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Au festival du théâtre émergent Impatience, les pièces documentaires grandes gagnantes du palmarès

Au festival du théâtre émergent Impatience, les pièces documentaires grandes gagnantes du palmarès | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Pascaud dans Télérama - 19 déc. 2025

 

Jeudi, pour clôturer sa 17ᵉ édition, le public et le jury ont récompensé “Erdal est parti” de Simon Roth, récit d’un réfugié kurde. Les pièces “Ma nuit à Beyrouth” et “Ce Soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid” ont aussi été distinguées.

 

Parce qu’il a révélé bien des metteurs en scène d’aujourd’hui – de Thomas Jolly à Séverine Chavrier, de Tommy Milliot à Julie Deliquet - on attendait avec curiosité la 17e édition d’un Festival Impatience qui a toujours eu du nez, coordonné par le Centquatre-Paris avec la complicité de Télérama qui l’a créé. Forcément, les neuf spectacles sélectionnés y ont reflété la scène actuelle : nombre de pièces documentaires (4), de seuls en scène (3), écritures souvent « faites maison » par les metteurs en scène. Peu de grands textes.

 

Les créateurs émergents veulent se faire entendre eux-mêmes dans des sociétés qui n’écoutent plus guère. Ainsi le Prix des Lycéens est-il allé à Ma nuit à Beyrouth, de Mona El Yafi, autour des confidences chorégraphiées — dans un onirique et sombre espace — d’un danseur libanais après l’explosion du port de 2022. Il échoue à faire refaire son passeport, et témoigne avec émotion d’un monde dévasté.

 

On imaginait naïvement que les lycéens seraient davantage scotchés par Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid, emprunté à l’irrésistible Alexandrie-Alexandra (1978) du défunt Claude François. Mais sont-ils devenus plus prudes que bien des sexas (et plus) à leur âge ? Récompensé par le Prix de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, ce spectacle délirant et funèbre retrace la destinée chaotique et provocatrice de Lune de fiel, émission de conseils sexuels de Fréquence Gaie, la première radio libre homosexuelle autorisée à émettre en continu, de 1981 à 1998.

 

On est d’abord abasourdi, voire agacé par la liberté verbale d’animateurs gays insolentissimes, tout en laissant peu de place à leurs collaboratrices lesbiennes… Tous époustouflants, les comédiens jouent à la fois à l’oreillette, selon d’authentiques enregistrements d’archives, et « à l’ancienne », dans de tristes solos évoquant les années sida. Nourri de vrai, ce théâtre documentaire imaginé par Julien Lewkowicz nous fait alors basculer en un temps pas si lointain où le rapport au sexe, à l’autre, à la vie, se nourrissait de drames comme de fêtes, de courage comme de défi. Un temps de combats et de tolérances que la compagnie Tous les jours de la vie ressuscite superbement.

 

Comme Simon Roth le cheminement d’un exilé dans l’inspiré Erdal est parti, Prix du jury comme du public. Réfugié kurde rencontré par hasard, Erdal aime à raconter sa vie cabossée de Turquie à la France, via la Suisse. Sans être jamais allé au théâtre, il demande à Simon d’en tirer spectacle. Pour laisser trace de ses tourments. Mais il veut un acteur français pour l’incarner, histoire d’avoir une « meilleure image » auprès du public. Même au théâtre, la représentation de soi n’en finit pas d’être un problème… Simon filme ses confidences, qui apparaissent sur de multiples écrans. À tour de rôle, en play-back ou pas, quatre comédiens virtuoses portent chacun sa parole, tel un chœur antique. Qui donc est finalement Erdal, démultiplié dans ce poignant parcours d’images, de sons, de verbe, de danse ? De quoi sommes-nous faits, individuellement, collectivement ? Avec délicatesse, Simon Roth met en scène « l’identité ». Et comment elle se révèle davantage par l’autre. Une troublante histoire de secret familial le relie ainsi mystérieusement à Erdal. Comme lui, son aïeul n’a avoué sa tragédie — sa déportation à Auschwitz — qu’à un inconnu. Du besoin de l’étranger pour nous accepter. Et aussi, peut-être, de ce nouveau théâtre documentaire enfin sans didactisme, sans complaisance, mais mûri, et entêtant de poésie.

 

Fabienne Pascaud / Télérama

 

TT Ma nuit à Beyrouth, le 14 janvier à Saint-Quentin, 17 et 18 janvier à Guyancourt, 31 janvier à Pont-Sainte-Maxence, 6 et 7 mars à l’Institut du monde arabe, Paris 5e
 

TTCe Soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid, du 19 mars au 4 mars Paris-Villette, Paris 19e
 

TTT Erdal est parti, du 11 au 13 mars à Grenoble, le 22 avril à Marseille.
 
 
Légende photo : La pièce « Erdal est parti » de Simon Roth est née de la vraie rencontre entre le metteur en scène et un réfugié venu de Turquie. Photo Christophe Raynaud De Lage
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Au fait, et ce tableau en trompe-l'oeil qui illustre le blog ? Il s'intitule  Escapando de la critica, il date de 1874 et c'est l'oeuvre du peintre catalan Pere Borrel del Caso

 

Julie Dupuy's curator insight, January 15, 2015 9:31 AM

Peut être utile au lycée

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“À notre place”, à la Colline : l’univers distendu et fragile d’Arne Lygre superbement mis en scène

“À notre place”, à la Colline : l’univers distendu et fragile d’Arne Lygre superbement mis en scène | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Pascaud dans Télérama le 18 mars 2026

 

 

Trois femmes, trois âges pour évoquer nos chaos intimes dans un exercice d’écriture virtuose... Pour notre plus grand bonheur, Stéphane Braunschweig met en scène pour la cinquième fois le dramaturge norvégien.

Dans l’espace immaculé, deux femmes crient. Aucun son ne sort de leur bouche ouverte, anesthésiée peut-être par la détresse. Voilà Le Cri, du peintre expressionniste Edvard Munch (1863-1944). Mais c’est un autre artiste norvégien — Arne Lygre, 58 ans — que Stéphane Braunschweig met en scène pour la cinquième fois. Et ses scénographies abstraites révèlent superbement l’univers distendu et fragile du dramaturge.

 

 

Braunschweig traduit et redessine comme personne les espaces impersonnels, les personnages anonymes, interchangeables, qui y souffrent de rupture, de disparition, de départ, d’absence, quêtant les relations affectives tout en redoutant de s’y noyer, d’y perdre leur liberté. Des êtres à la fois désespérément dedans et furieusement dehors. De pièce en pièce, Arne Lygre nous plonge entre ironie et tendresse, parfois cruauté, dans leurs communautés précaires. Son théâtre fait écho à nos sociétés disloquées, naviguant entre soif d’être ensemble et individualisme forcené, fascination de l’autre et repli sur soi, besoin de sécurité.

De Je disparais (2011) à Rien de moi (2014), de Nous pour un moment (2019) à Jours de joie (2022) et aujourd’hui À notre place. Stéphane Braunschweig, grand metteur en scène du maître norvégien Henrik Ibsen (1828-1906) incarne à merveille l’art de ce lointain héritier. Comme Ibsen, Lygre cherche à suggérer les désarrois de son époque à travers des personnages désarmés, ayant perdu les repères d’antan.

Féroces solitudes

Dans À notre place, Astrid, 60 ans (interprétée par Clotilde Mollet), Sara, 50 (Chloé Réjon), et Eva, 40 (Cécile Coustillac), y sont amies. Trois amies femmes décrites par un homme, tels ces trois amis hommes décrits par une femme dans Art (1994) de Yasmina Reza. Le parallèle s’arrête là. Arne Lygre décrit bien plus finement les relations de l’autre sexe que sa consœur, qui parle encore avec trop de passion des hommes. Pas le trio d’À notre place, où trois générations s’entrecroisent. Astrid est mère d’un fils dépressif et vient de perdre la mère aimante qu’elle avait recueillie chez elle. Sara est orpheline depuis l’adolescence, reste attachée à un frère unique et va être quittée par son mari. Abandonnée enfant par sa mère, Eva vit seule et va souvent voir son père, homosexuel, à sa maison de retraite.

 

Racontés par les trois amies, la mère défunte, le fils, le père, le frère réapparaissent à travers elles en scène grâce à un exercice d’écriture virtuose où excellent les comédiennes. Ainsi se recomposent mystérieusement les familles, revivent les absents, transparaissent les manques. De son écriture transparente et opaque tout ensemble, minimaliste et blanche, Lygre scrute à travers les trois femmes nos contradictions et chaos intimes actuels, nos féroces solitudes. Leur délirante amitié s’apparente-t-elle à de l’amour ? Ou vient-elle compenser d’obscures souffrances ?

 

Dans l’inquiétant espace chirurgical imaginé par Braunschweig, les trois femmes poussent à l’extrême leurs sentiments, jusqu’à les détruire. Et les réinventer. Drôles et infiniment énigmatiques dans leurs dialogues qui cachent autant qu’ils dévoilent. Mention spéciale à Clotilde Mollet, le pilier de ce trio électrique et celle qui le brisera. « Je dois penser à moi. Putain, j’ai quand même encore le droit de penser un peu à moi, moi aussi. Moi, moi, moi ! » enrage-t-elle devant ses étouffantes amies. En décuplant ainsi de sa violence imparable nos interrogations. Et peut-être en leur apportant un sursaut d’énergie. Magique.

 
 
2h. Traduction Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka. Scénographie et mise en scène S. Braunschweig. Jusqu’au 17 avril, Théâtre national de la Colline, tél. : 01 44 62 52 52.

TTT : Très bien 

Fabienne Pascaud / Télérama 

 

 

Légende photo :  Cécile Coustillac (Eva), Clotilde Mollet (Astrid) et Chloé Réjon (Sara) sont drôles et infiniment énigmatiques. Photo Simon Gosselin

 

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Au théâtre de l’Echangeur, «le Projet Barthes» à cœur ouvert –

Au théâtre de l’Echangeur, «le Projet Barthes» à cœur ouvert – | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Anne Diatkine dans Libération - 17 mars 2026

 

Changer sa vie, claquer la porte, s’extirper de la routine: c’est le sujet, ô combien partagé, des dernières leçons de Roland Barthes au Collège de France, porté par Vincent Dissez dans une mise en scène de Sylvain Maurice, qui adapte en toute beauté «la Préparation du roman».

 

Restituer la parole, les fulgurances, la pensée quand elle naît, les hésitations fertiles, les coqs à l’âne, les détours, et les émotions qu’ils suscitent, brusques moments d’abattement, découragements, éclaircie provoquée par un mot, une citation, un souvenir : ça a lieu parfois sur un plateau de théâtre, et totalement dans ce Projet Barthes porté à chaque fragment de seconde et jusqu’au bout des ongles et de ses jeux de main par Vincent Dissez.

 

 

Ce pourrait être austère, c’est l’inverse. Ce pourrait être abstrait, c’est au contraire merveilleusement concret et quotidien. Ce pourrait être réservé à celles et ceux qui connaissent de près ou de loin l’œuvre de Roland Barthes, ça parle à tous. Enfin à tous : si l’on en croit le public de l’Echangeur, scène en danger, constitué le soir où l’on découvre ce Projet Barthes d’une assemblée à cheveux majoritairement gris. C’est dommage tant ce solo, qui ravive cependant un temps plus ou moins révolu où lire et écrire pouvaient être la passion d’une vie et en tout cas celle de Barthes, est a-générationnel, sans esprit de clan, sans enfermements référentiels, ouvert.

Claquer la porte

La Préparation du roman est une série de conférences qu’adressa pendant deux ans, aux publics variés du Collège de France, celui qui demeura un essayiste et n’écrira jamais le roman auquel il rêvait de se dédier en ce que cette «conversion littéraire» changerait sa vie. Sa mère est morte l’année d’avant, la tristesse décolore ses journées, et l’étreint cette nécessité : bifurquer. «Je n’ai plus le temps d’essayer plusieurs vies, il faut que je choisisse ma dernière vie, ma vie nouvelle, Vita Nova comme dit Dante. Tout d’un coup, se produit cette évidence : je dois sortir de cet état ténébreux.» Et comment ? Par l’écriture d’un roman.

Claquer la porte, fut-elle intérieure et invisible : faire ce dont tout le monde rêve et dont peu trouvent l’issue, quand bien même elle est à portée de main. L’acteur s’adresse à la salle, qui du coup se confond avec le public d’il y a presque un demi-siècle qui venait écouter les leçons de Barthes. Pour un peu, on prendrait des notes. Barthes voit son avenir proche jusqu’à la mort, comme une infinie répétition : «Quoi ? Quand j’aurai fini ce texte, quand j’aurai fini ce cours, il n’y aura plus qu’à en recommencer un autre ?» «J’ai écrit il y a plus de vingt ans les Mythologies et ce qu’on me demande, ce sont toujours des mythologies. J’ai écrit le Plaisir du texte et ce que l’on me demande toujours, c’est de témoigner sur “le plaisir du texte”. Ce qu’on me demande n’est pas du tout d’écrire du nouveau, mais de me faire répéter ce que j’ai déjà dit.»

Quête de l’échappée

Tout l’intérêt du jeu de Vincent Dissez est de ne jamais jouer la dépression, mais son envers, la quête de l’échappée. Non pas le ressassement ou le chagrin, mais la recherche d’appuis, en l’occurrence textuels, pour escalader le gouffre. Non pas la nostalgie, mais le dégagement, la promesse d’un avenir. Au passage, le Barthes que ressaisit le comédien, qui lit et relit Proust et Flaubert pour mieux comprendre la préparation du roman, enchante par son acuité sur les œuvres. Il s’étonne notamment que si l’on n’ignore rien de la phrase de Flaubert grâce à sa correspondance, il y ait si peu de traces sur la conception des plans de Madame Bovary, par exemple. Se faisant, c’est tout autant son écriture qui change par cette œuvre orale, que sa position de lecteur, au côté, tout contre les écrivains bien aimés.

Une quinzaine d’années plus tard, une autre essayiste, la philosophe Sarah Kofman changea elle aussi radicalement d’écriture avec la publication de Rue Ordener, rue Labat, récit crucial de son enfance. Ce fut une poignée de mois avant de se donner la mort. Toute à la joie d’avoir dégagé les pierres qui ensevelissaient sa parole, elle disait en substance : «Je n’écrirai plus jamais d’essai. J’ai l’impression d’une voie (ou voix) nouvelles.» Roland Barthes également a disparu le 26 mars 1980, alors même qu’il forait encore cette transformation ou échappée radicale.

Le Projet Barthes, d’après la Préparation du roman de Roland Barthes, version scénique et mise en en scène par Sylvain Maurice. Jusqu’au 21 mars à l’Echangeur à Bagnolet et pendant le festival d’Avignon, dans le off, au Train bleu.

 

Anne Diatkine / Libération

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March 18, 6:48 AM
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Lettre de Mohamed El Khatib à Rachida Dati : «Nos parents immigrés n’auraient plus leur place dans le Paris que vous imaginez» 

Lettre de Mohamed El Khatib à Rachida Dati : «Nos parents immigrés n’auraient plus leur place dans le Paris que vous imaginez»  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Tribune de Mohamed El Khatib publiée dans Libération - 17 mars 2026

 

Le metteur en scène s’adresse à la candidate LR à la ville de Paris : «Cela aurait tellement d’allure d’avoir comme maire une femme qui se prénomme Rachida.» Seulement voilà…

 

La candidate Rachida Dati en meeting, à Paris, le 12 mars 2026. (Albert Facelly/Libération)
 

Chère Rachida, madame Dati,

 

J’ai été très touché lorsque à la fin de notre entretien l’été dernier – tu avais demandé à me rencontrer rue de Valois, tu m’as montré la photo de tes parents posée discrètement sur ton bureau. On y voit deux blédards magnifiques et, naturellement, j’y ai reconnu mes parents. J’imagine aisément leur fierté d’avoir une fille magistrate d’abord, puis ministre de la République. Et, à cette fierté, j’ajoute mon admiration sincère, car je sais tout ce que tu as dû subir pour en arriver là et donner des gages permanents de ta qualité, en faisant face avec ténacité au racisme à peine feutré et bien réel au sein de la classe politique, au sexisme, aux procès en légitimité.

 

 

J’aimerais te dire Rachida, que tu me trouveras toujours à tes côtés chaque fois que le mépris social à ton égard se manifestera, que des formes renouvelées de racisme tenteront de t’humilier. Etre une femme française arabe dans ce pays ne va malheureusement pas de soi, et, a fortiori, quand on détonne, comme toi, dans le paysage politique. Ta vidéo à 5 heures du matin avec des éboueurs parisiens ne m’a pas fait rire, je n’y ai pas spécialement vu de mépris de ta part ni calcul cynique, et je pense qu’il t’arrive d’aimer sincèrement les gens. De même, je t’ai vu saluer dans un Ehpad, pendant près de deux heures, et avoir un geste pour chaque vieux pensionnaire, chaque membre du personnel soignant et chaque femme de ménage avec une attention qui t’honore.

 

Ton intégration par le pouvoir bercée d’une illusion méritocratique

Simplement, tu les as trahis.

Et, il me faut aussi te dire qu’en sortant de ton bureau, j’ai ressenti un léger malaise, toujours à cause de cette photo, qui réactive chez nous les enfants d’immigrés, non pas un simple souvenir nostalgique, mais une mémoire qui nous oblige. Ton intégration par le pouvoir t’a probablement bercée d’une illusion méritocratique individuelle, quand tout l’appareil d’Etat est structurellement inégalitaire.

 

 

La réalité est la suivante madame Dati, nos parents n’auraient plus leur place dans le Paris que vous imaginez. D’abord, à l’épreuve des faits, ils ne pourraient pas loger dans votre arrondissement où vous avez méthodiquement sabordé tout projet de logement social. Vous savez pertinemment que la mixité sociale est un combat essentiel, et ce sont d’abord les classes populaires que vous délaissez.

 

Vous avez, depuis votre engagement auprès de Nicolas Sarkozy, participé à une propagande populiste qui fait de l’immigration la source de toutes les peurs. Que ce soit par solidarité gouvernementale ou par pusillanimité, vous vous réjouissiez à l’époque du funeste ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Il vous est aussi arrivé parfois, d’agiter votre arabité comme un totem d’immunité alors que votre famille politique a produit ce qu’il y a de pire en matière de discrimination, et vous n’êtes par ailleurs jamais en reste quand il s’agit de taper sur les musulmans de ce pays. Et vous savez combien c’est électoralement payant.

Vous avez préféré œuvrer au démantèlement du service public

Votre passage au ministère de la Culture a été délétère. Il m’est arrivé d’être sensible à votre engagement pour la ruralité, les banlieues, la pratique amateure, mais jamais ces plans (de communication) n’ont été suivis d’effets. Vous m’aviez confié dans votre bureau que le public de la Philharmonie est beaucoup trop homogène et que le périphérique apparaît comme une frontière avec le 93, mais vous n’avez pas mis un euro pour le désenclavement des territoires.

 

 

Pire encore, vous avez préféré œuvrer au démantèlement du service public en vous en prenant à Radio France et à France Télévisions qui pourtant sont des outils démocratiques d’éducation populaire. Vous avez préféré soutenir les chaînes du groupe Bolloré et, je vous assure madame Dati, nos pères se retourneraient dans leur tombe s’ils regardaient quelques minutes de CNews.

 

 

Enfin, et je vais m’arrêter là, dans cette évocation sentimentale de nos parents. Il existait pour eux une ligne rouge, presque intime, qu’ils ont transmise à tous leurs enfants, c’est une position limpide face à l’extrême droite. Votre ambiguïté coupable lors de cette campagne à l’égard de Sarah Knafo – candidate Reconquête, le parti d’Eric Zemmour, que vous avez refusé de qualifier d’extrême droite, restera une tache indélébile qui trahit tous les enfants que nous sommes. Rien, jamais, ne peut nous autoriser à frayer avec le racisme et avec les relents fascistes.

 

 

A ce moment de notre histoire de France, cela aurait tellement d’allure, d’avoir comme maire d’une grande ville une femme qui se prénomme Rachida quand Zemmour voudrait te rebaptiser «Corinne». Mais n’est pas Zohran Mamdani qui veut, lui, qui avec éthique et un courage à toute épreuve, a su créer un horizon politique commun à tous les New-Yorkais dans absolument toute leur diversité sociale, ethnique, religieuse, de genre et de classe. Nos filles ont le même âge, chère Rachida, et je voudrais que la mienne puisse grandir dans un Paris populaire où la solidarité se vit au quotidien.

 
 
Légende photo : La candidate Rachida Dati en meeting, à Paris, le 12 mars 2026. (Albert Facelly/Libération)
 
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March 10, 6:40 PM
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A Aubusson, la scène nationale prend l’eau

A Aubusson, la scène nationale prend l’eau | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge (Aubusson [Creuse], envoyée spéciale) dans Le Monde  -  Publié le 08 mars 2026

 

https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/08/a-aubusson-la-scene-nationale-prend-l-eau_6669993_3246.html

 

 

REPORTAGE   Le Théâtre Jean-Lurçat, dans cette petite ville de la Creuse, se dégrade en raison de problèmes d’infiltration, mais le département refuse de financer sa part des travaux. Une impasse qui pourrait aboutir à la fermeture du bâtiment.

 

 

Ce qu’on voit d’abord, ce sont les seaux. Les bassines, les cuvettes, les poubelles de 100 litres, en métal et en plastique vert et noir. Posés çà et là dans une loge ou une salle de répétition, chargés de recueillir l’eau qui s’écoule goutte à goutte. Pour un peu, on pourrait croire à une installation d’art contemporain figurant des temps apocalyptiques. A Aubusson (Creuse), le Théâtre Jean-Lurçat, au statut de scène nationale, prend l’eau, et, avec lui, une certaine idée de la décentralisation culturelle et du service public du spectacle vivant.

 

Comment a-t-on pu en arriver là ?, se demande-t-on, ce mercredi 4 mars, où près de 150 professionnels – directeurs de scènes nationales, de centres dramatiques nationaux et de centres chorégraphiques nationaux – se sont donné rendez-vous devant le théâtre pour le défendre, sous la houlette du syndicat des entreprises artistiques et culturelles. Dehors, sur le parvis herbeux de la sous-préfecture de la Creuse, où vivent un peu plus de 3 000 habitants, il fait un temps radieux. A l’intérieur, il pleut sur les lattes de parquet qui se décollent et l’eau suinte le long des murs.

 

« Nous sommes dans une situation ubuesque », résume Christine Malard, directrice depuis cinq ans de cette scène nationale qui, pour être la plus petite de France, n’en est pas moins un fleuron de la décentralisation théâtrale à la française. Inaugurée en grande pompe en 1981 par François Mitterrand et Jack Lang, elle incarnait alors l’élan de la culture pour tous voulu par le nouveau président de la République et son ministre de la culture. Oui, mais voilà, « le Théâtre Jean-Lurçat a été très bien conçu, mais mal construit, avance son régisseur général, Jean-Christophe Legrand, qui travaille dans la maison depuis 1989. Comme le constructeur a fait faillite, il a été impossible de déposer un recours. Les derniers travaux d’étanchéité datent de 1996 ».

 

 

Dès son arrivée, en 2020, Christine Malard a alerté ses tutelles, et n’a cessé, depuis, de tirer la sonnette d’alarme. « D’autant plus qu’en cinq ans la situation s’est considérablement dégradée : l’eau s’infiltre partout, le processus s’accélère à cause de la vétusté du bâtiment. J’ai l’impression d’être assiégée ! », s’exclame la directrice.

Ubuesque, la situation l’est. Paradoxalement, la scène nationale d’Aubusson avait semblé, au départ, avoir plus de chances que d’autres institutions aujourd’hui en déshérence. L’Etat, la région Nouvelle-Aquitaine (dirigée par le socialiste Alain Rousset), la communauté de communes et la mairie d’Aubusson se sont unis comme un seul homme, en 2024, pour financer majoritairement la rénovation du théâtre. Le budget, évalué à 4 millions d’euros, devait être couvert à 80 % par l’Etat et la région. Le couac est venu du département de la Creuse, dont la présidente, Valérie Simonet (Les Républicains), refuse de débourser les 20 % qui lui incombent, le département étant propriétaire des murs. Surtout, elle a placé le théâtre sous la menace d’une fermeture imminente, avec une autorisation d’occupation temporaire courant jusqu’au 5 juillet.

« Guéguerre politique »

« Objectivement, le département a de très petits moyens financiers, et cela, tout le monde l’entend », reconnaît Philippe Lafrique, vice-président du conseil régional de Nouvelle-Aquitaine. L’élu creusois a assisté à l’ensemble de la journée de mobilisation du 4 mars, alors que Valérie Simonet était absente. « Mais la scène nationale d’Aubusson est surtout victime d’une guéguerre politique locale. Comme le département a financé la toute nouvelle Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson, pour un montant de 9 millions d’euros, il argue qu’il n’a plus d’argent pour le Théâtre Jean-Lurçat. Et, comme il est propriétaire des murs, on ne peut rien faire sans lui. Mais il s’agit également ici d’une différence de culture, au sens le plus profond du terme, entre ceux qui estiment que mettre à la disposition de tous, sur un territoire rural, un théâtre de qualité est une mission de service public, et ceux qui estiment qu’il s’agit là d’une vision élitiste et que le théâtre pourrait trouver des financements propres », poursuit l’élu creusois.

