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ParGuillemette de Préval dans La Croix, le 15/05/2020
Le dramaturge allemand est décédé le 13 mai, à l’âge de 89 ans. Il fut l’auteur, en 1963, de la pièce controversée « Le Vicaire » qui dénonçait le silence du pape Pie XII face aux crimes nazis. Cette page d’histoire devrait être prochainement mieux connue, les archives du pontificat de Pie XII ayant été ouvertes aux chercheurs en mars dernier.
Né en 1931, Rolf Hochhuth a grandi en Hesse, en Allemagne, sous le régime nazi. Ce fils de fabricant de chaussures est embrigadé dans les Jeunesses hitlériennes, comme de nombreux jeunes de sa génération. La guerre et le national-socialisme constitueront le cœur de son œuvre.
À l’instar de sa première pièce, Le Vicaire qui relate le destin de Kurt Gerstein, un SS témoin de l’extermination des Juifs en Pologne. Il tenta d’en informer le Vatican par la nonciature de Berlin, en vain. Jouée pour la première fois à la Volksbühne, à l’époque à Berlin-Est, en février 1963, la pièce fait aussitôt scandale par sa dénonciation explicite du silence de Pie XII sur la Shoah. La traduction de la pièce en 17 langues et son adaptation dans 27 pays - dans un climat très tendu à Paris, au théâtre de l’Athénée, en décembre 1963 - puis sa reprise au cinéma avec Amen de Costa-Gavras, achevèrent de créer « l’affaire Pie XII ».
Polémiques L’historienne Muriel Guittat-Naudin, autrice de « Pie XII après Pie XII. Histoire d’une controverse » (1) rappelle qu’avant Le Vicaire, l’opinion publique était plutôt favorable au pape sur ce sujet, de toute façon peu abordé. La pièce « fracasse », selon ses mots, l’image positive du pontife élu en 1939 et mort en 1958, ce qui déstabilise au plus au point l’épiscopat.
L’historienne mentionne la réaction de Mgr Feltin, alors archevêque de Paris : « Il n’est des sujets que l’on aborde qu’avec respect. Ainsi en est-il de la suprême responsabilité d’un pape au cœur d’un drame aussi tragique que celui qui secoua le monde, il y a vingt ans. » Retenue dont ne fait pas preuve l’archevêque de New York, le cardinal Spellman, qui dénonce aussitôt une pièce « qui outrage la mémoire d’un homme grand et bon ».
L’épiscopat allemand rend même hommage à celui qui « a élevé sa voix contre les atrocités inhumaines, particulièrement contre la suppression et la destruction d’individus et de peuples », faisant référence au message de Pie XII, à Noël 1942, sur Radio Vatican. Le pape évoquait ces « centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive ».
Pour répondre à ces accusations, Paul VI, en plein concile Vatican II, confie à des historiens jésuites le soin de publier une sélection de documents d’archives du Vatican, publiés de 1965 à 1981. En 2004, Jean-Paul II ouvre les archives du Bureau d’informations pour les prisonniers de guerre.
Si la pièce de Rolf Hochhuth a pu avoir comme vertu d’éclairer le rôle de l’Église pendant la période nazie, beaucoup d’interrogations demeurent sur les motivations de son écriture. Dans sa thèse, Muriel Guittat-Naudin montre que certains interprètent le geste de l’auteur comme une façon de dédouaner le peuple allemand de ses responsabilités, en faisant tout reposer sur les épaules du pape. Dans la pièce, son personnage se lave les mains en apprenant les déportations massives de Juifs, et il apparaît bien plus obsédé par la lutte contre le communisme.
Or, rappelait Philippe Chenaux (2), professeur d’histoire de l’Église moderne et contemporaine à l’université pontificale du Latran, interrogé par La Croix au moment de l’ouverture, au mois de mars, des archives du pontificat de Pie XII, « il y a eu, certes, un certain silence, mais c’était un silence douloureux, tourmenté, assumé dans l’intérêt des victimes – et non pour des raisons politiques ni par antisémitisme ».
« Briseur de tabou » En pleine guerre froide, c’est bien l’ensemble des États qui fait alors preuve d’une relative frilosité dans la condamnation des horreurs nazies. Le procès Eichmann, qui ouvre en 1961, est le premier procès d’un criminel nazi depuis celui de Nuremberg en 1945.
Nul doute qu’en cela, Rolf Hochhuth a été un « courageux briseur de tabou », tel que le qualifie le Conseil central des Juifs en Allemagne. Le gouvernement allemand salue, lui, la mémoire d’un écrivain engagé qui n’a jamais eu « peur des débats controversés ».
L’hebdomadaire allemand Die Zeit rappelle que ses recherches sur le rôle des anciens juges nazis en République fédérale menèrent à la démission de l’ancien Premier ministre du Bade-Wurtemberg Hans Filbinger, en 1978. Mais le journal évoque aussi que, dans les années 2000, Rolf Hochhuth prit la défense de l’historien britannique négationniste David Irving…
D’un tempérament impulsif, le dramaturge manifestait souvent son désaccord avec la direction du Berliner Ensemble, théâtre dont il fut propriétaire. Le titre de sa biographie, écrite par Birgit Lahann en 2016, résume efficacement la vie de ce personnage : Der Störenfried, « le perturbateur » en allemand.
(1) Éditions de l’EHESS, coll. « Cas de figure », 2015, 339 p.
(2) Pie XII : diplomate et pasteur, Cerf, 2003, 462 p., 32 €
À lire aussi : PIE XII, de Pierre Milza - Éditions Fayard, 475 p., 25 €
De «Fantômas» aux «Yeux sans visage», d’«Elephant Man» à «Eyes Wide Shut», le masque prolifère en une multitude de films, de rôles et de métamorphoses, objet fétiche de séduction, de terreur ou de révolte. Eloge de la figure dissimulée à l’écran.
Sortir à sa guise. Retrouver sa liberté de mouvements dans l’espace public - car pour nombre d’entre nous, les cinquante-cinq jours de confinement furent vécus de facto comme un enfermement. Enfin libres ? A condition de respecter les fameux gestes barrières auxquels s’adjoint, à présent, la recommandation - voire l’obligation quand la distanciation physique s’avère impossible - de porter un masque protecteur. «Le corps est un tombeau», écrivait Platon. Désormais suspect, il est ce qu’on protège et ce dont on se protège. Et le petit carré de tissu dont on est prié de recouvrir la moitié de son visage forme un nouveau sas entre soi et le monde. Le cinéma n’aura pas attendu la pandémie et la gestion biopolitique de la crise sanitaire pour faire du masque un fétiche cinégénique hautement fascinant, ne serait-ce que par les liens qu’il tisse avec les autres arts, le théâtre, la peinture [à lire, l’analyse du masque dans l’art contemporain dans Libération du 9 mai], la photographie. Le masque du comédien, persona en latin, c’est l’instrument des identités labiles et changeantes. Il est aussi ce qui fait écran, une page vierge, un mystère insondable, une surface réfléchissante, qui à l’intérieur du plan se fait métaphore du cinéma lui-même.
Le premier des héros masqués, le plus célèbre du moins, c’est Fantômas, dont le nom seul reflète l’évanescence et l’indétermination. En adaptant, en 1913, les aventures du criminel aux mille visages, créé par Pierre Souvestre et Marcel Allain, Louis Feuillade donnait au cinéma balbutiant une nouvelle grammaire conçue sur mesure pour cet être mouvant, d’autant plus inquiétant que ses multiples métamorphoses ne semblaient circonscrire aucune identité propre. Un générique en fondus enchaînés révèle ainsi une galerie de portraits se superposant, dont l’unique point commun est le regard gris tranchant. Quand Fantômas apparaît le visage à découvert, c’est donc grimé de postiches, sous les traits divers et variés d’un médecin, d’un groom, d’un banquier, d’un escroc, d’un magistrat, etc., comme si, archétype du comédien changeant de peau, il se fondait dans tous les milieux et toutes les couches de la société sans jamais être défini par aucune d’entre elles. Mais sa personnalité, son visage nu demeurent insaisissables. La seule apparition de Fantômas sous sa propre identité, c’est le corps revêtu des pieds à la tête d’un collant noir, le visage dissimulé derrière une cagoule, fendue de deux orifices laissant entrevoir ses yeux perçants. La scène où, caché dans une citerne d’eau croupie, il en ressort tout ruisselant, le tissu moulant ses traits comme une seconde peau, va l’inscrire dans la légende. Chez Fantômas, le masque et le visage ne font qu’un. Et le bain aura agi comme un révélateur, au sens photographique du terme, gravant sur la pellicule l’image d’une créature indistincte, glissant dans la pénombre à laquelle elle semble destinée à se confondre.
Enfermement Le masque, visage protéiforme ou figure de l’indéterminé, de ce dont l’identité est de ne pas en avoir, fonctionne en somme comme une machine à produire de la fiction, puisqu’il devient finalement l’accessoire-écran, sur lequel cinéastes et spectateurs projettent fantasmes, désirs et terreurs. A la suite de Feuillade, le criminel masqué connaîtra de nombreuses résurrections, de l’homme sans visage des Nuits rouges de Georges Franju, au Fantômas pop d’André Hunebelle, avec Louis de Funès et Jean Marais, dont la cagoule s’apparente davantage à un moulage d’une couleur verdâtre et putrescente. Comme si le masque s’avérait moins être dessus que dessous la peau, révélant au-delà du travestissement une sorte de «non-visage».
Le masque prend aussi la forme de l’ersatz de ce qui n’a pas ou plus de visage, l’écran-réparateur, le voile jeté sur l’impossibilité de se faire face. Mais il est aussi prison, il dit l’enfermement de celui dont personne (pas même soi) ne peut tolérer la vue. C’est la geôle de métal en bec d’oiseau de l’infortuné Winslow dans Phantom of the Paradise de Brian De Palma, condamné à n’être qu’une ombre abreuvant dans l’anonymat une industrie musicale carnassière de ses pépites mélodiques. C’est le sac de toile recouvrant la tête et les difformités du pauvre John Merrick dans Elephant Man de David Lynch, exhibé comme un monstre de foire, auquel on dénie l’humanité, pourtant inaliénable et déchirante dans toute sa détresse par la meurtrière unique ouvrant sur un œil épouvanté. C’est la coque blanche et inexpressive dissimulant les traits brûlés et comme effacés de Christiane (Edith Scob), à la suite de l’accident qui l’a défigurée dans les Yeux sans visage de Georges Franju. Prisonnière d’une apparence devenue marmoréenne, son humanité se loge désormais dans son regard éperdu et fiévreux, et dans la douceur qu’elle prodigue aux oiseaux en cage, dont elle partage le sort reclus, comme si d’avoir perdu son visage l’avait un peu plus rapprochée de l’animal et de l’innocence des bêtes.
Mascarade Le visage, disait Emmanuel Levinas, est ce par quoi l’humanité, la personne se manifestent. Il est aussi ce qui m’oblige vis-à-vis de l’autre. S’envisager, se reconnaître est avant tout une démarche éthique ; c’est se rendre responsable de ses actes aux yeux de tous et de soi-même. Agir de telle sorte à pouvoir se regarder en face. Parce qu’il confine à l’anonymat, et permet de se cacher, de protéger ses traits, son identité, le masque autorise toutes formes de transgressions, des plus ludiques (le déguisement) aux plus sanglantes. Sexe désinhibé, révolte, mais aussi violences, crimes, hold-up et meurtres en série… Napoléon entrant dans Venise ne mettra-t-il pas un terme au carnaval par peur d’éventuelles séditions parmi la population devenue méconnaissable donc incontrôlable ? Le masque souriant de Guy Fawkes, couvrant le visage de V, l’anarchiste vengeur, cherchant à dynamiter le régime fasciste d’une Angleterre dystopique dans V comme Vendetta, de James McTeigue, deviendra lui-même le symbole de la contestation politique dans les années 2010, de Occupy Wall Street à Anonymous. Comme si, dans une société sous contrôle, pistée par la collecte des données personnelles des Gafa et l’invasion grandissante de la technologie, telle la reconnaissance faciale menaçant les libertés individuelles, le masque s’affichait comme un bastion de résistance.
Empêchant toute identification possible, le masque se fait tour à tour élément de séduction levant les inhibitions et libérant les pulsions sexuelles dans la grande scène de l’orgie glaciale d’Eyes Wide Shut de Kubrick, ou écran de fumée permettant à un quidam de se créer un double idéalisé, plus fort, plus téméraire, tel Douglas Fairbanks qu’un loup de satin noir cerclant ses tempes transforme en justicier dans le Signe de Zorro de Fred Niblo - film qui influencera, on le sait désormais, la plupart des superhéros masqués, Spiderman, Batman ou Ironman.
identités mutantes Le cinéma de genre et son lot de films d’horreurs, giallos ou slashers, puiseront aussi abondamment dans l’imagerie de la mascarade soit par la froideur d’un collant informe (le tueur en série de Six Femmes pour l’assassin de Mario Bava, par exemple), anthropomorphe et impavide (Michael Myers dans Halloween , de Carpenter) ou d’une seconde peau vérolée (Leatherface dans Massacre à la tronçonneuse, de Tobe Hooper), soit en exprimant lui-même la terreur qu’il inspire (le masque hurlant de Scream, de Wes Craven, inspiré du Cri d’Edvard Munch).
Le masque s’avère surtout le lieu des identités mutantes, l’attribut premier du comédien. Et il n’est sans doute pas innocent qu’un Jim Carrey, quintessence de l’acteur métamorphe par la plasticité de son jeu et l’outrance de ses incarnations burlesques, ait interprété un personnage mi-humain mi-cartoon, dont le visage fusionnait avec un masque (The Mask de Chuck Russell). Comme lui, nous pénétrons désormais une société affolée, appelée de force à entrer dans le spectacle de sa propre peur par sauvegarde prophylactique. S’ils ne nous prodiguent pas une complète protection selon leur texture ou la manière plus ou moins rigoureuse de les porter, ils en auront tout de même l’apparence, nous faisant collectivement glisser dans une grande scénographie à visage recouvert qu’on espère aussi courte que cinégénique.
Nathalie Dray
Légende photo : Elephant Man (1980) de David Lynch. Photo the Kobal Collection. Aurimages
Au-delà de sa réaction aux annonces faites par Emmanuel Macron, l'auteur et metteur en scène, directeur du Festival d’Avignon, revient sur l'annulation de la 74e édition et dit ce qu'est pour lui place de l'art et du théâtre dans la société
Comment analyses-tu l’intervention du président Macron le 6 mai pour les artistes et la culture ?
Olivier Py — D’abord, il y a un contexte : c’est une catastrophe sans précédent. Pour la culture, c’est le Titanic, et encore, sur le Titanic, il y avait un orchestre. On a fait un procès au ministre de la Culture qui me semble injuste. Aucun ministre précédent n’a eu à faire face à une telle crise.
Et puis, dans les annonces qu’a faites Emmanuel Macron, j’ai cru entendre, mutatis mutandis *, que nous n’étions pas certains d’avoir une saison l’année prochaine. On est dans une situation apocalyptique pour le monde de la culture. Je pense qu’annoncer un plan de sauvetage de la culture dans un contexte où l’économie mondiale est impactée de manière si tragique, il fallait un certain courage politique.
Quelles sont les annonces les plus marquantes ?
La première, c’est sur l’année blanche pour les intermittents, et c’est une victoire, avec des éléments à préciser. Si j’ai bien compris, cette année blanche devrait être à calendrier variable selon la date anniversaire des intermittents. Il y a une zone de flou à cet endroit-là et des précisions techniques à donner qui ne sont pas simples et qui, à mon avis, ne sont pas de l’ordre de la parole présidentielle.
Ensuite, je voudrais dire quelque chose sur la forme. Celle qu’il a choisie a desservi son propos. Je crois que les mêmes annonces, qui sont bonnes, dans un cadre plus solennel l’auraient beaucoup plus servi. D’autant plus qu’on attend depuis son élection un grand discours de politique culturelle générale qui entre dans ses prérogatives régaliennes.
Je crois qu’il a été conjoncturel. Il préparait un grand discours de politique culturelle à la hauteur de ses ambitions et la crise des Gilets jaunes est arrivée, suivie l’année suivante de la réforme des retraites et du Covid. Ce qui fait que ce discours n’est arrivé que le 6 mai et dans une situation particulière. Mais il y a une prise de conscience de la gravité et une proposition qui me semble intéressante et qu’il faut prendre au mot : c’est le lien avec l’Education nationale. Mais il y a un quota de soixante-dix heures qui bloque la possibilité des intermittents d’aller travailler dans l’Education nationale.
Ce quota, il faut le faire sauter, ainsi que des raideurs administratives qui font que s’il n’est pas engagé par une structure déjà subventionnée, il ne peut pas, seul, travailler à l’intérieur de l’Education nationale. J’entends aussi qu’il n’y aura plus de réduction des budgets de l’art à l’école, qui se sont effondrés depuis l’ère Sarkozy. Enfin, les plateformes doivent participer à une reconstruction culturelle, parce que – il l’a dit – tout le monde n’a pas été ruiné par la crise. Au contraire, les actions des Gafam ont explosé.
Et l’annonce des commandes publiques faites aux artistes ?
Je pense que c’est une idée qui a pu lui être inspirée par Jack Lang, qui appelle à un New Deal. Je suis pour, notamment par rapport à la jeunesse. A cela près que tout service public est une commande publique. Mais, là aussi, le contenu est un peu flou. Il faut attendre que le ministre de la Culture mette en forme ces propositions, mais il est défendu par la parole présidentielle, ce qui est très important car il est aussi sans arrêt remis en cause par Bercy.
Qu’est-ce que cela dit de la place de l’art dans la société ?
Je me pose surtout la question de savoir comment les citoyens ont perçu la prise de position du Président en faveur de la culture. Une grande partie des citoyens ne comprennent pas ce qu’est l’intermittence, ce qu’est un régime autofinancé et croient que c’est une situation d’exception. La question est très importante parce que si les citoyens ont compris l’importance de la parole présidentielle en termes de culture, ça augure d’une sortie de crise où on pourra la reconstruire.
Il ne faut jamais oublier la chose la plus fondamentale : nous devons tout au public. Quand nous cessons de travailler pour lui, nous sortons du contrat que les artistes ont passé avec la République. Il faut le reconstruire avec des pouvoirs publics qui connaîtront mieux l’engagement quotidien, passionné, du service public de la culture.
“Il faudra aller dans les prisons, les hôpitaux, les associations, avec les amateurs”
Qu’as-tu à dire sur le danger d’une année avec des théâtres fermés ?
Il faut s’y préparer, et c’est ce qu’il nous a demandé. Il faut espérer le meilleur et se préparer au pire. Le Festival d’Avignon en fait partie puisque nous avons essayé de mettre en place une Semaine d’art à la fin du mois d’octobre. La proposition d’aller dans les écoles est bonne, mais on n’a pas attendu qu’on nous le demande pour le faire.
Ce n’est pas dans le contexte du Covid qu’on va trouver de nouveaux publics. Mais il faut aussi aller dans les prisons, les hôpitaux, les associations, avec les amateurs. Le rôle social des artistes doit être développé et apprécié à la hauteur de sa dignité. En tout cas, il va falloir sortir des théâtres. Les ouvrir pour des jauges de cinquante personnes, ça ne marche pas, sauf pour les petits théâtres.
Penses-tu que la menace qui pèse sur la saison prochaine soit liée au rapport de l’infectiologue François Bricaire, qui préconise des mesures sanitaires très strictes ?
Le ministre de la Santé en Allemagne avait proposé une fermeture des théâtres pour dix-huit mois… Il faut s’y préparer. Ce sont les autorités sanitaires qui décident, et on n’a rien à objecter à ça. On doit être conscient qu’on ne pourra pas faire une saison normale. Il faut se préparer à inventer des choses qui sont corona-compatibles, mais qui ne remplaceront pas une saison normale : sortir des théâtres, faire du théâtre d’intervention, la décentralisation des trois kilomètres et le streaming.
Comment as-tu ressenti le silence du gouvernement au début du confinement vis-à-vis de la culture, dans la mesure où les artistes ont tout de suite réagi avec une générosité incroyable pour aider les gens à supporter le confinement ?
Dès le début du confinement, il y a eu des annonces de la part de la Rue de Valois, mais ce n’était pas à la mesure de la catastrophe. Sur les annonces du président de la République, je n’ai pas souvenir qu’il ait prononcé le mot de service public, et je le regrette. Ce qui importe, c’est qu’il y ait un service public de la culture comme il y a un service public de la santé et de l’école. C’est fondamental de pouvoir dire que nous sommes un service public pour être à même d’affirmer que nous sommes vraiment une démocratie, et l’épidémie nous fait prendre conscience qu’on a eu tort de le vendre à des logiques comptables.
Comment as-tu vécu le confinement et les décisions en chaîne qui ont abouti à l’annulation du Festival d’Avignon ?
Cette catastrophe, je l’ai avalée par petits morceaux. J’ai commencé par du déni, de la sidération, de l’inquiétude, de l’angoisse, du désœuvrement, par toutes les couleurs du spectre dépressif. Je n’imaginais pas en janvier et en février que le Festival d’Avignon serait annulé. En avril, je n’imaginais pas qu’on devrait envisager une prochaine saison avec des théâtres fermés et que la crise sanitaire déboucherait sur une crise économique qui, à mon sens, débouchera forcément sur une crise sociale.
“C’est dans les moments les plus dramatiques que nous avons besoin de la communion laïque que propose le théâtre”
L’ampleur de la catastrophe se déplie. Cette théorie des dominos, je ne l’ai pas vue venir. Je le vis comme un cauchemar. Dans les trois jours qui ont suivi l’annulation, parler aux cinquante artistes du festival au téléphone a été extrêmement douloureux parce qu’ils étaient désespérés. Je me suis rendu compte à quel point le festival était un enjeu symbolique sans aucune commune mesure. Quand je parlais aux créateurs de Palestine, d’Europe, d’Amérique du Sud, d’Afrique pour qui c’est une chance historique de venir à Avignon, ils avaient l’impression que le destin les trahissait.
Je ne veux pas laisser dire que le théâtre est une sorte de divertissement qui n’était plus de mise dans la situation de catastrophe. Nous sommes une tentative de partager le sens, et c’est dans les moments les plus dramatiques que nous nous refondons et avons besoin de la parole des poètes, des artistes et du théâtre, de la communion laïque que propose le théâtre. Le théâtre ne sauve pas des vies, il sauve des existences.
