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Comment utiliser au mieux la Revue de presse Théâtre
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Le spectateur de Belleville
March 2, 6:57 PM
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Par Anne Diatkine / Libération - publié le 2 mars 2026 Si le caractère éphémère d’une pièce semble souvent inéluctable, certaines résistent pourtant à cette existence limitée, comme «By Heart» de Tiago Rodrigues ou «Seuls» de Wajdi Mouawad.
Le théâtre, art de l’éphémère ? Impossible de le nier. Et il est vrai que personne ne s’amuse, si tant est que ce soit possible, à reproduire les mises en scène des pièces de Tchekhov telles qu’elles étaient à leur création par la troupe du théâtre d’art à Moscou ou, (un peu) plus proche de nous, celle de la Dispute de Marivaux qui a imposé et fait connaître Patrice Chéreau. La cinéphilie, comprise comme le culte des films anciens, n’a pas d’équivalent au théâtre. Ce n’est pas seulement les décors et les costumes qui s’usent, mais les élocutions, les intonations, les rythmes, les indications de jeu et même la manière de partager les émotions, bref, les formes. Dans le recueil de conférences intitulé l’Espace vide (éd. du Seuil, 1968), le grand metteur en scène Peter Brook se montre encore plus catégorique : selon lui, «le théâtre est un art autodestructeur» dont «toute forme, sitôt créée, est déjà moribonde». Avec sa troupe, il y a plus de soixante ans, ils avaient décidé qu’indépendamment de sa valeur marchande, un spectacle ne pouvait pas être joué plus de cinq ans. L’Art du présent (éd. Actes Sud, 2006), livre d’entretiens d’Ariane Mnouchkine avec Fabienne Pascaud, dit la nécessité d’échapper coûte que coûte à ce qui le menace : l’oubli de l’instant, la sclérose liée à la répétition. «Continuer le dialogue» Certains spectacles résistent pourtant à cette obsolescence programmée. Des pièces manifestes qui condensent l’art de l’interprète, souvent également metteur en scène et auteur, et se revigorent au fil des années. C’est le cas du Portrait de Ludmilla en Nina Simone de David Lescot avec Ludmilla Dabo créé en 2017, qui prend une acuité particulière sous l’ère Trump et que leurs deux interprètes souhaitent jouer le plus longtemps possible, y compris à l’étranger. D’une autre manière, Isabelle Huppert a émis le vœu de jouer toute sa vie Mary Said What She Said, l’un des derniers spectacles de Bob Wilson, «comme une manière de continuer le dialogue» avec le génie texan disparu le 31 juillet, nous confie-t-elle. Elle emporte le solo au bout du monde et début mars au Festival d’Adelaïde, à Melbourne. En France, en mars et avril, de nombreux «vieux» spectacles poursuivent leur vie. La Princesse de Clèves en solo qu’a créé Marcel Bozonnet en 1996, sans avoir la moindre idée qu’il promènerait avec lui cette petite forme, dont le décor tient dans une valise, durant trente ans. Mais aussi Doreen de David Geselson avec Laure Mathis, Seuls de Wajdi Mouawad ou By Heart de Tiago Rodrigues, qui ont déjà fêté leurs dix ans et parfois beaucoup plus. Ces trois derniers spectacles partagent une même texture biographique ou autobiographique tout en thématisant la question du passage du temps. Comme le dit David Geselson, à propos de Doreen : «On est très heureux de vieillir avec le spectacle qui ne parle que de ça. Mais on met un point d’honneur à être capable de l’arrêter à temps.» C’est toute la question. Autres points communs cruciaux : le metteur en scène est au plateau. Et à chaque fois, la pérennité s’est invitée de manière inopinée, grâce aux demandes des différents théâtres. Puis, la pièce entrant en concurrence avec des projets nouveaux et les demandes se tarissant, la question de la volonté se pose de manière plus active. Avec toujours cette interrogation, insiste le metteur en scène et comédien David Geselson : «Comment insuffler du présent dans un spectacle qu’on joue depuis dix ans ? Il faut faire attention de ne pas verser dans la nostalgie, il ne s’agit pas seulement de bien vieillir mais d’être là au présent. Il ne s’agit pas de le jouer comme un tube.» Dimension d’imprévu intacte L’un des secrets de l’acuité intacte tient à l’aspect performatif. Unique pièce que Tiago Rodrigues joue aujourd’hui en tant que comédien, By Heart est aussi celle où il invite à chaque représentation dix personnes qu’il ne connaît pas à monter au plateau et dont il ne peut deviner les réactions. Il travaille en direct avec eux. Une structure qui permet au spectacle de garder sa dimension d’imprévu après plus de 350 levés de rideau. Toujours nouveau également : l’apprentissage par Tiago Rodrigues du Sonnet 30 de Shakespeare dans la langue du pays où la pièce se donne – et en chinois bientôt. «A l’échelle d’une vie, l’exercice de connaître par cœur un texte dans toutes les langues possibles est infini», remarque le metteur en scène, qui a déjà joué sa pièce fétiche entièrement en portugais, en français, en anglais et en espagnol. On retrouve cet aspect performatif dans Seuls et son bain de couleurs dans lesquelles Wajdi Mouawad se jette à la toute fin. Il peint le plateau, son propre corps et une toile qu’il finit même par traverser, dans une suite de gestes qui ne peuvent se répéter à l’identique. «Je me suis aperçu que jouer ce final, qui était beaucoup plus long lors des premières représentations, me plaisait énormément.» Le metteur en scène, qui a totalement incorporé le texte, au point qu’il le traverse dans sa vie quotidienne, insère parfois durant la représentation deux phrases «étonnantes» qui surgissent sans aucune préméditation. Le texte fait tellement partie de lui qu’il éprouve, en le disant, une forme de dissociation : pendant qu’il joue, une foule de pensées s’invitent, «souvent très intimes», une songerie qui lui paraît n’avoir rien à voir avec ce qu’il dit et soudain, l’acteur-metteur en scène se découvre ravagé par une émotion qu’il ne voit pas venir, il entend «l’enfance saccagée». Wajdi Mouawad se reprend : «Alors même que je le connais, ce texte, je l’ai écrit. Je l’ai joué des centaines de fois depuis sa création.» La déflagration émotive s’est pourtant produite au détour d’une phrase apparemment anodine à Vesoul, fin janvier. Sentiment de fusion avec l’œuvre Avec le temps, Seuls a acquis un statut de boussole. Il permet à Wajdi Mouawad de faire le point aussi bien sur lui, ce qu’il devient, que sur l’époque. «Il y a cette phrase, qui me surprend à chaque fois que je la dis : “Papa, j’ai 35 ans, je t’appelle pour te dire que je ne peux pas passer te voir et tu m’engueules.” Aujourd’hui j’en ai 57 et je n’ai plus du tout la tête de quelqu’un qui en a 35. Est-ce que je la dirai encore à 75 ans ?» Lorsqu’il a créé cette pièce, sa fille n’était pas née et son père était vivant. «C’est sa voix qu’on entend sur le plateau. Une bombe explose mais elle n’explose pas de la même manière en fonction de l’actualité.» Ce n’est sans doute pas un hasard si ce solo autobiographique est le seul texte dont Wajdi Mouawad n’a jamais accordé les droits. «Je suis incapable de le lâcher. J’aurais un peu de difficulté de le voir jouer par quelqu’un d’autre. Celui que j’incarne est comme un frère jumeau. Il ne faudrait pas qu’un autre puisse être le frère jumeau de votre frère jumeau.» Le sentiment de fusion avec l’œuvre revient également dans la bouche de Tiago Rodrigues, pour qualifier By Heart, hymne à sa grand-mère devenue aveugle, traversé par son père et le philosophe Georges Steiner, tous bien vivants au moment de la création, tous morts aujourd’hui : «A chaque fois que je joue By Heart, je me remémore l’essentiel. Quand on meurt, on dit qu’on revoit sa vie en un rien de temps. C’est le sentiment que j’ai, sur le plateau. Tant que j’entends le nom de ma grand-mère sur scène, elle reste vivante.» Doreen, qui montre le lien amoureux intact jusqu’au bout entre le philosophe André Gorz et sa femme, est sans doute moins directement et ouvertement autobiographique. Et c’est cette distance qui a permis à David Geselson de remonter sa pièce avec deux acteurs taïwanais à Taiwan l’année dernière. Une passation qui, loin d’être un détachement, a au contraire insufflé le désir de durer et de continuer à jouer cette pièce, qui aura donc dix ans à l’automne prochain. L’acteur, archive vivante de son propre spectacle Avec la Princesse de Clèves, Marcel Bozonnet est le seul de nos interlocuteurs qui ne soit pas l’auteur de son spectacle fétiche, odyssée virtuose dans une langue Grand Siècle, les mots de Madame de La Fayette ayant tout de même voyagé au fil des décennies au Venezuela, à la Réunion, en Algérie, à Saint-Pétersbourg, pour atterrir, le 15 janvier, dans le très beau petit théâtre à l’italienne de la ville natale de l’acteur, à Semur-en-Auxois (Côte-d’Or). L’acteur a une théorie bien à lui sur ce qui tue un spectacle : ce sont les longues tournées, lorsque la date est unique dans chaque lieu : «On arrive, on joue, on repart, on ne sait pas où on est et on se lasse. Alors que dès qu’on joue deux fois, et plus rarement, on est tout de suite bien meilleur.» Eprouver cette permanence du jeu, c’est aussi parler boulon et tissu, conduite des lumières et équipe technique qui, évidemment, peut bouger au fil des décennies. Le costume du seul en scène la Princesse de Clèves a été perdu. La nuance de gris perlé était introuvable, elle ne se faisait plus. Celui d’aujourd’hui est noir, signé Christian Lacroix, et a été déniché in extremis dans une remise de l’atelier costume de la Comédie-Française… D’une certaine façon, avec les décennies, même si ses intonations changent et se précisent, l’acteur devient l’archive vivante de son propre spectacle : «Je reprends les mêmes trajets et les mêmes figures qu’à la création, mais je suis beaucoup plus agile et souple qu’avant», affirme le comédien octogénaire, ancien administrateur de la Comédie-Française, avec un humour sérieux imperturbable. La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette par Marcel Bozonnet. Du 16 au 18 avril à la Cartoucherie à Paris, le 16 juillet à Présence Pasteur à Avignon, le 10 novembre à Chalon-sur-Saône, les 17 et 18 novembre à Pau et du 26 au 30 janvier 2027 au théâtre des Bernardines à Marseille. Doreen de David Geselson, les 25 et 26 mars au théâtre de Corbeil-Essonnes, puis les 31 mars et 1er avril à Cavaillon. By Heart de Tiago Rodrigues, du 25 au 29 mars au théâtre Silvia-Monfort à Paris, les 11 et 12 mai à Athènes, du 14 au 16 mai à Milan et le 23 mai à Mougins. Seuls de Wajdi Mouawad, les 3 et 4 octobre à Taipei. Anne Diatkine / Libération Légende photo : «Doreen» de David Geselson, avec Laure Mathis. (Charlotte Corman)
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Le spectateur de Belleville
February 28, 5:20 PM
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Par Audrey Sommazi (Capdenac-Gare (Aveyron), envoyée spéciale) Publié le 28 février 2026 Faiseurs de culture (6/18). A Capdenac-Gare, le directeur de l’association hybride Derrière le hublot collabore activement avec les communes voisines.