 

L’accusation d’« élitisme », réitérée selon plusieurs témoins par Valérie Simonet (qui n’a pas souhaité répondre à nos questions), se heurte pourtant à la réalité. La programmation de Christine Malard, qui inclut une grande part de spectacles en itinérance, du plateau de Millevaches aux cafés de village, fait quasiment le plein de spectateurs, avec un taux de remplissage de 95 %. Le théâtre est aussi la « deuxième maison », comme le dit Francis Taillandier – aujourd’hui étudiant à Sorbonne-Nouvelle, à Paris –, des élèves en option théâtre au collège et au lycée.

 
 
 
 

En janvier, un « collectif d’usagers » s’est constitué spontanément pour défendre « sa » scène nationale. Composé d’agriculteurs, d’enseignants, de paysagistes ou de retraités de l’usine Electrolux, il compte aujourd’hui 200 membres actifs. Il a présenté, le 4 mars, toute une série de solutions, des plus pratiques aux plus alternatives, pour sauver le théâtre. De la mise en place de mesures conservatoires – avec la pose d’une vaste bâche-chapiteau sur le toit pour arrêter les fuites – à la création d’un tiers-lieu, en passant par la constitution d’une société civile immobilière pour racheter le bâtiment au département, les idées ne manquent pas. Le collectif a également inscrit le théâtre au Loto du patrimoine.

 

Philippe Lafrique se dit optimiste, pensant qu’une solution pourra être trouvée. « Ce lieu est chargé d’histoire. Il attire notamment des familles venues de l’ensemble de la région pour que leurs enfants, en option théâtre, puissent avoir un vrai contact avec des artistes. Je ne peux pas croire qu’un établissement aussi utile, soutenu par toutes les tutelles sauf une, puisse être laissé à l’abandon. » L’élu de la Creuse et de la région avertit cependant : « Si on ne trouve pas de solution pour ces 20 % manquants, l’Etat peut tout à fait retirer son engagement financier. » Les parties en présence ont rendez-vous avec le préfet de la Creuse, le 13 mars, pour tenter de sortir de la nasse. En espérant qu’il ne pleuve pas trop d’ici là.

 

Fabienne Darge  - Aubusson [Creuse], envoyée spéciale du Monde 

 

Légende photo :

Des seaux et des bassines sur le sol du Théâtre Jean-Lurçat, à Aubusson (Creuse), le 4 mars 2026.  MATHIEU FARCY/SIGNATURES POUR « LE MONDE »
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A Bourges, les créations sonores et immersives de Lélio Plotton

A Bourges, les créations sonores et immersives de Lélio Plotton | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Victor Riallais (Bourges, envoyé spécial) dans Le Monde, pour la série "Faiseurs de culture"

 

« Faiseurs de culture » (13/18). Codirecteur de la compagnie Léla, l’artiste conjugue amour de la radio et du théâtre dans les fictions qu’il met en scène.

Lire l'article sur le site du "Monde : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/09/a-bourges-les-creations-sonores-et-immersives-de-lelio-plotton_6670059_3246.html

Il entend tout : une respiration mal placée, un mot égratigné, la fatigue dans les voix. Depuis le parterre du Théâtre Jacques-Coeur, petite salle à l’italienne de près de 300 places plantée dans le centre historique de Bourges, Lélio Plotton ne perd rien de la « performance sonore » qui se fabrique sur le plateau, en direct sous ses yeux.

 

Ce jour de répétition, trois comédiens disent leur texte, debout au micro, accompagnés d’une bruiteuse à l’installation singulière. Des couverts posés sur une assiette, un clavier d’ordinateur débranché, une allumette prête à être craquée, des brosses à dents… Ces objets du quotidien détournés de leur fonction originelle donnent à entendre ces sons qui, progressivement, paraissent donner vie à une pièce théâtrale et radiophonique.

 

Rien n’échappe au metteur en scène de 43 ans. « Il faut que ça swingue ! », encourage-t-il. Cofondateur de la compagnie Léla, créée en 2007 avec l’autrice Lola Molina, il confie ne pas se lasser, toujours fasciné par la petite machinerie de son théâtre de poche européen. « Je ne sais pas écrire, je n’ai jamais voulu être comédien non plus, peut-être par timidité, assume-t-il sans regrets. Ce qui m’a toujours attiré, c’est la mise en œuvre. J’ai appris à écouter, à entendre les rythmes et l’interprétation d’un comédien à travers le souffle. Ma partition, c’est de trouver quelle potion magique utiliser pour qu’un texte sonne bien. »

 

« Dans l’onirique et le voyage »

Lélio Plotton est avant tout un amoureux des mots et des textes. Ceux qui, plongé dans ses lectures de petit garçon, ont façonné son imaginaire et servi de refuge, avant de devenir son matériau.

Le Vierzonnais n’a pas toujours eu pour décor la cage nue d’un théâtre. C’est à la radio, à France Culture et France Inter, qu’il se frotte d’abord à l’exigence des sons et du sens caché de la langue. Un retour aux premières amours, en quelque sorte. « J’ai rencontré la radio dès l’enfance, à la maison, où nous écoutions les fictions radiophoniques. Je découvrais les voix des comédiens, le monde qui prenait forme à travers elles : on n’est pas dans le regard, on est dans l’onirique et le voyage. »

 

Théâtre ou radio, Lélio Plotton a décidé de ne pas choisir. Son prénom, hérité de la commedia dell’arte, semblait pourtant le destiner à monter sur les planches. Lui a tracé son sillon dans la mise en scène et les créations sonores, inspiré par le dramaturge britannique Edward Bond et animé par le dessein d’amener au théâtre pour voir et surtout écouter.

Antre éphémère

« Un cinéma par les oreilles », selon son expression, dont il discute autour d’un café, partagé dans un bistrot situé à quelques pas de l’ancienne maison de la culture de Bourges, l’une des premières à voir le jour en France au début des années 1960 sous l’impulsion d’André Malraux, alors ministre de la culture.

« Avec mes parents, qui étaient passionnés de littérature, de musique, de théâtre, toutes les semaines, nous allions voir ce qui y passait, tout, que ce soit classique, contemporain. Le but c’était de s’imbiber, raconte Lélio Plotton. Pour l’émancipation de la classe ouvrière dont je suis issu, cela a été essentiel. »

Si le bâtiment à la façade parée de briques rouges, style Art déco, domine toujours l’une des entrées de la vieille ville, c’est dans son antre éphémère du théâtre municipal Jacques-Coeur que le quadragénaire s’associera à la programmation de Bourges 2028, capitale européenne de la Culture.

 

 

 

Plusieurs auteurs étrangers y seront accueillis en résidence, dont les textes serviront de terrain de jeu au metteur en scène, à la compagnie Léla et à son théâtre de poche européen. « Il faut bien reconnaître que nous ne nous y attendions pas du tout ! Désigner une ville moyenne comme Bourges est quand même une décision politique forte », salue-t-il.

 

Une petite prouesse dont on gratifie localement Yann Galut, le maire divers gauche de cette commune de 65 000 habitants, candidat à sa succession dimanche 15 mars.

 

L’influence du résultat des prochaines municipales sur la création artistique ? « Ça… C’est un mystère. Nous avons la chance d’être soutenus, d’être conventionnés par la ville de Bourges, par la DRAC et la région Centre, financés par le département du Cher et de pouvoir rayonner. Il faudra quoi qu’il en soit garder le cap, continuer à prendre des risques, fixe le dramaturge. Parce que j’y tiens, la culture est et doit rester un service public. »

Légende photo :   Lélio Plotton. « LE MONDE »/VICTOR RIALLAIS

 

La série "Faiseurs de culture", dans Le Monde 

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March 9, 6:35 AM
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Après son expulsion du théâtre d’Hénin-Beaumont, l’Escapade continue sans ses murs 

Après son expulsion du théâtre d’Hénin-Beaumont, l’Escapade continue sans ses murs  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Stéphanie Maurice / Libération du 9 mars 2026

 

Virée de la salle qu’elle gérait depuis 1991 par la mairie du fief lepéniste, l’association continue son œuvre d’éducation populaire en itinérance et grâce à la solidarité.

 

 

C’est une valise marron, posée sur la scène de la salle des fêtes de Courcelles-lès-Lens (Pas-de-Calais), le 27 février. Du genre assez solide pour trimballer toute une histoire, de ville en ville, dans tout le bassin minier du Pas-de-Calais. A l’affiche, ce soir-là, HK en duo, pour son spectacle Poète en cavale. Il joue, à guichets fermés, en soutien de l’association l’Escapade sans les murs. C’est comme cela que ses bénévoles l’appellent, après l’expulsion de janvier 2025. La mairie RN d’Hénin-Beaumont a récupéré la salle, que l’Escapade gérait depuis 1991, et en a fait un théâtre municipal. Ils continuent cependant leur programmation, de manière itinérante, dans les lieux qui veulent bien les accueillir. «La culture n’est pas faite de briques et de mortier, mais de rencontres et de courage»,  rappelle, micro à la main, Cynthia Estain-Puchalski, la secrétaire de l’association, le bagage à ses pieds. «Au fond de cette valise, il y a ce que nous défendons. C’est l’éducation populaire, et ce n’est pas une idée poussiéreuse.»

Déménageurs «subversifs»

La mairie RN a profité des dissensions avec le directeur de la salle, et au sein du conseil d’administration de l’Escapade, pour reprendre la main. Le président de l’époque, Jean-Luc Dubroecq, avait signé, sans en avertir personne, en juin 2024, un nouveau contrat de mise à disposition du lieu : il autorisait la municipalité à récupérer les murs, qui lui appartiennent, quand elle le souhaitait. En signe de protestation, en début de saison, en septembre 2024, les troupes programmées se sont mises en grève. Peine perdue. Le 16 janvier 2025, une lettre recommandée de la Ville a exigé que l’association vide les lieux. Face à l’ultimatum, un sursaut de solidarité a eu lieu : il fallait vider le théâtre de toutes les possessions de l’association en moins de quarante-huit heures. Pendrillons (rideaux de théâtre), projecteurs, régie son et lumière… Cynthia Estain-Puchalski s’en souvient avec émotion : «Les gens se sont relayés, on nous a envoyé des camions ; des techniciens du spectacle sont venus nous aider.» François et Martine, 73 et 67 ans, venus voir HK, ont fait partie de ces déménageurs «subversifs». Ils allaient souvent au théâtre à l’Escapade. «C’est scandaleux ce qui s’est passé, cela dénote une envie de détruire la culture», s’indigne François.

 

La solidarité ne s’est pas arrêtée là : les salles des villes voisines ont accueilli les spectacles que l’Escapade avait déjà signés. La Gare, à Méricourt, le Majestic à Carvin. Les tutelles ont maintenu leurs subventions, même si elles ont été revues à la baisse : les communautés d’agglomération d’Hénin-Carvin et le département du Pas-de-Calais, toutes les deux avec un président PS, mais aussi le conseil régional des Hauts-de-France, présidé par Xavier Bertrand (LR) ont soutenu l’Escapade. Le budget est désormais de 89 000 euros, sans commune mesure avec ce que versait la mairie d’Hénin-Beaumont, le principal financeur de la salle, 300 000 euros en 2024. L’association a dû licencier ses salariés : l’année 2025 a été rude sur le plan financier, même avec le soutien du rappeur Ben PLG, qui lui a donné les recettes de son concert lillois. Pour cette saison, l’Escapade sans les murs reprend doucement son souffle : elle relance son festival jeune public Pain d’épice, et programme bientôt l’Avare, une production de la Comédie de Béthune.

Modèle alternatif

A Hénin-Beaumont, le théâtre municipal, entre humoristes, théâtre de boulevard et soirées salsa, marche bien : samedi 28 février, le Rock Hénin Festival propose des tributes de Rage Against the Machine et de Metallica. Devant la salle, les spectateurs, venus de toute la région, ne savent rien de l’affaire. De toute façon, disent-ils, «la musique, ça n’a rien à voir avec la politique.» Christopher Szczurek, sénateur RN et ancien adjoint à la culture à Hénin, enfonce le clou : «Je me contenterai de cette réponse qui résume tout : tous les week-ends, le théâtre municipal de l’Escapade affiche complet, quel que soit le tarif du spectacle. Les habitants reviennent massivement. […] Juridiquement, politiquement, et culturellement, nous avons gagné sur tous les points.» Laurent Bridoux, directeur de l’association culturelle Droit de cité, soutien de l’Escapade sans les murs, rétorque : «Ils ont une politique culturelle festive. La salle est remplie, chacun a le droit de passer une bonne soirée, mais à aucun moment, on n’interroge le monde.» Construire un modèle alternatif, c’est cela l’enjeu, sans perdre du temps à s’opposer au RN : «Les gens en ont ras le bol qu’on leur dise ce qu’il faut penser, constate Cynthia Estain-Puchalski. Mais il faut leur donner la possibilité de réfléchir par eux-mêmes.» Avec l’éducation populaire en boussole, et une valise à la main.

 
 

Stéphanie Maurice, correspondante à Lille de Libération

 

Légende photo : Des villes voisines ont accueilli l’Escapade comme à Courcelles-les-Lens, le 27 février.  (Stephane Dubromel/Hans Lucas pour Liberation)

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March 9, 5:30 AM
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Julie Deliquet succède à Wajdi Mouawad au Théâtre national de la Colline

Julie Deliquet succède à Wajdi Mouawad au Théâtre national de la Colline | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - Publié le 7 mars 2026

 

La metteuse en scène et actuelle directrice du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis remplace le dramaturge libano-canadien, qui quitte ses fonctions le 8 mars.

Mire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/07/julie-deliquet-succede-a-wajdi-mouawad-au-theatre-national-de-la-colline_6669873_3246.html

Son nom circulait depuis plusieurs mois et son annonce met fin au suspense : Julie Deliquet, metteuse en scène et actuelle directrice du Théâtre Gérard-Philipe (TGP) de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), succède, à l’âge de 45 ans, à Wajdi Mouawad à la tête du Théâtre national de la Colline à Paris. Préférée à Arthur Nauzyciel (l’autre candidat en lice), la quadragénaire est nommée pour un mandat de cinq ans, renouvelable deux fois par périodes de trois ans.

Cette décision prise sur proposition de Rachida Dati, alors la ministre de la culture, au président de la République, intervient juste avant que l’artiste libano-canadien ne quitte lui-même, le 8 mars, le grand paquebot vitré (et en travaux) replié près de la place Gambetta, dans le 20e arrondissement de Paris. Wajdi Mouawad, qui aurait pu rester dans les murs jusqu’en mars 2027, a préféré écourter sa mission d’une année et reprendre sa liberté. Il en avait fait l’annonce publique en mars 2025, laissant au ministère de la culture tout le temps nécessaire pour trouver le ou la remplaçante idéale.

 

Julie Deliquet, en poste depuis mars 2020 à Saint-Denis, laisse derrière elle un centre dramatique national (CDN) en bon état de marche, fréquenté par un public intergénérationnel, parisien et dionysien. Ce qui, concernant les théâtres situés à la périphérie de la capitale, est loin d’être une évidence et constitue donc une réussite à mettre à son actif.

Collectif humain

Attentive à la création émergente, ainsi qu’aux projets portés par les femmes, la directrice du TGP a largement partagé avec d’autres artistes le plateau de Saint-Denis. Ce qui ne l’a pas empêchée de mettre en scène, elle-même, un des spectacles marquants de l’année 2025 avec La guerre n’a pas un visage de femme, tiré du récit de la romancière et journaliste russe Svetlana Alexievitch. Une représentation puissante qui s’est inscrite dans la lignée de ses travaux précédents. Qu’elle adapte un documentaire de Frederick Wiseman (Welfare, en 2023) ou s’empare d’un scénario de Rainer Werner Fassbinder (Huit heures ne font pas un jour, en 2021), Julie Deliquet fait du collectif humain la matière première de son théâtre.

 

 

Lire aussi (2023) : Article réservé à nos abonnés Festival d’Avignon : avec « Welfare », Julie Deliquet joue collectif
 

Comment se constituer en groupe malgré les difficultés politiques, historiques, économiques et intimes ? Comment faire société quand tout précipite vers l’individualisme ? La question, portée par des acteurs très investis sur les plans physiques et émotionnels, traverse ses plateaux depuis ses débuts de metteuse en scène, lorsqu’elle s’attaquait aux textes de Jean-Luc Lagarce (Derniers remords avant l’oubli, en 2009) ou de Bertolt Brecht (La Noce, en 2011).

 

Cette humanité scrutée avec une extrême vigilance est sans doute ce qui relie le mieux Julie Deliquet à Wajdi Mouawad, dont les fresques généreuses ont plus d’une fois enthousiasmé le public du Théâtre national de la Colline et fait le plein de spectateurs dans les salles. Des recettes salutaires qui ont permis à l’institution de garder la tête hors de l’eau, alors que, en réalité, ses marges de manœuvre financières sont loin d’être solides.

« Dégradation des capacités budgétaires »

La Colline (qui fêtera ses 40 ans en 2028 et salarie 86 permanents) est un établissement national subventionné par l’Etat à hauteur d’environ 10 millions d’euros annuels. Une aide relativement stable depuis dix ans, mais qu’il faut mettre en regard de l’explosion des charges (masse salariale, fonctionnement, charges d’activité) ayant atteint la somme de 13,5 millions d’euros en 2025 pour un budget oscillant entre 13 et 14,5 millions d’euros. « On constate, depuis 2023, une réelle dégradation des capacités budgétaires allouées à la programmation artistique, avec une tendance à la baisse confirmée en 2026 », prévient l’équipe sortante qui fait état d’une « évolution, cumulée sur huit ans, de 16 % de la masse salariale des permanents sur la période, de 33 % des dépenses de fonctionnement, contre 0 % pour le budget artistique ».

 

 

 

Pour fonctionner, il faut impérativement engranger des revenus à la billetterie. Ce défi, Julie Deliquet l’a relevé au TGP grâce au mécénat, aux tournées des spectacles et aux recettes. Mais, en basculant d’un CDN à un théâtre national, la directrice change de braquet. La voici aux manettes d’une institution dont la mission de défense du répertoire contemporain et des auteurs vivants est fondamentale. Mais dont la fragilité financière est très préoccupante.

 

Joëlle Gayot / Le Monde 

Légende photo : Julie Deliquet au Théâtre Gérard-Philipe, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), en septembre 2021. PASCAL VICTOR/OPALE.PHOTO

 

 
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March 2, 7:20 PM
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Micha Lescot, acteur ouvert 

Micha Lescot, acteur ouvert  | Revue de presse théâtre | Scoop.it
Le comédien à la singularité frappante s’impose sur scène depuis trente ans et de plus en plus au cinéma.

Micha Lescot à Paris, le 10 février 2026. (Martin Colombet/Libération)
 
 
 
 
 

Micha Lescot : on le voit, on ne l’oublie pas. Même à l’arrière-fond, caché dans une forêt ou derrière des meubles en pagaille. De plus en plus souvent, les caméras font entrer dans le cadre sa très grande silhouette filiforme, quitte à prendre beaucoup de recul pour qu’elle s’y déplie en entier. Micha Lescot, visage incroyablement   juvénile, entouré de cheveux argent, peau-écran sur lequel tout se voit, tout se projette. Une impression de douceur, fausse évidemment, qui lui permettrait sans peine de jouer les assassins, et en tout cas les angelots qui trucident tout. Depuis ses 20 ans, l’acteur est sur des scènes plutôt publiques, dans plusieurs pièces par an. Et pour une poignée de soirs encore, à la Colline où il est Willy Protagoras, grand ado, rôle-titre de la première pièce écrite par Wajdi Mouawad et dernière que l’auteur metteur en scène montera dans ce théâtre en tant que directeur - fonction qu’il quittera le 8 mars prochain.

 

 

Depuis ses débuts, Micha Lescot, 51 ans, entre comme si ça allait de soi, comme s’il était chez lui, dans la peau d’enfants. Enfin sur un plateau, le cinéma étant un art trop réaliste pour accepter facilement que les adultes retournent dans ce moment particulier.

Adolescent, Micha Lescot attendait son heure, «contemplatif», dit-il, inquiétant les adultes par ses redoublements successifs et son apparente placidité au cœur des tempêtes. «Mais qu’est-ce qu’on va bien faire de lui  Cinq, six ans à porter en fardeau cette interrogation des parents et à éprouver son inaptitude.

Est-ce que devenir acteur lui a sauvé la vie ? Micha Lescot n’emploie pas de terme aussi grandiloquent, mais fait comprendre qu’il n’avait pas le choix, n’aurait pas pu faire autre chose, que jouer l’a désencombré de tous les empêchements.

 

Encore fallait-il une clé pour accéder au passage jusque-là cadenassé. Il est reçu brillamment au Conservatoire national d’art dramatique à 18 ans sans avoir son bac. C’est le comédien, ô combien admiré, Gérard Desarthe, ami de son père, qui le prépare au concours. Et dès qu’il est admis, tout change. Non seulement son talent est reconnu, mais de plus, il s’intéresse à tout ce qui entoure les pièces, et en particulier au texte. A cette époque, il ne se dit pas : «Je veux être acteur.» Mais : «Pendant trois ans, je suis peinard…»

 

 

Son père, Jean Lescot, était acteur, à la fois sur des scènes publiques et dans des «dramatiques» comme on disait à l’époque. Sa mère voyageait et rapportait des meubles, beaucoup de meubles, qu’elle revendait, c’était son métier. Petits, Micha et son frère David, devenu metteur en scène, habitent à la campagne. Quand leur mère part pour des voyages lointains, ils sont confiés à la directrice de l’école. Le soir, le préau résonne de son silence. Chance ou abandon ? Et Micha Lescot de poursuivre : «Rien de grave.» Des expressions modératrices reviennent souvent comme pour atténuer ce qu’il vient d’énoncer, éloigner ce qui est encore susceptible de blesser.

 

Jours pluvieux. La première fois qu’on rencontre Micha Lescot, on n’arrive pas à destination. Chute de vélo, petite fracture. Rien de grave, effectivement, mais lui vient à notre rencontre, avenue Jean- Jaurès dans le XIXe arrondissement de Paris. Garde le vélo patiemment. Un os cassé, il connaît le choc, lui qui s’en est brisé beaucoup, des os, et a même failli mourir à cause de graves négligences d’un théâtre, il y a dix ans.

 

Le metteur en scène avait exigé de l’acteur qu’il monte sur une échelle non sécurisée de cinq mètres pour atteindre un premier toit, puis un deuxième, par une autre échelle, également non fixée. Durant la deuxième représentation, l’acteur sent l’échelle vaciller, et pose un pied sur un dôme en Plexiglas masqué et invisible. Il chute de cinq mètres sur du béton. Les procédures judiciaires ont donné raison sur toute la ligne à l’acteur.

 

Les traumatismes ne se laissent cependant pas éteindre. Micha Lescot assure que le metteur en scène aurait laissé entendre à comédienne Marie Vialle, avec laquelle il vivait et mère de ses deux filles, qu’il avait tenté de se suicider. Lors de l’audience, l’avocat de la défense, ose lui aussi jouer cette partition : «Quand on saute sous le métro, ce n’est pas la RATP qui est responsable.» Tout est bon pour ne pas prendre ses responsabilités, et instrumentaliser la vie privée de Micha Lescot, qui a perdu son père un mois avant l’accident, et perdra celui qu’il nomme son «meilleur ami»le metteur en scène Luc Bondy, le premier jour de l’audience.

 

 

Dans la vie de Micha Lescot, il y a des rencontres salvatrices, toutes liées au théâtre. D’abord des figures tutélaires, Roger PlanchonCatherine Hiegel et évidemment le metteur en scène Luc Bondy avec lequel il fera cinq pièces, ils étaient inséparables. L’autre membre de leur trio, c’est Louis Garrel qui lui a présenté Bondy. Il faut imaginer une vie où ils ne font que travailler à condition que ce soit en contrebande, indirectement. «“Tu m’accompagnes à Berlin, on ira au zoo ? Ce sera bien pour notre pièce.” J’y allais, on ne parlait en rien du projet, mais quand même, on avançait», se souvient Micha Lescot. Autour du metteur en scène, il y a une troupe amicale informelle qui rend la vie plus intense, plus intéressante. Et si Micha Lescot a été si heureux que Valeria Bruni-Tedeschi lui propose de jouer dans les Amandiers, c’est qu’à sa façon, la cinéaste ranimait cette bande tout en le plongeant dans un monde qui le fascinait, ado. «C’est Valeria qui m’a fait aimer être filmé. Avant l’œil de la caméra me semblait toujours trop proche.»

 

 

Ici, une parenthèse s’impose. Rien ne sert de demander à l’acteur pour qui il vote, à gauche et à Pantin, et combien il gagne, beaucoup mais pas suffisamment, car les affects de Micha sont tous liés à son art. Du reste, il partage la vie de la comédienne Noémie Gantier et remarque qu’il a souvent voulu faire mentir l’adage qui dit que les couples d’acteurs ne tiennent pas. Yasmina Reza, qui l’a choisi pour deux de ses pièces qu’elle a mises en scène note : «C’est curieux, j’aime beaucoup Micha, mais je m’aperçois que je ne sais pas qui il est hors être acteur.»

 

 

La deuxième fois qu’on rencontre Micha, c’est chez lui, juste après le périph. Il pleut encore. Le vide de l’espace frappe. Sur l’un des murs, une ribambelle de personnages en couleur. Les mêmes animent également une partie du décor du spectacle où Willy Protagoras, tout enfermé qu’il est dans les toilettes, dessine. Il s’agit des propres dessins de l’acteur, conçus la nuit, pendant les insomnies.