L’intuition et l’anticipation des artistes dans leurs créations est marquante, comme cette thématique d’Eros et Thanatos que tu avais choisie pour cette 74e édition.
D’autant plus que ce qui nous intéressait surtout, c’était Thanatos. On envisageait de nouveaux rapports à la mort dans ce qu’on peut appeler la post-humanité et un certain rapport au capitalisme aussi, qui essaie de nier et d’oublier la mort. Il y a eu un retour du refoulé, la mort s’est de nouveau invitée à notre table alors que toute la société de consommation essayait de nous faire croire qu’elle n’existait plus.
Ça touche à des questions éthiques. Je le ressentais très fort dans beaucoup d’œuvres d’art, de réalisations d’artistes, pour qui le champ politique s’éloignait un peu du sociétal et allait jusqu’à la métaphysique ou l’eschatologie, le questionnement sur la mort.
Comment s’est prise ta décision de proposer une alternative à la 74e édition en juillet et une Semaine d’art fin octobre ?
En se préparant au pire, on avait prévu des options de remplacement, et j’ai très vite pensé à la Semaine d’art, qui est le premier titre du Festival d’Avignon, qui n’a pris ce nom qu’à partir de la troisième édition. J’ai pensé à la période de la Toussaint parce que c’est un moment de vacances dans toute la France. Puis est venue la proposition de France Culture, France Télévision et Arte de faire un beau programme autour d’Avignon en juillet. L’idée de la diffusion d’archives, de captations et de documentaires et celle du streaming sont magnifiques, car on a énormément de captations qui sont un trésor national.
Ça ne remplace pas un festival, mais symboliquement, Avignon existe. On travaille actuellement avec Michel Field et Blandine Masson sur le programme. On peut filmer des représentations sans public. J’espère que le projet de Jean Bellorini sur un texte de Valère Novarina qui devait être à la Cour d’honneur pourra être filmé lors d’une générale. Avec le programme de France Culture, on entendra des textes qui devaient être joués au festival ainsi que des archives. C’est merveilleux, ça nous fera du bien, aux artistes comme au public.
Il n’y a pas de hiérarchie dans la tristesse d’annuler le Festival d’Avignon, que ce soit pour Dimitris Papaioannou qui devait ouvrir le festival ou pour un spectateur anonyme. On perd là quelque chose qui nous structure. Le festival nous permet de rencontrer ce que, en psychanalyse, on appelle le “grand autre". L’altérité, irremplaçable, incontestable. L’altérité qui nous permet de dire “je". Ce grand autre manque et ne peut pas être remplacé par des connexions de réseaux sociaux. C’est au contraire le “moi" répété à l’infini. On sait bien comment les algorithmes que nous avons ne sont que des effets de miroir.
“Je ne sais pas comment on va remettre à flot des grands paquebots comme la Comédie-Française ou l’Opéra de Paris”
Revenir aux fondamentaux de Vilar, qui crée le Festival d’Avignon en 1947 dans l’élan donné par le Conseil de la Résistance, est un signe fort.
Il faut toujours se souvenir de l’avenir. Peut-être que c’est dans les idées originales que notre avenir réside. Cette Semaine d’art, c’est une manière de nous enraciner et de retrouver l’essentiel du festival. Je ne suis pas à l’aise avec l’élément de langage de "refondation" qu’a proposé Emmanuel Macron. Je préférerais "reconstruction", parce qu’il y a une destruction des publics, des budgets et des théâtres. C’est une incidence, mais je ne sais pas, à ce jour, techniquement et financièrement, comment on va remettre à flot des grands paquebots comme la Comédie-Française ou l’Opéra de Paris.
On va vivre une crise économique grave, il ne faut pas se voiler la face. Mais il y aura une énergie économique à la sortie de la crise, il va y avoir un retour de balancier. Le mot de "refondation" laisse entendre que les fondements n’étaient pas bons. Ce ne sont pas les fondements qui ont manqué, ce sont les fonds ! La Semaine d’art de Vilar, le théâtre populaire, la décentralisation, le service public de la culture, ce sont de très bons fondements. Il ne faut pas y toucher ! Il faut repartir de là et reconstruire sur ces fondements. C’est notre passé et c’est notre avenir.
Quelles sont les grandes lignes de cette Semaine d’art ?
Je n’ai pas encore arrêté le programme, d’autant que nous sommes dans une équation très complexe, notamment les disponibilités et les possibilités de voyager. Le festival a eu l’intégralité de ses subventions et on peut vraiment remercier les pouvoirs publics.
Mais elles vont servir à indemniser les équipes artistiques et une grande partie des personnels qui devaient travailler au festival, saisonniers et intermittents, soit plus de 430 personnes. La Semaine d’art, c’est très peu de spectacles, entre cinq et sept. On pourra en reprogrammer en 2021, peut-être une petite dizaine, et d’autres, une majorité, qu’on ne pourra malheureusement pas reprogrammer du tout et qui seront indemnisés.
Arnaud Laporte s'entretient aujourd’hui avec la chorégraphe Mathilde Monnier, qui faisait partie des 12 artistes qui ont échangé la semaine dernière avec le président de la République pour faire part de leurs inquiétudes, de leurs souhaits concernant le monde de l'art et de la culture.
Mathilde Monnier a dirigé pendant une vingtaine d'années le Centre chorégraphique national de Montpellier, puis, pendant cinq ans, le Centre National de la Danse, dont elle a quitté la direction en juin 2019 pour retrouver une forme de liberté, une liberté aujourd’hui mise à mal par la crise sanitaire mondiale.
Aujourd’hui, Arnaud Laporte, producteur de La Disputeet desMasterclasses, donne la parole à Mathilde Monnier, qui partage son désarroi, son espoir et son incertitude sur les temps à venir.
Je ne sais pas si le Président Macron vous l'a demandé, mais à quoi pensez-vous ?
Mathilde Monnier : Le président ne nous l'a pas demandé. Cela aurait peut-être été bien qu'il nous le demande. Aujourd'hui, je pense à tout ce qui m'a manqué. Je pense à tout ce qui n’a pas eu lieu. Bien sûr, les spectacles, les annulations, puisque le premier jour du confinement, c'était le premier jour d'une grande tournée que je devais entreprendre, pendant cinq mois. Et puis je pense aussi à un texte de la dernière pièce que j'ai faite avec La Ribot et Tiago Rodrigues, où je raconte l'histoire d'un manège qui tourne beaucoup trop vite, qui s'accélère et dans lequel, à un moment donné, je tombe dans le sous-sol. Et là, il y a un rat qui nous attend pour nous dévorer lentement. J'ai l'impression parfois que le réel a rattrapé la fiction.
Est ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?
Je ne suis pas sûr d'avoir pris beaucoup de décisions en fait. Je trouve déjà bien d'être là, d'être en forme, d'être en vie. J'apprécie plutôt le temps présent et le moment, la journée, la qualité de la vie. Et je n'ai pas du tout envie d'être volontaire, d'avoir une emprise sur le présent. Tout est tellement incertain que, de toute façon, aucune décision ne peut être sûre. Alors j'attends, tout simplement.
Attendez-vous quelque chose des autres ?
Je n'attends pas vraiment grand chose. J'oscille un peu entre l'espoir et la dépression. Un espoir que, peut-être, les choses vont changer. Et puis, en même temps, une sorte d'attitude assez réaliste qui me dit que non, finalement, je crois que les choses vont recommencer comme avant. Peut-être, quand même, que ce que j'attendrai c'est une société qui prenne un peu plus souci les uns des autres, ce que Martine Aubry appelait la société du « care », une réponse que je trouvais un peu « médicalisée » mais qui, finalement, convient bien aujourd'hui et au temps de demain. Donc, privilégier l'attention à l'autre, c'est peut-être cela que j'attends
Est-ce que cette crise que l'on traverse a changé votre rapport au temps ?
Je suis une obsessionnelle du temps, surtout dans mon travail. J'ai un rapport au chronomètre qui est assez compliqué. Le temps est vraiment une dimension très, très importante. Alors là, je suis complètement en rééducation temporelle parce que j'ai perdu tous mes repères. J'ai dû éprouver ce qu'est l'ennui, j'ai dû éprouver une autre intensité de temps. Et comme je suis Bélier et que je suis toujours en train de regarder plutôt vers l'avant que vers l'arrière, aujourd'hui, je dois dire que c'est très compliqué pour moi, parce que j'ai l'impression d'avoir un temps de retard et que je suis complètement désynchronisée.
L’art doit s'adresser à qui et comment désormais ?
Je ne sais pas si l'art s'adresse, j'ai l'impression que l'art nous traverse. Il est là. On en a été vraiment privés. J'ai eu beaucoup de difficultés avec les écrans, surtout dans mon métier, où on a plutôt l'habitude de voir les gens en face. On travaille en groupe, on est des ballets, des collectifs. Moi, j'ai besoin des autres, j'ai besoin des danseurs, j'ai besoin de les voir, et je n'ai pas besoin de les voir à travers une vitre. On travaille devant la glace mais pour moi, l'écran, ça a été vraiment redoutable. Même si c'est un super accélérateur technique, ça m'a propulsée dans une envie de contact, et de rester intacte.
Qu'est-ce que vous avez envie de partager aujourd'hui ?
J'ai envie de parler. Je crois que c'est ça que j'ai envie de partager. J'ai envie de discuter avec les uns les autres en face à face, si c'est possible. S'écouter, pas en distanciel, mais en présentiel. J’ai besoin de re-réfléchir. Pas forcément non plus sur des grandes théories, mais de partager des moments assez simples. C'est de ça dont j'ai envie.
Comment l'art et la culture peuvent-ils contribuer à vivre dans ce monde, qui n'est peut-être pas nouveau, mais qui est différent ?
Je crois que l'art contribuera et a contribué, mais il va falloir quand même trouver les formes, d'autres formes, parce que j'ai l'impression qu'on ne va pas arriver à faire ce qu'on faisait de la manière dont on le faisait. Cette idée de jouer devant une salle avec des gens qui ont des masques, ne pas pouvoir s'approcher, j'en ai aussi très peur. Dans mon métier, c'est très, très, très compliqué de faire de la danse distancielle, à des kilomètres, ou de faire du Lucinda Childs, tous les danseurs dans des diagonales en parallèle, très géométriques, pour ne pas se toucher. Il va falloir respecter les distances, donc ça m'inquiète beaucoup. Je ne suis pas sûre qu'on va tous y arriver. Peut-être que les chorégraphes très abstraits vont y arriver, et c'est bien aussi les lignes, la géométrie, mais il y a quand même beaucoup, beaucoup de soucis et de problèmes encore à résoudre.
Mathilde Monnier• Crédits : Pool PARIS/TAUB / Contributeur - Getty
Il prêta sa voix à Mediapart (pour un spot maison) et donna sa vie au théâtre. Didier Bezace est décédé dans la tourment de l’avant confinement, le 11 mars, deux mois jour pour jour avant la fin (partielle) du confinement. Retour sur un homme et son itinéraire.
Je le revois sur scène avec un pardessus terne et un chapeau emprunté à un film noir, incarnant l’un de ces personnages gris à la personnalité rentrée, plus complexe qu’elle ne semblait être, non un héros de tragédie antique ou shakespearienne (il tint toujours à distance ce répertoire), mais un paumé de la vie, un malhabile, un pas très gai. Didier Bezace affectait ces êtres de l’entre deux, ni prétentieux, ni pitoyables, parfois lourds de secrets qui n’en sont pas, poussant comme ils peuvent le bouchon de leur vie, héroïque parfois, malgré eux, souvent victimes, malgré tout. C’était au Festival d’Avignon 1996, Bezace reprenait le rôle de Bridet dans son adaptation du récit d’Emmanuel Bove Le piège.
Bezace l’avait mis en scène précédemment au Théâtre de l’aquarium, aventure pionnière et admirable qu’il partagea avec Jacques Nichet et Jean-Louis Benoit et une bande d’acteurs , tous alors jeunes et inconnus. Après avoir été formé au CUIFERD, école sans frontières créée par Jack Lang en marge du Festival mondial du théâtre de Nancy, puis à l’école du Théâtre des Nations, il avait rejoint cette aventure naissante pour devenir l’un de ses piliers.
Les hommes de peu
Outre Le piège, à la salle Benoit XII, rue des Teinturiers, Bezace présente aux festivaliers un montage entre deux pièces de Brecht, La Noce chez les petits bourgeois dont il retrouve les personnages dix ans plus tard dans des scènes de Grand peur et misère du IIIe Reich. Magnifique proposition. Cet ensemble titré « C’est pas facile » devait être être complété par Pereira prétend , une adaptation (toujours par Bezace) du roman d’Antonio Tabucci, ce fut pour raisons budgétaires, une simple lecture.
Jack Ralite, le sénateur et maire d’Aubervilliers vient le voir jouer Le piège, à la sortie lui fait part de son enthousiasme, lui parle littérature comme il le fait toujours et au détour d’une phrase lui glisse une proposition : est-ce que cela lui dirait de diriger un théâtre, le théâtre de la Commune d’Aubervilliers par exemple ? Les nuits d’été lui portent conseil, il accepte. C’est le début d’une aventure qui va durer quinze ans (1997-2013). La première saison Bove et les deux Brecht sont repris et on assiste à la création de Pereira prétend, l’histoire d’un journaliste ordinaire, ni une plume, ni un reporter de guerre ni un dénicheur de scoop.
Avec ce texte, et bien d’autres par la suite, Didier Bezace poursuit une même quête, celle de mettre en scène ceux qui y sont rarement représentés, les « hommes de peu ». Un périple entamé à l’Aquarium en tandem avec Jean-Louis Benoit. La saison suivante, il signe deux adaptations, l’une d’après La misère du monde de Pierre Bourdieu, l’autre La femme changée en renard d’après l’œuvre de David Garnett, auteur qu’il nous fait découvrir comme cela sera le cas plus radicalement avec l’australien David Keene (il montera trois de ses pièces). Keene disant de Bezace :« Ce qu’il recherchait, c’est l’humanité des personnages que j’ai créés. Ce qu’il veut monter au public, c’est la dignité des individus qu’il a découvert, la force de l’amour qui les unit . » On pourrait en dire autant des deux monologues d’Alan Bennett qu’il nous fait découvrir dans une même soirée : Une femme sans importance et Un lit parmi les lentilles.
La dernière neige
Même s’il lui est arrivé de mettre en scène avec succès Marivaux (Les Fausses confidentes) et Molière (L’école des femmes) avec Pierre Arditi, l’un de ses acteurs de prédilection, ou encore Feydeau ( Feydeau terminus réunissant trois courtes pièces explosives), il est plus chez lui dans la découverte de textes contemporains (pièces ou récits) et leur adaptation ( La version de Browning de Terence Rattigan ou May d’après un scénario d’hanif Kureischi par exemple) et dans sa façon de porter à la scène des textes non écrits pour le théâtre comme le fameux essai de Paul Nizan Aden-Arabie et la préface de Jean-Paul Sartre, non moins fameuse (Bezace fait dialoguer Sartre et Nizan), tout comme à l’Aquarium il avait porté au théâtre sous le titre Marguerite et le président le dialogue entre François Mitterrand et Marguerite Duras. Il retrouvera cette dernière en mettant en scène Le Square avec Clotilde Mollet et Hervé Pierre. Cette œuvre qu‘il « admire depuis longtemps » , en 2004 lui « apparaît neuve, urgente, actuelle, comme si nous-mêmes cheminant depuis plusieurs décennies entre les espoirs déçus, les utopies ratées, les bricolages réformistes, nous retrouvions brusquement devant le dénuement, cet étonnement devant la seule difficulté d’être au monde ».
Après un dernier David Keene (Un soir, une ville), un dernier spectacle avec Arditi (Elle est là de Nathalie Sarraute) et une dernière noce (Que la noce commence d’après Au diable Staline, vive les mariés, un scénario de Horatio Malele et Adrian Lustif), Didier Bezace quitte Aubervilliers en étant seul en scène dans La dernière neige, un des premiers romans d’Huberty Mingraelle, « récit intime de blessures secrètes que le temps n’efface pas et d’une liberté chèrement acquise » . Il arrive que le répertoire d’un metteur en scène soit aussi, d’une manière plus ou moins secrète et détournée, un auto-portait.
Désormais sans théâtre à diriger, Didier Bezace poursuit sa double carrière d’acteur et de metteur en scène, l’une se nourrissant de l’autre. Il trouvera un abri au théâtre de l’Atelier où il renoue avec Duras (tout en remettant le couvert de Marguerite et le président) et retrouve une dernière fois Pierre Arditi (Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois). Tout en menant une carrière d’acteur au cinéma jamais mise en sommeil (Jeanne Labrune, Anne Theron, Bertrand Tavernier, Elie Chouraqui , etc.) enveloppant ses personnages de sa voix au timbre calmement soutenu sachant ourler souvent ses personnages d’un soupçon d’inquiétude. En décembre 2018, il crée Il y a aura la jeunesse d’aimer, une lecture spectacle de textes croisés de Louis Aragon et Elsa Triolet autour leurs vies littéraires et amoureuses que Bezace interprète aux cotés d’Ariane Ascaride. Son dernier spectacle. Avant que la maladie ne l’emporte à 74 ans juste avant le déferlement de ce que vous savez .
Les citations sont extraites de l’ouvrage de Didier Bezace D’une noce l’autre, un metteur en scène en banlieue (Éditions Les Solitaires Intempestifs)
> Ami de ce journal, Didier Bezace avait prêté sa voix à une vidéo de Mediapart en 2014 (à revoir ici). Une notice biographique complète est disponible à télécharger en PDF (BIO Didier Bezace (pdf, 66.2 kB) ).
Venus en Seine-Saint-Denis prendre part à un projet artistique faisant se répondre leur réalité à celle d’un pays fantasmé, des artistes haïtiens ont vu leur voyage prolongé par l’épidémie de Covid-19. L’occasion de croiser un peu plus les regards échangés de part et d’autre de l’Atlantique.
A l’été 2019, il n’avait pas encore vu les Misérables de Ladj Ly. Normal, le film n’était pas encore sorti, et de toute façon, ce n’est pas chez lui, à la Grand Rue, bidonville de Port-au-Prince, qu’il aurait pu apprendre quoi que ce soit de Clichy-sous-Bois. Sur l’île, malgré les échanges permanents avec la diaspora via WhatsApp, la tradition veut que la France reste une belle et vaste fiction. Quand, donc, Rossi Jacques Casimir, artiste de 32 ans, a été invité par les réalisateurs Louis Henderson et Olivier Marbœuf à venir tourner ici, il s’attendait à atterrir dans le décor de l’Elysée. C’était sa première fois en Europe, un «rêve» que ni lui ni aucun des dix autres jeunes artistes (âgés de 22 à 32 ans) haïtiens recrutés pour le projet n’auraient songé un jour réaliser. Et l’équipe française l’a conduit à Clichy-Montfermeil (Seine-Saint-Denis), dans le quartier du Chêne Pointu. Le choc était voulu. Les réalisateurs voulaient filmer la sidération de ces jeunes Haïtiens, ne croisant quasiment que des Noirs parlant créole et cuisinant comme eux de la bouffe de rue. On ignorait nous aussi que, dans le secteur le plus dur de cette banlieue parmi les plus pauvres de France, vivait une sorte d’antenne de Port-au-Prince. Aujourd’hui, se retrouver confinés ici, avec cinq autres acteurs de l’équipe, dans cet appartement de Clichy prêté au débotté par les Ateliers Médicis, ce n’était pas du tout le plan initial. C’est peut-être à 7 000 kilomètres de leurs familles, mais «quelque part, c’est un peu comme à la maison ! assure Rossi par téléphone. On passe nos journées sur Internet, on travaille sur le script et le scénario du film avec Olivier, on voit des jeunes se faire interpeller par la police en bas de l’immeuble de temps en temps, mais franchement, ça va très bien».
Enclave ultime
Depuis trois ans, ces auteurs, poètes et acteurs du collectif haïtien «The Living and the Dead Ensemble» sont embarqués dans une épopée artistique transatlantique où Edouard Glissant, les spectres de la révolution haïtienne de 1791 et les barres des cités françaises dialoguent à travers le temps. La première étape, c’était une pièce de théâtre, jouée au cimetière de Port-au-Prince pour réveiller le fantôme le plus héroïque de l’île : Toussaint Louverture, révolutionnaire anticolonialiste, mort en exil dans le Doubs. Puis un docufiction, Ouvertures (2019, Spectre Productions), nouant comme un lacet les personnages du panthéon haïtien et le regard porté par ces jeunes acteurs, à quelques siècles d’écart, sur l’histoire de cette première république noire indépendante au monde, devenue aujourd’hui, dix ans après le tremblement de terre, symbole planétaire de la pauvreté et de la dictature.
Dans cette enclave ultime cerclée d’océan, la seule façon de voyager légalement, c’est d’être artiste. Il a très vite été clair, dans l’esprit du réalisateur français Olivier Marbœuf, que la fiction du film devait donner à ces jeunes gens la possibilité réelle de circuler. Le plan numéro 1, c’était d’abord de faire d’Ouvertures un film suffisamment puissant pour intégrer la sélection des grands festivals internationaux. Que pensent du monde des jeunes gens vivant dans un tel cul-de-sac ? La réponse a passionné la Berlinale, qui invitait l’ensemble de l’équipe du film en février - une sorte de parenthèse interstellaire et euphorique pendant laquelle les jeunes Haïtiens furent bichonnés «et donc invités à s’interroger sur l’enthousiasme et l’empathie avec lesquels les Européens les regardaient, commente le réalisateur. C’était important qu’ils aient bien conscience de l’image qu’ils renvoyaient : ils sont jeunes, intelligents, beaux, noirs, sujets d’un film expérimental qui parle depuis les Suds… On a beaucoup discuté autour de ça». Pour le reste, il s’agissait d’inventer un second film, qui fasse dialoguer Haïti avec une autre enclave, moins dévastée, plus bétonnée. Et bienvenue à Clichy-sous-Bois.
