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Le spectateur de Belleville
November 5, 2023 4:56 PM
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Par Olivier Frégaville - Gratian d'Amore dans L'Oeil d'Olivier - 4 nov. 2023 Au théâtre de la Tempête, Astrid Bayiha porte au plateau les rêves volés, les illusions perdues de Médée, la magicienne, l’amoureuse, la fille, la mère, la meurtrière, l’infanticide. S’emparant de sept œuvres littéraires évoquant cette figure majeure de la tragédie antique, elle esquisse un portrait kaléidoscopique, incandescent et poétique d’une femme qui refuse le carcan dans lequel l’enferme l’inconscient collectif. Des coulisses, une mélopée douce, mélodieuse, tout juste murmurée par la gracieuse Swala Emati, s’élève. À peine audible, elle enveloppe, envoûte. Dans la pénombre, des silhouettes se dessinent. Des femmes, des hommes, toutes des Médée, tous des Jason, prennent place sur la scène. Des gradins, un homme (inénarrable Nelson-Rafaell Madel) sort de l’ombre. De sa voix grave, il plante le décor. Chœur autant que narrateur du récit, il brosse non sans humour le portrait d’une jeune fille en fleur, qu’un amour dévorant va amener au bord du gouffre, de la folie. Une passion jusqu’à la déraison Belle, drapée dans une robe bleu azur, Médée (intense Fernanda Barth) fait face aux regards du monde, de ses juges. Elle prend la parole. Rien ne la prédestinait, elle, la fille du roi de Colchide, à devenir cette misérable, cette femme coupable de tous les crimes, la trahison, la fratricide, l’infanticide. Innocente, pure, elle a des rêves plein la tête. Il a suffi d’une silhouette lointaine, un homme, un aventurier fendant les flots sur son fier navire l’Argo, pour que tout bascule. Elle le pressent dans ses entrailles, pour lui, elle sera capable de tout, même du pire. Incandescente, irradiante, elle ne cherche pas à se disculper, juste à dire sa vérité, celle d’une femme prisonnière de sa condition qui décide de briser ses chaînes coûte que coûte. Mise au ban de la société, bafouée, reniée jamais elle ne cède. L’exil, elle a donné. Tel un spectre funeste, elle impose sa présence, tous les meurtres, les forfaits qu’elle a commis par amour. Jason (ténébreux Josué Ndofusu et fiévreux Valentin de Carbonnières en alternance avec Anthony Audoux), quant à lui, joue les pleutres, les lâches. Pour un royaume, une vie rangée, où tout le sang versé serait épongé, il est prêt à tout, et tout particulièrement à se débarrasser par tous les moyens de cette encombrante maîtresse. Manipulateur, séducteur, il use de tous ses atouts en finir avec ce fil à la patte. La puissance des mots Avec une belle intelligence, Astrid Bayiha maille un récit choral et intemporel où s’entremêlent avec fluidité les mots de Jean Anouilh, d’Euripide, de Jean-René Lemoine, de Dea Loher, d’Heiner Müller, de Sénèque et de Sara Stridsberg. Loin des clichés, elle ose un conte kaléidoscopique où se dessine en filigrane un portrait contemporain des rapports hommes-femmes. Bien au-delà de la violence, la dramaturge et metteuse en scène évoque le couple, du coup de foudre à sa fin programmée, la complexité de l’âme humaine. Dans un décor évoquant le pont d’un bateau, comédiens et comédiennes, tous habités par la flamme de la passion, donnent corps à une Médée mosaïque, un Jason somme toute pluriel. Naviguant sur les eaux troubles de la vie, ils métissent leur talent, conjuguent leur voix pour faire voler en éclat le mythe de la sorcière, de la barbare. Loin de la légende qui lui colle à la peau, la Médée d’Astrid Bayiha touche au cœur et trouve après un long voyage enfin un peu de sérénité. Olivier Frégaville-Gratian d’Amore M comme Médée d’Astrid Bayiha Théâtre de la Tempête Route du Champ de Manœuvre 75012 Paris jusqu’au 25 novembre 2023 durée 1h50 Adaptation, dramaturgie et mise en scène d’Astrid Bayiha avec Fernanda Barth, Jann Beaudry, Valentin de Carbonnières en alternance avec Anthony Audoux, Swala Emati, Daniély Francisque, Nelson-Rafaell Madel, Josué Ndofusu scénographie de Camille Vallat lumières de Jean-Pierre Népost costumes d’Emmanuelle Thomas régie générale Alice Marin musique de Swala Emati adaptation d’après des textes de Jean Anouilh, Euripide, Jean-René Lemoine, Dea Loher, Heiner Müller, Sénèque, Sara Stridsberg
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Le spectateur de Belleville
November 5, 2023 4:15 PM
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Par Grégoire Biseau dans M le magazine du Monde - 5 novembre 2023 En 2020, le sportif français le plus médaillé aux JO a raccroché les skis, en plein confinement, sans pouvoir saluer son public. C’est au théâtre, dans son spectacle « Hors-piste », qu’il a décidé de faire ses adieux à la compétition. Lire l'article dans M le magazine du Monde : https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2023/11/05/le-dernier-tour-de-piste-de-martin-fourcade_6198330_4500055.html
Comment dire au revoir ? Non pas aux gens qu’on aime, mais à des inconnus qui, un jour, vous ont manifesté, plus que de raison, des encouragements ou des marques de gratitude. En l’occurrence, des inconnus qui ont parfois parcouru des milliers de kilomètres pour venir vous applaudir sur une piste de ski de fond, souvent dans le froid, parfois sous la neige. Nous sommes en avril 2020, en plein confinement, et Martin Fourcade vient de mettre un terme à son extraordinaire carrière de biathlète. Ses cinq dernières courses se sont déroulées à huis clos. Même s’il a gagné la dernière, il a la sensation de partir sur la pointe des pieds. « Je n’ai pas pu dire au revoir à mon public », se dit-il. Cinq fois médaillé d’or aux JO et sept fois vainqueur du classement général de la Coupe du monde de biathlon, Martin Fourcade est l’athlète le plus titré de l’histoire olympique française. Organiser un jubilé pour un champion de cette trempe est tout ce qu’il y a de plus classique. Mais Martin Fourcade a, lui, une autre idée : « Et si je montais sur scène pour raconter ma vie », a-t-il lancé à sa femme, Hélène. Laquelle lui répond du tac au tac : « Tu ne vas pas faire ça, quand même ? » Il faut reconnaître qu’elle a des arguments à faire valoir : son champion de mari n’est non seulement jamais monté sur une scène de sa vie, mais il n’a même jamais poussé la porte d’un théâtre. Surtout, en dix ans de carrière et de pression médiatique, Martin Fourcade s’est construit une telle carapace qu’il a toujours été dans le contrôle, de lui, de ses mots, de ses gestes. Vingt-quatre battements par minute Pourtant, trois ans et demi plus tard, l’athlète est bien là, sur la grande scène de la MC2, la Maison de la culture de Grenoble, en pleine répétition de Hors-piste, le spectacle qu’il a coécrit. Nous le rencontrons à dix jours de la première d’une tournée qui passera par Paris les 9 et 10 novembre au Théâtre du Rond-Point, et ira dans toute la France jusqu’au mois de mars. Martin Fourcade, 35 ans, dont le cœur a cette spécificité de ronronner à vingt-quatre battements par minute (deux à trois fois moins que la normale) ne montre aucun signe apparent de stress. L’apprenti acteur mâche juste un peu ses mots, comme dans la vraie vie, et ça l’agace. A son metteur en scène, Matthieu Cruciani, qui vient d’interrompre la répétition, il souffle : « Sans être tendu, je suis moins fluide. Allô, maman ? » Un petit blanc : « Ah oui, je ne t’ai pas dit que ma mère est orthophoniste ? » A l’heure de la pause, il veut lever toute ambiguïté : « Je ne veux surtout pas devenir acteur. » Puis, comme s’il venait de comprendre qu’il ne pouvait de toute façon plus faire marche arrière, il ajoute : « Il n’y avait que moi pour être en mesure de raconter mon histoire et mon sport. » Quand il apprend l’existence de cet étrange projet, à la fin de l’année 2020, le directeur de la scène nationale de Grenoble, Arnaud Meunier, décide d’aller se faire une idée par lui-même et d’inviter à dîner Martin Fourcade. Le repas s’éternise jusque tard dans la nuit. « J’ai compris que son but n’était pas de glorifier sa carrière sportive mais d’entrer dans la complexité humaine d’un sportif de haut niveau. » Arnaud Meunier sonde plusieurs théâtres partenaires qui pourraient être de la partie et réussit à convaincre un théâtre parisien de le programmer pendant trois mois. Il annonce la très bonne nouvelle à Fourcade. Qui lui répond sans même lui donner le temps de terminer sa phrase : « Mais ce n’est pas du tout ce que je veux faire. » Lui, il veut une tournée en hiver de quinze dates et pas une de plus. Avec une liste de villes définies. Pour être réussis, les au revoir ne doivent pas s’éterniser. Arnaud Meunier comprend qu’il n’a plus grand-chose à négocier. Ah si, quand même, le choix d’un metteur en scène. « Mais à quoi sert un metteur en scène ? Je sais exactement ce que je veux dire », tente Martin Fourcade. S’affranchir du frère Le spectacle commence par la scène fondatrice d’une époustouflante carrière que personne n’avait anticipée. Et certainement pas lui qui, à l’époque, n’a d’yeux que pour son modèle, son frère aîné Simon, comme lui membre de l’équipe de France de biathlon. Nous sommes aux Jeux olympiques de Vancouver, au Canada, en 2010, et contre toute attente, Martin, le cadet, monte sur le podium et obtient la médaille d’argent de la mass start (départ groupé). Il lève les bras devant un grand frère en pleurs. Pendant presque deux ans, une chape de plomb de non-dits, va écraser leur complicité. Puis, un jour, raconte-t-il aujourd’hui : « Je décide de m’affranchir et de choisir définitivement la culture de la gagne plutôt que les émotions de mon frère. » La relation va lentement se remettre d’aplomb. « A partir du moment où mon frère réalise que je ne suis pas juste meilleur que lui, mais meilleur que tout le monde, il commence à être fier de ce que je réalise. » Aujourd’hui, ce père de trois enfants assure que, depuis sa retraite sportive, il a perdu son obsession de la compétition. Il pratique deux heures de sport par jour mais refuse de participer à la moindre course. Il se cherche un horizon, une raison d’être. « Je suis en transition. Ce n’est pas facile de m’identifier… C’est même difficile d’expliquer à mes enfants quel est aujourd’hui mon métier. ». Il est membre du Comité international olympique, président de la commission des athlètes pour les Jeux de Paris 2024, sous contrat pour plusieurs marques… et donc acteur. Quand il assure que cette expérience sera sans lendemain, il faut le croire. Le lendemain de la première à la MC2, dans une salle de mille places pleine à craquer, on l’appelle pour prendre son pouls. « Je crois que ça s’est bien passé. Bizarrement, je n’ai pas eu le trac. » Grégoire Biseau / Le Monde Légende photo : Martin Fourcade, à la Maison de la culture de Grenoble, le jour de la première représentation de son spectacle, « Hors-piste », le 18 octobre. SYLVAIN FRAPPAT POUR M LE MAGAZINE DU MONDE
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Le spectateur de Belleville
November 3, 2023 12:26 PM
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Le Rouge et le Noir Texte Stendhal Adaptation et mise en scène Catherine Marnas Dramaturgie Procuste Oblomov
Le classique de Stendhal condensé en une folle quête d’ascension sociale d’un héros romantique et orgueilleux. La nouvelle création de Catherine Marnas met à jour les tiraillements de Julien Sorel, transclasse avant l’heure. Durée estimée 2h10 La représentation du 17 novembre est proposée en audiodescription à destination des spectateurs aveugles et malvoyants. Audiodescription réalisée par Audrey Laforce - Voir par les oreilles Création / Production TNBA C’est par la chute que la pièce s’ouvre : le procès de Julien Sorel, personnage central du Rouge et le Noir, jugé pour avoir tenté de tuer son ancienne amante. Immédiatement, à la barre, se dessine le portrait d’un homme rongé par la haine de l’injustice de classe, lui, le né de rien, parvenu à se hisser dans la haute société par son savoir et sa passion des femmes. D’abord précepteur chez les Rênal dont il séduit la belle maîtresse de maison, il entre ensuite au séminaire, avant de se mettre au service d’un aristocrate parisien et de jeter son dévolu sur sa fille, l’intense Mathilde de La Mole. Grand récit de la passion amoureuse et de l’ambition dévorante, le roman de Stendhal est devenu un classique, dont la lecture est trop souvent « obligée » dans le programme scolaire. Dans une adaptation condensée et nerveuse, Catherine Marnas ravive son éclat et sa force intemporelle. Respectant la manière dont Stendhal s’adresse directement au lecteur, elle fait tomber le quatrième mur par le biais d’une plateforme surplombant la salle, au plus proche du public. Au plateau sont réuni·es cinq comédien·nes fidèles. Jules Sagot, au visage encore juvénile alliant candeur et étrangeté inquiétante, est Julien Sorel, Bénédicte Simon incarne une troublante Madame de Rênal, Laureline Le Bris-Cep campe la complexe et hautaine Mathilde de La Mole. Accompagné·es par Tonin Palazzotto et Simon Delgrange, elles et ils feront entendre la phrase stendhalienne tout autant que les contradictions si contemporaines d’un personnage empli d’un idéalisme social et pourtant diaboliquement pragmatique. Distribution Simon Delgrange Laureline Le Bris-Cep Tonin Palazzotto Jules Sagot Bénédicte Simon Assistanat à la mise en scène Odille Lauria Scénographie Carlos Calvo Création sonore Madame Miniature Lumière MichelTheuil Vidéo Ludovic Rivalan Costumes Catherine Marnas assistée de Kam Derbali Régie générale Emmanuel Bassibé Régie son Samuel Gutman Régie lumière Benoit Ceresa Damien Pouillart Régie vidéo Cyril Babin Ainsi que toute l’équipe du TnBA Tournée
• Création du 7 au 17 novembre 2023 - Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine mardi 7 novembre à 20h00 mercredi 8 novembre à 20h00 jeudi 9 novembre à 20h00 vendredi 10 novembre à 20h00 lundi 13 novembre à 20h00 mardi 14 novembre à 20h00 mercredi 15 novembre à 20h00 jeudi 16 novembre à 14h30 et 20h00 vendredi 17 novembre à 20h00 • 29 novembre au 1er décembre 2023 - Comédie de Béthune
• 10 au 12 janvier 2024 - Le Quai CDN Angers Pays de la Loire
• 10 au 12 avril 2024 - Centre dramatique national de Tours – Théâtre Olympia
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Le spectateur de Belleville
November 1, 2023 2:26 PM
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Par Guillaume Lasserre dans son blog de Mediapart 7 oct. 2023 Jacques Vincey met en scène « Quartett » d’Heiner Müller, qui dissèque les liens unissant la marquise de Merteuil au vicomte de Valmont, en leur faisant rejouer leur relation à la fois vénéneuse et caustique dans un huis-clos à la beauté vertigineuse, à la hauteur de leurs amours défunts et de leurs intrigues assassines C’est une voix féminine que l’on entend tout d’abord avant d’apercevoir la silhouette de la marquise de Merteuil qui se dessine derrière le rideau translucide fermant la scène. Ses paroles s’adressent au vicomte de Valmont, son vieil amant décati. Dans ce monologue corrosif, les mots cinglent, gorgés de fiel, la vieille marquise décoche son venin acéré jusqu’à la jouissance dont on comprend qu’elle n’est pas seulement le fait de la main du vicomte qu’elle supplie à plusieurs reprises de ne pas retirer. « Non que j’éprouve quelque chose pour vous. C’est ma peau qui se souvient[1] » affirme-t-elle, avant d’évoquer le privilège des aveugles qui voient ce qu’ils veulent : « Ils ont en amour la meilleure part ». Le long cri de plaisir s’achève lorsque la marquise passe subrepticement la tête entre les pans du rideau, apparaissant alors au public, avant d’arracher littéralement la cloison textile, laissant découvrir le décor superbe et inquiétant d’un salon de la noblesse de la fin du XVIIIème siècle, à la veille de la Révolution française. Le public découvre alors le second protagoniste de la pièce, Valmont, et comprend que ce prologue époustouflant n’était qu’un plaisir solitaire convoquant le souvenir d’un amour défunt qui, à en croire la joute verbale, s’est mû avec le temps en véritable guerre que personne n’est prêt à perdre. Tout va se jouer ici, dans ce lieu unique, cet espace en huis-clos, dont le décor comme les corps seront peu à peu effeuillés, dépouillés de leur superbe pour ne laisser à voir que la cruauté de l’être humain lorsque celui-ci réalise que malgré son savoir – nous sommes en plein siècle des Lumières –, il ne peut être Dieu : « Le tourment de vivre et de ne pas être Dieu » soupire Merteuil dans son monologue de préambule. Les visages poudrés et les hautes perruques sont autant de masques permettant de confesser ce qui ne pourrait être dit sans. Ils ne peuvent cependant cacher la laideur d’âmes qui, par aigreur, jalousie, vengeance, ou simplement dans l’ennui de leur oisiveté, intriguent pour détruire ce qu’elles ne sont plus. Ainsi Merteuil joue Valmont qui incarne Tourvel, puis Volanges qui succombe aux atouts de Valmont avant qu’il n’énonce les dernières paroles de Tourvel empoisonnée par Merteuil jouant Valmont qui meurt. Merteuil restera seule. Dans ce jeu de massacre effréné, chaque métamorphose les dénude un peu plus pour qu’il ne reste plus que terre et putréfaction. Se brûler au désir une dernière fois avant de disparaitre, peu importe le sacrifice. « Le tourment de vivre et de n’être pas Dieu » Pièce de quatre personnages pour deux interprètes, écrite en 1980 par Heiner Müller, « Quartett » met en scène le couple infernal des « Liaisons dangereuses », le roman épistolaire de Pierre Choderlos de Laclos mais, là où ce dernier les fait correspondre par lettres, le dramaturge allemand les fait se rencontrer, les enferme dans un espace clos – un salon d’avant la Révolution française, un bunker après la troisième guerre mondiale d’après les didascalies qui ouvrent le texte. « Le raffinement du Siècle des Lumières est l’apparat « naturel » de cet homme et cette femme pétris de théologie et de philosophie, qui tentent désespérément d’échapper à l’état de nature » explique Jacques Vincey dans sa note d’intention. Dans ce face-à-face confiné, les vieux amants vont rejouer leur relation passionnelle et leurs intrigues érotiques jusqu'à l'effondrement. Cette joute oratoire vénéneuse et caustique, remarquablement interprétée par Hélène Alexandridis et Stanislas Nordey, est jubilatoire. Il faut dire que, pour le jeu des acteurs, la pièce est une matière d’exception, et le plaisir que ces deux-là prennent est manifeste. Ils sont accompagnés sur scène par le musicien Alexandre Meyer, présent dans tous les spectacles de Jacques Vincey. Il ponctue discrètement leurs diatribes de sa guitare électrique, les prolongeant ou les contredisant en les amplifiant. En une vingtaine de pages et 1h15 à peine, Müller propose un condensé du roman de Laclos, dans une écriture violente qui dérange. C’est à un ultime combat que se livrent Merteuil et Valmont dans lequel les faux-semblants et l’illusion sont au service du pouvoir et du désir. Dans ce jeu de l’amour et de la mort délesté de toute morale, la langue est crue, les échanges parfois bestiaux. Merteuil et Valmont sont deux êtres monstrueux dont l’esprit n’a d’égal que la lucidité. Pourtant, ils sont incapables de surmonter leur rivalité, rattrapés qu’ils sont par la réalité de leurs pulsions et de leurs émotions. L’orgueil et la jalousie ont progressivement rongé leur histoire d’amour. « Une histoire banale, en somme. Mais qu’ils refusent d’admettre comme telle et qu’ils poussent à son incandescence » résume Jacques Vincey. La fin possible de l’effroi L’inventivité de la scénographie offre des effets spectaculaires. Il fallait bien cela pour confondre les faux-semblants et rendre palpable la tension qui va crescendo. Le metteur en scène aime travailler sur de la matière qui, en plus de sa puissance formelle, possède un pouvoir de transformation. Celle-ci envahit peu à peu le décor lorsqu’il se dévoile, des polymères translucides recouvrant meubles et murs à une matière plus organique, menaçante, qui jonche le sol – comme une sorte du terreau, ce qu’il reste de nous, le récit de la précarité humaine. Et l’émanation qui s’en échappe, brume ou fumée provenant des entrailles de la terre, annonce déjà ce qui vient. À l’instar des protagonistes qui y sont enfermés, cette cage dorée n’aura de cesse de se défaire des pompeux atours, démasquant, au fur et à mesure, le simulacre et la duplicité. Dévêtus, ils se rapprochent inexorablement du sol, de la terre qui se découvre dans un final brûlant et qui va engloutir leur relation en décomposition comme elle va accueillir le corps sans vie de Valmont. Merteuil, victorieuse, restera seule. Les corps vieillis de Merteuil et Valmont apparaissent comme les fantômes d’un temps déjà révolu. Ils ont perdu de leur flamboyance lorsqu’ils jouent à jouer, incarnant ces personnages qu’ils ont créés eux-mêmes et qu’ils sont devenus, pris au piège de leur propre jeu. Leurs stratégies au cours de cette partie d’échecs semblent implacables. La mécanique des corps s’épuise dans cette course folle qui ne peut trouver son salut que dans la mort. Dans ce théâtre de la cruauté, effroyable et jouissif à la fois, l’essentiel est d’échapper à l’Histoire, celle d’un espoir que l’on sait aujourd’hui perdu, celle à venir d’une humanité se dévorant elle-même. « Quelque chose qui m’apparait dans le souvenir comme un sentiment de bonheur », se rappelle Merteuil dans son monologue d’ouverture. Un si bref instant d’amour. 