« La diversité linguistique est la source même de la capacité d’innovation de l’Inde » | Metaglossia: The Translation World | Scoop.it
À l’occasion du quatrième voyage officiel d’Emmanuel Macron en Inde, et alors que le pays accueille le sommet international sur l’intelligence artificielle du 19 au 20 février 2026 à Delhi, une traductrice et un écrivain alertent sur les dangers de l’IA comme outil de traduction et sur l’importance du plurilinguisme.

"« La diversité linguistique est la source même de la capacité d’innovation de l’Inde »


Nicolas Idier
Ecrivain et historien


Sindhuja Veeraragavan
Traductrice littéraire originaire du Tamil Nadu et diplômée de l’université Jawaharlal Nehru, à Delhi, et de l’université de Stirling, en Ecosse.
Publié le 17 février 2026


À l’occasion du quatrième voyage officiel d’Emmanuel Macron en Inde, et alors que le pays accueille le sommet international sur l’intelligence artificielle du 19 au 20 février 2026 à Delhi, une traductrice et un écrivain alertent sur les dangers de l’IA comme outil de traduction et sur l’importance du plurilinguisme.


À l’heure où l’Inde prend une place croissante dans le nouvel équilibre d’un monde marqué par une accélération technologique sans précédent, nous affirmons que la source même de sa capacité d’innovation est la diversité linguistique, terreau de son pluralisme culturel et de l’histoire de la pensée démocratique décrite par Amartya Sen, lauréat du prix Nobel d’économie en 1998.


Cette diversité – 22 langues officielles, plus de 270 langues qualifiées de maternelles selon le recensement de 2011 –, a fait naître une manière de réfléchir et de travailler ensemble, que résume une autre grande voix de l’Inde – la romancière Arundhati Roy – en réponse à la question poème de Pablo Neruda, « dans quelle langue tombe la pluie sur les villes tourmentées ? » : la langue de la traduction.


Un filtre prescripteur
En Inde comme partout dans le monde, traduire est un acte profondément politique, non seulement dans le choix des œuvres que l’on transporte d’une langue à l’autre, mais aussi dans celui du mot pour transmettre le sens. En laissant l’intelligence artificielle procéder à ce choix, ce n’est pas seulement la diversité des langues que l’on met en péril, mais toute une longue histoire vers l’Indépendance – un concept qui devrait nous faire collectivement réfléchir – que l’on interromprait.


L’acte de traduire a le pouvoir de créer et de briser les chaînes. Et pendant un certain temps, les chaînes semblaient bien se briser. Après la traduction de Thaïs d’Anatole France par l’écrivain hindi Munshi Premchand (1880-1936) ou de La Marseillaise par Subramanya Bharati (1882-1921), poète tamoul révolutionnaire, la seconde moitié du XXe siècle a vu circuler en Inde et dans le monde (car l’Inde est un monde) des auteurs comme Perumal Murugan, banni en tamoul mais traduit en anglais, ou encore Arundhati Roy, passant de l’anglais à l’hindi (et à quarante autres langues).


Dans la longue et chaotique histoire des langues et du savoir, l’IA n’est pas neutre. Derrière son apparente omnipotence linguistique se cache le risque d’une régression sociale majeure. La traduction est un filtre prescripteur, capable d’inverser certaines positions de pouvoir. Or, dans l’entraînement des modèles d’IA, les langues non anglaises (et en particulier non occidentales) ne représentent qu’une petite fraction.


Un potentiel émancipateur
L’utilisation de l’IA conduira à une nouvelle recentralisation du pouvoir narratif, en réimposant des catégories grossières d’altérité que les traducteurs postcoloniaux et féministes ont passé des décennies à remettre en question. Ce qui serait alors perdu, ce n’est pas seulement l’élégance ou le style – ce que dès 1946 George Orwell avait pressenti dans son clairvoyant manifeste La politique et la langue –, mais le potentiel émancipateur de la diversité linguistique.


Plus fondamentalement, quand bien même il serait possible de former l’IA à écrire et à traduire, l’espace silencieux entre deux mots lui échappera toujours. C’est pourtant dans cet espace vide, ce silence que se déploie la liberté d’interprétation, premier et seul gage de l’innovation véritable.


Le maintien de la diversité des langues repose sur chacun de nos actes. En Inde, où nous refusons le monopole d’une langue hindi épurée de sa composante ourdoue et sanskritisée au détriment de la profondeur historique et agnostique du sanskrit. Et partout ailleurs, en nous inscrivant à des cours de langue vivante, plutôt que de télécharger un logiciel de traduction automatique, en lisant des œuvres garanties « sans IA », en encourageant les enfants dans cette voie royale du plurilinguisme.


« Une certaine lecture du monde »
Car l’IA traduit peut-être, mais elle traduit sans humanité. Si l’on n’y prend pas garde, elle nous entraînera dans un balbutiement mécanique, qui finira par rétrécir le monde des idées et lever de nouvelles frontières entre des communautés étanches les unes aux autres – une définition du système des castes malheureusement encore prégnant dans l’Inde de 2026.


Dans son discours tenu à la conférence des Ambassadeurs, Emmanuel Macron reliait le « grand partenariat géographique » de l’Indo-Pacifique à « une certaine lecture du monde ». Pour répondre aux inquiétudes légitimes de toute langue menacée, que ce soit par le suprématisme politique ou technologique, et véritablement installer l’Inde comme contrepoids d’un déséquilibre qui menace la grammaire de notre humanité, faisons de cette lecture du monde une défense et illustration de la diversité linguistique et inscrivons en son cœur l’art très humain de la traduction."
https://www.la-croix.com/a-vif/la-diversite-linguistique-est-la-source-meme-de-la-capacite-d-innovation-de-linde-20260217
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