Lire l'article sur le site du "Monde" : https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/28/on-travaille-pour-des-gens-avec-lesquels-on-vit-cela-maintient-de-la-vie-en-aveyron-fred-sancere-met-l-art-sur-le-devant-de-la-scene-rurale_6668667_3246.html
Fred Sancère a la bougeotte. Le directeur de l’association Derrière le hublot avale des kilomètres pour assister à une représentation de la chorégraphe Katerina Andreou au Théâtre Garonne à Toulouse. Pour concevoir sur le causse Méjean, en Lozère, un projet artistique en partenariat avec le théâtre du Centaure, une compagnie marseillaise. Bientôt, il se déplacera à Jongieux, un village en Savoie. Même s’il est régulièrement par monts et par vaux, ce globe-trotteur est attaché à Capdenac-Gare, une commune aveyronnaise de moins de 4 500 habitants. Car c’est là que Fred Sancère a fondé en 1996, avec un groupe d’une vingtaine d’amis, un théâtre sans salle attitrée. Au compteur de cette structure atypique, labellisée en 2020 « scène conventionnée d’intérêt national art en territoire » par le ministère de la culture : un millier de spectacles disséminés dans les salles des fêtes, fermes, usines et parcs, tous situés dans un périmètre rural, allant du nord à l’ouest de l’Aveyron et dans le Lot. « Ne pas avoir d’espace dédié est un grand luxe, une très grande chance, affirme Fred Sancère. Cette singularité nous exonère des chapelles artistiques pour proposer du théâtre de rue, de l’édition de bande dessinée et de la photographie contemporaine. Elle nous oblige à aller partout pour créer des projets en fonction de ce qu’est le territoire. » Concerts de rock alternatif Ce qui requiert de bien le connaître. Hormis une escapade bordelaise pour suivre des études en anthropologie, Fred Sancère, né voilà 49 ans à Figeac, la commune voisine lotoise, a toujours vécu à Capdenac-Gare. « Je corresponds, dans certains cas, à ce qu’on appelle un plouc. Je ne suis fondamentalement jamais parti très loin », estime celui qui s’est engagé dans le milieu associatif de sa commune dès l’enfance. A 11 ans, ce fils d’un technicien dans l’industrie mécanique devenu projectionniste de cinéma et d’une secrétaire comptable s’inscrit au centre d’animation culturelle qui l’embarque au conseil municipal des enfants. Au lycée, il organise, bénévolement, des concerts de rock alternatif. « A ce moment-là, j’ai le virus. Le secteur de l’animation socioculturelle et d’éducation populaire m’a piqué. Je m’étais dit que c’était beau de fabriquer des choses dans la ville où l’on naît, de la bousculer un peu, de la mettre en mouvement », se souvient Fred Sancère. Il était alors « bercé par l’utopie » de l’aventure de Cargo 92, ce navire, avec à son bord Royal de Luxe et la Mano Negra, qui avait mis le cap en 1992 vers l’Amérique latine pour y présenter des spectacles. Animé par une ferveur constante depuis trente ans, le directeur mène en parallèle Fenêtres sur le paysage, un parcours à la croisée de la création artistique, de la cohésion sociale et du tourisme. Douze œuvres d’art refuges, pensées comme des abris dans lesquels on se couche, ont été conçues en collaboration avec les maires des petites communes, les habitants et les artistes. Un projet artistique solidaire A Gréalou, village lotois de 300 habitants implanté sur le GR 65, ce long chemin entre Genève, en Suisse, et Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne, Super-Cayrou est la première réalisation signée par l’agence parisienne d’architectes Encore heureux. Composée de deux tentes en pierres et lauzes des Causses, elle a fait son apparition sur le site de Pech Laglaire en 2020. A Golinhac, le performeur Abraham Poincheval a imaginé La Chambre d’or, une boule en béton inspirée du rocher de la Glouque, une curiosité granitique locale. « Ces œuvres deviennent des lieux de balade et de fierté », se félicite-t-il. Après l’épidémie due au coronavirus, l’enthousiaste directeur a inventé un projet artistique solidaire. Le service d’art à domicile, c’est son nom, fait entrer des artistes – comédien, danseur, photographe écrivain… – au domicile des personnes âgées isolées et dépendantes. « On travaille pour des gens avec lesquels on vit, nos amis, nos voisins, nos parents. Cela maintient de la vie. C’est fabuleux ! », s’exclame-t-il. Fred Sancère écrit le menu de cette incroyable aventure culturelle au budget annuel variant de 500 000 à 650 000 euros financé en grande partie par des aides publiques (Etat, fonds national d’aménagement du territoire, Région Occitanie, département de l’Aveyron, communauté de communes Comtal Lot et Truyère...). Mais, le directeur, en conflit avec le maire de Capdenac-Gare, a décidé en 2024 de déménager le siège de son association hybride, qui se compose d’une petite équipe de quatre salariés et de vingt-cinq bénévoles, à Asprières. Cette petite commune voisine aveyronnaise lui octroie depuis 2008 une subvention annuelle de 500 euros. Légende photo : Fred Sancère. « LE MONDE »/LUCAS LARA
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Le spectateur de Belleville
February 26, 5:42 PM
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Par Roxana Azimi dans Le Monde - le 26 février 2026 A 71 ans, l’ancienne journaliste devenue conseillère du président Nicolas Sarkozy a su, grâce à sa discrétion et à son entregent, se rendre indispensable. La nouvelle locataire de la Rue de Valois devra gérer plusieurs chantiers d’importance, dont le projet Louvre Renaissance et la réforme de l’audiovisuel public.
Lire l'article sur le site du "Monde" : https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/26/catherine-pegard-ancienne-presidente-du-chateau-de-versailles-et-proche-d-emmanuel-macron-remplace-rachida-dati-au-ministere-de-la-culture_6668413_3246.html?search-type=classic&ise_click_rank=1
Catherine Pégard va quitter son bureau spartiate de conseillère culture, niché au premier étage de l’aile ouest de l’Elysée, pour prendre les rênes du ministère de la culture, a annoncé l’Elysée, jeudi 26 février, dans un communiqué. A 71 ans, l’ancienne journaliste politique, passée par le cabinet de Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2011, puis à la tête du château de Versailles pendant douze ans et demi, devient la troisième locataire de la Rue de Valois depuis le second quinquennat d’Emmanuel Macron. A un an de l’élection présidentielle, elle sera sans doute la dernière à occuper ce poste. Trois autres nouveaux ministres font leur entrée au gouvernement. L’ex-ministre macroniste Sabrina Roubache fait son retour en tant que ministre déléguée chargée de l’enseignement et de la formation professionnels et de l’apprentissage. La porte-parole du gouvernement Maud Bregeon devient ministre déléguée chargée de l’énergie. La députée du groupe macroniste Camille Galliard-Minier devient ministre déléguée chargée de l’autonomie et des personnes handicapées, en remplacement de Charlotte Parmentier-Lecocq. Après Audrey Azoulay et Rima Abdul Malak, c’est la troisième fois qu’un conseiller culture du palais prend la tête du ministère. « Catherine Pégard a la confiance absolue du président de la République, qui apprécie les gens qui ne sont pas des experts de la profession, explique un familier de l’Elysée. Il a trouvé chez elle un réservoir de loyauté et d’expérience. » Voilà un demi-siècle que cette native du Havre (Seine-Maritime) trace sa route au cœur de la jungle politique. Entrée au Quotidien de Paris, en 1978, la jeune journaliste y fait ses premières armes, avant de rejoindre Le Point, en 1982. Elle en gravit les échelons : cheffe du service politique, puis rédactrice en chef. Inépuisable carnet d’adresses Année après année, Mme Pégard tisse patiemment ses réseaux et impose sa marque dans les allées du pouvoir. En mai 2007, à la surprise générale, elle suit Nicolas Sarkozy à l’Elysée, en tant que conseillère politique. En 2011, moins d’un an avant la fin de son mandat, le chef de l’Etat lui offre la présidence du château de Versailles, l’un des postes les plus convoités du paysage culturel, un établissement dont raffole la Ve République, qui cultive des accents monarchiques. Malgré les critiques accompagnant son arrivée au château de Louis XIV, elle gagne la confiance des équipes et des responsables politiques locaux. D’autant qu’elle a l’art de faire jaillir l’argent là où les caisses sont à sec. Quand le budget de l’établissement ne suffit plus à ranimer un bosquet ou à remplir un bassin asséché, Mme Pégard ouvre son inépuisable carnet d’adresses, et les fonds affluent. Grâce à son entregent, le mécénat est multiplié par trois, culminant à 47 millions d’euros en 2014. Reconduite en 2016 par le président socialiste François Hollande, Mme Pégard est confirmée à son poste trois ans plus tard par Emmanuel Macron. Ils ont fait connaissance lors d’un dîner donné par l’énarque Jean-Pierre Jouyet. Très rapidement, le contact s’est révélé chaleureux, en particulier avec Brigitte Macron. Le couple présidentiel, qui aime se rendre à La Lanterne, résidence d’Etat de la République prisée des présidents depuis Nicolas Sarkozy, apprécie la discrétion de cette femme qui, sans en faire trop, se rend indispensable. En 2021, rattrapée par la limite d’âge – fixée à 67 ans pour sa fonction –, Mme Pégard devait quitter son poste. Cependant, Emmanuel Macron rechigne à s’en séparer. Les mois passent, et elle reste, quitte à bousculer les règles de la fonction publique. En février 2024, le président se résout à la remplacer par Christophe Leribault, qui vient d’ailleurs d’être nommé à la tête du Musée du Louvre. Mme Pégard ne reste pas longtemps désœuvrée : Jean-Yves Le Drian, qui préside Afalula, l’agence française chargée de l’aménagement du site nabatéen d’Al-Ula, en Arabie saoudite, l’appelle à ses côtés. Elle y reste à peine un an : en septembre 2025, Emmanuel Macron la nomme conseillère culture à la place de Philippe Bélaval, parti cinq mois plus tôt pour raisons personnelles. « Des tas de choses à consolider » La nouvelle locataire de la Rue de Valois aura peu de nominations à superviser, Rachida Dati ayant tenu à renouveler, avant son départ, les présidences du Louvre et du Musée d’Orsay. Mme Pégard devra néanmoins trouver un remplaçant à Christophe Leribault à la tête du château de Versailles. Le nom de Laurent Salomé, qu’elle avait promu conservateur en chef de ce musée, en 2016, revient avec insistance. « Il y a des tas de choses qu’on peut consolider, affiner, redimensionner », affirmait-elle au Monde, en décembre 2025, sans préciser si elle faisait allusion au Pass culture, dont l’avenir est incertain, au pharaonique projet Louvre Renaissance – à 1 milliard d’euros, dans le collimateur de la Cour des comptes, et qui survient au pire moment, après le spectaculaire cambriolage révélant les failles du musée – ou au projet très controversé de holding pour chapeauter l’audiovisuel public, que Rachida Dati a vainement tenté d’imposer. C’est à Mme Pégard qu’incombera surtout la tâche de faire le récit de l’héritage culturel du chef de l’Etat, au moment où la cote de popularité de celui-ci est au plus bas et que la réalisation des grands chantiers, comme la restauration de Notre-Dame, achevée en 2025, ou l’ouverture, en 2023, de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts (Aisne), est reléguée au second plan. « C’est très injuste de ne pas considérer l’intérêt qu’Emmanuel Macron porte à la culture, souvent dans le détail », avait confié, en décembre, Mme Pégard, qui persistait alors à ne pas parler de bilan. Roxana Azimi / LE MONDE
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February 23, 2:24 PM
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Par Rosita Boisseau dans Le Monde - publié le 19 février 2026 Les acrobates de la 37ᵉ promotion sont à l’affiche à La Villette, avec des sketches et des chansons créés par Halory Goerger. https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/19/le-spectacle-de-la-fin-des-etudes-du-centre-national-des-arts-du-cirque-une-petite-perle-de-virtuosite-et-d-ironie_6667363_3246.html
Une petite tente plane à 6 mètres de hauteur sous le chapiteau. Sa toile bleue, illuminée par une lanterne de camping, nous fait de l’œil dans la nuit. Refuge fragile, cabane perchée, cocon planant, elle rayonne sur la piste du Spectacle de la fin des études, mis en scène par Halory Goerger pour la 37ᵉ promotion du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne, à l’affiche jusqu’au 22 février de La Villette, à Paris. Cette pièce ne fait pas mentir son titre, puisqu’il s’agit de la création marquant la fin du cursus de trois ans d’études prolongés par un an d’insertion professionnelle du Centre national des arts du cirque, dirigé par Peggy Donck. Dans ce contexte, le spectacle prend un poids symbolique majeur, tremplin de jeunes artistes auxquels il sert de drapeau. Toujours très attendu depuis 1995, ce rendez-vous met face à face une troupe éphémère d’acrobates et un chorégraphe ou un metteur en scène spécialement invité. Il profite depuis trente ans du soutien de La Villette, plaque tournante pour la diffusion et la reconnaissance. A l’affiche depuis le 4 février, avant de partir en tournée, Le Spectacle de la fin des études a réjoui, jeudi 12 février, les 470 spectateurs qui se pressaient sous la toile. Il faut dire que cette pièce est une perle. Non seulement elle potentialise la technique des quatorze acrobates, âgés de 23 à 28 ans, mais elle valorise aussi leur humour et leur engagement avec une gouaille qui pique et fait mouche. Les sketches et les chansons, écrits par Halory Goerger, libèrent des critiques sociopolitiques tout en ironisant dans la bonne humeur sur les conditions de travail de la nouvelle génération. Parés à décoller ? Le micro est ouvert et le kit du diplômé plus qu’opérationnel : « Un mini-chapiteau pliant de notre partenaire “Quechuo”, qui vous permettra d’exercer dans le cadre de notre programme “été culturel”, au sein des campings de France et de Navarre. » Ellipses sans fin Revenons donc nous blottir sous ce rikiki « chapiteau » qu’est une tente dépliable en deux secondes ! Répertoriée dans la collection du Centre Pompidou, la fameuse Quechua, ici rebaptisée « Quechuo », rappelle évidemment les abris de fortune que l’on voit malheureusement un peu partout, mais se déplace vite du front de la survie. Elle se métamorphose à volonté sur le fil d’un défilé de mode joyeusement bazar. Elle colore dans une gamme pop la tendance récup du spectacle qui respire un quotidien sans ostentation. Ce vestiaire pratique se laisse aussi oublier, tant les numéros se révèlent épatants. Leur virtuosité en impose, mais surtout leur originalité et l’affirmation de soi encapsulée dans chacun des tableaux débordent largement de la seule prouesse. Les sangles parallèles volent dans un ballet de lanières entre les mains de Lucy Vandevelde et Vladyslav Ryzhykh. La corde molle rebondit souplement sous Viola Fossi tandis que le fil accueille Anaïs Boyer. La roue Cyr embarque une triplette de personnalités (Antonio Armone, Clarisse Baudoin, Luna Lhomme) dans des ellipses sans fin. Quant au trapèze fixe long de deux mètres, il sert de perchoir au rêve d’Alice Langlois, qui l’apprivoise avec une lenteur ensorcelante. Rosita Boisseau / Le Monde Légende photo : « Le Spectacle de la fin des études », de la 37ᵉ promotion du Centre national des arts du cirque, en octobre 2025. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE
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February 20, 10:20 AM
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Par Joëlle Gayot dans Le Monde - Publié le 19/02/26 Ariane Mnouchkine, sa fondatrice et directrice, a décidé de prendre la parole à travers une lettre adressée au public.