1] Les extraits du texte sont issus de Heiner Müller, Quartett précédé de La mission – Prométhée – Vie de Gundling …, Paris, Les Éditions de Minuit, 1993 (1981), p. 121-149. QUARTETT - texte Heiner Müller, traduction française de Jean Jourdheuil et Béatrice Perregaux, mise en scène Jacques Vincey, collaboration artistique Blanche Adilon-Lonardoni conseil dramaturgique Irène Bonnaud, avec Hélène Alexandridis Merteuil Stanislas Nordey Valmont et le musicien Alexandre Meyer, scénographie Mathieu Lorry-Dupuy, lumière Dominique Bruguière, assistée de Nicolas Faucheux musique Alexandre Meyer, costumes Anaïs Romand, perruques et maquillage Cécile Kretschmar, durée prévisionnelle : 1h15, production centre dramatique national de Tours – Théâtre Olympia Quartett est publié aux Editions de Minuit. Spectacle créé du 26 septembre au 7 octobre 2023 au Théâtre Olympia - CDN de Tours ; vu le 4 octobre 2023. Du 26 septembre au 7 octobre 2023, Théâtre Olympia Centre dramatique national de Tours 7, rue de Lucé 37 000 Tours Equinoxe Scène Nationale 12 octobre 2023 Gallia Théâtre, Saintes, 17 octobre 2023 Halle au grains Scène Nationale Blois 22 février 2024 Théâtre national Bordeaux Aquitaine, Du 5 au 8 mars 2024 PMA Scène nationale du Pays de Montbéliard, Montbéliard, 12 avril 2024 Comédie de Colmar du 16 au 17 avril 2024 Maison de la culture de Bourges Scène nationale, Du 15 au 17 mai 2024
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Le spectateur de Belleville
October 30, 2023 2:32 PM
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Par Fanny Imbert dans Sceneweb - 22 oct. 2023 Yves Heck adapte avec Isabelle Deffin et Thierry Illouz l’essai féministe Au-delà de la pénétration de Martin Page dans un seul en scène sage mais néanmoins touchant. C’est lors d’une représentation de son incontournable Tête de lecture, où Yves Heck lit au débotté des pages de littérature apportées par le public, que le comédien rencontre le travail de Martin Page, écrivain, illustrateur et éditeur, auteur de l’essai Au-delà de la pénétration, publié en 2019 chez Monstrograph puis chez le Nouvel Attila et succès en librairie. Lui vient tout de suite l’envie de l’adapter sur scène.
Dans un travail qui prolonge son seul en scène les Invités (créé à La Loge en 2012) toujours aux côté de Thierry Illouz, où le comédien parle de son métier, de ses choix et cherche un sens à sa présence, ici aussi on se trouve à la frontière du jeu et de la confession, dans un endroit entre le public et le privé, adossé à un texte pré-existant, mais à hauteur de l’intime du comédien lui-même.
Le regard bienveillant d’Yves Heck nous accueille et nous scrute tandis que nous nous installons sur les bancs de la petite salle de la Reine Blanche, avec le sourire attentionné du prof qui observe sa classe s’installer. Ce sera la posture de l’ensemble du spectacle : poser un regard aiguisé mais pas tranchant, pertinent mais toujours bienveillant sur nos amours, et plus particulièrement nos manières de faire l’amour.
Car il s’agit bien ici du sujet, amené sans préambule ni rampe de lancement : “qu’est-ce que la pénétration ?” nous demande le comédien de but en blanc. “L’emboîtement de deux corps qui se rencontrent”, mais aussi, et le spectacle va venir développer chacune de ces idées, une pratique socialement construite, bâtie sur le plaisir et la reproduction, mais également sur des normes patriarcales et phallocentrées, emplie d’injonctions et de culpabilisation, qui mènent trop souvent à la violence. “C’est parce que la pénétration peut conduire à la fécondation et à la naissance d’un enfant qu’elle est la norme des relations hétérosexuelles, pas parce qu’elle produit du plaisir” nous rappelle-t-on. Des études montrent en effet que seulement 30% des femmes ont régulièrement un orgasme par pénétration vaginale exclusive (rapport Hite, 1976). Ainsi, Yves Heck va endosser la voix de l’écrivain, celle de Martin Page et dérouler son argumentaire. Non, la pénétration vaginale ne devrait pas être pensée comme le Saint-Gall de toute relation hétérosexuelle. Les caresses, le dialogue et les rires devraient être tout autant valorisés. Tout est possible, rien n’est obligatoire. Oui, les hommes ont beaucoup à gagner à se penser comme des êtres pénétrables et non plus uniquement pénétrant. L’idée ici n’est pas de condamner un acte sexuel plutôt qu’un autre, ni de stigmatiser qui que ce soit, car #NotAllMen, comme le rappelle le texte. Le texte assume également un point de vue partial, limité et donc forcément incomplet : “je parle de mon point de vue d’homme hétérosexuel et cisgenre” nous prévient-on. Avec toujours la volonté de ne pas parler “au nom de” mais bien de “jouer contre son propre camps”. “Ce sont aux femmes à qui je dois tous ces questionnements” précise l’auteur.
Le comédien se permet une seule incartade au texte d’origine, pour proposer un regard rétrospectif sur sa propre création, sous la forme d’un appel reçu de la part de son père qui le questionne sur son spectacle. “Un spectacle féministe ça te gêne ? Qu’on me dise si je n’ai pas le droit de prendre la parole. J’ai peur pour les femmes, et j’ai peur pour les hommes” s’emporte-t-il dans un passage réflexif qui aborde ses doutes sur sa légitimité à parler de sexualité hétéro en tant qu’homosexuel. Afin de ne pas monopoliser la parole et de faire entendre, un peu, de voix féminines, des témoignages résonnent à intervalles réguliers. Des extraits de la dernière partie du livre ont été utilisés ainsi que des témoignages anonymes audio collectés pour le spectacle. Ces voix de femmes évoquent les pénétrations aimées, mais aussi celles non voulues, les douloureuses, les précoces… Elles racontent leur vaginisme (contraction involontaire des muscles du plancher pelvien), leurs accouchements, leurs désirs ou leur absence de désir.
La difficulté ici, réside dans la mise en image d’un essai théorique et intime écrit à la première personne. Pour tenter de relever le défi, un simple mobilier est installé : un secrétaire dans lequel le comédien vient piocher les fiches cartonnées où sont résumées les études scientifiques ou sociologiques qui viennent appuyer son propos, un fauteuil rétro comme endroit de confession et d’introspection, un tapis moutonné pour faire chaleureux. C’est surtout le travail sonore réalisé par Martin Antiphon qui donne de la couleur au monologue et nous emmène au gré des pérégrinations de l’écrivain à travers des discussions du quotidien qui viennent nourrir sa réflexion : l’ambiance sonore d’un café strasbourgeois où l’auteur échange avec un ami, les discussions feutrées d’un appartement lors d’un dîner, la musique électro d’une boîte de nuit, lieu des prémices de la séduction et de la rencontre.
Si la proposition respecte la pudeur d’un texte qui se veut ni anthropologique, ni sociologique, mais sensible et intime, elle semble gommer un certain aspect de sa malice et de ses doux grincements. Les pointes d’humour présentes dans le texte qui viennent par touche rythmer la lecture, donner à apercevoir la voix de l’auteur, sa personnalité et son épaisseur ne prennent pas autant de place sur scène, où l’adaptation semble parfois se cacher derrière une réserve scolaire quand le texte prône une indignation joyeuse. Où sont passés les gentils jurons colorés de l’auteur, comme ses fameux “punaise de kanelbullar de plutonium” ou ses “punaise de sirop d’érable de Formica” ? Car c’est bien la créativité, le soulèvement et l’exploration auxquels incite Au-delà de la pénétration. Avec une adaptation touchante Yves Heck nous propose un moment sensible, humble et puissamment instructif, mais dans une forme un peu sage pour un texte qui entend “mettre le bazar” et donner “de nouveaux fruits à notre aventureuse gourmandise”. Fanny Imbert – www.sceneweb.fr Au-delà de la pénétration, Texte : Martin Page (Au-delà de la pénétration, Le Nouvel Attila, 2020) Adaptation : Isabelle Deffin, Thierry Illouz, Yves Heck Conception, mise en scène et jeu : Yves Heck Collaboration artistique et costumes : Isabelle Deffin Texte additionnel et dramaturgie : Thierry Illouz Assistanat de mise en scène : Marie-Anne Mestre Lumière : Abigaïl Fowler Son : Martin Antiphon Chorégraphie : Aude Lachaise Ensemblier : Thierry Lautout Régie générale : Marion Koechlin durée : 1h15 Au théâtre de la Reine Blanche du 21 octobre au 25 novembre les mardis et jeudi à 21h, les samedis à 20h
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Le spectateur de Belleville
October 29, 2023 2:12 PM
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Article de Peter Avondo dans L'Oeil d'Olivier - 24 oct. 2023 Sur la Scène nationale du Théâtre Molière de Sète, Abdelwaheb Sefsaf crée Kaldûn en mélangeant théâtre, musique et histoire. Loin de toute moralisation, il offre une pièce généreuse qui ne laisse rien ni personne de côté… À voir absolument ! Il y a bien des pans de notre histoire que nous connaissons peu, que nous avons oubliés ou qu’on ne nous a pas appris. À n’en pas douter, les trois révoltes qui convergent dans la pièce Kaldûn, dernière création d’Abdelwaheb Sefsaf, en font partie. Ici, dans les années 1870, le sort des Communards rejoint celui des Berbères que l’on condamne au bagne, dans une colonie aux antipodes de la métropole. Mais cette Nouvelle-Calédonie convoitée par la France est déjà la terre des Kanaks, bien décidés à ne pas laisser l’histoire de leur peuple être spoliée par un envahisseur prétendument supérieur. Passionné d’histoire, le metteur en scène récemment nommé à la tête du CDN de Sartrouville ne tarde pas à nous avertir : rien de ce qui sera porté au plateau n’a été inventé, ou presque. Même certains éléments de décor sont reproduits quasi à l’identique, comme pour rappeler que la mise en scène, qui tient ici de la création artistique, a servi, en d’autres temps pas si lointains, à l’humiliation et à l’asservissement de certaines populations. Autour de ces éléments, la scénographie de Souad Sefsaf, augmentée des lumières d’Alexandre Juzdzewski, s’impose avec beaucoup de pertinence et d’ingénierie, à l’image des trois récits qui se rencontrent, s’apprivoisent et finissent par s’imbriquer dans une fluidité implacable. Prendre l’histoire comme elle vient Indissociable du travail artistique d’Abdelwaheb Sefsaf, la musique composée par Aligator trouve une place précieuse dans la conception de Kaldûn. Autour d’elle, des chants aux instrumentaux, s’articule une épopée historique dans laquelle on plonge sans retenue… et loin de toute didactique ! Voilà certainement le point d’entrée le plus délicat pour un tel sujet, approché ici avec beaucoup de finesse. Sobrement vêtu d’une chemise et d’un pantalon noirs, micro attaché à la ceinture, le metteur en scène gravite autour du plateau et s’autorise, avec parcimonie et un brin de détachement, quelques parenthèses visant à offrir au public des clés de contextualisation bien choisies. Rien de plus, rien de trop, aucune leçon à donner ou à recevoir. Pour le reste, la dramaturgie fait son œuvre. L’écriture est complexe par les propos qu’elle aborde, et pourtant livrée avec une certaine évidence par les artistes qui la portent. Sous les traits d’une Louise Michel plus vraie que nature, Johanna Nizard emporte dans sa justesse et son énergie sans faille une distribution pluridisciplinaire dans laquelle chacun trouve sa place. De la matière du texte au travail du son, des costumes soignés à la vidéo dont on use avec modération… rares sont les spectacles qui nous donnent ainsi le sentiment que rien n’a été laissé au hasard. C’est pourtant peu de dire que, sur le papier, Kaldûn représente un défi de taille, pour les artistes comme pour les spectateurs. Mais la générosité des uns rejoint ici la curiosité des autres, donnant lieu à une rencontre authentique et sans prétention dans cette création à laquelle on ne peut souhaiter que succès et longue vie. Peter Avondo Kaldûn d’Abdelwaheb Sefsaf Théâtre Molière – Sète, scène nationale archipel de Thau Avenue Victor Hugo, 34200 Sète Création le 19 octobre 2023 Tournée Du 14 au 17 novembre : La Comédie de Saint-Étienne–CDN Du 23 au 26 novembre : Théâtre des Quartiers d’Ivry CDN du Val de Marne Du 29 novembre au 2 décembre : Théâtre de Sartrouville–CDN Le 7 décembre : Sémaphore de Cébazat Du 13 au 17 février : Célestins, Théâtre de Lyon Le 14 mars : Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan Texte et mise en scène : Abdelwaheb Sefsaf Avec : Canticum Novum (Emmanuel Bardon, Henri-Charles Caget, Spyridon Halaris, Léa Maquart, Artyom Minasyan, Aliocha Regnard, Gülay Hacer Toruk) et avec Fodil Assoul, Laurent Guitton, Lauryne Lopès de Pina, Jean-Baptiste Morrone, Johanna Nizard, Malik Richeux, Abdelwaheb Sefsaf, Simanë Wenethem Assistanat à la mise en scène : Jeanne Béziers Dramaturgie : Marion Guerrero Composition musicale : Aligator (Abdelwaheb Sefsaf / Georges Baux) Direction musicale : Georges Baux
Photo © Christophe Raynaud de Lage
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October 28, 2023 11:17 AM
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Par Philippe Noisette dans Les Echos - 27 oct. 2023 Bartabas met en scène le troisième volet de son « Cabaret de l'exil », consacré cette fois aux femmes persanes. Cavalières, musiciennes, poétesses dialoguent avec les chevaux - et quelques volatiles. Un spectacle renversant. A Aubervilliers, on a failli ne pas reconnaître « notre » Zingaro : désormais coincé entre un centre aquatique et de nouvelles tours, le théâtre équestre voulu par Bartabas et signé de l'architecte Patrick Bouchain à quelque peu perdu de sa superbe. Heureusement, une fois le seuil passé, la chaleur du lieu résiste en cet automne parsemé de mauvaises nouvelles. Bartabas nous a donné rendez-vous pour le troisième volet de son « Cabaret de l'exil » : après les mondes yiddish puis irlandais, les femmes persanes sont à l'honneur. Le cavalier metteur en scène a beau s'être mis en retrait de la piste, son imagination reste galopante. Il a puisé dans la civilisation scythe matière à créer. Ce peuple nomade d'Eurasie pratiquait l'égalité des genres. Mais ce sont bien les femmes qui font, sous nos yeux, la course en tête. Danseuse comme un derviche, duo de cavalières à la renverse, acrobate capillotractée, ces héroïnes modernes ont de l'allure. Bartabas, aidé d'Emmanuelle Santini, s'autorise néanmoins le trait d'humour avec une flopée d'ânes et leur maîtresse ou ce passage d'oies bruyantes. Errance sans fin Mais l'exil prend le plus souvent la forme d'une errance sans fin. On pense à cette procession de montures portant chaises, livres, bidons. Sous l'oeil d'un fildefériste à tête de cheval, l'équipée se fait sauvage ou apaisée. Bartabas aime à qualifier ses cabarets de« spectacles de contrebande où la pensée se glisse par effraction et sème le trouble dans la conscience émerveillée du spectateur ». C'est plus que jamais vrai. Surtout, il a invité un quatuor de musiciennes iraniennes véritable atout de cet opus majeur. Citons-les : Firoozeh Raeesdanaee, Shadi Fathi, Farnaz Modarresifar et Niloufar Mohseni sont les visages de cet exil. A leurs côtés, Catherine Pavet actionne machines à vents, cloches et percussions avec vigueur, comme s'il s'agissait de dompter les éléments. Bartabas et l'équipe de Zingaro ont eu la volonté de soigner jusqu'aux moindres détails. Cercle d'eau sur fond rouge, costumes précieux (de Chouchane Abello Tcherpachian), tresse d'une crinière de cheval, rien n'est laissé au hasard. L'enchantement est réel, autant que la mélancolie d'un exode ainsi magnifié. « Je suis moi. Je suis femme. Je suis Monde », entonnent les interprètes à plusieurs voix au centre de la scène. Le théâtre équestre Zingaro célèbre le courage des femmes dans un monde sans repère. Et le public de saluer longuement ces artistes résistantes. Philippe Noisette / Les Echos CABARET DE L'EXIL. FEMMES PERSANES Spectacle de Bartabas Théâtre équestre Zingaro (Aubervilliers) www.zingaro.fr jusqu'au 31 décembre Légende photo : Les cavalières persanes ont fière allure et font la course en tête. (© Hugo Marty)
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October 27, 2023 5:31 PM
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Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog - 21 oct.2023 Le théâtre Équestre Zingaro présente une nouveau cabaret de l’exil : « Femmes persanes ». Poésies, chants, chevaux, danses, musiques afghanes, iraniennes et autres, tout y est femme. Un spectacle envoûtant, un hommage amoureux conçu par le maestro des lieux, Bartabas.