 

 

La troisième fois, on est donc backstage. Il nous montre la fenêtre d’où son personnage fait mine de sauter. «C’est hypersécurisé. Je prends mon élan. Mais je suis retenu, je ne peux pas tomber.» Wajdi Mouawad est la nouvelle rencontre importante de l’acteur. Quelque chose a changé. Le metteur en scène a son âge, et aujourd’hui, quand Micha Lescot joue les adolescents, c’est à ses filles Abigail et Juno qu’il pense et non à lui-même.

 

 

21 mai 1974 Naissance.

 

1993 Entrée au Conservatoire national supérieur d’art dramatique (Paris).

 

27 octobre 2009 Naissance d’Abigail.

 

24 mars 2013 Naissance de Juno.

 

Jusqu’au 8 mars 2026 Willy Protagoras enfermé dans les toilettes (Wajdi Mouawad) au Théâtre de la Colline.

 
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March 2, 6:41 PM
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Pour Frédéric Ferrer, la climatologie est une mine de sujets théâtraux

Pour Frédéric Ferrer, la climatologie est une mine de sujets théâtraux | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sandrine Blanchard dans Le Monde - Publié le 1er mars 2026

 

L’agrégé de géographie propose des conférences-spectacles atypiques, érudites, pédagogiques et drolatiques à la fois, où il questionne les bouleversements environnementaux.


Lire l'article sur le site du "Monde : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/01/pour-frederic-ferrer-la-climatologie-est-une-mine-de-sujets-theatraux_6668917_3246.html

Le matin même de notre rencontre avec Frédéric Ferrer, on apprend à la radio que l’Etat va investir 50 millions d’euros dans le projet de mine de lithium de la société Imerys à Echassières, dans l’Allier. Le hasard faisant bien les choses, on lui partage l’information. « Ah, il faudra que je l’ajoute lors des prochaines représentations, note-t-il aussitôt, sans doute dans le discours du personnage de la sous-préfète. » Oui, vous êtes bien dans la rubrique culture, car le nouveau spectacle de cet auteur, metteur en scène et comédien, Comment Nicole a tout pété, s’inspire précisément de ce dossier industriel d’actualité. Echassières a été rebaptisé « Echapières » et le projet officiel Emili (pour « Extraction de mica lithinifère » par Imerys) est devenu Nicole (pour « Nouvelle infrastructure civile de l’open-pit lithinifère européenne »). Les noms ont changé, mais tout ce qui est dit sur scène à propos de ce métal rare indispensable à la fabrication des batteries pour voitures électriques est vrai parce que savamment documenté.

 
 
Lire l’enquête (en 2024) : Article réservé à nos abonnés Les conférences-spectacles ou l’art de se cultiver en s’amusant
 

Comment Nicole a tout pété : un drôle de titre pour un spectacle atypique comme le sont toutes les propositions théâtrales de cet agrégé de géographie, spécialisé en climatologie, qui, depuis vingt ans, utilise la scène pour questionner les bouleversements environnementaux de notre monde contemporain. Avec les créations de Frédéric Ferrer, on ne s’ennuie jamais et on apprend beaucoup de choses, comme le fait qu’il faut 1 tonne de granit pour faire 9 kilos de lithium. Donc, beaucoup creuser.

 

Cela pourrait paraître ardu et rébarbatif, c’est tout le contraire. Grâce à son talent d’orateur, à ses slides, photos et vidéos toujours pertinentes, cet auteur-enquêteur capte avec malice son auditoire dans des conférences-spectacles à la fois érudites, pédagogiques et drolatiques. Pour Comment Nicole a tout pété, une histoire de mine et de climat, il est entouré de six comédiens et comédiennes (qui tous interprètent avec talent de multiples personnages) et a choisi, pour la première fois, de mettre en scène un débat participatif.

« Eléments du réel »

Lui qui a vécu dix ans à Montluçon (Allier), à 40 kilomètres d’Echassières, s’est plongé dans les enregistrements et comptes-rendus des rencontres de la Commission nationale du débat public sur ce projet de mine dans l’Allier : « Géologues, agriculteurs, préfet, chef de projet, habitants, etc., c’est comme un théâtre du monde où il n’y a que de la conflictualité, une vraie mine pour un spectacle. » Il s’est nourri de cette matière, de ces « éléments du réel » pour construire, avec sa coautrice Clarice Boyriven, un spectacle passionnant. De la juxtaposition des points de vue, de l’impossibilité de mettre d’accord toutes les personnes concernées naissent l’absurde et l’humour. « Un débat participatif mêle l’intime des personnes qui vivent sur le territoire choisi pour creuser la mine et l’universel, c’est-à-dire la tentative de répondre au défi du changement climatique. Il met en jeu le local et le global, le subjectif et l’objectif », résume Frédéric Ferrer.

 

 

« Faut-il ouvrir une mine de lithium à côté de chez vous ? Où installer la station de chargement ? » : le thème du débat fictif, orchestré par des membres de la commission, va soulever beaucoup de prises de parole et de questionnements. Sur scène, élus locaux, dirigeants et cadres de la multinationale à l’origine du projet défendent l’initiative. Dans la salle, au milieu du public, des citoyens (infirmière, paysagiste, agriculteur, etc.) font entendre leurs voix. Tous espèrent, comme on le leur a promis, que leur avis sera pris en compte. « Après Sainte-Soline et l’autoroute A69, vous allez nous envoyer les flics ? », s’époumone un militant écolo.

 

D’autres citoyens s’interrogent sur l’impact environnemental d’une mine, et se demandent pourquoi ne pas d’abord rechercher davantage de sobriété en construisant des voitures plus légères qui demanderont moins de lithium. Cela donne, à titre d’exemple : « Vous trouvez ça normal que, pour aller chercher une baguette de pain avec un SUV électrique, on déplace 2 tonnes de ferraille et une batterie de plusieurs centaines de kilos qui a nécessité qu’on déplace aussi 1 tonne de granit ? Et vous trouvez ça normal que, pour aller chercher votre baguette de pain de 250 grammes, vous ayez fait un trou monumental chez nous qui détruit le paysage pour plusieurs centaines d’années et qui pollue toute la région ? »

Dramaturgie du PowerPoint

Avec Comment Nicole a tout pété, Frédéric Ferrer signe le sixième épisode de ses Chroniques du réchauffement qui s’ajoutent à son Atlas de l’anthropocène, un autre cycle artistique composé de sept « cartographies » des bouleversements de la planète. L’auteur prolifique s’interroge aussi bien sur les origines et le devenir du lapin (Le Problème lapin) ou les possibilités de vivre ailleurs (Wow !) que sur la géographie des épidémies (Les Déterritorialisations du vecteur) ou l’évolution du réchauffement climatique (A la recherche des canards perdus).

 

« Mon but est de m’attaquer aux problématiques d’aujourd’hui en partant toujours d’une question, insiste-t-il. Par exemple : Comment arrêter la progression du moustique tigre ? Où sont les canards jaunes en plastique lâchés en septembre 2008 par la Nasa dans un glacier du Groenland pour mesurer la vitesse du réchauffement ? » Puis le géographe, devenu, pourrait-on dire, comédien-pédagogue, se documente, mène un travail de terrain et rencontre des chercheurs.

 

La question n’est pas de « faire un cours ou le tour de la question », mais de trouver la distance artistique, le décalage désopilant, en développant notamment une sorte de dramaturgie du PowerPoint pour pousser le spectateur à la réflexion. « Quand j’étais jeune, Docteur Folamour, de Stanley Kubrick, est le film qui m’a fait le plus réfléchir sur la bombe atomique, et Les Temps modernes, de Chaplin, sur les conséquences de l’industrialisation », dit-il. Aujourd’hui, le changement climatique lui apporte une multitude de sujets pour questionner le monde sur une scène.

Un chemin de traverse

Frédéric Ferrer, 58 ans, a toujours eu deux passions : le théâtre, qu’il a pratiqué dès ses années de lycéen à Mantes-la-Jolie (Yvelines), et la géographie, qu’il a étudiée à la Sorbonne à Paris. « Un monde s’est ouvert quand je suis arrivé à l’université : explorer d’autres territoires, comprendre un paysage, un climat sont autant d’invitations au voyage qui donnent envie de comprendre. » En parallèle, il poursuit des cours de théâtre. Agrégé de géographie, en 1991, il enseignera pendant quatre ans avant de se mettre en disponibilité pour monter ses premiers spectacles, puis créer, en 2001, la compagnie Vertical Détour.

 

C’est en 2005 qu’il va parvenir à relier le théâtre à ses questionnements de jeunesse sur la géographie et le climat. Après avoir lu le troisième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), il rencontre des experts et crée Mauvais temps. « Chaque spectacle m’a donné l’envie du prochain et je n’en suis jamais sorti. Ce qui nous arrive est à la fois terrible et incroyable. Grâce à des nouvelles rencontres avec des chercheurs et des scientifiques, ces questions de géographie et ma pratique artistique sont devenues intimement liées. » Seule incartade, son cycle Olympicorama, aussi original qu’instructif et toujours ultradocumenté. De 2019 à 2024, en quinze épisodes et autant d’épreuves, Frédéric Ferrer s’est attelé à célébrer et questionner les Jeux olympiques, en racontant des épopées historiques et sportives qui sont aussi un miroir de l’évolution du monde.

 

 

Un monde, on l’aura compris, qui l’inquiète. « On ne va pas dans la bonne direction. Donald Trump, avec ses reculs sur la lutte contre le changement climatique, n’a rien compris. A un moment donné, on sera obligé de réagir car c’est catastrophique. En attendant, soit j’en pleure, soit j’en joue. » Ce père de deux enfants a choisi la seconde option, un chemin de traverse pour aiguiser la curiosité, sans discours moralisateur et avec beaucoup d’humour. Il a déjà le titre de sa prochaine « cartographie », prévue pour 2027 : Géographie du petit pois, car cette petite boule verte « questionne notre assiette, nos choix alimentaires, les politiques agricoles, la préservation des sols, la vie du lombric, la santé humaine et toute l’économie mondiale ». De quoi à nouveau gamberger !

 

 

Comment Nicole a tout pété. Conception et mise en scène : Frédéric Ferrer, recherches et écritures : Clarice Boyriven et Frédéric Ferrer. Avec Karina Beuthe Orr, Clarice Boyriven en alternance avec Caroline Dubikajtis Patosz, Guarani Feitosa, Frédéric Ferrer, Militza Gorbatchevsky, Hélène Schwartz. En tournée sur des scènes nationales : à Villeneuve-d’Ascq (Nord), du 4 au 6 mars ; à Maubeuge (Nord), le 10 mars ; à Brest (Finistère), du 28 au 30 avril ; et à Evreux, le 30 mai. Plusieurs « cartographies » sont également en tournée jusqu’à fin mai.

 

 

Sandrine Blanchard / LE MONDE

 

 

Légende photo : Frédéric Ferrer au Théâtre de l'Atelier, à Paris, le 15 mai 2024. MATHILDE DELAHAYE

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February 26, 5:48 PM
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La discrète Catherine Pégard, antithèse de Dati au ministère de la Culture 

La discrète Catherine Pégard, antithèse de Dati au ministère de la Culture  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sophie des Déserts / Libération du 26 février 2026

 

L’ancienne journaliste à la tête du château de Versailles pendant douze ans a été nommée ce jeudi 26 février rue de Valois. C’est une grande fidèle du chef de l’Etat, capable de louer et valoriser son maigre héritage.

 

 

Motus, comme toujours. Jouer l’ingénue, et «prendre un regard de vache normande», son vieux mantra. «Je ne suis au courant de rien», a-t-elle textoté, ces derniers jours, à ceux qui testaient la rumeur de sa nomination rue de Valois. Tout, jusqu’à la dernière minute, pouvait capoter. Catherine Pégard le sait, rompue aux us de notre République monarchique, après avoir dirigé durant douze ans le château de Versailles, et côtoyé tant de présidents comme journaliste politique, puis conseillère élyséenne – de Nicolas Sarkozy et, ces six derniers mois, d’Emmanuel Macron.

 

 

La voilà, à 71 ans, ministre de la Culture. Sacrée consécration pour cette discrète Havraise, fille unique d’un capitaine et d’une mère au foyer qui la rêvait prof ; une bûcheuse repérée par Philippe Tesson au Quotidien de Parisreconnue au Point, avant de passer de l’autre côté du miroir. Une vie dans les allées du pouvoir, sans relâche : les vacances l’angoissent. Tout, chez Pégard, est tenu, pensé, travaillé. Pas d’esbroufe ni de coups bas. Elle est l’antithèse de Rachida Dati.

Mise en scène du macronisme triomphant

La passation de pouvoir s’annonce piquante tant les deux femmes, propulsées en 2007 par Cécilia Sarkozy, se détestent. Lors des récents voyages de Macron, au Mexique, en Chine, Dati, showgirl,  toisait la taiseuse conseillère : «Tiens, voilà la femme très importante !» Elle ne s’imaginait pas, un jour, remplacée par Pégard.

 

Tel est le nouveau choix de Macron. En cette triste fin de règne, le chef de l’Etat veut pouvoir compter sur des fidèles, capables de louer et valoriser son maigre héritage. Il connaît les qualités de Pégard, rencontrée en 2015 chez leur ami Jean-Pierre Jouyet, l’ex-secrétaire général de l’Elysée. Elle présidait déjà le domaine de Versailles, avec le projet d’en refaire un haut lieu de pouvoir. Prudence de François Hollande, mais Macron s’emballa illico pour rejouer le Roi-Soleil, lançant à Versailles sa diplomatie. Premier coup suggéré par Pégard : l’invitation de Vladimir Poutine, en mai 2017, à l’occasion de l’exposition «Pierre le Grand», avec l’espoir de le «réarrimer à l’Europe».

 

Un échec, mais c’est au château que, cinq ans plus tard, seront réunis les chefs d’Etat européens solidaires avec l’Ukraine, au lendemain de l’invasion russe. Versailles accueillit les dirigeants d’Arabie Saoudite, des Emirats, l’empereur du Japon, la reine d’Angleterre… et les seigneurs de l’économie mondiale rassemblés dans ses sommets Choose France.

 

 

Pégard a ainsi contribué à la mise en scène du macronisme triomphant. Elle fut aussi témoin des moments moins fastes, quand Macron s’est réfugié à la Lanterne, ce pavillon de chasse niché à la lisière du parc, notamment pendant la crise des gilets jaunes, et celle du Covid. Macron a apprécié cette ex-journaliste qui tenait sa langue et son domaine, respectée des conservateurs, habile pour doper le mécénat, organiser à sa demande des soirées privées, célébrer les noces de Kim Kardashian, l’entrée à Polytechnique du dernier fils Arnault, imaginer des expositions exportables pour faire rayonner la France.

 

«Les tombereaux de boue…»

Pégard est ultra-connectée, réseaux en Chine, aux Etats-Unis, dans le business et la politique, à droite, à gauche, hérités du temps où elle fut, dans l’ombre, la compagne du socialiste Jean-Paul Huchon, puis celle de Philippe de Rothschild. Macron s’est retrouvé dans sa solitude mondaine, son côté sacerdotal, son goût des bons vins. Il l’a maintenue à la tête de Versailles, au mépris de la loi (mandat déjà prorogé trois fois, limite d’âge atteinte), sans craindre de piétiner le Conseil d’Etat.

 

Tous, la ministre de la Culture de l’époque, Rima Abdul Malak, le conseiller Philippe Bélaval, pressaient le chef de l’Etat d’en finir, de lâcher enfin sa protégée de Versailles. Mais il s’entêtait, Pégard, aussi, sourde aux amis qui soufflaient : «Catherine, ne t’accroche pas…» Fin février 2023, elle confiait à Libération son sentiment   «d’injustice», outrée par «les tombereaux de boue… Je suis l’otage de tout ça. Le président veut que je reste.»

 

 

C’est Rachida Dati, à peine nommée rue de Valois, qui ordonna son départ en février 2024. Pégard fut alors recrutée à Afalula, l’agence pour le développement du site archéologique d’Alula en Arabie Saoudite, dirigée par son vieil ami, Jean-Yves Le Drian«Le savoir-faire, les réseaux de Catherine étaient un atout considérable, dit-on en interne. On a tout fait pour la retenir, en vain.» Un an plus tard, Pégard rejoignait l’Elysée, comme conseillère culture. A ceux qui la soupçonnaient de viser le ministère de la Culture, elle répondait   «impensable», craignant la lumière, le barnum médiatique, mais toujours : «Je ferai ce que le Président voudra.»

Renouer avec la presse

Ambiance crépusculaire au palais, les jeunes troupes restantes ont accueilli, sceptiques, la septuagénaire en jupe droite, qui ne sait ni conduire, ni utiliser un ordinateur. Elle eut droit à un petit bureau. Pégard a fait son trou, comme toujours, humble, accorte, stratège. «Tiens, étrange, moi à Versailles, je n’ai jamais eu aucun vol…» a-t-elle noté le jour du casse ubuesque au musée du Louvre. Elle a suggéré au Président de ne pas se rendre sur place, et s’est emparée du dossier.

 

 

Elle a aussi transmis des messages apaisants en direction des dirigeants de l’audiovisuel public, affolés par la réforme de Dati au lance-flammes. L’ex-journaliste a poussé Macron à renouer avec la presse, dialoguer régulièrement avec des éditorialistes à l’Elysée. Elle connaît la valeur et les enjeux de la presse, moins l’IA qui la menace. Voilà un des dossiers, crucial, qui l’attend rue de Valois.

 
 
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February 26, 5:36 PM
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Rachida Dati quitte le ministère de la culture avec un bilan marqué par des effets d’annonce, mais peu de réalisations

Rachida Dati quitte le ministère de la culture avec un bilan marqué par des effets d’annonce, mais peu de réalisations | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Roxana Azimi, Sandrine Blanchard et Aude Dassonville dans Le Monde - 26 février 2026

 

Au cours des vingt-cinq mois qu’elle a passés à la tête de la Rue de Valois, l’ancienne garde des sceaux a délaissé le spectacle vivant, échoué sur la réforme de l’audiovisuel public et bégayé sur le dossier du Louvre.


Lire l'article sur le site du "Monde" 26/02/26/rachida-dati-au-ministere-de-la-culture-un-bilan-marque-par-des-effets-d-annonces-mais-peu-de-realisations_6668299_3246.html

Résistant à la pression du premier ministre, Sébastien Lecornu, Rachida Dati aura attendu le dernier moment pour annoncer, mercredi 25 février, qu’elle quittait le ministère de la culture pour se consacrer à sa campagne pour les élections municipales des 15 et 22 mars à Paris. Nommée ministre de la culture le 11 janvier 2024, elle sera restée vingt-cinq mois à la tête de ce ministère, reconduite dans ses fonctions sous quatre gouvernements. Si elle a battu le record de longévité de ses prédécesseurs sous la présidence d’Emmanuel Macron, son passage Rue de Valois s’apparente davantage à une succession d’effets d’annonce qu’à de véritables réalisations. Avec une volonté délibérée de faire le tri dans les médias auxquels elle consent à parler – la ministre a toujours refusé toute rencontre avec le service Culture du Monde.

 

Dès son discours, lors de la passation des pouvoirs, rue de Valois, elle affiche sa volonté de rendre la culture accessible à tous et dans tous les territoires. Le plan Culture et ruralité devient sa priorité. Elle n’a de fait pas lésiné sur les déplacements dans de petites communes qui avaient rarement vu passer un ministre de la culture.

 

En juillet 2024, son cabinet dévoile un plan à 100 millions d’euros, censé développer l’offre culturelle en milieu rural. Vitrine de l’opération : la relance, avec une enveloppe de 4 millions d’euros, des artothèques, ces lieux de proximité où l’on emprunte des œuvres. Astuce politique toutefois : la moitié du plan recycle des dispositifs déjà financés par l’Etat – des Micro-Folies au plan Fanfare lancé en 2021. Et les moyens humains pour faire vivre ces politiques sur le terrain ne sont pas au rendez-vous.

Rendez-vous snobés

Même satisfecit abusif concernant le Pass culture, dispositif emblématique de la politique culturelle présidentielle. En octobre 2024, la ministre promet, dans une tribune au Monde, de réformer cette plateforme numérique destinée aux jeunes, qui ne remplit pas suffisamment ses objectifs de démocratisation culturelle. Le budget de la part collective du passe (consacrée au financement d’activités dans les établissements du secondaire) est raboté, le montant de la part individuelle allouée aux jeunes de 18 ans passe de 300 à 150 euros et l’engagement de réserver une partie de ce crédit au spectacle vivant n’est pas tenu. Quand elle annonce finalement la « généralisation » du passe, il ne s’agit que d’inciter tout le monde à télécharger l’application géolocalisée pour connaître les activités culturelles de proximité.

Alors que le spectacle vivant est fragilisé, en partie en raison de la baisse des budgets de la culture des collectivités locales, Rachida Dati snobe deux grands rendez-vous de ce secteur : les Biennales internationales du spectacle, à Nantes, et le Festival d’Avignon. Elle aura été l’une des très rares ministres de la culture à ne mettre les pieds ni dans la Cour d’honneur du Palais des papes ni dans les allées du « off » avignonnais.

 
 

Si Rachida Dati a préféré se placer en protectrice du patrimoine, en particulier parisien, elle n’a cependant pas pour autant accordé à celui-ci les financements nécessaires : le 29 janvier, Le Canard enchaîné rappelle que les crédits consacrés aux monuments historiques ont chuté de 24 % depuis deux ans, un record. Rachida Dati a beau jeu, dès lors, d’affirmer sur CNews, après le vol des bijoux royaux, le 19 octobre 2025, au Louvre, que la « sécurisation du patrimoine avait toujours été mise sous le tapis » par ses prédécesseurs.

 

 

« Il y a eu beaucoup de communication pour peu d’opérations concrètes, les logiques politiques étant privilégiées dans nombre de dossiers au détriment de l’intérêt général », regrette Julien Lacaze, président de l’association Sites & Monuments. Ce défenseur du patrimoine déplore ainsi la destruction, à Paris, de la ferme urbaine, vaste de 5 500 mètres carrés, du monastère de la Visitation, ou le fait que la cité-jardin de la Butte-Rouge, à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), soit en passe de l’être.

Sur le dossier du Louvre, qui fait figure de caillou dans sa campagne pour les municipales, la ministre a soufflé le chaud et le froid. Le jour du cambriolage, elle refuse la démission de Laurence des Cars. Mais elle annonce ensuite une refonte de la gouvernance sous la houlette de Philippe Jost, président de l’établissement public Rebâtir Notre-Dame, sans en avoir informé son propre cabinet ni l’Elysée – une idée qui a rapidement fait pschitt. Mme Dati, qui laisse filtrer une irritation croissante envers la patronne du musée, finira par obtenir le départ forcé de cette dernière, le 24 février.

 

Même enlisement du côté de l’audiovisuel public. Dès son arrivée au ministère, en mettant toute son énergie dans la reprise d’une proposition de loi sénatoriale portant la réforme de l’audiovisuel public, qui propose de rapprocher France Télévisions, Radio France et l’Institut national de l’audiovisuel au sein d’une holding, elle fait sien un objectif du premier mandat d’Emmanuel Macron.

Deux échecs

L’ancienne garde des sceaux se livre d’abord à une offensive éclair, espérant faire adopter le texte avant la fin de la session parlementaire de juillet 2024. La dissolution l’interrompt sur sa lancée. La chute du gouvernement Barnier, en décembre 2024, arrête de nouveau son texte aux portes de l’Assemblée nationale. Avec François Bayrou à Matignon, la nécessité et l’urgence d’une réforme, fortement contestée, ne paraissent plus aussi évidentes. Quand, le 30 juin 2025, l’extrême droite ajoute finalement son vote aux députés de l’opposition pour retoquer le texte, Rachida Dati le voit aussitôt adopté par les sénateurs, en deuxième lecture. Depuis, il n’a plus jamais été inscrit à l’ordre du jour d’un vote définitif de l’Assemblée.

 

Sans jamais cesser de vanter la radio du service public, la ministre s’est beaucoup employée à déstabiliser son audiovisuel. Ainsi, en 2024, les crédits alloués à la transformation numérique des entreprises, pourtant prévus dans le projet de loi de finances, n’ont jamais été versés – l’année 2026 sera encore marquée par une sévère baisse de dotations. En parallèle, Mme Dati se fait agressive à l’égard des antennes publiques. Sur France Inter, le 7 mai 2025, elle s’en prend à Sibyle Veil, la présidente de Radio France. Invitée de « C à vous », le 18 juin, sur France 5, elle menace le journaliste Patrick Cohen de poursuites.

A défaut d’avoir réussi à faire adopter sa réforme, Rachida Dati a espéré, dès l’été 2025, dégager un consensus autour d’un projet de loi inspiré des recommandations issues des Etats généraux de l’information – le grand projet du début du deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron. Mais le texte, visant à sauvegarder le droit à disposer d’une information libre et indépendante, n’a toujours pas été dévoilé. Elle part donc sur deux échecs, et un seul véritable acquis : la pérennisation, à l’automne 2024, du mécanisme de financement de l’audiovisuel public, imaginé après la suppression de la redevance par Emmanuel Macron. In extremis, le 5 février, lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, elle a reconnu que celui-ci est « au cœur de notre démocratie » et appelé à « le préserver ».

Quant à la loi-cadre sur les restitutions – annoncée, en 2017, par Emmanuel Macron et rédigée, en 2023, par l’ancienne ministre de la culture Rima Abdul Malak –, le vote de celle-ci, le 29 janvier, en première lecture au Sénat doit davantage à la détermination d’élus comme Catherine Morin-Desailly (Les Centristes, Seine-Maritime), Laurent Lafon (Union des démocrates et indépendants, Val-de-Marne) et Pierre Ouzoulias (Parti communiste français, Hauts-de-Seine), qu’à un réel engagement de Rachida Dati.

