off et crée la carte du même nom pour permettre aux spectateurs de bénéficier de tarifs réduits, tout part d’un bon sentiment : « Rassembler les compagnies et les rapprocher du public. »

 

Pas de sélection, pas de programmation, ce marché libéral peut devenir un tremplin ou un gouffre financier

 

Car le paysage est en train de changer : dans la cité des Papes, les nouveaux lieux se multiplient. Ce ne sont plus seulement des théâtres créés par des artistes, mais aussi des « garages à spectacles » qui louent à prix de plus en plus fort des créneaux horaires. Nous sommes au début des années Lang, le ministère de la culture a carte blanche et un budget multiplié par deux. Le nombre de compagnies et de troupes de théâtre ne cesse d’augmenter. « Il leur reste à faire connaître leur travail et à être diffusées, au-delà de leur seule région. Le meilleur moyen, et même souvent le seul, c’est de « faire Avignon », rappelle Joël Rumello, dans son livre Réinventer une utopie, le Off d’Avignon (Ateliers Henry Dougier), qui retrace avec justesse la complexité de cette histoire théâtrale.

Une « jungle »

En un peu moins de quarante ans, le « off » est devenu une gigantesque scène, ouverte à toutes les disciplines du spectacle vivant et à tous ceux qui veulent tenter l’aventure des planches. D’aucuns le comparent à une « jungle », où se côtoient des propositions aussi diverses que Trop bonne, trop conne, Dans la solitude des champs de coton ou Le Bourgeois gentilhomme. Pas de sélection, pas de programmation officielle, ce marché libéral peut devenir un tremplin – comme ce fut le cas pour l’auteur et metteur en scène à succès Alexis Michalik ou, plus récemment, pour Emmanuel Noblet et son adaptation de Réparer les vivants  ou un gouffre financier qui contraint des comédiens à jouer sans être payés. Car « faire Avignon » coûte cher, et le public n’augmente plus dans les mêmes proportions que l’offre de spectacles. « Aujourd’hui, les trois semaines du off correspondent à trois millions de sièges à vendre, or un million sont vendus », constate Pierre Beffeyte, président, depuis 2017, de l’association Avignon Festival & Compagnie (AF&C) qui tente de coordonner le festival.

Pierre Beffeyte, président de l’Avignon Festival & Compagnie : « Aujourd’hui, les trois semaines du « Off » correspondent à trois millions de sièges à vendre, or un million sont vendus »

 

Si la crise sanitaire n’avait pas mis à l’arrêt ce rendez-vous hors norme, plus de 1 500 spectacles auraient dû de nouveau se jouer cet été dans plus de cent quarante lieux (cinq nouvelles salles devaient ouvrir cette année). Au-delà du cauchemar vécu par les compagnies privées de représentations, cette annulation forcée pousse les professionnels à questionner et à « rêver » l’avenir du « off ». En ce mois de juillet, deux initiatives distinctes, mais animées par la même volonté réformatrice, sont lancées pour réfléchir à un nouveau modèle de festival. Ainsi, l’association AF&C vient de recevoir quelque sept cents réponses à la suite de sa consultation publique organisée mi-mai. « Il faut changer la philosophie du off”, car la liberté artistique initiale a dévié vers une dérégulation et un modèle économique aberrant », considère M. Beffeyte qui prévoit l’organisation de tables rondes, à la fin du mois, à Avignon.

 

De leur côté, quatre organisations professionnelles, Actrices et acteurs de France associés (AAFA ), Ecrivains associés du théâtre (EAT ), Les Sentinelles-Fédération de compagnies du spectacle vivant et le Syndicat national des arts vivants (Synavi) lancent, jeudi 2 juillet, un appel à des états généraux du festival « off ». « Plus de 1 600 professionnels (artistes, théâtres, programmateurs) ont répondu partant », assure Eric Verdin. « Il s’agit de s’interroger collectivement sur le destin de ce festival que personne ne contrôle, et de réunir tous ceux qui ne veulent plus être condamnés à subir la loi du marché. Le Covid est un épiphénomène, ce festival, par son gigantisme et son chacun-pour-soi, court à sa perte, alors que c’est quand même un très bel outil », poursuit ce comédien, membre des associations Sentinelles et EAT. « En participant au off, on a le sentiment de cautionner un système qu’on pourrait dénoncer dans un spectacle, c’est schizophrène », déplore la comédienne Sophie-Anne Lecesne, coprésidente de l’AAFA.

Les mêmes problématiques

Comment transformer le « off » en modèle vertueux, en bien commun qui profite à tous ? « La liberté de créer, oui, mais il faut l’associer à des notions d’égalité et de collectif », prône Pierre Beffeyte. « Trop souvent, seul l’artiste prend des risques », regrette-t-il. Le président d’AF&C avance quelques pistes : diminuer le nombre de créneaux horaires (actuellement, chaque salle programme un spectacle toutes les deux heures), augmenter le nombre de coréalisations (pour que les risques soient partagés), créer une billetterie centralisée sur laquelle seraient ponctionnés un ou deux euros par billet pour abonder un fonds de soutien en faveur des compagnies émergentes.

 

Ce n’est pas la première fois que le « off » fait son autoanalyse. Déjà, en 2007, des états généraux avaient été organisés autour de problématiques qui sont quasi les mêmes treize ans plus tard… « On est face à une montagne, mais on espère que notre appel débouchera sur un nouveau modèle », veut croire Eric Verdin. Comment concilier les intérêts de théâtres permanents, de producteurs privés (de plus en plus présents) et de loueurs de salle dans un festival où, sur le plan artistique, on trouve le pire comme le meilleur ? Comment empêcher, dans un système privé, un nouveau lieu d’ouvrir ? Qui pourrait s’arroger le droit de sélectionner les spectacles, et sur quels critères ?

Greg Germain, président d’AF&C de 2009 à 2016, ne se fait guère d’illusion sur les possibilités de réguler le « off ». « Comment reprocher à un pays qu’il y ait trop de créateurs ? », s’interroge ce comédien et directeur du théâtre avignonnais la Chapelle du verbe incarné. Ce festival, à ses yeux, a aussi des vertus qui expliquent pourquoi tant de compagnies y viennent : « C’est l’unique marché du théâtre en France qui permet de vendre et de diffuser son spectacle, c’est l’un des seuls lieux où l’on peut jouer vingt-trois jours de suite, la relation y est directe entre les artistes et le public, et c’est le seul endroit où de jeunes inconnus peuvent espérer être repérés par les médias. » Greg Germain considère qu’« une des voies possibles serait de développer plusieurs temps de festival », ciblés sur des thématiques. Et il regrette surtout que le ministère de la culture ne se soit jamais intéressé au « off » : « Cela l’arrange bien de ne pas mettre les mains dans le cambouis ! »

 

Sandrine Blanchard

 

Les grandes heures d’Avignon, une série en six volets

 

 

L’édition 2020 sur les ondes et les planches

Le Festival d’Avignon ne sera pas totalement absent cette année. Du 3 au 25 juillet, Radio France et France Télévisions proposeront en effet de nombreuses fictions, captations, lectures en direct, master class (Ariane Ascaride, Olivier Py…) et documentaires pour une programmation spéciale intitulée « Un rêve d’Avignon ».

Plus tard, du 23 au 31 octobre, se tiendra « Une semaine d’art en Avignon », en référence au premier festival de Jean Vilar en 1947. Plusieurs créations prévues en juillet seront alors présentées au public. Parmi elles, Le Jeu des ombres, mis en scène par Jean Bellorini sur un texte de Valère Novarina, Le Tambour de soie. Un nô moderne, chorégraphié et mis en scène par Kaori Ito et Yoshi Oïda, ou encore Andromaque a l’infini, de Gwenaël Morin d’après Jean Racine. Au total sept spectacles pour trente-cinq représentations, dont les billets (10 000 places au total) seront mis en vente dans la deuxième quinzaine de septembre au tarif unique de 15 euros.

 

Légende photo : Une femme marche près d’un mur avec des affiches de pièces de théâtre, à la veille du 60e Festival international de théâtre d’Avignon, le 5 juillet 2006. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

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Spectacles vivants, nouveaux fruits de saison

Spectacles vivants, nouveaux fruits de saison | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Anne Diatkine dans Libération - 3 juillet 2020

 

 

Comment construire la future année théâtrale avec un calendrier bouleversé ? A l’heure où les théâtres dévoilent leur programmation, tour d’horizon des projets pour tenter de résorber les pertes financières consécutives à la crise sanitaire.

 

Soudain, la vie reprend dans les théâtres. Elle reprend plus vite que prévu, les artistes répètent, les attaché(e) s de presse ont du travail, des spectacles inattendus se nichent à des dates où, d’habitude, on ronronne vers la fin de saison et les principaux intéressés semblent les premiers surpris par cette activité buissonnière, comme si les ruches s’étaient remises à bourdonner d’elles-mêmes, sans préméditation. Des spectacles incongrus, qui surgissent telles des herbes folles, dans le calendrier des vacances ? Ce sera le cas, par exemple, à Annecy avec une Grande Balade fin juillet, parcours de 4 km de chemins de randonnée à 900 m d’altitude, avec une cinquantaine d’artistes, de Philippe Decouflé à François Chaignaud. Ou encore à la Colline à Paris (XXe), avec la recréation de Littoral, créé en 1997 par Wajdi Mouawad (aujourd’hui directeur de ce théâtre national), qui montre des jeunes gens se questionner sur leurs peurs, tandis qu’ils enterrent leurs pères. La pièce, conçue avec une double équipe de 17 acteurs, est présentée du 7 au 18 juillet, à l’intérieur d’une mini-programmation estivale intitulée Au point du jour, imaginée il y a seulement un mois. Double équipe, donc, pour Littoral, double répétition, pour un spectacle léger, qui pourrait être joué en extérieur, s’il est interdit de se rassembler dans des endroits clos, et qui peut tourner facilement à l’automne, au cas où… A la Colline, où le principe de l’abonnement a été abandonné dès l’arrivée de Wajdi Mouawad à la direction, on réfléchit sérieusement à annoncer la programmation tous les trois mois et non annuellement. Le secrétaire général de la maison, Arnaud Antolinos, explique que même la manière de produire et de montrer chaque spectacle risque d’évoluer : «On va tenter des séries beaucoup plus longues, sur un trimestre entier.» De manière à éviter leur disparition en cas de nouvelles catastrophes. Une baisse des productions qui entraînerait un changement considérable puisque les subventions sont majoritairement accordées à l’aide à la création.

Annulations

Travailler avec une double distribution est l’une des ruses pour s’adapter aux nécessités sanitaires et faire face aux imprévus - un acteur malade par exemple. Le principe est également adopté par Stéphane Braunschweig, directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe (Paris VIe), qui a dû bousculer pendant le confinement sa programmation déjà bouclée en mars. S’infiltreront donc en septembre des représentations d’Iphigénie de Racine, qu’il répète en ce moment, selon une impulsion prise en avril, quand il n’avait aucune visibilité sur les conditions d’accueil du public et les jeux possibles sur le plateau. Tandis qu’il s’affairait au casse-tête des annulations, paiements de cession, reports, remboursement des billets, il lui était impossible de rester les bras ballants à attendre de voir si les spectacles prévus à l’automne seraient jouables. Pour Iphigénie, il conçoit donc une mise en scène compatible avec un virus possiblement actif. Les gradins des Ateliers Berthier (Paris XVIIe) ont été remplacés par des fauteuils éloignés les uns des autres, disposés en bi-frontale afin que les spectateurs restent proches de la scène quoi qu’il en soit. «C’est plus facile de garder une distanciation sociale avec Racine qu’avec Tchekhov», remarque Braunschweig. Qui ajoute que monter cette histoire de vents arrêtés par les dieux qui immobilisent toute action, dont l’écrasement de Troie, à moins d’effectuer un sacrifice pour que le monde reprenne lui semblait pertinent. «J’ai imaginé une grande distribution, pour permettre à un maximum d’acteurs de jouer… Et c’est une expérience que j’aimerais réitérer - sans le Covid. Pendant que les acteurs regardent l’autre équipe jouer, ils travaillent…», assure-t-il. Braunschweig a également demandé à Sylvain Creuzevault, qui doit présenter, «si tout va bien», une adaptation d’envergure des Frères Karamazov, d’occuper l’Odéon dès le 25 septembre, en développant une forme plus modeste du Grand Inquisiteur tiré du texte de Dostoïevski, les deux spectacles étant coproduits par le Festival d’automne à Paris. «Si par hasard on était dans l’impossibilité de montrer les Frères Karamazov, on pourrait continuer à jouer avec le Grand Inquisiteur.» Iphigénie et le Grand Inquisiteur ont en commun d’être quasiment sans décor, l’énergie et le talent des acteurs suppléant au peu de moyens - le théâtre, non éligible au chômage partiel, a un trou de 600 000 euros avec l’interruption des représentations.

 

Impossible d’être exhaustif. Gigantesque est le nombre de scènes subventionnées, habituellement fermées en été, qui choisissent d’ouvrir en grand leurs portes, notamment aux résidences de création et répétitions qui n’ont pu se tenir au printemps. Le Théâtre national de Rennes restera ainsi ouvert tout l’été «parce qu’il était impossible, à partir du moment où le théâtre rouvrait mi-mai, que les artistes en soient absents», explique Arthur Nauzyciel, qui a un temps imaginé une année sans programmation annoncée. A Rennes ou ailleurs, comme en Seine-Saint-Denis, où les Centres dramatiques nationaux (CDN) resteront actifs l’été en juillet-août, «on sait qu’un certain nombre de gens ne partiront pas en vacances. On a donc décidé de laisser le théâtre ouvert pour que les gens puissent reprendre en douceur ce chemin jusqu’à septembre, quand la saison sera annoncée». Chemin qui les amènera à slamer à l’intérieur du théâtre, à déambuler avec l’artiste plasticienne Valérie Mrejen dans le quartier de Maurepas, à suivre nombre de répétitions, dont celles de la chorégraphe Gisèle Vienne ou de Mes Frères, de Pascal Rambert, à revoir d’anciens spectacles - puisque Arthur Nauzyciel défend l’idée que les mises en scène doivent vivre une bonne décennie, plutôt qu’être jetées après exploitation.

 

Spectacles gratuits ou presque, ouvertures des salles de répétitions au public, rentrée qui commence, contrairement aux habitudes, dès le début du mois de septembre : tout se passe comme si, dans un geste volontairement optimiste, le monde théâtral cherchait à concevoir coûte que coûte une programmation aussi dense que d’habitude, malgré les gouffres financiers causés par l’arrêt brutal des billetteries.

Jauge réduite

Gouffres qui se transforment en abîmes pour les théâtres privés non subventionnés. Ainsi, au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, Jean Robert-Charrier doit se remettre d’une perte de 2 millions d’euros dont 854 000 rien qu’avec la suppression des représentations de la Carpe et le Lapin avec Catherine Frot et Vincent Dedienne, qui faisait salle comble. En contrepartie, il a reçu du fonds d’urgence Covid 56 000 euros - et le chômage partiel. Le directeur, qui produit 100 % de sa programmation, lance : «On nous laisse ouvrir en ce moment, mais c’est trop tard pour lancer des productions et on n’a pas d’argent pour le faire.» Malgré tout, c’est pendant le confinement qu’il a concrétisé un projet qui lui tenait à cœur : monter Avant la retraite, de Thomas Bernhard, dans une mise en scène d’Alain Françon avec Catherine Hiegel, André Marcon et Noémie Lvovsky. Pour autant, il est en retard sur sa programmation de janvier, notamment parce qu’il est difficile d’imaginer des distributions avec des acteurs qui sont dans l’incertitude des reprises de tournage. Le public, quant à lui, va-t-il revenir dans les salles ? Autre inconnue. Jean Robert-Charrier a ouvert la billetterie du théâtre il y a deux mois, et pour l’instant, seules 27 places d’Avant la retraite ont été achetées… «Pendant le confinement, on a beaucoup glosé sur ce qui devait changer. C’est le moment d’observer si les actes correspondent aux discours. Je souhaite franchir le cap d’un théâtre plus politique et contemporain.» Peut-être en faisant découvrir une pièce pour 12 actrices de la dramaturge, Lucy Kirkwood, qu’il a repérée à Londres. Contrairement à ses collègues, le directeur de la Porte-Saint-Martin n’envisage pas une jauge réduite : «Je n’en ai pas les moyens, et la séparation n’est pas l’idée du théâtre. Si on ne peut pas accueillir tout le public, on ne jouera pas.»

 

Pratiques inédites

Sans surprise, les propositions qu’on ne verra pas la saison prochaine sont d’abord des créations étrangères. Exit le Silence et la Peur, de David Geselson sur Nina Simone avec une distribution franco-américaine, reportée sine die et coproduite par le Théâtre de la Bastille. Lequel théâtre a également dû renoncer à This Song Father Used to Sing (Three Days in May), du Thaïlandais Wichaya Artamat, invité par le Festival d’automne à Paris. Lequel festival a également annulé une production créée en Chine du grand metteur en scène polonais Krystian Lupa - coproduite par l’Odéon - qu’on ne verra sans doute jamais. Tout comme l'exposition de l’artiste américaine Zoe Leonard qui, pour des questions d’agenda, ne peut être reportée. Marie Collin, programmatrice du Festival d’automne à Paris, explique : «Notre festival coproduit beaucoup d’artistes internationaux sur tous les continents ! Il a fallu tout revoir. Or, les artistes européens et français n’étaient pas non plus en très grande forme. On s’est appliqué à trouver des lieux de répétitions l’été, à reconstruire un programme qui tienne la route, solidaires avec eux.» Là encore, étonnement, le Festival d’automne à Paris débutera plus tôt que d’habitude, et avec des pratiques inédites. Politique tarifaire avantageuse, spectacles dans des jardins gratuits, ou encore rupture des habitudes, puisque Gwenaël Morin présentera son prochain spectacle à 7 heures du matin en région parisienne.

 

Anne Diatkine 

 

Grande Balade Les 17 et 18 juillet dans le cadre du festival Annecy paysages, Bonlieu-Scène nationale Annecy (74). Littoral de Wajdi Mouawad Théâtre national de la Colline (75020). Du 7 au 18 juillet.

 

Légende photo : Vivaldis, de Philippe Decouflé, par la compagnie DCA. Photo DR 

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Frédéric Esquerré nommé directeur du Parvis, Scène nationale Tarbes-Pyrénées

Frédéric Esquerré nommé directeur du Parvis, Scène nationale Tarbes-Pyrénées | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 

       

SPEC - Paris - jeudi 2 juillet 2020 - Mouvement n° 187381

   

Publié par NewsTank le 2 juillet 2020

 

Frédéric Esquerré est nommé directeur du Parvis, Scène nationale Tarbes-Pyrénées (Hautes-Pyrénées), à partir de septembre 2020, apprend News Tank le 02/07/2020. Il succédera à Marie-Claire Riou, qui occupe ce poste depuis 2009. Elle avait rejoint la Scène nationale en 2007 comme directrice adjointe auprès de Marc Bélit, fondateur et directeur du lieu (1987-2009).

 

Frédéric Esquerré est, depuis 2012, secrétaire général de la Scène nationale d’Albi où il a travaillé pendant 21 ans.

Le Parvis a été inauguré en 1973 au cœur du centre commercial Le Méridien à Ibos et a obtenu le label « Scène nationale » en 1991. Outre sa programmation de spectacles, Le Parvis accueille en son sein un espace d’art contemporain ainsi que de trois salles de cinéma art et essai. Il exploite par ailleurs un réseau de 11 salles art et essai dans le département des Hautes-Pyrénées.

       
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Avignon, 1966 : avec la danse, une double déflagration dans la Cité

Avignon, 1966 : avec la danse, une double déflagration dans la Cité | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Rosita Boisseau dans Le Monde, 30 juin 2020

 

Les grandes heures d’Avignon 2/6. « Le Monde » retrace l’aventure du Festival créé par Jean Vilar en 1947 à travers six grandes dates symboliques. Dans ce volet, retour sur l’année où le chorégraphe Maurice Béjart est acclamé, tandis qu’André Benedetto crée le « off ».

 

Un doigt dans la bouche comme en signe de réflexion, les lunettes sur le front, Jean Vilar (1912-1971) observe le cours de danse donné par Maurice Béjart (1927-2007) à sa compagnie, le Ballet du XXe siècle, dans la Cour d’honneur du palais des Papes. Les barres auxquelles les danseurs s’accrochent sont parfois de simples bancs, mais l’échauffement maintient son rythme horloger sous la direction aiguisée du chorégraphe.

 

Ces images filmées en 1966 par la Radio-Télévision suisse (RTS) plongent dans cette époque effervescente. Le festival d’Avignon fête ses 20 ans. C’est la grande bascule. Jean Vilar déroule pour la première fois le tapis rouge à Béjart et à la danse. Un coup de tonnerre dans le ciel théâtral avec neuf spectacles à l’affiche qui font claquer autrement le décor brut de la Cour d’honneur. « J’ai cherché un peu à faire ce que Vilar a fait au théâtre, commente Béjart dans ce reportage de la RTS. C’est-à-dire du ballet populaire, pour tout le monde… et Avignon répond à ce désir. Ce qui est important, c’est aussi d’élargir ce festival et de montrer comment la danse a pris sa place dans le théâtre. Il ne s’agit pas de faire des ballets spécialement pour le public mais aussi des ballets bon marché pour qu’il puisse venir. Donc beaucoup de places et très bon marché. Ballet populaire ne veut pas dire ballet facile. »

 

Lire aussi  Maurice Béjart, l'homme qui a bousculé la danse

Parallèlement, la même année, le metteur en scène André Benedetto, installé en 1963 avec la Nouvelle Compagnie d’Avignon dans la cité des Papes, décide d’ouvrir le Théâtre des Carmes pendant l’été pour y poursuivre le travail mené le reste de la saison. Il y crée Statues, une pièce sur l’absurdité existentielle jouée par deux comédiens. Au grand dam des responsables de la programmation officielle. « Paul Puaux, alors administrateur du Festival d’Avignon, est même venu demander à mon père d’arrêter, se souvient Sébastien Benedetto, fils du metteur en scène. Il lui semblait impossible et même sacrilège que des amateurs défient Vilar sur son terrain. Mais Vilar lui-même n’a jamais reproché à mon père d’avoir joué. Il a même parlé du Théâtre des Carmes lors de la conférence de presse en février 1968. » Le « off », qui n’avait pas encore de nom, s’ouvre avec une seule troupe sur le front.