Convoquer les morts
C’est ainsi que, dans le nouveau volet, The Wake («la veillée»), les personnages que les jeunes Haïtiens incarnent atterrissent tout juste en grande banlieue parisienne, convaincus de ne pas être ici dans la vraie France et persuadés d’avoir vécu un voyage spatio-temporel hors-norme. De la rêverie en barres, aux frontières du réalisme magique, qui prend Clichy à la fois comme terrain de fouilles et camp de base, grâce au partenariat scellé entre les réalisateurs et les Ateliers Médicis. L’été dernier, lors des premiers temps de tournage, c’est sur les pelouses de cet équipement culturel - un des grands projets des élus en réponse aux émeutes de 2005 - qu’ils ont organisé leurs premières «veillées», en conviant par petits groupes des gens du coin, des associatifs ou des artistes liés aux Ateliers, comme le plasticien Kader Attia. Dans la culture caribéenne, lorsqu’on partage le soir au coin du feu des contes et histoires fantastiques, on convoque souvent les morts. Celui qui rôdait alors ici, c’était le fantôme de cette république haïtienne perdue - celle qui édictait le droit des femmes et des esclaves - venu hanter une France qui ignore tout de lui. «On a rencontré beaucoup de Palestiniens, d’Africains, se souvient Rossi. On a écrit des slams, des poèmes. On a évidemment beaucoup parlé des émeutes avec les gens, de ces deux jeunes qui sont morts ici après un contrôle de police en 2005 [Zyed Benna et Bouna Traoré, ndlr], de la sensation de vivre dans un endroit que tout le monde te dit de quitter, d’où il faut partir, de la sensation de vivre en marge du monde.»
Tous les soirs, pour les veillées, ils cuisinaient ensemble le «riz collé», du riz mélangé à des haricots noirs ou rouges, supplément poulet ou dinde. La journée, les jeunes acteurs allaient parfois se balader avec Hardy, l’un des rappeurs du collectif Gen Zu Clan, d’origine haïtienne, pour rencontrer un autre fantôme. Celui d’une petite ville édifiée dans les années 1960 et aujourd’hui disparue : les Bosquets, cette cité où a grandi Hardy avant les valses de démolition de barres au mitan des années 1990, fut un jour une utopie architecturale… Olivier Marbœuf connaît bien ces grandes banlieues, celles des bus à trois chiffres, pour y avoir lui-même grandi : «A Corbeil, la banlieue de PNL ! C’est pas Aubervilliers, l’éloignement de Paris crée autre chose, une forme de "provincialat".» De ces zones prises dans le cercle infernal des démolitions-reconstructions, cachant des vestiges jamais valorisés, il parle comme de «cités archéologiques».
Cathédrale des confinés
C’est aussi ça qu’il avait prévu de filmer : Clichy comme territoire saturé de symboliques (en particulier depuis les émeutes) et de mémoires stratifiées. Et puis le Covid-19 a tout stoppé. Début mars, l’équipe franco-haïtienne revenait du festival de Berlin, arrivait à Rennes pour préparer un genre de «veillée-spectacle» pour le Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles en mai, avant deux mois de tournage et tournées. Les annulations ont commencé à tomber. Pour Olivier Marbœuf, «c’était inenvisageable de les rapatrier à Port-au-Prince. Partir travailler pour ce projet trois mois entier en Europe, pour eux, c’est comme gagner au loto. Leur dire "merci, au revoir" maintenant, c’était ne rien comprendre de leur histoire. Ça aurait cassé la relation». Rossi, de son côté, s’estime content d’être confiné à Clichy. Lorsqu’il reviendra à Port-au-Prince, ce qu’il entendra partout autour de lui, comme ce que lui martèle aux oreilles la diaspora en France, ce sera : «Qu’est-ce que tu fous encore à Haïti ?»«Mais moi, je ne fais pas ce travail pour espérer vivre illégalement ailleurs que chez moi, même si chez moi c’est pas cool. Je suis là pour approfondir les expériences. Si on part tous d’Haïti, qu’est-ce qui va rester ?» En attendant, la production du film travaille, avec les Ateliers Médicis, à la prolongation de leurs visas, jusqu’au 15 juin si tout va bien. Avant d’espérer tourner à nouveau sur l’île - un défi qui présente, pour une équipe française, un peu plus de risques que de choper le coronavirus. Pour l’heure, évidemment, impossible d’établir un nouveau calendrier de sortie pour The Wake, cette cathédrale des confinés dans laquelle, paraît-il, on entendra cette phrase : «Si tout le monde vivait au moins une fois dans sa vie l’expérience de ne pas pouvoir sortir de chez soi, il se rendrait compte de ce que c’est qu’être un jeune Haïtien aujourd’hui.»
Légende photo : venus en France pour le projet sont restés confinés dans un appartement prêté au débotté par les Ateliers Médicis à Clichy-Montfermeil.Photo Henrike Stahl pour Libération
Le comédien a confié à Mediapart une longue réflexion, lue face caméra chez lui, sur ce que la pandémie révèle du pays qui est le nôtre, la France, sixième puissance mondiale empêtrée dans le dénuement (sanitaire), puis le mensonge (gouvernemental) et désormais la colère (citoyenne). Un texte puissamment politique, avec un objectif : ne pas en rester là.
Spécialiste en rien, intéressé par tout », comme il se définit lui-même, Vincent Lindon cultive une parole publique rare que la crise insensée que nous vivons a libérée. Radicalement absent des réseaux sociaux – il n'est ni sur Facebook, ni sur Twitter, ni Instagram, ni nulle part de ce genre –, le comédien a décidé de confier à Mediapart une longue réflexion, lue face caméra chez lui, sur ce que la pandémie révèle du pays qui est le nôtre, la France, sixième puissance mondiale empêtrée dans le dénuement (sanitaire), puis le mensonge (gouvernemental) et désormais la colère (citoyenne).
Ce n’est pas un comédien qui s’exprime ici, et encore moins un artiste coincé dans son écosystème, celui de la culture ; le mot est d’ailleurs absent de son texte. Non pas que le sujet ne lui soit pas d’une importance cruciale – il l’est, vu le péril qui guette (voir nos articlesici, ici, ou là) –, mais c’est au-delà de cet horizon que regarde le comédien.
Vincent Lindon parle à hauteur de citoyen. Un citoyen qui, d’où il est – et qui sait d’où il vient et où il est –, regarde la cité tétanisée par une crise sanitaire agissant au fil des semaines comme le puissant bain révélateur d’autres crises (sociale, politique et morale) qui sourdent dans le pays depuis si longtemps.
L’homme qui, probablement comme peu d’acteurs avant lui, a su incarner les voix indignées et les corps fourbus que le néolibéralisme détruit le temps d’une vie, livre ici un texte puissamment politique, au plus beau sens du terme. Il y est évidemment question de la crise de l’hôpital, mais aussi des institutions de la Ve République, du présidentialisme, de répression policière, de justice fiscale ou de corruption. En creux, de cette « décence commune » chère à Orwell qui semble tant manquer à notre époque.
Pour écrire son texte, Vincent Lindon s’est fait un peu journaliste – il a interrogé des spécialistes de médecine ou d’économie avant de prendre la plume. Il est aussi un peu politique – il ne fait pas que s’indigner, il propose.
C’est, en d'autres termes, un citoyen total, qui veut apprendre pour comprendre, comprendre pour juger, juger pour proposer, avec un objectif : ne pas en rester là. Afin que le monde d’après ne soit pas celui des idées d’avant qui ont concouru à cette perte que la pandémie fait ressentir à chacun de nous, bien sûr à des degrés divers, jusque dans son intimité confinée.
Il y a quelques jours, Vincent Lindon a publié sur Mediapartune vidéo dans laquelle il livre son analyse de la situation et fait des propositions pour s’en sortir par le haut, lui qui a vu son espoir en Macron déçu après quelques années de mandat. Nous publions ici une lettre qui entend répondre aux propositions de l’acteur et, plus largement, à la gauche qui s’imagine qu’un État vertueux et des riches plus généreux pourraient représenter une réponse crédible au désastre en cours.
Cher Monsieur Lindon,
Vous avez récemment pris la parole, dans une vidéo relayée par Mediapart, sur les dysfonctionnements apparents dans la gestion de la crise sanitaire que nous traversons, le tout assorti d’un ensemble de propositions personnelles.
Vous précisez bien qu’il s’agit simplement, ici, de vos pensées, de vos idées, appuyées par des discussions avec le Professeur Grimaldi, et des experts de la question économique, et que « si la notoriété sert à faire avancer les choses, au moins d’un millimètre », cela vaut bien la peine que vous vous en mêliez. Cette façon de rendre vos propos modestes, à hauteur d’homme, se contentant du peu, est assez proche d’un procédé rhétorique qui porte un nom affreux : le chleuasme.
Je ne vais pas continuer de tourner autour du pot, à coups de phrases à rallonge, pour préciser ma pensée : Votre intervention m’a dérangé.
Comme il est impossible de défendre les propos de Luc Montagnier sur l’origine humaine de ce virus, sous l’argument qu’il est prix Nobel de Biologie, il est impossible de valider votre propos sur seule base que vous êtes Vincent Lindon. La légitimité à prendre la parole publiquement, et la pertinence d’un tel acte, doivent se juger uniquement sur le contenu.
Ainsi votre parole, est-elle légitime ? C’est-à-dire le contenu de votre intervention, est-il pertinent ? Vient-il démêler des noeuds qui, jusqu’à vos mots, nous semblaient bien trop complexes ? Et, si ces derniers ne sont pas si décisifs, ont-ils le mérite, au moins, de panser nos désespoirs ?
Je vais me risquer d’affirmer que non, votre parole n’est pas pertinente, elle ne vient résoudre en rien la situation vécue, elle est tissée d’idéaux peut-être séduisants mais dont la réalisation me paraît illusoire, ou susceptible de mettre sur le marché un remède pire que le mal.
Dans votre résumé des manquements des différentes administrations politiques depuis vingt ans, je ne peux qu’être d’accord avec vous. Mais précisément, ce que vous racontez, nous le savons déjà. Les différents médias, indépendants ou à la solde des puissants, avec des points de vue certes différents, n’ont pas passé sous silence les tirs de LBD, le personnel médical en grève, le sacre du Louvre en 2017, etc. Il semble évident qu’une majorité de gens, témoins des revendications pressantes d’un corps de métier en souffrance, a très bien perçu la contradiction de la portée aux nues de ce même corps de métier devenu magiquement « en première ligne » par ceux-là même qui les ignoraient six mois plus tôt. De la même manière, l’incohérence entre l’injonction de rester chez soi et l’invitation à aller voter pour des élections avortées trois jours plus tard n’a échappé qu’aux imbéciles.
Une phrase, prononcé par vous, illustre bien selon moi une mauvaise compréhension de la situation : « Un espoir s’était pourtant levé avec le nouveau chef de l’Etat, Emmanuel Macron ». Ce que vous dites par la suite laisse à penser que vous-même n’étiez pas dupe de cet énième prétendant au grand changement. Mais si l’on analyse les résultats de l’élection présidentielle de 2017, vous n’étiez pas le seul à ne pas y croire. 10 millions d’électeurs ont préféré la peste au choléra, mais 12 millions d’autres, dont moi, n’ont pas participé à cette prise d’otage entre les chemises brunes de Marine Le Pen, et les chemises cravates d’Emmanuel Macron. Vous pourriez, comme beaucoup d’autres, considérer que cette abstention n’est rien, n’est que du silence. Mais depuis Mozart et John Cage, nous savons que le silence peut être une musique, qui s’écoute. En tout et pour tout, plus de 55% des inscrits à l’élection présidentielle n’ont pas désigné Emmanuel Macron comme l’espoir du changement. Cet homme, pour une majorité de français, est l’homme à combattre plus ou moins activement, selon les raisons de chacun, depuis le mois de mai 2017. Et cela ne prend en compte que les gens qui sont admis dans le cercle de la République, cercle fermé pour presque 20 millions d’êtres humains. Si vous êtes nouveau parmi les opposants de Macron et de ses prédécesseurs, bienvenu, nous sommes des millions.
Arrive donc votre seconde partie, celle des propositions qui sont les vôtres. Je les trouve contre productives, voire désespérantes, tant elles se focalisent sur un groupe de gens dont il n’y a plus rien à espérer depuis longtemps.
Votre première piste, pour juguler l’inégalité croissante au sein de la population, est de mettre à contribution les plus riches d’entre nous. Et vous parler « d’innover »… Mais quelles humiliations devrons-nous encore subir pour que cette idée que les « premiers de cordée » puissent être sensibles au destin de millions d’autres et leur viennent en aide, disparaisse définitivement, et que l’on innove réellement en comptant sur d’autres forces, les nôtres ? Ces premiers de cordée qui se sont toujours essuyés les chaussures sur nos visages, nous ont amenés vers des précipices qui menacent l’espèce humaine dans son ensemble, devons-nous vraiment leur donner encore notre « confiance », notre foi, notre corde ?
Que vous rattachiez votre innovation au personnage de Jean Valjean n’est pas anodin. Mais votre Jean Valjean est une humiliation, une de plus, pour Gavroche. Au XIXe siècle le rapport de force entre classe laborieuse et classe possédante était peut-être encore quelque peu équilibré. Il y avait encore quelques moyens pour faire pression sur la classe possédante, en bloquant une usine, une ville, un pays. Mais l’histoire, à plusieurs reprises, a fait pencher la balance d’un côté plutôt que d’un autre. La Commune de Paris, cette parenthèse magique où pendant quelques semaines, quelques mois, tout se réglait non plus sur des questions d’intérêts économiques, mais sur celles du bonheur et de la santé fut clôturée par un massacre d’une extrême violence, il y a 150 ans. Depuis, l’économie devenue finance, a remporté bataille sur bataille, a défait chaque ennemi qui se présentait à lui, le plus souvent de manière crasse, veule et déloyale. Et aujourd’hui, vous appelez de vos voeux à ce que les représentants de cette classe, leurs héritiers, qui ont prouvé la permanence de leur cynisme, jusqu’à tout récemment souhaiter se refaire une ristourne fiscale sur le dos d’une cathédrale en feu, à ce qu’ils se montrent solidaires, patriotiques, capables de compassion ? Mais, pour le dire avec Céline Dion : on ne change pas. Vous, vous semblez faire comme si. Comme si les délocalisations, les paradis fiscaux, les cabinets d’avocats entrainés à détourner les cadres juridiques pour de juteux bénéfices, c’était une inattention de leur part. Comme si le 1% de la population de ce globe qui possède plus du double de ce que possède 92% de cette même population, c’était une maladresse. Comme si les rachats de nos organes de presse, pour circonscrire le débat aux sujets qui les épargnent (terrorisme, féminisme, vandalisme, tous les -ismes que vous voulez, pourvu qu’on ne parle pas d’eux ), c’était un pas-fait-exprès. Et à la fin, vous les appelez à la rescousse ? Les inégalités, la destruction du service public pour en faire un marché profitable, la libre circulation de l’argent au détriment des humains, c’est LE projet. Ce n’était pas un complot, rien n’était prémédité secrètement. Chez ces gens-là, pour le dire avec Brel, on ne se cache plus. Il y a des actes, il faut les regarder en face, et en prendre toute la mesure. Votre souhait de mettre à contribution les plus riches d’entre nous est comparable à ce voeu de certains députés du Tiers-Etat qui, en 1789, enjoignaient les nobles à ne plus abuser de leurs privilèges, à être plus patriotiques…
Lorsque vous dites, avec une ironie bien comprise, que vous ne doutez pas « que les plus riches de nos concitoyens se réjouiront de l’opportunité(…) de montrer leur patriotisme et leur générosité », je pense moi qu’ils auront beau jeu de vous contester la définition de ce que sont le patriotisme et la générosité. Encore une fois, vous pourrez arguer que votre définition de ces deux termes abstraits est la plus juste, l’histoire montre, depuis Robin des Bois, qu’ils tiennent mordicus à la leur. Et des Légions d’Honneurs en moins ne les décourageront pas de manoeuvrer pour des millions d’euros en plus.
Vient votre projet de réforme de la démocratie. Qui tient, globalement, à construire un contre-pouvoir face au pouvoir omnipotent en place.
Le costume, trop grand pour ses successeurs, que s’est taillé De Gaulle, l’était déjà pour lui-même. Ce De Gaulle, tout sauveur de la France occupée qu’il fût, a construit une République qui, au moindre problème, à la moindre urgence, donne tous ses pouvoirs à son chef. Pour paraphraser De Lagasnerie, les problèmes, c’est pas ce qui manque et c’est ainsi que les Etats d’exceptions s’enchaînent. Nous n’avons pas eu une chance avec De Gaulle qui s’est perdue avec les suivants. Mon avis est que nous n’avons pas eu de chance du tout.
Votre proposition concrète pour instituer un contre-pouvoir se traduit par un contrôle effectif des actions des législateurs et des sanctions lourdes contre les corrompus. Belle idée, encore… Mais ça ne marche pas comme ça, non plus.
Construire un contre-pouvoir, c’est toujours construire un pouvoir. C’est donner à des semblables, des humains faits d’affects, la responsabilité de gérer le bon fonctionnement d’une institution. Si les humains responsables de la gestion de la République ont démontré qu’ils n’étaient pas vertueux, quelle illusion de croire que ceux qui les surveilleront, pour leur part, le seront ! D’ailleurs, le projet de surveiller ses élus a déjà été éprouvé dans l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques pendant plusieurs décennies. Avec comme résultat une oppression permanente, des déportations en pagaille et comme cerise sur le gâteau, l’explosion d’un réacteur nucléaire dont on ne peut toujours pas aujourd’hui quantifier précisément les dégâts sur le vivant. Cette catastrophe n’est pas seulement le fruit de la bureaucratie soviétique, Fukushima en témoigne. Mais une des causes du désastre ukrainien relève du désir des responsables de la centrale de faire passer leur image au sein du parti, instance de surveillance suprême, avant le contrôle assidu des processus nucléaires.
Et comment cette idée de « contrôle et sanction » de nos responsables qui est la vôtre peut-elle se décliner dans notre présent ? Comment pouvons-nous les juger sur les actions qu’ils mèneraient pour enrayer la courbe du chômage par exemple, sachant qu’on ne trouve pas du travail en traversant la rue ? Comment les juger sur leurs actions pour la sauvegarde du climat ? Rien ne se mesure immédiatement. La ville de Grenoble est la troisième ville de France la plus polluée, pourtant son édile, depuis six ans, est écologiste. Est-il de fait incompétent ?
Enfin, croire que rémunérer grassement nos dirigeants serait une garantie pour avoir les hommes les plus intègres, les plus nobles, les plus purs, me paraît tout à fait scandaleux ! Ce processus qui cherche à séduire des humains par de grosses sommes d’argent est une définition possible de la corruption. C’est une ironie désespérante, que le résultat de vos propositions soit si proche de ce contre quoi elles prétendaient lutter.
Pour reprendre les propos d’Alain Damasio, il y a ce qui est légal, et il y a ce qui est légitime, les deux ne vont pas nécessairement de pair. Le pouvoir, en terme spinoziste, c’est nécessairement une oppression d’un sujet, humain ou institution, contre un autre. Cette oppression peut être considérée comme juste, légitime, ou comme tyrannique, selon qu’elle contraint fortement ou non la puissance d’être de chacun. Nous souhaitons par exemple que les parents exercent leur pouvoir d’éducation raisonnablement sur leur enfant. Seulement, catastrophe, ils battent leur progéniture. Que faire ? Créer une structure au-dessus des parents, qui aurait le pouvoir de les sanctionner ? Mais là encore, rien ne garantit que cette structure, humaine et donc imparfaite, remplira correctement son rôle. Faut-il pour autant continuer à laisser les parents battre leur enfant ? Non, évidemment. Alors quoi ? Donnons à l’enfant la clé des champs. Plutôt que punir la source, émancipons la rivière.
Une vraie innovation, serait de suivre la voie tracée par Virginie Despentes tout récemment et par d’autres avant elle (Nuit Debout, Notre Dame des Landes, et plus loin La Commune…). Puisque que ces gens ne jouent pas dans les règles, ne les faisons plus jouer, jouons avec ceux qui consentent aux règles. Jouons avec ceux qui veulent bien jouer avec nous, et non pas contre nous.
Notre société contaminée a démontré que ceux qui la gouvernent ont délibérément, depuis plusieurs générations, abusé du pouvoir qui leur était conféré. Leur demander de se corriger, ou imaginer une institution plus forte qui les corrigerait en restant vertueuse, est illusoire, dangereux, et pour tout dire, réactionnaire. Ce qu’il faut, c’est appeler à prendre la clé des champs. A se soustraire à l’autorité des intérêts économiques avec lesquels nos gouvernants composent. Ce qu’il faut, c’est dire que nous sommes toujours vivants, que l’opposition qui existe depuis plus de deux siècles entre une minorité et la majorité que nous sommes, n’est pas terminée, que si cette minorité a enchaîné des victoires sanglantes, elle n’a pas mis un terme à l’Histoire. Tant que nous aurons les regards tournés vers cette minorité, quémandant son aide, faisant appel à « bonne conscience », nous resserrerons la corde qui nous scie le cou. Tant que les « forces de gauche » continueront d’espérer réformer « le monde de la finance », les Aléxis Tsípras et autres désillusions se multiplieront. Cet argent qu’ils n’ont pas donné hier, ils ne nous le donneront pas demain. Ce qu’il faut, c’est se constituer ensemble des systèmes indépendants de leur argent. Ce qu’il faut, c’est inviter chacun à une émancipation civile. « On se lève et on se barre », ou on se lève pour qu’ils se barrent.
Ces travailleurs de l'ombre du secteur culturel demandent à être «remis en lumière» dans un communiqué.
Ils sont dans l'ombre mais ne veulent pas le rester pendant la crise sanitaire. Après les artistes et les intermittents, ce sont les producteurs, attachés de presse, régisseurs et autres travailleurs indépendants de la culture qui appellent le gouvernement à l'aide.
«Nous sommes les artisans qualifiés qui soutenons, accompagnons, gérons les spectacles vivants, les événements, les divertissements, les festivals» tous à l'arrêt depuis la mi-mars en raison de l'épidémie du Covid-19 et non concernés par le début du déconfinement lundi, rappelle le collectif «Les Artisans du spectacle», créé il y a quelques jours.
Dans un communiqué transmis à l'AFP, ce collectif affirme que les annonces du président Emmanuel Macron mercredi dernier, notamment «l'année blanche» en faveur des intermittents, «vont dans le bon sens» mais regrette qu'elles ne concernent pas «toute la profession».