« Quand je vous quitterai, vous ne pleurerez pas, vous m’applaudirez ». C’est ainsi que cette dernière concluait ses vœux aux acteurs culturels, le 29 janvier 2024. Deux ans plus tard, son départ se déroule sans effusion.

 

 

Roxana Azimi, Sandrine Blanchard et Aude Dassonville / Le Monde 

Légende photo : Rachida Dati, alors ministre de la culture, lors de la cérémonie de réouverture de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes, le 27 septembre 2025. JEAN-FRANCOIS MONIER/AFP

 

 

 

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February 21, 7:35 AM
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«Rumba» à la Maison des métallos : pour Ascanio Celestini, la fin d’une ère de misère 

«Rumba» à la Maison des métallos : pour Ascanio Celestini, la fin d’une ère de misère  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Gilles Renault / Libération -  Publié le 18/02/2026

 

 

L’auteur italien et le comédien belge, David Murgia, bouclent leur triptyque centré sur l’évocation exaltée des laissés-pour-compte.

 

Il n’est pas indispensable, voire parfaitement facultatif, d’avoir vu Laïka et Pueblo, avant de se lancer dans Rumba. Une précision liminaire qui se justifie par le fait que les trois spectacles forment cependant un triptyque, dit «des pauvres diables», conçu et agencé par l’auteur et metteur en scène italien, Ascanio Celestini, et le comédien belge, David Murgia. Deux artistes ayant tissé de solides liens depuis le début du XXIe siècle, dont résultera notamment un Discours à la nation, qui avait marqué les esprits en 2015.

Accessoirement, la perspective que les trois propositions soient aussi corrélées que dissociables nous arrange, dans la mesure où, la première remontant à 2017 et la deuxième à 2021, un effort de mémoire colossal serait nécessaire si, d’aventure, l’ensemble exigeait qu’on assemble les pièces du puzzle. Ceci posé, on précisera que Laïka exaltait la condition ouvrière autour des figures d’un aveugle, d’une vieille et d’une «dame avec la tête embrouillée», tandis que Pueblo développait sur le même dispositif cette galerie des laissés-pour-compte où l’on croisait notamment la «vieille de plus en plus vieille», une clocharde ou un «gitan de 8 ans».

Funambule magnétique

Soit autant de profils esquintés, que le tandem Celestini-Murgia replonge, avec cette verve poético-déglinguée désormais identifiée, dans un maelstrom de mots (et de pensées) qui tour à tour se chevauchent, s’entrechoquent, se répètent et se complètent, pour composer la mosaïque ébréchée d’un microcosme dépoli n’ayant guère que la contemplation des étoiles pour rêver. Direction, donc, ce parking de supermarché où, une nuit de Noël, deux saltimbanques échoués (le conteur Murgia étant une nouvelle fois flanqué du musicien, Philippe Orivel, entre claviers et accordéon) guettent un public illusoire qui leur fera l’aumône.

 

 

Autour de la figure de Saint-François d’Assise, qui fournit le sous-titre à rallonge du monologue («l’Ane et le bœuf de la crèche de Saint-François sur le parking du supermarché») et justifie le modeste décor (une dizaine d’illustrations sur un panneau, derrière un rideau rouge), prennent alors vie, Job, le manutentionnaire analphabète régnant sur un entrepôt dont il connaît les moindres recoins, mais qui n’est pas foutu de trouver les toilettes dans un bistrot ; Joseph l’Africain, miraculé des eaux ayant englouti ses frères de misère (l’évocation des migrants rappelant ici le monologue, Abysses, de Davide Enia, autre auteur italien, ayant aussi fait l’objet d’une adaptation théâtrale) ; ou toujours ce gitan qui glande, sur lequel s’abat un tombereau de poncifs racistes. Funambule magnétique – pour autant bien sûr qu’on daigne se laisser happer par la faconde –, David Murgia cisèle de la sorte un portrait de groupe dépenaillé que, le temps d’une représentation, le théâtre auréole de dignité.

Rumba, d’Ascanio Celestini et David Murgia, Maison des métallos, 75011, jusqu’au samedi 21 février, dans le Off d’Avignon (théâtre des Doms) du 4 au 25 juillet.
 
Légende photo :  «Rumba» nous emmène dans un parking de supermarché où, une nuit de Noël, deux saltimbanques échoués (le conteur Murgia étant une nouvelle fois flanqué du musicien, Philippe Orivel, entre claviers et accordéon) guettent un public illusoire qui leur fera l’aumône. (Maison des métallos)
 
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March 18, 7:02 PM
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Dans « Faire le beau », au Théâtre public de Montreuil, Bérangère Vantusso met les habits sur le devant de la scène

Dans « Faire le beau », au Théâtre public de Montreuil, Bérangère Vantusso met les habits sur le devant de la scène | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Cristina Marino dans Le Monde - 17 mars 2026

 

La metteuse en scène orchestre une réflexion originale sur le rôle social des vêtements, sur un texte de Nicolas Doutey et jouée par une jeune troupe d’interprètes.

 

Lire l'article sur le site du "Monde" :
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/17/dans-faire-le-beau-au-theatre-public-de-montreuil-berangere-vantusso-met-les-habits-sur-le-devant-de-la-scene_6671779_3246.html

 

Si l’habit ne fait pas toujours le moine, une chose est sûre, c’est que, dans Faire le beau, de la marionnettiste et metteuse en scène Bérangère Vantusso, spectacle créé en novembre 2025 au Théâtre Olympia - Centre dramatique national de Tours, il fait le show et occupe le devant de la scène. En une heure et demie, les cinq interprètes, deux garçons et trois filles, vont changer à maintes reprises de tenue et endosser plus d’une centaine de vêtements très variés sur la scène du Théâtre public de Montreuil (Seine-Saint-Denis).

 

La matière textile est omniprésente d’un bout à l’autre de la représentation, y compris dans les décors et la scénographie. Une multitude de housses en tissu beige, suspendues à des tringles, dissimulent au regard du public les différents vêtements dévoilés au fur et à mesure par les comédiens et comédiennes. Cinq paravents mobiles se transforment en cabines d’essayage au gré des changements de costume.

 

Le fil conducteur de Faire le beau est le rapport intime que chaque individu peut entretenir avec les habits qu’il porte. A quel point nos vêtements influent-ils sur notre façon de nous comporter aux yeux d’autrui, sur notre façon de parler, et que laissent-ils entrevoir de notre identité réelle ?

Défilé ludique et coloré

Une série de saynètes permet d’aborder la question sous différents angles : l’évolution du vestiaire féminin à travers les siècles, avec une étonnante ode au jogging ; la dimension sociale du costume (quand l’habit fait le métier) ; une approche plus sociologique sous forme de clin d’œil humoristique à Pierre Bourdieu (1930-2002) et à sa théorie des goûts et des styles de vie exposée dans son essai La Distinction. Critique sociale du jugement (Editions de Minuit, 1979) ; la relation entre amour et haine que chacun et chacune peut entretenir avec son propre reflet dans un miroir.

 

 

Les deux comédiens, Félix Amard et Luka Mavaetau, et trois comédiennes, Joséphine Callies, Claire Freyermuth et Camille Grillères, tous membres de la Jeune Troupe (en région Centre-Val de Loire) rattachée au Théâtre Olympia - Centre dramatique national de Tours, dirigé par Bérangère Vantusso depuis janvier 2024, insufflent une belle énergie à ce défilé ludique et très coloré. L’accompagnement musical est assuré en direct par la non moins énergique Tatiana Paris et sa guitare électrique. Elle dispose d’un joli brin de voix qui lui permet de se lancer dans une ou deux chansons pleines d’humour et de fantaisie.

 
 

Tout en nous invitant à nous interroger sur notre rapport aux habits que nous portons et à ce qu’ils révèlent ou non de notre personnalité, Bérangère Vantusso cherche avant tout à faire rire le public. Pour ce faire, elle pousse parfois à l’extrême certains de nos comportements vestimentaires, parodie nos excès et donne libre cours à une imagination débordante, source de situations parfois hautement comiques, à la limite de l’absurde, comme la scène de danse finale, une ronde bariolée conduite par des créatures monstrueuses nées d’un empilement d’habits.

 
Faire le beau. Conception et mise en scène : Bérangère Vantusso. Ecriture et dramaturgie, à partir des improvisations : Nicolas Doutey. Avec Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères, Luka Mavaetau et Tatiana Paris (musicienne). Théâtre public de Montreuil (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 20 mars. Puis Comédie de Béthune (Pas-de-Calais), du 8 au 10 avril.

 

 

Cristina Marino / Le Monde 

 
Légende photo : « Faire le beau », de Bérangère Vantusso, au Théâtre Olympia - CDN de Tours, en novembre 2025. IVAN BOCCARA

 

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Vers un plan social à bas bruit dans le théâtre subventionné

Vers un plan social à bas bruit dans le théâtre subventionné | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sandrine Blanchard et Joëlle Gayot dans Le Monde - Publié le 17 mars 2026

 

Confrontés à la baisse des budgets du ministère de la culture et des collectivités locales, de plus en plus de compagnies et de lieux sont menacés de disparition.

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/17/vers-un-plan-social-a-bas-bruit-dans-le-theatre-subventionne_6671790_3246.html

 

 

Le spectacle vivant serait-il en train de vivre un plan social à bas bruit qui ne dit pas son nom ? Gel des embauches, licenciements, non-remplacement des départs à la retraite ou des contrats à durée déterminée, difficultés pour les compagnies à trouver les financements pour monter leurs créations et perte prochaine du régime d’assurance-chômage pour des intermittents qui ne parviennent plus à justifier du nombre de cachets nécessaires…

 

 

 

Derrière la baisse des budgets du ministère de la culture et des collectivités locales – entre 2024 et 2025, 49 % des collectivités et intercommunalités ont baissé leurs budgets culturels contre 21 % entre 2023 et 2024, selon les chiffres de l’Observatoire des politiques culturelles – et la diminution du Fonds national pour l’emploi pérenne dans le spectacle (le Fonpeps, passé de 60 millions en 2025 à 40 millions en 2026), ce sont des lieux et des compagnies qui sont menacés de disparition.

 

« Notre secteur fait face à un empilement de menaces », constatent les responsables du Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac), première organisation d’employeurs du spectacle vivant subventionné, pour qui le service public du théâtre est en danger. Les professionnels subissent une cure d’austérité dont les dégâts collatéraux obligent chacun à trouver des solutions. Acteurs, compagnies, lieux intermédiaires, établissements publics ayant pignon sur rue : plus personne n’est à l’abri dans un secteur où la chute d’un domino peut entraîner, par effet de capillarité, l’effondrement du jeu tout entier.

Conséquences artistiques

Fondateur, en 1997, du Théâtre-Studio d’Alfortville (Val-de-Marne), Christian Benedetti voit, depuis cinq ans, les subventions octroyées par ses tutelles fondre comme neige au soleil, exception faite de la ville, dont l’aide annuelle de 82 000 euros n’a pas varié (et pourrait même sans doute augmenter). En revanche, le département ne donne plus un centime tandis que la région Ile-de-France et l’Etat, par l’intermédiaire de la direction régionale des affaires culturelles (DRAC), ont progressivement réduit leur contribution. La subvention du lieu, qui était de 451 480 euros en 2021, est tombée à 282 000 euros.

Ces baisses ont des conséquences artistiques et sociales : « Nous étions sept ou huit salariés, nous ne sommes plus que deux permanents, l’administrateur et moi-même », témoigne Christian Benedetti, qui n’a plus, ajoute-t-il, les « moyens d’avoir un régisseur payé de façon permanente ». En cas de besoin, le directeur fait appel à des techniciens intermittents.

 

Difficile d’imaginer la disparition du Théâtre-Studio. Ce lieu de taille modeste, construit sur l’emplacement d’un ancien entrepôt de vin et de liqueur, assume une place de défricheur dans l’écosystème théâtral. C’est là que furent créés, en première française, des textes d’Edward Bond, de Sarah Kane ou encore de Falk Richter. Là que Benedetti a arpenté tout le répertoire de Tchekhov. Là que la génération émergente (comme la metteuse en scène Elsa Granat, aujourd’hui programmée à la Comédie-Française) a pu fourbir ses armes et affûter son geste.

 

Christian Benedetti ne décolère pas : « Ce qui est insupportable, c’est que les tutelles nous obligent à être leurs supplétifs, ils retirent de l’argent et ensuite, c’est à nous, les directeurs, de répercuter les mesures coercitives qu’on nous impose et de passer pour les salauds. »

Enjeux cornéliens

A Alfortville, comme dans une multitude de théâtres frappés de plein fouet par la crise économique, le « non » est devenu une réponse quasi pavlovienne face aux sollicitations des compagnies. « On ne peut plus accueillir les équipes en leur assurant 100 % de la recette. Parfois même, on préfère ne pas donner les clés de la salle puisqu’on sait que ce serait aux compagnies de tout prendre en charge. » Une situation tendue qui alimente non seulement les frustrations chez les artistes, mais qui exacerbe aussi les tensions au sein des institutions et qui place les patrons face à des enjeux cornéliens.

 

 

Faut-il trancher dans le nombre de salariés pour financer la création ? Cette hypothèse pèse de plus en plus lourd dans les réflexions directoriales. « La baisse de l’activité artistique, c’est la variable la plus facile à mettre en œuvre », témoigne l’administratrice d’une scène nationale (qui a choisi l’anonymat). Pour tenter d’inverser ce mouvement et endiguer la dégringolade du nombre de spectacles et de festivals programmés, cette responsable est passée à l’acte : « Nous ne renouvelons pas les départs à la retraite. Ils sont notre seule fenêtre de tir pour agir sur la masse salariale qui représente un point important de nos dépenses de fonctionnement. » Si la mesure est plutôt bien admise par le personnel, il n’empêche, poursuit notre interlocutrice, que « le dialogue social se crispe, d’autant que tout le monde se plaint, à raison, de son salaire ».

 

Difficile d’entamer des négociations sur la base d’une réalité économique en déshérence alors que, dans la plupart des scènes nationales ou des centres dramatiques nationaux, les conventions collectives et les accords d’entreprise datent des années 1980 et 1990, c’est-à-dire d’une époque d’abondance budgétaire : « On se retrouve dans des discussions syndicales du type patronat versus salariat alors même que nous ne sommes pas des patrons de boîtes privées à la recherche de bénéfices, insiste l’administratrice. Dans nos théâtres, on gère des subventions qu’on essaie de répartir le plus équitablement entre l’activité qui fait vivre la création et l’équipe, sans qui le projet n’existerait pas. »

Double peine

Tandis que ces directeurs d’institutions bataillent pour garder leurs maisons à flot et dégager quelques marges de manœuvre artistiques, du côté des compagnies, c’est la double peine : pour survivre, elles doivent baisser les salaires et ont de plus en plus de difficultés, du fait du désengagement des collectivités locales, à décrocher des aides à la création. « Les montages de productions sont de plus en plus difficiles à boucler et le recours aux fonds propres devient massif », explique Margot Quénéhervé, directrice depuis cinq ans d’un bureau de production. « Les compagnies sont confrontées à un manque de coproductions, de préachats, et doivent baisser le prix de vente de leurs créations pour parvenir à tourner, constate-t-elle. Il est maintenant fréquent d’avoir des coproductions de seulement 5 000 euros. »

 

 

Pour sa nouvelle création, Un jour sans vent (Une Orestie), la compagnie Das Plateau a été confrontée à des « difficultés quasi gigantesques pour monter la production », témoigne sa cofondatrice, Céleste Germe. Pourtant, cette compagnie, bien implantée depuis 2008, a connu un beau succès avec son adaptation du Petit Chaperon rouge (plus de 300 représentations). « Nous avons été impactés par la baisse de budget des lieux producteurs », explique la metteuse en scène.

 

Résultat, tout a dû être « réduit » : la scénographie, le temps de répétition, les salaires. Quant au budget du projet, il a été assuré à hauteur de 50 % par la trésorerie de la compagnie et un prêt personnel. « Les conditions de production dans lesquelles nous avons travaillé ont mis tout le monde sous pression et dans un grand état de nervosité », regrette-t-elle.

 

Même si elle se dit « combative », Céleste Germe ne se fait pas d’illusion, « une bascule est en train d’avoir lieu. Tous les intermittents s’interrogent sur la possibilité de continuer à faire leur métier. Je ne connais personne qui ne se dit pas : peut-être que je devrais me reconvertir ».

Formes de plus en plus légères

Sentiment partagé par Rémi Fortin, qui, pour la première fois, a eu recours à un producteur privé pour boucler le financement de L’Usage de la peur, sa nouvelle création. Le Beau Monde, le précédent spectacle de cet artiste émergent, qui a créé sa compagnie en 2023, a eu pourtant une belle vie avec 140 représentations. « C’est la première fois que le planning de la compagnie est aussi vide pour l’année prochaine, déplore-t-il. Les lieux prennent de moins en moins de risques, les programmations et la durée des saisons se réduisent, avec moins de monde au plateau. »

 

C’est l’autre conséquence, cette fois artistique, des contractions financières. Les spectacles proposés ont des formes de plus en plus légères. « Je ne vends que des solos l’année prochaine », lâche Margot Quénéhervé. Pour monter L’Usage de la peur avec un budget réduit d’environ 25 000 euros, la compagnie de Rémi Fortin a revu à la baisse « presque tout. [Ils] [ont] dû faire des arbitrages sur le décor, la technique, les salaires ».

 

A tel point que le créateur ne cache pas son inquiétude sur sa capacité à monter de futurs projets. « Plus personne n’a confiance, rien n’est acquis, le contexte est de plus en plus incertain », résume-t-il. Aller dans les festivals comme le « off » d’Avignon pour espérer des diffusions et trouver des coproducteurs devient quasiment une injonction, mais avec le risque d’y laisser sa peau tant les coûts de représentation y sont chers.

Une refonte du modèle économique

De tous côtés, les options de sortie qui s’offrent aux professionnels du spectacle vivant semblent se transformer en impasse. Le temps n’est-il pas venu de revoir de A à Z le logiciel du théâtre subventionné ? Directeur depuis 2021 de la MC2, à Grenoble, une scène nationale d’envergure, Arnaud Meunier plaide pour une refonte du modèle économique : « Si ce n’est pas nous, à la tête de ces maisons, qui conduisons ces réformes, les changements nous seront imposés par des gens qui ne partagent pas nos valeurs. » Lui qui a renoncé à la mise en scène se vit désormais comme un chef d’entreprise. Une nécessité à laquelle devra sans doute se plier le milieu culturel qui persiste, pour l’heure, à croire qu’il peut « échapper aux lois du marché ».

Depuis son arrivée à Grenoble, Arnaud Meunier a presque triplé les recettes générées par son institution : « On est passés de 2,7 millions en 2021 à 6,5 millions en 2025. » Il a créé neuf emplois permanents. Et a triplé, entre 2023 et 2025, le nombre d’heures d’intermittence. Une embellie qui a eu ses contreparties : « La mutation économique de la MC2 a entraîné la transformation en profondeur de son modèle. Organigrammes, “process” de décisions, postes de travail, etc., toutes ces évolutions ont conduit à une réorganisation des effectifs. » Pour Arnaud Meunier, il s’agissait de refabriquer de l’emploi mais, cette fois, à partir des recettes propres du théâtre.

 

« Pour un établissement aussi important que la MC2, nous ne pouvons plus nous contenter de gérer de la subvention. Nous devons aller chercher du développement », insiste-t-il. Le manageur a donc dissocié, pour mieux les additionner, deux modèles économiques distincts au sein de sa scène nationale. D’un côté, la programmation classique de spectacles et la billetterie qu’elle génère, de l’autre, une fonction de producteur tourneur. En 2025, la MC2 a engrangé plus de 230 dates de tournée. « Cela nous a permis d’avoir un chiffre d’affaires sur les tournées qui a dépassé celui de la billetterie. »

 

La MC2, ajoute-t-il, « revendique le fait de vouloir être un établissement pilote pour la transformation des modèles, d’autant plus important que nous ne sommes pas à Paris mais en région ». Arnaud Meunier refuse de se résigner face au fameux « effet ciseaux » subi par les théâtres : « Tout le monde finit par faire moins de spectacles et moins d’activités. A ce rythme, les institutions publiques n’auront bientôt plus aucun sens. Si nous ne faisons pas dès aujourd’hui des choix stratégiques, nous crèverons. »

 

 

Sandrine Blanchard et Joëlle Gayot  /  Le Monde

 

Illustration : OLIVIER BONHOMME

 

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Milo Rau ou l’éclatante mise en abîme d’un théâtre vivant

Milo Rau ou l’éclatante mise en abîme d’un théâtre vivant | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Guillaume Lasserre dans son son blog de Mediapart  - Publié le 17 mars 2026

 

Milo Rau ou l’éclatante mise en abîme d’un théâtre vivant
Avec « La Lettre », Milo Rau déploie une création qui défie les frontières du théâtre documentaire pour embrasser une intimité tragicomique, presque impudique. Exercice de style singulier, la pièce est aussi une déclaration d’amour au théâtre qui interroge ce qui le rend vivant, ce qui fait l’artiste au-delà des masques et des rôles.

 

Milo Rau se donne pour seule règle de toujours créer quelque chose qui sorte du néant. « Il s’agit de trouver ensemble un récit qui soit assez fort pour qu’on veuille le raconter à un public, et pour cela la beauté de la langue ou la technicité des comédiens ne suffisent pas[1] » explique-t-il. Cette exigence, formulée simplement, dit en réalité quelque chose de radical sur sa conception du théâtre. Il ne s’agit pas, pour le metteur en scène suisse, d’un art de la démonstration ou de la virtuosité, mais d’un art de la nécessité. On ne monte pas sur scène pour montrer ce qu’on sait faire. On monte sur scène parce qu’il y a quelque chose qui demande à exister et qui ne peut exister que là, dans cet espace, devant ce public-là, ce soir-là.

 

 

La Lettre est une commande du Festival d’Avignon dans le cadre du dispositif Pièce Commune / Volksstück[2], projet initié par Tiago Rodrigues pour constituer un répertoire de poche, des spectacles sans infrastructure lourde, jouables dans des salles communales, sur des places de village, dans des espaces non dédiés. Cette contrainte n’est pas seulement logistique. Elle est programmatique,  renvoyant directement à la tradition du théâtre populaire que Jean Vilar avait tenté d’inventer à Avignon en 1947, quand les comédiens concevaient eux-mêmes leurs costumes et leurs maquillages, quand le théâtre était encore une affaire de présence et de langue plutôt que de dispositifs scénographiques sophistiqués. C’est dans cette généalogie que La Lettre s’inscrit, non par nostalgie, mais par conviction que quelque chose de cette radicalité première reste à réinventer.

 

Deux obsessions, une double hélice

 

Le spectacle repose sur la biographie de ses deux interprètes, Olga Mouak et Arne De Tremerie, et sur les coïncidences dramaturgiques que Rau et Giacomo Bisordi[3] ont découvertes en creusant leurs histoires personnelles. Ces coïncidences sont, en effet, saisissantes. Du côté d’Arne De Tremerie, une grand-mère flamande, présentatrice star de la radio, grande amoureuse de Tchekhov, qui aurait voulu jouer Nina ou Arkadina dans La Mouette. Elle est morte au moment précis où Arne entrait à l’école de théâtre en jouant dans son premier spectacle, La Mouette. Ce croisement entre la mort d’une femme et l’entrée dans le théâtre d’un petit-fils, par l’intermédiaire de la même pièce, a quelque chose de l’ordre du destin ou de la coïncidence insensée que la vie distribue parfois avec une générosité cruelle. Du côté d’Olga Mouak, une grand-mère camerounaise qui entendait des voix, souffrait de schizophrénie, et est morte brûlée dans des circonstances obscures. La comédienne a grandi à Orléans, s’est passionnée pour Jeanne d’Arc, cette figure historique qui entendait des voix, a été brûlée vive, et est aujourd’hui malheureusement récupérée comme emblème par des groupuscules d’extrême droite. Entre la grand-mère camerounaise et la sainte nationale française, il y a les voix, le feu, la mort, et la question de ce qu’une société fait de ses femmes qui entendent ce que les autres n’entendent pas.

 

 

La structure dramaturgique en double hélice que Rau construit à partir de ces deux histoires est d’une efficacité redoutable. Les deux récits s’entrelacent, se répondent, s’éclairent mutuellement sans jamais se fondre, jusqu’au moment où Olga devient la figure de Nina, et où Arne devient le prêtre fou qui cherche à prouver que Jeanne d’Arc n’a pas entendu Dieu mais le diable. Ces glissements d’identité disent quelque chose sur la façon dont les figures historiques ou fictionnelles servent de réceptacles à des douleurs personnelles que le langage ordinaire ne saurait pas contenir.

 

Le public mis en jeu

L’une des décisions les plus intéressantes du spectacle est l’implication directe du public dans la construction du récit. « J’aime assez l’idée d’une mise en jeu du public dans ce projet ; ils et elles pourront participer à raconter l’intime avec la grande Histoire – ici le public est mis en abîme directement car lui-même assiste à la représentation de la représentation d’une pièce ou d’une mise au bûcher[4] » explique Milo Rau. Si les comédiens jouent à jouer, citant Tchekhov, Brecht ou des extraits de leurs propres vies, brouillant les pistes entre réalité et fiction, la performance est ponctuée de moments interactifs où le public, se substituant aux personnages manquants, est invité à lire des passages, ou même à annoncer les scènes suivantes au cours d’interludes, transformant le spectacle en un rite collectif où le rire masque la vulnérabilité. Le public n’est pas seulement interpellé, il est intégré à la structure de la représentation. Il en devient un opérateur nécessaire.