Nouvelle ère

Vingt ans après les débuts du festival, Jean Vilar entend trouver « comme un nouveau départ », déclare-t-il lors de la présentation de l’édition. « Quatre semaines au lieu de deux, trois compagnies au lieu d’une, six spectacles au lieu de trois mais la mission reste la même : être un lieu privilégié du loisir populaire et de la réflexion. » C’est bien dit. Et pour enclencher cette nouvelle ère, Maurice Béjart. « Vilar a rencontré Béjart en 1963 grâce à Maria Casarès, avec laquelle le chorégraphe avait collaboré pour le ballet La Reine verte, raconte Ariane Dollfus, auteur du livre Béjart. Le Démiurge (Arthaud, 2017). Il lui a écrit une lettre magnifique où il évoque ce qu’il appelle l’art de demain, cet hybride entre théâtre et danse. » Dans ce texte de trois pages, Vilar progresse par palier pour tenter de saisir le geste béjartien. « Je vous avoue tout bonnement ce matin que votre spectacle m’a dérangé. Du moins au cours du premier acte. Je ne savais comment faire le chemin avec vous… Pourtant, j’étais très disponible, très gentil dans la salle. Ceci, jusqu’au moment où j’ai pensé un peu primairement sans doute que j’étais en présence de nouveaux signes, d’un nouvel alphabet aussi bien. (C’est très beau à voir, l’alphabet cyrillique, l’alphabet hébreu, l’alphabet chinois. Et le grec, donc ! Encore faut-il savoir les lire !) »

Ariane Dollfus, auteur du livre « Béjart. Le Démiurge » : « C’était un hymne à la jeunesse que les œuvres de Maurice à l’époque »

Vilar a programmé Georges Dandin ainsi que Richard III, mis en scène par Roger Planchon, Les Troyennes, par Michel Cacoyannis et Dieu, empereur et paysan, sous la direction de Georges Wilson. Molière, Shakespeare, Euripide… Du texte, du grand, de l’histoire, face à la narration sensuellement abstraite du mouvement dansé et le désir « d’art total » de Béjart dont Vilar apprécie « la polygamie artistique ». Le pari est lancé avec Variation pour une porte et un soupir, L’art de la barre ou encore Boléro avec un casting ébouriffant dont l’hypnotique Jorge Donn. « Pas de création car ce premier rendez-vous à Avignon était un test pour Béjart, poursuit Ariane Dollfus. Résultat : succès bouillant. Les places s’envolent : 3 200 tickets vendus pour le premier soir alors que la jauge était de 3 000 et il fallut mettre les « marches » à la vente. « Le public est là comme je l’attendais, déclarait Béjart à la RTS. Il est vivant, sympathique, jeune, chaud, passionné. » Et Ariane Dollfus d’ajouter : « Il faut dire que c’était un hymne à la jeunesse que les œuvres de Maurice à l’époque. Il était en plein dans sa période mystique, écoutait de la musique indienne à fond dans sa chambre à l’Hôtel d’Europe qui sentait fort le santal. Son côté hippie, ses danseurs en jeans et torse nu parlaient directement à chacun. »

 

Pendant ce temps-là, au Théâtre des Carmes, la fièvre grimpe avec Benedetto. C’est grâce au père Jacques de la Celle, curé de la paroisse des Carmes, que l’auteur et metteur en scène a pu enraciner sa troupe dans ce qui était d’abord une salle paroissiale à Avignon. Dès 1963, il y revendique un théâtre politique. Avec « quelque chose de toujours très urgent à dire et en donnant régulièrement la parole à ceux qui ne l’avaient pas » ,   résume Sébastien Benedetto, qui a pris les rênes du lieu. La première pièce de son père, Le Pilote d’Hiroshima (1963) évoquait « l’histoire d’un pilote qui se sent coupable d’Hiroshima et qui voudrait être jugé. Mais quel juge, quel jury accepterait de juger un héros de guerre ? » . Plus abstraite, Statues, sous influence beckettienne avec ses phrases courtes et allusives, tend un piège au néant de l’activité humaine. « La salle n’était pas pleine mais certains spectateurs, au théâtre et dans la rue, insultaient régulièrement les acteurs en les traitant de voyous et délinquants parce qu’ils jouaient en même temps que Vilar », raconte Sébastien Benedetto.

« Mettre les classiques au poteau »

Statues fait écho au Manifeste de Benedetto qui, en avril 1966, balance un texte qui tape frontalement sur « l’institution ». « Il en avait assez de ne voir jouer que des classiques et trouvait important de présenter des pièces contemporaines, poursuit Sébastien Benedetto. Déflagrant, Le Manifeste éclabousse loin. Il décrit le théâtre de l’époque comme « un gaz délétère, hilarant et paralysant, asphyxiant… Il ne sert que de digestif, de purgatif et de somnifère… Il endort les consciences… extirpe du cœur du citoyen les dernières fibres révolutionnaires qui avaient survécu au laminage scolaire… » Et encourage chacun à « mettre les classiques au poteau », « la culture aux égouts … » Dans la foulée de ce premier « off », André Benedetto commence à répéter sa pièce Napalm, sur la guerre du Vietnam, jouée en 1967. Il rappelait, dans un texte écrit pour fêter les 40 ans de sa compagnie, que « la contestation de 1968, c’est la suite de 1966, parce que la grande année de la contestation, c’est 1966. Pas seulement à Avignon mais un peu partout. » Deux ans après, on y est.

La Journée nécessaire, déambulation et performances dans la ville autour de textes d’André Benedetto. Le 10 juillet, Théâtre des Carmes, à Avignon.

 

 

 

 

L’édition 2020 sur les ondes et les planches

Le Festival d’Avignon ne sera pas totalement absent cette année. Du 3 au 25 juillet, Radio France et France Télévisions proposeront en effet de nombreuses fictions, captations, lectures en direct, master class (Ariane Ascaride, Olivier Py…) et documentaires pour une programmation spéciale intitulée « Un rêve d’Avignon ».

 

Plus tard, du 23 au 31 octobre, se tiendra « Une semaine d’art en Avignon », en référence au premier festival de Jean Vilar en 1947. Plusieurs créations prévues en juillet seront alors présentées au public. Parmi elles, Le Jeu des ombres, mis en scène par Jean Bellorini sur un texte de Valère Novarina, Le Tambour de soie. Un nô moderne, chorégraphié et mis en scène par Kaori Ito et Yoshi Oïda, ou encore Andromaque a l’infini, de Gwenaël Morin d’après Jean Racine. Au total sept spectacles pour trente-cinq représentations, dont les billets (10 000 places au total) seront mis en vente dans la deuxième quinzaine de septembre au tarif unique de 15 euros.

 

Rosita Boisseau

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Un acteur salarié de la Comédie-Française accusé d'agressions violentes

Un acteur salarié de la Comédie-Française accusé d'agressions violentes | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Antoine Oury avec AFP dans Actualitté  01-07-2020


La Comédie-Française indique, dans un message publié sur le réseau social Twitter, être « profondément choquée à la découverte des faits de violence insupportables attribués à l’un de ses salariés ». Plain Chant, YouTubeuse spécialisée sur le théâtre, avait dénoncé quelques heures plus tôt des faits de violences qu'elle attribue à « un acteur de la Comédie-Française ».

 

Marie Coquille-Chambel, sous le pseudo de Plain Chant, propose des interviews de personnalités du théâtre sur une chaîne YouTube. Dans une série de messages publiés ce 29 juin, elle raconte les agressions multiples dont elle a été victime, perpétrée par un acteur de la Comédie française.

« Aujourd’hui j’ai été porter plainte contre un acteur de la Comédie-Française pour : “violences habituelles sur une personne vulnérable n’ayant pas entraîné d’incapacité supérieure à 8 jours” », a indiqué sur Twitter l'utilisatrice Plain Chant, qui anime également une chaine YouTube consacrée au théâtre.

Dans une série de messages, elle affirme avoir « été frappée le 6 mars, le 26 mars et le 2 mai » et assure détenir des enregistrements audio de son agresseur, dans lesquels ce dernier la menace de mort à plusieurs reprises.

Les propos sont porteurs d’une haine sans borne : « Pour la première fois de ta vie, tu vas aimer la vie. Tu vas voir comme c’est beau la vie quand tu vas la perdre. Tu vas regretter pour la première fois de ta vie, tu vas aimer la vie. Dégage. »

Ou encore : « Tu veux pas que je filme ton assassinat ? Comme ça tout le monde saura ce qu’il s’est passé, pas comme pour Bertrand Cantat. Il y aura moins de doutes. J’ai très envie que tu meures. »
 

 



« Je crois que l’omerta n’est plus possible dans le théâtre et je refuse qu’une autre puisse subir de telles violences de la part d’un homme, qu’importe son influence et sa notoriété », explique encore l'utilisatrice sur le réseau social.
 


Quelques heures après la publication de ces messages, la Comédie-Française a réagi en publiant à son tour sur Twitter, indiquant que l'institution « condamne avec la plus grande fermeté [les faits rapportés] et prendra toutes les mesures qui s’imposent ». La Comédie française, contactée par ActuaLitté, n’a pour le moment pas répondu à nos demandes de précisions.
 

 



Outre l'intervention de la Comédie-Française, les faits seront sans doute suivis d'une enquête. Marie Coquille-Chambel, qui se présente comme Youtubeuse théâtre, affirmait que sa plainte n’a pas pu être reçue intégralement, et qu’il lui faudrait retourner au commissariat ce 30 juin. ActuaLitté n'a pas réussi à la joindre.

 

Image : photo d'écran du compte Twitter "PlainChant" de la plaignante Marie Coquille-Chambel

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Avignon, 1947 : et Jean Vilar transmit le virus du théâtre...

Avignon, 1947 : et Jean Vilar transmit le virus du théâtre... | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge dans Le Monde le 29 juin  2020

 

 

Les grandes heures d’Avignon 1/6 - « Le Monde » retrace l’aventure du Festival créé par Jean Vilar en 1947 à travers six grandes dates symboliques. Dans ce volet, retour sur la naissance de l’événement.

 

 

« Voilà, c’est tout simple. Il était une fois un homme et une ville qui se rencontrèrent, s’aimèrent, se marièrent et eurent un enfant nommé Festival. » C’est Jean Vilar lui-même qui l’écrit, en 1963. Seize ans après avoir posé la première pierre du Festival d’Avignon, avec la Semaine d’art qui s’est tenue du 4 au 10 septembre 1947, le ton est déjà à la légende. Le mythe fondateur, déjà construit.

 

Comme toujours, l’histoire est un peu plus compliquée que la légende, même si elle en épouse largement les contours. Le coup de foudre entre la cité des Papes et le fondateur du Festival n’a, au départ, rien d’évident. Jean Vilar a beau être originaire de Sète, il est, en 1947, bien loin de cette Provence sèche, pierreuse et austère. A 35 ans, il s’est fait connaître, à Paris, pour ses mises en scène d’auteurs nordiques ou élisabéthains. Il vient de signer une version remarquée de Meurtre dans la cathédrale, de T. S. Eliot, au Théâtre du Vieux-Colombier.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi " Meurtre dans la cathédrale " au Vieux-Colombier

La cour, « un lieu informe »

« La bonne chance voulut que tout naquît d’une rencontre avec le poète », écrit-il quelques années plus tard. Le poète : René Char (1907-1988), natif de L’Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse), résistant – chef du secteur Durance Sud sous le nom de capitaine Alexandre –, ami des peintres et du critique d’art et éditeur Christian Zervos (1889-1970). Or, en ce printemps 1947, Zervos prépare une ambitieuse exposition de peinture moderne pour la grande chapelle du Palais des papes. Il songe à accompagner l’exposition d’une manifestation théâtrale. René Char lui souffle le nom de Jean Vilar. « Un jour d’avril 1947, rue du Bac, au-dessous d’un mobile de Calder, Christian Zervos, à mi-voix, me proposa de donner une – oui, une seule – représentation de Meurtre dans la cathédrale dans le Palais », a raconté le metteur en scène.

Jean Vilar part voir le Palais, qu’il avait visité enfant. Quand il entre dans la cour, un soleil de printemps dore les murs. Et Vilar se met à dessiner un plan de la scène et de la salle

Vilar refuse. « Je suis trop jeune pour faire des reprises », argue-t-il. Et puis la cour lui semble un endroit impossible : « C’est un lieu informe, je ne parle pas des murs, mais du sol ; techniquement c’est un lieu théâtral impossible, et c’est aussi un mauvais lieu théâtral parce que l’histoire y est trop présente. » Et pourtant, il est tenté. Quinze jours plus tard, il propose à Zervos de venir à Avignon avec trois créations : Richard II, de Shakespeare, alors jamais joué en France, et deux œuvres françaises d’auteurs vivants, Histoire de Tobie et de Sara, de Paul Claudel, et La Terrasse de midi, du tout jeune Maurice Clavel. « A jouer l’aventure, il fallait la jouer complètement », expliquera-t-il plus tard.

 

Reste que le sol de la cour, tout en pente, excavations et talus, est « injouable ». Et Zervos refuse sa proposition : il n’a pas le budget pour un tel plan. Mais il conseille à Vilar de rencontrer le maire d’Avignon, le docteur Georges Pons, et son premier adjoint, Etienne Charpier. Eux aussi sont issus de la Résistance. Jean Vilar prend le train pour Avignon – une nuit de voyage alors, pour arriver au petit matin dans la cité des Papes. Il part voir le Palais, qu’il avait visité enfant. Quand il entre dans la cour, un soleil de printemps dore les murs. Et Vilar se met à dessiner un plan de la scène et de la salle.

C’est alors qu’intervient l’homme providentiel, le maire d’Avignon, dans une ville encore très meurtrie par la guerre. Pons soutient Zervos et Vilar, débloque 300 000 francs – tandis que le ministère de la jeunesse, des arts et des lettres en apporte 500 000, et que Vilar met 300 000 francs de sa poche –, et demande aux soldats du régiment du 7e génie de venir mater ce sol redoutable de la cour. Vilar annexe aussi, de l’autre côté du Palais, en contrebas, le jardin Urbain-V, et le Théâtre municipal.

Des tréteaux, des pliants et le mistral

Mais c’est la cour qui est au cœur du défi que Vilar veut relever : « Donner des spectacles capables de se mesurer, sans trop déchoir, à ces pierres et à cette histoire. » C’est pour elle qu’il choisit Richard II, et un théâtre shakespearien à même de dialoguer d’égal à égal avec la nuit, les étoiles, l’épaisseur du temps et l’histoire de la guerre dont le pays porte encore les stigmates.

Jean Vilar : « Il va de soi que les conditions étaient celles de l’aventure. Et du romanesque. »

Et c’est pour elle, encore, qu’il invente une scène immense, occupant la moitié de la cour, appuyée au mur sur lequel s’ouvre la fenêtre de l’Indulgence. Le plateau vide de 10 mètres sur 8 est précédé d’une passerelle de 28 mètres sur 4, qui relie les deux côtés de la cour. C’est un tréteau nu, posé sur des tonneaux, des rails et des madriers trouvés par le régiment. Avec lui, Vilar radicalise son esthétique : pas de décor, mais des costumes colorés peints sur des sacs de toile par Léon Gischia (1903-1991), et un espace en forme de ring délimité par quatre mâts surmontés d’oriflammes : « La masse à peine visible mais toujours présente du Palais ne pardonnerait aucune tricherie, aucune facilité », résumait Léon Gischia, en un constat que feront par la suite nombre de metteurs en scène et de décorateurs.

L’austérité, la célèbre austérité vilarienne, est d’ailleurs de mise à tous les niveaux. Les comédiens savent à quoi s’attendre. Ils sont pour la plupart très jeunes, à peine 20 ans, comme Michel Bouquet, Jeanne Moreau ou Bernard Noël, ou guère plus, comme Jean Négroni, Alain Cuny, Silvia Monfort, Germaine Montero ou Béatrix Dussane, de la Comédie-Française. Vilar raconte, en 1963 : « Pas de défraiement journalier. Nous mangions tous à la table commune. Un comité composé de personnalités avignonnaises, charmantes absolument et hospitalières, nous avait invités à accepter telle chambre dans tel hôtel… ou chez eux. Il n’y eut guère de discussion concernant le logement, cette table d’hôtes, les contrats. Il va de soi que les conditions étaient celles de l’aventure. Et du romanesque. »

 

Et l’aventure commence, donc, le 4 septembre, avec Richard II, et Vilar lui-même dans le rôle du roi. Corps sec de chat efflanqué, visage aux lèvres minces, lyrisme retenu, et ce regard à la fois brûlant et froid, visionnaire et inquiet. Michel Bouquet, qui ne jouait pas dans Richard II mais incarnait, dans La Terrasse de midi, un Hamlet moderne, se souvenait dans Le Monde, en 2002 : « J’ai été ébloui par le travail de Vilar. Il a trouvé le nombre d’or en simplifiant. C’était comme si on lisait la pièce sur un très beau vélin, avec des caractères magnifiques. Tout devenait clair, dans cette histoire qui ressemblait étrangement, par certains côtés, à ce qu’on venait de vivre. »

 

Jeanne Moreau aussi rassemblait les fils de la mémoire, en 2007, pour les 60 ans du Festival. Lors de cette ouverture de 1947, elle jouait une suivante dans Richard II, et un double d’Ophélie face à Bouquet-Hamlet dans La Terrasse de midi : « La cour n’était pas aménagée, les gens apportaient leurs pliants, leurs chaises. Le plateau, c’était un vrai tréteau en bois qui craquait quand on marchait, cela faisait partie du charme. Quand le mistral soufflait, on avait froid, les gens étaient emmitouflés dans leurs couvertures. Nous portions de grands hennins et les voiles s’envolaient. On avait des gens de la ville, des gens de passage. Mais déjà la musique de Maurice Jarre, les oriflammes, c’était beau. »

« Le concours des éléments »

Voilà, Avignon et le théâtre se sont réinventés l’un dans l’autre, avec cette doctrine qui tient dans l’économie de mots de Vilar : « Le ciel, la nuit, la fête, le peuple, le texte ! » Et le public, écrit le critique du Monde, le 8 septembre 1947, « a su apprécier les efforts et les risques courus par ces comédiens jouant de nuit, en plein air. Dans le cadre du Palais des papes, l’acteur n’est plus défendu par le rideau, la rampe, le barrage de lumière, la scène encadrée et protégée par le décor. Il ne peut compter sur le concours des éléments qu’ailleurs meuble un plateau. Il doit remplir seul une immense scène presque nue, avancer largement parmi les premiers rangs du public, avec lequel il se trouve de plain-pied. Il faut qu’il possède assez de force, de présence, d’esprit, d’énergie verbale pour se servir de la grandeur du cadre au lieu de se laisser écraser par elle, le seul butoir du fond étant une muraille de quelque trente mètres et plus. Mais qui ne connaît la douceur de la nuit provençale, la majesté de la pierre de cette forteresse extraordinaire qu’est le Palais des papes, la résonance de l’air méridional, ne peut imaginer le surcroît de beauté que peut recevoir une interprétation digne des œuvres qui ont été présentées au public au cours de cette grande semaine d’art ».

 

La légende est née, qui prendra toute sa dimension avec l’arrivée de Gérard Philipe (1922-1959) dans la troupe, en 1951, pour jouer Le Cid et Le Prince de Hombourg, et s’inscrira dans une série de clichés : Vilar, sa pipe, son chapeau de paille et ses espadrilles, les photos d’Agnès Varda (1928-2019) en noir et blanc (à partir de 1948), « Maria Casarès en salopette, Philippe Noiret en culotte de peau », comme l’écrira Philippe Caubère.

Une légende née d’un combat, comme toutes celles de l’après-guerre. « C’est par ce combat quasi mythologique pour faire d’Avignon un théâtre qui soit à la fois “le” lieu du théâtre par excellence et un espace de théâtre unique, car il n’est pas fait pour ça, que le Festival est devenu une légende. Le théâtre s’y est comme forgé et refondé dans la nuit, dans les pierres, dans la ville, soudain partagé par un public qui sortait enfin des salles fermées », écrivent Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque dans leur livre-somme, Histoire du Festival d’Avignon (Gallimard, 2007). « Voilà, c’est tout simple… », disait Vilar. Vraiment ?

 

L’édition 2020 sur les ondes et les planches

Le Festival d’Avignon ne sera pas totalement absent cette année. Du 3 au 25 juillet, Radio France et France Télévisions proposeront en effet de nombreuses fictions, captations, lectures en direct, master class (Ariane Ascaride, Olivier Py…) et documentaires pour une programmation spéciale intitulée « Un rêve d’Avignon ».

 

Plus tard, du 23 au 31 octobre, se tiendra « Une semaine d’art en Avignon », en référence au premier festival de Jean Vilar en 1947. Plusieurs créations prévues en juillet seront alors présentées au public. Parmi elles, Le Jeu des ombres, mis en scène par Jean Bellorini sur un texte de Valère Novarina, Le Tambour de soie. Un nô moderne, chorégraphié et mis en scène par Kaori Ito et Yoshi Oïda, ou encore Andromaque a l’infini, de Gwenaël Morin d’après Jean Racine. Au total sept spectacles pour trente-cinq représentations, dont les billets (10 000 places au total) seront mis en vente dans la deuxième quinzaine de septembre au tarif unique de 15 euros.

Fabienne Darge

 

Les grandes heures d’Avignon, une série en six volets

 

 

Liens

Lire l’entretien avec Michel Bouquet : Une vie sous l'empire du jeu

 

Lire aussi Agnès Varda expose la mémoire d'un théâtre devenu mythique

 

Lire le compte-rendu du 8 septembre 1947 : LA SEMAINE D'ART en Avignon

 

Lire aussi "Je revois Jean Vilar, son jansénisme, son ironie"

 

 Lire aussi Théâtre : une « semaine d’art » à Avignon à la Toussaint

 

Légende photo :  Léone Nogarède et Jean Vilar dans « Richard II », au Palais des papes d’Avignon, en septembre 1947. MARIO ATZINGER

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Faisons un rêve à la Comédie de Valence

Faisons un rêve à la Comédie de Valence | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Thierry Jallet dans Wanderersite le 27 juin 2020

 

 

Il y a des présentations de saison plus attendues que d’autres en cette fin d’année. Celle de la Comédie de Valence, centre dramatique national Drôme-Ardèche était de celles-ci. Nouvelle saison bâtie sur un nouveau projet autour de Marc Lainé qui succède à Richard Brunel, futur directeur de l’Opéra de Lyon, et qui s’est entouré d’un ensemble de douze artistes de différentes disciplines comme la littérature, la musique, les arts visuels, la danse ou encore le cinéma. Le 22 juin à 19h00, le public a pu découvrir le tout nouveau site internet présentant les perspectives de la saison 2020-2021. À cette occasion, Marc Lainé émet le souhait que la Comédie devienne « une fabrique de création permanente » mêlant continuellement ces différents champs artistiques. « Pour inventer des spectacles qui ne ressemblent à aucun autre. » Relatant un rêve où l’esprit d’aventure de deux jeunes explorateurs rivalise avec la farouche volonté de rêver du vieillard qu’ils rencontrent et qui n’est autre que Marc Lainé lui-même, ce dernier salue « l’incroyable vitalité » de toutes ses équipes pendant ce sombre printemps, si atone et si plein d’incertitudes. Et découvrant la première saison qu’il présente, il faut reconnaître que nous partageons amplement sa « hâte » de commencer.