«Aidez-nous à remettre la lumière»
Parmi ces travailleurs, chiffrés par le collectif à 1,3 million de personnes, se trouvent, entre autres, des régisseurs, directeurs de production, décorateurs, habilleurs et maquilleurs. «Seuls 270.000 d'entre nous ont droit au régime de l'intermittence», précise le communiqué. Ils rappellent également que 25% du chiffre d’affaires des entreprises du secteur culturel est réalisé par des TPE (très petites entreprises). «Nous sommes dans l'ombre, aidez-nous à remettre la lumière», plaident-ils.
Ils demandent notamment «une aide pour les travailleurs non-salariés» qui «serait indexée et plafonnée sur un principe similaire à l'activité partielle» et jusqu'à août 2021, une «exonération totale des charges sociales patronales» et celles des dirigeants salariés et non-salariés jusqu'en 2021.
Le communiqué demande également une «révision des conditions d'éligibilité au fonds de soutien» et une «prolongation des droits» jusqu'à août 2021 pour les salariés en contrat court comme les cuisiniers, chauffeurs ou agents de sécurité.
Dans une lettre adressée au Chef de l'État la semaine dernière et relayée par Trax Magazine, les attachés de presse du monde de la musique attiraient déjà l'attention du président sur leur «situation très préoccupante». Ces «maillons essentiels de cet écosystème» dont le travail s'est fortement réduit depuis l'annulation de festivals cet été, y demandaient une inclusion de leur profession «dans le dispositif d'aides qui sera mis en place par le CNM» (centre national de la musique).
On estime à 1,3 millions le nombre de «travailleurs invisibles» des industries culturelles.
Hervé Chapron et Michel Monier, du Cercle de recherche et d’analyse sur la protection sociale, expliquent que les professions libérales et indépendantes, les fonctionnaires et parlementaires doivent participer à financer cette exception française.
Tribune. Dans une tribune publiée le 30 avril dans les colonnes du Monde (« Monsieur le Président, cet oubli de l’art et de la culture, réparez-le ! »), de nombreuses personnalités du monde des arts et de la culture témoignent de leur inquiétude devant les conséquences économiques inéluctables de la crise sanitaire pour les acteurs du secteur culturel. Ils demandent une prolongation des droits dans le cadre de leur régime spécifique, celui des intermittents du spectacle d’une année au-delà des mois où toute activité aura été impossible.
Qui peut nier que la culture est une exception française, que le rayonnement de la France ne peut se concevoir sans ce pan de création qui à travers les siècles et à travers toutes ses représentations a forgé une certaine idée que le monde entier se fait de nous.
Ni les partenaires sociaux, ni les pouvoirs publics ne l’ont jamais ignoré et l’ont bien souvent encouragé au-delà de toute considération financière. Déjà le Front populaire mettait en place un embryon de régime spécifique pour atténuer les contraintes des professions participant au secteur culturel, avant même que la protection sociale se structure à la Libération suivant le programme du Conseil national de la Résistance (CNR).
Une évidente nécessité Intégré par la suite au régime d’assurance-chômage, il en est de toute évidence dérogatoire pour en devenir un statut. Récemment, lors de la dernière négociation – avortée – de l’assurance-chômage en juin 2019, le ministre de la culture a préservé ce régime bien que fortement déficitaire (d’un milliard d’euros par an) en l’excluant du champ des débats.
L’appel lancé par ces personnalités de la culture est opportun au moment où une réflexion doit être engagée par l’Etat avec les partenaires sociaux, sur l’indemnisation du chômage. Adapter le régime d’indemnisation des intermittents est une évidente nécessité, quoi qu’il en coûte.
Cet appel est opportun, mais il manque d’ambition car ce dont il s’agit en réalité, c’est tout autant que les intermittents qu’il faut aider, que leur régime d’indemnisation qu’il faut adapter. Il ne s’agit pas seulement de trouver à prolonger les droits des intermittents mais à réinventer le système d’indemnisation dont ils bénéficient aujourd’hui.
A l’évidence, une assurance contre le chômage ne suffit plus. Il faut que la solidarité vienne la compléter : un effort de solidarité de toute la communauté nationale devient indispensable. Il faut aujourd’hui que tous les citoyens participent au financement de cette exception française !
Bien commun En d’autres termes, ce régime des intermittents structurellement déficitaire et plus encore demain, ne doit plus être financé par les seuls salariés du privé. Les professions libérales et indépendantes, les fonctionnaires et parlementaires doivent maintenant participer aussi à financer cette exception française. Qui peut, aujourd’hui, ne pas être concerné par le sauvetage du patrimoine culturel vivant, ce bien commun ?
Si cet appel doit être entendu pour conférer des droits nouveaux aux intermittents, il devient sous-jacent de dépasser le cadre de l’assurance professionnelle pour ouvrir aux intermittents celui de la solidarité.
Ce monde d’après qui se dessine, tout autant anxiogène que libérateur, encore brouillon dans ses expressions, offre de toute évidence des opportunités inespérées, parmi lesquelles et ce n’est pas la moindre, celle de remettre en question certaines de nos rigidités… Cela justifie toutes nos exceptions !
Hervé Chapron est membre du comité directeur du Cercle de recherche et d’analyse sur la protection sociale (CRAPS). Michel Monier est membre de ce think tank.
Hervé Chapron (Ancien directeur général adjoint de Pôle emploi) et Michel Monier (Ancien directeur général adjoint de l’Unedic)
Dans cette période inédite où depuis mi-mars, les artistes ont vu leurs représentations s’annuler une à une, mais aussi leur travail de création suspendu et les résidences interrompues, il nous a semblé urgent (et évident) de mettre nos moyens et notre énergie à leur service.
Fidèle à sa mission de soutien à la création, l’équipe de la Scène nationale, confinée mais au travail, prépare activement ce retour à l’activité depuis plusieurs semaines pour accueillir les artistes dans les meilleures conditions, et dans le strict respect des consignes sanitaires.
La Scène nationale assurera aux compagnies accueillies en résidence un accompagnement logistique et technique par l’équipe permanente et intermittente et apportera un soutien financier exceptionnel aux compagnies avec la complicité de l’OARA pour certaines d’entre elles.
Répétitions, création et recherche Il s’agit pour les artistes, soit de poursuivre les répétitions engagées et interrompues par la crise (Compagnie Auguste Bienvenue / Auguste Ouedraogo et Bienvenue Bazié, Compagnie HorsSérie / Hamid Ben Mahi et Michel Schweizer), soit d’anticiper un travail de création, rendu possible du fait de l’annulation des tournées (Compagnie L’oublié(e) / Raphaëlle Boitel, La Grosse Situation, Jeanne Simone / Laure Terrier, Compagnie L’MRG’ée / Marlène Rubinelli), soit encore de réfléchir et de travailler collectivement à inventer de nouvelles modalités artistiques, des projets de relation aux habitants de nos territoires. Nous avons confié cette mission à nos deux nouvelles compagnies associées : Volubilis et Opéra Pagaï ; et deux créneaux sont encore ouverts à des projets d’artistes.
En effet, la crise sanitaire a rendu plus ardentes encore des questions de fond que nous nous posions déjà et auxquelles nous devons tenter de répondre, comme par exemple : Qu’en est-il de la relation des spectateurs avec les artistes ? Qu’est-ce que l’échange émotionnel ? Qu’est-ce que faire croître le lien ? Qu’est-ce que prendre soin ? Comment mieux coopérer, mutualiser, quelles solidarités dans le monde de l’art et de la culture ? Quelle temporalité pour notre écosystème artistique ? Quel rôle fondamental l’art peut-il jouer pour contribuer à la transition écologique ?
Artistes au balcon Chaque samedi matin, du 6 juin au 25 juillet, à l’occasion des marchés de Saint-Médard et de Blanquefort qui ont lieu devant le Carré et les Colonnes, les artistes présents dans nos bâtiments sortiront au balcon faire un salut, un impromptu, une petite impro, selon leur inspiration du moment, afin de retrouver ce lien sensoriel et présentiel qui nous a tant manqué.
La Scène nationale remercie les villes de Saint-Médard et de Blanquefort pour leur écoute et leur soutien sur ce programme exceptionnel de résidences, ainsi que la DRAC Nouvelle-Aquitaine, la Région Nouvelle-Aquitaine, le département de la Gironde et Bordeaux Métropole pour leur indéfectible soutien.
PODCAST L’actrice du « Bureau des Légendes » est la quinzième invitée du podcast « Le Goût de M ». A distance et depuis son appartement parisien, elle évoque ses premières semaines de confinement, revient sur son enfance et raconte sa vocation.
Florence Loiret Caille est la nouvelle invitée du podcast « Le Goût de M » proposé par M Le magazine du Monde. L’actrice a répondu à distance depuis son appartement du XIXe arrondissement parisien aux questions de la journaliste et productrice Géraldine Sarratia, à l’occasion de la diffusion de la saison 5 de la série Le Bureau des légendes sur Canal+.
Florence Loiret Caille y évoque ses premières semaines de confinement et les montagnes russes émotionnelles traversées après deux semaines de sidération. Elle revient aussi sur les odeurs de son enfance en Indonésie, au Caire en Égypte et dans le Berry où vivait sa grand-mère entre un père géologue, amoureux de la terre, et une mère, prof de français, plus intellectuelle ; sur son installation plus tard à Saint-Germain-en-Laye. Elle raconte sa vocation d’actrice, le choc qu’a représenté pour elle la découverte du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, comment Claire Denis l’a convertie au cinéma avec Trouble Every Day.
Elle parle de son goût pour la littérature, Marguerite Duras notamment, de la précarité de son métier, de sa fascination pour la marge, de son rôle dans Le Bureau des légendes, de son rapport aux réseaux sociaux. Elle dit son admiration pour Greta Garbo, Marina Foïs, Charlotte Gainsbourg, Léa Drucker, Christophe ou Christiane Taubira. Sa manière de vampiriser les gens qu’elle aime, jusque dans leur façon de s’habiller. Sa manière de s’exprimer masquée en passant inaperçue. Attentionnée à ce qui l’entoure mais dans une forme de solitude.
Le chanteur et pianiste romantique vient de mettre en ligne un album né d’un an de confinement volontaire. Et partage avec nous, depuis Montpellier, un texte inédit et animal, inspiré d’un absurde contrôle policier.
« - Voulez-vous sortir ? – Mais ! On ne peut pas. » Au tout début du dernier album de David Babin dit Babx, Les Saisons volatiles, deux amoureux semblent bien embêtés. Ils ne peuvent ni se voir ni s’embrasser. Est-ce à cause de l’air pollué ? « Dans les particules fines / je pense à Valentine / Ah, si je pouvais / je l’emmènerais / dans le parc à côté / où les enfants jouent au ballon / aller pêcher les papillons / s’allonger dans l’herbe tendre / dans ses bras toujours m’étendre / et regarder le ciel / la neige artificielle / C’est beau, la neige en été. » Que s’est-il passé ? Les saisons se sont-elles volatilisées ? Pour quelle raison les enfants continuent-ils à s’amuser, alors que les adultes paraissent interdits d’étreintes ? On ne le saura pas, mais la statue de la place de la République a disparu. « Ah, si je pouvais / je prendrais un vélo / je prendrais un bateau / pour emmener Valentine danser. » Dans le film co-réalisé avec Yvan Schreck qui accompagne le disque, les tourtereaux finissent par se retrouver, se dandinent de joie – mais avec un masque à gaz, précédant la chorégraphie d’un trio de dames chinoises aux visages couverts d’un masque sanitaire.
Romantiques et inquiètes, ces Saisons volatiles, qui sortiront officiellement à l’automne, sont nées il y a trois ans d’un confinement volontaire, d’une envie de piano solo composée dans un tout petit appartement niché au-dessus de Belleville. Pendant un an, l’auteur du superbe Ascensions (2017) ne quitte quasiment jamais son refuge, « laisse venir l’ennui et la solitude », tout en épiant par la fenêtre des femmes asiatiques d’âge vénérable qui chaque matin s’entraînent sur un terrain de basket – elles « s’inviteront dans ses chansons », puis à l’écran, en orientant l’artiste vers des atmosphères orientales.
Or, la réalité a rattrapé la fiction. « 2020 : cette fois nous sommes des milliards derrière nos fenêtres. Personne sur les terrains de basket, à part les arbres et les oiseaux », explique le musicien qui, depuis, a migré à Montpellier, où… il a vécu fin mars un absurde contrôle policier lors d’une sortie en amoureux. Ce qui lui inspire un texte inédit, esquisse d’une société animale qui aurait jailli d’un confinement très longue durée, où les flics seraient devenus des volatiles toujours occupés à verbaliser les citoyens, mais seulement « quand on ne s’embrasse pas dans la rue ».
Pour écouter l’album et voir le film, c’est ici. Pour revoir Babx interpréter La Marche à l’amour de Gaston Miron sous l’ex-verrière de Radio Nova, c’est là.
Treize artistes étaient conviés par visioconférence à l’Élysée pour parler de culture avec Emmanuel Macron. Parmi eux, le metteur en scène et directeur du Théâtre national de Strasbourg, Stanislas Nordey, et le scénariste et réalisateur Éric Toledano. Ils nous racontent les coulisses de cette réunion d’un nouveau genre.
Pour l’un comme pour l’autre, ce n'était pas une visio-conférence de plus. Stanislas Nordey, directeur du Théâtre national de Strasbourg, et Éric Toledano, le scénariste et réalisateur d'Intouchable ou de Hors normes, coréalisés avec son comparse de toujours Olivier Nakache, viennent tout juste de quitter une réunion numérique au sommet, en direct de l’Elysée. Avec onze autres artistes – Olivier Nakache, donc, mais aussi les comédiennes Norah Krief et Sandrine Kiberlain, la chorégraphe Mathilde Monnier, les musiciens Abd al Malik et Catherine Ringer, l’écrivain Aurélien Bellanger, le chef d’orchestre Sébastien Daucé ou la soprano Sabine Devieilhe, le plasticien Laurent Grasso et la circassienne Camille Decourtye –, ils ont pris part à un échange à distance de plus de deux heures avec le président de la République Emmanuel Macron, lui-même accompagné de son ministre de la Culture Franck Riester et des ministres du Travail et de l’Economie Muriel Pénicaud et Bruno Lemaire. Une table ronde finement composée par Rima Abdul-Malak, conseillère culture du président, en réponse à la tribune violente « La culture oubliée en temps de crise » adressée le 30 avril dernier au ministre et signée par 200 artistes parmi lesquels Catherine Deneuve ou Omar Sy et… Stanislas Nordey ainsi qu'Éric Toledano.
Contacté deux jours plus tôt, le metteur en scène strasbourgeois a accepté le défi de cette visio-conférence et a récolté pour cela toutes les questions de ses pairs. Sa première impression, recueillie à la volée, est plutôt positive : « L’essentiel est acté : cette tribune réclamait surtout de protéger les plus fragiles en ces temps d’incertitude, et cela a été annoncé par le président de manière claire, sans chipoter. Les intermittents ont droit à une année blanche jusqu’à la fin août 2021. J’en suis très heureux. » Il y a eu un petit suspense, car si la réunion a commencé pile à 10h30 et si chacun a pris la parole, les premières déclarations des ministres n’annonçaient rien de nouveau.
On a senti qu’il avait à cœur de rattraper quelque chose qui n’était pas suffisamment clair pour nous tous.” Stanislas Nordey
« Emmanuel Macron lui-même a déroulé les mesures, prises bien évidemment avant que nous nous réunissions tous. Sans doute avait-il besoin d’une confirmation de notre part. Le président était à la manœuvre : on a senti qu’il avait à cœur de rattraper quelque chose qui n’était pas suffisamment clair pour nous tous. Il nous a écoutés. On a été encouragés à parler sans contraintes. Les arguments des uns et des autres étaient nourris, cash, engagés. Chacun a été constructif, chacun a parlé franc. De mon côté, par exemple, j’ai insisté sur la pérennisationdes subventions déjà actées, et l’abandon du gel de réserve de nos dotations 2020. »
Si ses dernières demandes n’ont pas été reprises à la fin par le discours récapitulatif de Franck Riester, qu’a-t-il pensé des autres mesures concrètes annoncées ? «La commande publique aux artistes de moins de 30 ans est une excellente idée, car les “primo-arrivants” sont toujours les plus fragiles. Mais il faut en connaître les modalités et le montant financier pour mieux en juger. De même pour le fonds d’aide aux festivals. » Quid du renforcement de l’éducation artistique et de la présence des artistes dans les écoles dès le printemps et pendant tout l’été, afin de compenser une année perturbée ? «Là aussi, je suis pour, mais cela requiert des moyens supplémentaires car les équipes et les artistes associées du TNS, par exemple, viennent de donner beaucoup et ont besoin de leur pause estivale. »
Une refondation de la place de culture et de ses institutions à l’occasion de cette crise, telle qu’annoncée par Franck Riester dans la cour de l’Elysée, ne semble pas avoir été aussi clairement affirmée pendant la conférence. L’idée semble avoir germé dans la foulée : «Le président et ses ministres ont été surtout concrets sur les choses urgentes. Ils ont émis des vœux pour que ça bouge en profondeur, mais leur engagement n’a pas été aussi ferme. Il est vrai, cependant,qu'on nous a invitésà réfléchir avant un futur point d’étape, dans deux mois. Quand j’ai dit au président qu’il devait s’inscrire dans la grande Histoire, à l’instar de Malraux et de De Gaulle ou de Lang et de Mitterrand, il a acquiescé. Il a encore deux ans pour le faire. On verra. Moi je ne crois que ce que je vois. Je ne dis pas cela par méfiance, mais par prudence. En tout cas, aujourd’hui, ce qui est pris est pris et les intermittents sont sauvés. »
Contrairement à Stanislas Nordey, Éric Toledano avait sollicité la présidence de la République par le biais de l'ARP, Société civile des auteurs, réalisateurs, et producteurs : «Tout le monde s’inquiétait du long et lourd silence d'Emmanuel Macron et du ministre de la Culture. Alors, en accord avec Mathieu Debusschère, Délégué général de l’ARP, nous avons envoyé un courrier pour demander un entretien. Ils nous ont rappelés tout de suite mais sans donner d’échéance précise. La parution de la tribune dans Le Monde, signée par plus de 700 professionnels, a considérablement accéléré le timing ».
À l'instar du directeur du Théâtre national de Strasbourg, Olivier Nakache et lui ont activement préparé la réunion en appelant d'autres signataires de cette tribune. «Il s’agissait de nous faire les porte-parole d’un collectif. On est entrés en contact avec Jeanne Balibar, Michel Hazanavicius, on a discuté avec l’ARP, avec la SRF (Société des Réalisateurs Français), avec tous les courants, pour identifier les points de convergence ».
“Il y a, dans cette période de confinement, une évolution de la consommation telle qu’on risquait de se retrouver avec un cinéma français à genoux et des plateformes enrichies.” Éric Toledano
De ces discussions avec les uns et les autres, des sujets ont émergé très fort. « Le premier, c’était évidemment de demander la défense des intermittents, cette année blanche qu’ils espéraient. Demander aussi l’application de la directive SMA, c’est-à-dire la participation des plateformes au financement du cinéma français, assez rapidement. En clair, nous avons réclamé qu’on n’attende pas la loi audiovisuelle mais que cette directive soit appliquée par ordonnance dès le 1er janvier 2021. Parce qu’il y a évidemment, dans cette période de confinement, une évolution de la consommation telle qu’on risquait de se retrouver avec un cinéma français à genoux et des plateformes enrichies ». Tous les points ont été abordés un par un : le piratage, les assurances, la précarité de ceux qui dépendent de la culture ou les emplois courts, énumère-t-il.
A l'issue de la réunion, il lui a été demandé ce qui pouvait être réinventé. «Olivier et moi avons le sentiment qu’il faut travailler sur l’éveil au cinéma et à l’art en général chez les jeunes. Depuis le confinement, nous faisons des rencontres virtuelles avec des lycéens – on en verra 120 par jour à partir de lundi, en partenariat avec l’Education Nationale. Les lycéens ont vu Hors normes, on échange sur le film et sur sa fabrication. C’est chaque fois un moment riche, pour nous comme pour les élèves. Emmanuel Macron en a d’ailleurs parlé à la fin de son intervention, en expliquant que les intermittents pourraient aller dans les écoles…
Depuis le début de la crise, on se rend bien compte qu’on est contraint de s’adapter. Certes, on a pu trouver l’exaltation du président un peu lyrique mais c’est aussi ce qu’on attendait : qu’il se réveille sur la culture. Certaines de ses annonces étaient déjà dans les tuyaux, sans doute, mais on peut aussi se réjouir intelligemment des choses obtenues, sinon on devient des hommes politiques ! Oui, il y a des points moins clairs, sur les emplois courts ou discontinus, il va falloir que ça se discute entre le ministère du Travail et celui de la Culture mais, enfin, on a été écoutés et pris au sérieux. »
Le rendez-vous donné par Emmanuel Macron à la fin de l'été le pousse à croire que d'autres réponses seront apportées. «De toute les façons, avant la fin mai, on ne saura rien de précis. Il faut une visibilité sur deux à trois semaines de déconfinement pour envisager les réouvertures des cinémas ou des théâtres. L’inquiétude est collective, la panique et les leçons inutiles. Nous avons envie d’être constructifs. »
Initiatrice d'une tribune publiée dans Le Monde sur l'oubli de la culture dans le discours d'Edouard Philippe, Jeanne Balibar a corédigé un second texte, signé par plus de 800 professionnel·les, publié le week-end dernier par Libération, s'exprimant sur la prise de parole d'Emmanuel Macron sur les actions des pouvoirs publics pour sauver les industries culturelles. L'actrice et réalisatrice revient pour nous sur ces annonces jugées "trop floues".
Pourquoi avez-vous choisi de publier cette seconde tribune ?
A l’issue dela première tribune que nous avons publiée dans Le Monde, l’Elysée nous a contactés et nous a invités à envoyer un mail pour préciser ce que nous voulions.Nous l’avons faiten mettant en relief les deux points essentiels de notre tribune : un grand plan d’ensemble et, au-delà même de la situation des intermittents du spectacle, une attention à tous les travailleurs qui ont des emplois discontinus.
Dans la foulée, l’Elysée a communiqué sur les annonces à venir du Président. Nous les avons bien sûr écoutées en direct et ensuite nous nous sommes retrouvés avec Eric Toledano, Olivier Nakache et Sandrine Kiberlain, qui participaient à la discussion avec Emmanuel Macron, pour discuter de ce qui venait d’être dit.