 

 

Le mot Volksstück[5], pièce populaire, trouve ici sa consistance la plus profonde. Le théâtre populaire n’est pas seulement un théâtre accessible financièrement ou géographiquement. C’est un théâtre qui reconnaît dans chaque spectateur un sujet capable de porter un récit, une voix qui mérite d’être entendue, une présence qui compte dans la construction collective du sens. En demandant au public de lire ou d’annoncer, en lui confiant des fonctions qui, dans le théâtre conventionnel, appartiennent aux seuls professionnels du plateau, Rau opère un geste qui est simultanément esthétique et politique. Il redessine la frontière entre ceux qui font le théâtre et ceux qui le reçoivent, entre ceux dont les histoires méritent d’être jouées et ceux qui sont censés simplement les regarder.

Ce rite collectif que chaque représentation de La Lettre constitue ainsi, différent chaque soir selon les voix qui s’y joignent, les tonalités qui colorent les passages lus, est peut-être la réponse la plus juste que Rau ait trouvée à la question qu’il s’est lui-même posée sur qu’est-ce que le théâtre populaire au XXIème siècle. Non pas un théâtre qui parle au peuple, mais un théâtre qui parle avec lui, dans lequel la communauté des spectateurs n’est pas le destinataire d’un message préfabriqué mais le partenaire de jeu, pour une heure et quart, d’une expérience qui n’aurait pas pu exister sans elle. Le public se trouve mis en abîme. Il assiste à la représentation d’une représentation, à des acteurs qui jouent des acteurs qui rejouent des pièces et des vies. Cette mise en abîme est une invitation à réfléchir à ce que signifie être spectateur, à ce qu’on apporte dans un théâtre, à ce qu’on y cherche, à ce que le théâtre peut faire de nos désirs et de nos deuils.

 

Milo Rau, Jean Vilar et le XXIème siècle

Il faut replacer La Lettre dans la trajectoire d’un metteur en scène dont le travail depuis vingt ans se construit sur une tension entre la monumentalité des sujets, qu’il s’agisse du génocide rwandais, de la fin des Ceaușescu, de la guerre au Congo ou de l’affaire Dutroux, et la sobriété des moyens. Rau a toujours préféré le témoignage au spectacle, la parole directe à la métaphore ornementale. Ses spectacles les plus puissants sont ceux dans lesquels la distance entre le réel et sa représentation est réduite au minimum, là où des acteurs jouent leur propre histoire, ou rejouent des événements réels devant des caméras qui transmettent les images en direct sur un écran, brouillant la frontière entre document et fiction.

La Lettre pousse cette logique jusqu’à son point le plus dépouillé. Sans écran, sans caméra, sans scénographie élaborée, juste deux acteurs, leurs histoires, un public. Ce dépouillement n’est pas une régression par rapport aux créations plus ambitieuses de Rau. C’est un retour à la question originelle. Qu’est-ce que le théâtre quand on lui retire tout ce qui n’est pas essentiel ? Que reste-t-il quand il ne reste plus que deux corps, deux voix, deux mémoires et une salle ? Ce que La Lettre découvre en posant cette question, c’est que ce qui reste est considérable. Les voix enregistrées des morts qui surgissent sur scène, à l’instar de celle la grand-mère d’Arne, constituent peut-être le geste le plus économique et le plus bouleversant du spectacle. Le théâtre a toujours été un lieu de convocation des morts, c’est sa fonction première, depuis les tragédies grecques, depuis Hamlet qui parle avec le fantôme de son père. En faisant entrer la voix de la grand-mère de Arne par un simple enregistrement sonore, Rau ne fait pas de la technique, il revient à l’essence.

 

 

La référence à Jean Vilar, récurrente dans les notes de Rau sur ce projet, n’est pas un ornement rhétorique. Elle soulève une question que le théâtre français contemporain a tendance à éviter. La décentralisation théâtrale voulue par Vilar après-guerre a-t-elle réussi ? A-t-on réellement constitué un théâtre populaire en France, ou a-t-on simplement déplacé un théâtre bourgeois dans des bâtiments neufs construits en périphérie des villes ? La réponse est évidemment complexe, mais la persistance du problème, soixante-dix ans après la fondation du Festival d’Avignon, justifie que des artistes comme Milo Rau continuent à la poser. Le dispositif Pièce Commune / Volksstück est une réponse pratique à cette question : des spectacles légers, mobiles, qui vont là où le public ne va pas spontanément au théâtre, des terrains de football aux salles des fêtes, des places de village aux centres communautaires. Ce n’est pas une solution miracle, le metteur en scène suisse est trop lucide pour le croire. Mais c’est un geste concret, une façon de tester dans la pratique des propositions sur le théâtre populaire plutôt que de les formuler dans des manifestes. Et le fait que ce geste soit accompli par Milo Rau, dont le travail est habituellement présenté sur les plus grandes scènes européennes, du NTGent au Festival d’Avignon et aux Wiener Festwochen qu’il dirige depuis 2023, lui donne une dimension supplémentaire. C’est aussi une forme d’autocritique, une façon de questionner de l’intérieur les conditions de production et de diffusion du théâtre contemporain.

 

 

 

Dans sa note d’intention, Milo Rau décrit La Lettre comme « un mélodrame de stand-up en forme de double hélice ». Cette formulation hybride dit quelque chose de juste sur la tonalité du spectacle, une oscillation constante entre le comique et le grave, entre la confidence intime et l’anecdote théâtrale, entre la douleur authentique et la distance ironique qui permet de la rendre transmissible. Surtout, comment ne pas voir une référence implicite à l’ADN dont la structure en double hélice s’impose à la fois comme la métaphore de la transmission[6] et de l’hybridation[7]. Les deux brins s’enroulent l’un autour de l’autre sans jamais fusionner, restant distincts tout en étant indissociables, portant chacun une information complémentaire qui ne prend son sens complet que dans la relation avec l’autre. C’est exactement ce que Rau construit d’un point de vue dramaturgique avec les deux histoires de grand-mères : deux lignées distinctes, l’une flamande, l’autre camerounaise, qui s’enroulent l’une autour de l’autre sans jamais se confondre, chacune portant une mémoire particulière qui trouve sa résonance dans la proximité avec l’autre. Les coïncidences entre les deux histoires, les voix entendues, le feu, la mort, la transmission interrompue, ne sont pas des coïncidences qui abolissent la différence entre les deux récits. Elles sont les points de contact entre deux brins qui restent fondamentalement distincts. Le stand-up est convoqué non comme registre de divertissement mais comme forme d’adresse directe au public, cette tradition du comique debout, seul face à la salle, qui dit des choses vraies sur sa propre vie et sur le monde en s’exposant sans filet. Ce que Rau trouve dans cette hybridation du mélodrame et du stand-up, c’est une façon de parler de la mort, de la douleur familiale et de la transmission sans tomber dans le pathos ni dans la distanciation froide. Les deux registres se tempèrent mutuellement. Le comique empêche le larmoyant, le mélo empêche le cynisme. Et c’est dans cet entre-deux que quelque chose de rare peut se produire, ce moment où un spectateur rit et réalise une seconde plus tard que ce à quoi il rit le touche profondément, que le rire était déjà une façon de laisser entrer quelque chose.

 

Guillaume Lasserre / dans son blog de Mediapart

Notes :

[1] Moïra Dalant, Entretien avec Milo Rau, décembre 2024.

[2] Série produite en collaboration avec le Wiener Festwochen / Freie Republik : chaque année un artiste est invité à créer une pièce itinérante destinée à tourner sur tous les territoires et dans des espaces très différents. Créées en français et en allemand, avec un maximum de deux acteurs, ces pièces très légères techniquement seront jouées dans des centres communautaires, sur des terrains de football, sur des scènes en plein air, etc.

[3] Ici dramaturge et assistant metteur en scène.

[4] Moïra Dalant, op. cit. 

[5] Le Volksstück, genre théâtral allemand, évolue du divertissement populaire viennois du XVIIIème siècle à un outil critique social dans les années vingt-trente avec Horváth et Fleisser. Ce théâtre critique, réactivé par Kroetz et Brecht, utilise les codes populaires pour une analyse sociale. Milo Rau s’’’en inspire pour La Lettre, s’’’intéressant à sa complexité historique et à sa capacité à susciter la réflexion.

[6] La double hélice de l’ADN est précisément la structure par laquelle une information génétique est transmise d’une génération à l’autre.

[7] Par opposition à la répétition du même.

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A la Cartoucherie de Vincennes, avec « A tous ceux qui », la puissance théâtrale de Noëlle Renaude

A la Cartoucherie de Vincennes, avec « A tous ceux qui », la puissance théâtrale de Noëlle Renaude | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - 17 mars 2026

 

Au Théâtre du Soleil, Timothée de Fombelle met en scène la fresque humaine imaginée par l’autrice et interprétée, seule en scène, par Laetitia de Fombelle.

 

Lire l'article sur le site du "Monde" :
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/17/a-la-cartoucherie-de-vincennes-avec-a-tous-ceux-qui-la-puissance-theatrale-de-noelle-renaude_6671769_3246.html

 

Noëlle Renaude, écrivaine, n’utilise jamais les points de suspension, « cette zone indécise, molle, inexistante (…) ce clapet verbeux » que les acteurs ne savent pas comment fermer, théorise-t-elle dans une passionnante réflexion sur l’écriture (Accidents, ENS Editions, 2016). De la même manière, la dramaturge ne recourt pas aux périphrases, n’abuse que peu des adverbes, évite le passé simple et ponctue ses phrases aux carrefours stratégiques où se combinent le sens et le souffle : ses pièces sont conçues pour être saisies à pleine voix par les comédiens qui les hissent sur les planches des théâtres.

 

A tous ceux qui, mis en scène par Timothée de Fombelle et interprété par Laetitia de Fombelle, au Théâtre du Soleil (petite salle), à la Cartoucherie de Vincennes, est un texte de 1995 qui n’a pas pris une ride. Au contraire. On prend la mesure, grâce à lui, de la puissance de frappe de l’autrice et sa capacité à créer (comme peu de ses contemporains y parviennent, Valère Novarina excepté) de la théâtralité par la seule force de son verbe. Fabriqué avec des bouts de ficelle, ce spectacle est de ceux qu’il faudrait faire tourner sur les scènes françaises pour qu’en profite un plus large public.

 

Il arrive à Laetitia de Fombelle d’avaler quelques syllabes pendant la représentation. Mais cette diction imparfaite qui fait aussi le charme de sa présence n’empêche pas l’actrice d’opérer un sans-faute dans sa prise ailée et subtile d’A tous ceux qui. Elle traverse seule une fresque humaine en y restituant tous les âges de la vie dans un sublime décor de champ de blé doré.

Un oratorio polyphonique

Tout se passe au début des années 1950 avec un oratorio polyphonique qui réveille la France d’après-guerre. Celle qui, des Raymond aux Ferdinand, des Germain aux Gladys, Gisèle, Joseph, Hercule ou Augustine, se réunit pour danser, boire, manger, parler des uns et médire des autres. Une bonne trentaine d’individus endimanchés qui viennent lever leur verre lors d’une journée de commémoration. Les personnages ont de 4 à 100 ans, la langue bien pendue et des airs de famille. On les croirait sortis des photos en noir et blanc prises pendant les mariages, les communions, les cousinades, les fêtes de village.

Un formidable moment se déplie, porté par la pulsion de vie contagieuse qui dope l’écriture. Un spectacle drôle, goûteux, émouvant, imagé, avec ses moments épiques ou sarcastiques et ses humains fabuleux ou pathétiques. Une femme qui parle à sa chaussure, une autre tondue à la Libération, un manchot, une bigleuse, l’ascension d’un escalier par un convive ivre mort (hilarant), un costume neuf qui rétrécit, le décompte quotidien des hommes morts (31 au total) par Mélanie Oscur, née Poupard, 96 ans : l’imaginaire de Noëlle Renaude ne cherche pas midi à quatorze heures. Il colle à un réel qui mérite, ô combien, ce toast théâtral porté en son honneur. Pur régal.

 

 

A tous ceux qui. Texte de Noëlle Renaude (Ed. Théâtrales). Mise en scène : Timothée de Fombelle. Avec Laetitia de Fombelle. Théâtre du Soleil, petite salle, Cartoucherie de Vincennes, Paris 12e. Jusqu’au 22 mars.

 

Joëlle Gayot / Le Monde 

 

 

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«Hautes Perchées», une pièce qui tombe à soin nommé 

«Hautes Perchées», une pièce qui tombe à soin nommé  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Copélia Mainardi dans Libération - 9 mars 2026

 

Evitant les écueils du didactisme et de la bien-pensance, Maurin Ollès fait dialoguer comédiennes  et musiciens sur l’addiction et sa prise en charge.

 

Il est des pièces dont les trajectoires entrent en collision plus ou moins frontale avec le réel. A quelques jours d’un premier tour d’élections municipales sous tension, Hautes Perchées est de celles-là. «Si tu veux aider les gens malades, tu leur donnes pas le poison», y lâche un personnage réfractaire au projet d’ouverture d’une salle de consommation à moindre risque (plus connue sous l’expression «salle de shoot»). «Je refuse de distribuer du poison aux gens !» s’est aussi exclamé Franck Allisio, candidat RN à la mairie de Marseille interrogé récemment sur cette promesse de campagne de la gauche. Un écho qui souligne encore l’étendue de la désinformation en matière de politiques de réduction des risques.

 

C’est pour sortir de ces discours jouant sur la peur et l’insécurité que Maurin Ollès a choisi de raconter d’autres expériences d’addictions : Hautes Perchées croise quatre personnages de femmes aux profils très différents — une serveuse en restauration, une directrice de structure de soin, une juge d’application des peines et une sociologue. Dans une succession de tableaux, on les suit au plus près de l’exercice de leur métier, tout en observant leurs trajectoires personnelles se croiser — socialement, amoureusement. Questionner ces politiques de réduction des risques passe aussi par la plongée dans le quotidien d’une structure d’accueil, où circule une myriade de personnages secondaires. Cet intérêt pour les marginalités et leur prise en charge n’est pas nouveau : en 2021, Vers le spectre (lauréat du festival Impatience) racontait le parcours d’un jeune autiste ballotté entre parents, éducateur, institutrice, infirmière. Depuis, Maurin Ollès déroule patiemment le fil des institutions — sa prochaine création devrait porter sur l’Aide sociale à l’enfance.

«J’en ai retenu une leçon : ne pas dramatiser»

A 35 ans, ce Marseillais pur souche passé par l’Ecole de la comédie de Saint-Etienne confirme son inscription dans une scène émergente prometteuse qui navigue adroitement entre écriture de plateau, travail documentaire fourni et création musicale. Pour asseoir sa légitimité sur ces sujets exigeants, il a rencontré avocats, juges, contrôleurs judiciaires, sociologues, chercheurs en santé publique, médecins, acteurs du monde associatif. Lui et son équipe se sont immergés dans les structures d’accueil et de soin (Csapa, Caarud…), ont suivi des procès, partagé livres, podcasts, et expériences personnelles, mené des ateliers à Marseille et Thionville, récolté patiemment la parole de salariés et de consommateurs. «A chaque fin d’échange, je leur demandais quelle histoire ils voudraient raconter à ma place. J’en ai retenu une leçon : ne pas dramatiser.»

 

Le sujet est lourd, mais a les épaules larges ; Maurin Ollès évite l’écueil du happy end qui érigerait l’abstinence en idéal et ne perd jamais de vue son point de mire : «Raconter des histoires.» Celles de ses personnages sont doublées d’un regard scientifique présent tout le long du travail, notamment grâce à l’implication de la sociologue Marie dos Santos. Le dramaturge le conçoit : il n’a pas été aisé d’éviter les écueils du didactisme, du militantisme et de la bien-pensance, «de dessiner des personnages d’usagères qui pourraient être des amies à nous sans pour autant exclure les profils bien plus précaires», bref, de «faire théâtre» à partir de ces rencontres.  Tisser la matière finale de ces expérimentations collectives s’est fait en étroite collaboration avec Clara Bonnet, qui interprète aussi la juge d’application des peines, Mona.

Des allures de comédie musicale

Le talent de cette proposition réside en grande partie dans la place accordée à la musique live — Maurin Ollès avait initialement caressé l’idée de créer un spectacle autour d’Amy Winehouse. Aux quatre actrices qui se frottent à la chanson, répondent en miroir trois musiciens (claviers, batterie, synthés), qui défendent aussi les seconds rôles de manière particulièrement convaincante. Le son s’infiltre progressivement, accompagnant d’abord le récit d’Astrid, sociologue convoquant le travail immersif d’Howard Becker dans les clubs de jazz du Chicago des années 60. Il est aussi là en filigrane dans le projet de podcast envisagé avec les usagères qu’elle rencontre et invite à se servir des enregistreurs pour capter leur quotidien.

 

Peu à peu, place et fonctions de la musique grandissent : au cœur des ateliers imaginés par les structures, elle crée le dialogue, favorise l’expression des émotions — ces moments sur un fil où les comédiennes s’emparent du micro forment des tableaux bouleversants. A la fois illustrative et personnage principal, cette création sonore signée Simon Avérous, Bedis Tir et Arnold Zeilig s’impose avec évidence, jusqu’à un final aux allures de comédie musicale. Est-ce l’influence manifeste d’une série comme The Wire (Sur écoute), qui donne à ces 2h45 (!) de spectacle les airs d’un captivant épisode de série ? On sort de Hautes Perchées ému et déterminé, aussi révolté que galvanisé.

«Hautes Perchées», mise en scène Maurin Ollès. Avec Simon Avérous, Clara Bonnet, Emilie Incerti Formentini, Mathilde-Édith Mennetrier, Bedis Tir, Arnold Zeilig, Melissa Zehner. A La Criée à Marseille du 10 au 14 mars ; à la Comédie de Reims du 2 au 5 juin puis en tournée.

Copélia Mainardi / Libération

 

 

Légende photo : Le talent de la proposition de Maurin Ollès réside en grande partie dans la place accordée à la musique live. (Christophe Raynaud Delage)

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March 9, 6:43 AM
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« Cabaret de Curiosités » : à Valenciennes, la scène comme lieu de transmission et de métamorphose

« Cabaret de Curiosités » : à Valenciennes, la scène comme lieu de transmission et de métamorphose | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Yaël Hirsch dans cult.news - Publié le 6 mars 2026

 

Le grand corps rouge de la Scène nationale du Phénix et ses quatre salles règne au coeur d’une création incessante de quatre jours au « Cabaret de Curiosités », qui est – comme son nom ne l’indique peut-être pas tout à fait- un festival d’expérimentations scéniques. Depuis treize ans, le festival aimante la création théâtrale de la Région, la France et même l’Europe, avec une passerelle puissante vers la Belgique et – cette année – un focus ukrainien. Cult.news a passé deux jours sur place à enchaîner les émotions au milieu de très nombreux lycéens.

 

Lorsque nous entrons dans le ventre du Phénix, tout est à la fois très vivant et très organisé. Le café sert des verres, un grand panneau détaille les navettes du jour pour rater un minimum des nombreux projets et spectacles présentés, un peu de musique – live et ukrainienne ou enregistrée – provient d’une scène organisée dans le hall d’entrée et de nombreux lycéens jouent avec le photomaton, s’instagramment en mode « 1,2,3 Soleil» et interrogent aussi leur prof sur tel ou tel point de la pièce.

 

La relève à domicile

Car ces 200 élèves venus de trois lycées et qui ont choisi l’option théâtre ne se contente pas de s’asseoir et absorber un maximum de théâtre !  En fin de festival dans une des deux salles qu’ils utilisent eux-mêmes pour répéter, ils et elles donnent une restitution drôle et fidèle de tout ce qui a été vu et vécu pendant le festival. Ils sont répartis en deux groupes et nous avons eu la chance de nous glisser dans le public pour assister à ces deux versions de leur spectacle très vivant. Une expérience où on nous a proposé aussi bien un soin du visage coréen, qu’une bio romance d’une directrice de théâtre qui rejoue Emily in Paris, ou encore un choeur de garçons et de filles qui appellent à la vie, à la création et à la liberté, à Valenciennes, comme à Téhéran ou Dnipro. Au Phénix, la relève est donc déjà là.

Créer sous les bombes : la voix de Dnipro

Et en effet cette édition du festival ne se limite pas à la scène. Alors que Mina Kavani est venue jouer Ma maison est noire (lire notre article) en début de festival, jeudi 5 et vendredi 6 mars  les platines du halls étaient aux mains d’artistes ukrainiens qui nous ont fait danser. Et vendredi matin, une rencontre était organisée avec le Centre de culture contemporaine de Dnipro sur la création en temps de guerre.  Autour de Andrii Palash, Kateryna Rusetska, de l’artiste sonore Dmytro Nikolaienko et de la DJ et chanteuse Maryana Klochko, la discussion a déplacé le regard vers l’est de l’Europe. Alors que les lycéens se sont relayés pour assister à cette conférence très pleine, les artistes ont témoigné de leur pratique. Il ont aussi expliqué comment rester sur place et y créer pour résister. Nous avons également appris beaucoup de choses sur  Dnipro, ville moins connue que Kiev, Odessa, ou même Krakov si proche du front. Résistance et transmission sont donc bien les deux piliers de ce festival européen.

 

« Tout doit disparaître» : Stéphanie Aflalo se prépare à perdre père – avec lui

Energique et percutante, la troisième « récréation philosophique » de Stéphanie Aflalo parlait elle aussi de transmission. La comédienne s’y prépare à la mort de son père, alors que ce dernier est en pleine forme et … dans la salle. « Tout doit disparaître », c’est un concept épicurien qu’elle nous invite à aborder autour d’une tasse de thé, puis sur un fauteuil roulant. Le monologue se transforme quand, sur un écran, un rideau et une présence médiatisée permettent un dialogue qui va de la recette du couscous aux blagues juives en passant par l’injonction du père à sa fille de « rire, sourire et vivre sa vie ». Le spectacle qui contient également des séquences dansées et un morceau de piano de jeune-fille de bonne famille, poursuivra sa route à La Villette, du 17 au 21 mars et en juin au théâtre de la Bastille.

Hurlevent : Maëlle Dequiedt par delà la passion gothique

Autre moment très attendu du festival : Hurlevent, une adaptation scénique et anti-spectaculaire du roman d’Emily Brontë mise en scène par Maëlle Dequiedt.
La metteuse en scène transforme la tragédie romantique en fresque scénique d’une grande intensité visuelle. Les corps se heurtent, les énergies se révèlent sous les ventilateurs pendus au plafond et les voix s’entrechoquent en anglais et en français. Les élèves de première, eux, ont adoré le jeu de « Tu préfères quoi ?» si cruel et proche entre Heathcliff et Catherine.

Lire notre critique.

Champs de Mars : cartographier l’intime

Avec Champs de Mars, Mélodie L’Asselin et Simon Cappelle proposent un théâtre plus minimaliste mais tout aussi politique. Le plateau devient un terrain d’exploration où l’espace public et l’espace intérieur se répondent.
Entre performance et récit, la pièce questionne la manière dont nos vies s’inscrivent dans des lieux, des paysages, des souvenirs collectifs. Comme souvent dans les spectacles présentés au Cabaret de curiosités, la forme reste hybride : un théâtre qui emprunte à la conférence, au concert ou à la performance visuelle.

 

Champs de Mars : lecture d’un féminicide dans la brique brute de L’H du Siège

Champs de Mars, de Mélodie L’Asselin et Simon Cappelle, prolonge cette recherche scénique. Le dernier moment de notre journée se déroule dans le bel espace de L’H du Siège, centre d’art contemporain de Valenciennes. Dans cet ancien atelier de briques, au milieu des œuvres de Jaeyoung Choi, nous découvrons en primeur une lecture exploratoire du texte du troisième volet d’une trilogie consacrée aux meurtres commis dans la « Zone Deûle » à Lille, après Citadelle et Reconstitution.

Dans cet espace brut, la voix de Mélodie Lasselin et les mouvements de Carine Goron portent ce texte qui revient sur l’histoire d’une femme assassinée il y a plus de dix ans, dont le corps a été retrouvé dans la Deûle et pour laquelle l’enquête est toujours en cours. La compagnie Zone poème sort ici du principe du théâtre documentaire pour imaginer la voix de cette femme disparue et avancer, qui sait, peut-être un peu plus vite que la justice…

 
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Bérénice Hamidi : "Le male gaze et la culture du viol sont des armes esthétiques qui participent indirectement à la commission et à l'impunité de ces violences"

Bérénice Hamidi : "Le male gaze et la culture du viol sont des armes esthétiques qui participent indirectement à la commission et à l'impunité de ces violences" | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Julia Wahl pour cult.news - 8 mars 2026

 

Bérénice Hamidi est professeure en études théâtrales à l’Université Lumière Lyon 2. Avec la professeure de droit public Gaëlle Marti, elles publient Faire face aux violences sexistes et sexuelles, ouvrage qui fait le bilan d’un projet universitaire qu’elles ont co-dirigé, REPAIR, visant à aborder les VSS dans une optique pluridisciplinaire. Spécialiste des enjeux politiques du théâtre et des représentations culturelles, Bérénice Hamidi s’est notamment, avec d’autres chercheuses, attelée à analyser leur rôle dans la perpétuation de la culture du viol, dans l’ouvrage Le Viol, notre culture (Croquant, 2025). A l’occasion du 8 mars, elle revient sur cet ouvrage et le résultat de ses recherches.