Marc Lainé

Outre les zones d’ombre qui entourent encore le retour dans les salles de spectacle, surviennent d’autres contraintes avec les travaux annoncés sur le bâtiment et la grande salle de la Comédie afin d’en améliorer encore l’accessibilité pour tous. C’est pourquoi la saison se déroulera en partie hors les murs, dans d’autres lieux sur le territoire des deux départements au sein desquels certains spectacles ont d’ailleurs été coréalisés – ce qui s’inscrit dans un « joyeux maillage de propositions artistiques » pleinement en lien avec le projet du CDN. Parmi ces coréalisations, on peut mentionner par exemple, le concert de Bertrand Belin – faisant partie de l’ensemble artistique de la Comédie – en compagnie des Percussions Claviers de Lyon, avec le Théâtre de la Ville de Valence ; avec le Train-Théâtre de Portes-lès-Valence, le projet très original pour enfants et adultes de Johanny Bert intitulée Une Épopée, s’appuyant sur des textes de Gwendoline Soublin, Catherine Verlaguer, Arnaud Cathrine et Thomas Gornet ; ou encore avec la FOL 26 à l’Espace Liberté de Saint-Marcel-lès-Valence, Kamuyot de Ohad Naharin, dirigé par Josette Baïz avec treize danseurs de la compagnie Grenade pour « entraîner les spectateurs qui entourent l’espace de jeu, dans une énergie festive et électrique ».

La Comédie itinérante se prolonge également au cours de la prochaine saison avec des spectacles dont plusieurs créations, présentés dans différents lieux de la Drôme et de l’Ardèche comme La Vie invisible spectacle conçu et mis en scène par Lorraine de Sagazan de l’ensemble artistique de la Comédie, prenant appui sur un texte de Guillaume Poix à partir de témoignages de personnes non et mal-voyantes de la région, dans le but « d’inquiéter la perception » du public ; Tarfuffe d’après Tartuffe d’après Tartuffe d’après Molière conçu et joué par Guillaume Bailliart dans « une version de poche » et énergique de la célèbre comédie moliéresque ; Je suis une fille sans histoire d’Alice Zeniter – elle aussi dans l’ensemble artistique de la Comédie – pour un seul en scène sous forme d’une « conférence performée » cherchant à percer les arcanes de l’art du récit ; Et puis on a sauté ! mis en scène par Odile Grosset-Grange, sur un texte de Pauline Sales et une scénographie de Stephan Zimmerli faisant lui aussi partie de l’ensemble artistique, relatant l’authentique chute de deux enfants dans l’univers de leurs émotions, dans leur perception du monde si éloignée de celle des adultes parfois trop débordés. Voici que s’annoncent de beaux moments de théâtre, en itinérance hors le site de la Comédie. Marc Lainé poursuit donc ce dispositif afin de consolider certains partenariats, d’en développer de nouveaux. Afin de « commencer à penser des projets en commun ». Soulignons d’ailleurs combien le choix de cette démarche fédératrice paraît tout à fait signifiant dans un territoire où les distances géographiques creusent de plus grands fossés entre les publics et l’expression artistique. De cette façon, dans la richesse des propositions transdisciplinaires, le théâtre comme « formidable outil de compréhension du monde et de soi » devient possible et ce, dans de nombreux endroits pour le plus grand nombre.

Jusqu’ici nous avons déjà signalé la présence de plusieurs membres de cet ensemble artistique extrêmement cohérent autour de Marc Lainé. Cette douzaine d’artistes engagés interviendra beaucoup tout au long de la saison : Silvia Costa avec la création française du texte de Samuel Beckett Comédie / Dry smile Dry sob en novembre au Théâtre de la Ville ; Penda Diouf a écrit un texte qui évoque la Namibie et s’interroge sur le courage dans  Pistes… mis en scène par Aristide Tarnagda à la Fabrique entre fin novembre et début décembre ; Tünde Deak crée un espace en suspension dans lequel évoluent les œuvres de Frida Kahlo avec D’un lit l’autre au Théâtre de la Ville en janvier ; Éric Minh Cuong Castaing mêle chorégraphie et art numérique dans une performance intitulée L’Âge  d’or (avec Silvia Costa), et retrace son expérience auprès d’enfants atteints de troubles moteurs, en avril à la Bourse du travail ; Marc Lainé présente la répétition publique de Nosztalgia Express, « une enquête rocambolesque » où il joue avec les archétypes et les conventions génériques, au Théâtre de la Ville le 26 novembre ; puis en report de la saison 2019–2020, La Chambre désaccordée où partition musicale et chemins de vie s’entrecroisent, en mars au Théâtre de la ville ; enfin, il reprend Vanishing Point, cette sorte de road-movie théâtral inquiétant créé en 2015, avec pour cette saison Tünde Deak, Marie-Sophie Ferdane et Stephan Zimmerli, à la Comédie fin avril ; la programmation s’achève à la Comédie avec le répertoire de Tchékhov qu’abordent d’abord en mai, Cyril Teste en adaptant La Mouette, puis Lorraine de Sagazan (et Guillaume Poix).en juin, avec L’Absence de père « librement inspiré de Platonov ».

D’autres artistes de passage à la Comédie ne manqueront pas non plus de marquer fortement cette saison. Citons les deux danseurs François Chaignaud et Akaji Maro dans Gold Shower en octobre au Théâtre de la Ville ; Pippo Delbono rend hommage à son ami Bobò ancien SDF et acteur qui l’a accompagné pendant plus de vingt ans dans La Gioia au Train-Théâtre en novembre ; le lauréat du prix Goncourt 2018, Nicolas Mathieu propose une lecture musicale avec Florent Marchet de  Leurs enfants après eux, en novembre à l’Auditorium de la Médiathèque Latour-Maubourg (sous réserve) ; toujours en novembre, Julien Gosselin met en scène Le Marteau et la Faucille d’après une nouvelle de Don de Lillo sur fond de crise financière, dans la continuité de la trilogie du même auteur qu’il avait montée au Festival d’Avignon en 2018 ;


Valérie Dréville dirigée par Jérôme Bel

le chorégraphe Jérôme Bel va certainement enchanter la scène du Théâtre de la Ville en décembre, avec Danses pour une actrice (Valérie Dréville) dans une démarche artistique où théâtre et danse se confondent dans l’interprétation de la comédienne ; Eric Vigner poursuit son exploration du répertoire racinien avec Mithridate, dans lequel on peut retrouver notamment Stanislas Nordey et Thomas Jolly, au Théâtre de la Ville, fin décembre ; dans le même lieu, en janvier, Chloé Dabert s’arrête à Valence avec Orphelins de Dennis Kelly, créé en 2013 et pour lequel elle a remporte le prix du Jury du Festival Impatience l’année suivante ; le chorégraphe Josef Nadj fait retracer la formation de l’univers à huit danseurs d’origine africaine, au Train-Théâtre en janvier ; au Train-Théâtre aussi, Célie Pauthe met en scène Antoine et Cléopâtre de Shakespeare en février ; citons encore Philippe Quesne toujours en février mais au Théâtre de la Ville avec Farm Fatale, « une fable écologique aux accents felliniens » dans un monde imaginaire comme seul sans doute, le metteur en scène de La Mélancolie des dragons sait le faire surgir.

Devant la richesse de ce premier programme tout à fait enthousiasmant, souhaitons la bienvenue à Marc Lainé, à ses équipes, aux membres de l’ensemble artistique qui l’entourent à la Comédie de Valence. Souhaitons-leur également dans des temps plus sereins, d’autres beaux rêves pour d’autres belles saisons à l’image de celle qui s’annonce et dont évidemment Wanderer ne manquera pas de suivre le déroulement.


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Avignon, un festival débranché mais pas tout à fait off

Avignon, un festival débranché mais pas tout à fait off | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Luc Leroux  dans Le Monde, 24 juin 2020

 

 

Lectures en extérieur, one-man-show, fêtes, présentations… Dans la cité des Papes, où la 74e édition du Festival a été annulée le 15 avril, des directeurs de compagnie ont improvisé une programmation bis. Pour redonner voix au théâtre et sauver la saison.

 

 

Les vitrines sont poussiéreuses et les affiches des théâtres d’Avignon invitent à des représentations pour le mois de… mars dernier. Les terrasses de la place Pie sont bondées de lycéens mais les comédiens et techniciens du Festival « off », qui les envahissent traditionnellement à cette période de l’année, n’y sont pas. Juin 2020 ne ressemble en rien à un mois de juin à Avignon. Même les directeurs artistiques ont « tout le temps qu’il faut » pour discuter avec les journalistes quand habituellement ils n’auraient « même pas deux minutes » à leur consacrer, happés par le montage des spectacles.

 

« Bouh ! Ça sent le renfermé ici », soupire Laetitia Mazzoleni en ouvrant la porte du Théâtre Transversal, qu’elle dirige. Ses deux petites salles d’une quarantaine de places chacune, à deux pas des Halles, devaient accueillir seize spectacles par jour du 3 au 26 juillet. Elle a remboursé quelques-unes des huit compagnies qui avaient réservé des créneaux, mais la majorité a fait le choix de reporter à l’année prochaine. « Un “off” sans le “in”, ça aurait été compliqué et je ne souhaitais pas un Festival qui se raccroche aux branches, sans l’ambiance, et surtout, pour les compagnies qui investissent énormément l’été à Avignon, sans la certitude d’être vues par les professionnels. » Un spectacle sur quatre joués en France serait choisi à Avignon.

Un « murmure théâtral »

Le « off » et ses 1 500 spectacles programmés ont été annulés le 15 avril, quelques jours après l’annonce que la 74e édition du « in » n’aura pas lieu. Pas question pourtant d’éteindre le phare que représente Avignon pour le théâtre. C’est en se retrouvant seul dans la Cour d’honneur du Palais des papes, sans les gradins, « telle que Jean Vilar et René Char l’avaient découverte en 1947 », que Serge Barbuscia, le directeur du Théâtre du Balcon, a eu l’idée du « Souffle d’Avignon ». Un joli titre pour se remettre d’une maladie respiratoire. Ses complices de quatre autres théâtres, qui forment le collectif Les Scènes d’Avignon, ont rallié le projet : une semaine de lectures, en extérieur, dans le cloître du Palais des papes, du 16 au 23 juillet. Pas un mini-Festival, pas un ersatz de Festival, juste « un murmure théâtral » pour entretenir « le feu sacré d’­Avignon », comme le dit le codirecteur du Théâtre du Chêne Noir, Julien Gelas, où son dernier texte, Le Rêve de Spinoza, sera lu.

 

Pour autant, personne ne sait à quoi va ­ressembler Avignon cet été. Des compagnies viendront travailler les spectacles de leur prochaine tournée et, ici et là, devraient s’improviser des sorties de résidence. À l’Artéphile, les directeurs Anne Cabarbaye et Alexandre Mange sont en quête d’un lieu en extérieur, un parc, pour présenter, Buffalo, de Frank H. Mayer (1850-1954) mis en scène par Julien Defaye et Nicolas Gautreau. Sinon, le spectacle sera joué dans la salle de 94 places, avec la distanciation s’il le faut.

 

D’autres, avec des compagnies prêtes à se déplacer, ont même cuisiné une petite programmation, sans rapport avec celle initialement prévue et qui fait normalement le chiffre d’affaires annuel des lieux du « off ».

« Ne pas abandonner le terrain »

Au Pixel Avignon, « il y va de notre survie de rouvrir », déclare Anaïs Gabay qui, avec Jérôme Tomray, dirige ce théâtre permanent très ouvert aux ­amateurs. Jérôme Tomray peste contre une décision d’annulation prise trop tôt : « On a la chance d’avoir des remparts, est-ce qu’on n’aurait pas pu prendre la température de tous ceux qui rentrent ? », lance-t-il. Du 24 juin au 14 juillet, le Pixel proposera une programmation variée incluant jeune public, one-man-show, musique, mais, mettent en garde ses deux directeurs artistiques, « ça ne va pas être un “off” ».

Le Théâtre du Verbe Fou prendra le relais pour ses Estivales, (du 15 au 31 juillet). Pour Fabienne Govaerts, directrice de ce théâtre littéraire qui vit à Bruxelles mais passe tous ses étés depuis quarante et un ans à Avignon, « c’était inimaginable qu’il n’y ait rien. On y laissera des plumes, mais on aura le plaisir d’être ensemble ». À petites touches, les choses se précisent. La Factory de Laurent Rochut organisera sa fête, quatre jours autour du 14 juillet et des work in progress des compagnies qu’il soutient seront montrés au Théâtre de l’Oulle, à un public masqué ou pas, on verra bien… « Ne pas abandonner le terrain », c’était l’obsession d’Alain Timár, qui livrera quelques représentations de Sosies, la pièce de Rémi De Vos, actuellement en répétition à Châteauvallon (Ollioules, Var), mais aussi des sorties de résidence des deux ou trois compagnies que son Théâtre des Halles va accueillir cet été, « car si elles ne finalisent pas leurs spectacles maintenant, c’est la tournée 2021 qui sera par terre ».

 

Et l’auditoire d’Avignon ? C’est la grande inconnue. « Il y a le public du territoire », se rassure Laurent Rochut, en se référant aux 70 % des spectateurs du « off » venant des départements limitrophes du Vaucluse. Et puis, glisse-t-on à l’Office du tourisme, bon nombre de festivaliers n’ont pas annulé leur location. Du coup, tout le monde espère que le « murmure » trouvera son oreille. Certes, le public ne courra pas d’un spectacle à un autre, mais des spectateurs sont prêts à jouer le jeu de la solidarité avec les comédiens. Et si ce non-Festival « off » permettait d’en revenir à quelque chose d’authentique, aux sources du théâtre ? « La relation qu’on va avoir avec le public sera d’une grande rareté », confie Alain Timar, qui se prend à rêver.

 

Luc Leroux (Marseille, correspondant)

 

 

Lire aussi  Comment le Festival d’Avignon fait face aux conséquences de l’annulation

 

Légende photo : Serge Barbuscia, directeur du Théâtre du Balcon, est l’instigateur du projet de lectures publiques « Souffle d’Avignon », qui se tiendra du 16 au 23 juillet dans le cloître du Palais des papes. Anaïs Boileau pour M Le magazine du Monde 

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Jeanne Balibar, le rôle de sa vie

Jeanne Balibar, le rôle de sa vie | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Pascale Nivelle dans Le Monde, publié le 19 juin 2020

PORTRAIT

A 52 ans, la comédienne césarisée pour « Barbara » s’engage autant par ses choix audacieux au cinéma et au théâtre que par ses coups de gueule politiques. Elle fut à l’initiative de la tribune, publiée fin avril, fustigeant Macron pour son oubli de la culture dans la gestion du Covid-19.

Il ne fallait pas enfermer Jeanne Balibar. Trente ans qu’elle donne de la voix de Paris à Berlin, sur scène ou au cinéma. A rester recluse dans son appartement du 11e arrondissement à Paris, contrainte à faire « des gestes barricades qui n’ont rien de révolutionnaire », elle est partie en toupie. Fin avril, tournant à grandes enjambées dans son salon, Marlboro entre les doigts, elle commence à écrire un texte dans son coin, puis tonne de sa voix de tragédienne au téléphone auprès de quelques amies : « Dix-sept millions pour Air France, sept pour le tourisme, cinq pour Renault… Et rien pour la culture ! »

La comédienne Marina Foïs applaudit, la réalisatrice Catherine Corsini est raccord avec l’actrice en pleine tempête shakespearienne : « C’est l’état d’urgence ! Exigeons un New Deal, un plan Marshall pour la culture ! » La cinéaste Pascale Ferran, camarade de lutte pour les sans-papiers, la pousse à monter au front. « Ecris et on en fera une tribune, ta voix va porter. » En fin d’après-midi, Jeanne Balibar se met au clavier : « Monsieur le Président, cet oubli de l’art et de la culture, réparez-le ! » « Depuis six semaines, le ministre de la culture ne dit strictement rien. Des “je ne sais pas” à la pelle, quelques mots sur les théâtres privés, semble-t-il, de vagues encouragements, peut-être, aux assureurs pour assurer contre le Covid-19… »

Elle voit le paquebot de la culture sombrer avec, à son bord, les acteurs bankable et ceux qui doivent se contenter de seconds rôles, mais aussi les chauffeurs, les ouvreuses, les cuisiniers, les attachés de presse, les agents, les auteurs… Surtout n’oublier personne : « Comment feront les intermittents pour continuer à manger ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce régime ? tape Jeanne Balibar. Comment feront toutes celles et tous ceux que vous oubliez avec nous et dont l’emploi est comme le nôtre, discontinu ? » Festivals annulés, tournages interrompus, concerts supprimés, théâtres et salles de spectacle fermés, près de deux millions de travailleurs vont basculer au RSA, selon elle.

Une « trahison sociale »
Le réalisateur Michel Hazanavicius, souvent en pointe des combats de la profession, rallie la bande des quatre femmes. Jeanne Balibar, dit-il, « a eu l’intuition de montrer le vide total de la politique culturelle ». Il fallait du courage à une époque où « la moindre prise de position d’un acteur est moquée et vole en éclats » : « Il n’y a que des coups à prendre ». Du temps de Piccoli, Montand ou Signoret, ajoute le réalisateur, « la parole des artistes était légitime, les politiques s’arrachaient leur soutien. Aujourd’hui, ils nous fuient ».


La tribune, lestée dans un premier temps de 250 signatures illustres et inconnues, est publiée sur le site du Monde le 30 avril. Le lendemain, jour de Fête du travail sans muguet ni cortèges, coup de fil matinal chez Jeanne Balibar. Une conseillère de l’Elysée, d’un ton ampoulé : « Nous avions quelque chose en préparation pour la culture, mais votre tribune a accéléré le mouvement… » Quelques jours plus tard, le président organise une consultation en visioconférence avec quelques artistes réputés sympathiques, tels Sandrine Kiberlain, Eric Toledano et Olivier Nakache. Jeanne Balibar n’a pas été invitée.


Le 6 mai, Emmanuel Macron, en bras de chemise, son ministre au teint pâle à ses côtés, annonce « une année blanche » pour les intermittents et les incite à « enfourcher le tigre ». Les courtisans applaudissent, les optimistes reprennent espoir. Comediante ! Tragediante ! protestent Jeanne Balibar et ses amis. Le président a sauvé les intermittents du RSA, mais il n’a pas eu un mot pour les petites mains en contrat court. Ils flairent une « entourloupe », Jeanne Balibar se remet à son clavier.

« J’ai été virée enceinte, harcelée sexuellement… et maintenant je subis l’invisibilité des actrices de 50 ans. »
Jeanne Balibar

Nouvelle tribune, proposée cette fois à Libération, où elle n’a que des amis. Mais les journaux préfèrent les premières, les mots neufs. Son texte en faveur des sans-grade est publié en bas de page, sans les signatures pourtant encore plus nombreuses. Le chef de service de Libé a gardé un bon moment l’oreille endolorie après son coup de fil aux aurores : « Elle hurlait et m’a traité comme un valet qui aurait fait couler un bain un peu trop froid », raconte-t-il en riant. Laurent Joffrin, le directeur du journal, a lui aussi eu droit à la colère théâtralisée de Jeanne Balibar : « Trahison sociale ! » Elle sait parler très fort, peut hurler en allemand, chanter en italien, pleurer en récitant Shakespeare dans le texte. Et elle manie aussi très bien la rhétorique marxiste-léniniste.

L’amour du risque
Les enjeux de la culture, côté marge, l’actrice connaît. Vingt-cinq ans de cinéma d’auteur (chez Arnaud Desplechin, Jacques Rivette, Raoul Ruiz, Olivier Assayas…), un César en 2018 (pour Barbara, de Mathieu Amalric), des performances de légende dans les pièces de Frank Castorf (La Dame aux camélias, Les Frères Karamazov, Bajazet), deux albums (Paramour, Slalom Dame), un film en tant que réalisatrice (Merveilles à Montfermeil, sorti en janvier), de la danse également. Jeanne Balibar, c’est une star à l’ancienne, une Jeanne Moreau dopée à la prise de risque.


D’ailleurs, c’est en voyant l’actrice de Buñuel jouer le Récit de la servante Zerline, mis en scène par Klaus Grüber en 1987, qu’elle a décidé de grimper sur les planches. À 52 ans, sa silhouette de longue dame brune, sa voix inimitable, ses choix artistiques fantasques et chatoyants, sa fantaisie, sa liberté la classent en haut des marches. « Elle a un côté Ava Gardner, très hollywoodien, décrit Carole Bellaïche, sa photographe et amie. Et en même temps on la sent prête à prendre tous les risques, partir dans toutes les aventures, même au plus profond de l’abîme. » Autre proche, Bulle Ogier la voit « en diva rock’n’roll », et Emmanuelle Béart, héroïne douce-dingue dans son film Merveilles à Montfermeil, en « réjouisseuse qui fait s’envoler ».

Cela ne va pas sans angoisses qui, chez Balibar, prennent la forme de nœuds gordiens dans la tête. Marina Foïs résume cette peur des acteurs : une « terreur du projet qui ne vient pas qui nous envahit ». Et cette « sensation que tout est construit sur du sable » est démultipliée chez son amie : « Artiste comme elle est dans la vie, elle avance sans filet ni plan de carrière. » Au cours Florent, où elles se sont connues au début des années 1990, Balibar, « très belle, très mince, très singulière », était une star en puissance. « On savait tous qu’elle deviendrait une grande. » Déjà une voix, et une grande gueule, engagée dans la lutte contre le sida, pour les sans-papiers, contre la loi Hadopi…

En ce mois de juin, elle relaie sur Instagram la parole d’Assa Traoré réclamant justice pour son frère. « Elle s’engage dans tout ce qu’elle fait, avec une pensée politique permanente, assure son proche ami le penseur Philippe Mangeot, président d’Act Up à la fin des années 1990. Quelle actrice prend autant de risques aujourd’hui ? » Pour autant, Balibar n’est pas une forcenée du militantisme. Les tractages et les manifs, elle les laisse aux plus motivés. Quand elle s’engage, elle aime être sur le devant de la scène.

Dépendance aux Assedic
Et pourtant, sous ces airs de diva haut perchée, Balibar a des angoisses très terre à terre. Et l’angoisse est parfois matérielle, la vie en liberté rendant les fins de mois compliqués. « Quand on réussit à échapper à certaines normes artistiques, on se trouve pris dans les normes sociales… J’ai une image de femme libre, mais la vérité, c’est que j’ai très peu de propositions, je ne vis pas de mon travail. » Désignant son appartement, les meubles seventies, les livres, les DVD, le piano Gaveau, la photo de Robert Frank tirée de la série The Americans, elle assure : « Tout ce luxe, c’est le père de mes enfants [Mathieu Amalric] qui le permet. »

Jeanne Balibar a connu Avignon, la Comédie-Française, l’amour inconditionnel des critiques de Télérama, des Inrocks et des Cahiers du cinéma. Mais elle voudrait tout : la gloire et l’argent, Hollywood et le théâtre radical allemand… Tout, sauf sa dépendance financière « aux Assedic », comme elle dit, et à Mathieu Amalric. Là-dessus, la féministe s’emballe. « Mère, c’est le mauvais rôle », lâche-t-elle en paraphrasant Delphine Seyrig, une de ses rares idoles. Sa carrière étincelante et pourtant si modeste sur son compte en banque ? La faute à la misogynie : « J’ai été virée enceinte, harcelée sexuellement… et maintenant je subis l’invisibilité des actrices de 50 ans. »

Regard noir, bouche serrée, elle se prédit une funeste traversée du désert post-épidémie : « Je n’ai plus aucun projet, sinon de devenir junkie à Instagram. » D’ici à la fin de 2020, encore quelques dates incertaines pour la tournée de Bajazet, la sortie sine die de deux films, l’un de Xavier Giannoli adapté des Illusions perdues, de Balzac, avec Gérard Depardieu et Vincent Lacoste, et Memoria, une fable signée du cinéaste thaïlandais palmé à Cannes, Apichatpong Weerasethakul, où elle partage l’affiche avec son double blond, Tilda Swinton. « Un an de chômage devant moi et puis rien », lâche-t-elle de sa voix grave.