On s’est rendu compte qu’il y avait quelques annonces très précises concernant la production cinématographique. Mais elles portaient sur des points qui étaient déjà en discussion avant le Covid : à savoir faire participer les plateformes à la création cinématographique ou encore la question du piratage. Mais, sinon, pour toutes les autres questions pour le cinéma et pour tous les autres arts, les mesures étaient très floues.
C’est un élément qui nous est beaucoup revenu du monde de la musique par exemple : les salles, les concerts, les tourneurs, tout ce qui concerne le live en musique, rien n’a été travaillé qui prenne en compte le scénario du pire. En ce qui concerne les arts plastiques, les fonds levés paraissent misérables par rapport aux autres arts. En danse, Mathilde Monnier a attiré notre attention sur la situation des compagnies indépendantes, sur lesquelles personne ne sait rien.
Tout d’un coup, nous sont remontés une infinité de problèmes. Tout cela étant à mettre en parallèle avec les sept milliards qui ont été débloqués pour Air France. Donc des grands plans d’action chiffrés ont été étudiés et annoncés dans certains domaines.
Il vous est apparu que la protection des industries culturelles n’était pas une priorité, n’est-ce pas ?
Oui, nous avons eu l’impression d’un faible engagement en ce qui concerne le plan de survie d’un pan énorme de l’économie de notre pays, qui constitue un pourcentage significatif du PIB. Un pan dont l’importance n’est d’ailleurs pas seulement économique, mais aussi spirituelle. Parce qu’elle engage la vie de l’âme, du rêve et de l’intelligence des gens. La réponse n’était pas à la hauteur des enjeux. Progressivement, nous nous sommes rendu compte aussi que sur la question des intermittents les zones de flou qui restaient étaient très dangereuses.
Parce que le diable est dans les détails. Et tant que nous n’avions pas le détail des modalités d’application, notamment sur la question des dates anniversaires, on ne pouvait pas être sûrs que derrière les mots "année blanche" il y avait bien un dispositif pour sauver de l’abandon total tous les intermittents du spectacle. Ce qu’on a compris tout de suite en revanche, c’est qu’il n’y avait pas eu un mot de prononcé sur les autres emplois discontinus qui assurent la vie culturelle du pays.
Cela concerne tous les intérimaires, tous les saisonniers, tous ces gens qui ne bénéficient pas d’un régime particulier d’assurance chômage. Tous ne travaillent pas dans le secteur culturel. Cela concerne 2,2 millions de personnes dans notre pays. Nous avons pris la parole concernant notre domaine en rappelant qu’il ne vivait que grâce à ces gens. Maintenant, à chaque domaine de prendre la parole pour pousser un cri d’alarme sur ce silence.
Avez-vous eu beaucoup de témoignages de personnes concernées par votre appel ?
Tous les jours. Que ce soit en parlant avec Sophie Calle ou Annette Messager, qui disent que les équipes d’accrochage ou d’éclairage de leurs œuvres sont déjà en train de basculer au RSA. Que ce soit dans l’appel au secours que nous envoie une fille qui fait du catering pendant les concerts.
Ou encore dans ce mail d’une commissaire d’exposition que je connais et qui représente les indépendants (journalistes pigistes, scénographes, peintres, encadreurs, illustrateurs, etc) acculés à une précarité immense, sans aucune aide pour les mois à venir. Elle me raconte que beaucoup ne vont pas pouvoir survivre, vont changer de métier, qu’elle-même ne sait pas trop ce qu’elle va faire. Alors qu’elle est quand même commissaire d’exposition pour la Philharmonie de Paris.
Comment ce texte résonne-t-il avec le début du déconfinement et la reprise du travail pour une partie de la population ?
Nous sommes extrêmement conscients que tout le monde retourne au travail la peur au ventre, avec des problèmes de garde extrêmement complexes à gérer, de transports en commun, de protection sanitaire. Mais au milieu de ce retour à une vie extrêmement difficile, il y a des gens qui ont été oubliés depuis le début et qui continuent à l’être.
A la fin du texte, vous utilisez un mot très puissant : "indignité". Peux-tu le commenter ?
Ce qui se joue dans le cadre d’une crise aussi violente et aussi dangereuse, c’est quand même de l’ordre de la dignité humaine. Derrière l’expression "quoi qu’il en coûte", ce qu’il faut préserver, c’est la dignité humaine. La possibilité de se nourrir. D’être logé. De s’occuper de ses proches. On ne peut pas se taire si on considère que la dignité humaine n’est pas préservée. Et alors, pour les gens qui ont le pouvoir de s’en occuper, ne pas le faire, ça devient de l’indignité.
Légende photo : Quelques dizaines des plus de 800 signataires de la pétition "Nous ne pouvons pas penser la défense de la culture sans penser à ceux qui ont été passés sous silence"
Pendant ces deux mois de confinement, nous avons suivi et relaté de nombreuses démarches artistiques, qui ont pour la plupart pris fin le 11 mai. L’expérience ne s’arrête pourtant pas là : inédite, intense, elle se poursuit dans plusieurs cas d’une manière différente. Elle ouvre sur de multiples questions, à méditer seul et collectivement.
Poussés par un sentiment d’urgence, par un désir de penser au mieux la période et ses enjeux, certains artistes n’ont pas attendu pour poser leurs premiers gestes artistiques de confinement. L’acteur de la scène fétiche et queer Otomo de Manuel, le comédien et metteur en scène Olivier Balazuc et les musiciens Arnaud Méthivier et Pierre-Marie Braye-Weppe – PEM et NANO de leurs noms de scène – en font partie. Dès le premier jour de cette période dont on ignorait la durée, le premier a lancé avec sa compagne Sagesse et ses complices Karelle Prugnaud et Tarik Noui ses Chroniques du nouveau mondedont nous parlions ici. Le binôme lançait son Festival des Arts Confinés sur la plateforme webAGORA-OFF (lire notre article ici) conçue par Antoine Méthivier, étudiant en 3ème année de l’École Supérieure d’Art d’Annecy Alpes (ESAAA), tandis qu’Olivier Balazuc postait son premier billet sur son blog Le jour où (presque tout s’arrêta) créé pour l’occasion. « J O », l’intitulait-il simplement.
Jusqu’à J 53 de son nouveau calendrier, ses écrits ont régulièrement nourri nos solitudes de confinés. De même que le feuilleton cyber-punk d’Otomo de Manuel et compagnie, et les œuvres inédites exposées sur la plateforme
qui n’a cessé de s’ouvrir, de muter au gré des idées de ses trois concepteurs et des artistes avec qui ils ont dialogué. Bien que très différentes sur un plan formel, ces trois démarches exigeantes ont en partage une réflexion sur la nécessité de changer les curseurs de la création, de la production et de la diffusion des arts vivants qui nous a particulièrement intéressés. Nous les avons recontactés pour recueillir leur premier bilan après deux mois de création, ainsi que leurs envies et pensées de jeunes déconfinés. Leurs réjouissantes évolutions sont des invitations à penser l’après.
L’essentiel au jour le jour
Pour tous, le temps d’immobilité que nous avons tous traversé a été vécu comme un temps utile. Comme un moment d’affirmation, d’approfondissement de pensées et de pratiques personnelles, autant que d’exploration de sentiers nouveaux. Et toujours, ce fut une quête d’essentiel. Aussi, au sortir de deux mois de mise à nu par l’écriture de son journal en ligne, Olivier Balazuc avoue-t-il ressentir une forme de nostalgie. « Non pas que je vais regretter le confinement, mais il m’a permis de dresser un état des lieux, d’opérer une descente en moi-même que le rythme de nos vies rendait difficile, et aussi d’échanger différemment avec les autres ». Dans une urgence renouvelée chaque jour, il a construit une riche écriture de l’intime, avec ses thèmes et ses personnages récurrents. Dans les livres et les films qui lui sont chers, il a puisé la force qu’il lui fallait pour exprimer avec précision sa pensée sur le théâtre et sur le monde, et pour faire en sorte que s’ancre en lui le bouleversement, la fragilité éprouvée dans la solitude de l’écriture.
De leur côté, Otomo de Manuel et ses trois complices se remettent d’une expérience que le premier décrit comme « aussi joyeuse et passionnante qu’épuisante ». Débutée de manière spontanée, l’aventure a exigé de chacun de ses participants un investissement et une invention quotidienne contrainte par des espaces et un matériel réduit. Or les Warhol et les Almodovar, les deux couples dont les Chroniques du nouveau monde racontent en photo et en dialogues le quotidien confiné, sont largement imprégnés des goûts d’Otomo de Manuel pour le fétichisme, pour une forme de baroque qui autorise tous les mélanges. « Ça n’a pas toujours été facile, nous avons traversé des crises, notre imagination a parfois été au bord de l’épuisement, mais nous sentions tous l’importance de ce qui était en train de se créer. Pour ma part, ce qui m’a aidé à tenir, c’est le fait de revenir à l’essence de mon métier comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. En se levant le matin pour construire des objets à partager immédiatement, on ressent un plaisir qui est souvent contraint par des impératifs de production ».
Artistes au service du public
La continuité artistique assurée par de nombreux artistes en confinement est souvent liée à une conscience du public qui a suivi leur travail de manière assidue. Ainsi qu’à une notion de service public, dont témoigne avec force la lettre adressée le 5 avril au ministre de la Culture par les trois fondateurs de la plateforme AGORA-OFF. « Convaincus que la culture participe à la bonne santé et au bon équilibre d’une nation, et présentement, à l’urgence sanitaire de la France, nous demandons par la présente, un soutien financier et une reconnaissance officielle de la part de l’État français, au même titre que les centres culturels que l’État soutien ordinairement », y lit-on. Elle est restée sans réponse. Ce qui, pour Pierre-Marie Braye-Weppe, témoigne d’une « fracture entre culture et politique propre au XXIème siècle, qui n’était jusque-là que peu questionnée ». C’est l’un des points qu’il traitera avec Arnaud et Antoine Méthivier à l’Université de Bordeaux à la rentrée, afin d’initier un grand essai sur la culture de notre siècle.
« Ce confinement a suscité de nombreuses questions. Qui peut créer aujourd’hui ? Comment casser un marché qui étouffe la création ? Il faut profiter de cet été sans grands festivals pour poser ensemble ces interrogations, et commencer à imaginer des réponses », dit le co-fondateur du Festival des Arts Confinés. Un avis partagé par Olivier Balazuc, qui est déjà revenu dans ses textes sur ce qui lui a fait choisir comme parcours de vie le théâtre : « sa mission de service public, telle que l’a définie Jean Vilar ». « Dans son ‘’Manifeste de Suresnes’’, écrit cette année-là – alors qu’il mettait en place des représentations décentralisées pour les ouvriers des usines Renault – il revendiquait son action comme un bien de « première nécessité », au même titre que « le gaz, l’eau et l’électricité », rappelle-t-il à J+41+41+43 de son introspection partagée. Avant de souligner la distance qui sépare cet idéal de notre temps où « l’artiste est devenu un prestataire de ‘’l’animation culturelle’’ ». Le journal, pour Olivier Balazuc, est déjà engagement.
Des lendemains qui engagent
Les gestes posés en confinement se poursuivent. Pour Olivier Balazuc, il y a « une utopie concrète à mener par le théâtre et au-delà, pour remettre l’humain comme étalon or de nos sociétés. La convergence des luttes qu’on observe ces jours-ci m’offre un grand espoir. Nous n’en finissions pas de dénoncer le dévoiement de notre système culturel, qui est exactement à l’image de son pendant économique et politique. La crise a mis en avant ces failles, et leurs liens entre elles. Il faut remettre l’art au centre de nos métiers, dénaturés par des impératifs de production et de diffusion ». Du côté d’Otomo de Manuel, de Sagesse, Karelle Prugnaud et Tarik Noui, l’avenir prendra quant à lui la forme d’un livre d’artiste en deux coffrets : l’un pour les Warhol, l’autre pour les Almodovar. « Et si un autre confinement nous est imposé, Sagesse et moi sommes prêts à poursuivre nos Chroniques. Au cas où, nous préparons déjà nos accessoires ! », annonce Otomo.
Quant à la plateforme AGORA-OFF, elle s’est comme initialement prévu fermée le jour du déconfinement. Et AGORA-ON est née ! Elle est, lit-on sur le site internet, « dédiée à la création de tous les confinés temporaires ou permanents (en maisons d’arrêt, prisons, camps d’internements, d’immigrations ou de réfugiés, en centre de rétention administrative, en hôpitaux à moyen ou long séjour, hôpitaux psychiatriques, EHPAD) et tous les créateurs isolés, reclus, coupés du monde… ». Une œuvre d’André Robillard, figure de l’art brut interné en hôpital psychiatrique depuis l’âge de 60 ans, a déjà exposée dans le cadre du Festival des Arts Confinés. Et Daniel Van de Velde, qui séjourne régulièrement en hôpital psychiatrique, était accueilli dans la « Villa Création » d’AGORA-OFF. L’équipe cherche aussi à ce jour à s’associer avec des lieux qui pourront faire vivre le travail réalisé pendant deux mois de confinement, qui constitue selon Pierre-Marie Braye-Weppe un « patrimoine du futur ».
Réclusion des aînés, mensonges, infantilisation… Ariane Mnouchkine ne cache pas son indignation face aux couacs du pouvoir. Et la directrice du Théâtre du Soleil milite pour que l’art vivant, essentiel à la société, ne soit pas oublié.
Depuis 1970, à la Cartoucherie de Vincennes, Ariane Mnouchkine révèle grâce au théâtre l’ange et le démon qui sommeillent en nous. Qu’elle monte Eschyle, Shakespeare, Molière, qu’elle s’inspire du réel, la directrice du Théâtre du Soleil explore la limite entre le bien et le mal. Terrassée par le Covid-19, elle s’est réveillée dans une France confinée où les théâtres étaient à l’arrêt, artistes et intermittents sans travail, salles de représentation fermées. Cette crise historique, elle la traverse en artiste et en citoyenne. Dès que possible, elle reprendra les répétitions avec ses comédiens. Et avec eux transformera sa colère en une œuvre éclairante.
Comment se vit le confinement au Théâtre du Soleil ?
Comme nous pouvons. Comme tout le monde. Nous organisons des réunions par vidéo avec les soixante-dix membres du théâtre et parfois leurs enfants. Retrouver la troupe fait du bien à tous. Surtout à moi. Nous réfléchissons : après le déconfinement, comment faire ? Comment reprendre le théâtre, qui ne se nourrit pas que de mots mais surtout de corps ? Quelles conditions sanitaires mettre en œuvre sans qu’elles deviennent une censure insupportable ? Masques, évidemment, distanciations physiques dans les activités quotidiennes telles que les repas, les réunions, mais en répétition ? Se demander comment faire, c’est déjà être, un peu, dans l’action. Il se trouve que, le 16 mars, nous allions commencer à répéter un spectacle étrangement prophétique. Le sujet, que je ne peux ni ne veux évoquer ici, sous peine de le voir s’évanouir à tout jamais, ne varie pas. Mais sa forme va bouger sous les coups du cataclysme qui ébranle tout, individus, États, sociétés, convictions. Alors nous nous documentons, nous menons nos recherches dans tous les domaines nécessaires. Nous devons reprendre l’initiative, cette initiative qui, depuis deux mois, nous a été interdite, même dans des domaines où des initiatives citoyennes auraient apporté, sinon les solutions, du moins des améliorations notables sur le plan humain.
Quel est votre état d’esprit ?
J’ai du chagrin. Car derrière les chiffres qu’un type égrène chaque soir à la télévision, en se félicitant de l’action formidable du gouvernement, je ne peux m’empêcher d’imaginer la souffrance et la solitude dans lesquelles sont morts ces femmes et ces hommes. La souffrance et l’incompréhension de ceux qui les aimaient, à qui on a interdit les manifestations de tendresse et d’amour, et les rites, quels qu’ils soient, indispensables au deuil. Indispensables à toute civilisation. Alors qu’un peu d’écoute, de respect, de compassion de la part des dirigeants et de leurs moliéresques conseillers scientifiques aurait permis d’atténuer ces réglementations émises à la hâte, dont certaines sont compréhensibles mais appliquées avec une rigidité et un aveuglement sidérants.
Parlons-nous du théâtre ?
Mais je vous parle de théâtre ! Quand je vous parle de la société, je vous parle de théâtre ! C’est ça le théâtre ! Regarder, écouter, deviner ce qui n’est jamais dit. Révéler les dieux et les démons qui se cachent au fond de nos âmes. Ensuite, transformer, pour que la Beauté transfigurante nous aide à connaître et à supporter la condition humaine. Supporter ne veut pas dire subir ni se résigner. C’est aussi ça le théâtre !
“On ne peut pas déclarer la guerre sans appeler, dans le même temps, à la mobilisation générale
Vous êtes en colère ?
Ah ! ça oui ! Je ressens de la colère, une terrible colère et, j’ajouterai, de l’humiliation en tant que citoyenne française devant la médiocrité, l’autocélébration permanente, les mensonges désinformateurs et l’arrogance obstinée de nos dirigeants. Pendant une partie du confinement, j’étais plongée dans une semi-inconscience due à la maladie. Au réveil, j’ai fait la bêtise de regarder les représentants-perroquets du gouvernement sur les médias tout aussi perroquets. J’avais respecté la rapidité de réaction d’Emmanuel Macron sur le plan économique et son fameux « quoi qu’il en coûte » pour éviter les licenciements. Mais lorsque, dans mon petit monde convalescent, sont entrés en piste ceux que je surnomme les quatre clowns, le directeur de la Santé, le ministre de la Santé, la porte-parole du gouvernement, avec, en prime, le père Fouettard en chef, le ministre de l’Intérieur, la rage m’a prise. Je voudrais ne plus jamais les revoir.
Que leur reprochez-vous ?
Un crime. Les masques. Je ne parle pas de la pénurie. Ce scandale a commencé sous les quinquennats précédents de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Mais appartenant au gouvernement qui, depuis trois ans, n’a fait qu’aggraver la situation du système de santé de notre pays, ils en partagent la responsabilité. En nous répétant, soir après soir, contre tout bon sens, que les masques étaient inutiles voire dangereux, ils nous ont, soir après soir, désinformés et, littéralement, désarmés. Alors qu’il eût fallu, et cela dès que l’épidémie était déclarée en Chine, suivre l’exemple de la plupart des pays asiatiques et nous appeler à porter systématiquement le masque, quitte, puisqu’il n’y en avait pas, à en fabriquer nous-mêmes. Or nous avons dû subir les mensonges réitérés des quatre clowns, dont les propos inoubliables de la porte-parole du gouvernement qui nous a expliqué que, puisque elle-même — la prétention de cet « elle-même » — ne savait pas les utiliser, alors personne n’y parviendrait ! Selon de nombreux médecins qui le savent depuis longtemps mais dont la parole ne passait pas dans les médias-perroquets au début de la catastrophe, nous allons tous devoir nous éduquer aux masques car nous aurons à les porter plusieurs fois dans notre vie. Je dis cela car dans le clip qui nous recommande les gestes barrières, le masque ne figure toujours pas. Je suis de celles et ceux qui pensent que son usage systématique, dès les premières alertes, aurait, au minimum, raccourci le confinement mortifère que nous subissons.
Subir est-il le pire ?
Nous devons cesser de subir la désinformation de ce gouvernement. Je ne conteste pas le fameux « Restez chez vous ». Mais, si l’on est (soi-disant) en guerre, ce slogan ne suffit pas. On ne peut pas déclarer la guerre sans appeler, dans le même temps, à la mobilisation générale. Or cette mobilisation, même abondamment formulée, n’a jamais été réellement souhaitée. On nous a immédiatement bâillonnés, enfermés. Et certains plus que d’autres : je pense aux personnes âgées et à la façon dont elles ont été traitées. J’entends s’exprimer dans les médias des obsédés anti-vieux, qui affirment qu’il faut tous nous enfermer, nous, les vieux, les obèses, les diabétiques jusqu’en février, sinon, disent-ils, ces gens-là encombreront les hôpitaux. Ces gens-là ? Est-ce ainsi qu’on parle de vieilles personnes et de malades ? Les hôpitaux ne seraient donc faits que pour les gens productifs en bonne santé ? Donc, dans la France de 2020, nous devrions travailler jusqu’à 65 ans et une fois cet âge révolu, nous n’aurions plus le droit d’aller à l’hôpital pour ne pas encombrer les couloirs ? Si ce n’est pas un projet préfasciste ou prénazi, ça y ressemble. Cela me fait enrager.
“Pendant un an, ils restent sourds aux cris d’alarme des soignantes et soignants qui défilent dans la rue. Aujourd’hui, ils leur disent : vous êtes des héros.”
Que faire de cette rage ?
Cette rage est mon ennemie parce qu’elle vise de très médiocres personnages. Or le théâtre ne doit pas se laisser aveugler par de très médiocres personnages. Dans notre travail, nous devons comprendre la grandeur des tragédies humaines qui sont en train d’advenir. Si nous, artistes, nous restons dans cette rage, nous n’arriverons pas à traduire dans des œuvres éclairantes pour nos enfants ce qui se vit aujourd’hui. Une œuvre qui fera la lumière sur le passé pour que l’on comprenne comment une telle bêtise, un tel aveuglement ont pu advenir, comment ce capitalisme débridé a pu engendrer de tels technocrates, ces petits esprits méprisants vis-à-vis des citoyens. Pendant un an, ils restent sourds aux cris d’alarme des soignantes et soignants qui défilent dans la rue. Aujourd’hui, ils leur disent : vous êtes des héros. Dans le même temps, ils nous grondent de ne pas respecter le confinement alors que 90 % des gens le respectent et que ceux qui ne le font pas vivent souvent dans des conditions inhumaines. Et que le plan Banlieue de Jean-Louis Borloo a été rejeté du revers de la main, il y a à peine deux ans, sans même avoir été sérieusement examiné ni discuté. Tout ce qui se passe aujourd’hui est le résultat d’une longue liste de mauvais choix.
Cette catastrophe n’est-elle pas aussi une opportunité ?