Elles portent des habits magnifiques qui disent les chatoiements de l’Orient, ceux des tribus, des nomades et des contes, elles chevauchent tête nue des chevaux fous de vie, traversent au galop une mare circulaire couleur de sang et disparaissent en laissant traîner derrière chacune d’elles un long, très long voile de couleur vive et douce à la fois, un voile qui n’a jamais occulté leur visage. Cette image, aussi rebelle que magnifique, aussi politique que poétique, est comme l’étendard, le porte-drapeau de Femmes persanes, le nouveau cabaret de l’exil du théâtre équestre Zingaro conçu et mis en scène par le maestro Bartabas qui n’apparaît que, furtivement, à la fin du spectacle, à pied et sans son cheval, au bord de la piste, à l’heure des saluts. Si les chevaux peuvent galoper sur le sol tout autour de la piste et les cavalières, rien que des cavalières en furie nous offrir mille et une prouesses sur leur monture, le centre de la piste est, de bout en bout, occupé par une mare d’eau rouge comme le sang. Les ânes et chevaux ne dédaignent pas s’y soulager. Deux grooms (Henri Carballido et Paco Portero) viennent régulièrement ramasser le produit consistant de leurs entrailles tout au long de la soirée qui commence par la vue de cette mare au centre de laquelle est plantée une petite chaise. Perrine Mechekour vient s’y asseoir et bientôt les ânes entrent, un à un, leurs pieds dans l’eau provoquant de belles ondulations. Tous l’entourent. Ils savent qu’elle a, dans ses poches, du grain à moudre pour leur insatiable appétit. C’est l’entrée en matière douce du spectacle, une ouverture tendre et intime comme Bartabas les aime avant les furies, les cavalcades, les stupeurs qui vont suivre sans le moindre temps mort, une succession d’embrasées visuelles et musicales, entrecoupées de petites poses où la poésie persane se glisse dans nos oreilles. Celle de l’Afghane Bahãr Sa’id citée dans le titre de cet article, celle du poète pachtou Sayd Bahodin Majrouh (« Si tu baises ma bouche, tu dois donner ton cœur/ Ceux qui sortent de ma couche, laissent leur cœur en gage » ) ou celle de l’Iranienne Forough Farrokhzad (« Ne livre pas mes lèvres au verrou du silence/ Car je dois dire tous mes secrets/ Et faire entendre au monde entier/ Le crépitement enflammée de mes chants »), autant de salves poétiques lancées comme des confidences aussi belles qu’effrontées. Nommons-les ces chevaux et ces ânes dont les noms font voyager en Iran comme Ispahan, Qom, Tabriz ou Téhéran sans oublier la mule Chiraz, en Afghanistan comme Kaboul et Kandahar, et ailleurs comme Corto, Dun, Famoso, Guerre, Hamadan, Harès, Héragone, Houblon, Inca, Isope, Jade, Karaj, Kawa, Pablo, Parade, Raoul, Vino, Zurbaran… On les a furtivement vus en contrebas dans leur box (tout comme les canards qui, eux n’ont pas de noms) le long de ce chemin rituel qui mène du grand hall circulaire au chapiteau. Un chemin que la plupart des spectateurs ont emprunté une ou plusieurs fois car quand vient au Théâtre équestre Zingaro, on y revient. Nommons-les ces danseuses, fildeféristes, capillotracteuse et cavalières venues de partout : Sahar Dehghan, Stéphane Drouard, Marion Duterte, Johanna Houé, Camillle Kaczmarek, Alice Pagnot, Tatiana Romanoff, Emmanuelle Santini, Alice Seghier et Eva Szwarcer. Toutes costumées par Chouchane Abello Tcherpachian. Nommons-les enfin les musiciennes iraniennes qui, de bout en bout, tiennent le tempo du spectacle et contribuent hautement à son continuel envoûtement : la chanteuse et joueuse de kamantcheh (l’instrument qui fait pleurer la musique) Firoozeh Raeesdanaee, Shadi Fathi virtuose de la setãr, mais aussi joueuse de shourangiz (cordes) et de daf, Farnaz Modarresifar, virtuose du santûr et Niloufar Mohseni qui joue du tombak depuis l’enfance. Catherine Pavet assurant, elle, la création musicale et complétant les percussions. Alors passe une caravane avec ses montures chargées de montagnes de ballots, le dernier portant des livres qui sont les armes de l’âme. Alors passe un théorie de mollahs barbus qui ne savent plus compter jusqu’à dix, se demandant dans quel guêpier on les a fourrés . Et reviennent les cavalières sur leur cheval se livrant à mille figures libres, très libres. Et, soudain, la grâce d’une danseuse au centre de la piste ou cette autre, amoureuse solitaire de son fil. Et, une fois encore (on est jamais rassasié), psalmodiant le cours des choses, ces mots affirmés de femmes persanes, présentement les poétesses afghanes Sedã Soltãni et Zahrã Moussavi qui nous caressent l’oreille comme une divine morsure : « ...Me voici/ Je suis moi/ Je suis femme/ Je suis monde/ Et sur mes lèvres passe/ Le chant de l’aube blanche ». Jean-Pierre Thibaudat, dans son blog de Mediapart Théâtre équestre Zingaro au fort d’Aubervilliers jusqu’au 31 déc, mar, mer, ven et sam à 19h30, dim à 17h30.
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October 27, 2023 10:04 AM
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Par Nathalie Simon / Le Figaro du 23 oct. 2023 PORTRAIT - La grande comédienne joue dans James Brown mettait des bigoudis, la pièce de Yasmina Reza, au Théâtre de La Colline. Elle a aussi des projets de films. «Mon parcours est comme la vie, j’ai toujours écouté ce que me dictait mon cœur», remarque Josiane Stoléru. Léna Pinon Lang PORTRAIT - La grande comédienne joue dans James Brown mettait des bigoudis, la pièce de Yasmina Reza, au Théâtre de La Colline. Elle a aussi des projets de films. «J’ai l’habitude de venir le plus tôt possible, deux heures et demie avant, j’aime qu’il y ait un sas, un temps qui me permet de faire le vide entre le quotidien, même agréable, et la représentation», explique Josiane Stoléru. Rendez-vous est pris avec la comédienne au Théâtre de La Colline, où elle joue James Brown mettait des bigoudis, la pièce de Yasmina Reza (en mars 2024, à Marigny). L’actrice est une fan de la dramaturge, elle se considère comme sa «sœur d’écriture». Elle a d’ailleurs créé sa première pièce, Conversations après un enterrement, mise en scène par Tilly, en 1987 - elle l’a reprise en 2006 -, puis Hammerklavier, et récemment Bella Figura. «Si je devais écrire, ce serait comme ça, souligne Josiane Stoléru. L’écriture de Yasmina Reza est forte, économe, claire. Les personnes - je n’aime pas dire les personnages - apparaissent, il suffit de leur donner chair.» Cette interprète sans égale donne donc chair à Pascaline, la mère de Jacob, Micha Lescaut, qui se vit en Céline Dion. Comme son mari, l’excellent André Marcon, Pascaline est dépassée par la situation, «perdue». Josiane Stoléru explique: «Elle est comme ces fleurs japonaises qui s’épanouissent dès qu’on les met dans l’eau. Elle essaie de comprendre leur petit garçon barré, il leur échappe. J’adore l’enjeu de faire des choses fines dans un grand espace. On se détend au fur et à mesure des soirs, il faut que les gens se donnent le droit de rire.» «À la fois très mentale et dans l’instant présent» Ivan Calbérac pense à Josiane Stoléru au moment où il écrit sa pièce Glenn, naissance d’un prodige, dans laquelle elle est la maman du pianiste Glenn Gould. «Josiane a un pouvoir comique énorme et en même temps, c’est une tragédienne. Elle est une comédienne prodigieuse, très instinctive, animale, à la fois très mentale et dans l’instant présent, affirme l’auteur. Elle module son jeu en fonction de ce qui se passe. Elle apporte toujours une nouvelle coloration.» L’intéressée, qui est la discrétion faite femme, serait heureuse de faire rire, mais la plupart du temps, elle est distribuée dans des œuvres «sérieuses». Depuis ses débuts. À l’école, à Lyon, où elle est née, elle prête sa jeunesse à Junie dans Britannicus. «C’est la seule fois où j’ai joué Racine alors que j’ai fait ce métier pour jouer cet auteur!», s’esclaffe-t-elle. Adolescente, elle accompagne les parents de sa meilleure amie au festival de Fourvières, découvre Andromaque avec Geneviève Page, Catherine Sellers, Daniel Ivernel et Jean Desailly. En rentrant, elle se dit: «C’est ça que je veux faire.» « On fait vivre des choses invisibles » Josiane Stoléru Ses parents croient à une «lubie». Sa mère l’élève, elle et son frère Serge, chercheur à l’Inserm et docteur en psychologie, disparu en 2020. Leur père, d’origine roumaine, est médecin généraliste. Déterminée, Josiane joue dans une troupe de théâtre amateur Un goût de miel, une pièce de Shelagh Delaney. Intègre le Conservatoire d’art dramatique de Lyon avec Jean-Louis Boutté, Myriam Boyer et Jean-Paul Lucet. À «17 ans et demi», son baccalauréat littéraire en poche, elle débarque à Paris, suit les cours d’Hélène Perdrière dans sa loge de la Comédie-Française. Puis, ceux de Tania Balachova. «Elle nous conseillait de montrer qu’on sentait une odeur de rose, se souvient la comédienne.“Vous pouvez penser à un cassoulet si cela vous fait plaisir”, disait-elle. Ça m’est resté, on fait vivre des choses invisibles. Parfois, les metteurs en scène vous font des recommandations inutiles, d’autres fois, elles résonnent en vous.» En parallèle, pour satisfaire ses parents, la jeune femme passe une licence d’histoire de l’art. Mais l’amour des planches est le plus fort. Son passage à l’Insas de Bruxelles, une école supérieure des arts du spectacle, est déterminant. Elle travaille avec Bruno Bayen et Jacques Lassalle. Grâce à ce dernier, en 1977, elle rencontre Patrick Chesnais dans Risibles amours d’après Milan Kundera au TEP, le Théâtre de l’Est parisien, futur Théâtre de La Colline. Ils ont eu une fille, Émilie, devenue comédienne. «Drôle et bouleversante» La comédienne reviendra dans les années 1990 à La Colline pour jouer Les Larmes amères de Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder, montée par Michel Hermon. Involontairement, elle se spécialise dans les créations de textes contemporains. Elle joue L’Atelier, de Jean-Claude Grumberg, mise en scène par Maurice Bénichou, à l’Odéon, puis Le Dibbouk, de Shalom Anski, adaptée et mise en scène par Bruce Myers, à Londres. Irina Brook la dirigera également, à deux reprises. «Je n’ai pas joué avec Peter Brook, mais il compte beaucoup pour moi», confie-t-elle. «Josiane peut être drôle et bouleversante. Quand elle entre en scène, elle s’empare du plateau, elle est chez elle. Elle aime profondément les acteurs», remarque Ivan Calbérac. A-t-elle encore le trac? «J’ai plus l’angoisse de ne pas être à la hauteur de moi-même», glisse l’actrice, qui ne voulait pas s’«enfermer dans le théâtre subventionné». C’est réussi. En septembre 2024, elle devrait reprendre Glenn, naissance d’un prodige, qu’elle a joué plus de deux cents fois. «C’est un challenge de retrouver de la fraîcheur tous les soirs, j’apprends toujours.» Josiane Stoléru tourne régulièrement pour le cinéma. «La cerise sur le gâteau.» Des producteurs la repèrent au théâtre. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée en Duègne dans le Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau avec Gérard Depardieu (1990). Pour l’heure, elle a un scénario à lire. «Mon parcours est comme la vie, j’ai toujours écouté ce que me dictait mon cœur», remarque-t-elle, avant de promettre: «Je ne m’arrêterai jamais.» Propos recueillis par Nathalie Simon / Le Figaro
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October 26, 2023 11:52 AM
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Par Joëlle Gayot dans Le Monde - 24 oct. 2023 Au Théâtre des Célestins, les acteurs russes de la compagnie KnAM, exilés en France depuis le début de la guerre en Ukraine, mettent en scène leur pays natal sous la coupe de Vladimir Poutine.