Quel est ce projet « REPAIR » que vous avez lancé avec Gaëlle Marti ?

 

C’est un projet que Gaëlle Marti, qui est professeure de droit, et moi avons commencé à penser en 2020-2021, au moment du Covid, un moment où on avait du temps, à la fois pour rêver de nouveaux projets de recherche, mais aussi pour faire un bilan plus existentiel, je dirais. Après le premier moment MeToo de 2017, il y a eu aussi le MeToo inceste, qui nous a amenées à regarder en nous et autour de nous et à développer une autre écoute des récits qu’on se fait parfois entre femmes. Nous avons alors pris la mesure du fait qu’énormément de femmes de notre âge, c’est-à-dire d’une quarantaine d’années, et des générations antérieures, sont concernées mais le savent sans le savoir, et que beaucoup d’entre nous passons une grande partie de leur vie dans l’œil du cyclone de ces violences, en étant dissociées la plupart du temps.

 

Nous avons voulu alors contribuer au projet en cours de construction d’un cadre qui permette de reconnaitre collectivement ces violences, de les ressentir et de les penser comme telles. A partir de là, nous avons d’abord conçu un projet de recherche assez classique. La première étape a été un colloque interdisciplinaire, parce que Gaëlle Marti est chercheuse en droit et que je suis pour ma part spécialiste des enjeux politiques des représentations culturelles. Il nous semblait indispensable d’articuler les deux. Le projet REPAIR s’appelle « Violences sexistes et sexuelles. Changer les représentations, repenser les prises en charge » (institutionnelles, juridiques, judiciaires et thérapeutiques).

 

Il nous a semblé très important d’articuler ces différents champs du savoir et d’expertise, parce que les violences sexistes et sexuelles ont des conséquences économiques, professionnelles, mais aussi sur la santé physique et mentale des personnes, et parce que ces violences ont lieu tout au long de la vie, dans toutes les institutions.

 

La première de ces institutions est la famille, mais il y a aussi l’école, les loisirs, le travail bien sûr, l’Église, etc. Et il y a aussi une grande pluralité d’institutions qui sont supposées prendre en charge ces violences, alors même qu’elles sont souvent le lieu où elles sont commises et impunies. Je pense à l’ASE [l’Aide Sociale à l’Enfance], par exemple. Nous avons donc eu d’emblée la conviction qu’il fallait que s’articulent des analyses de sociologues, de juristes, de psychologues, de spécialistes de disciplines littéraires et artistiques et des retours d’expérience de personnes qui travaillent dans ces secteurs, à titre militant ou professionnel, que ce soit la présidente du Collectif Féministe contre le Viol ou Édouard Durand, qui était à l’époque encore co-président de la CIVIISE [Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants], par exemple.

 

Enfin, parce que les VSS sont toujours aussi des attaques faites au langage et à la perception du réel, nous avons donné la parole à des artistes qui travaillent à transformer nos représentations culturelles et donc nos imaginaires, un travail essentiel, car le male gaze et la culture du viol sont des armes esthétiques qui participent indirectement à la commission et à l’impunité de ces violences.

 

Le colloque qui a eu lieu en 2022 a débouché sur une publication collective, « Faire face aux VSS, changer les représentations, repenser les prises en charge ». Ce livre est une seconde étape qui prolonge la réflexion sur plusieurs plans. D’abord, nous voulu faire entendre la voix des personnes concernées, qui disposent d’un savoir de l’intérieur non seulement sur ce que font les violences mais aussi sur la complexité des mécanismes qui permettent leur perpétuation et leur impunité. Ensuite, nous avons voulu donner à comprendre dans toute son ampleur l’historicité de la culture du viol et de l’inceste et des féminicides. Nous avons notamment réalisé un entretien avec Christelle Taraud, qui a dirigé ce gros ouvrage sur les féminicides [Féminicides: une histoire mondiale, La Découverte, 2022, dans lequel elle forge la notion de « continuum féminicidaire]. Nous avons aussi interrogé des historiennes du droit, qui poursuivent le travail déjà mené par des juristes spécialistes de la période contemporaine et relisent le droit des siècles passés au prisme du genre, pour montrer la longue histoire du droit patriarcal. Ensuite, nous avons voulu poursuive la réflexion amorcée lors du colloque sur un volet aussi important que complexe de ces questions, qui concerne les alternatives possibles au système de justice pénal existant. L’ouvrage restitue les débats aujourd’hui en cours, y compris au sein des féministes, sur ces questions de prise en charge juridiques et judiciaires, sur la justice carcérale et sur les dispositifs de justice dite réparatrice, resturative ou transformative. Cet ouvrage assume un cadre épistémologique féministe.

 

Ce cadre est indispensable car, sans lui, on ne peut pas comprendre un phénomène dont on reconnait pourtant aujourd’hui le caractère massif et structurel. En effet, il y a désormais un consensus large du côté des pouvoirs publics, et même relativement dans le discours médiatique, pour considérer que les violences sexistes et sexuelles ne relèvent pas du fait divers, mais d’un problème de société. C’est une avancée mais, d’une part, elle est fragile, quand on voit l’essor rapide des thèses masculinistes ; et d’autre part, il manque encore souvent le cadre théorique qui permette de comprendre pourquoi « ça » arrive sans cesse. D’où notre insistance sur la question du regard, parce qu’on parle beaucoup de silenciation, mais dans la silenciation, il n’y a pas que le voile qu’on met sur la bouche des victimes, il y a aussi celui qu’on met sur nos yeux. Ce que, en tant que société, on ne veut pas voir, c’est que ces violences nous impliquent. Elles nous impliquent à l’échelle individuelle, interrelationnelle, parce que la plupart des violences sont commises dans les entourages des victimes et donc aussi des agresseurs. L’image d’Epinal de la scène de viol, avec une jeune fille agressée par un inconnu au fond d’un parking est une image fausse, y compris parce qu’on présuppose une unité de temps, de lieu et d’action et qu’on veut voir cette scène comme un face-à-face entre deux individus, la victime et l’agresseur, que nous regarderions après coup et de l’extérieur comme de simples spectateur·ices. En réalité, cette scène a souvent lieu alors que nous sommes présent·es, et nous sommes donc tous et toutes impliqué·s comme acteur·ices, a minima comme témoins sourds et aveugles. D’où l’importance de réfléchir plutôt en termes de cercles d’alliance autour des victimes et autour des auteurs de violence.

 

Car les personnes qui commettent les violences, qui sont dans l’immense majorité des hommes (90% des auteurs de VSS sont des hommes), le font avant tout parce qu’ils le peuvent. Ce groupe social a en effet un référentiel de ce qu’ils ont le droit de faire et de ne pas faire différent de celui du droit, mais adéquat au regard de l’impunité dont ils pensent pouvoir bénéficier. Ils sont en effet dans une position de pouvoir qui fait qu’ils bénéficient non seulement d’une impunité pénale (1% des viols aboutissent à une condamnation), mais aussi d’une impunité sociale. Ils le font aussi parce qu’ils estiment dans une certaine mesure le devoir et c’est un autre point décisif à comprendre si on veut changer les choses. Dans nos sociétés, en surface acquises à l’égalité, les hommes sont toujours éduqués à prendre sans demander, à imposer leur désir, à être les sujets de l’action, tandis que les femmes sont socialisées à être agréables, à ne pas prendre trop de place. Ces attendus de genre sur lequel repose la dynamique hétérosexuelle, dans le couple comme à l’échelle collective dans la sphère privée et professionnelle, sont complémentaires l’un de l’autre. Le modèle de « masculinité hégémonique » (selon la formule de la sociologue Raewyn Connell) implique, pour être un homme, un vrai, un rapport de conquête et donc une relation asymétrique avec ce/celles qu’il s’agit de conquérir, que ce soit les femmes, les pays, la terre. Réciproquement, les femmes, mais aussi l’ensemble des « personnes sexisées » (c’est-à-dire les femmes, les enfants, les personnes LGBTQIA+), sont en vulnérabilité dans une société patriarcale parce qu’elles subissent le sexisme et les violences de genre. Le sujet, ce n’est pas que les hommes sont mauvais par nature. D’ailleurs, beaucoup de discours misogynes sont aussi des discours misandres : par exemple, dire aux femmes qu’elles ne peuvent pas se plaindre de se faire violer si elles sortent court vêtues revient à dire qu’en chaque homme sommeillerait un violeur à ne pas réveiller.

 

Ces rapports de pouvoir et ces représentations sexistes ont des conséquences directes sur les mécanismes de silenciation, qui ne sont pas seulement le fait des agresseurs, mais aussi des entourages et de la société. Tous les refus ou évitements de voir tiennent au fait qu’il y a des conséquences négatives au fait de dénoncer les violences, pour les victimes, ce qui a été bien étudié, mais aussi pour les personnes qui les soutiennent. Le refus de voir généralisé est à comprendre comme un mécanisme de défense psychique qui tient au fait que voir implique d’agir et implique aussi de se remettre en question, de faire face à ce qu’on est prêt à faire ou pas, mais aussi à ce qu’on a déjà par le passé laissé faire. Cela implique de faire face enfin à une contradiction massive de notre modèle de société qui prône l’égalité hommes/femmes, mais érotise des scripts sexuels et relationnels fondés sur la domination, et à un décalage entre les droits légaux, pour lesquels l’égalité est plus ou moins acquise (même si la montée de la tentation autoritaire conservatrice la rend fragile) et l’égalité économique et l’égalité des droits sociaux, qui n’est toujours pas acquise, comme en témoigne le risque.

 

Pour penser ces violences de genre, il faut donc un cadre théorique, sans lequel on est condamné à reconnaître le caractère massif d’un phénomène sans pouvoir le rendre intelligible. Ce cadre, c’est le féminisme et plus précisément le féminisme intersectionnel, qui croise la question des dominations liées au genre avec d’autres dominations, parce que les femmes victimes de racisme ne subissent pas les mêmes violences que les autres femmes, ou que les auteurs hommes de violence racisés ne bénéficient pas de la même impunité pénale et sociale que les hommes blancs et de classe supérieure qui commettent les mêmes violences.

 

Il y a donc toute une série de mécanismes à interroger. Adopter un cadre féministe, c’est aussi interroger la fiction de la « neutralité » de nos lois pénales et sociales. Ainsi, encore aujourd’hui, il y a des restes, dans notre droit et dans son application, des racines patriarcales. Par exemple, le syndrome d’aliénation parentale [théorie développée par les défenseurs des pères maltraitants pour inverser la culpabilité en prétendant que les mères manipuleraient leurs enfants pour qu’iels témoignent contre leur père] n’a jamais eu d’existence en droit, mais il a été énormément utilisé, dans les tribunaux, aussi bien par les avocats de pères accusés d’inceste que par des juges. Cela s’explique par le fait qu’il a été enseigné à l’École Nationale de la Magistrature jusqu’à son interdiction par la CIVIISE en 2023, mais continue hélas à être mobilisée depuis, sous d’autres appellation. Elle a été inventée en 1987 par Richard Gardner, qui a été expert auprès des tribunaux aux États-Unis pour défendre massivement des hommes accusés d’inceste et qui a par ailleurs théorisé dans un ouvrage la légitimité des relations sexuelles entre enfants et adultes. C’est assez fou, quand on y pense.

 

Parmi les notions clés de ce cadre conceptuel, il y a celle de continuum, initialement élaborée par Liz Kelly (en 1987), qui fait aujourd’hui consensus chez les spécialistes des VSS, qu’ils soient psychologues ou sociologues car, sur le plan individuel comme collectif, les violences sexistes et sexuelles procèdent selon une chaîne qui lie des faits jugés anodins comme les stéréotypes, les blagues lourdes, et les faits les plus graves comme les viols ou les féminicides. Entre les deux, la différence est de degré, mais pas de nature, et si les premiers ne conduisent pas systématiquement aux derniers, en revanche ceux-si sont toujours précédés et accompagnés par ces violences à bas bruit. Autre notion très importante, celle de « culture du viol », qui vise à montrer par quoi passe, dans une société qui dénonce désormais le viol, la perpétuation de mécanismes qui invisibilisent, érotisent et normalisent des formes de violences sexuelles rendues méconnaissables. On la retrouve aussi bien dans le discours des accusés que dans celui de certains policiers ou juges, mais aussi dans les médias et dans nos représentations culturelles.

 

Sur la question des représentations, que vous avez abordées, vous essayez de mettre en évidence le fait que ce ne sont pas forcément les objets culturels généralement pointés du doigt sur ces questions, comme le rap et la pornographie, qui véhiculent le plus la culture du viol, mais vous parlez notamment des grands classiques de la littérature, ou plus récemment des comédies romantiques. Pouvez-vous expliquer comment tout cela fonctionne ?

 

Oui, cela me tenait effectivement vraiment à cœur de ne pas perpétuer un discours classiste qui relève aussi de ce mécanisme de défense dont je parlais tout à l’heure, en chargeant de toute la responsabilité un certain type de production culturelle, au hasard celle des classes populaires, pour préserver l’aura de la culture légitime. Par ailleurs, je ferais vraiment une grande distinction entre la pornographie d’un côté et le rap de l’autre, mais pour parler du rap par exemple, c’est vrai que c’est très souvent ce genre musical qui est pointé du doigt comme un repère de violences de genre, alors que ça a été aussi un genre musical pionnier dans la dénonciation de ces violences. Je pense à Diams, mais aussi à des rappeurs hommes, qui bien avant MeToo, ont beaucoup parlé des violences depuis le point de vue de l’enfant témoin de violences conjugales, mais aussi témoin des violences sociales et humiliations vécues par leurs pères, et donc avec une pensée intersectionnelle bien avant que l’intersectionnalité ne devienne à la mode.

 

En fait, la culture du viol existe à toutes les époques tout comme la dénonciation de cette culture et la proposition de contre-modèles culturels. A chaque époque, il y a des conflits de valeurs qui sont aussi des guerres de canon esthétique. Dans l’ouvrage Faire Face aux VSS, nous avons notamment fait un entretien avec Jennifer Tamas, [autrice de Au NON des femmes. Libérer nos classiques du regard masculin, Seuil, 2023], Sarah Delale, Élodie Pinel, Marie-Pierre Tachet [Pour en finir avec la passion. L’abus en littérature ] et Azélie Fayolle [Des Femmes et du style. Pour un feminist gaze, Divergences, 2023], qui reviennent sur cette longue histoire littéraire des combats entre œuvres féministes et œuvres misogynes.

 

Cela vaut encore aujourd’hui et cela vaut pour tous les genres littéraires et artistiques. La culture légitime n’est pas plus indemne de ces violences que les cultures populaires. A chaque fois, le mécanisme qui est à l’œuvre, c’est le même, c’est de refuser de voir et d’altériser, de dire : « nous, on n’est pas violent ».

 

Pouvez-vous revenir aussi sur la question de la présomption d’innocence dont bénéficieraient notamment les personnes les plus en vue, et les plus privilégiées dans ce continuum, et de façon plus générale, sur les rapports de domination socio-économique qui permettent à ces violences de persister. Je pense notamment à votre article dans la revue Thaêtre de 2023, où vous pointez un certain nombre de fonctionnements, dans le milieu du théâtre, qui permet à ces violences d’exister.

 

Rapidement sur la présomption d’innocence, ça fait partie de ces expressions qui sont extrêmement ambivalentes dans leur usage aujourd’hui. A priori, nous sommes tou·tes pour la présomption d’innocence, sans laquelle le droit à un procès équitable serait compromis. Or, il s’agit d’un droit fondamental dans une société démocratique. Mais justement, c’est un principe qui a sa place dans le cadre d’une procédure judiciaire et qui concerne les personnes qui vont être amenées à rendre le jugement, c’est-à-dire les magistrats et, si on est aux assises, les jurés.

 

Il ne s’applique pas à tout un chacun dans le cadre de discussions sur des affaires en cours. Donc, il y a un usage aujourd’hui très extensif de la présomption d’innocence et c’est la même chose pour la plainte en diffamation. Par ailleurs, on en fait un usage assez absolutiste, comme si c’était la valeur et le principe de droit le plus important. Or, justement, le droit ne dit pas cela. La présomption d’innocence n’est pas une norme juridique hiérarchiquement supérieure à la liberté d’expression, et notamment la liberté d’expression des personnes qui se disent victimes. D’ailleurs, des cours d’appel ont été saisies à ce sujet et ont mis en avant l’importance de mettre en balance ces deux principes. Les enjeux liés à la liberté d’expression sont rendus plus complexes aujourd’hui, parce qu’elle vaut aujourd’hui pour une autre loi, qui est la loi sur la liberté de création, qui est venue créer une grosse confusion : d’un côté, oui, il y a la liberté de création, qui est la liberté d’expression des artistes. Et de l’autre, il y a toujours la liberté d’expression qui n’a pas disparu et les publics ont droit à la liberté d’expression eux aussi. Il y a donc des conflits entre la liberté d’expression des uns et des autres.

 

Maintenant, sur la question de l’impunité spécifique dont bénéficient les artistes, il faut commencer par souligner qu’ils cumulent énormément d’outils d’impunité. D’abord, ils ont les outils d’impunité des personnes en position de pouvoir, parce que, c’est important de le dire, les violences sexuelles, ce n’est pas une question de pulsions sexuelles, c’est l’exercice d’une domination sur quelqu’un : « ton corps m’appartient, j’en fais ce que je veux et tu ne peux rien dire et rien faire pour m’en empêcher ». C’est la manifestation d’un pouvoir et d’une domination. Et cela vaut à l’intérieur de la famille, cela vaut partout où les violences sont commises.

 

Les artistes en position de pouvoir ont donc tous les outils d’impunité afférents. L’argent en est un essentiel, car c’est ce qui rend possible de payer payer des procédures judiciaires, d’assurer aussi sa défense médiatique, en imposant son narratif et sa version des faits (on l’a vu avec Johnny Depp), de payer les gens pour qu’ils se taisent en les étouffant sous des « procédures bâillons » comme les procès en diffamation, ou encore le fait de pouvoir déplacer les personnes ou se déplacer pour esquiver les ennuis.

 

Par ailleurs, il y a les spécificités des secteurs artistiques, pour plusieurs raisons. D’abord, ce sont des secteurs très concurrentiels, dans lesquels il y a énormément d’inégalités entre les corps de métier et il se trouve qu’elles recoupent des inégalités de genre, ce qui fait que les femmes sont très souvent dans des positions vulnérables.

 

Autre facteur favorisant, ces secteurs sont marqués par un important floutage entre les temps et les espaces de travail et les temps et les espaces de vie privée. Cela a des conséquences sur la nature des interactions. Il y a aussi le système de valeurs propre à ces métiers, et là on touche à quelque chose qui est sensible et difficile à mettre en question : c’est un des rares secteurs où les processus de sélection assument de reposer sur des formes de séduction. Séduction ne veut pas forcément dire coucher, mais il y a quand même l’idée que toutes les personnes qui sont en position d’être sélectionnées le sont sur le critère d’être désirables et, réciproquement, que les personnes qui sélectionnent ont comme droit et même comme devoir d’être désirantes. Cela crée une confusion.

 

A cela s’ajoutent des croyances sur l’art très limitantes pour la lutte contre les VSS, en particulier l’idée qu’on ne peut créer qu’en souffrant ou en faisant souffrir, que, dans une certaine mesure, il faut qu’il y ait une forme de violence pour qu’il y ait une grande création, que créer implique de se connecter à des forces supérieures mais obscure. C’est un mythe puissant, hérité du romantisme et de la figure de l’artiste maudit, qui vient redoubler celle de « l’homme blessé » et qui vient redoubler la culture de l’excuse dont il bénéficie (la couverture des Inrocks pour célébrer le retour dans la lumière de Bertrand Cantat après le féminicide de Marie Trintignant en a été un exemple accablant). Est liée à ce mythe et cette figure l’idée que les règles ordinaires ne peuvent pas s’appliquer au monde du travail qu’est le monde de la création d’œuvres et l’idée qu’on ne peut pas juger les artistes comme on juge des hommes ordinaires. Ces grands hommes sont hors-normes, ils règnent au-dessus des lois. Les artistes cumulent tous les facteurs d’impunité

 

Vous avez mentionné tout à l’heure, à propos du projet REPAIR, le fait de travailler avec des artistes, je vous cite, « qui travaillent à transformer les imaginaires ». Cela me paraît un projet très ambitieux et de très longue haleine. Comment voyez-vous cela ?

 

Effectivement, c’est un projet très ambitieux et d’ailleurs aucun spectacle n’a la prétention d’y arriver à lui seul. C’est pour cela qu’il est si important que les subventions culturelles, aussi bien au théâtre qu’au cinéma et dans les autres arts, aillent de plus en plus à soutenir ces productions au lieu de continuer par exemple à soutenir des films comme L’Amour ouf, véritable ode aux amours toxiques imbibée de culture du viol.

 

Dans les outils de transformation, il y a plusieurs choses : proposer d’autres scripts sexuels, qui ne reposent pas sur l’asymétrie pénétrant-pénétrée, mais montrent une sexualité plus douce, plus déconstruite. Je pense à la série Bridgerton, par exemple, qui travaille à montrer une sexualité hétérosexuelle qui ne soit pas que pénétrative. Un autre travail est bien sûr celui de dénoncer les violences, sans les érotiser. Il y a eu de grandes œuvres littéraires : je pense notamment au travail de Neige Sinno récemment, mais aussi à celui de Christine Angot, pionnière dans le fait de dire l’inceste et de le rendre dicible et surtout audible à une époque où personne ne voulait en entendre parler. Je pense aussi à un spectacle un peu ancien de Romeo CastellucciPurgatorio, absolument magistral sur la violence de l’inceste et le refus de voir l’inceste, mais aussi sur la solitude, l’esseulement spécifique que cette violence produit pour la victime et la perversité redoublée que la seule personne à pouvoir la comprendre et la partager est parfois l’agresseur. Ces œuvres sont d’une finesse incroyables, et surtout, elles évitent de reproduire la violence qu’elles dénoncent. Car même sans l’érotiser, certaines œuvres refont violence aux victimes.

 

Il faut faire la distinction entre représenter la violence et la reproduire. C’est un critère pour moi d’appréciation des œuvres qui représentent les violences sexuelles. Nous nous sommes posé la question dans notre procès : il nous a semblé indispensable de ne pas participer de l’euphémisation de la violence, de la donner à voir pour ce qu’elle est, et pourquoi pas de confronter les personnes qui refusent de voir aux effets de leur déni, sans pour autant retraumatiser les personnes victimes, que ce soit les spectateur·ices ou les personnages. Les œuvres féministes, celles qui me touchent, sont des œuvres qui vont montrer la violence, mais en étant aux côtés de la victime, en empathie avec elle, au lieu de reproduire la violence en remettant la victime dans la position d’humiliation et d’atteinte à la pudeur constitutive de la violence sexuelle.

 

Propos recueillis par Julia Wahl / cult.news

 

 

Faire face aux violences sexistes et sexuelles, de Gaëlle Marti et Bérénice Hamidi,  édité aux Presses universitaires de Vincennes, est disponible depuis le 5 mars 2026 (27€).

 

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Raconter les violences sexuelles, un défi périlleux pour le théâtre

Raconter les violences sexuelles, un défi périlleux pour le théâtre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - 5 mars 2026

 

Depuis le début du mouvement #MeToo, les créateurs s’emparent des affaires de viols, d’incestes et d’agressions sexuelles. Des sujets hautement inflammables qui les obligent à se réinventer.

 

Lire l'article sur le site du "Monde" 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/05/raconter-les-violences-sexuelles-un-defi-perilleux-pour-le-theatre_6669599_3246.html

C’est un sentiment persistant qui s’accroît de spectacle en spectacle. La sensation que le théâtre est en train de chercher des formes nouvelles, et peut-être de s’inventer un futur à partir d’un sujet qui pourtant remonte à la nuit des temps : les violences sexuelles. Ces affaires déferlent sur les scènes contemporaines depuis le mouvement #MeToo et la libération de la parole des victimes, et leur saisie par les artistes semble reconfigurer la structure des représentations et la nature du lien avec l’assemblée théâtrale.

 

Rares sont les mois sans qu’une création s’en fasse l’écho. A Paris, en février, le public a découvert coup sur coup deux projets dont il n’est pas sorti indemne : le premier, aux Bouffes du Nord, évoquait le viol de femmes par des centaines d’individus sous couvert de tournages de films pornographiques. Le second, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe-Ateliers Berthier, révélait les tenants et les aboutissants d’un inceste infligé par le père de l’auteur et metteur en scène.

 

Entre Chiens, conçu par Lorraine de Sagazan autour de l’affaire de viols en réunion French Bukkake, et Œdipe roi, écrit par Eddy D’aranjo d’après son drame familial, le viol était le dénominateur commun. Il est aussi ce qui relie ces deux histoires au Procès Pelicot, un oratorio, créé par Milo Rau et Servane Dècle au Festival d’Avignon en juillet 2025, repris pour une date unique, le 5 mars, au Théâtre de la Concorde, et dont le texte vient d’être publié aux éditions Flammarion.

Trois spectacles, pas un qui ressemble aux autres, et pourtant, de l’un à l’autre, c’est bien la question des modalités de la représentation qui est obsédante. Jusqu’où peuvent aller les artistes lorsqu’ils s’emparent du thème des violences sexuelles ? Comment articuler la brutalité du réel et sa transformation en objet esthétique ? Comment trouver des métaphores pour dire les actes ? Quant au public, quelle est sa place : témoin, voyeur, complice ?