Lire l'article sur le site du "Monde" : https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/19/au-theatre-du-soleil-une-vague-de-desaffection-inedite-fait-suite-aux-revelations-d-agressions-sexuelles_6667412_3246.html
Théâtre du Soleil, J − 22. La troupe travaille d’arrache-pied à sa fresque historique et politique consacrée à l’émergence des totalitarismes au XXe siècle. Après Ici sont les dragons. Première époque (2024), les acteurs peaufinent la création imminente de la Deuxième époque de sa représentation. Fidèle à la tradition, Ariane Mnouchkine a publié, jeudi 19 février, sur le site Internet du Théâtre du Soleil, une lettre donnant des nouvelles. La date de la première du spectacle devrait avoir lieu, en principe, le 12 mars, à la Cartoucherie de Vincennes. Jusque-là rien d’anormal. Sauf que cette lettre rompt avec le rituel car, l’artistique mis à part, plus rien ne va de soi pour la directrice et son équipe depuis la révélation, en mars 2025, d’agressions sexuelles qui auraient eu lieu au sein de l’iconique institution. Un an plus tard, Ariane Mnouchkine ressent le besoin de s’adresser directement à son public. Une façon de livrer son analyse de la situation avant même le rendu des conclusions d’un audit externe. Retour sur une tourmente : les faits d’agressions sexuelles ont été rendus publics le 24 mars 2025, lors de l’audition d’Agathe Pujol devant une commission d’enquête relative aux violences commises dans les secteurs artistiques. Evoquant un climat délétère notamment pour les stagiaires recrutées au Soleil, Agathe Pujol, qui fut elle-même stagiaire, a affirmé avoir été victime d’une tentative de viol par un acteur de la troupe. Des accusations gravissimes susceptibles d’emporter, dans leurs remous, les fondations et la réputation d’une maison de 80 employés, maison respectée internationalement pour son histoire, son travail et la sincérité de ses engagements politiques ou humanitaires. Très secouée, l’équipe avait réagi sur-le-champ : les deux comédiens incriminés ont été renvoyés dès le mois d’avril 2025 tandis qu’une enquête interne était menée par des membres du Soleil. Ses conclusions ont été remises au procureur de la République le 13 mai 2025. Mais en novembre 2025, c’est la directrice elle-même qui est mise en cause dans un article de Mediapart. Suspectée de ne pas avoir pris la pleine mesure de la gravité des dérives au sein de son équipe, Ariane Mnouchkine se retrouve sous le feu des critiques. L’affaire est suivie par le ministère de la culture, qui recommande qu’une autre enquête ait lieu, menée, cette fois, par un cabinet indépendant. Cet audit externe dont les résultats sont attendus fin mars suffira-t-il à dissiper les doutes et apaiser les esprits ? Soucieux de faire, une fois pour toutes, le point sur les zones d’ombre de son passé, le Théâtre du Soleil a recensé les comportements délictueux qui ont surgi au fil de ses soixante années d’existence. Une dizaine, selon lui. L’un des plus anciens à être remonté à la surface date de 2003. En novembre de cette année-là, une jeune femme porte plainte contre un membre de l’équipe qui aurait tenté de l’embrasser de force. C’est dans ces termes, affirme aujourd’hui Ariane Mnouchkine, que la victime est venue, à l’époque, lui décrire l’agression. La police classera l’enquête sans suite, faute d’infractions insuffisamment caractérisées. L’homme (qui n’est pas comédien) n’a pas été licencié et travaille toujours sur le site. « Accusateurs infaillibles » Lorsqu’elle a été informée de déviances ou de manquements, Ariane Mnouchkine a – d’après un document que Le Monde s’est procuré – fait le choix de se séparer des fautifs ou de les éloigner du plateau. Cela a été le cas en 2004, en 2015, en 2020 et en 2021. Dans sa lettre au public, la directrice se dit « prête à présenter toutes les excuses légitimement attendues par les victimes elles-mêmes, pour, ajoute-t-elle, mes lacunes, mes aveuglements, mes fautes éventuelles ». Mais elle passe aussi à l’offensive contre ceux qu’elle nomme ses « accusateurs infaillibles » en s’interrogeant : « Que cherchent-ils ? Le pilori, la mise à mort en place publique d’une entreprise de 80 salariés, comédiens, techniciens, costumières, artistes en tous genres, coupables de rien ? Pire, veulent-ils le déshonneur de plus de 600 travailleurs qui, parcourant un bout de chemin avec nous, ont fait vivre, créer et rayonner le Théâtre du Soleil au cours de ces soixante-deux années, ou, seulement, moins grave, mon effacement ? » Cette mise au point de l’artiste n’arrive pas par hasard. Depuis plusieurs semaines, le Soleil fait face à une vague inédite d’annulations ou de reports d’événements auxquels il aurait dû être associé. Mi-janvier, la troupe apprend ainsi le report d’une exposition consacrée à ses costumes. Portée par la Bibliothèque nationale de France, la manifestation devait avoir lieu au Centre national du costume et de la scène (CNCS) à Moulins. Contactée, la directrice du CNCS, Delphine Pinasa, explique : « L’article de Mediapart a été une douche froide. Face à cette actualité qui nous a paru difficile à gérer, le conseil d’administration a pris la décision de reporter. » Contrecoup immédiat : le catalogue de l’exposition, qui devait être publié aux éditions Gallimard, est au point mort. Une « cabale » à l’œuvre En immersion dans les murs, Thomas Briat filme quotidiennement les répétitions d’Ici sont les dragons. Il veut réaliser un documentaire sur cette fresque ambitieuse. En avril 2025, Arte s’est dite intéressée par une éventuelle diffusion sans pour autant signer d’engagement écrit. Mais fin janvier 2026, changement de ton, la chaîne réajuste le tir. « Ils assument de ne pas diffuser le documentaire à venir car, disent-ils, ils ne veulent pas prendre le risque d’une polémique », regrette Thomas Briat. Il y a encore cette journée de colloque consacrée au Théâtre du Soleil qui devait se dérouler en juin 2026, à la Sorbonne. Béatrice Picon-Vallin, chercheuse et éminente spécialiste du travail de Mnouchkine, en était une intervenante. Elle a appris le 18 janvier qu’à la suite de « difficultés d’organisation », cette journée était déprogrammée. Indignée, l’universitaire n’hésite pas à parler d’une « cabale » à l’œuvre, selon elle, depuis la parution de l’article de Mediapart. Une longue interview d’Ariane Mnouchkine qui devait paraître dans l’ouvrage de Victorien Bornéat (L’Exclusion culturelle, Editions du Faubourg, 10 euros) n’y figure finalement pas. « Ce n’est pas de mon fait », explique l’auteur, qui renvoie vers sa maison d’édition. « Pour ce premier essai d’un jeune auteur, nous tenions simplement à garantir la réception la plus sereine possible, en dehors de toute actualité chaude », assume, par mail, Sophie Caillat, fondatrice des Editions du Faubourg. Dernier exemple et non des moindres : le courrier envoyé par des élèves de terminale d’un établissement de banlieue parisienne qui ne viendront pas voir la Seconde époque du spectacle Ici sont les dragons. Ils l’ont écrit au théâtre : « Nous ne sommes plus à l’aise à l’idée de nous rendre à la Cartoucherie et de financer le travail de la troupe, si beau et utile soit-il. » Cette défection de lycéens, la seule survenue à ce jour, est sans doute la plus cruelle pour les 80 salariés du Soleil. Mais, qu’on leur tourne le dos ou pas, toutes et tous seront au rendez-vous fixé avec le public le 12 mars à la Cartoucherie de Vincennes. Joëlle Gayot / Le Monde ------------------------------------------------------------------ Télérama : Face à la “tempête” des accusations d’agressions sexuelles dans sa troupe, Ariane Mnouchkine présente des excuses La directrice du Théâtre du Soleil a publié jeudi une longue lettre, dans laquelle elle s’adresse au public et s’excuse auprès des victimes tout en fustigeant la “vocifération médiatique”. En toile de fond, l’avenir de la compagnie. Par Emmanuelle Bouchez À trois semaines de la création du second volet d’Ici sont les dragons, son « grand spectacle populaire » sur les racines du totalitarisme en Europe, le Théâtre du Soleil publie sur son site une « adresse d’Ariane Mnouchkine au public ». À la fois circonstanciée, argumentée, philosophique et personnelle, cette longue lettre résonne autant comme un mea-culpa que comme une réflexion sur le rôle, dans nos sociétés, du pouvoir médiatique versus le pouvoir judiciaire. Une telle initiative est rare. Même si, traditionnellement, des « éditos » précèdent et présentent les nouvelles créations, la plume y est toujours collective ; cette fois, c’est la patronne — depuis 62 ans — qui signe. Un an que cette compagnie historique du théâtre français à la réputation internationale vit dans la tourmente. Au cours de la séance du 24 mars 2025 de la Commission d’enquête parlementaire relative aux violences commises dans le secteur artistique, la comédienne Agathe Pujol a en effet dénoncé une tentative de viol commise sur elle, le 31 décembre 2010, pendant une fête du Théâtre du Soleil. Aussitôt, la compagnie réalise une enquête interne, remise en mai 2025 au procureur de la République. Le ministère de la Culture se saisit de l’article 40 (selon lequel tout fonctionnaire témoin d’un délit ou d’un crime doit en donner aussitôt avis au procureur) et déclenche une procédure judiciaire. Mais en novembre de la même année, un article paru sur le site Mediapart fait état d’autres violences sexuelles perpétrées, ces quinze dernières années, à l’encontre d’autres jeunes femmes par les deux comédiens (déjà congédiés par Ariane Mnouchkine une semaine après le premier témoignage d’Agathe Pujol). Le ministère de la Culture commandite alors de son côté un nouvel audit, externe celui-ci, dont les conclusions devraient être livrées fin mars 2026. Des signaux négatifs Si ces faits ont été reconnus par des communiqués parus sur le site du Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine n’avait elle-même jamais livré son point de vue en direct. À l’heure où elle s’enferme avec sa troupe pour la dernière ligne droite des répétitions — elle n’a d’ailleurs pas souhaité répondre dans l’urgence à nos questions —, il lui a pourtant semblé nécessaire de prendre le temps de s’exprimer publiquement. Car, depuis janvier dernier, quelques signaux négatifs sont apparus. Ils pourraient affaiblir le fort lien de confiance tissé depuis tant d’années par le Théâtre du Soleil avec ses spectateurs et spectatrices — dont témoignait encore, en 2024-2025, la Première Époque d’Ici sont les dragons. En effet, en janvier dernier, le Centre national du costume et de la scène de Moulins a jugé bon de reporter l’exposition qu’il devait lui consacrer au printemps prochain ; la Sorbonne a annulé une journée de colloque prévue à la même période. Plus inquiétant encore : des lycéens de terminale, scolarisés en région parisienne, ont préféré annuler leur venue au théâtre. J’ai, donc, manqué de discernement, au cours des soixante-deux années de ma vie professionnelle, je ne le nie évidemment pas. Ariane Mnouchkine dans sa lettre publiée sur le site du Théâtre du Soleil Dans sa lettre, Ariane Mnouchkine affronte les faits et les rapporte elle-même, étape après étape. Elle plaide coupable d’une certaine manière, en reconnaissant son manque de vigilance et son aveuglement : « Je suis, bien sûr, depuis le début de cette tempête, prête à présenter toutes les excuses légitimement attendues par les victimes elles-mêmes, pour mes lacunes, mes aveuglements, mes fautes éventuelles. » Sa lettre fustige par ailleurs « la systématisation ahurissante » dans l’analyse des faits survenus ces années au sein de la troupe qu’elle dirige. Elle dénonce « toutes ces infamies jetées pêle-mêle dans le chaudron brûlant de la vocifération médiatique » où il semble difficile de « discerner ce vrai — qui exige indubitablement mes excuses — de ce faux qui ne les mérite surtout pas. Comment faire cela sans paraître remettre en cause ce qu’il y a de vrai dans la parole des victimes et le respect dû à la liberté de la presse ? » Inquiète pour l’avenir Plus important, et plus attendu, surtout, elle présente ses excuses en assumant sa responsabilité de « cheffe » : « J’ai, donc, manqué de discernement, au cours des soixante-deux années de ma vie professionnelle, je ne le nie évidemment pas […]. Étant la cheffe, j’aurais dû savoir […]. Que les victimes se rassurent, je ne vais pas, comme je pensais devoir le faire au début de cette tourmente, attendre les conclusions d’une justice enfouie sous des montagnes de milliers de dossiers en attente […]. Je leur présente dès aujourd’hui mes excuses publiques et sincères. » À bientôt 87 ans, dont 62 ans de Soleil, Ariane Mnouchkine s’inquiète aussi de l’avenir de la compagnie dont elle ne digère pas qu’on ait pu la faire passer pour une « secte perverse et malfaisante ». Elle en défend d’arrache-pied le modèle « différent » : quatre-vingts femmes et hommes y partagent, selon elle, équitablement les postes pour un salaire égalitaire devenu « indécent tant il est modeste pour des travailleurs aussi talentueux et expérimentés ». Un plaidoyer pro domo d’autant plus vital pour le Soleil que, sous l’égide du ministère de la Culture, une éventuelle transmission au metteur en scène Sylvain Creuzevault est à l’étude. Le cas échéant, celui-ci serait chargé de concevoir la Troisième Époque d’Ici sont les dragons… Emmanuelle Bouchez / Télérama
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Le spectateur de Belleville
February 18, 4:49 AM
