"Accueillir l’univers culturel et linguistique guarani : une traduction hospitalière de l’œuvre d’Augusto Roa Bastos
Welcoming the Guarani Cultural and Linguistic Universe: A Hospitable Translation of the Work of Augusto Roa Bastos
DOI: https://doi.org/10.58282/acta.21025
Augusto Roa Bastos, Yñipyru et autres textes, trad. Cécile Brochard et Joaquín Ruiz Zubizarreta, Paris : Classiques Garnier, 2024, 203 p., EAN 9782406172673.
1Dans Éloge de la traduction, Barbara Cassin évoque l’enjeu de la traduction en ces termes : « comprendre que les différentes langues produisent des mondes différents dont elles sont les causes et les effets ; et faire communiquer ces mondes en inquiétant les langues l’une par l’autre, de sorte que la langue du lecteur aille à la rencontre de celle de l’auteur1 ». C’est ce que nous proposent les éditeurs et traducteurs d’Yñipyru et autres textes.


2Dans cette œuvre publiée en 2024 aux éditions Classiques Garnier, Cécile Brochard et Joaquín Ruiz Zubizarreta nous offrent une traduction hospitalière, annotée et commentée de poèmes, de nouvelles et d’écrits critiques du plus célèbre écrivain paraguayen : Augusto Roa Bastos. Romancier, poète et dramaturge, cet auteur a été reconnu mondialement, notamment pour ces œuvres Moi, le suprême (1974) et Fils d’homme (1982). Il obtint également le très honorable prix Cervantès en 1989 qu’il envisage comme une reconnaissance à la culture riche et plurielle de son pays.


3Yñipyru et autres textes rassemble vingt-huit poèmes, trois nouvelles et deux textes critiques traduits pour la première fois, pour la plupart, en français. Il nous faut souligner d’emblée l’importance donnée à l’œuvre poétique d’Augusto Roa Bastos qui n’est encore que très peu étudiée et connue en France. La sélection des œuvres traduites est claire et pertinente. Elle se base sur deux critères : l’évidence du lien avec la langue, la culture et la cosmogonie guarani d’une part et le reflet de l’engagement sociopolitique de l’auteur, d’autre part.


4Exposée dès le seuil de l’ouvrage, dans une introduction riche et précise du point de vue du contexte géographique et sociopolitique du Paraguay et de la biographie d’Augusto Roa Bastos, la démarche des auteurs consiste à mettre en lumière, dans le processus de création, comment fonctionnent la « poétique des variations » et le « texte absent » qui caractérisent les écrits de l’écrivain paraguayen et que nos auteurs associent à l’oralité du guarani : « Retrouver le texte guarani absent […] tant il est vrai que la poétique roabastienne se nourrit profondément de cette matière linguistique et culturelle guarani, de sorte que traduire les textes écrits en espagnol paraguayen, c’est aussi traduire depuis le guarani ce texte qui “pense” l’écrivain, pour reprendre l’image très juste proposée par Roa Bastos » (p. 25).


5L’ouvrage témoigne ainsi d’une approche pluridisciplinaire où se mêlent études littéraires et anthropologiques, à l’image de ses auteurs. En effet, Cécile Brochard est maîtresse de conférences en littératures comparées à Nantes Université. Ses recherches explorent le lien entre littérature et politique, notamment dans une perspective décoloniale. Elle s’intéresse particulièrement aux pratiques et poétiques engagées par les écrivains plurilingues et autochtones d’Amérique et d’Australie. Quant à Joaquín Ruiz Zubizarreta, il vient de soutenir une thèse en anthropologie sociale et ethnologie à l’EHESS et au sein du laboratoire d’anthropologie sociale (LAS) intitulée Garder la porte entrebâillée : revisite ethnographique chez les Mbya-guarani du Paraguay. Il s’intéresse aux langues, discours, pratiques, représentations mythologiques et aux droits des peuples guaranis.