 

Ces interrogations, les créateurs se les posent parce que, en abordant le viol, ils manipulent une matière inflammable : « Nous sommes environ 400 réunis à Berthier » avait prévenu Eddy D’aranjo, « statistiquement, il y a ici 22 hommes qui ont commis ou vont commettre l’inceste. Ce qui veut dire un nombre, au minimum, équivalent de victimes ».

Vomir d’horreur en répétition

Ce constat effrayant est-il une raison pour que les metteurs en scène prennent des précautions ? « Ce spectacle contient des descriptions de violences sexuelles, exploitations et humiliations racistes et sexistes. Nous vous invitons à prendre soin de vous et à vous sentir libre de quitter la salle à tout moment » prévenait, d’un cartel projeté aux murs des Bouffes du Nord, Lorraine de Sagazan. La metteuse en scène de Chiens, qui confie avoir travaillé dans la peur, avoir vomi d’horreur en répétition et mis sa vie en danger en relatant l’affaire French Bukkake, affirme risquer bien plus que sa place dans le théâtre avec cette création : « Ce qui m’arrive dépasse des considérations purement esthétiques. »

 

 

 

Pas question pour autant d’escamoter son propos pour ménager les âmes sensibles. L’artiste a pensé à la dramaturge britannique Sarah Kane (1971-1999), pour qui le théâtre se devait d’être « in your face » : ni plus ni moins « dans ta gueule ». C’est exactement l’impression produite par Chiens, et ça n’a rien de plaisant. Un œil sur un écran où reviennent en boucle les termes « pénétration pénienne buccale », l’autre sur un cérémonial musical relevant de la messe noire porno-sacrificielle et de la farce sarcastique, le spectateur n’a aucun moyen d’échapper au malaise suscité par le capharnaüm d’images. Un embarras qui a pu confiner, pour certains, au rejet pur et simple.

 

Pas de quoi décourager la metteuse en scène, qui a joué sur les effets de sidération : « Je ne voulais pas qu’on puisse se débarrasser facilement du spectacle. Pour en finir avec l’invisibilisation des victimes, il faut inventer des représentations de rupture. » Que cette rupture exige de violenter le public en sursaturant sa rétine de visions contrariantes, elle l’assume. « Pour moi aussi, ça a été un calvaire de regarder mon spectacle chaque soir. Mais je me sens en guerre contre cette moitié de l’humanité qui, de tout temps et en tous lieux, asservit l’autre moitié de l’humanité », s’emporte Lorraine de Sagazan avec l’ardeur de celle qui ne transigera pas.

 

Convoquer les violences sexuelles au théâtre, c’est entrer dans une lutte. Un combat politique, en ce qui concerne Eddy D’aranjo. Le concepteur d’Œdipe roi entend livrer bataille contre un patriarcat qui, souligne-t-il, « occulte les vérités ». Raison pour laquelle l’auteur et metteur en scène place chacun face à l’inceste, « ce mal ultime, radical, dont on sait aujourd’hui qu’il n’est pas une fatalité, mais qu’il s’inscrit dans des structures sociales et culturelles qu’on peut essayer de comprendre et de transformer ».

Eddy D’aranjo a documenté avec soin Œdipe roi. Il exhibe des Photomaton de son père enfant, il fait entendre des enregistrements de sa mère, donne à lire des échanges d’e-mails avec sa famille ou des actes de naissance et de décès. Pendant les trois premières heures d’une représentation qui en compte quatre, le public est éclairé, et le langage l’emporte sur les images. Pas de simulation, sur scène, d’un viol sur enfant, « c’est impossible, et par ailleurs, la représentation se passe dans la tête de chacun », analyse D’aranjo, soucieux d’offrir aux gens le cadre qui les autorise à plonger en eux-mêmes. « Nous devons permettre aux résistances des spectateurs de céder une à une. Comme je suis celui qui ouvre le spectacle, je vérifie en temps réel l’écho de mes mots sur leur visage. » Subtil renversement de postulat : Œdipe roi, qui dénonce le non-consentement des victimes, recherche, en permanence, le consentement d’un public à ce qui va lui être soumis sur le plateau dans un calme stratégique.

 

 

 

Rien ne se déroule qui n’ait été, au préalable, annoncé. La façon d’être d’Eddy D’aranjo est d’une neutralité tacticienne. S’il introduit de la « négativité » dans son discours, il garde le contrôle sur la diction. Dépassionnée et atonale, elle sécurise, met en confiance, participe d’une dramaturgie qui fabrique du commun : « Ça pourrait n’être qu’une mise en scène sur une expérience solitaire, autobiographique et identitaire, mais c’est l’inverse qui a lieu, constate-t-il, c’est un spectacle sur le collectif, le général et l’universel. »

 

Régénérer et souder une humanité en politisant l’intime : Gisèle Pelicot y est parvenue lorsqu’elle a refusé que son procès se tienne à huis clos. Ce procès, Milo Rau et Servane Dècle l’ont reconstitué à partir des notes et des articles de journalistes présents au tribunal. Quarante fragments, quarante prises de parole, quarante voix et quarante interprètes (dont certains issus de la société civile) : le dispositif adopté par le metteur en scène suisse pour ce qu’il nomme un « oratorio » est pourtant minimal. Lui qui est un adepte des vidéos filmées en direct ne fait, cette fois, appel qu’aux mots. « J’ai décidé de ne presque pas esthétiser le cas Pelicot, explique-t-il. Esthétiser, ça voudrait dire que seul le regard de l’artiste importe. Cela aura peut-être lieu dans vingt ans. Mais là, c’était trop tôt. »

Dimension planétaire

Des bancs et un pupitre : chaque lecteur se lève et s’exprime à la barre. Les coupables, la victime, ses enfants, les experts, les avocats : le texte ramasse, condense et ordonne les moments saillants du procès. « La structure entre lentement dans l’horreur, elle s’y enfonce puis elle essaie d’en sortir en délivrant un sens » : Milo Rau n’a pas donné de consignes de jeu. Sauf une : « Si vous savez, sur le plan personnel et politique, pourquoi vous avez accepté de lire, si vous connaissez votre motivation et si vous parvenez à vous approprier le personnage sans distance ironique, ça marchera. Si vous ne savez pas pourquoi vous êtes là, ça n’ira pas. »

Proposé à Avignon, dans la ville même où, quelques mois plus tôt, était jugée l’affaire, Le Procès Pelicot se détache peu à peu de ce réel dont il provient en droite ligne. Collé d’un peu trop près aux faits en Provence, cet « oratorio en 40 fragments » atteint désormais une dimension planétaire. « Aux Etats-Unis, où est né le mouvement #MeToo, l’intérêt sera évidemment différent de celui qui s’est manifesté en Serbie. » A Belgrade, en octobre 2025, un festival a censuré le spectacle – le gouvernement a été accusé d’avoir fait pression en coulisse pour bannir la pièce. Relayé par des citoyens, diffusé sur les réseaux sociaux devant une centaine de milliers de personnes, Le Procès Pelicot, un oratorio est devenu, témoigne Milo Rau, « un acte de résistance contre la violence de l’Etat ». Stupéfiante trajectoire d’un procès qui a quitté l’enceinte des prétoires pour gagner les salles de théâtre, et qui, sillonnant les pays et les villes (une dizaine à ce jour), accède à l’universalité.

Cette propagation de représentations théâtrales sur le thème des violences sexuelles a quelque chose d’un cercle vertueux. « Plus nous les déplions, plus nous les représentons de manière juste, en insérant à nos projets les images et les récits manquants », analyse l’autrice et metteuse en scène Pauline Bureau, qui se félicite de cet essor : « Lorsqu’on vit des choses sur lesquelles on n’a pas de représentations, on est dans une solitude extrême. »

L’artiste répète Entre parenthèses, adaptation de La Petite fille sur la banquise, d’Adélaïde Bon, qui témoigne de son viol, enfant, par un agresseur en série. Pauline Bureau, qui n’en est pas à son premier projet sur les agressions sexuelles (sa mise en scène de Modèles date de 2011), observe l’évolution de la société, mais aussi celle des esthétiques, des artistes et du public. Elle n’évoque plus la libération de la parole, mais elle invoque la « libération de l’écoute ». Un phénomène auquel le théâtre contribue pleinement : « De spectacle en spectacle, le public comprend mieux ce qui lui a déjà été raconté. Il y a des choses qu’aujourd’hui on n’a plus besoin de dire ou de montrer. »

Les représentations sur les violences sexuelles font tache d’huile. C’est trop ? Non. C’est heureux. Car, à chaque fois, c’est un peu de la honte, de la culpabilité, de l’angoisse et de la solitude qui se dissipent. Et un peu plus de solidarité et d’humanité qui s’affirment.

 

Le Procès Pelicot, un oratorio, de Milo Rau et Servane Dècle. Théâtre de la Concorde, Paris (8e). Le 5 mars à 18 heures. Diffusion sur le site YouTube de la Concorde.


Entre parenthèses, d’Adélaïde Bon et Pauline Bureau. La Colline, Paris 20e. Du 27 mars au 19 avril.


Œdipe roi, d’Eddy D’aanjo. Reprise à l’Odéon-Théâtre de l’Europe-Ateliers Berthier, Paris 17e en novembre 2026.


Chiens, de Lorraine de Sagazan. Tournée en préparation.

 

Joëlle Gayot / Le Monde

 

Légende photo :

« Le Procès Pelicot, un oratorio », mis en scène par Milo Rau et Servane Dècle, au Festival d’Avignon, le 18 juillet 2025. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE/FESTIVAL D’AVIGNON

 

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Au théâtre, des spectacles aux vies infinies : «Il ne s’agit pas de le jouer comme un tube» 

Au théâtre, des spectacles aux vies infinies : «Il ne s’agit pas de le jouer comme un tube»  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Anne Diatkine / Libération - publié le 2 mars 2026

 

Si le caractère éphémère d’une pièce semble souvent inéluctable, certaines résistent pourtant à cette existence limitée, comme «By Heart» de Tiago Rodrigues ou «Seuls» de Wajdi Mouawad.

 

Le théâtre, art de l’éphémère ? Impossible de le nier. Et il est vrai que personne ne s’amuse, si tant est que ce soit possible, à reproduire les mises en scène des pièces de Tchekhov telles qu’elles étaient à leur création par la troupe du théâtre d’art à Moscou ou, (un peu) plus proche de nous, celle de la Dispute de Marivaux qui a imposé et fait connaître Patrice Chéreau. La cinéphilie, comprise comme le culte des films anciens, n’a pas d’équivalent au théâtre. Ce n’est pas seulement les décors et les costumes qui s’usent, mais les élocutions, les intonations, les rythmes, les indications de jeu et même la manière de partager les émotions, bref, les formes.

 

 

Dans le recueil de conférences intitulé l’Espace vide (éd. du Seuil, 1968), le grand metteur en scène Peter Brook se montre encore plus catégorique : selon lui, «le théâtre est un art autodestructeur»  dont «toute forme, sitôt créée, est déjà moribonde». Avec sa troupe, il y a plus de soixante ans, ils avaient décidé qu’indépendamment de sa valeur marchande, un spectacle ne pouvait pas être joué plus de cinq ans. L’Art du présent (éd. Actes Sud, 2006), livre d’entretiens d’Ariane Mnouchkine avec Fabienne Pascaud, dit la nécessité d’échapper coûte que coûte à ce qui le menace : l’oubli de l’instant, la sclérose liée à la répétition.

«Continuer le dialogue»

Certains spectacles résistent pourtant à cette obsolescence programmée. Des pièces manifestes qui condensent l’art de l’interprète, souvent également metteur en scène et auteur, et se revigorent au fil des années. C’est le cas du Portrait de Ludmilla en Nina Simone de David Lescot avec Ludmilla Dabo créé en 2017, qui prend une acuité particulière sous l’ère Trump et que leurs deux interprètes souhaitent jouer le plus longtemps possible, y compris à l’étranger. D’une autre manière, Isabelle Huppert a émis le vœu de jouer toute sa vie Mary Said What She Said, l’un des derniers spectacles de Bob Wilson«comme une manière de continuer le dialogue» avec le génie texan disparu le 31 juillet, nous confie-t-elle. Elle emporte le solo au bout du monde et début mars au Festival d’Adelaïde, à Melbourne.

 

 

En France, en mars et avril, de nombreux «vieux» spectacles poursuivent leur vie. La Princesse de Clèves en solo qu’a créé Marcel Bozonnet en 1996, sans avoir la moindre idée qu’il promènerait avec lui cette petite forme, dont le décor tient dans une valise, durant trente ans. Mais aussi Doreen de David Geselson avec Laure MathisSeuls de Wajdi Mouawad ou By Heart de Tiago Rodrigues, qui ont déjà fêté leurs dix ans et parfois beaucoup plus. Ces trois derniers spectacles partagent une même texture biographique ou autobiographique tout en thématisant la question du passage du temps. Comme le dit David Geselson, à propos de Doreen : «On est très heureux de vieillir avec le spectacle qui ne parle que de ça. Mais on met un point d’honneur à être capable de l’arrêter à temps.» C’est toute la question.

 

 

Autres points communs cruciaux : le metteur en scène est au plateau. Et à chaque fois, la pérennité s’est invitée de manière inopinée, grâce aux demandes des différents théâtres. Puis, la pièce entrant en concurrence avec des projets nouveaux et les demandes se tarissant, la question de la volonté se pose de manière plus active. Avec toujours cette interrogation, insiste le metteur en scène et comédien David Geselson : «Comment insuffler du présent dans un spectacle qu’on joue depuis dix ans ? Il faut faire attention de ne pas verser dans la nostalgie, il ne s’agit pas seulement de bien vieillir mais d’être là au présent. Il ne s’agit pas de le jouer comme un tube.»

Dimension d’imprévu intacte

L’un des secrets de l’acuité intacte tient à l’aspect performatif. Unique pièce que Tiago Rodrigues joue aujourd’hui en tant que comédien, By Heart est aussi celle où il invite à chaque représentation dix personnes qu’il ne connaît pas à monter au plateau et dont il ne peut deviner les réactions. Il travaille en direct avec eux. Une structure qui permet au spectacle de garder sa dimension d’imprévu après plus de 350 levés de rideau. Toujours nouveau également : l’apprentissage par Tiago Rodrigues du Sonnet 30 de Shakespeare dans la langue du pays où la pièce se donne – et en chinois bientôt. «A l’échelle d’une vie, l’exercice de connaître par cœur un texte dans toutes les langues possibles est infini», remarque le metteur en scène, qui a déjà joué sa pièce fétiche entièrement en portugais, en français, en anglais et en espagnol.

 
 

On retrouve cet aspect performatif dans Seuls et son bain de couleurs dans lesquelles Wajdi Mouawad se jette à la toute fin. Il peint le plateau, son propre corps et une toile qu’il finit même par traverser, dans une suite de gestes qui ne peuvent se répéter à l’identique. «Je me suis aperçu que jouer ce final, qui était beaucoup plus long lors des premières représentations, me plaisait énormément.» Le metteur en scène, qui a totalement incorporé le texte, au point qu’il le traverse dans sa vie quotidienne, insère parfois durant la représentation deux phrases «étonnantes» qui surgissent sans aucune préméditation.

 

Le texte fait tellement partie de lui qu’il éprouve, en le disant, une forme de dissociation : pendant qu’il joue, une foule de pensées s’invitent, «souvent très intimes», une songerie qui lui paraît n’avoir rien à voir avec ce qu’il dit et soudain, l’acteur-metteur en scène se découvre ravagé par une émotion qu’il ne voit pas venir, il entend  «l’enfance saccagée». Wajdi Mouawad se reprend : «Alors même que je le connais, ce texte, je l’ai écrit. Je l’ai joué des centaines de fois depuis sa création.» La déflagration émotive s’est pourtant produite au détour d’une phrase apparemment anodine à Vesoul, fin janvier.

Sentiment de fusion avec l’œuvre

Avec le temps, Seuls a acquis un statut de boussole. Il permet à Wajdi Mouawad de faire le point aussi bien sur lui, ce qu’il devient, que sur l’époque. «Il y a cette phrase, qui me surprend à chaque fois que je la dis : “Papa, j’ai 35 ans, je t’appelle pour te dire que je ne peux pas passer te voir et tu m’engueules.” Aujourd’hui j’en ai 57 et je n’ai plus du tout la tête de quelqu’un qui en a 35. Est-ce que je la dirai encore à 75 ans ?» Lorsqu’il a créé cette pièce, sa fille n’était pas née et son père était vivant. «C’est sa voix qu’on entend sur le plateau. Une bombe explose mais elle n’explose pas de la même manière en fonction de l’actualité.» Ce n’est sans doute pas un hasard si ce solo autobiographique est le seul texte dont Wajdi Mouawad n’a jamais accordé les droits. «Je suis incapable de le lâcher. J’aurais un peu de difficulté de le voir jouer par quelqu’un d’autre. Celui que j’incarne est comme un frère jumeau. Il ne faudrait pas qu’un autre puisse être le frère jumeau de votre frère jumeau.»

Le sentiment de fusion avec l’œuvre revient également dans la bouche de Tiago Rodrigues, pour qualifier By Heart, hymne à sa grand-mère devenue aveugle, traversé par son père et le philosophe Georges Steiner, tous bien vivants au moment de la création, tous morts aujourd’hui : «A chaque fois que je joue By Heart, je me remémore l’essentiel. Quand on meurt, on dit qu’on revoit sa vie en un rien de temps. C’est le sentiment que j’ai, sur le plateau. Tant que j’entends le nom de ma grand-mère sur scène, elle reste vivante.»

 

 

Doreen, qui montre le lien amoureux intact jusqu’au bout entre le philosophe André Gorz et sa femme, est sans doute moins directement et ouvertement autobiographique. Et c’est cette distance qui a permis à David Geselson de remonter sa pièce avec deux acteurs taïwanais à Taiwan l’année dernière. Une passation qui, loin d’être un détachement, a au contraire insufflé le désir de durer et de continuer à jouer cette pièce, qui aura donc dix ans à l’automne prochain.

L’acteur, archive vivante de son propre spectacle

Avec la Princesse de Clèves, Marcel Bozonnet est le seul de nos interlocuteurs qui ne soit pas l’auteur de son spectacle fétiche, odyssée virtuose dans une langue Grand Siècle, les mots de Madame de La Fayette ayant tout de même voyagé au fil des décennies au Venezuela, à la Réunion, en Algérie, à Saint-Pétersbourg, pour atterrir, le 15 janvier, dans le très beau petit théâtre à l’italienne de la ville natale de l’acteur, à Semur-en-Auxois (Côte-d’Or). L’acteur a une théorie bien à lui sur ce qui tue un spectacle : ce sont les longues tournées, lorsque la date est unique dans chaque lieu : «On arrive, on joue, on repart, on ne sait pas où on est et on se lasse. Alors que dès qu’on joue deux fois, et plus rarement, on est tout de suite bien meilleur.»

 

Eprouver cette permanence du jeu, c’est aussi parler boulon et tissu, conduite des lumières et équipe technique qui, évidemment, peut bouger au fil des décennies. Le costume du seul en scène la Princesse de Clèves a été perdu. La nuance de gris perlé était introuvable, elle ne se faisait plus. Celui d’aujourd’hui est noir, signé Christian Lacroix, et a été déniché in extremis dans une remise de l’atelier costume de la Comédie-Française… D’une certaine façon, avec les décennies, même si ses intonations changent et se précisent, l’acteur devient l’archive vivante de son propre spectacle : «Je reprends les mêmes trajets et les mêmes figures qu’à la création, mais je suis beaucoup plus agile et souple qu’avant»,  affirme le comédien octogénaire, ancien administrateur de la Comédie-Française, avec un humour sérieux imperturbable.

La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette par Marcel Bozonnet. Du 16 au 18 avril à la Cartoucherie à Paris, le 16 juillet à Présence Pasteur à Avignon, le 10 novembre à Chalon-sur-Saône, les 17 et 18 novembre à Pau et du 26 au 30 janvier 2027 au théâtre des Bernardines à Marseille. Doreen de David Geselson, les 25 et 26 mars au théâtre de Corbeil-Essonnes, puis les 31 mars et 1er avril à Cavaillon. By Heart de Tiago Rodrigues, du 25 au 29 mars au théâtre Silvia-Monfort à Paris, les 11 et 12 mai à Athènes, du 14 au 16 mai à Milan et le 23 mai à Mougins. Seuls de Wajdi Mouawad, les 3 et 4 octobre à Taipei.
 

Anne Diatkine / Libération 

 

 

Légende photo : «Doreen» de David Geselson, avec Laure Mathis. (Charlotte Corman)

 
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February 28, 5:20 PM
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« On travaille pour des gens avec lesquels on vit. Cela maintient de la vie » : en Aveyron, Fred Sancère met l’art sur le devant de la scène rurale

« On travaille pour des gens avec lesquels on vit. Cela maintient de la vie » : en Aveyron, Fred Sancère met l’art sur le devant de la scène rurale | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Audrey Sommazi (Capdenac-Gare (Aveyron), envoyée spéciale)
Publié le 28 février 2026

 

Faiseurs de culture (6/18). A Capdenac-Gare, le directeur de l’association hybride Derrière le hublot collabore activement avec les communes voisines.

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/28/on-travaille-pour-des-gens-avec-lesquels-on-vit-cela-maintient-de-la-vie-en-aveyron-fred-sancere-met-l-art-sur-le-devant-de-la-scene-rurale_6668667_3246.html

Fred Sancère a la bougeotte. Le directeur de l’association Derrière le hublot avale des kilomètres pour assister à une représentation de la chorégraphe Katerina Andreou au Théâtre Garonne à Toulouse. Pour concevoir sur le causse Méjean, en Lozère, un projet artistique en partenariat avec le théâtre du Centaure, une compagnie marseillaise. Bientôt, il se déplacera à Jongieux, un village en Savoie.

 

Même s’il est régulièrement par monts et par vaux, ce globe-trotteur est attaché à Capdenac-Gare, une commune aveyronnaise de moins de 4 500 habitants. Car c’est là que Fred Sancère a fondé en 1996, avec un groupe d’une vingtaine d’amis, un théâtre sans salle attitrée. Au compteur de cette structure atypique, labellisée en 2020 « scène conventionnée d’intérêt national art en territoire » par le ministère de la culture : un millier de spectacles disséminés dans les salles des fêtes, fermes, usines et parcs, tous situés dans un périmètre rural, allant du nord à l’ouest de l’Aveyron et dans le Lot.

 

« Ne pas avoir d’espace dédié est un grand luxe, une très grande chance, affirme Fred Sancère. Cette singularité nous exonère des chapelles artistiques pour proposer du théâtre de rue, de l’édition de bande dessinée et de la photographie contemporaine. Elle nous oblige à aller partout pour créer des projets en fonction de ce qu’est le territoire. »

Concerts de rock alternatif

Ce qui requiert de bien le connaître. Hormis une escapade bordelaise pour suivre des études en anthropologie, Fred Sancère, né voilà 49 ans à Figeac, la commune voisine lotoise, a toujours vécu à Capdenac-Gare. « Je corresponds, dans certains cas, à ce qu’on appelle un plouc. Je ne suis fondamentalement jamais parti très loin », estime celui qui s’est engagé dans le milieu associatif de sa commune dès l’enfance. A 11 ans, ce fils d’un technicien dans l’industrie mécanique devenu projectionniste de cinéma et d’une secrétaire comptable s’inscrit au centre d’animation culturelle qui l’embarque au conseil municipal des enfants.

Au lycée, il organise, bénévolement, des concerts de rock alternatif. « A ce moment-là, j’ai le virus. Le secteur de l’animation socioculturelle et d’éducation populaire m’a piqué. Je m’étais dit que c’était beau de fabriquer des choses dans la ville où l’on naît, de la bousculer un peu, de la mettre en mouvement », se souvient Fred Sancère. Il était alors « bercé par l’utopie » de l’aventure de Cargo 92, ce navire, avec à son bord Royal de Luxe et la Mano Negra, qui avait mis le cap en 1992 vers l’Amérique latine pour y présenter des spectacles.

 

Animé par une ferveur constante depuis trente ans, le directeur mène en parallèle Fenêtres sur le paysage, un parcours à la croisée de la création artistique, de la cohésion sociale et du tourisme. Douze œuvres d’art refuges, pensées comme des abris dans lesquels on se couche, ont été conçues en collaboration avec les maires des petites communes, les habitants et les artistes.

Un projet artistique solidaire

A Gréalou, village lotois de 300 habitants implanté sur le GR 65, ce long chemin entre Genève, en Suisse, et Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne, Super-Cayrou est la première réalisation signée par l’agence parisienne d’architectes Encore heureux.

 

Composée de deux tentes en pierres et lauzes des Causses, elle a fait son apparition sur le site de Pech Laglaire en 2020. A Golinhac, le performeur Abraham Poincheval a imaginé La Chambre d’or, une boule en béton inspirée du rocher de la Glouque, une curiosité granitique locale. « Ces œuvres deviennent des lieux de balade et de fierté », se félicite-t-il.

 

Après l’épidémie due au coronavirus, l’enthousiaste directeur a inventé un projet artistique solidaire. Le service d’art à domicile, c’est son nom, fait entrer des artistes – comédien, danseur, photographe écrivain… – au domicile des personnes âgées isolées et dépendantes. « On travaille pour des gens avec lesquels on vit, nos amis, nos voisins, nos parents. Cela maintient de la vie. C’est fabuleux ! », s’exclame-t-il.

