"Ces mots français venus du Moyen-Orient et de Méditerranée


Des milliers de mots de la langue française proviennent de contrées lointaines de l’Hexagone. Parmi eux, des centaines ayant des liens directs ou indirects avec l’arabe mais également, à une moindre échelle, le persan. 


 


Publié le : 21/12/2025 - 12:04


Modifié le : 22/12/2025 - 10:10


 


Le mot français bougie provient de la ville algérienne éponyme aujourd’hui appelée Béjaïa. REUTERS/KIM HONG-JI


Par :bAnne Bernas


 


Monsieur Jourdain ignorait qu’il faisait de la prose, mais Molière savait-il que de nombreux mots dont il usait provenaient de contrées moyen-orientales et méditerranéennes ? 


 


L’arabe est la sixième langue la plus parlée au monde et est utilisée quotidiennement par plus de 400 millions de personnes, dont 200 millions de locuteurs natifs, selon les données des Nations unies. Une « Journée mondiale » lui est également consacrée chaque 18 décembre, date coïncidant avec le jour où, en 1973, l'Assemblée générale de l’ONU a adopté l'arabe comme sixième langue officielle de l'Organisation par la résolution 3190. 


 


D’une infinie richesse, l’arabe, classique mais aussi dialectal, a transmis à de nombreuses langues indo-européennes une somme de mots considérable. « Il y a beaucoup plus de mots d’origine arabe dans la langue française que de mots d’origine gauloise ! » rappelait en 2022 l’académicien Erik Orsenna. 


 


Plus de 800 références 


Dans le dictionnaire français, pas moins de 400 mots sont d’origine arabe, 200 autres sont des mots dérivés et quelque 800 portent la marque de la langue arabe. Depuis le Moyen Âge, des mots arabes voyagent jusqu’en France, par la terre et la mer, en faisant parfois escale dans d’autres pays. À ce titre, le mot « amiral », rang le plus élevé dans la marine française, provient de « Amir al-bahr», le « chef de la mer ». La dissémination de mots d’origine arabe se poursuit lors des conquêtes coloniales du XIXᵉ siècle en Afrique du Nord et jusqu'à plus récemment avec le langage des jeunes de banlieues. 


 


Pourtant, comme le rappelle Salah Guemriche, auteur du Dictionnaire des mots français d'origine arabe (Seuil, 2007), de nombreux mots français d’origine arabe n’ont pas toujours été « assumés » par Paris, à la différence des mots d’origine persane. « Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, l’origine ne dérangeait pas, elle était sans arrière-pensée idéologique, ce qui change au XIXᵉ, à l’heure de la colonisation. Comment voulez-vous dire d’un côté “on va apporter la civilisation” et de l’autre dire que la langue française contient déjà des mots arabes, des Arabes qu’on est allé coloniser. » 


 


Les termes issus de l’arabe sont si nombreux qu’il est impossible d’en dresser une liste, mais parmi les plus connus, dans le domaine des sciences et des mathématiques, à côté des centaines de noms d’étoiles, notons les célèbres « zéro », « chiffre », « zénith », etc. Mais aussi « algèbre », provenant de l'arabe « al-jabr »,« restauration » ou « réunion ». Ce mot figure initialement dans le titre d'un ouvrage du IXᵉ siècle consacré à la résolution d'équations, écrit par le savant persan Muhammad ibn Musa al-Khwarizmi, installé à Bagdad, et dont dérive le mot « algorithme ». 


 


Plus terre à terre. Le sud de l’Hexagone est réputé pour sa culture des abricots (« al barbuk »), mais les Bretons, dont l’artichaut est l’un de leurs symboles de fierté, savent-ils que ces « épines de la terre » se disent en arabe « ardi chawk » ? Savent-ils que l’arsenal de Brest puise son origine de l’arabe « dar al-sina » ou « maison de fabrication ». Et que dire du caban breton, mais aussi des écharpes, chemises, jupes, gilets, parfois en coton, lui aussi issu de l’arabe « kutun ». 


 


« Le français n'est pas français »  


À l’heure des vacances de fin d’année, certains pourraient être tentés de partir faire un safari, dont le terme vient de l’arabe « safar » signifiant « voyage », pour découvrir les girafes (de l’arabe « zarafa ») et les gazelles (« ghazal ») au milieu des baobabs ( « abu hibab »). Un voyage sans grosses tempêtes pour les voyageurs de l’océan Indien puisque la saison des moussons est terminée. La mousson provient de l’arabe « mausim », « saison ». Il arrive dans le vocabulaire français à la fin du XVIᵉ siècle après être passé par le néerlandais, le portugais et l’espagnol sous différentes formes. 