Lire l'article sur le site du "Monde" ; https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/10/24/a-lyon-nous-ne-sommes-plus-fait-le-deuil-d-une-russie-perdue_6196253_3246.html
Six acteurs russes vêtus de blanc et armés de lampes torches pénètrent la scène du Théâtre des Célestins, à Lyon. Spéléologues prudents, ils prennent la mesure de l’espace avant de se présenter au public dans un français encore balbutiant. Programmés dans le cadre du festival Sens interdits, ils proposent un spectacle de deuil dont le titre, Nous ne sommes plus…, se décline au présent pour mieux dire l’imparfait, irrémédiable et déchirant, de l’histoire racontée. Tatiana Frolova et les comédiens du Théâtre KnAM travaillaient (ce verbe se conjugue désormais au passé) depuis trente-sept ans à Komsomolsk-sur-l’Amour, une ville créée par Joseph Staline dans les années 1930, au cœur de la taïga. Loin de Moscou, mais pas des persécutions exercées par le président russe, Vladimir Poutine, contre toute forme de dissidence. Le 24 février 2022, Tatiana Frolova et sa troupe, concepteurs d’un théâtre trop critique au goût des autorités politiques de leur pays, ont décidé de fuir. La Russie venait de commencer son invasion de l’Ukraine. C’était « la goutte d’eau de trop », commente la Française Bleuenn Isambard. Compagne de route du KnAM depuis 2011, elle traduit en direct les propos des acteurs, pendant un spectacle dont le sujet est cette Russie perdue, et à double titre. Parce que les comédiens n’y retourneront plus. Parce qu’elle est « irradiée », disent-ils, par le spectre de la défunte URSS et la mainmise sur le peuple de l’actuel régime poutinien. « Aujourd’hui, il est impossible de vivre en Russie et de ne pas avoir envie d’y mourir », entend-on au fil d’un récit pluriel, nourri du vécu des protagonistes et qui oscille entre écritures documentaire et métaphorique. Ne plus avoir peur Peu après le 24 février 2022, préférant le déracinement à un « emprisonnement qui aurait fait d’elle un animal », Tatiana Frolova a donc bouclé ses valises. Vingt-trois kilos. Pas un gramme de plus n’était autorisé dans l’avion. Les bagages ont transité par le Kirghizistan avant de rallier Lyon. « Cinq membres du KnAM sont arrivés en mars 2022, les trois suivants quatre mois plus tard, témoigne Pierre-Yves Lenoir, directeur des Célestins. Ils ont demandé l’asile politique, l’ont obtenu rapidement. Ils sont désormais dans l’attente de leur titre de séjour. » Les acteurs ont été financièrement aidés dans leurs démarches par les Célestins, le festival Sens interdits, le Centre dramatique national de Besançon et le Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds (Suisse) : « Nous ne sommes pas seuls autour du berceau. Le ministère de la culture, via la direction régionale des affaires culturelles, accompagne également la compagnie KnAM par une subvention de projet », confie Pierre-Yves Lenoir, qui a nommé Tatania Frolova artiste associée de son théâtre pour « trois ans au minimum ». Un soutien naturel de la part d’une maison municipale plus que jamais soucieuse d’une création internationale, pour qui la France est un eldorado. A 62 ans, l’autrice et metteuse en scène russe adoptée par la région Auvergne-Rhône-Alpes apprend à ne plus avoir peur lorsqu’elle marche dans la rue. « Je me savais surveillée à Komsomolsk-sur-l’Amour, confie Tatiana Frolova. Lorsque je suis arrivée ici, je suis restée six mois sans sortir. J’étais paralysée, incapable de faire quoi que ce soit. Petit à petit, je me suis décongelée. » Comme ses camarades, elle a laissé derrière elle une famille et des amis. Quelles affaires emporter lorsqu’on s’exile pour de bon ? Un livre de chansons pour l’un, une nappe brodée pour l’autre. Un troisième a opté pour l’ours en peluche avec lequel il jouait, enfant, aux marionnettes. Ces vestiges d’une vie révolue sont brandis par les comédiens, qui dénouent, au sens propre comme au sens figuré, les ficelles de leurs baluchons. Musiques furtives Le plateau est de bric et de broc. Une vitre, un miroir, quelques tables, des costumes de papier, des ciseaux, des masques de carnaval, une caméra qui zoome sur le détail de visages ou de mains, des petits ou des gros tas de terre, des vidéos et leurs images d’actualité : celle d’un soldat russe, prisonnier en Ukraine, dont la mère prétend qu’il doit mourir pour la patrie. Celle de Vladimir Poutine affirmant que la Russie n’a pas de frontières. En fond de scène, sur le mur, un ruban adhésif dessine les contours de son territoire, 17 095 000 kilomètres carrés et des chiffres livrés tels quels par les acteurs : « La terre fertile représente 13 %, mais elle n’est développée qu’à un cinquième, soit 2,5 % du territoire total. Les quatre cinquièmes restants sont au-delà des capacités de l’homme russe. Mais, pour une raison que j’ignore, le Russe a besoin de s’approprier les terres des autres », s’exclame ainsi un des interprètes. C’est ce cœur béant où le sang n’afflue plus qui est la matrice du spectacle. Un trou où l’humain est absent, mais dont Vladimir Poutine fantasme l’expansion infinie, dans un désir de contamination effrénée que Tatiana Frolova et sa troupe mettent en scène en pointant, au fil de leurs mots, le lent et insidieux empoisonnement des mentalités russes : « Le serf est toujours à l’intérieur des gens », déplore la metteuse en scène. Que faire alors, sinon partir, pour échapper à l’irradiation ? Lorsque les acteurs évoquent La Cerisaie (1904), pièce de théâtre d’Anton Tchekhov (1860-1904), l’abandon de la maison chérie par ses habitants ruinés et les portes qui se ferment sur ce qui a été et ne sera plus, l’émotion déferle dans les rangs du public. Ce travail théâtral pudique et impressionniste se déploie à petites touches. Dans un continuum de récits brefs, de musiques furtives, de gestes éphémères, il donne corps aux brisures intimes, à l’émiettement moral et au néant ontologique d’une Russie dont la cartographie, dessinée sur le mur par un précaire ruban adhésif, finit en lambeaux. « Nous ne sommes plus… », texte et mise en scène de Tatania Frolova/KnAM Théâtre. Festival Sens interdits. Théâtre des Célestins, Lyon. Jusqu’au samedi 28 octobre. En tournée jusqu’en mai 2024. Joëlle Gayot / Le Monde Légende photo : « Nous ne sommes plus... », au Théâtre des Célestins, à Lyon, le 7 septembre. JULIE CHERKI
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October 25, 2023 3:46 AM
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Par Laurent Goumarre publié dans Libération le 23 oct.2023 Dans une pièce touchante et drôle jouée au Vieux-Colombier, les sociétaires du Français grimés en vieillards participent à une émission de téléréalité et règlent en toile de fond leurs comptes aux dérives capitalistes des Ehpad privés. Le nom de la salle a valeur de programme : le Vieux-Colombier. Sur scène ils sont effectivement vieux, du quatrième âge. Regard absent alzheimerien pour le couple Martin Lallemand-Francine Valia, béquilles et genouillères pour Patrick Darent, un reste de gloire passée dans les cheveux rouges et les bijoux d’une Judith Siquaire tremblante, Séraphin Bouderoux porte encore beau mais n’entend rien, quant à Armand Tresson il ne lâche pas, fringué sexy seventies, ce qui lui donne des allures de mort-vivant. Sarouel Voilà une belle équipe de seniors, tous «pensionnaires» de Pont-aux-Dames, la maison de retraite des sociétaires de la Comédie-Française, embarqués dans un show de téléréalité, «Et si c’était eux ?». L’enjeu ? Convaincre les spectateurs contribuables de maintenir le statut «privé non lucratif» de cette maison de retraite menacée comme deux autres établissements d’être avalée par le grand capital, en remportant une série d’épreuves : scène classique, monologue, chanson, improvisation. Et c’est pas gagné. Les cabots comiques retraités du théâtre privé de la Ménardière et les ex-fumeurs de joints en sarouel de la Cartoucherie de Vincennes abrités à l’hospice du Soleil ont marqué des points les semaines précédentes. C’est parti pour deux heures de farce pathétique dirigée par l’animateur Alban Vauquer (délirant Laurent Stocker flanqué d’une crinière blonde style Mon Petit Poney) et sa collabo d’assistante (formidable Elissa Alloula). Cynisme du charity business, obscénité des fameux «moments d’émotions», vulgarité du décor tout en rideaux dorés, tout est mis en place pour exhiber le spectacle hilarant de la vieillesse des six retraités de la Comédie-Française. Ils ont connu des heures de gloire, traversé des centaines de rôles, ils vous ont fait rêver, vous les avez applaudis, enviés peut-être ? Prenez aujourd’hui votre revanche en regardant ces mains qui tremblent, ces corps perclus, ces visages décharnés, tachés – le travail de maquillages et perruques de Cécile Kretschmar est déjà un show en lui-même, qui métamorphose la troupe géniale, Alain Lenglet, Florence Viala, Julie Sicart, Sébastien Pouderoux, Clément Bresson, Dominique Parent. Et la mémoire ? Elle flanche bien sûr, mais elle retrouve ses marques pour des comédiens habités par les textes qui les ont construits. Il suffit d’un mot et c’est Britannicus, Cyrano de Bergerac… qui reviennent. Kitsch La comédie de Jules Sagot et Christophe Montenez (lui-même sociétaire de la Comédie-Française) se regarde bien sûr comme un hommage affectueux et inquiet aux anciens qu’ils seront un jour. Et s’ils jouent, sur la fin, un peu trop la carte de l’émotion facile – ce fameux moment d’émotion qu’ils dénonçaient quelques minutes plus tôt dans la mécanique du show télévisé – avec une scène de couple de vieux évidemment amoureux comme au premier jour, on gardera en mémoire ce moment de bascule où le personnage de Judith Siquaire refuse le jeu, oppose à la violence kitsch de l’émission la radicalité d’un réquisitoire politique. C’est un coup d’Etat dans la pièce, qui vient régler son compte aux dérives capitalistes des Ehpad privés à but lucratif. Plus c’est cher, moins il y a de personnel, pas plus de trois couches par jour, les biscottes rationnées… rien qu’on ne sache déjà, après les révélations de l’enquête signée Victor Castanet, les Fossoyeurs. Mais il se passe quelque chose, là, face public, à regarder la comédienne Julie Sicard s’engager dans une prise de parole frontale sous le costume noir très Barbara de son personnage. La pièce vacille, la mise en abyme fonctionne à plein régime. Pour quelques minutes, les éclats de rire font place à un silence de mort. Laurent Goumarre / Libération Et si c’était eux ? Texte et mise en scène Christophe Montenez et Jules Sagot. Au théâtre du Vieux-Colombier Comédie-Française jusqu’au 5 novembre. Photo : "Et si c'était eux ?" de Christophe Montenez et Jules Sagot, par la Comédie-Française, au Vieux-Colombier. Laurent Stocker au premier plan. Photo © Vincent Bouquet
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October 22, 2023 1:27 PM
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Par Eve Beauvallet dans Libération - 22 oct. 2023 Le combattant des années 90 et directeur d’un théâtre en Cisjordanie tourne avec son one-man show «And Here I Am» dans plusieurs villes de France, malgré l’annulation d’une de ses dates, à Choisy-le-Roi, en raison de l’attaque du Hamas en Israël. Un jour, quelque part dans les années 90, au détour d’une ruelle du camp de réfugiés de Jénine en Cisjordanie, un homme charismatique s’est avancé vers un adolescent engagé dans la lutte armée et lui a dit : «Tu ne pourras pas libérer la Palestine qu’avec des armes. En revanche, le théâtre est une arme sérieuse.» L’homme s’appelait Juliano Mer-Khamis, il était citoyen israélien militant pour les droits des Palestiniens, fondateur à Jénine d’un théâtre de fortune nommé le Freedom Theatre, et menait un seul combat, le plus dur : la troisième Intifada, pour lui, serait une «Intifada culturelle». Alors, aujourd’hui, sur la petite scène des Subs à Lyon, où il a fini par arriver après un périple de quatre jours depuis Jénine, l’adolescent devenu acteur de 39 ans, Ahmed Tobasi s’avance vers le public tandis que s’affiche en surtitre cette phrase manifeste : «La voilà, ma chance, pour tout changer». Pour «tout changer», donc, un one man show, And Here I Am, écrit pendant quatre ans avec l’auteur irakien Hassan Abdulrazzak et la metteure en scène britannique Zoe Lafferty. Non pas pour expliquer au public étranger «qui a raison et qui a tort» sur le dossier israélo-palestinien, pas pour tenter à tout prix de «faire pleurer dans les chaumières» mais pour que le monde connaisse «aussi les artistes et les histoires palestiniennes». Et celle de Tobasi offre ici une chronique de la vie ordinaire des ados en territoires occupés, rythmée à l’énergie burlesque, quelque chose en somme comme la Vie secrète des jeunes de Riad Sattouf, sauf que les jeunes ici finissent souvent martyrs ou incarcérés pour «terrorisme» dans les geôles israéliennes. «Engagé à faire connaître ma réalité» Ahmed Tobasi tourne avec son show depuis six ans, du Chili au Royaume-Uni. Il aimerait le jouer aux Etats-Unis : «Je n’en suis pas banni mais je n’ai pas encore réussi à y aller : quand ils voient que je suis Palestinien avec un passeport norvégien et que je fais mes demandes de visas depuis la Jordanie, ils ne comprennent pas bien…» «Pour tout changer», évidemment, il aurait fallu pouvoir jouer en Israël, le lieu dont il rêve le plus pour ce show, le lieu impossible. «Un jour, un Israélien est venu voir ma pièce à Londres et a exprimé le souhait de travailler avec nous, à Jénine. J’ai refusé, parce qu’on n’aurait pas été égaux, mais je lui ai dit de monter un “Freedom Theatre” en Israël et d’organiser les conditions de nos invitations mutuelles.» Le 7 octobre, ce rêve s’est un peu plus transformé en fumée. Reste la France, entre autres, pour «tout changer» ? Comme le rappelait aux médias le maire de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), Tonino Panetta (LR), qui annulait la première date de la tournée française initialement prévue le 12 octobre, et que supervise le festival Sens Interdits, And Here I Am ne contient rien qui appelle à la violence mais il s’agit d’un spectacle «engagé». «Engagé à faire connaître ma réalité, oui», répond devant nous Tobasi : la réalité d’un enfant né dans un camp de réfugiés palestinien, marqué par les deux Intifadas (1987-1993 et 2000-2005) qui, comme les autres enfants du camp «ne sait pas ce qu’est un civil israélien, parce qu’il ne voit que des soldats». Celle d’un ado qui rêve d’être DiCaprio dans Titanic pour séduire une fille, puis d’être Rambo pour séduire la même fille, jusqu’à ramasser dans ses mains le cerveau d’un de ses amis explosé par un tir israélien. Celle, ensuite, d’un jeune homme engagé dans la lutte armée, arrêté en 2002 après avoir, selon lui, échoué à jeter un explosif sur un véhicule militaire israélien, un acte relativement peu «héroïque», selon ses critères de l’époque (il a dans la panique, rejoue-t-il sur scène, lancé le briquet au lieu de la bombe). Ahmed Tobasi sera incarcéré de ses 17 à ses 21 ans dans une prison israélienne, et ressuscitera après une dépression aiguë grâce au Freedom Theatre de Juliano Mer-Khamis. Après, c’est l’envol vers Bruxelles pour un festival où l’acteur en herbe est accueilli «en VIP» par des milieux culturels de gauche romantisant la figure du «résistant palestinien». C’est la découverte de la vie étudiante en arts à Oslo, et la promesse de ne jamais remettre un pied en Palestine. Jusqu’à ce que la nouvelle tombe un jour sur son fil Facebook : en 2011, Juliano est assassiné à 52 ans dans des circonstances encore débattues. Aujourd’hui, Ahmed Tobasi poursuit donc à Jénine la mission de son ancien mentor. Un mentor qu’il considéra d’abord «comme un traître, qui nous détournait de la vraie lutte», raconte-t-il devant un café. «Parce que le rêve des enfants, ici, c’est d’être martyr, pas d’être acteur.» Assurer le bon déroulé de la tournée Pour l’heure, le théâtre de Jénine est totalement à l’arrêt. Alors «merci, aux partenaires français, de continuer à faire entendre nos histoires» hors des murs de Cisjordanie, parce qu’en Suède, par exemple, la tournée prévue en décembre a entièrement été déprogrammée au lendemain de l’attaque du Hamas en Israël. Pour l’heure, en France, seule la date prévue à Choisy-le-Roi le 12 octobre a été annulée. «Reportée», rectifie fermement le cabinet du maire dans un contexte où nul ne sait, cependant, quand il sera à nouveau possible de repartir de Cisjordanie une fois rentré. La décision fut prise, «par respect pour toutes les victimes» et «par mesure de sécurité, dans une ville où vivent pour l’instant très bien ensemble deux fortes communautés juive et musulmane», rappelle-t-on au cabinet, qui assure que la décision aurait été la même si un «spectacle israélien engagé» avait été programmé au lendemain des attaques. Dans la mesure où l’occasion n’a pas été donnée à la mairie de Choisy-le-Roi d’illustrer cette impartialité, ce «report» a immédiatement embrasé la torche du «deux poids deux mesures», comme en témoigne en tout cas le communiqué publié dans la foulée par le Freedom Theatre de Jénine. «Par respect pour toutes les victimes ? C’est tout simplement de l’hypocrisie quand Paris illumine la tour Eiffel en blanc et bleu. […]» Les premières représentations en France ont pu se donner à Bordeaux, où plusieurs programmateurs ont manifesté leur souhait d’accueillir le one-man show si l’équipe choisissait de rester plus longtemps sur le territoire. En attendant, les échanges se poursuivent entre structures culturelles et autorités pour assurer le bon déroulé de la tournée. «Les discussions sont vives, nous glisse-t-on. Certains considèrent que jouer dans ce contexte, c’est risqué, d’autres considèrent que symboliquement, annuler ou reporter l’est bien davantage.» «And Here I Am», mise en scène de Zoe Lafferty, avec Ahmed Tobasi, d’après le récit de sa vie. Les 21 et 22 novembre au Théâtre Joliette à Marseille, le 24 novembre au Théâtre l’Alibi à Bastia, le 28 novembre au Safran à Amiens.
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Le spectateur de Belleville
October 21, 2023 9:55 AM
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Voici déjà onze ans que l’écrivain (1935-2012) a tiré sa révérence. A l’occasion de la sortie d’un livre collectif* où une centaine de compagnons de route retrace sa carrière multiforme, certains sont venus lui rendre hommage sous forme d’une revue, menée gaiement par Jacques Bonnaffé. « Claude était un artiste de variétés», dit Gérard Mordillat qui signe la préface du volumineux Claude Duneton façon puzzle. «Ensemble, nous avons fait du cinéma et écrit dans l’Antimanuel de français… Deux heures animées avec humour et émotion par l’acteur Jacques Bonnaffé ne suffiront pas à faire le tour des nombreux talents de cet insatiable amoureux de la vie et de la langue populaire. Un pied dans l’édition, l’autre dans son terroir occitan, il a écrit une trentaine de livres -romans, essais, théâtre, poésie- et il a aussi chanté, fait du théâtre, du cinéma, de la radio et de la télévision… Comment ne pas saluer la volée de bois vert administrée par ce fils de paysans pauvre, au français des Académiciens dans Parler Croquant... Il avait quitté l’école par manque d’argent et devint apprenti-ajusteur à Brive, avant de reprendre sa scolarité pour intégrer le prestigieux lycée Henri lV à Paris et l’Université. Il défendit une langue française ouverte aux apports populaires et dialectaux, comme l’est, à ses yeux, l’anglais qu’il enseignera pendant quinze ans. Les hauts fonctionnaires du ministère de l’Education nationale seraient bien avisés de relire Je suis comme une truie qui doute, L’Anti-Manuel de français à l’usage des classes du second degré ou À hurler le soir au fond des collèges: l’enseignement de la langue française. Ces ouvrages pointent la difficulté à faire aimer les lettres à l’école, à cause du conformisme de l’enseignement de la langue française mais aussi des préjugés de classe. Lou Wenzel qui fut sa partenaire au théâtre et Gisèle Joly, coordinatrice de Claude Duneton façon puzzle, lisent quelques définitions savoureuses de La Puce à l’oreille, une anthologie des expressions populaires avec leur origine. Un grand succès d’édition plusieurs fois mis à jour où l’auteur déniche et commente savoureusement des trésors de la langue française. Jacque Bonnaffé nous rappelle, lui, que Claude Duneton était et restera toujours un paysan. Sur l’écran en fond de scène, s’affiche la cabane au confort sommaire de cet «homme des bois». On le voit, au soir de sa vie, nous faire les honneurs de la ferme familiale de ses grands-parents à Lagleygeolle (Corrèze); il nous emmène dans la remise où, dit-il, il lisait et relisait les rares livres qu’il possédait : «C’est comme ça que j’ai appris le français, je finissais par les connaître par cœur. » Pour situer cette jeunesse précaire, Aladin Reibel, nous donne un extrait de son spectacle La Chienne de ma vie**, adapté du récit éponyme que Claude Duneton fait de son enfance corrézienne sous l’Occupation… Dans une prose ciselée et alerte en diable, il y parle de la chienne Rita et évoque la détestation de son père pour la vie aux champs, éreintante. Une lettre du metteur en scène Matthias Langhoff nous révèle ses talents de traducteur: allemand, il était, dit-il, le seul à pouvoir transposer en français la riche langue élisabéthaine de La Duchesse d’Amalfi de John Webster. Plus tard, il le fera jouer dans son Rapport 55 sur la colonie pénitentiaire de Franz Kafka. Mais on avait pu le voir aussi en 2006 dans Probablement les Bahamas du dramaturge britannique Martin Crimp, Le Banquet francophone co-écrit et joué avec Jacques Bonnaffé l’année suivante. Puis dans La Jeune Fille de Cranach de Jean-Paul Wenzel (2008), ou encore La Ferme du Garet d’après Raymond Depardon, mise en scène de Marc Feld qui connut un grand succès en 2010. Le grand écran ne l’a pas oublié: nous avons pu voir un extrait de Vive la sociale de Gérard Mordillat avec lequel il tourna plusieurs longs métrages. Mais sa filmographie ne s’arrête pas là. Citons, entre autres, La Passion Béatrice de Bertrand Tavernier (1987) La Double vie de Véronique (1991) et Trois couleurs :Bleu (1993) de Krzysztof Kieślowski ou Quand j’avais cinq ans je m’ai tué, de Jean-Claude Sussfeld (1994), adapté du roman éponyme d’Howard Buten, édité en français par Claude Duneton alors aux éditions du Seuil… Il était aussi expert ès-amitiés. Pablo Cueco, remarquable percussionniste, après une démonstration de zarb nous raconte l’intimité de longue date entre « Le Claude » et ses parents: Henri et Marinette Cueco, peintres, qui étaient ses voisins en Corrèze. Il relate une anecdote qui fit rire toute leur famille: Claude Duneton avait emmené Jean-Paul Wenzel chez eux et il les avait présentés au jeune metteur en scène d’alors comme « des gens normaux! ». Jean-Paul Wenzel confirme avec malice. Comme toute soirée amicale, celle-ci finit en chansons en hommage à l’énorme chantier qui occupa l’écrivain pendant quinze ans: Histoire de la Chanson française- des origines à 1860, en deux tomes et deux-mille deux cents pages pages. Fort de ses découvertes, il interpréta aussi comme les chansons des goguettes du XXème siècle, tirant de l’oubli des auteurs-compositeurs comme Emile Debraux ou Charles Colmance. La Goguette d’enfer, un CD a été publié à titre posthume en 2014 et Gérard Morel nous en a donné un truculent aperçu. Annie Papin nous a raconté ses tournées de chanteuse avec Claude Duneton. Michel Desproges a cosigné avec lui en 2004 Chansons sensuelles…A lire le livre coordonné par Gisèle Joly et Pierre Chalmin et initié par Catherine Merle qui accompagnait Claude Duneton dans ses causeries-chansons au cabaret de la Vieille Grille à Paris. Mireille Davidovici Spectacle vu le 17 octobre à la Maison de la Poésie, passage Molière, Paris (III ème). T. : 01 44 54 53 00. *Claude Duneton façon puzzle, éditions Unicité (2023). **La Chienne de ma vie, au Théâtre du Chien qui fume, sera présenté au festival d’Avignon off 2024.