L’hospitalité de la traduction
6Yñipyru se démarque tout d’abord par sa posture par rapport à l’acte de traduction. Dans cette recherche du dévoilement du « texte absent » guarani, la démarche de traduction semble se rapprocher de la visée hospitalière défendue à la fois par Antoine Berman et par Paul Ricœur2. Antoine Berman dénonce la perspective platonicienne et ethnocentrée qui fait de la traduction un instrument de domination. Pour contrer cette posture, il défend une éthique de la traduction fondée sur la lettre. Il s’agit alors de recevoir l’autre dans son altérité en respectant ce que la langue fait au discours. Traduire la lettre, du « texte en tant qu’il est lettre », c’est-à-dire en tant que création du discours et manipulation de la langue, contre une vision dominante promouvant la traduction du sens. Ce respect de l’altérité du guarani transparaît dans la mise en place de différents mécanismes proposés par Cécile Brochard et Joaquín Ruiz Zubizarreta. Il nous faut d’abord souligner le rôle du paratexte et tout particulièrement des notes de bas de page. Celles-ci viennent non seulement éclairer et justifier la traduction mais également mettre en lumière les mécanismes de la langue guarani. Le lecteur entre ainsi dans les rouages de la langue et est guidé pour comprendre les fonctionnements de cette langue agglutinante de type polysynthétique. Ce recours apparaît dès le premier poème traduit, Yñipyru, où les auteurs justifient en note la traduction de « Ñanderuvusu ogũahẽ ouvo/Ñanderuvusu » par « Ñanderuvusu arrivent en venant/Ñanderuvusu ». Ils précisent alors : « La phrase est formée d’une part par la racine gũahẽ, “arriver”, accompagnée de la marque de la troisième personne -o ; d’autre part, le verbe “venir” à la troisième personne (ou), modulé par le suffixe -vo qui indique la continuité de l’action ». Et l’on remarquera la restitution de l’altérité dans la juxtaposition du verbe à l’indicatif suivi du gérondif en français qui laissent apparaître la singularité de la syntaxe guarani en bousculant celle du français.


7Cette proposition des auteurs nous semble particulièrement intéressante dans la mesure où le lecteur n’est pas seulement amené à entrer dans l’univers culturel du Paraguay mais également dans l’univers linguistique du guarani.


8Il est également important de mettre en avant le respect des interférences et la restitution des culturèmes3 dans les différentes traductions. Deux stratégies se présentent dans l’ouvrage. Lors de la traduction des poèmes, les auteurs explicitent en note le sens que renferment certains culturèmes comme la « parole-âme » (p. 35) ou encore les « bâtons croisés » (p. 37), par exemple. Dans la traduction des nouvelles, les culturèmes apparaissent la plupart du temps en italiques, tels quels, dans la version en français et sont ensuite expliqués en note. C’est le cas, par exemple, des obrajes ou de machu. Cette démarche de traduction permet au lecteur universel d’accepter l’altérité de l’univers littéraire et culturel auquel il est confronté tout en s’y aventurant grâce aux explicitations fournies en notes.


9Enfin, un autre choix de traduction mérite d’être souligné. À l’instar de la méthode adoptée par Roa Bastos, les passages en guarani dans les nouvelles ne sont pas traduits dans le corps du texte mais en notes de bas de page. Ce procédé permet au lecteur de comprendre le lien entre guarani et oralité, puisque les passages dans cette langue apparaissent presque exclusivement dans les dialogues. Le lecteur peut ainsi percevoir la réalité diglossique du Paraguay.


Clefs de lecture de l’œuvre roabastienne
10La structure et la sélection des textes d’Augusto Roa Bastos dans l’ouvrage sont particulièrement éclairantes. D’une part, l’on remarque que les textes critiques viennent, en effet, apporter des clefs de lecture de l’œuvre poétique et narrative de l’écrivain. Ainsi, si l’intérêt pour les chants ancestraux et pour les questions sociopolitiques ancrées dans la ruralité du Paraguay saute aux yeux du lecteur dans les poèmes et les nouvelles, celles-ci trouvent un écho dans les textes critiques. On y perçoit l’engagement d’Augusto Roa Bastos contre l’ethnocide des Guayakis, qui est aussi évoqué dans la nouvelle Chico-coá, ou encore l’abandon des populations rurales, qui apparait aussi dans la nouvelle « Les rogations ». La prégnance des oratures4, manifeste dans l’œuvre poétique de l’écrivain, est aussi revendiquée dans les écrits critiques comme le fondement d’une littérature nationale. Roa Bastos insiste sur la revalorisation de l’oralité guarani et des chants ancestraux tout particulièrement qui renferment l’authenticité d’une littérature nationale. En cela, la démarche de Cécile Brochard et Joaquín Ruiz Zubizarreta de dévoiler le texte absent guarani semble se concrétiser. Cette piste aurait pu également être explorée en s’arrêtant sur le rôle du guarani dans les poèmes où les deux langues, espagnole et guarani, s’alternent. En effet, dans Yñipyru, les occurrences en guarani semblent fonctionner comme des refrains dont découle l’écriture en espagnol. À l’échelle du poème se reflète l’idée que l’oralité guarani est source d’inspiration de la poésie en espagnol. De la même manière, l’engagement sociopolitique de l’écrivain aurait peut-être pu être abordé en insistant sur une autre clef de lecture de l’œuvre roabastienne : la fusion entre les personnages et le paysage. Celle-ci paraît témoigner d’une sorte de déterminisme dans la mesure où les êtres humains sont indissociables de leur milieu social et semblent incapables de s’en libérer. Ainsi, dans la nouvelle « Les rogations », la protagoniste Poilú est d’emblée présentée comme une « bestiole », « une petite larve humaine avançant entre les lambeaux jaunâtres des feuilles » (p. 151). Elle est aussi désignée comme « la figurine de cire sylvestre » (p. 153). De fait, son destin tragique dépend de la rudesse du territoire et tout particulièrement de l’absence d’eau. C’est aussi le cas pour le « niño-azoté », personnage de la nouvelle du même nom, qui se transforme en « fleur blanche aux cheveux rouges » (p. 168). Ainsi, les personnages sont façonnés par le territoire.