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Par Véronique Hotte dans son blog Hottello - publié le 15/02/26 Un Enfant, librement inspiré du seul conte de Marguerite Duras, Ah! Ernesto par Vincent Ecrepont de la compagnie à vrai dire, collaboration artistique Teddy Bogaert, regard dramaturgique Laurent Hatat, avec Robin Condamin, Manesca de Ternay, Florent Pelayo, Laurent Stachnick. Scénographie Caroline Ginet, création costumes Isabelle Deffin, création sonore Maxime Denis, création lumière Benoît André, conception film d’animation Sylvain Hua. Tout public à partir de 12 ans. Création les 5 et 6 février 2026 à La MCL de Gauchy / sc. conventionnée pour la jeunesse de Gauchy. « Plus il apprenait, plus il voulait apprendre. Ses capacités d’enthousiasme semblaient pratiquement illimitées et tout aussi illimitées ses facultés d’absorption. Il lui suffisait de lire quelque chose une fois pour s’en souvenir à jamais, et il avalait avec la même rapidité, la même voracité et la même intelligence des traités de grammaire grecque, des histoires de la Pologne, des poèmes épiques en vingt-cinq chants, des manuels d’escrime ou d’horticulture, des romans populaires et des dictionnaires encyclopédiques avec même, il faut bien le dire, une prédilection pour ces derniers…» (Georges Perec, La Vie mode d’emploi.) A ce regard plein d’élan sur le bonheur, l’élan et le plaisir d’apprendre, s’oppose Ah ! Ernesto, le seul texte écrit par Marguerite Duras pour les enfants. Initié en 1968 et paru en 1971, il est rédigé avec un soin particulier. Invitée en 1967 avec d’autres écrivains par Fidel Castro, Duras séjourne à Cuba, attachée à l’image rebelle d’Ernesto Guevara (1928-1967), le Che, l’un des dirigeants de la révolution cubaine. Lors d’un voyage en Amérique latine, il observe les inégalités socio-économiques: urgent est l’appel à la révolution. On apprend en découvrant le monde, lors des rencontres au cours des voyages: ouverture du regard aux différences et ouverture d’esprit. Le Che part en moto, en bateau, en avion dans un périple qui l’éveille à l’existence et aux peuples démunis, un parcours dessiné géographiquement avec facétie sur l’écran, à la façon d’un livre d’enfant illustré aux pages joliment tournées. Ce conte durassien sur la question entre le savoir et la connaissance sera suivi d’un film Les enfants (1985) et d’un roman La pluie d’été (1990). Ainsi, à la rentrée des classes, Ernesto rentre chez lui et dit à sa mère qu’il ne veut plus aller à l’école. Le lendemain, les parents rencontrent l’instituteur pour l’informer du choix de leur fils: le maître d’école veut rencontrer cet enfant rebelle de 7 ans… alors qu’il en parait davantage, aux dires parentaux. La cellule familiale et l’institution de l’Education sont mises à la question. L’intime rejoint l’universel car le récit conte ainsi le passage initiatique d’un âge à l’autre: singularité et exception hors de toute tentative de normalisation. Soit l’histoire d’un enfant ne voulant pas retourner à l’école parce que, dit-il, « On m’apprend des choses que je ne sais pas ». Un paradoxe déconcertant qui invite à la réflexion ses parents, l’instituteur et aussi les spectateurs. Une occasion unique de dialogues surréalistes entre parents, maître d’école et Ernesto – échanges sur le sens de l’enseignement tourné vers l’autonomie. Ce « conte à grandir » invite à prendre les chemins de la connaissance en toute liberté, « à se servir de soi-même ». Ernesto s’écarte du droit chemin en refusant l’école: il ne sera pas pour autant ignorant. Il saura observer et à son tour reproduire, interpréter, transposer ce que ses yeux lui auront enseigné. « Par la force des choses », il apprendra la vie et deviendra adulte, ou au moins lui-même. Belle représentation d’un monde onirique non formaté, celle d’un enfant libre, différent, et découvrant l’univers qui l’entoure à sa manière. Poésie et fantaisie, le spectacle se saisit avec élan de l’attention du public, à travers des interprètes brillants, Manesca de Ternay, Florent Pelayo, Laurent Stachnick – la Mère, le Père et l’Instituteur – qui donnent au conte sa dimension à la fois comique et dramatique, pleine d’humour et de doute: des personnages s’accomplissant dans l’analyse de leurs sensations et leur compréhension de l’existence dont ils estiment la haute valeur humaniste. Quant à Ernesto, Robin Condamin, il danse, se meut et se déplace dans l’art souple d’une chorégraphie, se tenant debout droit, les épaules vibrantes en mouvement vues de dos, ou bien, se glissant, allongé sous la table familiale, rampant, avançant et reculant en évitant les obstacles, mobile et à l’écoute. L’interprète épouse une relation au monde confiante, paisible et accueillante. Véronique Hotte / Hottello Spectacle vu le 13 février à La Comédie de Picardie, Scène conventionnée pour le théâtre d’auteur, à Amiens. Les 8, 9 et 10 avril à La Communauté de Communes du Pays de Bray. Projet en cours d’élaboration pour le Festival d’Avignon Off 2026.
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Le spectateur de Belleville
February 18, 4:20 AM
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Par Emmanuelle Bouchez dans Télérama - Publié le 17/02/26 L’artiste suisse était l’un des meilleurs créateurs de masques de théâtre. Il a longtemps travaillé avec la troupe fondée par Ariane Mnouchkine et a été adoubé par le théâtre nô japonais. Erhard Stiefel est mort samedi 14 février, à l’âge de 85 ans. Dans le monde du théâtre, il était unique. Erhard Stiefel, génial créateur de masques, mort le samedi 14 février dernier à l’âge de 85 ans, emporte avec lui un tour de main qui tient du merveilleux. Il l’avait forgé au fil d’une recherche commencée dans les années 1960 et qu’il avait accomplie sur tous les continents. En Europe et en Italie, terre de la commedia dell’arte, où les masques avaient pourtant laissé peu de traces. En Asie, où il a admiré tant de masques japonais et balinais. Né à Zurich, cet ancien élève des Beaux-Arts de la ville pensait d’abord devenir peintre, avant de fréquenter, à Paris, au début des années 1960, l’École internationale de théâtre de Jacques-Lecoq (1921-1999). Il y a approché la technique du masque italien pour la première fois, même s’il préférait l’observer sur le visage des autres. Puis il rencontre Ariane Mnouchkine… Pour elle, il créera en 1975 une foule de masques à l’occasion de L’Âge d’or — fresque qui ressuscitait les pratiques de la commedia dell’arte sur des sujets modernes. De 1981 à 1984, il transforme à nouveau pour elle les rois de Shakespeare en terribles samouraïs. En 1985, la troupe du Soleil se lance dans L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, pour laquelle il imagine des masques inspirés de la tradition balinaise. Il avait aussi travaillé pour le chorégraphe Maurice Béjart ou le metteur en scène Jean-Pierre Vincent. Avant de créer en 1999, pour Alfredo Arias et son fantasque Peines de cœur d’une chatte française, un spectaculaire bestiaire de chats, poule, canard et autre corneille. Un masque de théâtre qui ne joue pas est au repos. Erhard Stiefel Nous lui avions rendu visite, il y a une quinzaine d’années, à l’occasion d’une exposition sur ses sources d’inspiration, rassemblant un florilège de masques venus du fond des âges et des continents. Éternels compagnons, à la fois silencieux et parlants. Dans son atelier toujours niché à côté du Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie de Vincennes, il nous avait d’emblée signifié, avec son regard bleu si doux, qu’« un masque de théâtre qui ne joue pas est au repos ». À tel point qu’il avait pris l’habitude de ranger chaque pièce de sa précieuse collection dans un étui individuel de soie et de coton ouaté, afin d’éviter la lumière et l’humidité… Erhard Stiefel n’avait rien d’un collectionneur fier de montrer son tenace talent de fouineur. Il était d’abord artiste et chercheur, glanant çà et là des masques qu’il observait ensuite sous toutes les coutures. C’est grâce à eux qu’il a forgé sa pratique d’un art pour lequel, en Europe, il n’y avait plus guère de maître dans les années 1960. À l’exception d’Amleto Sartori (1915-1962), le complice du metteur en scène italien Giorgio Strehler (1921-1997) — qu’il admirait. Qu’elles viennent d’Europe (d’Italie ou de Suisse), d’Indonésie (Java, Bali) ou de l’Orient lointain (Chine, Japon), ces formes de bois ou de cuir, habitées de rides, coupées de bouches figées, colorées ou pas, agrémentées ou non de poils hirsutes, lui avaient toutes révélé quelque chose. Une sorte de secret. Lequel ? Le maître (il a été déclaré maître d’art en 2000) est toujours resté silencieux sur ce qui rend le masque « vivant ou mort » sur le corps de l’acteur. Mais il semblait en savoir beaucoup. « Certains sont parfois bons à jeter », nous avait-il avoué. Il en avait fait l’amer constat lors de sa première expérience avec Ariane Mnouchkine. Pour L’Âge d’or, la moitié de ceux qu’il avait réinventés s’étaient révélés désincarnés : « Injouables ! » Si Erhard Stiefel était heureux d’avoir travaillé longtemps pour la fondatrice du Soleil, il n’était pas peu fier non plus d’avoir été « adoubé » par le théâtre nô japonais : l’une des grandes familles de cet art sacré l’avait finalement autorisé à reproduire l’un de ses trésors. Emmanuelle Bouchez / Télérama
Légende photo : Erhard Stiefel dans son atelier à la Cartoucherie de Vincennes, en 2014. Photo Bertrand Guay/AFP
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Le spectateur de Belleville
February 12, 7:08 PM
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Par Sonya Faure / Libération - Publié le 11/02/2026 Avec son conte cruel et burlesque dans un château retranché du monde, la jeune metteuse en scène fait rire aux éclats et pose la seule question qui vaille : dans un monde devenu fou, comment inventer des histoires qui tiennent debout ? Parfois, un spectacle touche à cette alchimie rare : sortir les tripes d’un monde devenu dingue pour les étaler bravement sur la scène et de nos angoisses nous faire rire aux éclats. C’est le cas avec le Roi, la reine et le bouffon de la metteuse en scène Clémence Coullon, une farce sombre et hilarante, un spectacle sans vaines prétentions mais d’une grande précision comique – grâce au jeu des jeunes comédiens notamment, tous remarquables. Une conteuse arrive sur scène (Myriam Fichter) et on sait déjà qu’on n’oubliera pas son visage souriant et éberlué. Elle pose une chaise en déclamant : «Une chaise. Je commence par une chaise.» Mais c’est tout un monde qu’elle pose immédiatement, le cadre d’un théâtre burlesque et excessif, un univers clos, déréglé, fantasque et de plus en plus cruel, d’une puissance visuelle folle avec son noir et blanc à la Murnau, ses costumes impeccables et pourtant sans grands moyens : un piano, deux kakemonos qui tous ont un rôle à jouer dans cette affaire. Le roi se meurt d’ennui Le roi, l’immense reine (Clémence Coullon elle-même) et leur bouffon bossu (Guillaume Morel) sont cloîtrés dans leur château. La conteuse avait prévenu : «Un jour leur monde s’arrêta. Un souffle empoisonné disait-on, traversait les rues, saccageait les corps, prenait les plus vieux, les plus faibles, les plus pauvres. Les portes se claquèrent, les rues se vidèrent.» Dans ce confinement sans cesse prolongé le roi se meurt d’ennui (formidable Tom Menanteau déjà vu récemment en toxicomane chez Raymond Carver). Clémence Coullon, mourant d’ennui elle aussi, a écrit sa pièce lors du confinement de 2020, s’inspirant également, dit-elle, de ses années d’internat au lycée de la Légion d’honneur à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Puis tout s’est emballé pour la jeune femme, on vient de la croiser au cinéma dans A pied d’œuvre de Valérie Donzelli et bientôt dans Ari de Léonor Serraille. Lors de son passage au conservatoire, elle devient le personnage pivot du documentaire de la cinéaste Valérie Donzelli, Rue du Conservatoire (2024), qui suit les répétitions du spectacle de fin d’année justement mis en scène par Coullon, Hamlet(te), qui tourne encore aujourd’hui. Déjà Clémence Coullon tordait les règles : dans son adaptation du classique shakespearien, Hamlet mourrait accidentellement au milieu de la pièce qui continuait sans lui. Dans le documentaire de Donzelli, Clémence Coullon au début se planque, assume du bout des lèvres seulement son rôle de metteuse en scène et le pouvoir qu’il confère sur les autres : «Je regarde… je cherche à bien structurer la pièce, mais c’est surtout pour les acteurs… et sans mon assistant je ne sais pas ce que j’aurais fait.» Elle a tort de tordre le nez, le Roi, la reine et le bouffon le prouve de manière éclatante. «Je veux que nous restions fantasmés !» Dans son château, le roi veut mourir donc, et tout s’emballe. Les personnages laissés à eux-mêmes ne respectent plus leur rôle, ni les règles du conte. Le bouffon Jean découvre le secret de ses origines, le roi meurt en effet mais pas comme prévu et, dans une inversion carnavalesque, le gentil Jean devient le nouveau maître des lieux, métamorphosé en un angoissant despote. Le roi ressuscite. «Je veux que nous restions dignes, je veux que nous restions fantasmés !» crie la reine qui se casse le nez contre le quatrième mur – littéralement. Car à travers cette cour confinée et derrière la tyrannie du bouffon, c’est la question de la fiction qui se joue. S’il n’y a plus de règles qui tiennent dans le vrai monde, si un roi à la peau orange peut se donner le droit d’enlever celui du royaume d’à côté ou transformer une scène de guerre en riviera, si une population menacée d’une nouvelle peste peut vivre cloîtrée pendant des mois avant que la vie reprenne exactement comme avant, bref si le réel n’a plus de sens comment alors comment raconter encore des contes ? Comment désormais inventer des histoires qui tiennent debout ? Le roi, la reine et le bouffon de Clémence Coullon, avec Myriam Fichter, Tom Menanteau… Au théâtre de la Tempête (75 012) jusqu’au 22 février. Légende photo : Les personnages laissés à eux-mêmes ne respectent plus leur rôle, ni les règles du conte. (Christophe Raynaud de Lage)
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February 10, 11:32 AM