Oh ! une opportunité ? ! Des centaines de milliers de morts dans le monde ? Des gens qui meurent de faim, en Inde ou au Brésil, ou qui le risquent dans certaines de nos banlieues ? Une aggravation accélérée des inégalités, même dans des démocraties riches, comme la nôtre ? Certains pensent que nos bonnes vieilles guerres mondiales aussi ont été des opportunités… Je ne peux pas répondre à une telle question, ne serait-ce que par respect pour tous ceux qui en Inde, en Équateur ou ailleurs ramassent chaque grain de riz ou de maïs tombé à terre.
Les Français sont-ils infantilisés ?
Pire. Les enfants ont, la plupart du temps, de très bons profs, dévoués et compétents, qui savent les préparer au monde. Nous, on nous a désarmés psychologiquement. Une histoire m’a bouleversée : dans un Ehpad de Beauvais, des soignantes décident de se confiner avec les résidentes. Elles s’organisent, mettent des matelas par terre et restent dormir près de leurs vieilles protégées pendant un mois. Il n’y a eu aucune contamination. Aucune. Elles décrivent toutes ce moment comme extraordinaire. Mais arrive un inspecteur du travail pour qui ces conditions ne sont pas dignes de travailleurs. Des lits par terre, cela ne se fait pas. Il ordonne l’arrêt de l’expérience. Les soignantes repartent chez elles, au risque de contaminer leurs familles, avant de revenir à l’Ehpad, au risque de contaminer les résidentes. En Angleterre, c’est 20 % du personnel qui se confine avec les résidents. Mais non, ici, on interdit la poursuite de cette expérience fondée sur une réelle générosité et le volontariat, par rigidité réglementaire ou par position idéologique. Ou les deux.
“À croire qu’ils rêvent d’un Ehpad généralisé où cacher et oublier tous les vieux. Jeunes, tremblez, nous sommes votre avenir ! ”
Cette mise à l’écart des personnes âgées révèle-t-elle un problème de civilisation ?
Absolument. Lorsque la présidente de la Commission européenne suggère que les gens âgés restent confinés pendant huit mois, se rend-elle compte de la cruauté de ses mots ? Se rend-elle compte de son ignorance de la place des vieux dans la société ? Se rend-elle compte qu’il y a bien pire que la mort ? Se rend-elle compte que parmi ces vieux, dont je suis, beaucoup, comme moi, travaillent, agissent, ou sont utiles à leurs familles ? Sait-elle que nous, les vieux, nous acceptons la mort comme inéluctable et que nous sommes innombrables à réclamer le droit de l’obtenir en temps voulu, droit qui nous est encore obstinément refusé en France, contrairement à de nombreux autres pays. Quelle hypocrisie ! Vouloir nous rendre invisibles plutôt que de laisser ceux d’entre nous qui le veulent choisir le moment de mourir en paix et avec dignité. Lorsque Emmanuel Macron susurre : « Nous allons protéger nos aînés », j’ai envie de lui crier : je ne vous demande pas de me protéger, je vous demande juste de ne pas m’enlever les moyens de le faire. Un masque, du gel, des tests sérologiques ! À croire qu’ils rêvent d’un Ehpad généralisé où cacher et oublier tous les vieux. Jeunes, tremblez, nous sommes votre avenir !
Qu’est-ce que cela dit sur notre société ?
Sur la société, je ne sais pas, mais cela en dit beaucoup sur la gouvernance. Dans tout corps, une mauvaise gouvernance révèle le plus mauvais. Il y a 10 % de génies dans l’humanité et 10 % de salopards. Dans la police, il y a 10 % de gens qui ne sont pas là pour être gardiens de la paix mais pour être forces de l’ordre. Je respecte la police, mais lorsqu’on donne des directives imprécises, laissées à la seule interprétation d’un agent, cet agent, homme ou femme, se révélera un être humain, bon, compréhensif et compétent, ou bien il agira comme un petit Eichmann 1 investi d’un pouvoir sans limite, qui, parce que son heure est enfin venue, pourra pratiquer sa malfaisance. Donc il fera faire demi-tour à un homme qui se rend à l’île de Ré pour voir son père mourant. Ou il fouillera dans le cabas d’une dame pour vérifier qu’elle n’a vraiment acheté que des produits de première nécessité. Et s’il trouve des bonbons, il l’humiliera. Quand je pense qu’ont été dénoncées, oui, vous avez bien entendu, dénoncées, et verbalisées des familles qui venaient sous les fenêtres pour parler à leurs proches reclus en Ehpad… Se rend-on compte de ce qui est là, sous-jacent ?
Redoutez-vous un État liberticide ?
Il y a, indubitablement, un risque. La démocratie est malade. Il va falloir la soigner. Je sais bien que nous ne sommes pas en Chine où, pendant le confinement de Wuhan, on soudait les portes des gens pour les empêcher de sortir. Mais, toute proportion gardée, oui, en France, la démocratie est menacée. Vous connaissez, bien sûr, l’histoire de la grenouille ? Si on la plonge dans l’eau bouillante, elle saute immédiatement hors de l’eau. Si on la plonge dans l’eau froide et qu’on chauffe très doucement cette eau, elle ne saute pas, elle meurt, cuite. C’est l’eau fraîche de la démocratie que, petit à petit, on tiédit. Je ne dis pas que c’est ce que les gouvernants veulent faire. Mais je pense qu’ils sont assez bêtes pour ne pas le voir venir. Oui, je découvre avec horreur que ces gens, si intelligents, sont bêtes. Il leur manque l’empathie. Ils n’ont aucune considération pour le peuple français. Pourquoi ne lui dit-on pas simplement la vérité ?
“Ce dont j’ai peur surtout, c’est de la haine. Parce que la haine ne choisit pas, elle arrose tout le monde.”
Avez-vous encore espoir en nos dirigeants politiques ?
Lorsque le 12 mars Emmanuel Macron dit : « Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour… La santé… notre État-providence ne sont pas des coûts… mais des biens précieux », nous nous regardons, ahuris. Et cela me rappelle l’histoire de l’empereur Ashoka qui, en 280 av. J.-C., pour conquérir le royaume de Kalinga, livra une bataille qui se termina par un tel massacre que la rivière Daya ne charriait plus de l’eau mais du sang. Face à cette vision, Ashoka eut une révélation et se convertit au bouddhisme et à la non-violence. Nous espérons parfois de nos gouvernants cette prise de conscience du mal qu’ils commettent. J’avoue que, ce soir-là, j’ai espéré cette conversion d’Emmanuel Macron. J’ai souhaité que, constatant son impuissance face à un minuscule monstre qui attaque le corps et l’esprit des peuples, il remonte avec nous la chaîne des causalités, comprenne de quelle manière l’Histoire, les choix et les actes des dirigeants, de ses alliés politiques, ont mené à notre désarmement face à cette catastrophe. J’aurais aimé qu’il comprenne à quel point il est, lui-même, gouverné par des valeurs qui n’en sont pas. Ça aurait été extraordinaire. J’aimerais avoir de l’estime pour ce gouvernement. Cela me soulagerait. Je ne demanderais que ça. Au lieu de quoi je ne leur fais aucune confiance. On ne peut pas faire confiance à des gens qui, pas une seconde, ne nous ont fait confiance. Quand, permises ou pas, les manifestations vont reprendre le pavé, seront-elles de haine et de rage, n’aboutissant qu’à des violences et des répressions, avec en embuscade Marine Le Pen qui attend, impavide, ou seront-elles constructives, avec de vrais mouvements qui font des propositions ? Certains matins je pense que ça va être constructif. Et certains soirs, je pense l’inverse. Ce dont j’ai peur surtout, c’est de la haine. Parce que la haine ne choisit pas, elle arrose tout le monde.
Vous avez peur d’un déconfinement de la haine ?
Exactement ! Peur du déconfinement de la haine coléreuse. Est-ce que le peuple français va réussir à guérir, ou au moins à orienter sa rage, donc ses haines, vers des propositions et des actions novatrices et unificatrices ? Il serait temps. Car le pire est encore possible. Le pire, c’est-à-dire le Brésil, les États-Unis, etc. Nous n’en sommes pas là mais nous y parviendrons, à force de privatisations, à force d’exiger des directeurs d’hôpitaux qu’ils se comportent en chefs d’entreprises rentables. Heureusement Emmanuel Macron a eu la sagesse d’immédiatement mettre en œuvre un filet de sécurité — le chômage partiel — pour que la France ne laisse pas sur la paille treize millions de ses citoyens. C’était la seule chose à faire. Il l’a faite. Cela doit être salué. Mais cette sagesse n’a rien à voir avec une pseudo « générosité » du gouvernement, comme semble le penser un certain ministre. Elle est l’expression même de la fraternité qui est inscrite sur nos frontons. C’est la vraie France, celle qui fait encore parfois l’admiration et l’envie des pays qui nous entourent. Pour une fois, on a laissé l’économie derrière afin de protéger les gens. Encore heureux !
“Le virus nous assiège tous, mais, de fait, les arts vivants vont subir le plus long blocus”
Qu’attendez-vous pour les artistes, les intermittents ?
Je viens d’entendre qu’Emmanuel Macron accède, heureusement, à la revendication des intermittents qui demandent une année blanche afin que tous ceux qui ne pourront pas travailler dans les mois qui viennent puissent tenir le coup. C’est déjà ça. Ici, au Soleil, nous pouvons travailler, nous avons une subvention, un lieu, un projet et des outils de travail. À nous de retrouver la force et l’élan nécessaires. Ce n’est pas le cas des intermittents et artistes qui, pour trouver du travail, dépendent d’entreprises elles-mêmes en difficulté. Même si, en attendant, certains vont réussir à répéter, il va falloir, pour jouer, attendre que les salles puissent ouvrir à plein régime. Cela peut durer de longs mois, jusqu’à l’arrivée d’un médicament. Ceux-là ne doivent pas être abandonnés, l’avenir de la création théâtrale française, riche entre toutes, peut-être unique au monde, dépend d’eux. Personne ne pardonnerait, ni artistes ni public, qu’on laisse revenir le désert. Lors d’une inondation, on envoie les pompiers et les hélicoptères pour hélitreuiller les gens réfugiés sur leurs toits. Quoi qu’il en coûte. Le virus nous assiège tous, mais, de fait, les arts vivants vont subir le plus long blocus. Donc, comme pendant le blocus de Berlin, il faut un pont aérien qui dure tant que le siège n’est pas levé, tant que le public ne peut pas revenir, rassuré et actif, avec enthousiasme. Avec masque, s’il est encore nécessaire. Mais la distance physique ne sera pas tenable au théâtre. Ni sur la scène, ni même dans la salle. C’est impossible. Pas seulement pour des raisons financières, mais parce que c’est le contraire de la joie.
N’est-il pas temps d’appeler à un nouveau pacte pour l’art et la culture ?
Pas seulement pour l’art et la culture. Nous faisons partie d’un tout.
Propos recueillis par Joëlle Gayot / Télérama - 9 mai 2020
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Ariane Mnouchkine, 81 ans: “Quand je vous parle de la société, je vous parle de théâtre !“
La cascade de reports des spectacles, expositions, sorties de films ou de livres met en évidence une inflation structurelle de l’offre et une programmation de plus en plus verrouillée. Un système à repenser ?
C’est la métaphore de l’autoroute : on est passés de deux à trois voies, on est de plus en plus nombreux et on va de plus en plus vite, un accident arrive, disons une panne, disons le Covid-19, et nous voilà tous bloqués dans un grand embouteillage qui s’étend de plus en plus loin et mettra longtemps à se résorber. C’est ce qui arrive au monde de la culture. Du jour au lendemain, tout s’est arrêté. Spectacles, expositions, livres, sorties d’albums ou de films : plus rien. Avec un corollaire lorsque la vie reprendra : le risque d’un grand embouteillage.
C’est particulièrement visible dans le cinéma. Hormis Tenet, de Christopher Nolan, maintenu pour l’heure au 22 juillet, les blockbusters qui auraient dû scander 2020 procrastinent. Mourir peut attendre, le nouveau James Bond prévu le 8 avril, attendra le 11 novembre. Idem pour Soul, le film d’animation produit par Disney/Pixar, dont la sortie a été décalée du 24 juin au 25 novembre. Top Gun 2, avec Tom Cruise, n’atterrira plus cet été, mais à Noël. Face à ce chassé-croisé, difficile de croire que les remakes de West Side Story, que mijote Steven Spielberg depuis janvier 2014, et de Dune, que Paramount prépare depuis 2008, sortent bien le 16 décembre et le 23 décembre, comme annoncé. L’exploitation en salles de Mission Impossible 7, dont le tournage à Venise a été interrompu par la crise sanitaire, n’a-t-elle pas déjà été reportée de juillet à novembre 2021 ?
« Les films sont plus harmonieux que la vie. Il n’y a pas d’embouteillages dans les films, pas de temps mort. Les films avancent comme des trains, tu comprends, comme des trains dans la nuit », entend-on dans La Nuit américaine (1973), de François Truffaut. En 2018, 8 088 films ont été projetés sur les 5 981 écrans que compte le réseau français. Jusqu’à ce que le Covid-19 ne l’engorge, ce trafic était régulé par deux principaux aiguilleurs, dont les signaux donnaient le « la » aux distributeurs et exploitants de salles : les studios hollywoodiens pour les films américains, les grands festivals pour le cinéma d’auteur international.
Mais si son économie est bien plus modeste que les locomotives hollywoodiennes, le cinéma d’art et d’essai devrait subir une cascade de reports similaires.L’annulation de l’édition 2020 de Cannes est déjà actée, celle de Venise de plus en plus probable. Dès lors, la tentation est grande, pour les films qui auraient pu concourir cette année – Benedetta, de Paul Verhoeven, Annette, de Leos Carax… – d’attendre les crus berlinois, cannois ou vénitiens de 2021 avant de prendre le chemin des salles.
« L’engorgement va se poursuivre l’an prochain »
Même topo pour la littérature. Si les livres du printemps ont été reportés à l’automne, d’autres à 2021, certains sont renvoyés sine die. Et les éditeurs ont réduit de 30 % à 70 % leur production. « Certains auteurs ont du mal à comprendre, s’étonne Manuel Carcassonne, qui dirige les éditions Stock. Ils restent bloqués sur : “J’ai mon livre, il faut qu’il sorte.” C’est pourtant simple : l’engorgement est là, et il va se poursuivre l’an prochain. »
Christian Allex, programmateur de festivals : « On vit un truc de dingue et les trucs de dingue, en général, nourrissent une création musicale. C’est ce que je ne voudrais pas louper »
Personne n’en doute : la casse va être majeure. « 2020 était déjà un embouteillage avec des offres pléthoriques. Mais là, ça va être le grand chambardement, confie Christian Allex, omniprésent programmateur musical et directeur artistique à Reims, Nîmes, Charleville-Mézières… Je suis abasourdi par le côté méthodique du milieu : faire des offres, se repositionner sur des groupes pour relancer l’économie. Je peux comprendre, cela donne l’impression de rester en vie. Mais personne ne prend le temps de réfléchir à tout ça. Qu’un artiste aspire à être reprogrammé l’an prochain, c’est logique. Et c’est ce que la plupart des festivals ont décidé de faire. Sauf qu’il y a un tel phénomène de zapping du public qu’on peut s’interroger : seront-ilsen phase ? Et puis, en 2021, n’y aura-t-il pas une vague musicale qui va rebondir sur cette crise, s’en inspirer ? On vit un truc de dingue et les trucs de dingue, en général, nourrissent une création musicale. C’est ce que je ne voudrais pas louper. »
Au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), à Marseille, Jean-François Chougnet a pris l’option de faire glisser le calendrier. Afin d’éviter l’effet domino, le directeur a décidé d’annuler Pharaons superstars, l’exposition d’été, pour la reprogrammer en 2022. Coproduite avec la Fondation Gulbenkian de Lisbonne et le Musée de la civilisation de Québec, elle va commencer là-bas avant de venir à Marseille. « La question de l’anticipation n’est pas nouvelle, remarque Jean-François Chougnet. Simplement, il y a plus de joueurs mondiaux. La nécessité d’anticiper est devenue plus générale pour les musées. Tout le monde anticipe. Même les acteurs de taille moyenne. »
Des calendriers proches du casse-tête
D’un secteur à l’autre, les questions se ressemblent et se répondent. Même si, pour ce qui concerne le théâtre, les annulations (il n’est pas toujours évident de retrouver une concomitance de calendriers chez des acteurs réunis sur un projet) vont plutôt transformer 2020 en année blanche que 2021 en année noire. Il n’en reste pas moins que l’horizon bouché raconte d’abord la crise d’un système d’abondance. Dans un rapport de 2004, Bernard Latarjet, alors directeur du parc et de la Grande Halle de La Villette,montrait que l’offre avait beaucoup plus augmenté que le public en vingt ans, provoquant un émiettement des spectacles et un raccourcissement du nombre de représentations données pour chacun d’entre eux. Avec des calendriers proches du casse-tête.
« Je ne voudrais pas alimenter le courant qui verrait dans la crise un moyen d’assainir un secteur aujourd’hui malmené », se défend celui qui préside aujourd’hui le théâtre parisien Le Monfort. Comme tous ses collègues du spectacle vivant, Bernard Latarjet avance dans le brouillard, essentiellement préoccupé de sécuriser la situation sociale des salariés et des compagnies. Sur les 27 spectacles programmés, son établissement a pu en reporter 5, les autres ne seront vraisemblablement jamais diffusés.
Cette inflation d’événements culturels nourrit un engrenage auquel tout le monde participe : l’anticipation. Pour les maisons d’opéra, c’est constitutif de leur fonctionnement, confrontées qu’elles sont aux plannings des chefs d’orchestre, des solistes… Les spectacles sont prévus trois à quatre ans à l’avance. « Cette course en avant pour avoir de meilleurs artistes a fait augmenter les tarifs et verrouille la programmation de plus en plus tôt, analyse Stéphane Lissner, le directeur de l’Opéra de Paris. Ce qui est une promesse aujourd’hui peut devenir un regret demain : un ténor réservé trois ans à l’avance peut tomber malade, sa tessiture peut changer et ne plus convenir au rôle. Ce qui est en train de se passer nous appelle à plus de flexibilité. »
Son successeur à partir d’août 2021, Alexander Neef,ajoute : « Les grandes maisons d’opéra dépendent des stars, mais elles les créent aussi. Or, avec ce système, si quelqu’un de nouveau émerge, on n’a rien à lui donner avant cinq ans. » Les 35 millions à 40 millions d’euros de pertes que devrait enregistrer cette année l’Opéra de Paris le font-elles regretter de quitter Toronto ? Du Canada, où il a dû boucler prématurément la saison de la Canadian Opera Company, Alexander Neef s’amuse de la remarque : « Ici, l’envergure du désastre est peut-être moindre, mais nous ne bénéficions pas d’un même soutien du gouvernement. A Paris, la saison 2021-2022 est bouclée, la suivante, en bon ordre, mais, dans ce contexte de grande insécurité, j’ai fait attention à ne pas tout verrouiller. Il faut se préparer à toutes les éventualités. » Même si, affirme-t-il, la fièvre inflationniste des productions s’est tassée : « Depuis la crise financière de 2008, on a pris conscience d’une surchauffe et de la difficulté qu’il y a à prédire le futur. De ce point de vue, la crise actuelle va accentuer encore cette nécessité. »
Sylvie Ramond, directrice du Musée des beaux-arts de Lyon : « Il faudrait surtout que nous parvenions à remettre en cause ce système productiviste qui a eu pour conséquence de saturer l’offre des expositions »
Les expositions ont connu un même emballement. Quand a-t-il commencé ? Peut-être entre 1966 et 1967, quand, sous le ministère d’André Malraux, trois événements – Vermeer à l’Orangerie, Picasso et surtout Toutânkhamon, avec plus de 1 million de visiteurs, tous deux au Petit Palais – changent la donne : alors qu’un musée valait d’abord par ses collections, l’événementiel devient déterminant. Puis intervient l’ouverture du Centre Pompidou en 1977, qui « a amplement contribué aux mutations qui se développeront dans les années 1980 », selon Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne. A partir de là, on distinguera deux mondes, celui des beaux-arts et celui de l’art actuel, pour qui, en 1977, le besoin d’événements était immense, proportionnel à la pauvreté de la situation antérieure. « J’éprouvais le sentiment d’être dans un désert, rappelle Olivier Kaeppelin, ancien directeur de la délégation aux arts plastiques, du « Projet Palais de Tokyo », à Paris, puis de la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence. Nous étions très en retard par rapport à l’Allemagne, à la Suisse, aux Etats-Unis…Avec l’ouverture du Centre Pompidou, puis la politique culturelle de Mitterrand, la situation changea jusqu’à présenter un paysage acceptable. »
Si ce rattrapage était nécessaire, l’inflation des méga-expositions et la célébration répétitive de l’impressionnisme, de Matisse et de Picasso l’étaient-elles autant ? Sans les justifier, Laurence des Cars, directrice du Musée d’Orsay, en énumère les raisons : « L’accessibilité et la séduction d’un propos condensé dans le temps et l’espace ; une scénarisation, voire une dramatisation du contenu, accompagnées d’un souci pédagogique et contextuel, trop souvent absent des collections permanentes. Le tout souscrivait parfaitement aux critères de l’événementiel et allait de pair avec le développement du tourisme culturel. » On connaît la suite : les expositions blockbusters, les queues kilométriques, les nocturnes, les records de fréquentation, la frénésie.
« Ce temps risque d’être révolu », pronostique Bernard Blistène, qui a lui-même réussi un blockbuster au Centre Pompidou en 2015 avec Jeff Koons (650 000 visiteurs). Sylvie Ramond, directrice du Musée des Beaux-Arts de Lyon, l’espère vivement : « Il faudrait surtout que nous parvenions à remettre en cause ce système productiviste qui a eu pour conséquence de saturer l’offre des expositions, en région comme à Paris, et qui soumet chaque institution à une logique où, déjà, l’organisation vient envahir et dominer la conception. » Olivier Kaeppelin est plus sévère encore : « Tous les “professionnels de la profession” le savent bien, eux qui sont plongés par obligation dans un tourbillon de semblants qui se fortifie et nous étourdit par le multiple, la course, les déplacements incessants et les fadaises du marché de l’art. »
Quid du retour des spectateurs ?
Bien malin qui peut dire à quoi ressemblera 2021. Le mécénat, si nécessaire à des établissements de plus en plus tributaires de leurs fonds propres, risque de plonger. Les créations de théâtre, de cirque, de danse, les films à petits ou moyens budgets, de ne pas trouver de financement. Les manuscrits de rester au fond d’un tiroir, les toiles, dans les ateliers.