De l’œuvre roabastienne à l’émergence d’une tradition littéraire nationale
11L’une de forces d’Yñipyru est d’avoir mis en exergue non seulement l’importance des oratures dans l’œuvre de Roa Bastos mais également d’avoir montré comment à partir de ce dernier s’instaure une tradition littéraire paraguayenne qui va réinterpréter et réécrire les mythes ancestraux. Ce sera notamment le cas à la suite de Roa Bastos de la poète bilingue Susy Delgado. Les oratures et l’univers religieux guarani deviendront progressivement une source d’inspiration pour les poètes bilingues. C’est notamment le cas pour Brígido Bogado, Maurolugo ou Alba Eiragi Duarte, par exemple.


12Cette mise en lumière d’une scène littéraire nationale est aussi manifeste dans le jeu de dédicaces et de leur contextualisation en notes de bas de page. Il se tisse ainsi un réseau de sociabilisation autour de Roa Bastos qui le situe dans un ancrage littéraire mais aussi culturel et politique. On y retrouve notamment des anthropologues comme Miguel Chase-Sardi ou Rubén Barreiro Saguier mais aussi d’autres auteurs comme Emiliano R. Fernandez, Carlos Federico Abente, Elvio Romero, Josefina Plá ou encore Carlos Colombino. Grâce à l’effort de contextualisation en notes de bas de page, le lecteur peut observer les mailles d’une scène littéraire engagée.


Du lectorat paraguayen au lectorat universel
13Il nous faut ici insister sur l’importance du paratexte qui joue un rôle clef dans le rapprochement entre la réalité d’un lecteur francophone et celui d’Augusto Roa Bastos. Les notes de bas de page incarnent ainsi un réel apport de contextualisation géographique, historique et politique mais aussi sociétale et anthropologique. Ainsi, grâce à la double lecture de la traduction de l’œuvre de l’écrivain paraguayen et aux explications apportées par Cécile Brochard et Joaquín Ruiz Zubizarreta, le lecteur peut ainsi non seulement obtenir des clefs de lecture de l’univers roabastien mais aussi de la mythologie guarani. Nous insistons sur la rigueur avec laquelle les différents dieux de la cosmogonie guarani sont resitués ainsi que les étapes de la genèse et les attributs des différentes déités. Nous pensons, par exemple, à la symbolique du jaguar bleu (p. 45) ou à celle des arcs (p. 63). L’importance de la contextualisation historique apparaît aussi clairement pour un poème comme Soldado de la revolución (p. 89) qui évoque la guerre civile liée à la Révolution de 1947 au Paraguay.


14Yñipyru et autres textes convoquent ainsi différents outils qui permettent au lectorat français d’accueillir l’univers linguistique et culturel guarani exploré par Roa Bastos.


notes
1 Barbara Cassin, Éloge de la traduction : compliquer l’universel, Paris : Fayard, 2016, p. 49.


2 Voir Antoine Berman, La Traduction et la lettre ou l’Auberge du lointain, Paris : Seuil, 1999, et Paul Ricœur, Sur la traduction, Paris : les Belles lettres, 2016.