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Par Kilian Orain dans Télérama - 10 février 2026 Jusqu’au 20 février, la comédienne joue dans “Le Cercle de craie caucasien”, de Brecht, au Théâtre de la Ville. Son rôle dans la pièce, sa collaboration avec le metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota, son rapport au théâtre… L’artiste s’est confiée à nous. Dans Le Cercle de craie caucasien, que le dramaturge allemand Bertolt Brecht (1898-1956) avait monté au Théâtre de la Ville en 1955, Élodie Bouchez est dirigée pour la cinquième fois par Emmanuel Demarcy-Mota. Sur cette même scène, elle y interprète Groucha, une jeune servante qui devient mère en recueillant un enfant abandonné pendant la guerre. Un rôle à sa mesure ? Depuis ses débuts dans Stan the Flasher, réalisé par Serge Gainsbourg en 1990, la même lumière discrète, la même humanité habite la comédienne. Au cinéma comme au théâtre. Vous êtes venue au théâtre à 34 ans. Pourquoi si tard ? Pendant longtemps, ses portes m’étaient fermées. Je n’avais pas le bon cursus, n’ayant pas étudié dans un conservatoire, ni au cours Florent, ni au sein d’une école nationale. Et le cinéma m’a happée. J’ai bien reçu des propositions du théâtre privé, mais rien qui ne m’ait plu. Jusqu’à ce que Sylvie Testud me propose de jouer dans sa pièce Gamines, en 2007. Lire la critique TTT “Le Cercle de craie caucasien” au Théâtre de la Ville, toute la puissance épique de Brecht D’où vient votre goût du théâtre ? Je ne sais pas l’expliquer. Quand un désir surgit si jeune, il est peut-être question de vocation… J’ai commencé la danse à 4 ans, mais je n’étais pas douée. Je me suis vite aperçue que je voulais faire de la scène. J’adorais monter de petits spectacles devant ma famille ou en colo. Je ne viens pourtant pas d’un milieu artistique. Mes parents m’emmenaient rarement au spectacle. J’ai des souvenirs du Lac des cygnes vu au Palais des congrès, ou des spectacles de Chantal Goya, mais c’est tout. Ma porte d’entrée était la culture populaire. Je regardais beaucoup de films à la télé et allais un peu au cinéma. La banlieue sud, où je résidais, était dotée de bonnes scènes nationales mais pas toujours accessibles en transports en commun. Quant aux cours de théâtre, ils étaient encore rares autour de chez moi. Comment vous êtes-vous formée ? En faisant un bac qui s’appelait à l’époque A3 théâtre, à Paris. J’avais un professeur italien qui était anarchiste, il nous enseignait un théâtre d’agit-prop. Je n’ai donc pas suivi le programme ni développé une culture dans les clous. Après ça, j’ai commencé des études théâtrales à Nanterre, c’était un peu déprimant ; il n’y avait rien de ce sur quoi je fantasmais. Pour pratiquer, il fallait passer des concours, ce que j’ignorais. J’ai tout abandonné quand ma carrière au cinéma a décollé. Mais le désir de troupe, propre au théâtre, ne m’a jamais quittée. Grâce à la troupe du Théâtre de la Ville, j’ai vécu un renouveau. Emmanuel Demarcy-Mota vous a proposé d’intégrer celle du Théâtre de la Ville en 2009. C’était un accomplissement. Comme si j’avais eu raison d’attendre patiemment, de ne pas faire des choses qui ne m’intéressaient pas. En plus, tout s’est fait très vite. J’étais venue voir Sylvie Testud jouer dans une pièce qu’il mettait en scène, Casimir et Caroline, écrite par Ödön von Horváth en 1932. Le spectacle devait tourner, mais Sylvie ne pouvait en être. Il m’a donc proposé le rôle, sans audition. L’aventure a été extraordinaire. Comment fonctionne cette troupe ? Ce n’est pas une troupe officielle ; nous n’avons pas les mêmes statuts ni les mêmes obligations qu’à la Comédie-Française. Il s’agit plus d’une famille de théâtre, créée par Emmanuel Demarcy-Mota : nous sommes vingt-cinq ! Grâce à cette troupe, j’ai vécu un renouveau. Que ce soit dans Le Songe d’une nuit d’été (2024) ou Les Sorcières de Salem (2019), j’ai pu jouer des jeunes premières, moi qui ai passé l’âge ! Comment travaille Emmanuel Demarcy-Mota ? Sa méthode diffère en fonction de la pièce. Pour Le Cercle de craie caucasien, nous avons passé plus de temps « à la table », à étudier la pièce, échanger nos points de vue, que lors des précédentes créations. Emmanuel est un leader, précis, avec beaucoup d’énergie. Parfois plus que nous ! Groucha, votre personnage, vous ressemble-t-elle ? C’est une jeune mère qui n’est pas une vraie mère mais le devient malgré elle, en recueillant cet enfant abandonné pendant la guerre. Au cinéma, j’ai incarné des rôles de mère ; en ça, elle me parle. Mais je ne sais pas qui elle est vraiment. Je ne cherche pas à le savoir. Êtes-vous une comédienne plus instinctive qu’intellectuelle ? Oui, je suis plus tournée vers l’idée de rendre vivant un personnage que de le comprendre intimement. Mettre en scène est-il un de vos désirs ? Je suis heureuse d’être interprète. Après plus de trente ans de carrière, ça me paraît un travail incommensurable que de réaliser un film ou créer un spectacle ! Il faut avoir un feu intérieur et une vision, ce que je n’ai pas. TTT Le Cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota, jusqu’au 20 février, du mardi au samedi 20h, dimanche 15h, Théâtre de la Ville, 2, place du Châtelet, Paris 4e, 01 42 74 22 77 (5-34 €). Légende photo : Au Théâtre de la Ville, la comédienne est dirigée pour la cinquième fois par Emmanuel Demarcy-Mota. Photo Jérôme Bonnet pour Télérama
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February 10, 10:37 AM
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Par Sonya Faure / Libération, publié le 9 février 2026 Inspirée d’une pièce de Lachlan Philpott, la première mise en scène de la comédienne explore le contre-monde que se construisent deux jeunes filles mais peine à donner chair à un spectacle en hypertension. Il y a un faux ami dans le spectacle Bestioles. Un mot qui revient sans cesse mais ne renvoie à rien de réel : protection. C’est le lycée qui répète sa priorité de «protéger» ses élèves des écrans et d’internet sans jamais y parvenir. Ce sont Bee et Ellie, les deux jeunes héroïnes de la pièce mise en scène par Séphora Pondi, qui demandent : «Mais qui nous protégera ?» Personne, ou pas grand monde ou trop tard : ni leurs mères trop occupées à gérer leurs propres addictions (à dieu ou à l’alcool), encore moins les pères qui se sont absentés de la pièce, ni les psys ni les gynécos impuissantes face au contre-monde que se sont construit les deux adolescentes. Contre l’ennui, contre les petits copains qui les pressent de leur envoyer des photos de leurs seins, leurs modèles de femmes libres, issues de la téléréalité, les incitent plutôt à vendre leur corps que leurs idées. Bee (Léa Lopez) et Ellie (Marie Oppert) sont-elles de fausses amies ? Certainement pas. Elles s’aiment sans aucun doute mais se tirent l’une l’autre vers le pire. On le comprend dès le début de la pièce qui commence en cavalcade et en cris furieux depuis la salle vers le plateau. Que s’est-il passé sur l’aire poids lourd qui borde l’autoroute juste à côté du lycée ? L’événement coupe l’histoire en deux (telle la psy qui regarde Bee «comme si elle allait s’ouvrir en deux») et le texte se construit sur ce va-et-vient permanent entre passé et présent dont les comédiennes annoncent le surgissement par ces mots : «Avant», «Maintenant». Avant, maintenant : Bestioles, une pièce sur le passage excitant, accablant et vulnérable entre deux âges. Un texte sur la mise en danger des filles malgré leur envie de vivre – ou justement à cause de cette envie. A ses meilleurs moments (car il y a aussi des facilités dans ce texte, sur la dénonciation faiblarde du rapport des jeunes aux écrans ou de la sexualisation des adolescentes), Bestioles révèle à quel point le monde n’est pas fait pour ces filles dont on disait il y a peu qu’elles ont le diable dans le corps – ce sont elles, à la fin, qui se blessent à ses angles. Rien d’étonnant à ce que la comédienne Séphora Pondi, pensionnaire de la Comédie-Française depuis 2021, s’attaque pour sa toute première mise en scène à cette pièce inspirée d’un fait réel au dramaturge australien Lachlan Philpott. En septembre, elle a publié un premier roman remarqué, Avale, qui plongeait d’une manière très singulière, parce qu’à la fois réaliste et horrifique, dans l’adolescence de ses deux protagonistes. «De minuscules bestioles grimpent sur mes cuisses, c’est une rancœur céleste qui me prive de jouir.» Cafards et mouches, les bestioles se répandent sur la scène du petit studio de la Comédie-Française, montent sur la paillasse de la gynéco et viennent nicher dans les cheveux des filles, mais alors qu’Avale rendait bien les corps et les sucs de l’adolescence, jusqu’aux «pulpes pleines de fourmis» de l’âge adulte, les héroïnes de Bestioles manquent de sève et de modulation dans l’interprétation : dans ce flot incessant de cris et de paroles, les filles restent à l’état de figures types et caricaturées de l’adolescence. Et si Séphora Pondi échappe au réalisme plan-plan grâce aux échos fantastiques de sa mise en scène (elle se dit «férue de cinéma de genre et de body horror») l’hypertension de sa pièce empêche finalement que l’intrigue trouve son rythme. Bestioles, tirée de la pièce Truck Stop de Lachlan Philpott (traduction Gisèle Joly). Au studio théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 1er mars. Durée 1h30. Légende photo : Bee et Ellie, les deux jeunes héroïnes de la pièce mise en scène par Séphora Pondi, demandent : «Mais qui nous protégera ?» (Vincent Pontet)
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Le spectateur de Belleville
February 5, 6:07 PM
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Par Joëlle Gayot dans Le Monde - 5 février 2026 La pièce de théâtre inspirée de l’affaire French Bukkake, du nom du site Internet qui diffusait les viols de centaines de femmes, organisés par un homme, secoue le public et plonge la salle parisienne dans un profond malaise. Lire l'article sur le site du "Monde" : https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/05/aux-bouffes-du-nord-sideration-ou-aversion-face-aux-chiens-de-lorraine-de-sagazan_6665569_3246.html
Chiens, mis en scène par Lorraine de Sagazan au Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris (10ᵉ), est une liturgie contemporaine qui suscite des réactions contradictoires allant de la sidération à l’aversion. Embarrassant, un peu poisseux, voire nauséeux : on quitte ce spectacle avec l’envie de marcher très longtemps dans la ville pour évacuer le malaise dans lequel il plonge. Ce qui prouve à quel point l’artiste a su secouer en profondeur un public pourtant averti de ce qui l’attend par un cartel projeté d’entrée de jeu sur les murs : « Ce spectacle contient des descriptions de violences sexuelles, exploitations et humiliations racistes et sexistes. Nous vous invitons à prendre soin de vous et à vous sentir libre de quitter la salle à tout moment. » L’argument de Chiens ? C’est l’abjection à l’état pur. La metteuse en scène a compulsé les détails de l’affaire French Bukkake, du nom d’une société de vidéos porno, dont la spécialité était la diffusion de « bukkake », une pratique sexuelle consistant à éjaculer à plusieurs sur le visage d’une femme. L’histoire est vraie : sous prétexte de réaliser des vidéos pornographiques, un homme, Pascal Ollitrault, a organisé et filmé le viol par des centaines d’hommes de plusieurs dizaines de femmes. Un système de prédation dont le déroulé méthodique est décrit par Vladislav Galard, un acteur d’une plasticité remarquable. Visage masqué par un bas et voix trafiquée, le comédien fait tout à la fois la victime et ses bourreaux : Daphnée, jeune fille crédule, fragile et dans le besoin, tombe dans le piège tendu, sur les réseaux, par un rabatteur qui lui inflige un premier viol (dit « d’abattage »), avant de l’expédier, brisée et sans défense, dans l’enfer du tournage de la vidéo porno. « Rester neutre est déjà une position » Cette séquence d’ouverture aura son pendant en fin de spectacle, avec l’intervention de Lorraine de Sagazan elle-même. Equipée d’une oreillette, face au public sur son tabouret, la metteuse en scène répétera le mot à mot d’une interview qu’aurait pu lui accorder Daphnée si elle n’était pas juste un personnage de fiction. Entretien qui s’achèvera par ces mots : « Je veux que le public ressente que rester neutre est déjà une position, que détourner le regard a des conséquences. Je veux qu’en sortant ils se demandent : qu’est-ce que je fais maintenant que je sais ? » Largement diffusées sur de multiples plateformes en ligne, les vidéos des tortures ont été visionnées par des centaines de milliers de consommateurs. La justice s’est saisie de l’affaire en 2020. Quarante-deux victimes se seraient portées parties civiles. Une quinzaine d’hommes doivent encore être jugés devant la cour criminelle de Paris. Aux Bouffes du Nord, pas une image documentaire n’est montrée, mis à part celle, glaçante, d’une interminable cohorte de violeurs gagnant à la queue leu leu un hangar sinistre. Sur un écran suspendu s’inscrivent sans discontinuer les consignes du réalisateur et la description des sévices infligés. Des lettres blanches obsessionnelles (« pénétration pénienne buccale » en est le leitmotiv) vers lesquelles le regard revient en permanence, cherchant à concilier ce rappel sec du réel et la cérémonie qui se tient en dessous, sur le plateau, à l’endroit du théâtre, de la transfiguration, du symbolique et de la métaphore. Cathédrale des immondices Au sol donc, un patchwork plastifié agrégeant des centaines de vêtements se termine en un tas de déchets érigé sur 2 ou 3 mètres de haut. Les Bouffes du Nord se transforment en cathédrale des immondices où vont se déployer des rituels déviants, les créatures convoquées arborant des têtes de chien, des mitraillettes ou des cagoules de tortionnaire. Organisé autour de deux cantates de Jean-Sébastien Bach, adaptées par Othman Louati, également compositeur de la musique originale, le