Fred Sancère écrit le menu de cette incroyable aventure culturelle au budget annuel variant de 500 000 à 650 000 euros financé en grande partie par des aides publiques (Etat, fonds national d’aménagement du territoire, Région Occitanie, département de l’Aveyron, communauté de communes Comtal Lot et Truyère...). Mais, le directeur, en conflit avec le maire de Capdenac-Gare, a décidé en 2024 de déménager le siège de son association hybride, qui se compose d’une petite équipe de quatre salariés et de vingt-cinq bénévoles, à Asprières. Cette petite commune voisine aveyronnaise lui octroie depuis 2008 une subvention annuelle de 500 euros.

Légende photo : Fred Sancère. « LE MONDE »/LUCAS LARA

 

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February 26, 5:42 PM
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Catherine Pégard, ancienne présidente du château de Versailles et proche d’Emmanuel Macron, remplace Rachida Dati au ministère de la Culture

Catherine Pégard, ancienne présidente du château de Versailles et proche d’Emmanuel Macron, remplace Rachida Dati au ministère de la Culture | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Roxana Azimi dans Le Monde - le 26 février 2026

 

A 71 ans, l’ancienne journaliste devenue conseillère du président Nicolas Sarkozy a su, grâce à sa discrétion et à son entregent, se rendre indispensable. La nouvelle locataire de la Rue de Valois devra gérer plusieurs chantiers d’importance, dont le projet Louvre Renaissance et la réforme de l’audiovisuel public.

 


Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/26/catherine-pegard-ancienne-presidente-du-chateau-de-versailles-et-proche-d-emmanuel-macron-remplace-rachida-dati-au-ministere-de-la-culture_6668413_3246.html?search-type=classic&ise_click_rank=1

Catherine Pégard va quitter son bureau spartiate de conseillère culture, niché au premier étage de l’aile ouest de l’Elysée, pour prendre les rênes du ministère de la culture, a annoncé l’Elysée, jeudi 26 février, dans un communiqué. A 71 ans, l’ancienne journaliste politique, passée par le cabinet de Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2011, puis à la tête du château de Versailles pendant douze ans et demi, devient la troisième locataire de la Rue de Valois depuis le second quinquennat d’Emmanuel Macron. A un an de l’élection présidentielle, elle sera sans doute la dernière à occuper ce poste.

 

 

Trois autres nouveaux ministres font leur entrée au gouvernement. L’ex-ministre macroniste Sabrina Roubache fait son retour en tant que ministre déléguée chargée de l’enseignement et de la formation professionnels et de l’apprentissage. La porte-parole du gouvernement Maud Bregeon devient ministre déléguée chargée de l’énergie. La députée du groupe macroniste Camille Galliard-Minier devient ministre déléguée chargée de l’autonomie et des personnes handicapées, en remplacement de Charlotte Parmentier-Lecocq.

 

Après Audrey Azoulay et Rima Abdul Malak, c’est la troisième fois qu’un conseiller culture du palais prend la tête du ministère. « Catherine Pégard a la confiance absolue du président de la République, qui apprécie les gens qui ne sont pas des experts de la profession, explique un familier de l’Elysée. Il a trouvé chez elle un réservoir de loyauté et d’expérience. »

 

Voilà un demi-siècle que cette native du Havre (Seine-Maritime) trace sa route au cœur de la jungle politique. Entrée au Quotidien de Paris, en 1978, la jeune journaliste y fait ses premières armes, avant de rejoindre Le Point, en 1982. Elle en gravit les échelons : cheffe du service politique, puis rédactrice en chef.

Inépuisable carnet d’adresses

Année après année, Mme Pégard tisse patiemment ses réseaux et impose sa marque dans les allées du pouvoir. En mai 2007, à la surprise générale, elle suit Nicolas Sarkozy à l’Elysée, en tant que conseillère politique. En 2011, moins d’un an avant la fin de son mandat, le chef de l’Etat lui offre la présidence du château de Versailles, l’un des postes les plus convoités du paysage culturel, un établissement dont raffole la Ve République, qui cultive des accents monarchiques.

 

Malgré les critiques accompagnant son arrivée au château de Louis XIV, elle gagne la confiance des équipes et des responsables politiques locaux. D’autant qu’elle a l’art de faire jaillir l’argent là où les caisses sont à sec. Quand le budget de l’établissement ne suffit plus à ranimer un bosquet ou à remplir un bassin asséché, Mme Pégard ouvre son inépuisable carnet d’adresses, et les fonds affluent. Grâce à son entregent, le mécénat est multiplié par trois, culminant à 47 millions d’euros en 2014.

 

 

 

Reconduite en 2016 par le président socialiste François Hollande, Mme Pégard est confirmée à son poste trois ans plus tard par Emmanuel Macron. Ils ont fait connaissance lors d’un dîner donné par l’énarque Jean-Pierre Jouyet. Très rapidement, le contact s’est révélé chaleureux, en particulier avec Brigitte Macron. Le couple présidentiel, qui aime se rendre à La Lanterne, résidence d’Etat de la République prisée des présidents depuis Nicolas Sarkozy, apprécie la discrétion de cette femme qui, sans en faire trop, se rend indispensable.

 

En 2021, rattrapée par la limite d’âge – fixée à 67 ans pour sa fonction –, Mme Pégard devait quitter son poste. Cependant, Emmanuel Macron rechigne à s’en séparer. Les mois passent, et elle reste, quitte à bousculer les règles de la fonction publique. En février 2024, le président se résout à la remplacer par Christophe Leribault, qui vient d’ailleurs d’être nommé à la tête du Musée du Louvre.

 

Mme Pégard ne reste pas longtemps désœuvrée : Jean-Yves Le Drian, qui préside Afalula, l’agence française chargée de l’aménagement du site nabatéen d’Al-Ula, en Arabie saoudite, l’appelle à ses côtés. Elle y reste à peine un an : en septembre  2025, Emmanuel Macron la nomme conseillère culture à la place de Philippe Bélaval, parti cinq mois plus tôt pour raisons personnelles.

« Des tas de choses à consolider »

La nouvelle locataire de la Rue de Valois aura peu de nominations à superviser, Rachida Dati ayant tenu à renouveler, avant son départ, les présidences du Louvre et du Musée d’Orsay. Mme Pégard devra néanmoins trouver un remplaçant à Christophe Leribault à la tête du château de Versailles. Le nom de Laurent Salomé, qu’elle avait promu conservateur en chef de ce musée, en 2016, revient avec insistance.

 

 

« Il y a des tas de choses qu’on peut consolider, affiner, redimensionner », affirmait-elle au Monde, en décembre 2025, sans préciser si elle faisait allusion au Pass culture, dont l’avenir est incertain, au pharaonique projet Louvre Renaissance – à 1 milliard d’euros, dans le collimateur de la Cour des comptes, et qui survient au pire moment, après le spectaculaire cambriolage révélant les failles du musée – ou au projet très controversé de holding pour chapeauter l’audiovisuel public, que Rachida Dati a vainement tenté d’imposer.

 

C’est à Mme Pégard qu’incombera surtout la tâche de faire le récit de l’héritage culturel du chef de l’Etat, au moment où la cote de popularité de celui-ci est au plus bas et que la réalisation des grands chantiers, comme la restauration de Notre-Dame, achevée en 2025, ou l’ouverture, en 2023, de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts (Aisne), est reléguée au second plan. « C’est très injuste de ne pas considérer l’intérêt qu’Emmanuel Macron porte à la culture, souvent dans le détail », avait confié, en décembre, Mme Pégard, qui persistait alors à ne pas parler de bilan.

 

Roxana Azimi / LE MONDE

 
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February 23, 2:24 PM
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« Le Spectacle de la fin des études » du Centre national des arts du cirque, une petite perle de virtuosité et d’ironie

« Le Spectacle de la fin des études » du Centre national des arts du cirque, une petite perle de virtuosité et d’ironie | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Rosita Boisseau dans Le Monde - publié le 19 février 2026

 

 

Les acrobates de la 37ᵉ promotion sont à l’affiche à La Villette, avec des sketches et des chansons créés par Halory Goerger.

 


https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/19/le-spectacle-de-la-fin-des-etudes-du-centre-national-des-arts-du-cirque-une-petite-perle-de-virtuosite-et-d-ironie_6667363_3246.html

Une petite tente plane à 6 mètres de hauteur sous le chapiteau. Sa toile bleue, illuminée par une lanterne de camping, nous fait de l’œil dans la nuit. Refuge fragile, cabane perchée, cocon planant, elle rayonne sur la piste du Spectacle de la fin des études, mis en scène par Halory Goerger pour la 37ᵉ promotion du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne, à l’affiche jusqu’au 22 février de La Villette, à Paris.

 

 

 

Cette pièce ne fait pas mentir son titre, puisqu’il s’agit de la création marquant la fin du cursus de trois ans d’études prolongés par un an d’insertion professionnelle du Centre national des arts du cirque, dirigé par Peggy Donck. Dans ce contexte, le spectacle prend un poids symbolique majeur, tremplin de jeunes artistes auxquels il sert de drapeau. Toujours très attendu depuis 1995, ce rendez-vous met face à face une troupe éphémère d’acrobates et un chorégraphe ou un metteur en scène spécialement invité. Il profite depuis trente ans du soutien de La Villette, plaque tournante pour la diffusion et la reconnaissance.

 

A l’affiche depuis le 4 février, avant de partir en tournée, Le Spectacle de la fin des études a réjoui, jeudi 12 février, les 470 spectateurs qui se pressaient sous la toile. Il faut dire que cette pièce est une perle. Non seulement elle potentialise la technique des quatorze acrobates, âgés de 23 à 28 ans, mais elle valorise aussi leur humour et leur engagement avec une gouaille qui pique et fait mouche. Les sketches et les chansons, écrits par Halory Goerger, libèrent des critiques sociopolitiques tout en ironisant dans la bonne humeur sur les conditions de travail de la nouvelle génération. Parés à décoller ? Le micro est ouvert et le kit du diplômé plus qu’opérationnel : « Un mini-chapiteau pliant de notre partenaire “Quechuo”, qui vous permettra d’exercer dans le cadre de notre programme “été culturel”, au sein des campings de France et de Navarre. »

Ellipses sans fin

Revenons donc nous blottir sous ce rikiki « chapiteau » qu’est une tente dépliable en deux secondes ! Répertoriée dans la collection du Centre Pompidou, la fameuse Quechua, ici rebaptisée « Quechuo », rappelle évidemment les abris de fortune que l’on voit malheureusement un peu partout, mais se déplace vite du front de la survie. Elle se métamorphose à volonté sur le fil d’un défilé de mode joyeusement bazar. Elle colore dans une gamme pop la tendance récup du spectacle qui respire un quotidien sans ostentation.

 

 

Lire la critique (2023) : Article réservé à nos abonnés A La Villette, les virages en épingles des circassiens du futur
 

Ce vestiaire pratique se laisse aussi oublier, tant les numéros se révèlent épatants. Leur virtuosité en impose, mais surtout leur originalité et l’affirmation de soi encapsulée dans chacun des tableaux débordent largement de la seule prouesse. Les sangles parallèles volent dans un ballet de lanières entre les mains de Lucy Vandevelde et Vladyslav Ryzhykh. La corde molle rebondit souplement sous Viola Fossi tandis que le fil accueille Anaïs Boyer. La roue Cyr embarque une triplette de personnalités (Antonio Armone, Clarisse Baudoin, Luna Lhomme) dans des ellipses sans fin. Quant au trapèze fixe long de deux mètres, il sert de perchoir au rêve d’Alice Langlois, qui l’apprivoise avec une lenteur ensorcelante.

 

 

Rosita Boisseau / Le Monde 

Légende photo : « Le Spectacle de la fin des études », de la 37ᵉ promotion du Centre national des arts du cirque, en octobre 2025. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE
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February 20, 10:20 AM
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Au Théâtre du Soleil, une vague inédite de défections fait suite aux révélations d’agressions sexuelles

Au Théâtre du Soleil, une vague inédite de défections fait suite aux révélations d’agressions sexuelles | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - Publié le 19/02/26

 

Ariane Mnouchkine, sa fondatrice et directrice, a décidé de prendre la parole à travers une lettre adressée au public.

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/19/au-theatre-du-soleil-une-vague-de-desaffection-inedite-fait-suite-aux-revelations-d-agressions-sexuelles_6667412_3246.html

Théâtre du Soleil, J − 22. La troupe travaille d’arrache-pied à sa fresque historique et politique consacrée à l’émergence des totalitarismes au XXe siècle. Après Ici sont les dragons. Première époque (2024), les acteurs peaufinent la création imminente de la Deuxième époque de sa représentation. Fidèle à la tradition, Ariane Mnouchkine a publié, jeudi 19 février, sur le site Internet du Théâtre du Soleil, une lettre donnant des nouvelles. La date de la première du spectacle devrait avoir lieu, en principe, le 12 mars, à la Cartoucherie de Vincennes.

 

 

Jusque-là rien d’anormal. Sauf que cette lettre rompt avec le rituel car, l’artistique mis à part, plus rien ne va de soi pour la directrice et son équipe depuis la révélation, en mars 2025, d’agressions sexuelles qui auraient eu lieu au sein de l’iconique institution. Un an plus tard, Ariane Mnouchkine ressent le besoin de s’adresser directement à son public. Une façon de livrer son analyse de la situation avant même le rendu des conclusions d’un audit externe.

 

Retour sur une tourmente : les faits d’agressions sexuelles ont été rendus publics le 24 mars 2025, lors de l’audition d’Agathe Pujol devant une commission d’enquête relative aux violences commises dans les secteurs artistiques. Evoquant un climat délétère notamment pour les stagiaires recrutées au Soleil, Agathe Pujol, qui fut elle-même stagiaire, a affirmé avoir été victime d’une tentative de viol par un acteur de la troupe. Des accusations gravissimes susceptibles d’emporter, dans leurs remous, les fondations et la réputation d’une maison de 80 employés, maison respectée internationalement pour son histoire, son travail et la sincérité de ses engagements politiques ou humanitaires.

Très secouée, l’équipe avait réagi sur-le-champ : les deux comédiens incriminés ont été renvoyés dès le mois d’avril 2025 tandis qu’une enquête interne était menée par des membres du Soleil. Ses conclusions ont été remises au procureur de la République le 13 mai 2025. Mais en novembre 2025, c’est la directrice elle-même qui est mise en cause dans un article de Mediapart. Suspectée de ne pas avoir pris la pleine mesure de la gravité des dérives au sein de son équipe, Ariane Mnouchkine se retrouve sous le feu des critiques. L’affaire est suivie par le ministère de la culture, qui recommande qu’une autre enquête ait lieu, menée, cette fois, par un cabinet indépendant.

 

 

Cet audit externe dont les résultats sont attendus fin mars suffira-t-il à dissiper les doutes et apaiser les esprits ? Soucieux de faire, une fois pour toutes, le point sur les zones d’ombre de son passé, le Théâtre du Soleil a recensé les comportements délictueux qui ont surgi au fil de ses soixante années d’existence. Une dizaine, selon lui.

 

L’un des plus anciens à être remonté à la surface date de 2003. En novembre de cette année-là, une jeune femme porte plainte contre un membre de l’équipe qui aurait tenté de l’embrasser de force. C’est dans ces termes, affirme aujourd’hui Ariane Mnouchkine, que la victime est venue, à l’époque, lui décrire l’agression. La police classera l’enquête sans suite, faute d’infractions insuffisamment caractérisées. L’homme (qui n’est pas comédien) n’a pas été licencié et travaille toujours sur le site.

« Accusateurs infaillibles »

Lorsqu’elle a été informée de déviances ou de manquements, Ariane Mnouchkine a – d’après un document que Le Monde s’est procuré – fait le choix de se séparer des fautifs ou de les éloigner du plateau. Cela a été le cas en 2004, en 2015, en 2020 et en 2021. Dans sa lettre au public, la directrice se dit « prête à présenter toutes les excuses légitimement attendues par les victimes elles-mêmes, pour, ajoute-t-elle, mes lacunes, mes aveuglements, mes fautes éventuelles ».

 

Mais elle passe aussi à l’offensive contre ceux qu’elle nomme ses « accusateurs infaillibles » en s’interrogeant : « Que cherchent-ils ? Le pilori, la mise à mort en place publique d’une entreprise de 80 salariés, comédiens, techniciens, costumières, artistes en tous genres, coupables de rien ? Pire, veulent-ils le déshonneur de plus de 600 travailleurs qui, parcourant un bout de chemin avec nous, ont fait vivre, créer et rayonner le Théâtre du Soleil au cours de ces soixante-deux années, ou, seulement, moins grave, mon effacement ? »

 

Cette mise au point de l’artiste n’arrive pas par hasard. Depuis plusieurs semaines, le Soleil fait face à une vague inédite d’annulations ou de reports d’événements auxquels il aurait dû être associé. Mi-janvier, la troupe apprend ainsi le report d’une exposition consacrée à ses costumes. Portée par la Bibliothèque nationale de France, la manifestation devait avoir lieu au Centre national du costume et de la scène (CNCS) à Moulins. Contactée, la directrice du CNCS, Delphine Pinasa, explique : « L’article de Mediapart a été une douche froide. Face à cette actualité qui nous a paru difficile à gérer, le conseil d’administration a pris la décision de reporter. » Contrecoup immédiat : le catalogue de l’exposition, qui devait être publié aux éditions Gallimard, est au point mort.

Une « cabale » à l’œuvre

En immersion dans les murs, Thomas Briat filme quotidiennement les répétitions d’Ici sont les dragons. Il veut réaliser un documentaire sur cette fresque ambitieuse. En avril 2025, Arte s’est dite intéressée par une éventuelle diffusion sans pour autant signer d’engagement écrit. Mais fin janvier 2026, changement de ton, la chaîne réajuste le tir. « Ils assument de ne pas diffuser le documentaire à venir car, disent-ils, ils ne veulent pas prendre le risque d’une polémique », regrette Thomas Briat.

 

Il y a encore cette journée de colloque consacrée au Théâtre du Soleil qui devait se dérouler en juin 2026, à la Sorbonne. Béatrice Picon-Vallin, chercheuse et éminente spécialiste du travail de Mnouchkine, en était une intervenante. Elle a appris le 18 janvier qu’à la suite de « difficultés d’organisation », cette journée était déprogrammée. Indignée, l’universitaire n’hésite pas à parler d’une « cabale » à l’œuvre, selon elle, depuis la parution de l’article de Mediapart.

 

Une longue interview d’Ariane Mnouchkine qui devait paraître dans l’ouvrage de Victorien Bornéat (L’Exclusion culturelle, Editions du Faubourg, 10 euros) n’y figure finalement pas. « Ce n’est pas de mon fait », explique l’auteur, qui renvoie vers sa maison d’édition. « Pour ce premier essai d’un jeune auteur, nous tenions simplement à garantir la réception la plus sereine possible, en dehors de toute actualité chaude », assume, par mail, Sophie Caillat, fondatrice des Editions du Faubourg.

 

Dernier exemple et non des moindres : le courrier envoyé par des élèves de terminale d’un établissement de banlieue parisienne qui ne viendront pas voir la Seconde époque du spectacle Ici sont les dragons. Ils l’ont écrit au théâtre : « Nous ne sommes plus à l’aise à l’idée de nous rendre à la Cartoucherie et de financer le travail de la troupe, si beau et utile soit-il. » Cette défection de lycéens, la seule survenue à ce jour, est sans doute la plus cruelle pour les 80 salariés du Soleil. Mais, qu’on leur tourne le dos ou pas, toutes et tous seront au rendez-vous fixé avec le public le 12 mars à la Cartoucherie de Vincennes.

 

Joëlle Gayot / Le Monde 

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Télérama :

Face à la “tempête” des accusations d’agressions sexuelles dans sa troupe, Ariane Mnouchkine présente des excuses

 

La directrice du Théâtre du Soleil a publié jeudi une longue lettre, dans laquelle elle s’adresse au public et s’excuse auprès des victimes tout en fustigeant la “vocifération médiatique”. En toile de fond, l’avenir de la compagnie.

 

Par Emmanuelle Bouchez

À trois semaines de la création du second volet d’Ici sont les dragons, son « grand spectacle populaire » sur les racines du totalitarisme en Europe, le Théâtre du Soleil publie sur son site une « adresse d’Ariane Mnouchkine au public ». À la fois circonstanciée, argumentée, philosophique et personnelle, cette longue lettre résonne autant comme un mea-culpa que comme une réflexion sur le rôle, dans nos sociétés, du pouvoir médiatique versus le pouvoir judiciaire. Une telle initiative est rare. Même si, traditionnellement, des « éditos » précèdent et présentent les nouvelles créations, la plume y est toujours collective ; cette fois, c’est la patronne — depuis 62 ans — qui signe.

 

Un an que cette compagnie historique du théâtre français à la réputation internationale vit dans la tourmente. Au cours de la séance du 24 mars 2025 de la Commission d’enquête parlementaire relative aux violences commises dans le secteur artistique, la comédienne Agathe Pujol a en effet dénoncé une tentative de viol commise sur elle, le 31 décembre 2010, pendant une fête du Théâtre du Soleil. Aussitôt, la compagnie réalise une enquête interne, remise en mai 2025 au procureur de la République. Le ministère de la Culture se saisit de l’article 40 (selon lequel tout fonctionnaire témoin d’un délit ou d’un crime doit en donner aussitôt avis au procureur) et déclenche une procédure judiciaire. Mais en novembre de la même année, un article paru sur le site Mediapart fait état d’autres violences sexuelles perpétrées, ces quinze dernières années, à l’encontre d’autres jeunes femmes par les deux comédiens (déjà congédiés par Ariane Mnouchkine une semaine après le premier témoignage d’Agathe Pujol). Le ministère de la Culture commandite alors de son côté un nouvel audit, externe celui-ci, dont les conclusions devraient être livrées fin mars 2026.

Des signaux négatifs

Si ces faits ont été reconnus par des communiqués parus sur le site du Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine n’avait elle-même jamais livré son point de vue en direct. À l’heure où elle s’enferme avec sa troupe pour la dernière ligne droite des répétitions — elle n’a d’ailleurs pas souhaité répondre dans l’urgence à nos questions —, il lui a pourtant semblé nécessaire de prendre le temps de s’exprimer publiquement. Car, depuis janvier dernier, quelques signaux négatifs sont apparus. Ils pourraient affaiblir le fort lien de confiance tissé depuis tant d’années par le Théâtre du Soleil avec ses spectateurs et spectatrices — dont témoignait encore, en 2024-2025, la Première Époque d’Ici sont les dragons. En effet, en janvier dernier, le Centre national du costume et de la scène de Moulins a jugé bon de reporter l’exposition qu’il devait lui consacrer au printemps prochain ; la Sorbonne a annulé une journée de colloque prévue à la même période. Plus inquiétant encore : des lycéens de terminale, scolarisés en région parisienne, ont préféré annuler leur venue au théâtre.

 

J’ai, donc, manqué de discernement, au cours des soixante-deux années de ma vie professionnelle, je ne le nie évidemment pas.

Ariane Mnouchkine dans sa lettre publiée sur le site du Théâtre du Soleil
 
Dans sa lettre, Ariane Mnouchkine affronte les faits et les rapporte elle-même, étape après étape. Elle plaide coupable d’une certaine manière, en reconnaissant son manque de vigilance et son aveuglement : « Je suis, bien sûr, depuis le début de cette tempête, prête à présenter toutes les excuses légitimement attendues par les victimes elles-mêmes, pour mes lacunes, mes aveuglements, mes fautes éventuelles. » Sa lettre fustige par ailleurs « la systématisation ahurissante » dans l’analyse des faits survenus ces années au sein de la troupe qu’elle dirige. Elle dénonce « toutes ces infamies jetées pêle-mêle dans le chaudron brûlant de la vocifération médiatique » où il semble difficile de « discerner ce vrai — qui exige indubitablement mes excuses — de ce faux qui ne les mérite surtout pas. Comment faire cela sans paraître remettre en cause ce qu’il y a de vrai dans la parole des victimes et le respect dû à la liberté de la presse ? »

Inquiète pour l’avenir

Plus important, et plus attendu, surtout, elle présente ses excuses en assumant sa responsabilité de « cheffe » : « J’ai, donc, manqué de discernement, au cours des soixante-deux années de ma vie professionnelle, je ne le nie évidemment pas […]. Étant la cheffe, j’aurais dû savoir […]. Que les victimes se rassurent, je ne vais pas, comme je pensais devoir le faire au début de cette tourmente, attendre les conclusions d’une justice enfouie sous des montagnes de milliers de dossiers en attente […]. Je leur présente dès aujourd’hui mes excuses publiques et sincères. »

 

 

À bientôt 87 ans, dont 62 ans de Soleil, Ariane Mnouchkine s’inquiète aussi de l’avenir de la compagnie dont elle ne digère pas qu’on ait pu la faire passer pour une « secte perverse et malfaisante ». Elle en défend d’arrache-pied le modèle « différent » : quatre-vingts femmes et hommes y partagent, selon elle, équitablement les postes pour un salaire égalitaire devenu « indécent tant il est modeste pour des travailleurs aussi talentueux et expérimentés ». Un plaidoyer pro domo d’autant plus vital pour le Soleil que, sous l’égide du ministère de la Culture, une éventuelle transmission au metteur en scène Sylvain Creuzevault est à l’étude. Le cas échéant, celui-ci serait chargé de concevoir la Troisième Époque d’Ici sont les dragons…

 

Emmanuelle Bouchez / Télérama 

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