Jean-Michel Tobelem, spécialiste de la gestion de la culture : « Je ne pense pas qu’on va revenir au statu quo ante. Pas dans les deux à cinq ans qui viennent »
Derrière, se pose surtout la question du retour des spectateurs. Et à quel horizon ? « Tout le monde est en train de recharger la remorque. Mais est-ce que le public va repartir à fond ? Rien de moins garanti, s’inquiète Christian Allex, le programmateur du Cabaret vert, à Charleville-Mézières (Ardennes), qui fut longtemps celui des Eurockéennes de Belfort. Pour l’instant, on reçoit beaucoup de messages de solidarité du style : “Gardez mon forfait pour l’an passé en soutien.” Mais qu’en sera-t-il lorsque les gens vont se retrouver au chômage, dans deux ou trois mois ? » On pourrait imaginer que les jeunes n’auront pas peur d’un virus qui, statistiquement, les épargne. Mais rien n’est moins sûr. Le gouvernement n’évoque pas les salles « debout », qui sont le propre des concerts de rock et l’antithèse de ce que le virus impose. A La Maroquinerie (Paris 20e), l’organisateur de concerts Olivier Poubellefait ses comptes. Dans cette salle de 500 places debout, il peut faire asseoir 70 personnes en respectant les distances sanitaires demandées…
Les temps qui viennent sont ceux de la convalescence. « Un embouteillage ? C’est un scénario auquel j’aimerais bien être confronté. Un problème de riches. Or, je ne pense pas qu’on va revenir au statu quo ante. Pas dans les deux à cinq ans qui viennent », soupire Jean-Michel Tobelem, spécialiste de la gestion de la culture à la Sorbonne.
Pierre Audi, directeur du festival d’Aix-en-Provence : « Si on perd le cap de la passion, on finira définitivement désorientés »
En 1992, vingt-cinq ans après la vague d’expositions qui avait transformé le paysage muséal sous Malraux, la directrice de la Réunion des Musées nationaux, Irène Bizot, proposa à ses confrères d’une Europe en pleine construction la tenue d’une réunion entre les grands musées. Il s’agissait de faire face à l’inflation de prêts d’œuvres, aux questions de sécurité, de transport, d’assurances de plus en plus draconiennes, et surtout – considérant le coût de ces expositions –, à la nécessité de monter des accords pour les faire circuler. Ainsi, une réunion en appelant une autre, naquit un club très privé, auquel, trois ans plus tard, s’en étant émus, les musées américains se joignirent. En 2005, il prit le nom de son initiatrice : le Groupe Bizot.
Est-ce de ce type de pilotage dont parle Pierre Audi, directeur du festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, lorsqu’il évoque le manque de coordination entre les acteurs du secteur, lui qui cherche à recaser ailleurs les cinq productions qu’il a dû annuler ? « Chacun en fait à sa guise. Non seulement, on ne voit pas comment sortir de l’embouteillage, mais on ne sait pas s’il faut aller à droite, à gauche, ou sortir de la voiture et marcher. Reste le cap de la passion. Si on perd cet horizon-là, on finira définitivement désorientés. » Tous sont convaincus que le plus grand risque qui guette la culture, c’est le découragement. « J’ai trop pâti d’une époque qui avait vu notre pays se marginaliser par manque de curiosité et nostalgie du temps passé pour ne pas me méfier des raisons obscures qui conduisent certains à appeler “à lever le pied” », prévient Bernard Blistène. Et le patron du Musée national d’art moderne de souhaiter « que l’on apprenne à faire mieux, à travailler sur le long terme ; j’aime l’expression détournée des surréalistes : “Ralentir, travaux.” »
Après avoir interpellé Macron sur le sort des intermittents, le collectif de personnalités du monde de la culture se lance au secours des intérimaires et autres «extras» du secteur. Défense de la culture : «Il faut inclure ceux qui ont été passés sous silence»
La semaine dernière, nous avons signé une tribune sur le silence et sur l’oubli qui entouraient le monde de la culture dans cette triste période de crise sanitaire et d’inactivité forcée. Cette tribune portait sur deux points décisifs. Elle demandait un grand plan d’urgence pour la culture dans lequel nous pourrions lire des orientations claires et la prise en compte de la spécificité des contrats courts, puisque la grande majorité d’entre nous travaille «à la mission». Cette tribune a été publiée par le journal le Monde puis sur le site de France Inter, faisant réagir les pouvoirs publics. Mercredi dernier, le président de la République a fait des annonces.
Les mesures annoncées ont répondu pour une part aux attentes du monde du cinéma. Notamment lorsqu’elles relevaient de problématiques déjà à l’étude avant le Covid. En ce qui concerne les autres arts, elles ont été décevantes, et abordées avec une forme de légèreté sans commune mesure avec nos inquiétudes. Car mille et une zones de flou persistent, ouvrant sur une infinité de questions. Ce qui a été présenté mercredi dernier ne constitue pas du tout un grand plan d’urgence, un plan chiffré qui donne à tous une orientation claire. Tout le monde va donc continuer à vivre dans une incertitude qui se prolongera de point sanitaire en point sanitaire. Mais il y a plus grave, l’urgence de la question humaine et sociale, qui était au cœur de notre tribune, n’a pas été traitée sérieusement.
En ce qui concerne les 122 000 intermittents du spectacle, «artistes et techniciens», nous espérons vivement que derrière la formule «année blanche», le président de la République entend la même chose que nous, et que les modalités d’application qui seront élaborées par les différents ministères ne joueront pas sur les mots : ce ne sont pas seulement les droits qu’il faut prolonger jusqu’en août 2021 pour sauver tous les intermittents, ce sont les renouvellements des dates anniversaires. Nous espérons tout aussi vivement que les annonces qui ont été faites garantiront des moyens d’existence à tous les artistes et auteurs qui ne bénéficient pas du système de l’intermittence, car il reste beaucoup d’interrogations à leur égard. Combien de temps les «artistes auteurs indépendants déclarés» sont-ils censés vivre avec les 5 000 euros dont il a été question ? Quatre mois, huit mois, un an ? Ce n’est évidemment pas du tout la même chose. Et le flou est tout aussi grand pour tous ceux qui, parmi nous, sont payés en honoraires ou sur facture. Quels moyens d’existence leur sont garantis ?
Plus grave encore, pas un mot n’a été prononcé - ni par le président de la République, ni par le ministre de la Culture, ni par la ministre du Travail, ni par le ministre de l’Economie et des Finances - concernant la situation de toutes les personnes en contrats courts qui travaillent à nos côtés. Ils font partie des «invisibles» du monde de la culture. Ils ne bénéficient pas de régime particulier pour l’assurance chômage, contrairement aux intermittents du spectacle. Leur vie est faite d’alternance de périodes travaillées et de périodes chômées, ils vont souvent de ville en ville, parce qu’ils vont de contrat en contrat. Ce sont les «extras», les intérimaires, les saisonniers, toutes celles et tous ceux qui travaillent par intermittence, dans l’hôtellerie, dans la restauration, dans le nettoyage, le catering, la maintenance, la sécurité, le transport de choses ou de personnes, etc. Depuis le 15 mars, ils ne peuvent plus travailler et recharger leurs droits à l’indemnisation. Leur capital de jours d’indemnités s’épuise de jour en jour, certains ont déjà basculé au RSA, tous vont finir par le faire si leur situation continue à ne pas être prise en compte. Ce sont eux qui sont au bord du précipice, eux pour lesquels il est le plus urgent que le ministère du Travail prenne la mesure consistant à geler le capital des jours d’indemnités qu’il leur restait au 15 mars, pour n’en reprendre le décompte qu’à partir du moment où ils pourront à nouveau travailler. Pour eux tous, il faut absolument une neutralisation de la période d’inactivité forcée liée à la pandémie. Et il faut supprimer le deuxième volet de la réforme du chômage prévu en septembre qui achèverait de les détruire.
Nous demandions clairement dans notre tribune que leur situation soit prise en compte. La seule chose, mercredi dernier, que nous ayons entendue sans ambiguïtés, c’est que le silence à leur sujet n’a pas été rompu.
Nous entendons ce silence depuis près de huit semaines.
Nous entendons le déni de leur situation.
Le gouvernement a pris les mesures évidentes et nécessaires consistant à financer le chômage partiel des salariés en emplois stables, il n’a encore jamais dit un mot pour organiser la survie de ces personnes qui, comme nous, travaillent «au projet».
Quand nous signons un livre dans une librairie, quand nous organisons une exposition, quand nous nous installons dans un village ou le quartier d’une ville pour tourner un film, quand nous débarquons quelque part pour un festival, quand nous jouons une pièce de théâtre dans une ville puis dans une autre, quand nous reprenons nos guitares, nos violons, nos micros, nos chaussons de danse ou notre absence de chaussons de danse, pour découvrir une nouvelle loge, ou un nouveau bar où prendre un verre, quand nous allons dans les écoles, les hôpitaux, ou les prisons pour des ateliers, car nombre d’entre nous le faisons déjà, nous voyageons nous aussi de ville en ville, et nous partageons tous les moments de création et de diffusion de nos œuvres avec ces centaines de milliers de gens que le gouvernement refuse de prendre en compte.
Nous considérons que les abandonner à leur sort en cette période épouvantable relève de l’indignité. Nous ne pouvons pas penser la défense de la culture sans penser la leur.
Parmi les signataires : Angèle, Jeanne Balibar, Robin Campillo, Catherine Deneuve, Natalie Dessay, Virginie Efira, Marie-Agnès Gillot, Lomepal, Annette Messager, Omar Sy… et plus de 750 personnalités du monde de la culture. A voir sur Libération.fr
Bloqué à Neuvy-en-Sullias (Loiret), un petit cirque familial a pu compter sur un élan de solidarité spontané de la part des habitants.
A l’arrêt depuis le début du confinement, les cirques ne reprendront pas la route de sitôt. Qu’ils soient grands ou petits, traditionnels ou contemporains, avec ou sans animaux, tous ont replié leur chapiteau, dans l’attente du jour où ils auront le droit de renouer avec leur activité, ambulante s’il en est.
A Neuvy-en-Sullias (Loiret), un petit cirque familial n’a pas échappé à l’immobilisation forcée, à l’endroit même de sa dernière représentation de la mi-mars. Sa « chance » : avoir vu, dans ce village de 1 400 habitants situé entre Loire et Sologne, se forger une chaîne de solidarité unique dans le but de pourvoir à ses besoins, et ceux de ses animaux.
Le cirque Idéal (un nom sans doute prédestiné) appartient à la famille Gougeon, des forains originaires de Mâcon (Saône-et-Loire). La mère, Tonia, gestionnaire et bricoleuse aguerrie, et son mari Tarzan, dresseur d’animaux sauvages, dirigent une troupe d’équilibristes, clowns et autres contorsionnistes, uniquement composée de leurs enfants, brus et petits-enfants, soit treize personnes en tout. Les 13 et 14 mars, le cirque a donné deux représentations à Neuvy-en-Sullias, devant une quarantaine de spectateurs, sans se douter qu’il s’agirait des dernières avant longtemps.
Dès le lendemain du discours d’Emmanuel Macron lançant le programme de confinement, le maire de la commune, Hubert Fournier, est allé au-devant de ses hôtes de passage afin de faire le point. Ceux-ci lui ont alors expliqué qu’ils ne savaient pas où aller, le village voisin de Tigy, où ils avaient prévu de se produire les jours suivants, leur ayant indiqué qu’il ne pouvait pas les accueillir en raison du contexte sanitaire.
« Je leur ai proposé de rester, raconte l’élu. C’est un petit cirque qui vient chez nous une fois tous les deux ans et qui ne crée aucun problème, les responsables sont des gens très respectueux. A partir du moment où ils étaient coincés, je ne vois pas comment j’aurais pu justifier de les abandonner. »
La municipalité va toutefois aller au-delà de la simple autorisation à s’installer. L’interruption de la tournée entraînant l’arrêt des revenus, la famille allait rapidement se trouver confrontée à des difficultés de subsistance. Idem de sa ménagerie : quatre lions, trois dromadaires, un chameau, trois lamas, trois chevaux, un poney, quatre chèvres et un watusi, un bovin d’Afrique de l’Est aux cornes arquées.
Les animaux, à l’exception des fauves, ont alors été conduits sur l’ancien terrain de foot du village, afin de paître tranquillement. Un fil électrique et une arrivée d’eau ont été tirés pour alimenter les camions aménagés des circassiens. A l’initiative du centre communal d’action sociale (CCAS), un compte a également été ouvert à la boulangerie du bourg, où huit baguettes vont leur être offertes chaque matin, pendant deux mois. Un appel aux dons en nature, dans le même temps, sera lancé sur les réseaux sociaux.
Offrir de la nourriture devient une priorité
Le message va passer, c’est peu dire. Chaque jour verra ainsi vu débarquer des habitants, une cagette ou un cabas à la main. Un éleveur de volailles apportera cinq coqs, un chasseur offrira un cuissot de sanglier, les deux magasins Super U du secteur videront leur rayon de produits aux dates de péremption bientôt atteintes, avant de fournir des pâtés de Pâques invendus. Un conseiller municipal, employé d’une usine de conserves, livrera un lot de boîtes de légumes, un maraîcher fera acheminer une tonne de betteraves rouges, dont se délecteront les dromadaires, un boucher donnera 40 kg d’abats pour les lions, la cantine municipale videra ses frigos. Tout au long du confinement, enfin, une bénévole du Secours populaire français de Saran viendra une fois tous les deux jours, le coffre de sa voiture rempli de victuailles récupérées lors des maraudes.
Les Gougeon ont eu un peu de mal à comprendre, au début, ce qui se passait. « Cela nous a surpris, reconnaît le fils aîné de la famille, prénommé Tarzan comme son père, et lui aussi dresseur de fauves (mais également jongleur). Les petits cirques avec animaux, comme le nôtre, ne sont pas trop aimés en ce moment. Avec le confinement, notre priorité était d’ailleurs de pouvoir nourrir nos bêtes. On préfère qu’elles aient à manger, plutôt que nous. »
Quand le cirque s’était installé au village, début mars, le maire avait dû affronter l’ire de plusieurs de ses administrés, opposés à l’exploitation d’animaux sauvages dans les cirques. « J’ai croisé l’un d’eux, l’autre jour : il allait apporter de la nourriture à la famille. Cela ne l’empêche pas de continuer à être contre les cirques, mais il sait aussi qu’il y a des êtres humains à aider dans une situation comme celle-ci », indique Hubert Fournier, réélu pour un quatrième mandat le 15 mars. Ancien boulanger de la commune, l’édile a reçu un coup de fil inattendu d’un habitant, récemment, l’informant qu’un chameau fugueur divaguait dans le bourg. L’animal a vite été récupéré par ses propriétaires.
Ces derniers affirment avoir respecté à la lettre les mesures de distanciation sociale, ne sortant qu’une fois toutes les deux semaines pour faire leurs courses, notamment auprès d’un abattoir de Cosne-Cour-sur-Loire (Nièvre). Plusieurs événements ont égayé la petite communauté pendant le confinement. Morgan, qui pratique le ruban aérien, a obtenu son permis de conduire du premier coup. Jalane, la femme de Waddle, le clown, a donné naissance à un garçon, Ilan, à la maternité de Gien. Un chevreau est né également, il y a une semaine. Et la lionne Coralie s’apprête à mettre bas.
Le petit cirque ignore quand il quittera Neuvy-en-Sullias. Il sait seulement qu’il ne partira pas sans inviter la population à une représentation gratuite, sans doute en plein air, pour remercier tout le monde. Dès que la préfecture lui accordera l’autorisation.
Légende photo : Une partie de la famille Gougeon. De droite à gauche : Amanda (cerceaux en feu), Alexandra (trapèze), Tarzan (dressage et jonglage), Morgan (ruban aérien) avec le bébé Ilan dans ses bras, Angèle (contorsionnisme). FRÉDÉRIC POTET / "LE MONDE"
France Télévisions et Radio France s’efforcent d’inventer toutes sortes de programmations pour aider le théâtre.
« On pourrait perdre l’habitude des librairies, des cinémas, des festivals, des scènes musicales. Mais il ne faut pas laisser le silence et les mauvaises habitudes s’installer. » Cette inquiétude exprimée par Laurence Bloch, directrice de France Inter, chaque responsable de l’audiovisuel public s’est promis de l’atténuer. Alors que les salles restent fermées pour une durée encore indéterminée, France Télévisions et Radio France s’efforcent d’inventer toutes sortes de programmations permettant de tenir le spectacle vivant à bout de bras.
C’est ainsi que, contre toute attente, la Fête de la musique ou la 32e cérémonie des Molières auront bien lieu. La première sera tournée en toute intimité sur une scène parisienne, tandis que la seconde, initialement prévue le 11 mai, se déroulera fin juin (sans doute le 22), sur la scène du Châtelet à Paris, dans une forme totalement inédite puisqu’elle se passera de public. Le principe du prime time, une première pour ce rendez-vous diffusé sur France 2, a été maintenu. « Alors que le secteur culturel a les deux genoux à terre, Les Molières peuvent donner un élan, être le premier rebond », ose Jean-Marc Dumontet, président de l’association Les Molières et ordonnateur de cette soirée.
C’est ainsi que, contre toute attente, la Fête de la musique ou la 32e cérémonie des Molières auront bien lieu
La liste des nommés sera dévoilée entre le 13 et 20 mai. Le déroulé de la soirée est en cours de discussion : il y aura des remises de prix mais pas de maître de cérémonie, peu de sketches, quelques extraits de spectacles… La soirée sera suivie de la diffusion duJeu de l’amour et du hasard, de Marivaux, mis en scène par Catherine Hiegel, un succès lors de sa création parisienne en 2018 au Théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Captations à huis clos
Du théâtre, il n’y en aura jamais autant eu sur France Télévisions. Outre les comédies diffusées en deuxième partie de soirée le samedi, cinq captations à huis clos devraient être réalisées au Châtelet pour diffusion à partir de la mi-juin. Adieu Monsieur Haffmann, de Jean-Philippe Daguerre, et Une des dernières soirées de carnaval, de Goldoni, mis en scène par Clément Hervieu-Léger, figurent parmi les pièces retenues. Même si Avignon n’aura pas lieu, un partenariat a été noué avec le Festival pour « amener la Cour d’honneur chez tous les Français ». Le spectacle de Jean Bellorini,Le Jeu des ombres, qui aurait dû se jouer au Palais des papes, fera l’objet d’une captation au Théâtre national populaire de Villeurbanne, sans public.
A France Culture non plus, on n’a pas pu se résoudre à passer le mois de juillet sans un détour par Avignon. « On va faire vivre le Festival autrement », promet Blandine Masson, chargée des programmes de fiction de la station. Du 6 au 10 juillet, les créations qui auraient dû être dévoilées dans la cité des Papes le seront chaque jour à 20 heures depuis le studio 104 de la Maison de la radio, suffisamment vaste pour accueillir des comédiens – mais pas le public – dans le respect des gestes barrières. Les deux semaines suivantes seront l’occasion de rediffusion.
Une programmation qui n’a rien de symbolique puisqu’elle permet à tous les intermittents impliqués (acteurs, réalisateurs, bruiteurs, techniciens) de toucher 50 % de leur cachet initial. Les studios de France Culture accueillant chaque année entre 1 000 et 1 500 comédiens, ils sont nombreux à s’être tournés vers la station en espérant du travail. Aussi Blandine Masson a-t-elle avancé l’appel à l’écriture de fictions radiophoniques de quinze minutes (une opération menée en partenariat avec la Société des auteurs et compositeurs dramatiques), dont les productions pourront être lancées en 2021. Une quinzaine d’autres fictions, relevant d’un autre appel à projets et impliquant trois comédiens au maximum, seront sélectionnées en juin, enregistrées à distance et diffusées en août.
« Fabriquer du live »
Sur France Inter aussi, on a imaginé des programmes pour aider le spectacle vivant. Le traditionnel magazine culturel de 18 heures partira cet été à la rencontre des petits festivals de province. Trente à quarante concerts seront programmés, florilège des grands festivals de ces dix dernières années. « Quand on a vu que le Printemps de Bourges tombait, on s’est dit que ce n’était pas possible qu’il n’y ait plus ce moment collectif », poursuit la directrice de France Inter, qui travaille avec les musiciens pour qu’ils « libèrent les droits ».
Le vendredi, entre 21 et 23 heures, l’antenne fera place à deux heures de « concert live », enregistré au studio 104. « On va fabriquer du live en respectant les exigences sanitaires. C’est du travail de tapisserie », précise celle qui examine les plateaux avec Emmanuel de Buretel(fondateur du label Because et du festival We Love Green) et Gérard Pont (directeur des Francofolies de La Rochelle). En parallèle, les plages musicales sont revues à la hausse : « Cet été, on met en place une heure d’antenne de 15 à 16 heures pour accroître les rotations musicales, et donc les droits des artistes. C’est tout un secteur qui peut s’écrouler s’il reste fermé jusqu’à décembre. »
Chacune des antennes de Radio France participant à l’effort collectif, France Musique s’apprête à rediffuser dès la semaine prochaine des concerts du Verbier Festival (Suisse), ainsi que des émissions consacrées au festival Jazz sous les pommiers de Coutances (Manche). Son directeur, Marc Voinchet, plaide lui aussi pour le retour du programme frais « dans le strict respect de la sécurité sanitaire ». Il croise les doigts pour pouvoir offrir, chaque jour de l’été entre 12 et 13 heures, des « mini-récitals bénéficiant d’une prise de son professionnelle », effectuée chez un claveciniste, un harpiste ou un violoniste par un technicien de Radio France. « Seule la radio permet d’assister à un concert dans des conditions confortables, sans porter de masque ni se rincer les mains au gel hydroalcoolique toutes les deux minutes », se félicite l’ancien matinalier.
2,3 milliards d’euros au minimum, voilà la facture de l’annulation de presque tous les festivals culturels cet été selon une étude universitaire. Ce désastre économique survient dans un contexte de concurrence exacerbée. Entretien avec le responsable de l’étude, Emmanuel Négrier, chercheur au CNRS.