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Le spectateur de Belleville
November 5, 2023 4:46 PM
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Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog - 3 nov. 2023 Le metteur en scène Nicolas Oton n’en finira jamais avec Dostoïevski. Après avoir tutoyé ses «Carnets du sous-sol » et adapté magnifiquement « Crime et châtiment », voici qu’il porte à la scène son roman « L’éternel mari ». Le dialogue intense continue de plus belle. On rêverait de voir ces trois spectacles réunis dans une trilogie.
Comme tous les acteurs de la compagnie la Machine Théâtre, Nicolas Oton est un enfant d’Ariel Garcia Valdes, l’homme qui, à Montpellier, sut propulser l’école nationale de théâtre au plus haut niveau. C’est lui qui veilla sur les premiers pas de l’acteur-metteur en scène Nicolas Oton lorsque ce dernier entra chez Dostoïevski par la porte secrète de ses Carnets du sous-sol. Il était seul en scène, l’ange Ariel le guida dans son cheminement. Un spectacle que Nicolas Oton aime reprendre au fil du temps. Puis, il y eut l’aventure, aussi ample qu’hallucinée, de son adaptation de Crime et châtiment, spectacle d’une folle intensité qui aurait dû offrir au metteur en scène une reconnaissance nationale si cette saloperie de Covid n’avait pas tout arrêté. Tout était intensément magnifique dans ce spectacle sans pareil (lire ici) . Le décor plein de lignes de fuite et d’alcôves, a été remisé, dans l’espoir d’une possibilité de reprise. Et voici que Nicolas Oton revient à Dostoïevski comme l‘abeille revient à sa ruche avec une adaptation de L’éternel mari dans la belle traduction d’André Markowicz, un roman rarement adapté au théâtre, le regretté Jacques Mauclair, homme de belle curiosité, s’y essaya naguère. Glissé entre l’écriture de ces deux grandes œuvres que sont L’idiot et Les démons, Dostoïevski, à court d’argent comme toujours (dettes de jeu, etc.) se lance dans une « nouvelle » qui s’apparente plus à un court roman (170 pages dans l’édition de ses œuvres romanesques 1869-1874 chez Actes Sud dans la traduction de Markowicz). L’éternel mari paraît dans la revue l’Aube en janvier 1870 et le succès est immédiat. Un mari vient voir l’ancien amant de sa femme pour lui apprendre la mort de cette dernière, et il ne vient pas seul mais avec à ses côtés une petite fille, Lisa, née huit mois après le départ de l’amant et dont peut penser que l’amant en est le père. Éternel mari vient-il pour tuer l’ancien amant ? L’amant entend il enfoncer plus avant le mari ? On ne le saura pas nettement comme souvent chez l’auteur russe, tout sera noyé dans l’alcool, la présence de fantômes, la mort de maladie de la petite fille, les aventures du chapeau bordé de deuil que porte le mari lequel ne songe qu’à se remarier avec une jeunette à pleine plus âgée que Lisa, tout cela la nuit, cette cave à cauchemars, omniprésente dans le roman comme dans le spectacle. De cet argument aux apparences boulevardières, Feydeau aurait fait un vaudeville à rebondissements, Dostoïevski reste dans ses terres : la noirceur et la nuit d’abord. D’un côté Veltchaninov,l’ancien amant, la quarantaine ridée et insomniaque, des yeux éteints, « le cynisme d’un homme fatigué et pas tout à fait moral », « une nuance de tristesse et de douleur », « noyant son chagrin dans la philosophie » et vivant à Petersbourg dans un intérieur négligé. De l’autre, Troussotski, le mari de l’amante défunte que Veltchaninov croise plusieurs fois dans la rue avec son chapeau bordé de crêpe noir avant qu’il ne débarque chez Veltchaninov à quatre heures du matin. Premier round de ces rencontres nocturnes à huis clos entre les deux hommes hantés par des fantômes qui sont le tempo du spectacle lequel ne devrait jamais être joué en matinée tant la nuit y est omniprésente. L’adaptation se polarise sur cet infernal tête à tête et la mise en scène se concentre sur le corps à corps entre les deux acteurs L’éternel mari et l’ancien amant se retrouvent, ils ne se sont pas vus depuis neuf ans, et « il n’y a pas eu d’échanges épistolaires» souligne Dostoïevski. « Aucun des deux hommes n’avoue ni l’un son amour de la défunte, ni l’autre le motif de son retour. Il en ressort un affrontement psychologique d’une telle complexité que l’on ne parvient jamais à distinguer le vrai du faux, pas plus que l’on ne distingue le réel du fantasme. Troussotski semblé né des hallucinations, et l’on peut aller jusqu’à douter de sa réalité tant il n’existe que sous le regard de celui-ci, apparaissant, dis paissant sans cesse, tel un fantôme, un diable sorti de sa boite » commente finement Nicolas Oton. Des propos que sa mise en scène illustre hautement et continuellement. Placé devant le décor et sur ses côtés, le spectateurs bordent le spectacle comme on le dit d’un lit, mais un lit continuellement refait et défait. On se tient devant, dedans, dans une sorte de lisière entre le dit et le non dit, le vu et l’halluciné, la stupeur et l’effroi. Une ivresse continuelle nourrie et portée par le diabolique duo que forment Frédéric Borie (qui était le Raskolnikov de Crime et châtiment) et Jacques Allaire. Tous deux ainsi que Nicolas Oton, impressionnant directeur d’acteurs, signent l’adaptation de ce mémorable Éternel mari. Jean-Pierre Thibaudat / Balagan Domaine d'Ô, Montpellier, deux avant-premières les 2 et 3 nov. avant une première tournée : Narbonne Scène Nationale du 8 au 9 nov ; Théâtre dans les vignes, Couffoulens du 16 au 17 nov ; Uzès - Les ATP le 21 nov ; Chalons en Champagne - La Comète, du 29 au 30 nov, Domaine d’O Montpellier du 30 janv au1er fév ; Alès - Le Cratère, du 16 au 19 janvier 2024 ; Lattes - Théâtre Jacques Coeur le 3 fév. En attendant d’autres dates...et en attendant, rêvons un peu en ces temps peu rêveurs, la programmation dans un grand théâtre ou un grand festival de la trilogie dostoïevskienne.
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Le spectateur de Belleville
November 3, 2023 2:17 PM
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Par Pierre François dans le blog "Holy buzz" - 2 nov. 2023 Précis, délicat, paradoxal. « Au-delà de la pénétration », adapté du livre éponyme, est un spectacle solo qui fait sourire les hommes tandis que les femmes rient ouvertement. Le jeu se situe entre la méditation, la conversation et la conférence : le comédien hésite, se reprend, insiste, cherche le bon argument, change de ton… Tout cela est évidemment millimétré, mais on y croit complètement : le mentir vrai, qui est le principe du théâtre, fonctionne à fond. Il abat les cartes d’entrée de jeu : « il y a un plaisir à défendre un point de vue… iconoclaste ». Et la suite en est bien l’illustration, ou plutôt les illustrations, car il multiplie les paradoxes, frôlant régulièrement la provocation. « Nous sommes des catastrophes douées de langage », « naturel : mot magique pour justifier une paralysie de l’esprit », « la question est de savoir s’il y a des pratiques obligatoires », « pénétrer, c’est penser qu’on fait l’amour alors qu’on s’en débarrasse », « la sexualité n’est pas une affaire de plaisir, sinon les femmes seraient moins pénétrées et les hommes davantage » ne sont que quelques-uns de ces aphorismes qu’il enchaîne. Mais pas sans ordre : on repère bien qu’ils sont regroupés par thèmes, lesquels suivent une progression qui va de la façon dont la pénétration est plus ou moins bien vécue par les femmes à la recherche d’une relation qui ne serait plus inégalitaire. Le propos est aussi subtilement comique qu’intéressant, technique sans être clinique, contestataire (« la sexualité de gauche est-elle différente de celle de droite ? ») sans être destructeur. En point d’orgue, une courte et belle tirade aborde la question du rôle de l’acteur : « on est traversé par les autres ». Décidément, on y revient toujours. Pierre FRANÇOIS « Au-delà de la pénétration », de Martin Page. Adaptation : Isabelle Deffin, Yves Heck, Thierry Illouz. Conception, mise en scène, interprétation : Yves Heck. Assistante à la mise en scène : Marie-Anne Mestre. Sons : Martin Antiphon. Lumières : Abigaïl Fowler. Chorégraphie : Aude Lachaise. Mardi et jeudi à 21 heures, samedi à 20 heures jusqu’au 25 novembre au Théâtre de la reine blanche, 2 bis, passage Ruelle, 75018 Paris, tél. 01 40 05 06 96, courriel : réservation@scenesblanches. com, https://www.reineblanche.com/calendrier/theatre/au-dela-de-la-penetration Photo Victor Tonelli
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Le spectateur de Belleville
November 3, 2023 11:10 AM
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Article de Catherine Robert dans La Terrasse - 17 oct. 2023 Particulièrement attentive à l’éducation par l’art, la directrice d’ARTCENA Gwénola David insiste sur l’articulation entre les Grands Prix et la formation critique et artistique des élèves qui y sont associés. « ARTCENA mène son action en faveur de l’éducation artistique et culturelle selon plusieurs axes : un programme destiné aux lycéens et collégiens à partir des Grands Prix, des ressources pédagogiques, des formations pour les enseignants sur les écritures contemporaines, mais aussi un guide en ligne, une lettre numérique de veille et des ateliers. ARTCENA accompagne les professionnels dans la réalisation de leurs projets et diffuse la connaissance des arts du cirque, de la rue et du théâtre auprès du grand public. Cette sensibilisation à ce qui se crée aujourd’hui permet notamment aux jeunes de développer leur curiosité et leur goût artistique, de faciliter la rencontre avec les œuvres. Elle contribue ainsi à renouveler les publics. Former les spectateurs de demain Le théâtre contemporain est très en prise avec la jeunesse, autant par ses thèmes que par sa langue. L’introduire dans les classes renforce le travail de l’oralité, l’envie de lire, le débat collectif, le sens critique. Nous évitons le saupoudrage en préférant des parcours annuels d’une vingtaine d’heures, qu’accompagne la découverte des métiers de la scène et de l’édition. Cette année, 350 jeunes, 12 établissements, en Ile-de-France, dans les Hauts-de-France et à Avignon, y participent. Le dispositif est cofinancé par la partie collective du pass Culture, les rectorats et ARTCENA. » Propos recueillis par Catherine Robert / La Terrasse
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October 30, 2023 4:38 PM
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Par Thierry Jallet dans Wanderer - 29 oct. 2023 Antigone in the Amazon de Milo Rau & Ensemble, Théâtre des Célestins – Lyon En cette fin de mois d’octobre, on ne pouvait manquer de passer à la huitième édition du festival Sens Interdits. Organisé du 14 au 28 de ce mois, il offre la possibilité d’assister à dix-huit spectacles en langues originales, présentés dans plus de vingt lieux différents de Lyon et de la métropole. Puisque nous n’avions pu y assister à Avignon en juillet dernier, c’est la programmation aux Célestins d’Antigone in the Amazon de Milo Rau qui a tout de suite retenu notre attention. On peut souligner ici l’intérêt du festival qui, tous les deux ans, ouvre sur des pratiques artistiques internationales, souvent en lien avec des actes de résistance. Ce dernier mot trouve bien entendu un écho particulièrement signifiant quand il s’agit d’aborder le personnage d’Antigone, grand figure qui incarne l’opposition face à l’autorité politique de Créon. De cette façon, le directeur du NTGent achève sa Trilogie des mythes antiques composée du film Le Nouvel Évangile en 2020 et, l’année précédente, de la pièce Oreste à Mossoul d’après L’Orestie d’Eschyle que nous avions vue et chroniquée déjà dans le cadre du Festival Sens Interdits, aux Célestins également. Fidèle aux principes du Manifeste de Gand, Milo Rau provoque avec son Antigone une authentique collision-fusion entre la pièce de Sophocle et l’actualité du Movimento dos Trabalhores Sem Terra – Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, appelé aussi MST, dans la province de Pará au Brésil. Cette dernière création du metteur en scène, ancien étudiant de Todorov et de Bourdieu, a fait forte impression sur nous, exaltant de façon absolument singulière la puissance d’un théâtre conçu simultanément comme un geste artistique et une action politique. Nous en rendons compte ici. Il est des choses monstrueuses, mais rien n’est plus monstrueux que l’humain. Voilà ce que chante, ce que psalmodie le chœur à l’écran, que le musicien et chanteur, Pablo Casella accompagne. Cette phrase résonne comme une vérité terrible et irrémédiable. Elle résonne sur le plateau recouvert de terre rouge. Elle résonne entre les quatre – tous formidables – comédiens et musiciens placés sur scène, debout, devant les banderoles, les drapeaux ayant servi aux manifestations passées ; ou près des chaises en plastique blanc des deux côtés du plateau ; ou bien près de la table à cour, recouverte de papiers et de divers objets – tout cela comme une résurgence mémorielle de la vie amazonienne lointaine, concrétisée sur la scène des Célestins sous les yeux du public. Elle résonne enfin dans toute la Grande Salle, l’emplissant d’une atmosphère lourde propre au déroulement de toute tragédie. D’emblée, les repères se troublent. Le comédien Frederico Araujo prend la parole et poursuit avec les Européens qui contraignent « les fils de la forêt à oublier le terre natale ». La tragédie se répand tout de suite, franchit les bornes du passé, déborde jusqu’à notre présent – celui du XXIème siècle, celui de la représentation théâtrale. La tragédie se déploie donc, va au-delà des mers, s’enracine dans tous les continents. Deinos. Le mot grec revient dans la bouche des comédiens. C’est ce qui inspire la crainte, ce qui est terrible. Comme la pièce de Sophocle qui « commence comme une guerre civile ». Une parmi tant d’autres et ce, jusqu’à nous aujourd’hui. Cette approche qui désoriente volontairement le spectateur est un axe puissant du travail de Milo Rau que l’on a déjà pu observer dans Oreste à Mossoul, par exemple. La ligne de démarcation entre la fiction et le réel se fissure une fois de plus pour finalement disparaître. Il s’agit pourtant bien de jouer Antigone mais, comme le Manifeste de Gand le prévoit, cela ne peut consister en « une adaptation littérale (…) sur scène ». Comme le projet a été fondé au Brésil, tous les comédiens ne sont pas présents sur scène – comme Kay Sara, figure majeure de la lutte indigène au Brésil et actrice. C’est elle qui joue Antigone sur place – elle est restée auprès des siens, voyant dans son engagement artistique au Brésil une forme essentielle de son activisme. Il est convenu que le comédien Frederico Araujo prenne le rôle à sa place sur la scène des Célestins, comme ce dernier l’indique au public. Après avoir déjà joué le rôle d’Antigone, la comédienne belge Sara de Bosschere annonce, elle, être Créon. L’indistinction des genres, des origines, des nationalités, des langues aussi – pas moins de quatre dans le spectacle, suivant un autre principe du Manifeste, tout concourt à troubler les perceptions et projette les spectateurs loin de la posture où il accepteraient pleinement l’illusion théâtrale de la réalité, posture que repousse justement Milo Rau, condamnant la représentation seule du monde, sans y associer la volonté de le changer – et cela inclut un changement de l’art théâtral aussi. C’est pourquoi tout se réalise dans le spectacle, y compris les illusions dont les procédés sont clairement affichés. Comme les comédiens sur scène en direct, qui dialoguent avec leurs partenaires dans la captation vidéo en différé au Brésil, projetée sur les écrans qui descendent selon leur demande adressée à la régie technique. Par exemple, on est frappé par le dialogue entre Antigone-Frederico et Ismène jouée par Gracinha Donato qui s’éloigne sur le chemin à l’image, en considérant que « cela ne vaut pas la peine de mourir », ce que sa sœur sur scène conteste – Antigone reste indéfectiblement ici « une activiste amazonienne ». C’est également le cas de Créon-Sara de Bosschere qui dialogue avec Ailton Krenak, un philosophe indigène qui n’est pas sans rappeler la figure des devins antiques en projection vidéo – splendide image en contre-plongée au cœur d’une brume argentée. Pour autant, l’effet est à vue. La réalité du spectacle et de ses artifices apparaît au premier plan, comme une revendication immédiate. À ce propos, il faut souligner le travail très précis des lumières par Dennis Diel, faisant apparaître sur scène des compositions presque picturales. Le face-à-face sur scène entre Créon-Sara de Bosschere et Antigone-Frederico Araujo est splendide : le souverain, « blanc » vêtu de blanc debout et la jeune résistante à son autorité, « noire » vêtue de sombre assise au sol, dans un léger brouillard, éclairés par des projecteurs latéraux forment un tableau visuel à l’esthétisme raffiné, tout cela soutenu par leur diction lente et ponctuée de silences. De même au niveau acoustique, la musique de Pablo Casella contribue également à créer un environnement sonore délicat qui renvoie à la culture brésilienne et sud-américaine, ce qui participe abondamment à la beauté formelle de l’ensemble. C’est ainsi qu’on souligne les similitudes étonnantes entre le mythe sophocléen et la réalité au sein de la forêt amazonienne et ce, jusqu’à la confusion totale. Milo Rau fait de son théâtre un propos sur le monde. Sans démarche documentariste, le metteur en scène est parti avec ses comédiens et ses équipes au Brésil. Il s’est cependant intéressé à la question de la terre – élément central de son spectacle : celle que les indigènes cherchent à reconquérir après la colonisation européenne, celle aussi dont Antigone veut recouvrir la dépouille de son frère Polynice. Par ailleurs, il établit une autre ligne de convergence forte entre le frère d’Antigone et Oziel Alves, un jeune militant du MST, tué