spectacle (fruit d’une écriture collective) entraîne dans un univers spectral où les chants (bien trop cabalistiques) sont des psalmodies dénuées de psychologie. Lorraine de Sagazan sacrifie la clarté de sa dramaturgie à son désir de s’ancrer dans l’antique ou l’archaïque. Un monde de la sauvagerie barbare dont les principes fondateurs auraient été édictés par le chien qui se tapit dans l’homme. Pendant près de deux heures, le plateau subit les assauts de visions enchevêtrées et obscures au cours desquelles les collusions se multiplient entre signaux opposés : mélopées mélodieuses, stridence des hurlements, corps tenus en laisse ou vierges marchant à quatre pattes, cérémonie païenne teintée de religiosité. Le territoire est celui du tragique, mais l’humour s’immisce : une femme qui revendique l’autonomie de ses seins, une metteuse en scène intrusive qui déshabille de ses commentaires les acteurs masculins, un clown (facétieux Léo-Antonin Lutinier) dont les interventions sur la déconstruction du mâle cisgenre hétérosexuel sont censées détendre l’atmosphère. Ce mélange des genres installe chacun dans un hiatus inconfortable. Un œil sur ce plateau abscons et confus, l’autre sur les horreurs qui s’écrivent en lettres blanches sur l’écran, le public absorbe une forme hybride qui en appelle au sacré quand le sujet relève du sordide. Pas simple d’articuler, du gradin où on joue les voyeurs consentants, la pensée d’un réel irreprésentable et la métamorphose de celui-ci en objet esthétique. Les violences sexuelles, suggère le personnage de Daphnée, commencent dès lors que le regard se détourne. Fallait-il rester et scruter l’obscénité en face ou bien partir, « prendre soin de soi » et fuir la vérité ? La réponse n’est pas simple mais rares sont les créations de Lorraine de Sagazan qui ne perturbent pas le public. Cette fois encore, et jusqu’à l’indigestion . Chiens. Mise en scène : Lorraine de Sagazan. Direction musicale : Romain Louveau. Composition et adaptation musicale : Othman Louati, avec l’ensemble Miroirs Etendus. Théâtre des Bouffes du Nord, Paris (10ᵉ). Jusqu’au 15 février. Joëlle Gayot / Le Monde
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February 5, 5:44 AM
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Par Sandrine Blanchard dans Le Monde - 3 février 2026 Pour sa première adaptation d’une pièce du dramaturge russe, l’auteur et comédien en offre une version grinçante à souhait, avec Nicolas Bouchaud dans le rôle-titre. Lire l'article sur le site du "Monde" : https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/03/dans-ivanov-le-metteur-en-scene-jean-francois-sivadier-s-attaque-avec-acuite-a-anton-tchekhov_6665262_3246.html
Que d’ironie, que de malaise et que d’humour dans cet Ivanov revisité par Jean-François Sivadier ! C’est la première fois que le grand metteur en scène français aborde une pièce d’Anton Tchekhov (1860-1904). Bien lui en a pris. Portée par la traduction française d’André Markowicz et Françoise Morvan, cette tragi-comédie humaine dans la Russie de la fin du XIXe siècle, où la mélancolie et la petitesse de ses protagonistes sont d’une étonnante contemporanéité, reste en tête tant par la force du texte que par la qualité de la distribution. En quatre actes qui vont crescendo (le premier gagnerait à être un peu resserré), Ivanov, interprété par le remarquable Nicolas Bouchaud, et la communauté qui l’entoure (toute la troupe est au diapason) ne dégagent que déprime, ivrognerie, pitoyables commérages et quotidien qui tourne en rond. Ce petit monde étouffant d’ennui et de mesquinerie s’avère, au fil du spectacle, de plus en plus passionnant à observer et à écouter. Ils s’ennuient, nous pas. Rien ne va pour Ivanov. La vie le submerge et son esprit part à la dérive. Sa femme, Anna, est malade de la tuberculose, seule une cure en Crimée pourrait la sauver. Mais Ivanov, propriétaire terrien lourdement endetté auprès de Zinaïda, l’épouse avare de son ami Lebedev, ne peut pas payer le voyage. Bien qu’il assure avoir épousé Anna par amour, sa réputation est détestable. On l’accuse d’avoir choisi une femme juive pour une dot qu’il n’a finalement jamais obtenue. Anna s’étant convertie au catholicisme pour vivre avec lui, ses parents l’ont reniée. Force comique du texte Dépressif, affligé par la vacuité de son existence, n’ayant plus, comme tout son entourage, de « vision du monde », Ivanov tente sans conviction de trouver l’argent nécessaire. Abandonnant sa femme sous le regard accusateur du docteur Lvov, allant jusqu’à la traiter de « sale juive », il se laisse aller, lors d’une fête d’anniversaire, dans les bras de Sacha, la fille de son ami. Sacha lui jure qu’elle l’aime depuis toujours et qu’elle va le « sauver ». Dans un décor d’une ingénieuse simplicité, baignée de belles lumières, cette nouvelle version grinçante à souhait de la pièce de jeunesse de Tchekhov scrute la condition humaine, entre rire et désespoir, avec une remarquable acuité. La force comique du texte est parfaitement célébrée, et la troupe de Sivadier dégage une vitalité et une justesse d’interprétation jamais démenties. Entre le monologue d’Ivanov, antihéros qui n’attend plus rien de la vie, son face-à-face avec le médecin sur l’impossibilité de comprendre l’autre ou encore la discussion pathétique de ses congénères soûlés à la vodka, certaines scènes se révèlent mémorables. Ni l’alcool, ni l’argent, ni même l’amour ne permettent aux personnages de changer leur vie et d’en finir avec leur fatigue morale. Il y a quelque chose d’universel dans cette bande de clowns tristes, dont la mélancolie prégnante nous pousse à réveiller nos existences. Ivanov, d’Anton Tchekhov, mise en scène : Jean-François Sivadier. Avec Nicolas Bouchaud, Yanis Bouferrache, Christian Esnay, Zakariya Gouram, Gulliver Hecq, Charlotte Issaly, Jisca Kalvanda, Norah Krief, Frédéric Noaille, Agnès Sourdillon. TNP de Villeurbanne (Métropole de Lyon), jusqu’au 6 février. Puis en tournée : à Caen, du 18 au 20 mars ; à Douai (Nord), du 25 au 20 mars ; à Douai (Nord), du 25 au 27 mars ; à La Rochelle, les 1er et 2 avril, etc. Durée : 2 h 40. Sandrine Blanchard / Le Monde Légende photo : Frédéric Noaille, Zakariya Gouram, Yanis Bouferrache, Gulliver Hecq et Christian Esnay dans « Ivanov », mis en en scène par Jean-François Sivadier, au TNP de Villeurbanne (Rhône), le 17 janvier. JEAN-LOUIS FERNANDEZ
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March 2, 7:20 PM
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Le comédien à la singularité frappante s’impose sur scène depuis trente ans et de plus en plus au cinéma.
Micha Lescot à Paris, le 10 février 2026. (Martin Colombet/Libération) Micha Lescot : on le voit, on ne l’oublie pas. Même à l’arrière-fond, caché dans une forêt ou derrière des meubles en pagaille. De plus en plus souvent, les caméras font entrer dans le cadre sa très grande silhouette filiforme, quitte à prendre beaucoup de recul pour qu’elle s’y déplie en entier. Micha Lescot, visage incroyablement juvénile, entouré de cheveux argent, peau-écran sur lequel tout se voit, tout se projette. Une impression de douceur, fausse évidemment, qui lui permettrait sans peine de jouer les assassins, et en tout cas les angelots qui trucident tout. Depuis ses 20 ans, l’acteur est sur des scènes plutôt publiques, dans plusieurs pièces par an. Et pour une poignée de soirs encore, à la Colline où il est Willy Protagoras, grand ado, rôle-titre de la première pièce écrite par Wajdi Mouawad et dernière que l’auteur metteur en scène montera dans ce théâtre en tant que directeur - fonction qu’il quittera le 8 mars prochain. Depuis ses débuts, Micha Lescot, 51 ans, entre comme si ça allait de soi, comme s’il était chez lui, dans la peau d’enfants. Enfin sur un plateau, le cinéma étant un art trop réaliste pour accepter facilement que les adultes retournent dans ce moment particulier. Adolescent, Micha Lescot attendait son heure, «contemplatif», dit-il, inquiétant les adultes par ses redoublements successifs et son apparente placidité au cœur des tempêtes. «Mais qu’est-ce qu’on va bien faire de lui ?» Cinq, six ans à porter en fardeau cette interrogation des parents et à éprouver son inaptitude. Est-ce que devenir acteur lui a sauvé la vie ? Micha Lescot n’emploie pas de terme aussi grandiloquent, mais fait comprendre qu’il n’avait pas le choix, n’aurait pas pu faire autre chose, que jouer l’a désencombré de tous les empêchements. Encore fallait-il une clé pour accéder au passage jusque-là cadenassé. Il est reçu brillamment au Conservatoire national d’art dramatique à 18 ans sans avoir son bac. C’est le comédien, ô combien admiré, Gérard Desarthe, ami de son père, qui le prépare au concours. Et dès qu’il est admis, tout change. Non seulement son talent est reconnu, mais de plus, il s’intéresse à tout ce qui entoure les pièces, et en particulier au texte. A cette époque, il ne se dit pas : «Je veux être acteur.» Mais : «Pendant trois ans, je suis peinard…» Son père, Jean Lescot, était acteur, à la fois sur des scènes publiques et dans des «dramatiques» comme on disait à l’époque. Sa mère voyageait et rapportait des meubles, beaucoup de meubles, qu’elle revendait, c’était son métier. Petits, Micha et son frère David, devenu metteur en scène, habitent à la campagne. Quand leur mère part pour des voyages lointains, ils sont confiés à la directrice de l’école. Le soir, le préau résonne de son silence. Chance ou abandon ? Et Micha Lescot de poursuivre : «Rien de grave.» Des expressions modératrices reviennent souvent comme pour atténuer ce qu’il vient d’énoncer, éloigner ce qui est encore susceptible de blesser. Jours pluvieux. La première fois qu’on rencontre Micha Lescot, on n’arrive pas à destination. Chute de vélo, petite fracture. Rien de grave, effectivement, mais lui vient à notre rencontre, avenue Jean- Jaurès dans le XIXe arrondissement de Paris. Garde le vélo patiemment. Un os cassé, il connaît le choc, lui qui s’en est brisé beaucoup, des os, et a même failli mourir à cause de graves négligences d’un théâtre, il y a dix ans. Le metteur en scène avait exigé de l’acteur qu’il monte sur une échelle non sécurisée de cinq mètres pour atteindre un premier toit, puis un deuxième, par une autre échelle, également non fixée. Durant la deuxième représentation, l’acteur sent l’échelle vaciller, et pose un pied sur un dôme en Plexiglas masqué et invisible. Il chute de cinq mètres sur du béton. Les procédures judiciaires ont donné raison sur toute la ligne à l’acteur. Les traumatismes ne se laissent cependant pas éteindre. Micha Lescot assure que le metteur en scène aurait laissé entendre à comédienne Marie Vialle, avec laquelle il vivait et mère de ses deux filles, qu’il avait tenté de se suicider. Lors de l’audience, l’avocat de la défense, ose lui aussi jouer cette partition : «Quand on saute sous le métro, ce n’est pas la RATP qui est responsable.» Tout est bon pour ne pas prendre ses responsabilités, et instrumentaliser la vie privée de Micha Lescot, qui a perdu son père un mois avant l’accident, et perdra celui qu’il nomme son «meilleur ami», le metteur en scène Luc Bondy, le premier jour de l’audience. Dans la vie de Micha Lescot, il y a des rencontres salvatrices, toutes liées au théâtre. D’abord des figures tutélaires, Roger Planchon, Catherine Hiegel et évidemment le metteur en scène Luc Bondy avec lequel il fera cinq pièces, ils étaient inséparables. L’autre membre de leur trio, c’est Louis Garrel qui lui a présenté Bondy. Il faut imaginer une vie où ils ne font que travailler à condition que ce soit en contrebande, indirectement. «“Tu m’accompagnes à Berlin, on ira au zoo ? Ce sera bien pour notre pièce.” J’y allais, on ne parlait en rien du projet, mais quand même, on avançait», se souvient Micha Lescot. Autour du metteur en scène, il y a une troupe amicale informelle qui rend la vie plus intense, plus intéressante. Et si Micha Lescot a été si heureux que Valeria Bruni-Tedeschi lui propose de jouer dans les Amandiers, c’est qu’à sa façon, la cinéaste ranimait cette bande tout en le plongeant dans un monde qui le fascinait, ado. «C’est Valeria qui m’a fait aimer être filmé. Avant l’œil de la caméra me semblait toujours trop proche.» Ici, une parenthèse s’impose. Rien ne sert de demander à l’acteur pour qui il vote, à gauche et à Pantin, et combien il gagne, beaucoup mais pas suffisamment, car les affects de Micha sont tous liés à son art. Du reste, il partage la vie de la comédienne Noémie Gantier et remarque qu’il a souvent voulu faire mentir l’adage qui dit que les couples d’acteurs ne tiennent pas. Yasmina Reza, qui l’a choisi pour deux de ses pièces qu’elle a mises en scène note : «C’est curieux, j’aime beaucoup Micha, mais je m’aperçois que je ne sais pas qui il est hors être acteur.» La deuxième fois qu’on rencontre Micha, c’est chez lui, juste après le périph. Il pleut encore. Le vide de l’espace frappe. Sur l’un des murs, une ribambelle de personnages en couleur. Les mêmes animent également une partie du décor du spectacle où Willy Protagoras, tout enfermé qu’il est dans les toilettes, dessine. Il s’agit des propres dessins de l’acteur, conçus la nuit, pendant les insomnies. La troisième fois, on est donc backstage. Il nous montre la fenêtre d’où son personnage fait mine de sauter. «C’est hypersécurisé. Je prends mon élan. Mais je suis retenu, je ne peux pas tomber.» Wajdi Mouawad est la nouvelle rencontre importante de l’acteur. Quelque chose a changé. Le metteur en scène a son âge, et aujourd’hui, quand Micha Lescot joue les adolescents, c’est à ses filles Abigail et Juno qu’il pense et non à lui-même. 1993 Entrée au Conservatoire national supérieur d’art dramatique (Paris). 27 octobre 2009 Naissance d’Abigail. 24 mars 2013 Naissance de Juno. Jusqu’au 8 mars 2026 Willy Protagoras enfermé dans les toilettes (Wajdi Mouawad) au Théâtre de la Colline.