L’aventure « Bajazet »
2019 avait pourtant été une année faste, dans la dynamique du succès de Barbara. Dans la pièce Bajazet, présentée en décembre par Frank Castorf à la MC93, à Bobigny, l’actrice a repoussé les limites. Nue la plupart du temps, présente pendant les cinq heures du spectacle, corps et visage sous les néons, elle joue un texte impossible à retenir pour le commun des mortels, mix de Racine et ­d’Antonin Artaud. « Elle était totalement engagée, raconte Hortense Archambault, directrice de la MC93. C’est elle qui a poussé Castorf à monter la pièce en français, et cela a été une grande traversée dramaturgique ! Il y a eu une première réunion, les acteurs se sont saisis de la matière et sont montés sur le plateau au fur et à mesure. Et c’est tout, très peu de répétitions… Seuls les immenses acteurs sont capables de cela, c’est terriblement risqué. »


Bulle Ogier, fascinée par ses facilités et sa mémoire – « Jacques Rivette avait été stupéfait de la voir apprendre l’italien en quinze jours, il était très admiratif » – l’a vue évoluer en vingt ans, « passer d’une diction durassienne au registre de Delphine Seyrig, avant de devenir elle-même dans les spectacles de Castorf ». Dans Bajazet, Bulle Ogier a découvert chez Balibar une violence qu’elle ne lui soupçonnait pas : « Je ne pouvais imaginer qu’elle irait aussi loin. »

A la fin de l’année, l’actrice était sur le flanc. « J’étais surmenée, mon histoire d’amour avec Castorf était terminée, j’ai décidé de faire un break, en attendant les propositions, nous dit-elle. Puis le Covid est arrivé. » Elle se tait et verse des larmes en silence, sur son histoire d’amour défaite. « Celui qui rompt est parfois le plus malheureux, il porte la responsabilité des choses. »

Attaques sur la Macronie
Jeanne Balibar est sans filtre, comme les clopes de Michel Piccoli dans Les Choses de la vie, ce Piccoli qui vient de mourir et qu’elle pleure comme une orpheline, lui qui était, comme elle, toujours prêt à dégoupiller une vérité. En 2018, recevant le César de la meilleure actrice pour Barbara, ruban blanc contre les violences faites aux femmes sur sa robe de star, elle cite Jeanne Moreau et Delphine Seyrig et improvise un époustouflant plaidoyer féministe dans lequel elle évoque entre autres la solidarité entre les actrices.

Un an plus tard, quand Emmanuel Macron s’épanche, déclarant avoir pleuré en regardant Les Misérables, film de Ladj Ly dans lequel elle tient le rôle de la commissaire, elle riposte dans So Film : « Tant qu’il n’y aura pas de bouleversement de la politique fiscale, ça ne sert a rien d’aller voir un film et dire “je suis bouleversé”. C’est de la merde. »

En janvier, dans « Clique », l’émission présentée par Mouloud Achour sur Canal+, où le gouvernement a l’habitude d’en prendre pour son grade, elle en rajoute une couche : « Mes enfants m’ont demandé de dire un truc. “C’est vraiment un pur schlag, ce mec”. » « Schlag », dans les quartiers, c’est le mec largué, qui fait n’importe quoi, l’épouvantail des fils de Mathieu Amalric et Jeanne Balibar, l’un rappeur, l’autre redevenu étudiant après avoir passé un CAP de cuisinier. Tous deux militent à l’extrême gauche, on les soupçonne d’inspirer leur mère, qui ne demande pas mieux.

« Ce n’est pas une muse. C’est une coautrice, capable de se livrer sans limites aux hommes qui la dirigent. » Philippe Mangeot

Dans les Cahiers du cinéma, elle provoquait encore, en janvier : « Si on interdit le voile dans l’espace public comme signe d’adhésion à une religion, il faut aussi interdire le complet cravate des banquiers et PDG comme signe d’adhésion à la religion de l’argent. » En mai, interrogée dans son salon, elle s’en est prise de nouveau au premier de cordée sur France Inter : « Le 17 mars, on a entendu le président de la République dire que personne ne serait laissé sur le bord de la route, mais on n’a toujours rien entendu sur la culture ni le pain de ceux qui sont en contrat court… Tous ces gens vont crever ! »

Premiers engagements
A quelques arrondissements de chez Jeanne Balibar, l’historienne Emmanuelle Loyer sourit en écoutant sa vieille amie entonner la Révolution. Elles étaient ensemble en khâgne à Henri-IV, au temps où Charles Pasqua faisait la chasse aux étudiants dans le Quartier latin. Fille unique, Jeanne habitait rive gauche, elle avait une mère magnifique, Françoise Balibar, qui enseignait la théorie de la relativité en tailleur Saint Laurent. La khâgneuse avait aussi un père célèbre et communiste, Etienne Balibar, professeur à la Sorbonne et auteur, avec Louis Althusser et d’autres, de Lire le Capital (­éditions François Maspero, 1965). Sa réputation, bien qu’un peu en baisse après la chute du Mur, résistait du côté de la rue d’Ulm.

Jeanne avait fait une croix sur une carrière de danseuse étoile, ses parents ayant refusé qu’elle entre à l’Opéra de Paris, et préparait Normale-Sup, son tribut à sa famille d’universitaires. « J’avais arraché de haute lutte de faire sport-études en danse au lycée, mais, après le bac, il m’a fallu rentrer dans le rang, raconte-t-elle. Dans ma famille, l’art était sacralisé, mais ce n’était pas pour nous, il fallait être bien prétentieux pour se croire artiste. »

Manifester sur le boulevard Saint-Michel, risquer les coups de matraque et les lacrymos étaient permis. Fin 1986, Jeanne Balibar et Emmanuelle Loyer, 18 ans, défilent contre le projet de loi Devaquet, visant à réformer l’université, pleurent Malik Oussekine mort rue Monsieur-le-Prince sous les coups de CRS et lisent les romantiques allemands pendant des nuits entières. « Un peu trop sans doute, remarque Emmanuelle Loyer. L’amour-passion nous a joué des tours. »

Une actrice incendiaire
L’amour, pour Jeanne Balibar, n’est pas du marivaudage. Elle y a laissé quelques plumes, et gagné des galons. A 20 ans, fraîche ­normalienne, elle s’est enfuie du domicile familial pour suivre un amoureux à Cambridge, au prétexte de préparer l’agrégation ­d’histoire. L’exil, loin de la rue d’Ulm et des exigences familiales, a décidé de son destin. En rentrant à Paris, elle s’inscrit au cours Florent et, trois mois plus tard, réussit le Conservatoire. Puis elle est recrutée sans période d’essai à la Comédie-Française, d’où elle s’envole vite, comme Isabelle Adjani en son temps.

« Les gens qui prétendent tout expliquer me dérangent, ce n’est pas le rôle de l’art. » Jeanne Balibar

Sa carrière décolle à Avignon en 1993 dans Dom Juan, mis en scène par Jacques Lassalle. Ses cothurnes du cours Florent, Sandrine Kiberlain, Marina Foïs, Eric Ruf, Edouard Baer, sont aux premières loges dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Au cinéma, ses rôles au côté de Mathieu Amalric puis sous sa direction notamment font d’elle une actrice de premier plan.

A 45 ans, nouvel amour, nouveau pays. Elle rejoint Frank Castorf à Berlin et joue dans les dernières productions de la Volksbühne, ­institution du théâtre engagé berlinois dont la dissolution, fin 2019, sonne la fin de l’histoire d’amour. Amoureuse, Balibar n’est jamais potiche. « Ce n’est pas une muse, assure Philippe Mangeot, qui l’a connue à Cambridge et a suivi ses aventures artistiques et amoureuses. C’est une coautrice, capable de se livrer sans limites aux hommes qui la dirigent. »


Que serait le film Barbara sans elle ? Et Les Frères Karamazov, mis en scène en 2016 par Castorf dans une friche industrielle glaciale de la Seine-Saint-Denis ? Politique à fond, la pièce de l’ex-citoyen d’Allemagne de l’Est l’a mise sur la voie des artistes engagés. « Elle y était centrale, magistrale, une vraie machine intellectuelle », témoigne Hortense Archambault, qui a produit le spectacle à Bobigny.

Utopie politique
Mais rien, ajoute Philippe Mangeot, l’ami de toujours, ne décrit mieux Jeanne Balibar que son propre film, Merveilles à Montfermeil, sorti en janvier. Elle y a travaillé pendant sept ans, y a rassemblé toutes ses convictions, a réuni ses amies Bulle Ogier et Emmanuelle Béart, sa troupe d’acteurs de théâtre, Valérie Dréville et Jean-Quentin Châtelain. Et presque tous ses hommes, Amalric, Katerine, Castorf, jusqu’à son père, Etienne Balibar, incarné par un buste de Lénine qui traîne dans plusieurs scènes.

Les critiques, certaines très enthousiastes et d’autres sévères, ont parlé de « comédie loufoque », ce qui l’a énervée. « Est-ce qu’on dit de Nanni Moretti qu’il est loufoque ? C’est parce que je suis une femme qui fait du cinéma ? C’est un film politique, un manifeste ! » Loufoque, peut-être pas, mais fantasque sûrement et mystique un brin, cette histoire d’une maire de Montfermeil (Emmanuelle Béart) qui veut réenchanter la politique en instaurant entre autres la sieste ­quotidienne obligatoire ou une fête de la brioche.

On ne comprend pas tout – pourquoi Jeanne divorce de Ramzy alors qu’ils s’aiment, pourquoi des œufs sont écrasés sur une effigie de Macron comme dans un rite vaudou (référence au réalisateur et ethnologue Jean Rouch), pourquoi les habitants dansent seuls à la fin… Elle assume : « Les gens qui prétendent tout expliquer me dérangent, ce n’est pas le rôle de l’art. » Elle confie, sans qu’on soit plus avancé : « Ça raconte mon expérience de la maternité, je ne comprends pas tout et je ne cherche pas à comprendre. »

Il suffit de se laisser porter par la poésie, faire comme Emmanuelle Béart, la maire qui finit en burn-out, débordée par ses administrés comme une mère par sa marmaille. Merveilles à Montfermeil exprime « l’incompréhensible », définition de la culture pour laquelle elle se bat. Sorti début janvier, le film a connu une carrière modeste. Et s’est retrouvé confiné, comme sa réalisatrice. Depuis, la cage s’est rouverte. Mais la liberté a un goût amer, et l’espoir d’un grand soir pour la culture risque de s’évanouir dans l’indifférence.

Pascale Nivelle

 

Liens

 

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Remerciements, Jeanne Balibar, César 2018 de la Meilleure Actrice dans BARBARA from Académie des César on Vimeo.

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Thierry Thieû Niang : danser à l'hôpital, pour une autre présence des corps

Thierry Thieû Niang : danser à l'hôpital, pour une autre présence des corps | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Marie Richeux sur le site de France Culture  - 18 juin 2020

 

 

écouter l'entretien (17 mn)

 

 

Faire soin | Que peut la danse face à la maladie, au corps abîmé ou vieillissant ? C’est la question que se pose le chorégraphe Thierry Thieû Niang et à laquelle il tente de répondre en amenant le mouvement et le geste dans des hôpitaux, des prisons ou des maisons de retraite.


Septième temps de notre notre série "Faire soin" qui donne la parole à des artistes dont la pratique se situe à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de la création. Aujourd’hui,  Marie Richeux productrice de "Par les temps qui courent" s’entretient avec le chorégraphe Thierry Thieû Niang. Il évoque l’expérience fondatrice menée il y a quelques années avec quatre enfants autistes, dont il a gardé les traces d’un monde sans parole. Danser, quand on est malade, exilé, fatigué, c’est troquer les mots, parfois indicibles, contre un geste qui parle autant.

Thierry Thieû Niang est danseur et chorégraphe. Pour cette saison artistique 2019/2020 - désormais si particulière - il est artiste associé de l’Hôpital Avicenne, par l'intermédiaire de la MC93 à Bobigny en Seine-Saint-Denis.

Quand on entre à l’Hôpital Avicenne, on pénètre dans un monde à part entière. Chaque soignant y parle au moins une autre langue ou dialecte, et peut y avoir recours pour décrire un symptôme, expliquer un protocole, ou parler d’une maladie. Thierry Thieû Niang, qui a fréquenté les scènes du Festival d’Avignon ou des théâtres nationaux, connaît aussi les couloirs désinfectés, les box de chimiothérapie, les chambres stériles en hématologie. Partout, il danse, il ouvre le temps déplié de la chorégraphie, fait doucement peser son corps, reçoit celui de l’autre, porte, déplace, joue. Dans cet entretien, il s’agit avec lui de n’attendre rien et ne pas avoir peur, de danser trois heures, - le temps d'une perfusion par exemple - et de faire surgir une écriture des gestes pour, à chaque fois, augmenter le présent.

Marie Richeux : Comment votre pratique de la danse a-t-elle croisé pour la première fois le monde du soin ? 

Thierry Thieû Niang : J'ai rencontré le monde du soin à travers une résidence à l'hôpital 3bisf à Aix-en-Provence, un lieu d'art contemporain implanté au cœur même d'un hôpital psychiatrique et qui propose à différents artistes, écrivains, plasticiens, chorégraphes, d'investir ses services et de rencontrer ses équipes au travail. J'ai tout de suite demandé s'il y avait un endroit où je pouvais rencontrer des enfants. On m'a proposé le service de psychiatrie des enfants autistes. J'ai été le premier artiste que recevait ce service, et une équipe très, très émouvante m'a laissé carte blanche pour travailler avec cinq enfants. Ils avaient  entre cinq et dix ans, et je pouvais passer presque une heure, une heure et demie avec chacun d'eux, chose qu'on ne fait jamais, et vivre dans un espace qui était une espèce de salle fermée. Et j'ai dansé avec chacun de ces enfants pendant une heure à essayer un pas-de-deux, plus ou moins chaotique. Il fallait s'apprivoiser l'un et l'autre. C'est comme ça que j'ai eu envie de m'intéresser à d'autres corps, à d'autres mouvements pour en faire de la danse. 

MR : Quelqu'un était-il là pour assurer une sorte de médiation entre vous et ces enfants ? 

TTN : Un infirmier ou une éducatrice étaient présents pour faire le lien entre l'enfant et moi, donc se mettant elle-même ou lui-même en mouvement. Je devais passer par un autre corps pour pouvoir atteindre celui de l'enfant. D'autres fois, cela se faisait directement entre l'enfant et moi, le plus souvent en silence, parce que la musique pouvait effrayer certains, ou interférer entre eux et moi. L'objet même grâce auquel on faisait écouter la musique créait une interférence : l'enfant venait y jouer, le frappait ou le mettait en bouche. J'ai donc décidé qu'il n'y ait rien, que le silence, un bonjour au départ et ensuite, du mouvement pur. Et voilà. 


MR : Qu'avez-vous appris grâce à cette expérience initiale - dont vous dites qu'elle vous a ouvert à un champ chorégraphique plus large, mais aussi à des rencontres dans ces différents mondes du soin ? Et comment vous a-t-elle conduit à intervenir auprès de patients Alzheimer ?

TTN : J'ai appris qu'il me fallait un autre corps pour danser, pour continuer à inventer ma danse. Cette expérience m'a décomplexé par rapport à la question de la spécialité, de la hiérarchie. Quelque chose, tout à coup, me poussait dans le métier, il fallait être chorégraphe. Il fallait produire une pièce, une création et un jeu, et là  je pouvais expérimenter un autre temps, le temps d'un corps, d'un corps fatigué, d'un corps empêché, d'un corps chaotique. Je voyais en littérature, au cinéma, et même au théâtre, des tentatives d'amener des corps amateurs, fragiles, sur un plateau ou dans un récit, et ça m'a donné envie d'aller vers ces hommes et ces femmes de théâtre, et vers ces écrivains. Sur ce projet avec l'enfant autiste, j'ai eu envie d'inviter Marie Desplechin, puisque je savais qu'elle-même avait traversé une expérience de séparation avec l'enfance. Cela m'a amené à collaborer avec d'autres artistes, à oser entrer dans les prisons, les maisons de retraite, les services de gériatrie. Et aujourd'hui dans les services d'hématologie, d'oncologie et de chercher dans ces lieux un mouvement qui ne soit pas réparateur. Je ne me sens pas thérapeute du tout, je ne guéris rien mais j'accompagne un geste qui amène du présent, et ce présent c'est la vie. 


MR : Vous êtes actuellement en résidence à l'hôpital Avicenne, par le truchement de la MC 93 à Bobigny. Que signifie être artiste associé dans un hôpital comme celui-là ?

TTN : C'est vertigineux parce que cet hôpital est un monde, il a une histoire très forte puisqu’il a été créé après la Première Guerre mondiale, il était "l'hôpital franco-musulman" à l'époque. Etre artiste ici, c'est d'abord être témoin. Je participe à la vie du service, j'ai la possibilité, guidé par les soignants, d'accompagner tel ou tel patient, de passer trois heures dans sa chambre pendant une chimiothérapie, ou lors de séjour en chambre stérile, et de pouvoir proposer d'écouter de la musique, de lire des textes, de danser ou de faire des massages. Et, avec des patients qui ne parlent pas français, donc aidé par des soignants qui parlent la langue, je cherche un mouvement, je danse avec eux, d'abord un petit mouvement, puis un plus grand. J'essaie toujours de danser en partant. Quand je pars, ils choisissent une musique que je danse, et pour eux, c'est une imprégnation, une traversée qui me permet de reconnaître ce qu'est un corps fatigué, et de voir comment l'imaginaire porté par la danse, par le geste, remet tout à coup du présent, de la joie, et crée des sursauts où le geste se réorganise. Il y a comme ça pleins de mouvements qui naissent parce qu'il y a eu une rencontre autour d'un imaginaire. 

MR : Ce qui m'émeut en vous écoutant, c'est votre façon d'affirmer avec beaucoup de douceur que l'imaginaire, le mouvement, son histoire, voire l'histoire de l'art, ont leur place à l'hôpital, dans un endroit où on vient se faire transfuser, soigner, voire se faire annoncer une maladie grave. Là où on trouverait la démarche incongrue vous la présentez comme allant de soi.

TTN : Je suis persuadé que, à tout endroit de notre société, à tout endroit où il y a du commun, de l'en-commun - y compris dans des endroits fragiles, vulnérables, comme la prison ou l'hôpital - l'histoire de l'art a sa place, parce qu'elle est un lien avec le dedans et le dehors, avec les récits intimes et collectifs. D'autant plus à Avicenne où beaucoup de soignants sont issus d'autres cultures, d'autres pays. Nous, artistes, ne venons pas simplement égayer ces endroits-là, y ouvrir des fenêtres, accompagner le processus de la maladie - avec guérison ou non. Nous venons accompagner en proposant nos imaginaires, mais aussi en convoquant l'histoire de l'art, la peinture, la danse, et les danses d'aujourd'hui. Je me rends compte qu'avec n'importe quelle personne, qu'elle ait 14 ou 87 ans, à l'hôpital, il y a quelque chose qui est partagé, et qui du coup déplace la relation : on est au même endroit, dans le même bateau, dans la même chambre. On est collés l'un contre l'autre sur le coin du lit, à regarder une vidéo de danse, à écouter de la musique, à regarder un tableau, et quelque chose circule, se raconte. Et je m'agrandis autant qu'eux, on s'enrichit l'un l'autre. Souvent, je quitte l'hôpital pour la MC93 où je retrouve le studio de danse et, soit je m'allonge sur le sol, je ferme les yeux et me laisse traverser par tout ce qui s'est passé, soit je danse et je sens que, dans la danse qui m'habite à ce moment-là, je n'ai pas besoin de m'étirer, de m'échauffer, de me préparer, parce que j'ai l'impression d'avoir déjà été dans le mouvement et dans la danse. 

Extraits
Une jeune fille de 90 ans, documentaire réalisé par Valéria Bruni Tedeschi et Yann Coridian. VOIR L'EXTRAIT VIDEO

Références musicales
Eve Risser, Des pas sur la ville

Sandra Nkaké, No more trouble

Eve Risser, Des pas sur la neige

"Faire soin", un rendez-vous aux frontières de la création et du soin
Chaque lundi et chaque jeudi, "Faire soin" (*) vous propose un entretien de Marie Richeux avec un ou une artiste qui expérimente, depuis longtemps, à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création.

Tous les épisodes de "Faire soin" sont à retrouver ici

L'équipe : Jeanne Aléos, Romain de Becdelièvre, Julie Hascal, Lise-Marie Barré, Charlotte Roux et Marianne Chassort

 

Légende photo :Thierry Thieu Niang Crédits : Vincent Josse

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«Ce virus nous empêche tout bonnement de fonctionner» - 

«Ce virus nous empêche tout bonnement de fonctionner» -  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Gilles Renault dans Libération — 5 juillet 2020

 

Béatrice Macé, cofondatrice et directrice des Transmusicales de Rennes, Christian Allex, directeur artistique indépendant et programmateur de festivals, et Olivier Poubelle, gérant de salles parisiennes et producteur, analysent l’impact de l’annulation de festivals et des concerts sur leur profession

 

Dans la vie d’avant, en ce début juillet, il aurait été ici question du Festival d’Avignon, des Eurockéennes de Belfort, des Nuits de Fourvière à Lyon, du Main Square Festival à Arras, du festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, des Tombées de la nuit à Rennes ou de Montpellier Danse. Pourtant, comme de coutume, la place et le temps auraient néanmoins manqué pour évoquer tous les événements souhaités, sans même songer à une exhaustivité d’autant plus vaine que la carte estivale est désormais autant constellée de rendez-vous culturels, qu’il y a de points lumineux observables durant la Nuit des étoiles par temps dégagé. Mais 2020 restera comme un annus horribilis, pour une sphère artistique percutée de plein fouet par la comète Covid. Depuis le début du confinement, mi-mars, le spectacle vivant broie du noir, le Prodiss, syndicat des professionnels du secteur, le décrétant même d’emblée en «danger absolu». L’assouplissement progressif des restrictions, annoncé le 11 mai, a redonné un peu d’oxygène à plusieurs domaines. Les musées, les cinémas ou les libraires ont pu rouvrir et, dans quelques jours, après les zoos et les parcs à thème, les stades et les hippodromes feront de même.

Pendant ce temps, la musique n’en finit plus de chanter sa complainte. A la fermeture printanière des salles a succédé l’annulation de la quasi-totalité des festivals d’été, la définition des événements jugés viables par le ministre de la Culture («une scène, un artiste, cinquante spectateurs dotés de masques qui se tiennent à une distance d’un mètre…») finissant de plonger jusqu’aux moins éclairés des amateurs dans un abîme d’incrédulité et de consternation. Pris dans la nasse, le monde populaire des concerts s’époumone.