lors d’un massacre où de nombreux manifestants ont perdu la vie sous les balles de la police brésilienne en avril 1996. Là aussi, le comédien Frederico Araujo prête ses traits au jeune homme – dont il dit qu’il lui ressemble physiquement, au début du spectacle – dans un film tourné récemment sur les lieux mêmes du massacre. Démarré en 2020 puis stoppé en raison de l’épidémie de Covid, le projet va mettre à contribution de nombreuses personnes de la province et la réécriture de la tragédie, aussi structurée suivant différents moments de la journée que celle de Sophocle est divisée en épisodes, va se développer. Loin de la reconstitution de Thèbes, c’est la plantation qui sert de cadre spatial aux événements. Un chœur de villageois est formé, composé en partie d’activistes du MST et de survivants du massacre. Les faits vont être rejoués, au Brésil et sur scène au cours de la représentation. Inexorablement. D’une tragédie, l’autre. Dans la vidéo, Kay Sara, en tant que femme indigène engagée, se confond avec Antigone dans un véritable rapport spéculaire, l’une pouvant être le reflet de l’autre. Milo Rau appuie cela par le fait qu’il considère qu’il y a « beaucoup de rationalité chez Antigone, qui est un être réfléchi et complexe », loin des représentations plus solitaires, davantage caractérisées par son amour fraternel absolu. De même, le metteur en scène considère qu’il y a dans les paroles de Créon des « affirmations très réactionnaires » que l’ancien président du Brésil pouvait prononcer dans ses allocutions publiques. Tantôt spectateurs des images diffusées sur les écrans, tantôt en interaction avec ces mêmes images ou les rejouant différemment sur la scène du théâtre, suivant un procédé dont Milo Rau use régulièrement rappelant que le théâtre se joue hic et nunc – comme la mort d’Hémon devant le cadavre d’Antigone, les comédiens sont aussi leur propre voix : Arne De Tremerie parle de son expérience de jeune comédien européen dans un environnement loin de ses origines – interrompu facétieusement par Kay Sara à l’écran qui lui signale que les enfants derrière elle ne le comprennent pas, qu’il peut donc se taire. Citons surtout Frederico Araujo qui hurle sa désespérance de vivre dans un pays où les minorités suivant leur genre, suivant leur orientation sexuelle risquent encore leur vie pour ce qu’elles sont. D’une tragédie, l’autre. Inexorablement. Alors qu’Antigone et Hémon sont morts devant Créon – dans la projection vidéo au Brésil comme sur la scène, Pablo Casella chante qu’une guerre civile « est la plus triste des guerres ». Tous se lèvent et on revient sur le tournage du massacre en lieu et place où il s’est déroulé en 1996, avec la revendication que l’avoir rejoué ainsi est finalement un exutoire à l’horreur de la réalité. « La magie du théâtre (…) transcende la violence », dans une catharsis totalement refondée. C’est alors que le sixième acte ajouté à la pièce de Sophocle peut se jouer pour finir, celui dans lequel les morts se relèvent et chantent. On est stupéfait de la maîtrise avec laquelle Milo Rau conduit une fois de plus sa mise en scène. Avec une habileté qui lui est propre et toujours entouré d’un « ensemble », il continue à réécrire, à modifier les paradigmes, à bousculer les héritages qu’il dénonce et à inventer un présent nouveau pour le théâtre. Il en fait un espace de paroles circulant entre les époques, entre les hommes, entre l’ici et l’ailleurs, lui restituant vigoureusement son caractère collectif donc politique. Ne laissant pas de répit à un « néolibéralisme autoritaire », système mortifère et dévastateur écologique, il agit et invite par son art, à se tourner ici vers la forêt amazonienne et ses habitants. Pour une aube nouvelle sur le monde en souffrance à laquelle on ne doit pas se résigner. Pour demain. Thierry Jallet / Wanderer Antigone in the Amazon Texte : Milo Rau et ensemble Conception et mise en scène : Milo Rau Dramaturgie : Giacomo Bisordi Collaboration à la dramaturgie : Douglas Estevam, Martha Kiss Perrone Collaboration au concept, à la recherche et à la dramaturgie : Eva-Maria Bertschy Assistanat à la dramaturgie : Kaatje De Geest, Carmen Hornbostel Musique : Elia Rediger et Pablo Casella Scénographie : Anton Lukas Costumes : Gabriela Cherubini, Jo De Visscher, Anton Lukas Lumière : Dennis Diels Vidéo : Moritz von Dungern, Fernando Nogari, Joris Vertenten Assistanat à la mise en scène : Katelijne Laevens, Chara Kasaraki, Lotte Mellaerts Direction technique Oliver Houttekiet Régie plateau Marijn Vlaeminck Technique : Beuselinck, Dimitri Devos, Max Grymonprez, Sander Michiels, Stavros Tarlizos, Raf Willems Avec : Frederico Araujo, Sara De Bosschere, Arne De Tremerie, le musicien Pablo Casella et en video Gracinha Donato, Ailton Krenak, Célia Maracajá, Kay Sara, le chœur des militantes et militants du Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra (MST) Production NTGent Coproduction International Institute of Political Murder (IIPM), Festival d’Avignon, Romaeuropa Festival, Factory International (Manchester), Théâtre Paris Villette, Le Tandem – Scène nationale de Douai-Arras, Künstlerhaus Mousonturm (Francfort), Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux, Wiener Festwochen En collaboration avec Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra (MST) En complicité avec le Festival Sens Interdits Création : 13 mai 2023 au NTGent (Gand) Lyon, Théâtre des Célestins, le vendredi 27 octobre 2023 à 20h
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Le spectateur de Belleville
October 30, 2023 10:48 AM
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Lire l'article sur le site du "Monde" : https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/10/30/dix-sept-spectacles-a-reserver-en-novembre_6197312_3246.html
LA LISTE DE LA MATINALE Les vacances de la Toussaint sont l’occasion de s’offrir une soirée au spectacle. Voici une sélection de spectacles de danse, de seuls-en-scène et de pièces à découvrir à Paris et en région, jusqu’à la fin du mois. Quatorze spectacles à réserver en novembre Danse, cirque, théâtre, humour, marionnettes… Les journalistes de la rubrique culture du « Monde » proposent leur sélection. Danse « Pan Plis Peau », la boîte à mystère de Daniel Larrieu Anna Chirescu, Anne Laurent, Enzo Pauchet, Sophie Billon et Jérôme Andrieu dans « Pan Plis Peau », de Daniel Larrieu, le 29 septembre 2023, au CDCN Hauts-de-France, à Château-Thierry (Aisne). BENJAMIN FAVRAT Pan Plis Peau. Chaque mot du titre de la nouvelle pièce de Daniel Larrieu, qui vit et travaille aujourd’hui en Haute-Savoie, a tout d’une boîte à mystère que l’on a envie d’ouvrir. Pan, solo dédié et interprété par Jérôme Andrieu, s’appuie sur une série de contraintes auxquelles l’interprète réagit en se risquant loin de ce qu’il connaît de lui ; Plis est un trio féminin composé de Sophie Billon, d’Anne Laurent et d’Anna Chirescu, qui questionne le rituel ; Peau déroule un quintette relié en surface et en profondeur par le même instinct collectif. Avec ces trois séquences, épaulées par une musique de Rubin Steiner, Larrieu entend souligner la précision de son écriture graphique et ondulatoire soutenue par une narration souterraine suggestive. R. Bu Maison des arts du Léman, Thonon-les-Bains (Haute-Savoie). Le 7 novembre. ************************ « Out of Context – For Pina », une partition de frissons et de spasmes « Out of Context – For Pina », un spectacle d’Alain Platel. Ici, à la MC93 en 2019. CHRIS VAN DER BRUGHT Le chorégraphe belge Alain Platel donne de ses nouvelles avec sa pièce Out of context – For Pina, créée en 2010. Cet opus singulier dans le parcours de l’artiste, qui se risquait à une dédicace à Pina Bausch, disparue un an plus tôt, y souffle un vent puissant de recherche physique et de dépassement des limites. Sans musique, sans décor, les neuf interprètes qui sont les mêmes que lors de la création portent haut cette partition de frissons et de spasmes quand ils ne s’élancent pas d’un seul corps à l’unisson. Voir et/ou revoir Out of Context – For Pina permet aussi de mesurer la beauté et la bravoure de ces danseurs, dont les superbes Mélanie Lomoff, Rosalba Torres Guerrero, Romeu Runa, Kaori Ito… R. Bu MC93, Bobigny (Seine-Saint-Denis). Les 17 et 18 novembre. *************************** « L’Œil nu », un trauma chorégraphié avec lyrisme « L’Œil nu », de Maud Blandel, au Festival d’Avignon, le 9 juillet 2023. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE On conserve un souvenir intense et inconfortable de la pièce L’Œil nu, ballet giratoire de folie signé par la chorégraphe franco-suisse Maud Blandel, à l’affiche du Festival d’Avignon. Elle y évoque le suicide de son père, qui s’est tiré deux balles dans la poitrine lorsqu’elle avait 2 ans et demi. C’était en 1989. Elle se trouvait dans la pièce à côté et regardait des dessins animés dont les sons se sont confondus avec ceux du pistolet. En scène, ils sont six interprètes qui gravitent les uns autour des autres dans une course des planètes qui fait oublier la mort en décollant vers le ciel. Métamorphose réparatrice d’un trauma chorégraphié avec lyrisme, tact et précision. R. Bu Centre national de la danse, Pantin (Seine-Saint-Denis). Du 16 au 18 novembre. *********************** Cirque Le Temps des créations en Normandie « Salto », de la Compagnie El Nucleo, le 28 septembre 2023 à La Brèche, à Cherbourg-en-Cotentin (Manche). THOMAS CARTRON Le Cirque-Théâtre d’Elbeuf, pôle national cirque Normandie, présente, depuis octobre, Le Temps des créations, avec uniquement de nouvelles productions. La compagnie El Nucleo y créera Salto, pour douze acrobates, un trampoline, des bascules et un chrono chargé de vérifier que chaque interprète additionne bien dix minutes de vol en l’air pendant la représentation (du 10 au 12 novembre). Avec On ne fait pas de pacte avec les bêtes, Justine Berthillot, en compagnie de Mosi Espinoza, questionne, à partir du film Fitzcarraldo, de Werner Herzog, la dinguerie dominatrice de l’homme occidental dans une jungle fictive (les 17 et 18 novembre). Quant à Boris Gibé, il propose Anatomie du désir, niché dans un mini-amphithéâtre pour mieux scruter au plus près le fantasme amoureux (du 24 novembre au 2 décembre). R. Bu Cirque-Théâtre d’Elbeuf (Seine-Maritime). *********************** . Théâtre « L’Esthétique de la résistance » avec de jeunes élèves du Théâtre national de Strasbourg Image extraite du spectacle « L’Esthétique de la résistance » de Sylvain Creuzevault, d’après le roman de Peter Weiss, au Théâtre national de Strasbourg, en 2023. JEAN-LOUIS FERNANDEZ Adapté et mis en scène par le percutant Sylvain Creuzevault, le roman phare de Peter Weiss, L’Esthétique de la résistance, arrive à la MC93 de Bobigny précédé d’une rumeur exaltée : ce spectacle serait inratable. Sur scène, dix-sept acteurs, dont de jeunes élèves de l’école du Théâtre national de Strasbourg, s’engagent dans les dédales de pensées en mouvement. La troupe rétropédale jusqu’à la fin des années 1930. L’époque est au fascisme naissant et aux luttes ouvrières allemandes. La résistance s’organise. Elle cherche ses arguments et sa survie dans un art qui fait (ou ne fait pas) le poids face à la barbarie. Les héros de Peter Weiss se confrontent à une question éternelle : quel est le rôle que peut, veut ou doit jouer l’artiste lorsque le monde est menacé du pire ? J. Ga. MC93, Bobigny (Seine-Saint-Denis). Festival d’automne. Du 9 au 12 novembre. *********************** « Rivage à l’abandon, Médée-Matériau, Paysage avec argonautes », une vision sans concession des sociétés contemporaines Décor et peinture de Catherine Rankl : représentation à la Comédie de Caen, le 6 janvier 2023 (ici, Frédérique Lolie). PASCAL GELY On peut compter sur Matthias Langhoff, immense metteur en scène franco-allemand, pour réactiver le potentiel sulfureux du triptyque que son compatriote, Heiner Müller, a écrit en 1983. Quarante ans après la première création d’un texte qui s’interroge sur les manœuvres et les visées émancipatrices de Médée, l’artiste y retourne. Et présente un spectacle dont la forme, le contenu et l’incarnation par des acteurs français devraient secouer le public en lui soumettant une vision sans concession des sociétés contemporaines. Capitalisme et marxisme, patriarcat et féminisme : les combats se déplacent selon les époques mais leur paradigme ne change pas. Dans les décombres d’une mondialisation dévastatrice, la lutte entre dominés et dominants fait rage. Le théâtre musclé de Matthias Langhoff n’apaise pas les conflits. Il appuie là où ça fait mal. J. Ga. Théâtre de La Commune, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Du 15 au 18 novembre. *********************** Catherine Hiegel phénoménale dans « Les Gratitudes » Portrait non daté de Catherine Hiegel, à l’affiche du spectacle « Les Gratitudes », de Delphine de Vigan et Fabien Gorgeart. COLLECTION CATHERINE HIEGEL Catherine Hiegel en scène ? Voici une raison majeure d’aller voir le spectacle dans lequel joue cette actrice phénoménale. Elle est à l’affiche des Gratitudes, roman de Delphine de Vigan que l’écrivaine adapte pour le théâtre, à la demande du metteur en scène Fabien Gorgeart. L’histoire est celle d’une femme âgée qui perd l’usage de la parole. Elle s’invente une langue désarticulée et réinvente sa relation aux autres, tout en faisant la paix avec son passé. Ce récit d’une réparation se tient à l’heure de la mort qui guette. Des thèmes sensibles, qui exigent de subtils comédiens. Hiegel, qui, d’un froncement de sourcil, provoque les rires ou les larmes, a pour partenaire une jeune actrice, Laure Blatter. Nul doute que la représentation montrera aussi une transmission générationnelle accomplie en direct. J. Ga. Centquatre, Paris 19e. Festival d’automne. Du 8 au 25 novembre. *********************** « La Grande Marée », en route vers l’Atlantide Les comédiens Gaël Baron et Yann Boudaud dans « La Grande Marée », le 12 octobre 2023, au CDN de Lorient (Morbihan). LOUISE QUIGNON Une immense toile qui bat de l’aile comme les flots de la mer ou les voiles d’un navire : La Grande Marée conçue par Simon Gauchet raconte l’expédition avortée d’un groupe de philosophes allemands qui souhaitaient rallier l’Atlantide en 1989. De leur projet, stoppé net par la chute du mur de Berlin, ne leur est resté pour périple que la dérive de leurs imaginaires et l’errance de leurs fantasmes. Méditative et visuelle, la représentation entend basculer du récit de voyage vers le vagabondage intime des rêves. Simon Gauchet saura-t-il faire retentir l’appel du grand large et oxygéner l’esprit de ses spectateurs ? C’est la promesse que contient le projet de cet artiste, qui a fait de la nature et de ses éléments l’argument récurrent de son travail. J. Ga. Théâtre de la Bastille, Paris 11e. Du 9 au 24 novembre. *********************** Humour Yann Marguet s’interroge sur le sens de l’existence Un seul-en-scène où Yann Marguet s’interroge sur le sens de l’existence, à La Scène Libre, à Paris, en octobre 2023. NATHAN HAUSEMANN Yann Marguet a le don de nous embarquer instantanément dans son vertige existentiel. Quelle est la finalité de l’univers ? Pourquoi est-on sur Terre ? Comment fait-on pour tous se sentir uniques et importants alors qu’on est 8 milliards ? A partir de ces sujets abyssaux, l’humoriste suisse a construit un seul-en-scène aussi hilarant qu’intelligent, aussi original que profond. Son titre est parfaitement choisi : Exister, définition. De l’infiniment grand à l’infiniment con. Tout un dessein subtilement écrit et mis en scène pour nous faire gamberger sur l’espèce humaine. Dans un salon sans âge qui lui tient lieu de cocon pour méditer sur le sens de la vie, Yann Marguet, bonnet noir vissé sur la tête et barbe de hipster, dégage très vite une bonhomie et un bagout attachants. Par sa présence et le naturel de son jeu, ce grand gaillard impressionne sans jamais être ni intimidant ni donneur de leçons. C’est un conteur au mauvais esprit savoureux. S. Bl. La Scène Libre, Paris 10e. Jusqu’au 30 décembre. *********************** Doully tord le cou aux galères de sa vie Doully dans son spectacle « Admettons », en septembre 2019, à la Nouvelle Seine, à Paris. DOULLY BETTY KLIK En arrivant sur scène, Doully balance un « Salut mes p’tits culs », comme une mère dirait à ses enfants « Coucou mes p’tits chats ». Avec joyeuseté et tendresse. Le sourire aux lèvres, la voix rauque à la Marge Simpson qui aurait trop fait la bringue, l’humoriste impose d’emblée une présence attachante. Cette trentenaire à la frêle silhouette dévoile une nature pétillante, comme un pied de nez malicieux à son parcours chaotique, qu’elle raconte dans Hier, j’arrête ! avec un humour ravageur. Doully revient de loin. D’un long passé de toxicomane et de trois overdoses. Et doit composer au quotidien avec la maladie de Charcot-Marie-Tooth, neuropathie dégénérative et héréditaire qui atrophie les muscles de ses pieds et de ses mains. Doully, à la fois insolente et joyeuse, n’est ni dans le pathos ni dans le spectacle-thérapie. Mais dans la désacralisation de sujets « sérieux » pour mettre à distance les galères de la vie. S. Bl. En tournée : le 2 novembre à Toulouse, le 3 à Bordeaux, le 10 à Montceau-les-Mines, le 25 à Allonnes, le 13 décembre à Angers, le 14 à Nantes, etc. *********************** Chloé Oliveres, la revanche d’une midinette Chloé Oliveres sur scène au Théâtre de Saint-Maur, en mars 2023. FABRICE CERVEL Chloé Oliverès a fait un cadeau à la petite fille qu’elle était. Elle a revêtu un très beau costume à paillettes et a décidé de briser les chaînes de ses rêves de midinette biberonnée aux comédies romantiques. « Quand je serai grande, je serai Patrick Swayze » : derrière cette proclamation, titre de son premier seule-en-scène, se niche un régal de spectacle, drôlissime, subtil, revigorant et d’une autodérision