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March 2, 6:41 PM
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Par Sandrine Blanchard dans Le Monde - Publié le 1er mars 2026 L’agrégé de géographie propose des conférences-spectacles atypiques, érudites, pédagogiques et drolatiques à la fois, où il questionne les bouleversements environnementaux.
Lire l'article sur le site du "Monde : https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/01/pour-frederic-ferrer-la-climatologie-est-une-mine-de-sujets-theatraux_6668917_3246.html
Le matin même de notre rencontre avec Frédéric Ferrer, on apprend à la radio que l’Etat va investir 50 millions d’euros dans le projet de mine de lithium de la société Imerys à Echassières, dans l’Allier. Le hasard faisant bien les choses, on lui partage l’information. « Ah, il faudra que je l’ajoute lors des prochaines représentations, note-t-il aussitôt, sans doute dans le discours du personnage de la sous-préfète. » Oui, vous êtes bien dans la rubrique culture, car le nouveau spectacle de cet auteur, metteur en scène et comédien, Comment Nicole a tout pété, s’inspire précisément de ce dossier industriel d’actualité. Echassières a été rebaptisé « Echapières » et le projet officiel Emili (pour « Extraction de mica lithinifère » par Imerys) est devenu Nicole (pour « Nouvelle infrastructure civile de l’open-pit lithinifère européenne »). Les noms ont changé, mais tout ce qui est dit sur scène à propos de ce métal rare indispensable à la fabrication des batteries pour voitures électriques est vrai parce que savamment documenté. Comment Nicole a tout pété : un drôle de titre pour un spectacle atypique comme le sont toutes les propositions théâtrales de cet agrégé de géographie, spécialisé en climatologie, qui, depuis vingt ans, utilise la scène pour questionner les bouleversements environnementaux de notre monde contemporain. Avec les créations de Frédéric Ferrer, on ne s’ennuie jamais et on apprend beaucoup de choses, comme le fait qu’il faut 1 tonne de granit pour faire 9 kilos de lithium. Donc, beaucoup creuser. Cela pourrait paraître ardu et rébarbatif, c’est tout le contraire. Grâce à son talent d’orateur, à ses slides, photos et vidéos toujours pertinentes, cet auteur-enquêteur capte avec malice son auditoire dans des conférences-spectacles à la fois érudites, pédagogiques et drolatiques. Pour Comment Nicole a tout pété, une histoire de mine et de climat, il est entouré de six comédiens et comédiennes (qui tous interprètent avec talent de multiples personnages) et a choisi, pour la première fois, de mettre en scène un débat participatif. « Eléments du réel » Lui qui a vécu dix ans à Montluçon (Allier), à 40 kilomètres d’Echassières, s’est plongé dans les enregistrements et comptes-rendus des rencontres de la Commission nationale du débat public sur ce projet de mine dans l’Allier : « Géologues, agriculteurs, préfet, chef de projet, habitants, etc., c’est comme un théâtre du monde où il n’y a que de la conflictualité, une vraie mine pour un spectacle. » Il s’est nourri de cette matière, de ces « éléments du réel » pour construire, avec sa coautrice Clarice Boyriven, un spectacle passionnant. De la juxtaposition des points de vue, de l’impossibilité de mettre d’accord toutes les personnes concernées naissent l’absurde et l’humour. « Un débat participatif mêle l’intime des personnes qui vivent sur le territoire choisi pour creuser la mine et l’universel, c’est-à-dire la tentative de répondre au défi du changement climatique. Il met en jeu le local et le global, le subjectif et l’objectif », résume Frédéric Ferrer. « Faut-il ouvrir une mine de lithium à côté de chez vous ? Où installer la station de chargement ? » : le thème du débat fictif, orchestré par des membres de la commission, va soulever beaucoup de prises de parole et de questionnements. Sur scène, élus locaux, dirigeants et cadres de la multinationale à l’origine du projet défendent l’initiative. Dans la salle, au milieu du public, des citoyens (infirmière, paysagiste, agriculteur, etc.) font entendre leurs voix. Tous espèrent, comme on le leur a promis, que leur avis sera pris en compte. « Après Sainte-Soline et l’autoroute A69, vous allez nous envoyer les flics ? », s’époumone un militant écolo. D’autres citoyens s’interrogent sur l’impact environnemental d’une mine, et se demandent pourquoi ne pas d’abord rechercher davantage de sobriété en construisant des voitures plus légères qui demanderont moins de lithium. Cela donne, à titre d’exemple : « Vous trouvez ça normal que, pour aller chercher une baguette de pain avec un SUV électrique, on déplace 2 tonnes de ferraille et une batterie de plusieurs centaines de kilos qui a nécessité qu’on déplace aussi 1 tonne de granit ? Et vous trouvez ça normal que, pour aller chercher votre baguette de pain de 250 grammes, vous ayez fait un trou monumental chez nous qui détruit le paysage pour plusieurs centaines d’années et qui pollue toute la région ? » Dramaturgie du PowerPoint Avec Comment Nicole a tout pété, Frédéric Ferrer signe le sixième épisode de ses Chroniques du réchauffement qui s’ajoutent à son Atlas de l’anthropocène, un autre cycle artistique composé de sept « cartographies » des bouleversements de la planète. L’auteur prolifique s’interroge aussi bien sur les origines et le devenir du lapin (Le Problème lapin) ou les possibilités de vivre ailleurs (Wow !) que sur la géographie des épidémies (Les Déterritorialisations du vecteur) ou l’évolution du réchauffement climatique (A la recherche des canards perdus). « Mon but est de m’attaquer aux problématiques d’aujourd’hui en partant toujours d’une question, insiste-t-il. Par exemple : Comment arrêter la progression du moustique tigre ? Où sont les canards jaunes en plastique lâchés en septembre 2008 par la Nasa dans un glacier du Groenland pour mesurer la vitesse du réchauffement ? » Puis le géographe, devenu, pourrait-on dire, comédien-pédagogue, se documente, mène un travail de terrain et rencontre des chercheurs. La question n’est pas de « faire un cours ou le tour de la question », mais de trouver la distance artistique, le décalage désopilant, en développant notamment une sorte de dramaturgie du PowerPoint pour pousser le spectateur à la réflexion. « Quand j’étais jeune, Docteur Folamour, de Stanley Kubrick, est le film qui m’a fait le plus réfléchir sur la bombe atomique, et Les Temps modernes, de Chaplin, sur les conséquences de l’industrialisation », dit-il. Aujourd’hui, le changement climatique lui apporte une multitude de sujets pour questionner le monde sur une scène. Un chemin de traverse Frédéric Ferrer, 58 ans, a toujours eu deux passions : le théâtre, qu’il a pratiqué dès ses années de lycéen à Mantes-la-Jolie (Yvelines), et la géographie, qu’il a étudiée à la Sorbonne à Paris. « Un monde s’est ouvert quand je suis arrivé à l’université : explorer d’autres territoires, comprendre un paysage, un climat sont autant d’invitations au voyage qui donnent envie de comprendre. » En parallèle, il poursuit des cours de théâtre. Agrégé de géographie, en 1991, il enseignera pendant quatre ans avant de se mettre en disponibilité pour monter ses premiers spectacles, puis créer, en 2001, la compagnie Vertical Détour. C’est en 2005 qu’il va parvenir à relier le théâtre à ses questionnements de jeunesse sur la géographie et le climat. Après avoir lu le troisième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), il rencontre des experts et crée Mauvais temps. « Chaque spectacle m’a donné l’envie du prochain et je n’en suis jamais sorti. Ce qui nous arrive est à la fois terrible et incroyable. Grâce à des nouvelles rencontres avec des chercheurs et des scientifiques, ces questions de géographie et ma pratique artistique sont devenues intimement liées. » Seule incartade, son cycle Olympicorama, aussi original qu’instructif et toujours ultradocumenté. De 2019 à 2024, en quinze épisodes et autant d’épreuves, Frédéric Ferrer s’est attelé à célébrer et questionner les Jeux olympiques, en racontant des épopées historiques et sportives qui sont aussi un miroir de l’évolution du monde. Un monde, on l’aura compris, qui l’inquiète. « On ne va pas dans la bonne direction. Donald Trump, avec ses reculs sur la lutte contre le changement climatique, n’a rien compris. A un moment donné, on sera obligé de réagir car c’est catastrophique. En attendant, soit j’en pleure, soit j’en joue. » Ce père de deux enfants a choisi la seconde option, un chemin de traverse pour aiguiser la curiosité, sans discours moralisateur et avec beaucoup d’humour. Il a déjà le titre de sa prochaine « cartographie », prévue pour 2027 : Géographie du petit pois, car cette petite boule verte « questionne notre assiette, nos choix alimentaires, les politiques agricoles, la préservation des sols, la vie du lombric, la santé humaine et toute l’économie mondiale ». De quoi à nouveau gamberger ! Comment Nicole a tout pété. Conception et mise en scène : Frédéric Ferrer, recherches et écritures : Clarice Boyriven et Frédéric Ferrer. Avec Karina Beuthe Orr, Clarice Boyriven en alternance avec Caroline Dubikajtis Patosz, Guarani Feitosa, Frédéric Ferrer, Militza Gorbatchevsky, Hélène Schwartz. En tournée sur des scènes nationales : à Villeneuve-d’Ascq (Nord), du 4 au 6 mars ; à Maubeuge (Nord), le 10 mars ; à Brest (Finistère), du 28 au 30 avril ; et à Evreux, le 30 mai. Plusieurs « cartographies » sont également en tournée jusqu’à fin mai. Sandrine Blanchard / LE MONDE Légende photo : Frédéric Ferrer au Théâtre de l'Atelier, à Paris, le 15 mai 2024. MATHILDE DELAHAYE
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February 26, 5:48 PM
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Par Sophie des Déserts / Libération du 26 février 2026 L’ancienne journaliste à la tête du château de Versailles pendant douze ans a été nommée ce jeudi 26 février rue de Valois. C’est une grande fidèle du chef de l’Etat, capable de louer et valoriser son maigre héritage.