 

Par visioconférence interposée, Libération a mixé les points de vue croisés de trois acteurs reconnus et respectés du milieu : Christian Allex, directeur artistique indépendant et programmateur des festivals le Cabaret vert à Charleville-Mézières, Magnifique Society à Reims, VYV à Dijon, ainsi que des Scènes de musiques actuelles (Smac) à la Cartonnerie de Reims et Paloma à Nîmes ; Béatrice Macé, cofondatrice et directrice des Transmusicales de Rennes, qui gère également la salle de l’Ubu ; et Olivier Poubelle, gérant des salles parisiennes les Bouffes du Nord et la Maroquinerie, et producteur de spectacles via diverses sociétés, dont Astérios.

Que vous inspire la réflexion de Christophe Girard, adjoint à la culture de la Ville de Paris : «L’Etat a fait une erreur honteuse d’annuler trop vite les gros festivals» ?

Béatrice Macé : S’il y a eu un flottement quant à la signification de «gros festivals», cela n’en a pas moins rendu la décision logique pour autant. Du reste, face à tant d’incertitudes liées à une crise sanitaire pour laquelle nous ne disposions d’aucun point de comparaison, tous les pays ont pris la même. Comment, dans un tel contexte, imaginer raisonnablement réunir 70 000 ou 100 000 personnes au même endroit ?

Olivier Poubelle : Tout le problème étant de savoir comment la suite va s’organiser. Or, pour l’heure, nous n’en avons pas la moindre idée, sinon que ces supposés 4 m2 par personne, qui donneraient par exemple un concert à la Maroquinerie devant 100 spectateurs, au lieu de 500, sont inapplicables. Il faut prendre avec modestie la manière dont toutes ces données évolutives liées à la pandémie peuvent être analysées, mais cela n’exonère pas pour autant le gouvernement de toutes les maladresses et imprécisions commises.

 

Christian Allex : On aura beau retourner la question dans tous les sens, ce virus est antinomique avec la conception que nous avons de notre métier et il nous empêche tout bonnement de fonctionner.

Quand on voit la situation des casinos, des hippodromes, et même d’autres secteurs culturels, estimez-vous que la musique a pâti d’un traitement de défaveur ?

O.P. : J’ignore si on nous a mal traités, mais il n’est pas impossible que la musique ne soit pas le secteur le plus performant en matière de lobbying. Les autorités gardent toujours une défiance pour ces événements, perçus comme anecdotiques, qui rassemblent un public jeune, debout, qui va danser, chanter, postillonner, et les imprécisions observées trahissent une méconnaissance de notre discipline. Mais, oui, malgré les efforts de certains syndicats, notamment, il doit manquer le poids de quelques leaders et artistes emblématiques pour porter notre parole et je crains que le ministère de la Culture ait moins l’oreille de Bercy et du ministère du Travail que les parcs d’attractions, par exemple. Combien de temps avons-nous tous passé dans des commissions dont il s’est avéré qu’elles ne servaient au final absolument à rien ? D’ailleurs, il n’est pas anodin d’observer que la nouvelle génération qui incarne ce métier ne se donne même plus la peine de s’y rendre.

C.A. : On prend notre public pour des gamins dans une cour de récré, alors qu’il est hyperresponsable, comme nous, organisateurs. Regardez comment nous avons su appliquer les consignes de sécurité après les attentats, ou la manière dont un festival tel que le Cabaret vert tient ses engagements écolos. A l’inverse, le risque, si on ne peut pas vite reprendre notre activité, c’est que fleurissent quantité d’événements clandestins, sans encadrement. Plutôt que d’imposer des règles rigides, pourquoi ne pas nous faire plus confiance ?

 

B.M. : C’est un peu comme si on n’était pas allés au bout de la dé-hiérarchisation du corpus artistique, entreprise dans les années 80 sous Jack Lang. Les autorités continuent de fonctionner sur des idées préconçues, avec une perception de l’art conservatrice, traditionnelle, plutôt qu’anthropologique. Nous sommes rentrés les derniers et on reste un peu au bord.

O.P. : Tout cela n’étant que le reflet de la manière dont la société est structurée. Et encore, la situation des arts de la rue est bien pire que la nôtre : eux sont encore plus infantilisés et en manque d’interlocuteurs. La lecture de l’art qui nous réunit et la façon dont on le produit et l’organise restent très formatées, le débat existait avant la pandémie et il ne faudrait pas que celle-ci occulte la réflexion de fond dont nous avons besoin et qui pourrait notamment induire la nécessité d’être mieux regroupés que nous ne le sommes.

C.A. : Une autre crainte serait que les protocoles mis en place pour contrer la pandémie tendent à exacerber une volonté d’uniformisation. Or, par-delà le drame économique dont certains ne se relèveront pas, je crois qu’il faudrait au contraire en profiter pour revaloriser les structures indés qui incarnent l’avenir. Regardez tous ces petits festivals qui se créent partout. Depuis la mi-mars, plein d’idées ont germé, il faudrait profiter du contexte pour tenter de les mettre en place et se réinventer.

 
Quand pouvons-nous espérer revoir des artistes étrangers ?

B.M. : Si on savait… Les multiples questions que nous posons restent pour l’heure sans réponse, sachant que la problématique ne sera pas la même pour les artistes de l’espace Schengen que pour les Américains, les Anglais ou les Canadiens. Le maître-mot sera la faculté d’adaptation, à mesure que la situation va évoluer.

O.P. : La réalité, c’est qu’actuellement personne ne réserve de salle. Les producteurs français s’obstinent à maintenir des dates, mais lorsqu’on parle avec les agents, américains, par exemple, ils ne se font aucune illusion. Sur les 110 concerts prévus à la Maroquinerie, je suis, en l’état, bien incapable de dire combien existeront réellement. La vraie crainte, une fois de plus, n’étant pas de savoir quand on pourra recommencer, mais avec quelles contraintes, les nouvelles normes sanitaires, ajoutées à celles préexistantes, risquant de rendre la situation insurmontable. Pour l’instant, nous sommes condamnés à éplucher tous les documents qui nous submergent. Pourtant, je reste persuadé que tous les millions de vues sur Internet ne feront jamais autant rêver qu’une heure trente de concert réussi.

En se faisant l’avocat du diable, pourrait-on imaginer que le contexte autarcique favorise la scène française ?

O.P. : Les rencontres nourrissent les esthétiques, la curiosité et, en ce sens, les étrangers tirent nos artistes vers le haut. Je crains au contraire qu’il ne faille y voir la perspective d’un appauvrissement. A la limite, on pourrait imaginer fonctionner de la sorte pendant quelques mois, une demi-saison tout au plus, d’autant que le public lui-même ne suivra pas forcément. Et comment j’explique à Rilès, dont l’album est sorti aux Etats-Unis et en Angleterre, ou à Petit Biscuit, qui est allé dans quatre pays différents enregistrer son nouveau disque, qu’ils doivent se satisfaire du territoire hexagonal ? Même moi, dont le parcours professionnel est somme toute «franchouillard», je ne sais pas si j’aurais fait ce métier si on m’avait privé de l’opportunité de côtoyer les Anglo-Saxons.

 

B.M. : Concernant les Trans, se poserait en outre la question de la transformation, donc de la détérioration du projet. Les artistes que nous recevons sont des prototypes, des artisans. Serons-nous en mesure de présenter le festival en fin d’année ? Sincèrement, je l’ignore. Nous travaillons chaque jour en ce sens. Depuis début janvier, la programmation est en cours d’élaboration, des groupes sont déjà confirmés, a priori, en prenant en compte ce qui semble raisonnablement envisageable en matière de circulation selon les zones géographiques concernées. Nous avons établi un prédossier sécurité en incluant le protocole sanitaire. Mais on ne peut pas non plus faire de miracle. Si le schéma économique apparaît trop fragile ou si la vocation artistique est altérée, il nous faudra renoncer. En ce sens, nous attendons des engagements et des directives clairs de la part des pouvoirs publics et, mi-septembre, nous trancherons.

 

Vous posez-vous la question d’une éventuelle réticence, côté public, à revenir dans les salles ?

C.A. : La réponse est générationnelle. Pour ce qui est des jeunes, je n’ai aucun doute. Au contraire, je perçois même une forme d’excitation. Après avoir annulé 2020, Primavera, à Barcelone, a annoncé son édition de juin 2021 : en trois jours, tout était complet. Quand je reprogramme le rappeur Maes à Nîmes, il n’y a aucune demande de remboursement. Après, pour quelqu’un comme Arno, qui attire dans la même salle les plus de 40-50 ans, c’est vrai que certains manifestent une pointe d’inquiétude.

O.P. : Charge aussi aux autorités de transmettre un message constructif, et à nous, responsables de structures, de trouver la communication adéquate : parmi les nombreuses plaquettes de théâtres présentant leur programmation à venir, que d’éditos anxiogènes ! Moi, pour les Bouffes du Nord, le message que je veux transmettre est simple : notre nouvelle saison est magnifique et on espère bien pouvoir la tenir.

 
L’hypothèse d’un public masqué vous semble-t-elle plausible ?

O.P. : Sérieusement, qui va imaginer 6 000 jeunes gardant leur masque dans un concert de rap au Zénith ? On peut exiger de nous une obligation de moyens, pas de résultats. On ne va pas fliquer les gens et il ne faudrait pas que notre responsabilité pénale soit engagée.

C.A. : Par ailleurs, il faudra qu’un jour on m’explique en quoi la personne assise pendant deux heures à vingt centimètres de moi dans un TGV pose moins problème que les gens que je croiserais dans une salle de spectacle.

B.M. : Nous sommes en train de nous poser cette question du masque. Pour l’heure, nous ignorons comment le public va réagir, dans un contexte où chacun aimerait reprendre ses habitudes sans courir de risque pour autant. Peut-être faut-il avant tout tenir compte du souhait des spectateurs, dans un sens ou dans l’autre.

 

C.A. : Ou établir une charte qui garantit de notre part un certain nombre d’engagements. Libre ensuite à chacun de rentrer dans la salle, ou pas.

La crise sanitaire aura-t-elle selon vous une incidence sur les cachets ?

O.P. : Soyons clairs : un spectacle que je vends 10 000 euros ne peut pas être bradé à 6 000. Les gens ne se rendent pas compte à quel point nos marges sont faibles, y compris les directeurs de Smac [Scènes de musiques actuelles, ndlr] dont la méconnaissance de notre métier me sidère. Car sur ces 10 000 euros, il ne m’en restera guère que 1 000, ou 1 200, qui serviront pour l’essentiel à rémunérer les équipes. Et encore, cette somme correspond-elle à un artiste déjà établi, la plupart ne gagnant parfois que 200 ou 300 euros de cachet. Nous sommes dans un milieu où, hormis les grosses têtes d’affiche, les salaires sont globalement peu élevés. C’est une économie tendue et il faut faire attention à tout : le prix des places, l’hébergement, les transports…

C.A. : A priori, les us et coutumes des agents anglo-saxons n’ont guère changé. La question restant toujours celle de l’équation entre le prix qu’on nous demande et la somme qu’on est en mesure de mettre. En raisonnant à l’échelle européenne, si nous faisons des offres trop basses, les artistes préféreront aller dans d’autres pays. Je n’ai d’autre choix que celui de l’admettre, en sachant par ailleurs que nous avons perdu beaucoup d’argent durant le confinement et qu’il y a des offres que je ne pourrai pas renouveler. La période à venir ne sera assurément pas propice aux gros investissements, et il faudra être sélectif.

 

B.M. : Quant aux Trans, étant situées en amont du marché avec, dans leur quasi-totalité, des artistes en devenir, elles ne sont pas trop impactées par la dérive inflationniste. Toutefois, j’observe que, depuis quatre ou cinq ans, le point d’équilibre est plus compliqué à atteindre : de 60 ou 70 %, nous sommes passés à un taux de remplissage supérieur à 90 % nécessaire pour amortir les frais engagés. Le code du travail est lourd, étant à la fois ERT [Etablissement recevant des travailleurs] et ERP [Etablissement recevant du public]. Nous fonctionnons sur des budgets que je qualifie de «contraints», avec des marges de négociation très faibles et la crise ne fera évidemment qu’accentuer la problématique.

O.P. : Et demain, on va nous demander deux tours bus au lieu d’un, plus de loges, du Plexiglas dans les zones techniques, un long temps de désinfection du matériel…

 

 
Quatre mois après l’arrêt de votre activité, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

O.P. : Suffisamment de choses m’énervent pour que je puisse me déclarer combatif. Ne serait-ce qu’en raison de l’engagement moral que j’estime avoir envers les artistes et les salariés avec lesquels je travaille.

B.M. : Je dirais «résolue», bien que me sentant à bord de montagnes russes avec des gouffres paraissant de plus en plus profonds, et des sommets de plus en plus élevés. Il y a de longs moments d’isolement, on cogite sans cesse. C’est d’autant plus moralement épuisant qu’étant suspendus aux informations, nous n’avons pas la liberté mentale de déconnecter.

C.A. : Ce que j’appellerais une énergie de survie. Les grandes dégringolades psychologiques, quand trop d’annonces déprimantes s’accumulent, sont contrebalancées par un entourage qui donne envie de s’accrocher.

 
Quelle date souhaitez-vous fixer au public qui fréquente vos salles ?

O.P. : Le 8 septembre aux Bouffes du Nord, avec la pièce de Joël Pommerat Contes et Légendes. C’est l’échéance que j’ai fixée à mon équipe et je ne peux pas me permettre d’imaginer un redémarrage ultérieur.

B.M. : Le 5 septembre, pour une soirée associative à l’Ubu. Plus tôt on rouvrira avec du public, meilleure sera notre appréciation de la manière dont les mesures prises fonctionnent, ou doivent être adaptées.

C.A. : Aloïse Sauvage et Izia seront en résidence fin août, respectivement à la Cartonnerie de Reims et à Paloma, à Nîmes, et elles donneront des concerts début septembre. Nous souhaitions faire des ateliers /spectacles jeune public dès juin, mais nous n’avons pas eu l’autorisation. Et sans attendre ces dates de rentrée escomptée, nous organisons des concerts gratuits chaque jeudi à Reims sur le parking de la Cartonnerie, avec des carrés de pelouse pour symboliser la fameuse distanciation sociale.

 

Gilles Renault
 
Légende photo : Le 8 décembre 2013 aux Transmusicales de Rennes, le public patiente entre deux concerts.  Photo Thomas Brégardis. AFP 
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Scènes imaginaires - Julien Gosselin. Un entretien avec Arnaud Laporte, à écouter en ligne sur le site de France Culture

Scènes imaginaires - Julien Gosselin. Un entretien avec Arnaud Laporte, à écouter en ligne sur le site de France Culture | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Rencontre avec Julien Gosselin animée par Arnaud Laporte sur la scène de l'Odéon-Théâtre de l'Europe en septembre 2017

 

L'entretien est entrecoupé par plusieurs lectures : 

Textes tirés d'œuvres de Roberto Bolaño, Michael Haneke, Michel Houellebecq, Don DeLillo, Elfriede Jelinek, Didier-Georges Gabily et Pierre Bergougnioux lus par Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Géraldine Roguez, Maxence Vandevelde.

 

Ecouter l'émission en ligne (1h58)


A chacun des metteurs en scène invités pour cette série des « Scènes imaginaires », nous demandons de choisir et partager avec nous les œuvres qui ont fondé et jalonné sa vie d’artiste.

A chacun des metteurs en scène invités pour cette série des « Scènes imaginaires », nous demandons de choisir et partager avec nous les œuvres qui ont fondé et jalonné sa vie d’artiste. Il s’agit finalement de s’interroger sur un « art d’hériter » et sur la nature d’une forme de transmission livresque pour des metteurs en scène qui ont choisi de mettre le texte au cœur de leur pratique artistique.


Sera composé un portrait dessiné sur le vif de Julien Gosselin, à travers un entretien, des musiques et des extraits d’œuvres qu’il a choisis et qui sont lus par des acteurs qui lui sont chers.

« Adolescent, quand j'ai découvert la littérature, j'ai eu la conviction intime que la poésie que je ressentais pouvait être transmise et rendue publique. »

Je ne crois pas que la fiction en tant que telle, les personnages qui racontent une histoire, soient le point de départ de mon travail : il y a des acteurs qui jouent des personnages qui racontent une histoire, mais ce n’est pas la finalité de mon travail. Pour me faire plaisir, des gens me disent : « Toi, tu es un metteur en scène qui nous raconte des histoires », mais ce n’est pas ce que j’essaie de faire. J’essaie de créer un rapport extrêmement physique et direct à la littérature. Quand vous êtes chez vous, que vous lisez, il y a une musique, une lumière particulière, vous arrivez à créer une combinaison entre tous ces éléments, toutes ces informations, et quelque chose se crée qui est de l’ordre d’une émotion très fine, très précise, à un instant fugace. La lecture du livre va se trouver modifiée par ce moment que vous avez vécu : si vous lisez ce livre le lendemain dans le train vous aurez encore cette sensation, cette chaleur, ces couleurs. J’essaie de créer cette sensation-là chez le spectateur, à des niveaux d’intensité plus élevés, mais pas tant de raconter des histoires. 

Entretien avec Julien Gosselin par Arnaud Laporte

Lectures par Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Géraldine Roguez, Maxence Vandevelde (acteur / musicien)


En mai 2009, à leur sortie de l’École professionnelle supérieure d’art dramatique de Lille (EPSAD), Guillaume Bachelé, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Julien Gosselin, Alexandre Lecroc, Victoria Quesnel et Tiphaine Raffier fondent Si vous pouviez lécher mon cœur. Ils baptisent leur collectif d’après une phrase que leur citait souvent Stuart Seide, directeur du Théâtre du Nord : « Si vous pouviez lécher mon cœur, vous mourriez empoisonné. » Emprunté à Shoah, le film de Claude Lanzmann, ce nom de troupe marque aussi pour Gosselin son envie d’un théâtre documentaire, son souci de parler de notre monde en termes non pas métaphoriques mais réels. Leur premier spectacle, Gênes 01 de Fausto Paravidino, est présenté en 2010. L’équipe crée ensuite Tristesse animal noir d’Anja Hilling au Théâtre de Vanves en 2012. Julien Gosselin a 26 ans quand Les Particules élémentaires, troisième spectacle de la compagnie, le fait connaître d’un très large public au Festival d’Avignon 2013, puis aux Ateliers Berthier en octobre et novembre 2014. 2666 est créé à Valenciennes en juin 2016, puis joué au festival d’Avignon et à l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

Réalisation : Baptiste Guiton
Equipe technique : Hervé Dubreuil, Sébastien Royer
Assistante à la réalisationSophie Pierre

Enregistré en public à l’Odéon-Théâtre de l’Europe le 26 septembre 2017  Dans le cadre des Traverses - coproduction France Culture / Odéon-Théâtre de l’Europe.

 

Légende photo : Julien Gosselin à Lille en 2013• Crédits : Philippe Huguen - AFP

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Avignon, 2003 : la « grande douleur » d’un festival annulé pour cause de grève

Avignon, 2003 : la « grande douleur » d’un festival annulé pour cause de grève | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Brigitte Salino dans Le Monde publié le 3 juillet 2020

 

 

Les grandes heures d’Avignon 5/6. « Le Monde » retrace l’aventure du Festival créé par Jean Vilar en 1947 à travers six grandes dates symboliques. Dans ce volet, retour sur la 57e édition de la manifestation qui, deux jours après son ouverture, prend fin, empêchée par la colère des intermittents.


Ce 10 juillet 2003, vers 13 heures, une foule se presse au cloître Saint-Louis, le centre névralgique du Festival d’Avignon. L’ambiance est lourde, et la chaleur, accablante. Bernard Faivre d’Arcier donne une brève conférence de presse, qu’il conclut par : « Le 57e Festival est clos. » C’est la phrase que le directeur aurait voulu ne pas prononcer. Elle tombe comme un couperet : deux jours après son ouverture officielle, empêchée par une grève des intermittents du spectacle, le festival est annulé. Depuis sa fondation par Jean Vilar, en 1947, ce n’était jamais arrivé, même en 1968, où il avait tangué, mais tenu bon.

 

Lire le récit (en juillet 2003) : Le Festival d’Avignon à grands pas vers l’annulation

Pour Bernard Faivre d’Arcier, le coup est particulièrement rude. « Une grande douleur », dit-il aujourd’hui. Cette édition est la dernière de son mandat. Avant de passer la main à Hortense Archambault et Vincent Baudriller, il a conçu sa programmation comme « un feu d’artifice » intergénérationnel : Ariane Mnouchkine, Jean-Claude Gallotta et Bartabas côtoient Stanislas Nordey, Eric Lacascade, Yann-Joël Collin et des plus jeunes… Les étrangers sont nombreux, et pas des moindres : Thomas Ostermeier, Jan Fabre, Alain Platel, Krystian Lupa, Krzysztof Warlikowski, Rodrigo Garcia… Fin juin, tout est en place, les salles sont aménagées, les équipes travaillent, les spectateurs s’apprêtent à arriver. Mais une fronde gronde, qui vient de loin.

 

 

Lire l’entretien avec Bernard Faivre d’Arcier (en juillet 2003) : Sous la pression, Avignon jette l’éponge

Depuis le début de l’année, les intermittents du spectacle sont sur le qui-vive : l’accord sur leur système d’indemnisation chômage doit être renouvelé. Financé par l’Unédic, il est régi par deux annexes (8 et 10) qui en définissent les modalités : 507 heures de travail dans une année ouvrent droit à une année d’indemnisation. Plus favorable que le régime général, ce régime a été mis en place pour tenir compte de la spécificité du travail des artistes, acteurs, danseurs, chanteurs, circassiens, techniciens, éclairagistes, costumiers, metteurs en scène… Mais, au fil des années, le nombre des intermittents a considérablement augmenté – il a triplé entre 1991 et 2003 – et le trou de l’Unédic s’est dangereusement creusé : 828 millions d’euros en 2002, contre 217 en 1991. Au nom de la rentabilité, le patronat voudrait en finir avec ce régime déficitaire des intermittents. Il s’oppose à tous ceux qui le défendent, au nom d’une exception française.

 

 

Lire la tribune (en juillet 2003) : Sauver ou brûler les festivals d’été ?, par Bernard Faivre d’Arcier

Voilà pour le cadre. Le contexte est celui du second mandat de Jacques Chirac : Jean-Pierre Raffarin premier ministre, François Fillon ministre des affaires sociales, Jean-Jacques Aillagon ministre de la culture. Lors de la 28e cérémonie des Césars, le 22 février, ce dernier est vigoureusement pris à partie. Deux jours plus tard se tient une première journée d’action : 15 000 artistes sont dans la rue. Le mouvement est lancé, il monte en puissance au fil du printemps, mais personne ne pense alors qu’il va conduire à l’annulation de la plupart des festivals de l’été, et encore moins à celui d’Avignon, jugé insubmersible. C’est pourtant ce qui va se passer, en bonne partie par manque d’information, de concertation et de considération.