 


Pour fêter la fin de l’année, certains feront la nouba (de l’arabe algérien) et trinqueront avec un verre d’alcool, mot venant du mot « al-khol ». Il signifie à l’origine une fine poudre noire de sulfure de plomb et d’antimoine, un produit de beauté mais aussi un produit d’alchimistes. À la Renaissance, le chimiste allemand utilise le terme « alcohol vini » pour désigner « l’esprit de vin », le « produit d’une distillation de vin ». Quoi qu’il en soit, pour se remettre de toutes ces émotions, rien ne sera plus efficace qu’un petit « caoua ». 


 


D’autres mots sont directement entrés dans le vocabulaire, par exemple bougie (de la ville algérienne éponyme aujourd’hui appelée Béjaïa), casbah (directement venu d’Alger), bled, barda, chouia, et plus près de nous kiffer, dawa ou encore seum. Et puis il y a des « mots arabes clandestins » tels que les nomme le lexicographe Roland Laffitte qui raconte l’exemple de l’épithète « romaine » accolé à une balance, la fameuse balance romaine. « Romaine » vient de l’arabe rumāna signifiant « grenade ». Car cette balance possède sur un bras un dispositif d’équilibre qui lui ressemblait.


 


La langue arabe, la plus parlée des langues sémitiques et la quatrième source d’emprunts de notre langue, après l’anglais, l’italien et l’allemand, a permis un dialogue des cultures le long des routes de la soie, de la côte de l'Inde à la Corne de l'Afrique. Les empires arabes successifs, après la fondation de l’islam, régnèrent sur un territoire qui s’étendait du Maroc à l’ouest jusqu’aux frontières de ce qui est aujourd’hui la Chine. La langue nous a rapporté d’Inde le mot sucre, issu du sanskrit et qui se dit en arabe « sukkar »... 


 


« À travers les siècles, l’arabe a été au cœur des échanges entre les continents et entre les cultures », déclarait Audrey Azoulay, ex-directrice générale de l’Unesco. La langue, ajoutait-elle, a été « maniée par tant de grands poètes, penseurs, scientifiques et savants ». 


 


Il n’y a pas de hasard (du mot arabe « az-ahar », « dé à jouer »), le génie de la langue française tient beaucoup à ces innombrables apports multiculturels. « Le français n'est pas français », s’amusait à dire le linguiste de renom et historien de la langue française Alain Rey. De quoi y perdre son latin. 


 


« Les mots ont beaucoup voyagé » 


À une moindre échelle, de nombreux mots issus du persan - tulipe, divan, nénuphar, babouches, bazar, etc.- ont enrichi le vocabulaire français depuis le Moyen Âge. Explications avec Agnès Lenepveu-Hotz, maître de conférences au département d'études persanes de l’université de Strasbourg. 


 


RFI : Comment expliquer que le nombre de mots français issus du persan (0,7%), langue plus ancienne que l’arabe, soit très inférieur à celui des mots issus de l’arabe (5%) ? 


 


Agnès Lenepveu-Hotz : On trouve moins de mots français issus du persan que de l’arabe pour des raisons historiques. Les royaumes arabes dans le sud de l'Espagne ont par exemple engendré des contacts et donc l'espagnol, comme le français du Sud- Ouest, a emprunté des termes à l'arabe.  


 


Aussi, beaucoup de mots persans ne sont pas arrivés directement jusqu’à nous. Assez souvent, ces mots ont transité par l'arabe, le turc, parfois le hindi. Quand le mot a été emprunté de l'anglais au hindi, il est parfois repassé en français, et souvent le hindi l'avait emprunté au persan avant. Ainsi, les mots ont beaucoup voyagé, comme le mot « châle ». Ce mot a été emprunté par les Anglais au hindi, mais l’hindi l'avait emprunté au persan. Le mot « orange » est passé par l'arabe et même par l'espagnol, mais au départ, c'est un mot persan.  


 


Pour certains mots, on peine vraiment à savoir si l’origine est d’abord persane ou arabe. Pour d'autres, c'est beaucoup plus clair, comme pour le mot « kiosque ». Ce mot est attesté dès le moyen perse, donc bien avant les emprunts que le persan a fait à l'arabe. Ce mot signifie « palais », « pavillon », « kiosque ». Le mot « bakchich », lui, a transité par le turc, mais c'est un verbe en persan qui veut dire « donner ». Le français l'a ensuite emprunté du turc, mais l'arabe et le turc l'avaient emprunté au persan."


https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20251221-ces-mots-fran%C3%A7ais-venus-du-moyen-orient-et-de-m%C3%A9diterran%C3%A9e


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