réjouissante. Comédienne expérimentée, cofondatrice de la compagnie théâtrale Les Filles de Simone, Chloé Oliveres a construit un récit de vie avec l’amour – réel ou imaginaire – pour fil rouge, et raconte avec sincérité sa construction identitaire, faite de chimères et de désenchantements. La midinette qu’elle était a vu et revu Dirty Dancing avec le beau et musclé Patrick Swayze et en fait une savoureuse relecture, émancipatrice et féministe. S. Bl. La Scala, Paris 10e. Jusqu’au 27 décembre. *********************** Pablo Mira nostalgique des années 1990 L’humoriste et chroniqueur Pablo Mira, le 10 septembre 2023 au festival Paris Paradis, à La Villette, à Paris. FRED DUGIT / MAXPPP Parce que « l’esprit de légèreté est mort depuis le 11 septembre 2001 », Pablo Mira a choisi de remonter le temps et de raconter « la dernière décennie joyeuse qu’on a traversée ensemble » : les années 1990. A 37 ans, l’humoriste et chroniqueur lâche son personnage caricatural d’éditorialiste réac et propose un nouveau solo plus nostalgique que sarcastique. Avec ce voyage plaisant et en images dans sa « décennie de cœur », Pablo Mira décline ses souvenirs de jeunesse, ses madeleines de Proust d’un Passé simple (titre de son spectacle). C’était le temps d’un seul petit écran pour toute la famille, du Club Dorothée et des sitcoms d’AB Productions, c’était le temps des cartes routières Michelin, des bonbecs acides et des Mister Freeze, mais aussi de l’éclosion des nouvelles technologies (jeux vidéo sur Nintendo, début d’Internet et des téléchargements), etc. On sourit à toutes ses évocations et on découvre un Pablo Mira toujours piquant mais moins vachard parce que plus inquiet. S. Bl. Palais des Glaces, Paris 10e. Jusqu’au 30 décembre. *********************** Marionnettes « La Traviata » par le Théâtre Gabriadze, à Paris Voir la bande-annonce vidéo Dans la famille Gabriadze, originaire de Tbilissi (Géorgie), la passion des marionnettes se transmet de génération en génération. Depuis la mort, en juin 2021, du père, Rezo Gabriadze, l’un des maîtres de la marionnette, également dessinateur, peintre, sculpteur, écrivain et scénariste, c’est son fils Leo qui a repris le flambeau de la troupe de théâtre paternelle fondée en 1981. Alfred et Violetta, à l’affiche de La Scala, à Paris, du 8 au 30 novembre, marque le retour en France du Théâtre Gabriadze. Il s’agit du premier spectacle de Rezo Gabriadze, dont il avait entièrement renouvelé la forme, un an avant sa mort, avec de nouveaux décors et personnages, de nouvelles musiques et lumières. La célèbre histoire de La Traviata, imaginée par Alexandre Dumas et orchestrée par Verdi, est ici transposée à Tbilissi, la capitale géorgienne, en 1991, en pleine guerre civile, ainsi qu’à Milan, Venise, Rome, et dans trois villes géorgiennes, Khashuri, Abastumani et Dighomi. C. Mo La Scala, Paris 10e. Du 8 au 30 novembre. *********************** Un Hermès de papier, par la Cie Arketal, au Théâtre national de Nice Voir la bande-annonce vidéo L’auteur Arnaud Beaujeu et la metteuse en scène Sylvie Osman se sont associés avec la scénographe et factrice de marionnettes Greta Bruggeman pour imaginer une histoire contemporaine autour de la figure mythologique d’Hermès, à la fois enfant espiègle, adolescent impertinent, jeune homme dévoué, protecteur des voyageurs et accompagnateur des âmes égarées. Pour donner vie à ce dieu, le trio a choisi des marionnettes en papier, à différentes échelles, au graphisme très contrasté. Les yeux, la bouche, les sourcils de ces créatures colorées et géométriques s’animent de façon originale et expressive. L’objectif de ce spectacle pour jeune public (à partir de 9 ans) est d’instaurer un rapport de proximité, un contact direct entre la troupe et les spectateurs. Hermès devient ainsi non seulement le passeur entre la vie et la mort, mais aussi un messager entre le monde des dieux et celui des humains. C. Mo Théâtre national de Nice. Du 22 au 24 novembre. Rosita Boisseau, Marie-Aude Roux, Joëlle Gayot, Sandrine Blanchard et Cristina Marino / Le Monde
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Le spectateur de Belleville
October 29, 2023 2:07 PM
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Une Télévision Française de Thomas Quillardet. : esse que éditions, 2023.
La pièce Une Télévision Française a été créée le 2 octobre 2021 à la Comédie de Reims CDN, texte et mise en scène de Thomas Quillardet,scénographie Lisa Navarro, lumières Anne Vaglio, costumes Benjamin Moreau, création et régie son, Julien Fezans, cheffe de chant Ernestine Bluteau.
Entre gags et événements dramatiques, l’intrigue fait appel à l’Histoire déjà relativement récente des médias, via une politique sciemment menée par la France, entre détermination et insouciance. Le 16 avril 1987, Francis Bouygues, géant du BTP, acquiert 50% du capital de TF1 pour trois milliards de francs. Pour Thomas Quillardet, cette privatisation de la plus grande chaîne du service public, au nom d’un supposé « mieux disant culturel », est un point de bascule dans la manière de penser l’information aujourd’hui. Fruit d’une enquête dans les archives de l’INA et d’entretiens avec des journalistes de l’époque, Une télévision française, au-delà d’un simple documentaire, restitue l’esprit d’une époque insouciante face à l’avènement de l’audience comme unique boussole. Conçue comme un voyage physique au coeur de la rédaction de TF1, avec plus d’une soixantaine de personnages, la pièce nous entraîne dans une décennie d’événements marquants, où la France des année 2000 se façonne pour le meilleur et pour le pire. (Quatrième de couverture) Voici quelques extraits de notre critique, le 13 octobre 2021 : « Les images d’archives de l’Inathèque ont été précieuses : une histoire française se dessine par le prisme exclusif des journaux de TF1 – les premières crispations sur la place de l’Islam en France, la place des jeunes et des femmes dans la société, les lignes idéologiques qui se perdent entre la gauche et la droite; le traitement particulièrement stigmatisant des banlieues et des périphéries. « C’est ce qu’oublie TF1 pendant toutes ces années, elle met de côté ceux qui se sentent à part. Elle va créer un soft power de masse. Privilégiant les forts », écrit Thomas Quillardet. Et sur la scène sur-éclairée, est reprise face public l’audition déjà citée de Francis Bouygues devant le CNCL – Commission nationale de la communication et des libertés -; la guerre que se livrent Mitterrand et Chirac pour influer sur TF1… Et le débat pré-électoral entre « Monsieur le Premier Ministre » lancé par le Président de la République à Chirac qui l’appelle M. Mitterrand. Et d’évoquer le nuage de Tchernobyl que le gouvernement du temps veut à tout prix minimiser : le micro-trottoir d’une journaliste partie en urgence en Allemagne donne la vraie mesure des choses : elle tient une salade entre les mains, interdite à la vente et à la consommation dans ce pays voisin. Le spectateur a accès à des conférences de rédaction qui préparent les journaux télévisés. Et les journalistes ne cherchent que ce qu’ils veulent entendre, l’angle des reportages étant prédéfini. Sur scène, dix comédiens interprètent dix journalistes, des personnages de fiction dont on suit l’existence sur dix années. Le public assiste avec eux à l’élaboration des journaux, aux coulisses de l’actualité, à côté des présentateurs vedettes de l’époque qui n’apparaissent qu’à la marge. Une Télévision française est guidé par le souvenir, en quelque sorte, par les émotions du passé. La bande d’acteurs joue tous les rôles et se passent le relais. Les acteurs sont à la fois l’équipe de TF1, les présentateurs, les hommes et les femmes politiques de l’époque mais ils incarnent aussi, moindrement, la sphère intime : la famille, les amis et les monologues intérieurs des journalistes. Au détriment du recul, de la perspective et de l’analyse, sont donnés à voir au public de théâtre cette fois, en une vertigineuse mise en abyme, la spectacularisation, la vitesse, le flot continu, et l’excitation des interprètes-journalistes, leur stress qui donnent l’illusion de rompre avec la banalité routinière, un sentiment d’urgence – performance physique et prouesse technique de ces joueurs. Grâce à la scénographie inventive de Lisa Navarro, règne avec surplomb et sous des lumières excessives obligées, le joug d’un faux plateau nu, truffé de trompe-l’oeil, de trappes, d’éléments qui apparaissent et qui disparaissent, espace vivant non fixé historiquement et ouvert à l’inattendu. Un voyage physique dans la rédaction de TF1, dans les bureaux du pouvoir et dans la mémoire. Avec Agnès Adam, Jean-Baptiste Anoumon, Emilie Baba, Benoît Carré, Florent Cheippe, Charlotte Corman, Bénédicte Mbemba, Josué Ndofusu, Blaise Pettebone, Anne-Laure Tondu. A l’intérieur de ce somptueux tableau d’époque ou b.d. moderne de l’audiovisuel, le talent de ces acteurs est si vif qu’on aimerait les voir réincarner, même dans la dérision, des figures moins attendues – silhouettes rapidement croquées et anonymes de rédaction qui cachent leur attente de promotion ou leur jalousie envers tel ou tel ou bien icônes artificielles de la press people. Ils sont encore et d’abord les vraies personnes émouvantes qu’elles savent être sur les scènes théâtrales. » Un extrait de l’échange d’un débat entre Michèle Cotta, François Mitterrand et Jacques Chirac : « Michèle – Je vous demande, monsieur Mitterrand, Monsieur Chirac de nous dire ce que vous ferez, demain, l’un et l’autre, si vous êtes élus, pour assurer l’impartialité de l’Etat… ? Jacques : Cette impartialité de l’Etat va de soi et ce que, pour ma part, j’ai dénoncé et contesté a été, en 1981, une véritable chasse aux sorcières dans tous les médias, proprement scandaleuse. Retour à la rédaction : Luc – Qui veut goûter cet Irancy produit juste à côté de ma baraque ? Sabine – Vous vous êtes tous achetés des maisons de campagne, ma parole ! Il vous a filé combien pour que vous restiez M. Bouygues ? David – Chut ! Sabine, ironique – Santé alors ! Retour au débat. Jacques : En 86, nous, nous n’avons changé aucun dirigeant des chaînes de télévision et de radio contrairement à ce qui s’était passé en 81. Demain, si les Français me font confiance, je puis m’engager à ce que, l’impartialité de l’Etat soit totalement garantie. François – Il faudra dans ce cas-là que Monsieur le Premier Ministre, si jamais l’éventualité assez fragile qu’il a évoquée se produisait, c’est-à-dire de rester au pouvoir, il faudrait vraiment qu’il mette fin au sectarisme de droite qui s’est installé d’une façon insolente. » Humour et facéties, certaines vérités sont dites explicitement grâce à un théâtre tonique et ludique. Véronique Hotte Une Télévision Française de Thomas Quillardet. : esse que éditions, 2023. https://www.esseque-editions.com/182-une-television-francaise.html
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Le spectateur de Belleville
October 28, 2023 9:38 AM
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Par Marie-Aude Roux (Bruxelles, envoyée spéciale) dans Le Monde - 28 octobre 2023 Après un « Parsifal » remarqué en 2011, l’Italien met en scène « Das Rheingold », son premier « Ring » wagnérien au Théâtre royal de La Monnaie. A suivre, « La Walkyrie », en janvier 2024.
Lire l'article sur le site du "Monde" : https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/10/28/romeo-castellucci-et-son-or-du-rhin-magistral-et-transcendant-a-bruxelles_6197029_3246.html
Un noir comme un sang d’encre. Dans le silence pétrifié tombe des cintres un immense anneau d’or dont la longue oscillation percussive (amplifiée) ira s’accélérant jusqu’à l’immobilisation dans un fracas sec. Du ventre des contrebasses peut s’émouvoir le mi-bémol grave des origines. Déjà, le prélude de L’Or du Rhin déborde du lit de la fosse, qui s’illumine de l’intérieur : 136 mesures modulant l’accord de mi-bémol majeur qui ouvre le prologue des trois journées scéniques que seront La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des dieux. Cela faisait plus de trente ans que le flot de la Tétralogie wagnérienne n’avait pas envahi La Monnaie de Bruxelles, qui offre à Romeo Castellucci son premier « Ring ». Du grand Castellucci. De hauts décors d’un minimalisme superbe, des lumières d’outre-monde, une direction d’acteur stylisée. Un savant alliage de mythologies, de symboles et de visions. Comme ces silhouettes miroitantes des trois filles du Rhin dans un vaste aérosol de vapeurs luminescentes, tandis que trois danseuses dessinent des figures de naïades. Ou ce lumineux rayon laser doré caressant les corps. Des corps enluminés que le nain Alberich, courbé sous une poutrelle métallique, convoite ardemment. Mais c’est pour s’emparer de l’or du Rhin qu’il entrera dans l’eau, acquérant son pouvoir au prix du renoncement à l’amour. Une malédiction. La main « bibliquement » dressée du nain verticalisera le monde des dieux. Décor de musée antique Le metteur en scène italien a revêtu les divinités de longues robes noires aux allures sacerdotales. Autour d’elles, des bruits d’eau et une marée de corps humains mouvants sur lesquels elles marchent comme au passage d’un gué dans un décor immaculé de musée antique, statues et frises helléniques. Tous attendent les géants, Fasolt et Fafner, qui, pour tribut de leur titanesque travail – la construction du Walhalla –, ont exigé Freia, la déesse de la jeunesse éternelle. Privés de ses pommes, les dieux vieillissent et s’étiolent. Tandis que leurs voix chantent en coulisses, Romeo Castellucci opposera tour à tour aux colosses des dieux enfants, puis des vieillards apeurés. Appelé à la rescousse, Loge, dieu du feu, a débarqué avec sa dégaine de touriste, chemisette et short lie-de-vin, la main brûlant d’une flamme prométhéenne – en fait, un faux bras. C’est avec ce jovial et redoutable prestidigitateur que le dieu des dieux, Wotan, descendra dans l’antre obscur d’Alberich, où des machines high-tech, courbant les barres de métal, forgent un trésor d’anneaux. Bien sûr, le stratagème ourdi par les rusés compères fonctionnera : livré, par vanité, aux métamorphoses que lui permet son nouveau pouvoir (sulfuriques lumières vertes et rougeoiements magnifiques), le nain sera capturé, puis dépouillé, tel un Adam honteux chassé du Paradis terrestre. La scène suivante restera en mémoire. Sous la défroque disgraciée du Niebelung est apparue la nudité tragique d’un homme aux proportions athlétiques (à la Michel-Ange), que les dieux supplicient sur la roue (l’anneau) après l’avoir enduit d’un visqueux liquide noir. Ils portent désormais des toges blanches. Mais ils sont marqués par la sémitique étoile noire à huit branches, symbole d’Eros et de Thanatos. Alberich se débat et maudit. Le meurtre originel de Fasolt par Fafner, géants que symbolisent d’énormes crocodiles, sera le premier d’une longue série. Visionnaire sera également la « remontée » des dieux au Walhalla, chacun se jetant de dos, bras en croix, dans le vide creusé par un cercle d’or, tels des suicidés, dans la solennité des fanfares de cuivres. Les filles du Rhin pleurent au loin. Loge, sarcastique, pourlèche une assiette, refermant sur cette image enfantine l’Evangile wagnérien selon Castellucci. Le directeur musical de l’Orchestre de La Monnaie, Alain Altinoglu, a déjà conduit dans la fosse bruxelloise Lohengrin (en 2018), Tristan (en 2019) et Parsifal (en 2022). Il dirige avec une fougue sensuelle, une fluidité et une finesse qui honorent la partition. Sur le plateau, le Wotan de Gabor Bretz séduit par sa prestance altière. A ses côtés, la Fricka de Marie-Nicole Lemieux, toute de noblesse et de profondeur, à l’instar de l’Erda tragique de Nora Gubisch, tandis que l’émouvante Anett Fritsch prête à Freia son soprano tendre et vibrant. Elle est défendue par ses frères – le Froh pimpant de Julian Hubbard et le tonnant Donner d’Andrew Foster-Williams –, et saura charmer le Fasolt plus sentimental d’Ante Jerkunica face à l’implacable Fafner de Wilhelm Schwinghammer. Si le ténor Peter Hoare offre à Mime des éclats puissants, les trois filles du Rhin (Eleonore Marguerre, Jelena Kordic et Christel Loetzsch) s’ébattent vocalement avec grâce. Mais les suffrages vont à l’Alberich de Scott Hendricks, passant avec intelligence de la vulgarité lubrique au poignant désespoir d’une âme dévastée. Même salutation pour le Loge de Nicky Spence, dont la décontraction et la versatilité manipulatrice offrent au drame un vivifiant contrepoint. L’Or du Rhin, de Wagner, mise en scène, décors, costumes et éclairages de Romeo Castellucci. Orchestre symphonique de La Monnaie, sous la direction d’Alain Altinoglu. Avec Gabor Bretz, Andrew Foster-Williams, Julian Hubbard, Nicky Spence, Marie-Nicole Lemieux, Anett Fritsch, Nora Gubisch, Scott Hendricks, Peter Hoare, Ante Jerkunica, Wilhelm Schwinghammer, Eleonore Marguerre, Jelena Kordic, Christel Loetzsch. Théâtre royal de La Monnaie, à Bruxelles. Jusqu’au 9 novembre. De 16 € à 175 €. Lamonnaiedemunt.be Marie-Aude Roux (Bruxelles, envoyée spéciale) Légende photo : « L’Or du Rhin », de Wagner, mis en scène par Romeo Castellucci, au Théâtre royal de La Monnaie, à Bruxelles, en octobre 2023. MONIKA RITTERSHAUS
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Le spectateur de Belleville
October 27, 2023 11:37 AM
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Par Stefano Palombari
Après le succès de l'année dernière, la pièce de Fabio Alessandrini Le Juge est de retour au théâtre La Reine Blanche jusqu'au 4 novembre 2023. Un juge raconte ses premiers pas dans une terre oubliée par les institutions, à la merci de la criminalité organisée. Il évoque sa collaboration avec les juges G. Falcone et P. Borsellino, sa complicité et les inaltérables liens d'amitié avec d'autres magistrats, leurs combats, leurs sacrifices et leur engagement. La justice, une obsession ...