 

Lire le compte-rendu (en juillet 2003) : M. Aillagon souhaite maintenir le système actuel d’indemnisation des intermittents jusqu’à fin 2003

Le 27 juin, un accord est conclu entre les partenaires sociaux et trois syndicats minoritaires, la CFDT, la CFTC et la CGC, sous l’égide de l’Unédic. FO et la CGT ont refusé de le signer. Un point central met le feu aux poudres : désormais, 507 heures ouvriront droit à huit mois d’indemnisation, au lieu de douze. La CGT estime, au risque d’exagérer, que 40 % des intermittents vont être exclus du régime. Sans sourciller, Ernest-Antoine Seillière, le patron du Medef, déclare que « trop de gens, parmi les intermittents, vivent de l’assurance-chômage au lieu de vivre de leur travail ». Favorable à l’accord, Jean-Jacques Aillagon veut croire que le mouvement va s’éteindre. Il n’entend pas quand Bernard Faivre d’Arcier annonce un « incendie ». Non sans raison : le directeur est aux premières loges, et il sait que le sujet de l’assurance-chômage des intermittents est un serpent de mer.

Rôle déterminant des collectifs

« En 1992, les syndicats menaçaient d’annuler le festival, dirigé par Alain Crombecque, relate-t-il aujourd’hui. J’étais directeur du théâtre au ministère de la culture, et je suis venu à Avignon négocier discrètement avec les syndicats. » Cette année-là, un compromis est trouvé : une seule journée de grève, le 16 juillet. Jean-Pierre Vincent est chargé de rédiger un rapport sur l’intermittence, que les gouvernements successifs prendront soin d’oublier. En 2003, il apparaît vite qu’il n’y aura pas de compromis. Les pouvoirs publics restent sourds aux appels d’artistes et de personnalités qui demandent que l’accord, par ailleurs mal expliqué, soit revu. Venus de toute la France, des collectifs rejoignent Avignon pour prêter main-forte aux équipes en place, dans le « in » et le « off ».

Ils vont jouer un rôle déterminant, en débordant les syndicats qu’ils ne contestent pas, mais dont ils refusent la parole dirigiste. Ils ne militent pas seulement contre l’accord, mais contre la précarité qui gagne du terrain dans la société. Lors d’un forum organisé par les intermittents au cloître des Célestins, le 2 juillet, on sent que le vent tourne : sous le slogan « No culture, no future », il est question de retraites, d’éducation, de recherche… Ariane Mnouchkine appelle au dialogue pour ne pas donner l’image d’une profession qui s’entre-déchire. Elle est interrompue par un « C’est maman qui parle »« Oui, j’en ai l’âge », répond-elle. Patrice Chéreau, qui n’est « pas choqué » par l’accord, se fait siffler quand il taxe de « démagogique » l’appel de la CGT à une grève qu’il juge « suicidaire ». Ce jour-là se dégage une ligne claire entre ceux qui sont taxés de « nantis », et les « sans-grade ». Le maintien du festival apparaît improbable.

 

Le ministère de la culture ne prend pas la mesure du désarroi des intermittents qui se sentent considérés comme ne valant rien – des vauriens, au sens propre

 

Tout s’accélère dans les jours qui suivent. Des médiations sont tentées pour calmer le jeu. Le ministère de la culture reçoit les syndicats pour identifier les points qui pourraient être améliorés, en particulier la lutte contre les abus du système d’indemnisation, qui englobe l’audiovisuel, et le soutien aux jeunes créateurs. Mais il ne prend pas la mesure du désarroi des intermittents qui se sentent considérés comme ne valant rien – des vauriens, au sens propre. Il croit encore d’ailleurs que « de tout cela on ne parlera plus dans trois jours, ça va se calmer, le Tour de France arrive », comme il le fait savoir à Bernard Faivre d’Arcier, le 4 juillet. Mais le 7, une grève reconductible de jour en jour est votée, lors d’une assemblée générale. L’ouverture du Festival d’Avignon, qui devait se tenir le 8, avec Wolf, mis en scène par Alain Platel dans la Cour d’honneur, n’aura pas lieu. Le lendemain, un nouveau vote reconduit la grève.

 

Lire le portrait (en 2005) : Alain Platel, chorégraphe du chaos

Pour Marie-Josée Roig, la maire (UMP) d’Avignon, c’est une catastrophe : elle redoute plus que tout l’annulation, pour des raisons politiques et économiques. Pour Bernard Faivre d’Arcier, c’est un échec. Il soutient les intermittents à qui il a proposé de jouer, et « de transformer le festival en un vaste forum, pour faire pression sur le patronat et le gouvernement », rappelle-t-il aujourd’hui. Il n’a pas été suivi, la grève « même la mort dans l’âme », comme il a été beaucoup dit, étant la seule solution pour des metteurs en scène comme Stanislas Nordey et Yann-Joël Collin, qui veulent remplacer les spectacles par un festival « en lutte ». Ariane Mnouchkine n’est pas sur cette ligne : il faut se battre mais jouer, pour le public. Bartabas, qui avait déclaré « J’envoie c… tous les gens de la CGT », veut lui aussi jouer : « Les chevaux ne font pas grève. »

Un trou de 2,5 millions d’euros

Dans le « off » aussi, où 565 spectacles sont annoncés (contre 1 592 en 2019), les discussions sont vives. Faire grève, ou pas ? Pour des troupes qui souvent s’endettent pour venir à Avignon, l’enjeu financier est vital. Se défendre l’est tout autant : les artistes du « off » comptent parmi les plus précaires. Tous les jours, des manifestations ont lieu dans les rues d’Avignon, où les intermittents s’allongent sur la chaussée, en gisants. La tension monte, elle est à son comble le 9 au soir, où une foule se masse devant la porte fermée du verger du Palais des papes : le risque d’un accident guette.

 

La chorégraphe Régine Chopinot a souhaité « transformer cette crise désespérée en une crise inespérée »

 

Bernard Faivre d’Arcier estime qu’il ne peut maintenir le festival dans ces conditions. L’annulation s’impose. Elle met fin au souhait émis par les intermittents de « transformer cette crise désespérée en une crise inespérée », selon les mots de la chorégraphe Régine Chopinot. Il y a bien, jusqu’à mi-juillet, des initiatives de « contre-festival », certaines très belles, mais elles sont bientôt vaincues par le départ des troupes qui, les unes après les autres, quittent Avignon.

 

Dans les bureaux du festival, les équipes remboursent les 74 000 billets vendus. L’annulation creuse un trou de 2,5 millions d’euros qui pourrait être fatal au festival. Il est en grande partie compensé par une aide de la mairie d’Avignon (363 000 euros), de la région PACA (300 000 euros), et surtout de l’Etat, qui vote une subvention exceptionnelle de 1,27 million d’euros. Le « off », lui, continue dans des conditions difficiles : deux troupes sur trois jouent, et la moitié des festivaliers ont déserté la cité des Papes. Triste ambiance. Mais le Festival d’Avignon a survécu, il aura lieu en 2004, et, à terme, le régime d’assurance-chômage des intermittents a été pris en considération.

 

Brigitte Salino 

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Les grandes heures d’Avignon, une série en six volets

 

 

 

L’édition 2020 sur les ondes et les planches

Le Festival d’Avignon ne sera pas totalement absent cette année. Du 3 au 25 juillet, Radio France et France Télévisions proposeront en effet de nombreuses fictions, captations, lectures en direct, master class (Ariane Ascaride, Olivier Py…) et documentaires pour une programmation spéciale intitulée « Un rêve d’Avignon ».

Plus tard, du 23 au 31 octobre, se tiendra « Une semaine d’art en Avignon », en référence au premier festival de Jean Vilar en 1947. Plusieurs créations prévues en juillet seront alors présentées au public. Parmi elles, Le Jeu des ombres, mis en scène par Jean Bellorini sur un texte de Valère Novarina, Le Tambour de soie. Un nô moderne, chorégraphié et mis en scène par Kaori Ito et Yoshi Oïda, ou encore Andromaque a l’infini, de Gwenaël Morin d’après Jean Racine. Au total sept spectacles pour trente-cinq représentations, dont les billets (10 000 places au total) seront mis en vente dans la deuxième quinzaine de septembre au tarif unique de 15 euros.

 

 

 

Légende photo : Une manifestation d’intermittents du spectacle, le 9 juillet 2003, contre le projet du gouvernement pour réorganiser leur système de protection sociale, à Avignon. BORIS HORVAT/AFP

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Avignon, 1968 : hystérie collective dans la rue et sur la scène

Avignon, 1968 : hystérie collective dans la rue et sur la scène | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Rosita Boisseau dans Le Monde - publié le 01 juillet 2020

 

Les grandes heures d’Avignon 3/6. « Le Monde » retrace l’aventure du Festival créé par Jean Vilar en 1947 à travers six grandes dates symboliques. Dans ce volet, retour sur l’année où la 22e édition a été maintenue en dépit des événements de Mai 68.

« Béjart, Vilar, Salazar ! » C’était en 1968, au Festival d’Avignon. La rime était facile et résonnait méchamment pendant les échauffourées qui faisaient du petit bois des chaises des cafés de la place de l’Horloge. « Ce slogan a énormément blessé Maurice, se souvient la danseuse Dominique Genevois, interprète de Béjart au Ballet du XXe siècle. Il revendiquait avec sincérité un art pour le peuple, comme Vilar, et il était mis dans le même sac que le dictateur portugais lorsqu’on ne le traitait pas en plus d’artiste bourgeois» N’empêche que la formule demeura, stigmatisant cet été avignonnais dévasté où la danse emporta le morceau.

 

Lire la nécrologie : Maurice Béjart, l'homme qui a bousculé la danse

Envers et contre tout, alors que le Festival de Cannes avait abdiqué devant les événements de Mai 68, Jean Vilar maintient la 22e édition de la manifestation. Avec deux troupes internationales seulement à l’affiche, le Ballet du XXe siècle de Béjart, installé à Bruxelles, et le Living Theatre, groupe américain légendaire créé au début des années 1950 par Julian Beck (1925-1985) et Judith Malina, associées à des films et à des concerts. Un programme court mais suffisant pour susciter des conflits.

« Malheureusement, à l’exception de quelques courtes études et allusions journalistiques, peu a été écrit sur juillet 1968 à Avignon, raconte Emeline Jouve, maître de conférences à l’université Toulouse-II, autrice du livre Avignon 1968 et le Living Theatre (Deuxième époque, 2018). Pourtant, les tensions qui ont traversé le festival, trop souvent réduites au statut d’anecdotes, rendent compte d’une hystérie collectiveIl y avait les Avignonnais qui se plaignaient au maire de la façon dont les acteurs du Living se touchaient et du bruit que faisaient leurs performances, les gauchistes et les anars qui mettaient le bazar, mais aussi l’extrême droite qui était présente. Ça bastonnait de tous les côtés et c’était la confusion. On traitait Vilar de “chien de communiste” et de “commerçant”. Mais certains Avignonnais se retrouvaient aussi à la piscine avec des comédiens du Living et les danseurs de Béjart. »

« Une explosion physique »

Dans la Cour d’honneur, six ballets de Maurice Béjart, dont Messe pour le temps présent et Bhakti, étaient programmés ; au Cloître des Carmes, le Living, féru d’improvisation, proposait trois spectacles : Mysteries and Smaller Pieces, Paradise Now, Antigone. Entre les deux, de multiples passerelles. Béjart était très admiratif de la compagnie américaine. Il avait rencontré les acteurs lors de leur passage à Bruxelles quelques mois auparavant et tissé des liens avec eux.

Dans le livre Béjart, d’Antoine Livio (La Cité Editeur, 1970), le chorégraphe confie : « Le Living nous a appris beaucoup, à nous tous, à tous les gens de théâtre. Nous ne pourrons plus jamais compter sans son passage. Et je crois que ce n’est pas uniquement moi, mais tous les directeurs de troupe, tous les metteurs en scène, je dirais même tous les artistes qui ont assisté à un spectacle du Living, qu’ils soient comédiens, chanteurs, danseurs, doivent obligatoirement avoir subi une influence en voyant cette profondeur de sentiment et d’extériorisation par le geste… »

 

Concrètement, au début de la manifestation, certains danseurs du Ballet du XXe siècle passaient dans la même soirée des pièces de Béjart aux performances du Living auxquels ils participaient.   « Nous étions sept ou huit à être sur les deux fronts, se souvient Daniel Lommel. J’interprétais la Messe et je filais ensuite jouer Antigone. D’un côté, c’était l’abstraction, et de l’autre, une explosion physique. Du jamais vu. J’ai beaucoup aimé collaborer avec le Living. C’était très bizarre, aussi bizarre que l’époque que nous traversions mais très engagé politiquement. On parlait des personnes qui ne pouvaient pas entrer dans un pays, de la situation des Noirs aux Etats-Unis… L’atmosphère était dure, à Avignon. On attaquait la police. La révolte était partout. »

Plus de 60 000 spectateurs

Un incident met le feu aux poudres. Un spectacle du jeune Gérard Gelas intitulé La Paillasse aux seins nus, que devait jouer la compagnie avignonnaise du Chêne noir, à Villeneuve-lès-Avignon, est interdit. « Les acteurs bâillonnés de Gelas se sont retrouvés sur le plateau de la Cour d’honneur et celui du Cloître des Carmes pour rappeler cette censure, explique Emeline Jouve. Quelques jours après, l’interdiction de Paradise Now, du Living, pour cause de « trouble à l’ordre public », envenime la situation. Le Living propose une représentation gratuite et en plein air qui est aussi interdite par la mairie. De fil en aiguille, la troupe, qui avait débarqué dès mai à Avignon, repart dès le 28 juillet, avant la fin des représentations prévue le 14 août. « Et le Living s’en alla avec les recettes, pointe en riant Emeline Jouve. Ce qui fit aussi beaucoup parler. Certains les traitant de voleurs et les autres de Robin des bois ! »

 

Maurice Béjart, solidaire de Jean Vilar, va jusqu’au bout des dix-neuf représentations avec un taux de remplissage à 100 % – soit plus de 60 000 spectateurs au total. Pendant qu’une affiche claironne : « Non à la culture de papape », Vilar tient le cap vaille que vaille. Chaque jour, au Verger d’Urbain-V, où se déroulent les assises du théâtre sur le thème « Le théâtre dans la société », il débat avec les jeunes de la liberté d’expression, questionne « contestation et destruction »… Lors de sa conférence de presse bilan, relayée dans Le Monde du 15 août 1968, il fait remarquer que « compte tenu des circonstances, le nombre des spectateurs était plus important que celui de l’an dernier ». Et déclare dans la foulée : « Nous avons frôlé souvent le danger et le pire pouvait arriver. A tort ou à raison, nous n’avons pas cédé devant qui que ce soit et nous avons tenu nos engagements. »

Jean Vilar, créateur du Festival d’Avignon : « Il faut continuer le théâtre jusqu’au moment où la collectivité le rend impossible parce que je crois que c’est un moyen d’information, de réflexion »

 

Pour réjouir le public dans ce contexte troublé, un spectacle de Béjart est donné en plein air et gratuitement le 6 août sur le pont d’Avignon. « Ceci pour de multiples raisons, rappelle Vilar dans Le Monde. Et notamment rappeler que, parmi les difficultés de tous ordres, nous n’avons pas changé. Bien sûr, nous sommes pris dans une société de consommation mais lorsque nous le pouvons, nous tenons à rappeler l’esprit populaire de ce festival qui, je le précise à nouveau, est le meilleur marché du monde. » Et pour pimenter la soirée chorégraphique, une dégustation d’aïoli combla le public.

Quelques années plus tard, Béjart témoignera ainsi dans le livre Béjart. Le démiurge, d’Ariane Dollfus (Arthaud, 2017)  :   « Mai 1968 fut un moment capital de l’histoire française. Mais juillet 1968, ce fut une imposture. Ces enragés, ce n’était que des acteurs médiocres, des artistes sans travail. » Quant à Vilar, qui meurt trois ans plus tard, il affirmait lors d’un entretien avec Bertrand Poirot-Delpech, le 27 juillet 1968, dans Le Monde « Il faut continuer le théâtre jusqu’au moment où la collectivité le rend impossible parce que je crois que c’est un moyen d’information, de réflexion. Je pense encore une fois que s’il n’y avait pas eu le festival, certaines gens qui ne sont pas protestataires n’auraient pas réfléchi sur les problèmes qui se posent. Sur le nombre, il suffit pour moi qu’il y en ait seulement dix qui aient bien réfléchi. »

 

Rosita Boisseau - Le Monde

 

 

Légende photo : Une représentation de « Paradise Now », de la compagnie de théâtre américaine Living Theatre, en juillet 1968, au Festival d’Avignon. KEYSTONE-FRANCE

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Le ministère de la Culture chiffre l'étendue des dégâts du confinement

Le ministère de la Culture chiffre l'étendue des dégâts du confinement | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Martine Robert dans Les Echos - 2 juillet 2020

 

 

Une étude du ministère de la Culture dresse une première estimation globale de l'impact économique du Covid-19 sur le secteur, soit 22,3 milliards d'euros de perte de chiffre d'affaires pour 2020. Parallèlement Franck Riester a précisé avoir déjà mobilisé 5 milliards d'euros pour soutenir ce dernier.


Le service des études et statistiques du ministère de la Culture a mené l'enquête auprès de 7.800 acteurs pour évaluer l'étendue des dégâts financiers et les conséquences à court et moyen terme sur l'emploi. 

Quel est l'impact économique de la crise du Covid-19 sur les secteurs culturels ? Dès mars, après le début du confinement, le service des études et statistiques du ministère de la Culture a mené l'enquête auprès de 7.800 acteurs pour évaluer l'étendue des dégâts financiers et les conséquences à court et moyen terme sur l'emploi.

Le résultat est édifiant : si moins de la moitié (46 %) des acteurs a recouru au chômage partiel, la crise va engendrer une baisse moyenne de chiffre d'affaires de 25 % au moins en 2020, soit un recul à attendre de plus de 22,3 milliards d'euros.

Avant la pandémie, le secteur affichait un chiffre d'affaires de 97 milliards d'euros pour une valeur ajoutée de 47 milliards. Le poids de la culture était estimé à 2,3 % de l'économie, avec un secteur marchand composé de 79.800 entreprises. Et 635.700 personnes occupaient un emploi à titre principal dans la culture.

Quatre secteurs en première ligne

Le Covid a des conséquences diverses selon les spécialités mais quatre secteurs contribuent à 70 % de cette perte de chiffre d'affaires : l'audiovisuel et le cinéma pour 22 %, le spectacle vivant pour 19 %, les agences de publicité pour 18 % et les arts visuels pour 13 %.

Seuls le jeu vidéo et les plates-formes numériques n'ont pas souffert voire ont profité de la crise. En revanche, l'effet négatif du virus a été significatif pour le livre, la presse, la production audiovisuelle à la fois pendant le confinement et par un retour à la normale très progressif attendu d'ici la fin de l'année. Le Covid-19 s'avère plus néfaste encore et jusqu'en 2022, pour l'édition musicale, le spectacle vivant, les musées, les galeries d'art, le patrimoine et l'architecture victimes de l'arrêt des chantiers.

Chute de 72 % pour le spectacle
Sans surprise, le monde du spectacle est le plus touché, avec une perte de chiffre d'affaires estimée à 72 % en 2020 soit 4,2 milliards - fermeture des salles, annulation des festivals , puis jauges réduites obligent.

Pour les arts visuels, le manque à gagner est évalué de 31 %, soit 3 milliards : les galeries d'art et les maisons de vente aux enchères devraient voir leur activité diminuer respectivement de 44 % et 37 % - les secondes étant plus actives en ligne -, les musées et monuments de 65 % avec l'effondrement de la fréquentation, notamment internationale. Enfin, il faut s'attendre pour les cinémas à une baisse de chiffre de 42 %, pour les disquaires de 29 %, pour les cabinets d'architectes de 28 % et les libraires de 24 %.

Autre sujet d'inquiétude : les secteurs les plus sensibles sont de gros employeurs . Ainsi, 322.800 personnes occupent un emploi principal dans le spectacle, le patrimoine, les arts visuels, l'architecture. La moitié de ces emplois sont en danger.

5 milliards injectés par l'Etat
Au regard du désastre annoncé, le ministre de la Culture a rappelé avoir mobilisé 5 milliards. « Face à la déstabilisation brutale et durable de la culture et des médias, le gouvernement s'est mobilisé de façon inédite pour protéger les artistes et les acteurs culturels et préserver les emplois. Nous devons défendre notre modèle culturel, et en faire un pilier de la relance », a rappelé Franck Riester.

Quelque 2,9 milliards ont été injectés au travers des dispositifs de soutien : activité partielle, fonds de solidarité, prêts garantis par l'Etat, exonérations de charges. Le reste correspond à des mesures spécifiques comme les 950 millions pour l'intermittence.

Sur l'enveloppe globale, 706 millions d'euros ont été dirigés vers le spectacle vivant et la musique enregistrée, 525 millions vers le patrimoine et l'architecture, 391 millions vers les arts visuels. L'industrie du cinéma et de l'image animée a quant à elle bénéficié de 320 millions d'aide, la chaîne du livre de 217 millions. Enfin, 985 millions ont été mobilisés en faveur des médias et de la communication et 666 millions en faveur de la presse.

 

Photo (STEPHANE DE SAKUTIN/AFP)

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Parlement. « La culture mérite un plan de relance »

Parlement. « La culture mérite un plan de relance » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Lola Ruscio dans L'humanité 2 juillet 2020

Des députés de gauche ont dévoilé mercredi une proposition de résolution visant à soutenir le monde de la création, sinistré par la crise.

Ni le maigre plan présenté en mai par Emmanuel Macron ni la timide reprise de ses activités n’ont permis au monde de la culture de sortir la tête de l’eau. À l’Assemblée nationale, le député PCF Pierre Dharréville a présenté mercredi, avec ses collègues Marie-George Buffet (PCF), Caroline Fiat (FI), Marie-Noëlle Battistel (PS) et Dominique Potier (PS), une proposition de résolution pour développer les arts, la culture, la création et l’éducation populaire.

Ils plaident pour l’organisation d’ « états généraux » afin de « réinventer une politique culturelle d’avenir ». Car, selon Marie-George Buffet, le temps de la crise sanitaire est propice pour repenser le processus de création, et mieux repartir. « Cela ne peut pas se faire sans les travailleurs et les travailleuses » de la culture, assure Pierre Dharréville, insistant sur l’extrême précarité dont ils sont victimes. Tout en saluant cette « année blanche », annoncée par le gouvernement et très attendue par les intermittents essorés par les annulations liées au confinement, l’élu communiste constate que beaucoup n’entrent pas dans les clous. Il cite le cas particulier des artistes auteurs, qui ne bénéficient pas du régime des intermittents, pour lesquels il faut « une intervention publique forte ».