3 Nous concevrons ici le culturème selon la définition proposée par Georgiana Lungu-Badea : « Défini comme la plus petite unité porteuse d’information culturelle, le culturème est aussi un concept théorique désignant une réalité culturelle propre à une culture qui ne se retrouve pas nécessairement dans une autre. Le concept est devenu opératoire dans la théorie et la pratique de la traduction en raison des difficultés posées par le transfert des différences culturelles ». Le culturème se construit sur le modèle linguistique du morphème, phonème, graphème. Georgiana Lungu-Badea le définit à partir de trois critères : son caractère monoculturel, la relativité de son statut et son autonomie par rapport à la traduction. Son essence relative est liée au fait que le culturème est propre à une culture et garde la même signification peu importe le contexte. À la différence du traductème, du néologisme ou de l’emprunt, le culturème n’est pas le fait d’un auteur. Lungu-Badea, « Remarques sur le concept de culturème », Translationes, vol. 1, 2009, p. 15-78.


4 Le terme « orature » aurait été forgé par le linguiste ougandais Pio Zirimu pour parler des expressions orales de création humaine. Micere Mugo, professeur en histoire de l’art, a ensuite repris le terme pour désigner plus spécifiquement des productions artistiques orales qui se prêtent généralement à la déclamation ou à la dramatisation. Ce terme a ensuite été repris par différents chercheurs qui en ont modelé le sens et les nuances. Il est repris au Paraguay par Mark Münzel pour parler de la spécificité littéraire des chants mythiques des communautés guaranis.


résumés
Ce compte-rendu s’intéresse à Yñipyru et autres textes (Classiques Garnier, 2024), où Cécile Brochard et Joaquín Ruiz Zubizarreta proposent une traduction « hospitalière » d’œuvres d’Augusto Roa Bastos — poèmes, nouvelles et textes critiques — qui révèlent l’importance du guarani dans sa création. L’ouvrage, annoté et commenté, éclaire la « poétique des variations » et le « texte absent » guarani, tout en respectant l’altérité linguistique grâce à un usage soigné du paratexte, des notes explicatives et de la restitution des culturèmes. Les traductions rendent perceptibles la réalité diglossique du Paraguay et la richesse de la cosmogonie guarani. La sélection des textes met en évidence les deux axes majeurs de l’œuvre : l’ancrage culturel et linguistique guarani et l’engagement sociopolitique. L’analyse montre aussi comment Roa Bastos s’inscrit dans une tradition littéraire paraguayenne. Par son travail minutieux, l’ouvrage relie l’univers de Roa Bastos à un lectorat francophone tout en restituant l’arrière-plan historique, mythologique et politique du Paraguay.


This review focuses on Yñipyru and Other Texts (Classiques Garnier, 2024), in which Cécile Brochard and Joaquín Ruiz Zubizarreta offer a “hospitable” translation of works by Augusto Roa Bastos—poems, short stories, and critical essays—that reveal the central role of Guarani in his creative process. Annotated and commented, the volume sheds light on the “poetics of variations” and the Guarani “absent text,” while respecting linguistic otherness through the careful use of paratexts, explanatory notes, and the preservation of culturèmes (culture-specific element). The translations convey both the diglossic reality of Paraguay and the richness of the Guarani cosmogony. The selection of texts highlights the two main axes of Roa Bastos’s work: its cultural and linguistic grounding in Guarani and its sociopolitical engagement. The analysis also shows how Roa Bastos is part of a Paraguayan literary tradition. Through meticulous work, the book connects Roa Bastos’s universe to a Francophone readership while restoring the historical, mythological, and political background of Paraguay.


plan
L’hospitalité de la traduction
Clefs de lecture de l’œuvre roabastienne
De l’œuvre roabastienne à l’émergence d’une tradition littéraire nationale
Du lectorat paraguayen au lectorat universel
mots clés
anthropologie, guarani, littérature, Roa Bastos (Augusto), traduction


anthropology, Guarani, literature, Roa Bastos (Augusto), translation


auteur
Manon Naro


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Université de Montpellier Paul-Valéry


Courriel : manon.naro@univ-monpt3.fr


pour citer cet article
Manon Naro, « Accueillir l’univers culturel et linguistique guarani : une traduction hospitalière de l’œuvre d’Augusto Roa Bastos », Acta fabula, vol. 27, n° 4, Notes de lecture, Avril 2026, URL : http://www.fabula.org/revue/document21025.php, page consultée le 15 April 2026. DOI : https://10.58282/acta.21025";
https://www.fabula.org/revue/document21025.php
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