Un être humain prend la parole face à la communauté et, tel un miroir, s'interroge sur la notion de justice. À travers une narration épurée, parfois dépouillée, il retrace son parcours de juge. De l'insouciance des études de Droit à la choquante confrontation avec la réalité du terrain ; Il raconte ses premiers pas dans une terre oubliée par les Institutions, à la merci de la criminalité organisée.
Il revit la prise de conscience d'une mission et de la valeur d'un serment, l'engagement de toute une vie dans la lutte contre la mafia, en Italie et en Europe. Il évoque la collaboration avec des juges tels que Giovanni Falcone et Paolo Borsellino. La complicité et les inaltérables liens d'amitié avec d'autres magistrats, leurs combats, leurs sacrifices et leur engagement. Photo Roland
Dans ce monologue peuplé des combats de magistrats ayant réellement existés, parfois encore en service, Fabio Alessandrini nous transporte dans un pays livré au crime organisé. L’histoire récente de l’Italie devient un miroir autant que l’interrogation singulière d’un homme et sa recherche de justice.
Production Compagnie Teatro di Fabio. Coproduction compagnie Teatro di Fabio, DSN — Dieppe Scène Nationale, Espace Jean Legendre — Théâtre de Compiègne, le Forum — Chauny. Avec le soutien de La Manekine — Scène Intermédiaire des Hauts-de-France, La MAL de Laon. DRAC Hauts-de-France, Région Hauts-de-France, Départements de l’Oise et de l’Aisne, Villes de Chauny et de Compiègne. En partenariat avec le Théâtre La Reine Blanche, DSN — Dieppe Scène Nationale, Le Forum — Chauny, la MAL — Laon
Informations pratiques Théâtre de la Reine Blanche 2 bis passage ruelle - 75018 Paris Jusqu'au 4 novembre 2023. Les mardis, jeudis à 19h et samedis à 18h.
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Le spectateur de Belleville
October 27, 2023 8:14 AM
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Par Joëlle Gayot dans Le Monde - 25 oct. 2023 L’auteur, qui s’est immergé dans un hôpital de jour, se fait l’écho des voix des patients et des soignants, dans une interprétation qui efface les singularités. Lire l'article sur le site du "Monde" : https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/10/25/avec-en-addicto-le-metteur-en-scene-thomas-quillardet-livre-un-solo-minimal-pour-une-addiction-maximale_6196469_3246.html
Banaliser la maladie en la racontant sans affect inutile ni effets de manche superflus : Thomas Quillardet, unique interprète d’En addicto, s’en tient à une profération dosée au minimum pour ramasser, dans sa parole, la complexité des pathologies addictives auxquelles sont confrontés, au quotidien, des soignants pas assez épaulés. Six mois durant, cet auteur et metteur en scène s’est immergé dans un hôpital de jour. Il a observé, questionné, discuté. Il a recueilli les confidences du corps médical, s’est heurté à la méfiance des patients. Il a vécu, à temps plein, au cœur d’une unité spécialisée dans les problèmes de dépendances. Entré comme simple observateur, il a suivi un chemin singulier dont rend compte sa représentation. En menant un atelier théâtre avec les malades, il est devenu acteur à part entière du dispositif de soins. Mais c’est dans le rôle du témoin qu’il boucle son expérience. Il est celui qui redonne vie, ici et maintenant, à ce qui a été vécu par les autres et par lui-même. Le récit, écrit au présent, lui appartient en main propre. Mais c’est aussi un récit polyphonique qui arrive en droite ligne du réel. Les mots sont ceux des médecins, des infirmiers, des malades. Articulés les uns aux autres, ils ne font pas littérature mais ils possèdent la force du témoignage. Ce qui ne veut pas dire qu’En addicto est à classer au rang du documentaire brut. La matière recueillie a été filtrée, triée, élaguée, ordonnée par Thomas Quillardet, qui donne corps à une cosmogonie où entrent et sortent des figures récurrentes priées de fermer ou d’ouvrir les portes des bureaux derrière elles. Absence revendiquée d’incarnation L’artiste n’est pas un comédien. Il l’assume. Ce qui explique pourquoi il ne fait pas mine de mimer des humeurs, des sentiments, des colères, mais se cantonne au respect des phrasés. Selon qu’il est tel ou telle, il accélère ou décélère le tempo. L’oralité est une affaire de rythme. Surtout pas de pathos. L’interprète ne bouge quasiment pas. En jeans, basket et pull, il reste assis sur une chaise posée au centre d’un plateau nu d’où il fixe le public dans les yeux. Le spectateur est son interlocuteur. Un procédé qui est utilisé au théâtre pour impliquer émotionnellement l’assemblée, mais qui ne suffit pas à compenser l’absence revendiquée d’incarnation. En étant lui-même, c’est-à-dire en n’étant pas acteur, Thomas Quillardet évite de faire écran entre le public et cette parole dont il est hôte et passeur pendant quatre-vingt-dix minutes. Mais la quasi-neutralité de son jeu est à double tranchant. Figée dans l’équanimité de l’interprète, elle se révèle contre-productive à force de niveler, sur une intensité égale, les douleurs, les impuissances, les combats ou les doutes qui s’expriment. Ce qui se traduit par la dissolution involontaire des singularités convoquées par ce seul-en-scène dans une étrange indifférenciation. Les cas particuliers cèdent alors la place à un poncif qu’il n’est pas vain de rappeler : le seul « héros » d’En addicto, celui dont la puissance (destructrice) n’a pas de rivale, c’est l’addiction, véritable rouleau compresseur qui broie les individus. En addicto. Texte et interprétation : Thomas Quillardet. Théâtre de la Ville, Paris 4e. Jusqu’au 28 octobre. Dans le cadre du Festival d’automne. Puis au Théâtre Jacques-Carat, à Cachan (Val-de-Marne), les 15 et 16 novembre. Joëlle Gayot Légende photo : Thomas Quillardet sur scène dans « En addicto », au Théâtre de la Ville, à Paris. MÉLINA VERNANT
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Le spectateur de Belleville
October 25, 2023 4:25 AM
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Par Armelle Héliot dans son blog - 16 oct. 2023 Dans « Les Nécessaires » la jeune auteure et metteuse en scène évoque une travailleuse sociale face à des mineurs étrangers. Une histoire de notre temps portée par Alice May et des interlocuteurs « off ».
C’est un de ces spectacles légers et graves que l’on aime découvrir. Et souvent au Belleville. Grave par son propos, léger mais sophistiqué dans sa forme, est ce spectacle intitulé Les Nécessaires. Garance Rivoal s’est longuement documentée, a même travaillé quelques semaines durant, en juillet 2018 –ce qui suppose une maturation certaine du projet- à Nanterre, au Centre d’Accueil et d’Evaluation des Situations. Plus tard, elle a assisté à des audiences de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Elle a lu, vu, écouté et s’appuie notamment sur le travail des journalistes Arnaud Aubry et Karine Le Loët. Le dispositif scénique est simple : une comédienne, Alice May, qui a collaboré au montage, vingt-quatre scènes en enchaînements rapides –une table qui est déplacée à chaque fois faisant office d’élément principal- et douze voix qui sont, à chaque fois, l’interlocuteur, l’interlocutrice de la femme qui les reçoit. Pour artificiel que soit ce jeu des voix off, l’ensemble est bien réglé et comme la comédienne est équipée d’un micro, on se prend immédiatement à croire aux dialogues…Tout juste si l’on ne croit pas distinguer des silhouettes sur le plateau : lumière de Jean-Pierre Michel, son, mixage, régie Charlie Sénécaut. Autant de scènes, autant de destins. Il y a évidemment une volonté démonstrative dans ce travail et un penchant à estimer que l’administration est âpre et peu amène. Garance Rivoal l’écrit : « La complexité de ces questions s’incarne dans les égarements de Diane et révèle l’absurdité de travailler pour un système qui contribue à fabriquer les conditions de la précarité. » On est touché par la problématique, la manière délicate de manier des moments difficiles et l’interprétation d’Alice May et de ses partenaires, professionnels et amateurs venus de séances d’atelier, donnés à Nantes et à Nanterre. De vrais demandeurs d’asile. Théâtre de Belleville, lundi et mardi à 19h15, dimanche à 20h00. Durée : 1h15. Jusqu’au 31 octobre. Tél : 01 48 06 72 34. Puis les 9 et 10 novembre au Théâtre Claude-Chabrol d’Angers.
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October 24, 2023 3:50 PM
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Communiqué de presse ministère de la Culture - 23 octobre 2023 Rima Abdul Malak, ministre de la Culture, en plein accord avec François Astorg, maire d’Annecy, Martial Saddier, président du Conseil départemental de Haute-Savoie, Laurent Wauquiez, président du Conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes et François Blanchut, président de l’association, donne son agrément à la nomination de Bertrand Salanon à la direction de Bonlieu, Scène nationale d’Annecy, sur la proposition unanime du jury réuni le 29 septembre 2023. Bertrand Salanon était délégué au projet artistique du Théâtre national de Strasbourg depuis 2020, où il occupait auparavant les fonctions de directeur de la programmation et de la production. Il a dirigé le théâtre universitaire, scène conventionnée à Nantes et assuré l’intérim de direction de la Scène nationale de Saint-Nazaire après en avoir assuré l’administration. Son projet se développe autour d’une présence continue des artistes et d’un ancrage fort dans le territoire. Au plan local, des formes artistiques itinérantes seront présentées sur les territoires. La dimension internationale se traduira quant à elle par un projet européen autour de la danse contemporaine et du théâtre. Choisis pour leur capacité à transmettre et à interagir avec un lieu pluridisciplinaire, trois artistes seront associés pour quatre années : la chorégraphe Maud Blandel, le metteur en scène Gwenaël Morin et l’association Making waves, dirigée par Amélie Billault et Alexandre Plank. La signature « made in Annecy », qui fait la renommée de la scène nationale en matière d’accompagnement des artistes, sera poursuivie et se traduira par une nouvelle articulation entre rythmes de production et de diffusion et le développement de la production déléguée. Un nouvel élan sera donné à la manifestation Annecy Paysages par la présentation des œuvres dans un parcours urbain de grande randonnée artistique, renforçant le lien avec le territoire. La médiation artistique et culturelle impliquera largement les acteurs et les publics du territoire. Enfin, les enjeux de transition écologique traverseront l’ensemble du projet. Bertrand Salanon succède à Salvador Garcia, qui a fait valoir ses droits à la retraite, et dont la Ministre tient à saluer l’action qu’il a menée tout au long de sa carrière. Au cours de ses 26 ans à la direction Bonlieu, Scène nationale d’Annecy, ce fidèle compagnon des artistes a mis à leur service son énergie et son engagement pour les accompagner dans le déploiement de leurs parcours et des rencontres sans cesse renouvelées avec les publics.
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Le spectateur de Belleville
October 22, 2023 8:50 AM
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Par Véronique Hotte dans Webthéâtre - 21 oct. 2023 Une invitation au voyage, un regard sur des femmes persanes libres. Pour le troisième volet du « Cabaret de l’exil », Bartabas rend hommage aux Femmes Persanes. Qu’elles soient afghanes ou iraniennes, elles sont aussi des artistes en exil. Résistantes et révoltées, elles revendiquent leur identité et convoquent la mémoire ancestrale ; celle de l’antique civilisation scythe fondée sur le matriarcat. – Oui, il fut un temps, où chantaient les poétesses le visage toujours découvert, un temps, où l’on louait le talent des maîtres de musique au féminin., écrit Bartabas, le maître d’oeuvre. Chez ce peuple nomade le cheval fut à l’origine de la remarquable égalité entre les genres : chevaucher de longues distances et encourager sa monture au combat fut l’apanage des femmes autant que des hommes, il en était de même pour la pratique des arts. Bartabas invite pour l’occasion des artistes iraniennes - musiciennes, chanteuses et danseuses - à se joindre à sa tribu mi-femmes mi-chevaux, à ses assemblées d’oies et d’oiseaux à plumes spectaculaires et à faire entendre, par la voix de poétesses célèbres ou anonymes, le chant d’une Persane affranchie de ses attributs mystiques et revendiquant son droit à la passion amoureuse. Une invitation au voyage dans l’espace et le temps et la communauté de l’humanité. Citons encore Bartabas, écuyer d’exception, chorégraphe, metteur en scène, scénographe, auteur et réalisateur : « Avec la tribu Zingaro, il me plaît de bâtir des spectacles de contrebande où la pensée se glisse par effraction et sème le trouble dans la conscience émerveillée du spectateur. » - Oui, il fut un temps où, sans être hantées par l’au-delà, la femme s’avançait debout sur sa monture pour éprouver la beauté du monde et clamer les joies de la passion amoureuse.
Les musiciennes, installées sur leur balcon en majesté, livrent leurs musiques et leurs chants envoûtants : chant et kamantcheh de Firoozeh Raeesdanaee, setar, shourangiz et daf de Shadi Fathi, santûr de Farnaz Modarresifar, tombak de Niloufar Mosheni, toutes inspirées et virtuoses de leur instrument. La sêtar est un luth à manche long, héritage millénaire de la musique classique persane, avec la présence des instruments à cordes traditionnels, le shourangiz ou le târ, les percussions digitales tels le zarb ou le daf encore, le santour, compositions de sons et résonances, percussivité instrumentale et vocale, le tombak, le kamancheh, le chant classique persan… La scène - piste ronde de cirque - est un miroir d’eau étincelant sous les petites lanternes à bougie vacillante, installées çà et là dans la nuit, telle une marée aquatique qui monte jusqu’aux pieds - hommes et animaux. La grande flaque d’eau est de couleur rougeoyante ou de cuivre, peut-être la coloration des sables des régions désertiques afghanes ou iraniennes que parcourent chameaux, chevaux et ânes, peut-être la métaphore du sang des victimes de ces Etat totalitaires mortifères. Des chaises de classe enfantine renversées jonchent la surface d’eau - rappel de l’interdiction des petites filles à aller à l’école. L’interprète de l’une d’elles monte sur une chaise, à hauteur de tous les ânes qui l’entourent, à niveau terrestre, tandis qu’au niveau céleste, se tient dans les hauteurs un homme/äne fildefériste observateur d’un monde où les ânes sont rois ; et ceux-ci clôturent le spectacle - rangée d’ânes numérotés qui portent leur mollah avec turban et petites lunettes de faux penseurs. Entretemps, les femmes auront joué leur partition somptueuse d’émancipation existentielle - écuyères avérées auxquelles on ne peut donner de leçon quelle qu’elle soit. Elles signifient leur liberté : derviche tourneuse, danseuse aérienne suspendue par ses cheveux tenus en chignon, lutte féminine physique à terre, de belle dignité, cavalières émérites aux longs cheveux qui s’envolent, gracieuses et célestes sur leur monture, tandis que résonnent dans l’espace l’écriture, entre autres, des poétesses afghanes Sedâ Soltâni et Zahrâ Moussavi : « Me voici/ Je suis moi/ Je suis femme/ Je suis monde/ Et sur mes lèvres passe/ Le chant de l’aube blanche… » Humour, dérision, moquerie tranquille, ces femmes défendent leur être - corps et esprit -, clairvoyantes et sereines, dans un bouquet d’images mêlées - paysannes et paysans nomades avec âne et ustensiles du quotidien accumulés - casseroles…-, une reconnaissance existentielle. Cabaret de l’exil - Femmes Persanes, nouvelle création du Théâtre équestre Zingaro, scénographie, conception et mise en scène Bartabas, assistante Emmanuelle Santini. Musiciennes : chant et Kamantcheh Firoozeh Raeesdanaee, Setar, Shourangiz et Daf Shadi Fathi, Santûr Farnaz Modarresifar, Tombak Niloufar Mosheni, création sonore, percussions Catherine Pavet. Artistes : Bartabas, Amandine Calsat, Sahara Dehghan (danseuse), Stéphane Drouard (fildefériste), Marion Duterte, Johanna Houé, Camille Kaczmarek, Perrine Mechekour, Alice Pagnot, Tatiana Romanoff, Emmanuelle Santini, Alice Seghier, Eva Szwarcer (capillotraction). Du 20 octobre au 31 décembre 2023, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 19h30, dimanche à 17h30, relâche lundi et jeudi, au Fort d’Aubervilliers - Théâtre équestre Zingaro, au Fort d’Aubervilliers, 176 avenue Jean Jaurès 93 300- Aubervilliers. Tél : 01 48 39 54 17, zingaro.fr Crédit photo : Hugo Marty
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