« Il y a eu des plans pour l’industrie et l’aéronautique, la culture mérite aussi un plan de relance important », insiste-t-il. D’autant plus que les règles sanitaires empêchent encore la tenue de représentations. « On peut prendre l’avion, le train, mais on ne peut pas être les uns à côté des autres dans un théâtre ou un cinéma », relève la députée insoumise Caroline Fiat, soulignant le besoin de retrouver le chemin des salles de spectacles après cette période anxiogène. « Quoi de mieux que la culture pour retrouver le moral ? interroge-t-elle. C’est du bon sens de rapprocher les Français des artistes, qui ont besoin eux aussi de retrouver les spectateurs. »


Lola Ruscio

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Ariane Mnouchkine : "Ce n'est pas parce qu'on ne nous demande pas notre avis que nous devons rester sans avis"

Ariane Mnouchkine : "Ce n'est pas parce qu'on ne nous demande pas notre avis que nous devons rester sans avis" | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 

Sur le site de l'émission de Laure Adler sur France Inter - 23 juin 2020

 

 

Ecouter en ligne l'émission "L'heure bleue" de Laure Adler, avec Ariane Mnouchkine invitée - 23 juin 2020

 

 

Ariane Mnouchkine dirige depuis des décennies et d'une main de fer le Théâtre du Soleil à Vincennes : une structure qui se déploie comme une coopération de travailleurs. Ce soir, elle vient nous dire sa colère face à la situation difficile que nous traversons depuis le début de la pandémie.

 

Inscrite dans la tradition théâtrale de Jean Vilar, qui avec le Théâtre National Populaire développe une certaine manière de faire théâtre, Ariane Mnouchkine créé en 1970 le Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes. 

 

Le principale credo du lieu étant l'égalité entre chaque salarié. Pour se faire, elle instaure un salaire fixe, le même pour chaque personne travaillant à la réalisation des spectacles, et devient une figure de proue pour de nombreux directeurs et metteurs en scène de théâtre. 

 
16 min

Dans un entretien qu'elle a donné à Télérama le 9 mai dernier, elle commence par dire sa colère envers les politiques du gouvernement qui fragilisent le monde du spectacle depuis le début de la crise sanitaire, avant de se questionner : 

Comment reprendre le théâtre, qui ne se nourrit pas que de mots mais surtout de corps ? Quelles conditions sanitaires mettre en œuvre sans  qu’elles ne deviennent une censure insupportable ?

Le but premier pour Ariane Mnouchkine étant de protéger l'art vivant essentiel à nos vies.

 

Dans la nouvelle formule de l'Heure Bleue, un texte est proposé par nos invités. Ariane Mnouchkine a choisi un extrait de La ville parjure ou le réveil des Erinyes d'Hélène Cixous. Lecture par deux comédiennes du Théâtre du Soleil. 

 

Légende photo : Ariane Mnouchkine en tournage © Radio France / Vincent Josse

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LA SEMAINE D'ART en Avignon

LA SEMAINE D'ART en Avignon | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par J. CHASSING Publié dans Le Monde  le 12 septembre 1947 

 

Pour la première fois dans notre histoire, le palais des papes d'Avignon a été le siège pendant une semaine de manifestations dramatiques, elles-mêmes exceptionnelles.

Pour créer simultanément, un drame historique anglais, le drame sacré de Tobie et Sara, et une tragédie psychologique française, loin des scènes parisiennes, hors des saisons théâtrales, dans un cadre jamais utilisé encore pour des manifestations dramatiques, il fallait un metteur en scène d'une audace exceptionnelle et de talent : Jean Vilar (qui mit en scène à Paris Shakespeare, Strindberg, Anouilh, d'autres encore, comme T.-S. Elliott, auteur du Meurtre dans la cathédrale), entouré d'une équipe d'artistes dont la valeur et le dynamisme forcèrent l'admiration et les applaudissements de l'assistance.

Le public a su apprécier les efforts et les risques courus par ces comédiens jouant de nuit, en plein air, dans une ville nettement plus éprise d'art lyrique que de théâtre.

Dans le cadre du palais des papes l'acteur n'est plus défendu par le rideau, la rampe, le barrage de lumière, la scène encadrée et protégée par le décor. Il n'a plus l'appui du souffleur. Il ne peut compter sur le concours des éléments qu'ailleurs meuble un plateau. Il doit exécuter ses entrées et ses sorties au vu des spectateurs. Il doit remplir seul une immense scène presque nue, s'avancer largement parmi les premiers rangs du public, avec lequel il se trouve de plain-pied. Il faut qu'il possède assez de force, de présence d'esprit, d'énergie verbale pour se servir de la grandeur du cadre au lieu de se laisser écraser par elle, le seul butoir du fond étant une muraille de quelque trente mètres... et plus.

Mais qui ne connaît la douceur de la nuit provençale, la majesté de la pierre de cette forteresse extraordinaire qu'est le palais des papes, la résonance de l'air méridional, la tendresse des gazons et des bosquets, ne peut imaginer le surcroît de beauté que peut recevoir une interprétation digne des œuvres qui ont été présentées pour la première fois au public au cours de celle grande semaine d'art. Semaine qui nous valut également deux auditions fort appréciées des artistes de l'orchestre de la Radiodiffusion française - station de Marseille - sous la direction du maître Roger Désormière, avec le concours d'Irène Joachim, cantatrice, et d'André Audoli. Ces deux auditions de musique ancienne furent vivement goûtées de nos hôtes et des Avignonnais dans le jardin Urbain V du palais des papes.

J. CHASSING

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Kirill Serebrennikov, reconnu « coupable » mais laissé libre

Kirill Serebrennikov, reconnu « coupable » mais laissé libre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Benoît Vitkine dans Le Monde le 27 juin 2020

 

Poursuivi pour détournement de fonds, le réalisateur et metteur en scène russe, qui a toujours clamé son innocence, échappe à la prison.


« Coupable » de détournement de fonds, Kirill Serebrennikov n’ira pas en prison. La justice russe a rendu, vendredi 26 juin, un verdict en demi-teinte contre le réalisateur et metteur en scène russe, l’un des plus doués et des plus prolifiques de sa génération, qui a passé près de deux ans assigné à résidence, entre 2017 et 2019.

 

 

Lire le récit (en 2018) : A Moscou, le procès kafkaïen du réalisateur Kirill Serebrennikov

Le tribunal Mechtchanski de Moscou a condamné Kirill Serebrennikov, 50 ans, à trois ans de prison avec sursis. Ses trois coaccusés – ses adjoints au sein de la troupe 7e studio et du théâtre Centre Gogol – ont également reçu des peines avec sursis et des amendes.

Lire le témoignage de Kirill Serebrennikov : « Je n’ai commis aucun crime »

Les mots de la cour avaient pourtant été très durs, le matin même, pour dire la culpabilité du metteur en scène et de ses « complices ». Ceux-ci auraient prémédité leur escroquerie, « d’une ampleur particulièrement importante », « de longue date », et se seraient constitués pour cela en un « groupe criminel très bien organisé ».

 

Signe du soulagement suscité par ce verdict, mais aussi de la bizarrerie de la situation, la décision a été accueillie par des cris de joie et des applaudissements des quelques centaines de personnes présentes devant le tribunal : le parquet avait réclamé, lundi, une peine de six ans ferme contre le principal accusé, et il est rarement contredit.

 

Lire la critique : « Leto », le soleil du rock dans la grisaille soviétique

Dans la foule, le chanteur Roma Zver, acteur dans le film Leto (2018), de Serebrennikov, résumait le sentiment général : « On est heureux avec sursis. » Parfaitement calme durant la dernière audience comme durant les trois années qu’aura duré la procédure, Kirill Serebrennikov est sorti libre, son éternelle casquette vissée sur la tête, masque noir sur le visage, appelant à poursuivre le « combat pour la vérité ». Son avocat comme ceux des autres condamnés ont annoncé leur volonté de faire appel.

Mobilisation internationale

Est-ce le soutien populaire, certes modeste mais couplé à une mobilisation internationale, qui a permis au réalisateur d’échapper à la prison ? Impossible à dire, d’autant que la justice russe est devenue ces derniers mois coutumière de ces demi-mesures, dans certains dossiers perçus comme sensibles.

L’affaire est aussi tortueuse qu’un exercice de comptabilité russe. Selon l’accusation, les « conjurés » ont détourné 133 millions de roubles (environ 1,7 million d’euros) de subventions publiques entre 2011 et 2014, dans le cadre du projet Plateforme, soutenu par le ministère de la culture. Selon la justice, le nombre et le coût des événements organisés dans le cadre de ce projet ont été exagérés par le biais de contrats fictifs. Ils devront d’ailleurs rembourser les sommes en question.

 

Lire le compte-rendu : Le réalisateur Serebrennikov clame son innocence

Serebrennikov a toujours clamé son innocence et accusé les enquêteurs d’avoir fait pression sur le principal témoin, l’ancienne comptable de la troupe. La justice elle-même s’est parfois montrée incertaine. Un premier juge avait ainsi estimé le dossier incomplet pendant qu’une expertise concluait à l’absence de malversations. Le verdict a été rendu sur la base d’une troisième expertise. Selon le journal Kommersant, ce document ne conclut pas lui-même à une action intentionnelle d’enrichissement.

Echanges surréalistes

Le procès a aussi donné lieu à des échanges surréalistes, comme lorsque l’accusation affirme qu’une pièce comme Le Songe d’une nuit d’été n’a jamais été produite sur scène, alors que la première a eu lieu à l’automne 2012 et que le spectacle a connu le succès pendant plusieurs années. On a aussi pu entendre la juge interroger les accusés : « Pourquoi avoir acheté un piano ? Pourquoi une troupe de théâtre a-t-elle besoin d’un piano ? »

Dans le monde entier, de nombreuses personnalités du cinéma ou du théâtre ont publiquement défendu Kirill Serebrennikov. Lundi, une pétition signée par 3 000 personnalités russes de la culture appelait encore à la fin des poursuites dans une affaire qualifiée de « fabriquée ». Autre geste symboliquement fort, l’ambassadrice de France à Moscou a remis à Serebrennikov, en octobre 2019, les insignes de commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres.

 

Lire le focus : Mobilisation des artistes français pour le metteur en scène Kirill Serebrennikov

Le ministre russe de la culture sous lequel a démarré le projet Plateforme, Alexandre Avdeev, a également fait part de son soutien appelant à « ne pas poursuivre les créateurs ». C’est sous son successeur qu’ont été lancées les poursuites. Vladimir Medinski, qui a quitté son poste au début de l’année, ne cachait pas son intention de faire de son ministère un instrument au service du conservatisme et du nationalisme. Plusieurs médias russes ont attribué la responsabilité des poursuites directement à M. Medinski.

Pièces parfois osées

Pour ses partisans, Kirill Serebrennikov paierait ainsi sa liberté de création et ses pièces parfois osées, mêlant politique, sexualité et religion, dans un pays où les autorités poussent pour un retour en force des « valeurs traditionnelles ». L’artiste est l’un des plus audacieux créateurs russes, tant dans le domaine du théâtre que du cinéma, et il est largement plébiscité par le public, en plus d’avoir reçu de nombreuses récompenses internationales.

Il s’est attaqué aussi bien à la réinterprétation des classiques, comme Un héros de notre temps, qu’à des thématiques plus actuelles, avec Ordures, sur la violence policière.

Depuis le début de l’affaire, Kirill Serebrennikov est d’ailleurs resté un créateur prolifique. Il avait été arrêté durant le tournage de Leto, sur le rock underground des années 1980 et le chanteur Viktor Tsoï. Le 4 novembre 2018, à Zurich, en Suisse, avait eu lieu la première de l’opéra Cosi fan tutte, de Mozart. Son ballet Noureev a connu un destin plus agité, déprogrammé du Bolchoï de Moscou autant à cause des démêlés de son auteur que d’une présentation jugée trop « favorable » de l’homosexualité. En 2019, sa pièce Outside était jouée à Avignon.

 

Lire le compte-rendu : Le ballet « Noureev » censuré au Bolchoï pour « propagande homosexuelle »

Lundi 22 juin, l’homme a profité de ses rituels « derniers mots » à la cour pour déclamer un poème de Joseph Brodsky. Il a aussi dissimulé, dans cette intervention destinée à se disculper, un message plus personnel à la cour. En retenant la première lettre de chaque paragraphe, on pouvait comprendre : « Je ne regrette rien, j’ai de la peine pour vous. »

 

Lire la critique d’« Outside » : Au Festival d’Avignon, Kirill Serebrennikov s’évade en beauté

Benoît Vitkine (Moscou, correspondant)

 

Légende photo : Kirill Serebrennikov à la sortie de son procès devant le tribunal Mechtchanski de Moscou, le 26 juin. PAVEL GOLOVKIN / AP

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Julie Deliquet, la scène déménage

Julie Deliquet, la scène déménage | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Anne Diatkine  photo Bruno Amsellem pour "Libération"
— 24 juin 2020


Cette brillante metteure en scène, réputée pour son recours à l’improvisation, prend la tête du Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis.

 

Pour qualifier la metteure en scène Julie Deliquet, plusieurs ont cette même réflexion : «Elle est hype.» Hype ? C’est curieux. La toute nouvelle directrice du Théâtre Gérard-Philipe (TGP), qui a pris ses fonctions le 1er avril en plein confinement, ne correspond pas à l’idée qu’on se fait de cette épithète, par ailleurs désuet, un oxymore à lui tout seul. Quoi que : Julie Deliquet a cette particularité de transbahuter, de manière encore plus visible que quiconque, l’épaisseur d’une histoire et les contradictions de plusieurs époques mêlées. Faute de café, faute de terrasse libre, faute d’appartement disponible, on se rencontre sur un banc, un vieux banc vert d’un jardin public du début du siècle dernier. Des clochards, des oiseaux, des enfants, des vieux isolés, un couple d’amoureux anglophones qui se bécotent masqués et avec un gobelet à la main. Comment vont-ils introduire la paille dans leur bouche ? Des bruits d’explosions rompent l’ambiance bucolique. Elles proviennent de la place de la République où les manifestants pour Adama Traoré sont nassés. Julie Deliquet songe : «Si mon sexe dans mon métier m’est sans cesse rappelé, ma couleur de peau n’est pas une question. J’ai vraiment pris conscience que j’étais blanche il y a peu.» 

 

 

Julie Deliquet a été nommée directrice du TGP à la suite du départ de Jean Bellorini pour le TNP à Villeurbanne. Prendre ses fonctions en milieu de saison est toujours une étrangeté puisqu’on assume les choix d’un autre. Mais paradoxalement, l’inédit de la période a été un atout. «On n’est pas formé pour diriger un théâtre. Mais je prends ce poste alors que chaque responsable de scène est face à l’inconnu.»

 

Le confinement la surprend à La Rochelle, où In Vitro, le collectif qu’elle a créé en 2009, vient de jouer Un conte de Noël d’après le film d’Arnaud Desplechin. Elle se retrouve à Niort avec son compagnon, le comédien Eric Charon et leurs fils de 7 ans et 14 ans dans une maison vétuste et inhabitée. La maison est gentille, elle accepte les visiteurs, mais elle n’est connectée à aucun réseau. Un billard en plastique devient sa table de travail et le grenier son bureau. Elle s’y enferme de 8 heures à 20 heures, tandis que leurs fils jouent au ballon. Pas de réunion sur Zoom, pas de télé-école, pas de streaming, pas d’autres écrans que le recours à une grosse télé ronde qui crache Louis de Funès. Si la nouvelle directrice est accaparée par «l’hyperprésent», elle expérimente un retour vertigineux dans les années de son enfance. Un téléphone basique donc, pour «rencontrer» un à un la totalité des 30 salariés.

 

Julie Deliquet est une femme à qui tout réussit. Du moins réussit-elle à donner ce sentiment sans que ce soit prémédité. Elle vient d’avoir 40 ans, et sa carrière est exemplaire. Si exemplaire qu’une ombre passe sur son visage. «Je n’ai jamais pensé carrière solo. Et aujourd’hui, mon nom passe avant celui d’In Vitro… C’est une question qui peut me réveiller la nuit.» Elle a fondé In Vitro parce qu’elle «adorait» le temps des répétitions et beaucoup moins celui des représentations quand elles se figent dans une forme. L’une des singularités de ses créations est que ni le texte ni le jeu ne sont fixés. Une part d’improvisation persiste, y compris lorsqu’elle travaille avec la Comédie-Française. Denis Podalydès, distribué dans Fanny et Alexandre, son adaptation de Bergman, évoque «un cadre hyperprécis… pour accueillir les inventions les plus incongrues, des sorties de route incroyables». Il demeure surpris de la confiance faite aux acteurs. «On partait dans des improvisations d’une heure trente à 19 sur le plateau, et elle en tirait un jus. Quand on reprenait, on s’apercevait qu’elle avait tout entendu dans ce brouhaha.» Elle résume : «Mes répétitions ne font que créer une mémoire collective.» Denis Podalydès : «Elle m’a appris à faire la planche avec l’attention du public.»

 

Julie Deliquet continue d’analyser son parcours, avec ce léger pincement au cœur : «Au Français, je me suis autorisée à dire "je". Pour la première fois, j’ai eu un décor. Auparavant, j’étais cheffe de troupe mais pas vraiment metteure en scène.» Dans la maison de Molière, elle s’entoure de quelques complices d’In Vitro, et bagarre pour l’égalité salariale entre elle et eux, qui est la règle dans le collectif.

 

Julie Deliquet ne vient pas du sérail. Elle a opté pour un cours de théâtre à la maison de la culture de Lunel (Hérault), vers 10 ans, parce qu’elle n’avait «pas envie de faire de la danse classique». Et, jusqu’à ses 17 ans, elle a peu l’occasion d’être spectatrice. Une enfance heureuse, avec sa petite sœur, dans le lotissement d’un village. Les deux se distribuent les rôles. L’une est excellente élève et sait ce qu’elle veut faire, l’autre déroute et construit depuis peu «des petits objets en macramé». Qui pourraient appartenir aux décors de la première. Leurs parents enseignent en zone d’éducation prioritaire, «le service public est la mission de ma mère». C’est aussi celle de Julie Deliquet, qui serait «instit» si elle arrêtait le théâtre. «Je crois à l’hôpital public, à l’école publique et à la culture pour tous. Mais comme à une donnée si précieuse qu’elle exige d’être réinterrogée en permanence.» Pour autant, elle ne pense pas que la question du théâtre populaire se pose de manière différente depuis Jean Vilar, qui estimait qu’il avait vitalement besoin des classes laborieuses. Elle-même n’est pas issue des grandes écoles. «Je garde un petit sentiment d’illégitimité qui me pousse à toujours vouloir aller plus haut. Avec In Vitro, on est nés de la galère.» Elle s’enflamme tout d’un coup : «Alors quand le Président nous explique qu’il faut s’adapter, jouer hors les murs dans des formes plus légères… Ne serait-ce que pour des raisons financières, tout ça, on l’a fait et on continue. On va proposer des ateliers gratuits aux enfants et aux parents pendant l’été. C’est une nécessité. […]. Ça a été difficile pour notre métier d’être aussi peu considéré. Je crois profondément au lien entre le théâtre et l’école mais nous ne sommes pas des animateurs. On ne crée pas de l’élitisme mais de l’exigence. Une société sans culture serait une société tout aussi malade.»

 

Le 8 juillet, son premier film Violetta sera en salles dans le cadre du programme collectif Celles qui chantent, où signe entre autres l’Iranien Jafar Panahi. Il met en relation l’Opéra de Paris et l’hôpital public, le personnage de femme malade par excellence et une femme malade qui ressemble à la cantatrice. Julie Deliquet a le projet d’adapter Huit heures ne font pas un jour, d’après un feuilleton inédit en France de Fassbinder avec beaucoup d’acteurs. A ou avait ? «Je n’ai pas osé entamer la distribution.» Ce sera un hommage à l’intelligence collective dans une usine d’outillage, où des gens se demandent comment être plus heureux et plus justes.

 

 

Anne Diatkine     photo Bruno Amsellem pour "Libération"

19 juin 1980 Naissance.
19 juin 2009 1er spectacle d’In Vitro.
19 juin 2016 Répétitions de Vania.
19 juin 2020 1er déjeuner avec l’équipe du Théâtre Gérard-Philipe.


 
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Emmanuel Macron et la culture, l’histoire d’un rendez-vous manqué

Emmanuel Macron et la culture, l’histoire d’un rendez-vous manqué | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Laurent Telo et Grégoire Biseau pour M le magazine du Monde Publié le 19 juin 2020 

 

C’est un malaise persistant que la crise sanitaire a transformé en franche hostilité. Amateur de théâtre et de littérature, le président semblait vouloir incarner une ambition culturelle. Que les acteurs du secteur jugent incompréhensible.


A quelques mètres du canal Saint-Martin, à Paris, dans un deux-pièces sous les toits qui lui sert d’atelier, Mathieu Sapin regarde Emmanuel Macron, les yeux dans les yeux. Il est 15 h 53, ce lundi 8 juin. L’auteur de BD termine les dernières planches de son livre Comédie française. Il y sera question de politique, de courtisans, de Macron, mais aussi de Louis XIV et de Racine. Depuis qu’il a suivi la campagne de François Hollande, puis raconté le quotidien de l’Elysée dans Le Château, Mathieu Sapin est devenu, presque malgré lui, le dessinateur à l’œil affûté et décalé de la chronique du pouvoir sous la Ve République. Il a aussi croisé Macron à plusieurs reprises. « Les chefs d’Etat ont toujours besoin de draguer les artistes. Ils envient leur liberté, le fait qu’ils soient admirés alors qu’eux-mêmes sont souvent détestés. »

Mathieu Sapin en sait quelque chose. Le 3 mai 2017, à quelques minutes du débat de l’entre-deux-tours de la présidentielle, assis dans un coin de la loge, au milieu du premier cercle d’Emmanuel Macron, il sort son crayon et son carnet de croquis. Il pense dessiner incognito quand le candidat se tourne vers lui : « Ah ! mais vous savez que je suis en train de lire votre BD sur Depardieu. C’est super. » Le numéro de charme le laisse sans voix.

 

Le 6 mai 2020, il a évidemment regardé, comme beaucoup d’artistes traumatisés par la violence de la crise, l’intervention télévisée lyrique et un peu lunaire d’un Macron en bras de chemise qui demandait, après avoir annoncé une série de mesures de soutien, aux artistes de se « réinventer » et d’« enfourcher le tigre ». Sapin n’a rien compris. Il n’est pas le seul. Le secteur culturel a pris ce numéro comme un camouflet. « Quand on est face à un milieu hostile, on ne se met pas en scène. Sinon on prend le risque d’en sortir perdant », estime Sapin. Il ne sait pas s’il faut parler d’occasion manquée ou de rencontre impossible. Signe en tout cas du malaise, dimanche 14 juin, à l’occasion de son intervention télévisée, Emmanuel Macron n’a prononcé que deux fois le mot « culture », à chaque fois perdu au milieu d’une énumération.

Un casting prometteur

Et pourtant… « Voilà notre homme ! », s’extasiaient les « cultureux », après la campagne de 2017. Un président livresque qui citait Jean Giono ou André Gide. Un président, jeune et forcément connecté, qui a fait ses humanités en tant qu’assistant du philosophe Paul Ricœur. Un président dont l’épouse est une ancienne professeure de lettres. Une somme de vertus qui ravivait l’espoir, toujours douché depuis quarante ans, de revivre les fantasmatiques années 1980 de Jack Lang à la rue de Valois.