Y aura-t-il des festivals cet été en France ? Le plan de déconfinement gouvernemental n’interdit pas les événements culturels rassemblant moins de 5 000 personnes. Mais les contraintes sanitaires sont telles que la plupart des "petits festivals" n’auront pas lieu. On s’oriente donc vers une année blanche pour le spectacle vivant. Une équipe de chercheurs emmenée par Emmanuel Négrier a évalué le coût de ces annulations pour l’économie française : entre 2,3 et 2,6 milliards d’euros. L’étude s’intéresse notamment aux festivals musicaux français, déjà fragilisés par les ambitions des géants du secteur comme Live Nation ou AEG. Et les motifs d’inquiétude sont nombreux pour Emmanuel Négrier, docteur en Science politique et directeur de recherche au CNRS. Il dirige à l’Université de Montpellier le CEPEL (Centre d'études politiques de l'Europe latine).
- La plupart des festivals prévus cet été en France ont été annulés. Peut-on estimer le nombre d’événements culturels concernés par cette année blanche ?
On entend par festival un rendez-vous régulier d’une durée d’au moins deux jours et présentant une orientation artistique précise. Chaque année, il y a environ 6 000 festivals en France, dont les deux tiers se déroulent entre avril et août, c’est-à-dire pendant la période concernée par le confinement et le déconfinement progressif.
Ce sont donc quelque 4 000 événements susceptibles d’être annulés par la crise du coronavirus. Les festivals de musique représentent environ deux tiers de ce chiffre, nous avons évalué leur nombre à 2 640.
- Et peut-on évaluer le nombre de spectateurs concernés par ces annulations en se référant aux éditions précédentes ?
Selon les statistiques du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles des Français, 11 millions de personnes fréquentent chaque année les festivals, dont 7,5 millions ceux qui sont consacrés à la musique. Sachant qu’un festivalier peut assister à plusieurs événements, le nombre d’entrées annuelles est estimé à 26,4 millions, dont 18,1 millions pour la musique. On peut considérer que les annulations vont toucher entre 8 et 10 millions de spectateurs.
Le gouvernement n’interdit pas les événements rassemblant moins de 5 000 personnes. Cela signifie-t-il que certains festivals pourront avoir lieu ?
Cette idée de "petits festivals" qui pourraient être maintenus laisse les organisateurs concernés très dubitatifs. Et d'ailleurs, le ministère de la Culture est en train de prévoir un encadrement tellement restrictif de ce type de manifestation que leur maintien est hautement improbable. Autrement dit, je pense qu'il y aura peu d'exceptions à la règle de l'annulation des festivals pendant cette période-là. Tout simplement parce que la dimension festivalière se prête très mal à la distance physique. Un festival, par définition, est le rassemblement de personnes, l'effusion sociale autour de la musique ou autour d'un autre art. Autant de notions contradictoires avec l'idée de mesures barrières.
En clair, la distanciation sociale recommandée par le gouvernement vous semble définitivement impossible pour un festival, aussi petit soit-il ?
Oui, elle me paraît impossible. Tout d’abord, je n'aime pas trop cette notion de distanciation sociale parce qu’en l’occurrence elle n'est pas du tout sociale. La distanciation que l'on recommande est simplement physique. Mais dans un festival, c'est bien une effusion sociale qui se joue des distances physiques qui constitue le problème.
Imaginez un festival mettre en œuvre des mesures de distanciation. Premièrement, ce serait contre-intuitif, contre l'esprit même d’un rassemblement festif. Deuxièmement, cela impliquerait de créer des jauges pour limiter le public : les audiences seraient divisées par deux, trois ou quatre. Or, l’économie d’un festival repose en grande partie sur la billetterie. Dans ces conditions périlleuses, il vaut beaucoup mieux pour le festival et pour l'ensemble de ses acteurs, souvent bénévoles, décider d’une année blanche. Le risque sanitaire est trop grand, cela trahirait l'esprit du festival et cela plongerait son économie dans le rouge.
Rappelons que selon une enquête de 2016, menée à l’époque par le Centre national des variétés, la Sacem et l’Institut de recherche sur les musiques actuelles, 37% des festivals français ont un budget inférieur à 20 000 euros.
Selon votre enquête, la facture de l’annulation des festivals en raison du coronavirus serait comprise entre 2,3 et 2,6 milliards d’euros. Comment se décompose cette facture ?
On peut distinguer trois niveaux.
Il y a tout d’abord les retombées économiques négatives directes liées à l'annulation des dépenses du festival. Un festival est un opérateur économique. Mais, petit bémol, pratiquement toutes les collectivités publiques ont décidé de maintenir leurs subventions aux événements annulés. Et ces subventions vont permettre au festival d'assumer un certain nombre de dépenses, par exemple les salaires de leur personnel permanent, les investissements techniques et les contrats passés avec des groupes artistiques avant le confinement.
Il y a ensuite les retombées économiques négatives indirectes. Selon l’enquête SoFest initiée par France Festivals, un festivalier dépense chaque jour en moyenne 53 euros. Ce panier quotidien de 53 euros, il faut bien sûr le multiplier par le nombre d’entrées estimé pour les festivals annulés. Et l’on obtient une estimation de ce manque à gagner lié aux retombées économiques indirectes.
Enfin, il faut tenir compte du fait que les dépenses des festivals et celles des festivaliers engendrent une économie particulière. Par exemple, dans les villes qui accueillent ces événements, les hôteliers et les restaurateurs vont embaucher du personnel supplémentaire pour servir la clientèle festivalière. Pour intégrer ces effets induits, nous appliquons un multiplicateur d’1,5 à l’addition des deux premiers niveaux. Et c’est ainsi que nous arrivons à notre fourchette comprise entre 2,3 et 2,6 milliards de pertes.
Peut-on estimer le nombre d’emplois menacés par les annulations de festival ?
Difficile de donner une estimation précise, car le maintien des subventions préserve sans doute les emplois permanents les plus centraux des festivals, au moins à court terme. Mais l’annulation touche directement les CDD, intermittents ou non, les prestataires, les stagiaires, etc. On peut estimer cet ensemble à environ 30 000 personnes pour les festivals de musique.
Plus globalement, ces annulations touchent l’activité des personnes salariées ou non. Pensons aux bénévoles par exemple. Si nous regroupons tous ces actifs qui sont au cœur de l’organisation d’un festival plusieurs mois avant l’ouverture, on est autour de 150 000 personnes.
Quant à l’emploi artistique, il est plus délicat à estimer en termes d’artistes car plusieurs festivals programment les mêmes artistes au cours d’une saison. Mais on dépasse les 100 000 déprogrammations.
C’est en cela qu’on voit combien les festivals sont à la fois un phénomène social majeur, dans son extrême diversité, mais aussi un opérateur collectif qui compte pour l’emploi artistique.
Dans quel contexte économique intervient la crise du coronavirus pour les festivals ?
Au cours des dernières années, les festivals ont dû assumer des augmentations de coûts significatives : coûts artistiques avec l'inflation des cachets, coûts techniques, et coûts de sécurité dans le cadre post-attentats.
Avec les foules attirées, il y a une image extrêmement positive et populaire des festivals qui laisse penser qu'il s'agit là d'événements extrêmement rentables.
Or, leur rentabilité est en général médiocre. Et au cours des dernières années, elle s'est tendue à cause de ces augmentations de charges qui n'ont pas été compensées par une augmentation des recettes. Ni du côté des subventions publiques, ni du côté de la billetterie.
Comment expliquer cette hausse des coûts liés aux festivals ?
Ce sont les têtes d'affiche : elles sont devenues très chères, voire hors de portée, pour certaines d'entre elles, de festivals pourtant notoires. Prenez par exemple les Eurockéennes de Belfort sur lesquelles nous avons travaillé. Voilà un festival qui a aujourd’hui le plus grand mal à accrocher des têtes d’affiche comme Metallica ou Depeche Mode.
Ces poids lourds de la scène rock mondiale sont devenus inaccessibles à certains festivals comme les Eurockéennes ?
Tout à fait, sauf à se trahir complètement en mettant un argent considérable sur ces affiches. Ce qui reviendrait à négliger les autres groupes qui se produisent sur un festival comme les Eurockéennes, soit une soixantaine de concerts. Depuis la crise de l'économie du disque, les espoirs de gains de la filière musicale se sont reportés sur les festivals et plus généralement sur la musique en public et en direct. Résultat, les festivals sont devenus des cibles évidentes pour certains acteurs du secteur musical comme les sociétés de production, les tourneurs, les éditeurs et tous ceux qui représentent les artistes.
Quelles sont les ambitions de ces acteurs ?
Il y a aujourd’hui une tendance à la concentration économique autour d'un nombre relativement restreint de grands opérateurs qui font ce qu'on appelle du "360 degrés". Imaginez un artiste : il produit de la valeur en se produisant en salle ou lors d'un festival, en faisant tourner du merchandising (vente de produits dérivés), en entretenant une fan zone sur internet, en étant dans l'édition musicale sur les plateformes, en vendant quand même encore des CD. Ces activités sont traditionnellement fragmentées : il y a des éditeurs de musique, des propriétaires de salles, des patrons de festivals ou des responsables du merchandising. De grands groupes sont en train de racheter ces métiers. On peut citer les américains Live Nation, AEG ou les français Vivendi, Morgane Production ou Fimalac, la société de Marc Ladreit de Lacharrière.
La crise du coronavirus s’inscrit donc dans un moment difficile pour les festivals français ?
Oui, ces gros opérateurs ne font pas mystère depuis 2-3 ans de leurs ambitions auprès d'un certain nombre de festivals indépendants. Il faut savoir que de toutes les pratiques culturelles, la pratique festivalière est celle qui a le plus augmenté au cours des dix dernières années. Il y a là un filon pour ces grands groupes. D’autant plus que les opérateurs indépendants sont dans une situation de fragilité qui s’est accentuée au cours des dernières années. Cette crise du coronavirus ne pouvait pas tomber plus mal pour les festivals français.
Emmanuel Macron a annoncé mercredi plusieurs mesures pour soutenir le monde la culture, comme la prolongation d'un an des droits des intermittents ou la promesse d'un grand programme de commande publique. Ces mesures sont-elles à la hauteur de la crise selon vous ?
Premièrement, pour vous répondre, il faudrait que j’aie le chiffrage des annonces d'Emmanuel Macron. Or, ce chiffrage, pour l'instant, on ne l'a pas.
Deuxièmement, Emmanuel Macron a beaucoup parlé des intermittents du spectacle. Il a moins parlé de certains secteurs économiques de la culture, qui sont également touchés par la crise, et dont on ne connaît pas les mesures d'accompagnement. Je pense au secteur de l'édition qui est véritablement sinistré. Je pense aussi au secteur des librairies, mais également aux arts visuels et aux arts plastiques.
Troisièmement, pour en revenir au spectacle vivant, les intermittents du spectacle vont certes bénéficier d'une année blanche. C'était leur revendication et il est légitime qu'ils en bénéficient. Néanmoins, l'annulation des festivals ne compromet pas seulement pour ces intermittents et pour tous les créateurs concernés leur rémunération. Elle compromet aussi les rencontres avec des producteurs, des programmateurs, bref des gens susceptibles d'acheter vos productions pour l'année suivante, et même les deux, trois années qui suivent le festival 2020 manquant.
Autrement dit, l'effet de l'annulation n'est pas un effet de court terme. C'est un effet de moyen, voire de long terme. Ce qui aura manqué cette année ne va pas se retrouver automatiquement l'année suivante, ou ne sera pas compensé par le seul statut de l’intermittent. J’insiste sur ce point pour montrer le décalage qui existe entre les propositions que fait Emmanuel Macron sous la pression des principaux intéressés et la réalité de l'économie du spectacle vivant.
Il est clair que ces mesures, si elles satisfont à des revendications immédiates, ne permettent pas du tout d'envisager l’avenir du monde du spectacle durement éprouvé par la crise du coronavirus.
Dernière question, il y a cette déclaration d'Emmanuel Macron, qui dit qu'il veut faire de l'été 2020 un été "apprenant et culturel", pour compenser l'annulation de nombreux événements ?
On en apprend tous les jours. Oui, effectivement, pour le milieu culturel, c'est un temps de réflexion. Le choc culturel du coronavirus est d’abord un choc réflexif pour tous les acteurs de la culture qui se retrouvent privés d'activité. C'est une interrogation sur les conditions dans lesquelles ils ont jusqu'à présent exercé cette activité, et c’est peut-être une angoisse terrible sur les conditions dans lesquelles leur place dans la société peut être maintenue et redémarrer après le coronavirus.
Il y a un deuxième choc qui est le choc d'inventivité dont a parlé Emmanuel Macron. Le choc d'inventivité, ce sont toutes les mesures mises en place pour continuer d'exister malgré tout dans le domaine de la culture. C'est notamment l'utilisation des outils numériques. Moi-même qui vous parle, j'ai fait l'expérience de participer à une pièce de théâtre autrichienne où le public était à distance, tout en étant associé à la création de la performance. C’est quelque chose que je n'aurais peut-être jamais fait s'il n'y avait pas eu le coronavirus. J'apprends donc à utiliser des instruments distanciels qui ont des effets sociaux qui ne sont pas inintéressants à étudier.
Et puis, il y a un troisième choc, qui est le choc herméneutique. Quel est le sens d'une politique culturelle dans le monde d’aujourd’hui ? Ce sont des grandes phrases, je vous l'accorde. Mais très concrètement, cette question renvoie à la négociation acharnée entre un vice-président régional en charge de la culture et son homologue à l'économie. Il doit se battre pour justifier l'importance d'une politique culturelle en soi, pour poursuivre des buts qui touchent à d'autres secteurs : le social, l’éducatif, l'urbanisme ou l'architecture urbaine par exemple. En résumé, la culture, c'est aussi un levier pour poursuivre des buts d'intérêt général dans la société contemporaine.
Stanislas Vasak
Légende photo : Le public du festival des Vieilles Charrues le 21 juillet 2019 à Carhaix-Plouguer, dans le Finistère.• Crédits : Loïc Venance - AFP
Christiane Taubira : « Je passerai vérifier que les théâtres sont restés à leur place, même s’ils restent muets »
Dans un texte personnel et puissant, l’ancienne ministre de la Justice nous raconte comment le confinement a failli la rendre « brindezingue ». Et pourquoi elle rêve désormais de monter sur un escabeau entre les rayons d’une librairie.
Le confinement a commencé chez moi par une petite tempête mentale. Oh ! rien qui dévaste rien. Juste quelque chose qui, dans l’air, emporte ce que vous croyiez tellement enraciné que l’arracher allait déséquilibrer la Terre : comment fait-on pour obéir ? Monumental défi ! Vite, relisons Etienne de la Boétie malgré sa fraise en guise de col : le Contr’un, la servitude volontaire et tous ces oppresseurs qui ne paraissent grands que parce que nous sommes à genoux et trop contents de nous abaisser nous-mêmes et de nous laisser faire. Citation libre. S’agit-il bien d’oppression ? Honnêtement… pas encore. De répression ? Sans nul doute.
Car avant de nous laisser digérer les ordres (et les contre-ordres, mais ça on ne le sait pas encore), et alors que tout le reste est approximatif (sauf la déclaration de guerre à l’invisible ennemi aussi coquin mais infiniment plus redoutable que les molinos de viento, les moulins à vent de Villanueva), on nous menace. Pas de travaux forcés ! gardons la mesure. De contrôle, de réprimande et très vite d’amendes, très aggravées pour les récidivistes. Et d’un peu de maltraitance. Ce n’est pas dit mais ça va avec, on en a tous pris l’habitude depuis que sans quitter la périphérie ça se rapproche du centre-ville et même des beaux quartiers… pour ceux qui n’ont rien à y faire. Ce ne sont pas les moulins de Villanueva, mais pour nous, c’est une vie nouvelle.
Donc, comment obéir, et sur une chose aussi essentielle, existentielle, consubstantielle, charnelle, naturelle et culturelle, antédiluvienne et contemporaine que la mobilité, sortir, marcher, pédaler, sauter pour enjamber une flaque, flâner, driver, aller voir les autres jusque chez eux, tout près ou loin dans le monde, pour leur parler, les écouter, rire avec eux, défaire le monde puis le recoudre, rêver, agir, frémir, espérer, vouloir. Bref, comment devenir sédentaire. Et pas brindezingue. Sédentaire. Casanière. Solitaire. Pantouflarde. Tout en échappant à la confusion. Pas gagné ! Vous n’avez qu’à relire le début de ce témoignage. Un fouillis, non ?
D’ailleurs, il me faut reprendre : comment faire, une fois que l’on a compris qu’il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’obéissance, même si ceux qui l’ordonnent font comme si, mais de responsabilité et de civisme ? Comment faire dans sa tête ? Puis avec ses jambes. D’abord, repenser la vie, en ne chipotant pas la place des autres. Ça commence par des efforts - vrais et grands - pour rester informée. Ça n’a l’air de rien, mais c’est un vrai changement. Faire tout ce qu’on peut, tout près de soi et aussi loin que possible pour ces autres. Et tenir bon.
Comment regarder quatre vélos, dont un abîmé voilé par un transitaire négligent, un autre la fourche-avant démolie par le même transitaire négligent et impudent, deux bien attaqués par la rouille équatoriale ; et regretter celui qu’on m’a volé devant le ciné le 8 mars, joyeuse fête. Un seul réparable, réparé. Trois kilomètres en plein air, c’est vite fait. Trop vite. Puis un kilomètre autorisé, un seul, c’est à peine le temps de siffler Mister Bojangles ou Les derniers Tziganes, tout juste échauffée, ça finit par quelques rondes dans les rues de la ville désertée, même par les oiseaux, déprimant ! J’ai acheté un vélo d’appartement et un vélo elliptique. Je sue sur place, le paysage ne bouge pas. J’ai observé que les feuilles au sommet de l’avocatier prennent une jolie teinte rousse translucide, couleur inhabituelle sous nos cieux tropicaux.
Danser sur du Bob Marley, méditer sur Walter Benjamin
Ce n’est pas tout. Il faut se conformer à l’impossible. Donc, se pourvoir en masques. Deux tailleurs ont pris les devants. Bon, le masculin vaut seulement pour l’un. L’autre reçoit et fait des phrases mais c’est une femme qui, comme la Maman d’Aimé Césaire pédale, pédale sur une increvable Singer. A vrai dire, je n’ai pas vérifié la marque. Donc chez ce tailleur-là, c’est une dame qui travaille et un monsieur qui vend. Les tissus sont bien jolis. Sauf que, le masque étant fait de deux couches d’épais tissu insérant une bande de feutrine, de temps en temps il faut l’abaisser pour respirer vraiment.
« J’ai réalisé que je risquais, étant consciencieusement disciplinée, davantage de mourir asphyxiée que covidée. »
Petite panique, je me suis souvenue avoir lu, je ne sais plus où, que lors de l’apnée le cerveau est moins oxygéné et durant ce temps des milliers ou des millions de neurones sont détruits. Ou quelque chose d’approchant. Ce souvenir imprécis ne vaut pas théorie scientifique, ce qui ne m’empêche pas de m’inquiéter de la masse de mes neurones susceptibles de se retrouver en poubelle. J’ai réalisé que je risquais, étant consciencieusement disciplinée, davantage de mourir asphyxiée que covidée. Or, j’avais commandé plusieurs masques, et j’en avais offert. Je me suis demandé s’il ne serait pas prudent de faire signer une décharge attestant mes bonnes intentions aux personnes qui perdraient ainsi une part de leurs neurones.
Pour renouveler les miens, je fais des orgies de lecture, non plus seulement de nuit, mais désormais, de jour aussi. Je rôde dans ma bibliothèque en plein jour. C’est aussi parfois de jour que j’éventre mes cartons de livres, sans trouver ce que je cherche mais en trouvant toujours autre chose de bien intéressant. Ces activités nocturnes en plein jour, c’est une preuve tangible que le monde a perdu la boule. Je complète par des agapes de musique et de chansons. J’écris, sur des choses sérieuses, pour de grandes et belles causes ou, comme maintenant, pour vous distraire et surtout avouer que je suis plutôt moins douée que la moyenne pour rester tranquille et me soumettre au temps lent. Et je danse sur Cesaria Evora, Dominique Leblanc, Myriam Makeba, Bob Marley et d’autres ; je médite sur Mireille Delmas-Marty, Mahmoud Darwish et Walter Benjamin ; je chante à tue-tête Nougaro, Barbara, Marvin Gaye, Tracy Chapman et d’autres.
« Je gravirai les marches quatre à quatre de l’opéra Garnier, non, deux à deux c’est plus sûr pour mes jambes. »
Et je pense à l’après. J’irai vadrouiller à vélo, je ferai le tour de mes salles habituelles de cinéma, même si elles n’ouvrent pas. Je passerai vérifier que les théâtres sont restés à leur place, même s’ils restent muets. Je me précipiterai en librairie, pour admirer bouche bée les vitrines thématiques ou éclectiques, déambuler entre les tables et d’un rayon à l’autre, je monterai sur les escabeaux pour atteindre les livres les plus hauts et lire la quatrième de couverture avant de faire mon choix. J’irai humer l’odeur en devanture des salles de concert de jazz. J’irai voir si la Philharmonie côtoie toujours la Cité de la musique et le Hall de la chanson. Je ferai plusieurs fois le tour de la place de l’Opéra Garnier et je gravirai les marches quatre à quatre, non, deux à deux c’est plus sûr pour mes jambes, quatre fois en montée et quatre fois en descente, juste le temps de reprendre contact sans inquiéter les vigiles. Puis je filerai place de la Bastille, tendre le cou pour lire le programme sur l’écran géant de l’Opéra. Je passerai chez les disquaires ou devant leurs échoppes, en attendant de pouvoir fouiller parmi les vinyles, anciens et nouveaux, frissonner et vibrer en mettant la main sur une rareté.
Puis, parce que le monde aura changé pour de bon, ou qu’il faudra l’y forcer, je ferai au mieux, par ma voix, ma plume, mes moyens, mon action avec les autres, pour chasser la brutalité sociale, traquer les injustices, casser l’accoutumance aux détresses, chauffer les débats sur d’autres modes de vie, conforter les solidarités anciennes tout en défrichant les solidarités nouvelles, et ridiculiser ceux qui brocardent la fraternité.
Je sais : c’est pas gagné. N’empêche…
PAR CHRISTIANE TAUBIRA Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016) Membre honoraire du Parlement Dernier livre paru : Nuit d’épine (2019, Plon).
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