Stanislas Nordey, directeur du Théâtre national de Strasbourg, engagé à gauche depuis toujours, avait lu   Révolution   (novembre 2016), le livre manifeste du candidat Macron « J’étais quand même agréablement surpris qu’il cite des écrivains. C’est tellement inhabituel dans la classe politique, à part peut-être Christiane Taubira. Mais j’en attendais aussi peu de chose… et certainement pas de grand soir. De toute façon, s’il devait y en avoir un, on l’aurait vu tout de suite… après son élection. »

 

Pourtant les premiers signes sont plutôt encourageants. Françoise Nyssen, nommée ministre de la culture, n’est pas une femme politique mais une éditrice respectée. Claudia Ferrazzi devient la conseillère culture et communication de l’Elysée. Certes, c’est une diplômée de l’ENA, où elle a rencontré Macron, mais c’est aussi une ancienne secrétaire générale de la Villa Médicis. Aujourd’hui, Claudia Ferrazzi habite dans un grand loft parisien aussi lumineux qu’une galerie d’art.

 

Celle qui jusqu’ici ne s’est jamais exprimée depuis son départ de l’Elysée, en novembre 2019, parle toujours aussi bien le macronisme avec un accent italien chantant. « La culture était, avec l’éducation, un socle important du programme présidentiel. Avec trois piliers : l’émancipation grâce à l’accessibilité à la culture, l’équité territoriale, la souveraineté et le dialogue entre les cultures. Alors, c’est sûr, ce n’est pas aussi spectaculaire que la pyramide du Louvre, mais tellement fondamental si on veut réfléchir à un autre projet de société. »

De nombreux projets avortés

Deux ans plus tard, le bilan est aussi maigrichon que la réfection d’un château presque en ruine, celui de Villers-Cotterêts, future cité de la francophonie, que des bibliothèques incitées à ouvrir le dimanche ou que le retour des chorales à l’écoleSans parler du Pass culture qui devait incarner à lui seul l’ambition culturelle du quinquennat. Cette application qui permet aux jeunes de 18 ans de pouvoir consommer jusqu’à 500 euros de biens ou de spectacles culturels, testée dans 17 départements, a disparu des radars nationaux. Deux coups d’éclat, tout de même : la restitution des œuvres africaines et un combat européen sur les droits d’auteur gagné de haute lutte. « Est-ce que tout a fonctionné ? s’interroge Claudia Ferrazzi. Certainement pas, mais je me refuse à dire que ça n’a pas existé. On aurait dû peut-être prévoir des moments de discours programmatique sur la culture. »

« Nyssen arrive avec la fraîcheur de la société civile mais elle n’a pas les codes. Elle se fait broyer. » Jean-Marc Dumontet

En tout cas, l’incarnation de cette politique, elle, est illisible. A défaut de grande figure culturelle, les soutiens « people » de la campagne sont devenus incontournables : son grand copain Jean-Marc Dumontet, propriétaire de théâtres privés, devient l’organisateur en chef des sorties du couple Macron, Stéphane Bern est nommé à la tête de la Mission patrimoine. Puis Macron essaie, en vain, d’envoyer l’écrivain Philippe Besson au consulat de France à Los Angeles… Et, quand il faut choisir un responsable en chef de l’immense chantier de Notre-Dame, il nomme un général de l’armée. Le milieu de la culture se crispe.

 

« Mais le président n’oppose pas culture exigeante et culture populaire ! », s’emporte Claudia Ferrazzi, qui nous dresse une longue liste de rencontres pas forcément médiatisées avec des artistes plus pointus les uns que les autres. Pour la panthéonisation, prévue en novembre 2020, de l’écrivain et poète Maurice Genevoix, Macron passe commande à un couple inédit : le compositeur de musique contemporaine Pascal Dusapin et le plasticien allemand Anselm Kiefer. Du très haut de gamme. « Il a toujours eu des relations avec les différents secteurs de la culture, confirme Marc Schwartz, PDG de la Monnaie de Paris, ancien directeur de cabinet de Françoise Nyssen et “référent culture” du candidat Macron. Il a besoin de se nourrir de ces contacts directs. »

Le fiasco Nyssen

Dans cette improbable tranche napolitaine, entre Johnny Hallyday et Line Renaud, on trouve le peintre Pierre Soulages ol’écrivain Pierre Michon. Cette référence de la littérature contemporaine a déjeuné deux fois avec Macron. On était curieux de savoir ce que ces deux-là avaient à se dire « Au départ, j’étais stressé, raconte l’écrivain. Je ne savais pas trop quoi dire. Parler de Stendhal ou de Bonaparte, dont je partage l’admiration avec lui, ça ne mange pas de pain. Et, à un moment, on se lève et je dis : “Quelles belles pompes d’énarques. Vous ne voulez pas les échanger avec les miennes ?” “Pourquoi dites-vous ça ?”, répond le président. Quelque chose s’est décoincé. Et j’ai commencé à parler normalement. Il m’a demandé un texte sur ce que je pense de la France. On a aussi parlé des Francs parce que j’avais lu le bouquin de Patrick Boucheron sur Saint Ambroise qui en parlait. Macron était fasciné. Il a pris des notes. Ça prouve qu’il sait entendre. En lui, il y a quelqu’un qui sait aller à l’école où qu’il soit. »

 

Entre Michon et Johnny, faut-il choisir ? « On ne peut pas comprendre la déception du monde culturel à l’égard d’­Emmanuel Macron sans prendre en compte les attentes qu’il a suscitées au début de son quinquennat, puis l’empilement de réformes peu cohérentes portées par des ministres politiquement faibles », analyse Vincent Martigny, professeur de science politique à l’université de Nice et spécialiste des questions culturelles.

Sans compter que le milieu de la culture, à gauche, rejette en bloc beaucoup de mesures du gouvernement : sa politique migratoire, fiscale, sa réforme des retraites… Le mandat de Françoise Nyssen, très mal à l’aise dans son costume de ministre, est un fiasco à lui tout seul. Jean-Marc Dumontet décrypte « Nyssen arrive avec la fraîcheur de la société civile mais elle n’a pas les codes. Elle se fait broyer. Le président veut aller vite sur l’économie et le social et la culture ne semble pas la priorité. Une petite musique s’installe : en fait, Macron ne s’intéresse pas à la culture. Ce qui est faux. »

Communication de crise

Le remplacement de Claudia Ferrazzi, partie monter son entreprise, par Rima Abdul-Malak en décembre 2019, est l’occasion d’un nouveau départ. Cette Franco-libanaise de 41 ans, débarquée à Lyon à l’âge de 10 ans, attrape le virus du théâtre grâce à un professeur de français « déjanté ». Elle sera secrétaire générale de l’association Clowns sans frontières, puis la conseillère culture de Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris, avant de devenir attachée culturelle à New York. Un autre style souffle sur l’Elysée. Plus direct, plus engagé.

 

 

Stanislas Nordey confirme « Elle est devenue un relais très réactif. Ça a changé beaucoup de choses. » Le monde culturel croit y voir un signal. Jack Lang, qui reste un bon thermomètre du milieu, est dithyrambique. « Rima est une personnalité remarquable qui a une connaissance intime et fine de la vie culturelle. Sa présence, c’est un signe, et un test. » La culture française a, enfin, l’impression d’être un peu entendue sinon comprise.

Enfin… jusqu’au déclenchement de la crise sanitaire, et ce 30 avril 2020. Dans une tribune publiée sur Lemonde.fr dans Le Monde daté 2 mai, un collectif assez représentatif du cinéma français et du spectacle vivant, allant de Jeanne Balibar à Omar Sy, en passant par Jean Dujardin, tire la sonnette d’alarme pour un secteur à genoux et à boulets rouges sur un ministre jugé « fantomatique ». L’effet de souffle est immédiat. Alors que Rima Abdul-Malak travaillait depuis plusieurs jours à l’organisation d’une table ronde avec les acteurs de la culture, la voilà obligée d’ajuster son dispositif.

Elle compose un savant cocktail d’une quinzaine de noms. Des signataires – Stanislas Nordey, les actrices Norah Krief et Sandrine Kiberlain, les réalisateurs Olivier Nakache et Éric Toledano, la chorégraphe Mathilde Monnier – et des non-signataires. Macron exige la présence de Catherine Ringer, la moitié des Rita Mitsouko. La plupart n’ont jamais échangé un mot avec le chef de l’Etat. Le plateau est de choix, le moment suffisamment dramatique : tout devait faire de ce 6 mai une occasion en or. Celle de restaurer un lien, pour le moins abîmé, avec un milieu traumatisé. Et, pour mettre toutes les chances de son côté, Macron s’est laissé convaincre par son ministre de la culture de débourser un milliard d’euros pour permettre aux intermittents de continuer à toucher leur indemnité pendant un an.

Un secteur très remonté

Le 6 mai, en direct sur les chaînes d’info, pendant vingt-cinq minutes, Macron, en bras de chemise, échevelé comme jamais, hésite entre lectures de fiches, annonces de mesures, banalités creuses et envolées lyriques. A ses côtés, Franck Riester, mutique, prend des notes tel un collégien appliqué. L’impression générale est aussi catastrophique qu’unanime : désinvolture, mépris, dilettantisme… Bref, à côté de la plaque et du moment.

Pascal Rogard, directeur général de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) et lobbyiste culturel influent depuis quarante ans, résume le sentiment général : « Ça faisait vraiment improvisation débraillée. Sans grand plan, sans grande vision… D’accord, il y a eu quelques annonces importantes, comme le maintien des droits pour les intermittents. Mais son histoire de renvoyer les créateurs se réinventer sur les plages et puis sa décision de rouvrir uniquement le Puy du Fou… À la SACD, qui regroupe beaucoup de catégories d’auteurs, ça a vraiment choqué. Les gens de la culture veulent du respect. Sarkozy, Hollande ou Chirac n’auraient jamais fait ça. »

 

Dans l’après-midi, la grande prêtresse du Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine, appelle, furieuse, la conseillère culture du chef de l’Etat. La performance d’­Emmanuel Macron et sa définition du génie français (« de l’inventivité et du bon sens ») ne l’ont pas calmée. Rima Abdul-Malak prend le temps de lui rappeler la grande victoire de la journée : l’année blanche pour les intermittents, que le secteur revendiquait sans trop oser y croire.

Improvisation ratée

Un mois plus tard, dans son bureau du premier étage qui donne sur la cour de l’Elysée, la conseillère est fataliste : « Pourquoi ils critiquent la forme de l’intervention du président ? Parce que le fond est inattaquable. » Et de nous glisser un tableau Excel récapitulant l’ensemble des mesures de soutien pour le secteur : 3,5 milliards d’euros TTC. Un simple malentendu ? Un ex-conseiller du chef de l’Etat rebondit « Emmanuel Macron n’a probablement pas pris la mesure de l’Etat d’angoisse dans lequel était la culture. Je comprends très bien que ça a pu être mal pris, mais il était juste en mode travail. Je l’ai vu des centaines de fois comme ça. »

« Macron voulait démontrer qu’il connaissait tous les dossiers culturels, jusqu’à proposer aux artistes une autre manière de travailler. » Jean-Jacques Aillagon

Tout le monde a cru voir une mise en scène alors que c’était, en réalité, une improvisation. Tellement improvisée que Franck Riester, lui-même, ignorait tout du dispositif de communication. La seule chose qui avait été calée était simple et claire : le président devait conclure les deux heures de table ronde par une intervention de cinq minutes retransmise en direct. Ensuite, Riester devait détailler les mesures depuis le perron de l’Elysée. Sauf que les cinq minutes se sont transformées en vingt-cinq minutes de one-man-show. Avec un effet déformant qui va clouer au pilori médiatique le ministre.

 

Rima Abdul-Malak « Dire que Franck Riester a été humilié parce qu’il prenait des notes… C’est vraiment n’importe quoi. La réalité, c’est que les annonces du président résultent de propositions faites par le ministère de la culture. » D’ailleurs les participants de la table ronde n’ont pas eu la même perception. « Nous, on n’a pas du tout trouvé ça humiliant ou énervant, confirme Stanislas Nordey. Peut-être parce qu’on était dedans et que l’on discutait avec lui depuis deux heures… A la fin, il s’emballe un peu mais, pour moi, c’est plus de la maladresse. »

Un président un peu trop présent

Ce n’est pas la première fois. C’est même presque une marque de fabrique. Le simple contact d’artistes ou d’intellectuels électrise Macron. C’était le cas, fin janvier, lors de l’inauguration du Festival international de la bande dessinée d’­Angoulême, où celui-ci n’a pas résisté au plaisir d’un selfie avec le dessinateur Jul, qui présentait pourtant un tee-shirt dénonçant les violences policières. Ou encore un an auparavant, à l’occasion d’une table ronde organisée à l’Elysée avec une soixante d’intellectuels qu’il va étirer pendant plus de huit heures.

 

« Pour Macron, l’artiste se situe tout en haut de sa pyramide personnelle, analyse un ex-conseiller. Il ne faut pas oublier qu’il a des velléités littéraires, et donc une forme d’ambition artistique… » D’où peut-être cette difficulté à se tenir à la bonne distance. Ex-ministre de la culture de Jacques Chirac, Jean-Jacques Aillagon abonde « Cette intervention du 6 mai est la démonstration de cet excès de captation de responsabilité directe du président à l’égard de tout et de rien. Il voulait démontrer qu’il connaissait tous les dossiers culturels, jusqu’à proposer aux artistes une autre manière de travailler. » Oui, mais Macron est tellement frustré… « Une fois, il m’a dit : “Je n’ai pas mon Jack Lang” », raconte Stéphane Bern.

 

 

Le Lang en question ne commente pas cette sentence irrévocable mais voudrait quand même « redonner une ambition, une vision d’ensemble, une perspective et des moyens à ce pauvre ministère progressivement dépenaillé, raboté, après trente ans d’indifférence de la plupart des présidents ». Sauf que la culture, c’est Macron. « Le chef de l’Etat a théorisé le fait qu’une politique culturelle n’était pas seulement définie par le ministère. Qu’il peut revenir au président de donner l’impulsion et de l’incarner », assure Sylvain Fort, ancienne plume du président.

La bataille des nominations

C’est évidemment vrai des nominations. Les candidats ont compris qu’il fallait prendre rendez-vous rue du Faubourg-Saint-Honoré plutôt que rue de Valois. Pour trouver un successeur à Stéphane Lissner à l’Opéra de Paris, Franck Riester avait composé un jury pour soumettre une short list à l’Elysée. Sauf que seul le nom du patron de l’Opéra-Comique sort du chapeau du jury. Alors, l’hyperprésident a dit : « Ce n’est pas ce que j’ai demandé. » Il a tout repris depuis le début, il a reçu lui-même les candidats et choisi l’Allemand Alexander Neef.

 

« Beaucoup de nominations sont toujours remontées à l’Elysée, assure l’universitaire Vincent Martigny, mais, là, ça a pris des proportions incroyables. Sous Lang, la politique était coconstruite avec les acteurs du secteur. Cette ultraprésidence au contact d’un milieu aussi complexe empêche de penser une politique culturelle partagée. Et, avec ces “faits du prince”Macron prend le risque de cristalliser les mécontents. »

« Il faut un ministre de combat et de campagne. Qui doit gagner ses arbitrages contre Bercy, surtout en période de crise, avec un secteur touché de manière inouï. »
Aurore Bergé

Stéphane Bern nous raconte ses coupe-files « Pour l’opération “On redécouvre notre patrimoine” de cet été, j’ai passé un coup de fil au président pour que ça se fasse. Tout ce qui m’intéresse, c’est de sauver le patrimoine, pas d’être ministre. C’est pour ça que je n’ai pas ma langue dans ma poche. Lors des réunions auxquelles j’ai pu assister, les représentants du ministère ne mouftaient jamais. C’est fascinant. Ils attendent docilement les décisions de l’Elysée. »

Et, quand le milieu du cinéma apprend la nomination à la tête du Centre national du cinéma de Dominique Boutonnat, le candidat (et participant actif à sa campagne) du président suspecté de soutenir une approche trop consumériste du secteur, c’est une bronca quasi générale, mais qui ne dissuade pas le chef de l’Etat.

« Lors de l’accession de Macron à la présidence, il y a eu une forme d’improvisation assez séduisante, conclut le compositeur Jean-Michel Jarre. Mais qui devient une faiblesse quand on ne trouve pas les bonnes personnes, même si c’est bourré de bonnes intentions. » Jarre échange régulièrement avec Macron. Il a délaissé un instant ses claviers pour imaginer au téléphone avec nous la création d’un collège culturel autour du président, avec des membres de la société civile. « Avec Lang. Comme ça, Macron aurait son Lang ! »

Un ministre sur la sellette ?

A quelques semaines d’un remaniement très probable, nous sommes invités à déjeuner au ministère de la culture. Franck Riester a tombé la veste mais surtout pas retroussé les manches de sa chemise. Pour dissiper cette incompréhension tenace qui perdure entre Macron et la culture, il a une idée toute simple. « Je l’ai dit plusieurs fois au président : “Il faut trouver un moment fort, solennel, durant lequel il puisse expliciter sa vision culturelle.” C’est vrai que ça a pu manquer… »

 

La veille, devant l’Assemblée, nous avions discuté avec la députée LRM Aurore Bergé, rapporteuse du projet de la loi sur l’audiovisuel et chargée d’une mission sur l’émancipation et l’inclusion culturelle. Elle a aussi une énorme envie qu’elle sous-entend à peine : devenir ministre de la culture. Et pense avoir tout compris de ce qu’attendait le président « Il faut un ministre de combat et de campagne. Qui doit gagner ses arbitrages contre Bercy, surtout en période de crise, avec un secteur touché de manière inouïe. » Elle n’est pas la seule à postuler. Tout le milieu culturel est en ébullition.

En plein déjeuner, Franck Riester se lève de table pour aller chercher ses lunettes. Il tente de démontrer qu’il est d’une sérénité sans faille, qu’il n’est surtout pas cette silhouette fragile de figurant déjà condamné. « Je suis très calme dans un milieu qui parle et qui se parle beaucoup. » Il a probablement entendu que plusieurs signataires de la tribune faisaient maintenant passer des messages à l’Elysée pour défendre son maintien. « Plutôt Riester qu’encore un(e) nouveau (elle) ministre ! », nous confirme Stanislas Nordey. Riester chausse ses lunettes pour nous montrer un SMS envoyé par Jack Lang comme un signe irréfutable d’optimisme. Dans l’élan, il s’apprête à nous en lire un second. Du président lui-même. Mais il se reprend « Non. Le SMS est trop beau. »

 

 

 

Laurent Telo et Grégoire Biseau


Légende illustration : PHOTO COLLAGE CAMILLE DURAND /M LE MAGAZINE DU MONDE D'APRES UNE PHOTO DE LUDOVIC MARIN / AFP

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À Salzbourg, un festival sous haute surveillance

À Salzbourg, un festival sous haute surveillance | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Publié par Courrier International à partir d'un article de Reinhard J. Brembeck dans la Süddeutsche Zeitung

 


Cette année, le festival autrichien, l’un des plus célèbres du monde, fête ses 100 ans. Il est l’un des rares à n’avoir pas été annulé à cause de la crise sanitaire. Le laxisme des autorités, au nom du tourisme, fait grincer quelques dents.



Oui, le Festival de Salzbourg sera l’un des rares à avoir lieu cette année. D’accord, il sera limité au mois d’août [il durera trente jours au lieu de quarante-quatre] et comptera 90 représentations [de théâtre, d’opéra et de musique classique] au lieu de 200, avec une jauge maximum de 1 000 spectateurs, mais ce qui est plus intéressant que cette annulation, seulement partielle, ce sont les décisions politiques qui ont permis ce miracle autrichien. On se croirait devant la notice de montage d’un Ischgl Inferno II [une référence à la station de ski autrichienne d’Ischgl, qui, pour avoir refusé de fermer ses pistes et ses bars au début de l’épidémie, est devenue un important foyer de contamination en Europe].


Le ministre de la Santé, Rudolf Anschober, et la puissante secrétaire d’État à la Culture, Andrea Mayer, ont modifié, pour ne pas dire fait sauter, le mantra de la distance minimale de sécurité. Pour que les salles soient au moins remplies à moitié, les spectateurs seront disposés en damier et séparés par une place vide. Si celle-ci fait moins d’un mètre de large, comme c’est en général le cas dans les théâtres, le public devra porter un masque.

Acteurs, embrassez si vous voulez
Sur la scène, ce sera encore plus souple. Andrea Mayer compte sur la responsabilité des artistes. Si le metteur en scène veut un baiser, les intéressés pourront décider de leur propre chef s’ils veulent s’embrasser ou non. Après tout, un peu plus de démocratie ne peut pas faire de mal dans le monde du théâtre, toujours dominé par les hommes. Pour information : une séance de chants religieux a provoqué une contamination massive à Francfort [le 10 mai, le jour de réouverture des lieux de culte en Allemagne] ; ce n’était pas un chœur professionnel mais quand même.

Les entractes et les buffets seront bien entendu autorisés [même si les programmateurs ont de leur côté privilégié des pièces courtes, sans pauses, pour éviter un brassage du public] ; les opéras et les théâtres allemands sont à cet égard nettement plus limités dans leur nouveau départ hésitant. L’idée que des hordes humaines puissent se presser à nouveau dans les ruelles étroites de la vieille ville et devant les entrées réduites des trois salles de Salzbourg semble tirée d’un chapitre de l’Apocalypse. Même si l’Autriche a un taux d’infection très faible et déplore bien moins de victimes que la plupart des autres pays, c’est le tourisme artistique qui a dû emporter la décision : il est essentiel pour les finances de Salzbourg. La peur de la maladie a disparu aussi vite que le confinement avait été décrété.

Que le monde assoiffé d’art vienne et admire cette Autriche aussi heureuse qu’insolite ! Il faudra juste que le virus se montre coopératif.
Reinhard J. Brembeck

 

L'article original (en allemand)

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Contexte

DES ANNULATIONS EN SÉRIE

Tour à tour, ces dernières semaines, les grands festivals et foires de l’été ont annoncé leur annulation ou leur report, pour cause de pandémie. Les Eurockéennes, Avignon, les Vieilles Charrues ou encore Rock en Seine en France. Au Royaume-Uni : Glastonbury (qui devait fêter ses 50 ans cette année), The Fringe à Édimbourg, le carnaval de Notting Hill. Le Montreux Jazz Festival ou la foire d’art contemporain de Bâle en Suisse. La Biennale d’architecture de Venise. Le Sziget en Hongrie. Les Rencontres théâtrales de Berlin. Burning Man aux États-Unis – les organisateurs ont annoncé une édition virtuelle. Le Primavera Sound en Espagne. Fuji Rock au Japon. Chaque fois prédominent la tristesse, celle de voir réduit à néant le travail d’une année, et l’inquiétude pour l’avenir, car le coup est rude pour les finances des événements concernés.

 

 

Légende photo : 13 novembre 2019, à Salzbourg (Autriche). La directrice du Festival de Salzbourg, Helga Rabl-Stadler (2e en partant de la droite), tient une conférence de presse pour présenter l’édition 2020 de l’événement dont elle a la charge. Quatre jours plus tard, un premier cas de Covid-19 sera diagnostiqué en Chine. Photo by BARBARA GINDL / APA / AFP.

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