Motus, comme toujours. Jouer l’ingénue, et «prendre un regard de vache normande», son vieux mantra. «Je ne suis au courant de rien», a-t-elle textoté, ces derniers jours, à ceux qui testaient la rumeur de sa nomination rue de Valois. Tout, jusqu’à la dernière minute, pouvait capoter. Catherine Pégard le sait, rompue aux us de notre République monarchique, après avoir dirigé durant douze ans le château de Versailles, et côtoyé tant de présidents comme journaliste politique, puis conseillère élyséenne – de Nicolas Sarkozy et, ces six derniers mois, d’Emmanuel Macron. La voilà, à 71 ans, ministre de la Culture. Sacrée consécration pour cette discrète Havraise, fille unique d’un capitaine et d’une mère au foyer qui la rêvait prof ; une bûcheuse repérée par Philippe Tesson au Quotidien de Paris, reconnue au Point, avant de passer de l’autre côté du miroir. Une vie dans les allées du pouvoir, sans relâche : les vacances l’angoissent. Tout, chez Pégard, est tenu, pensé, travaillé. Pas d’esbroufe ni de coups bas. Elle est l’antithèse de Rachida Dati. Mise en scène du macronisme triomphant La passation de pouvoir s’annonce piquante tant les deux femmes, propulsées en 2007 par Cécilia Sarkozy, se détestent. Lors des récents voyages de Macron, au Mexique, en Chine, Dati, showgirl, toisait la taiseuse conseillère : «Tiens, voilà la femme très importante !» Elle ne s’imaginait pas, un jour, remplacée par Pégard. Tel est le nouveau choix de Macron. En cette triste fin de règne, le chef de l’Etat veut pouvoir compter sur des fidèles, capables de louer et valoriser son maigre héritage. Il connaît les qualités de Pégard, rencontrée en 2015 chez leur ami Jean-Pierre Jouyet, l’ex-secrétaire général de l’Elysée. Elle présidait déjà le domaine de Versailles, avec le projet d’en refaire un haut lieu de pouvoir. Prudence de François Hollande, mais Macron s’emballa illico pour rejouer le Roi-Soleil, lançant à Versailles sa diplomatie. Premier coup suggéré par Pégard : l’invitation de Vladimir Poutine, en mai 2017, à l’occasion de l’exposition «Pierre le Grand», avec l’espoir de le «réarrimer à l’Europe». Un échec, mais c’est au château que, cinq ans plus tard, seront réunis les chefs d’Etat européens solidaires avec l’Ukraine, au lendemain de l’invasion russe. Versailles accueillit les dirigeants d’Arabie Saoudite, des Emirats, l’empereur du Japon, la reine d’Angleterre… et les seigneurs de l’économie mondiale rassemblés dans ses sommets Choose France. Pégard a ainsi contribué à la mise en scène du macronisme triomphant. Elle fut aussi témoin des moments moins fastes, quand Macron s’est réfugié à la Lanterne, ce pavillon de chasse niché à la lisière du parc, notamment pendant la crise des gilets jaunes, et celle du Covid. Macron a apprécié cette ex-journaliste qui tenait sa langue et son domaine, respectée des conservateurs, habile pour doper le mécénat, organiser à sa demande des soirées privées, célébrer les noces de Kim Kardashian, l’entrée à Polytechnique du dernier fils Arnault, imaginer des expositions exportables pour faire rayonner la France. «Les tombereaux de boue…» Pégard est ultra-connectée, réseaux en Chine, aux Etats-Unis, dans le business et la politique, à droite, à gauche, hérités du temps où elle fut, dans l’ombre, la compagne du socialiste Jean-Paul Huchon, puis celle de Philippe de Rothschild. Macron s’est retrouvé dans sa solitude mondaine, son côté sacerdotal, son goût des bons vins. Il l’a maintenue à la tête de Versailles, au mépris de la loi (mandat déjà prorogé trois fois, limite d’âge atteinte), sans craindre de piétiner le Conseil d’Etat. Tous, la ministre de la Culture de l’époque, Rima Abdul Malak, le conseiller Philippe Bélaval, pressaient le chef de l’Etat d’en finir, de lâcher enfin sa protégée de Versailles. Mais il s’entêtait, Pégard, aussi, sourde aux amis qui soufflaient : «Catherine, ne t’accroche pas…» Fin février 2023, elle confiait à Libération son sentiment «d’injustice», outrée par «les tombereaux de boue… Je suis l’otage de tout ça. Le président veut que je reste.» C’est Rachida Dati, à peine nommée rue de Valois, qui ordonna son départ en février 2024. Pégard fut alors recrutée à Afalula, l’agence pour le développement du site archéologique d’Alula en Arabie Saoudite, dirigée par son vieil ami, Jean-Yves Le Drian. «Le savoir-faire, les réseaux de Catherine étaient un atout considérable, dit-on en interne. On a tout fait pour la retenir, en vain.» Un an plus tard, Pégard rejoignait l’Elysée, comme conseillère culture. A ceux qui la soupçonnaient de viser le ministère de la Culture, elle répondait «impensable», craignant la lumière, le barnum médiatique, mais toujours : «Je ferai ce que le Président voudra.» Renouer avec la presse Ambiance crépusculaire au palais, les jeunes troupes restantes ont accueilli, sceptiques, la septuagénaire en jupe droite, qui ne sait ni conduire, ni utiliser un ordinateur. Elle eut droit à un petit bureau. Pégard a fait son trou, comme toujours, humble, accorte, stratège. «Tiens, étrange, moi à Versailles, je n’ai jamais eu aucun vol…» a-t-elle noté le jour du casse ubuesque au musée du Louvre. Elle a suggéré au Président de ne pas se rendre sur place, et s’est emparée du dossier. Elle a aussi transmis des messages apaisants en direction des dirigeants de l’audiovisuel public, affolés par la réforme de Dati au lance-flammes. L’ex-journaliste a poussé Macron à renouer avec la presse, dialoguer régulièrement avec des éditorialistes à l’Elysée. Elle connaît la valeur et les enjeux de la presse, moins l’IA qui la menace. Voilà un des dossiers, crucial, qui l’attend rue de Valois.
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February 26, 5:36 PM
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Par Roxana Azimi, Sandrine Blanchard et Aude Dassonville dans Le Monde - 26 février 2026 Au cours des vingt-cinq mois qu’elle a passés à la tête de la Rue de Valois, l’ancienne garde des sceaux a délaissé le spectacle vivant, échoué sur la réforme de l’audiovisuel public et bégayé sur le dossier du Louvre.
Lire l'article sur le site du "Monde" 26/02/26/rachida-dati-au-ministere-de-la-culture-un-bilan-marque-par-des-effets-d-annonces-mais-peu-de-realisations_6668299_3246.html
Résistant à la pression du premier ministre, Sébastien Lecornu, Rachida Dati aura attendu le dernier moment pour annoncer, mercredi 25 février, qu’elle quittait le ministère de la culture pour se consacrer à sa campagne pour les élections municipales des 15 et 22 mars à Paris. Nommée ministre de la culture le 11 janvier 2024, elle sera restée vingt-cinq mois à la tête de ce ministère, reconduite dans ses fonctions sous quatre gouvernements. Si elle a battu le record de longévité de ses prédécesseurs sous la présidence d’Emmanuel Macron, son passage Rue de Valois s’apparente davantage à une succession d’effets d’annonce qu’à de véritables réalisations. Avec une volonté délibérée de faire le tri dans les médias auxquels elle consent à parler – la ministre a toujours refusé toute rencontre avec le service Culture du Monde. Dès son discours, lors de la passation des pouvoirs, rue de Valois, elle affiche sa volonté de rendre la culture accessible à tous et dans tous les territoires. Le plan Culture et ruralité devient sa priorité. Elle n’a de fait pas lésiné sur les déplacements dans de petites communes qui avaient rarement vu passer un ministre de la culture. En juillet 2024, son cabinet dévoile un plan à 100 millions d’euros, censé développer l’offre culturelle en milieu rural. Vitrine de l’opération : la relance, avec une enveloppe de 4 millions d’euros, des artothèques, ces lieux de proximité où l’on emprunte des œuvres. Astuce politique toutefois : la moitié du plan recycle des dispositifs déjà financés par l’Etat – des Micro-Folies au plan Fanfare lancé en 2021. Et les moyens humains pour faire vivre ces politiques sur le terrain ne sont pas au rendez-vous. Rendez-vous snobés Même satisfecit abusif concernant le Pass culture, dispositif emblématique de la politique culturelle présidentielle. En octobre 2024, la ministre promet, dans une tribune au Monde, de réformer cette plateforme numérique destinée aux jeunes, qui ne remplit pas suffisamment ses objectifs de démocratisation culturelle. Le budget de la part collective du passe (consacrée au financement d’activités dans les établissements du secondaire) est raboté, le montant de la part individuelle allouée aux jeunes de 18 ans passe de 300 à 150 euros et l’engagement de réserver une partie de ce crédit au spectacle vivant n’est pas tenu. Quand elle annonce finalement la « généralisation » du passe, il ne s’agit que d’inciter tout le monde à télécharger l’application géolocalisée pour connaître les activités culturelles de proximité. Alors que le spectacle vivant est fragilisé, en partie en raison de la baisse des budgets de la culture des collectivités locales, Rachida Dati snobe deux grands rendez-vous de ce secteur : les Biennales internationales du spectacle, à Nantes, et le Festival d’Avignon. Elle aura été l’une des très rares ministres de la culture à ne mettre les pieds ni dans la Cour d’honneur du Palais des papes ni dans les allées du « off » avignonnais. Si Rachida Dati a préféré se placer en protectrice du patrimoine, en particulier parisien, elle n’a cependant pas pour autant accordé à celui-ci les financements nécessaires : le 29 janvier, Le Canard enchaîné rappelle que les crédits consacrés aux monuments historiques ont chuté de 24 % depuis deux ans, un record. Rachida Dati a beau jeu, dès lors, d’affirmer sur CNews, après le vol des bijoux royaux, le 19 octobre 2025, au Louvre, que la « sécurisation du patrimoine avait toujours été mise sous le tapis » par ses prédécesseurs. « Il y a eu beaucoup de communication pour peu d’opérations concrètes, les logiques politiques étant privilégiées dans nombre de dossiers au détriment de l’intérêt général », regrette Julien Lacaze, président de l’association Sites & Monuments. Ce défenseur du patrimoine déplore ainsi la destruction, à Paris, de la ferme urbaine, vaste de 5 500 mètres carrés, du monastère de la Visitation, ou le fait que la cité-jardin de la Butte-Rouge, à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), soit en passe de l’être. Sur le dossier du Louvre, qui fait figure de caillou dans sa campagne pour les municipales, la ministre a soufflé le chaud et le froid. Le jour du cambriolage, elle refuse la démission de Laurence des Cars. Mais elle annonce ensuite une refonte de la gouvernance sous la houlette de Philippe Jost, président de l’établissement public Rebâtir Notre-Dame, sans en avoir informé son propre cabinet ni l’Elysée – une idée qui a rapidement fait pschitt. Mme Dati, qui laisse filtrer une irritation croissante envers la patronne du musée, finira par obtenir le départ forcé de cette dernière, le 24 février. Même enlisement du côté de l’audiovisuel public. Dès son arrivée au ministère, en mettant toute son énergie dans la reprise d’une proposition de loi sénatoriale portant la réforme de l’audiovisuel public, qui propose de rapprocher France Télévisions, Radio France et l’Institut national de l’audiovisuel au sein d’une holding, elle fait sien un objectif du premier mandat d’Emmanuel Macron. Deux échecs L’ancienne garde des sceaux se livre d’abord à une offensive éclair, espérant faire adopter le texte avant la fin de la session parlementaire de juillet 2024. La dissolution l’interrompt sur sa lancée. La chute du gouvernement Barnier, en décembre 2024, arrête de nouveau son texte aux portes de l’Assemblée nationale. Avec François Bayrou à Matignon, la nécessité et l’urgence d’une réforme, fortement contestée, ne paraissent plus aussi évidentes. Quand, le 30 juin 2025, l’extrême droite ajoute finalement son vote aux députés de l’opposition pour retoquer le texte, Rachida Dati le voit aussitôt adopté par les sénateurs, en deuxième lecture. Depuis, il n’a plus jamais été inscrit à l’ordre du jour d’un vote définitif de l’Assemblée. Sans jamais cesser de vanter la radio du service public, la ministre s’est beaucoup employée à déstabiliser son audiovisuel. Ainsi, en 2024, les crédits alloués à la transformation numérique des entreprises, pourtant prévus dans le projet de loi de finances, n’ont jamais été versés – l’année 2026 sera encore marquée par une sévère baisse de dotations. En parallèle, Mme Dati se fait agressive à l’égard des antennes publiques. Sur France Inter, le 7 mai 2025, elle s’en prend à Sibyle Veil, la présidente de Radio France. Invitée de « C à vous », le 18 juin, sur France 5, elle menace le journaliste Patrick Cohen de poursuites. A défaut d’avoir réussi à faire adopter sa réforme, Rachida Dati a espéré, dès l’été 2025, dégager un consensus autour d’un projet de loi inspiré des recommandations issues des Etats généraux de l’information – le grand projet du début du deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron. Mais le texte, visant à sauvegarder le droit à disposer d’une information libre et indépendante, n’a toujours pas été dévoilé. Elle part donc sur deux échecs, et un seul véritable acquis : la pérennisation, à l’automne 2024, du mécanisme de financement de l’audiovisuel public, imaginé après la suppression de la redevance par Emmanuel Macron. In extremis, le 5 février, lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, elle a reconnu que celui-ci est « au cœur de notre démocratie » et appelé à « le préserver ». Quant à la loi-cadre sur les restitutions – annoncée, en 2017, par Emmanuel Macron et rédigée, en 2023, par l’ancienne ministre de la culture Rima Abdul Malak –, le vote de celle-ci, le 29 janvier, en première lecture au Sénat doit davantage à la détermination d’élus comme Catherine Morin-Desailly (Les Centristes, Seine-Maritime), Laurent Lafon (Union des démocrates et indépendants, Val-de-Marne) et Pierre Ouzoulias (Parti communiste français, Hauts-de-Seine), qu’à un réel engagement de Rachida Dati. « Quand je vous quitterai, vous ne pleurerez pas, vous m’applaudirez ». C’est ainsi que cette dernière concluait ses vœux aux acteurs culturels, le 29 janvier 2024. Deux ans plus tard, son départ se déroule sans effusion. Roxana Azimi, Sandrine Blanchard et Aude Dassonville / Le Monde Légende photo : Rachida Dati, alors ministre de la culture, lors de la cérémonie de réouverture de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes, le 27 septembre 2025. JEAN-FRANCOIS MONIER/AFP
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February 21, 7:35 AM
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Par Gilles Renault / Libération - Publié le 18/02/2026 L’auteur italien et le comédien belge, David Murgia, bouclent leur triptyque centré sur l’évocation exaltée des laissés-pour-compte.
Il n’est pas indispensable, voire parfaitement facultatif, d’avoir vu Laïka et Pueblo, avant de se lancer dans Rumba. Une précision liminaire qui se justifie par le fait que les trois spectacles forment cependant un triptyque, dit «des pauvres diables», conçu et agencé par l’auteur et metteur en scène italien, Ascanio Celestini, et le comédien belge, David Murgia. Deux artistes ayant tissé de solides liens depuis le début du XXIe siècle, dont résultera notamment un Discours à la nation, qui avait marqué les esprits en 2015. Accessoirement, la perspective que les trois propositions soient aussi corrélées que dissociables nous arrange, dans la mesure où, la première remontant à 2017 et la deuxième à 2021, un effort de mémoire colossal serait nécessaire si, d’aventure, l’ensemble exigeait qu’on assemble les pièces du puzzle. Ceci posé, on précisera que Laïka exaltait la condition ouvrière autour des figures d’un aveugle, d’une vieille et d’une «dame avec la tête embrouillée», tandis que Pueblo développait sur le même dispositif cette galerie des laissés-pour-compte où l’on croisait notamment la «vieille de plus en plus vieille», une clocharde ou un «gitan de 8 ans». Funambule magnétique Soit autant de profils esquintés, que le tandem Celestini-Murgia replonge, avec cette verve poético-déglinguée désormais identifiée, dans un maelstrom de mots (et de pensées) qui tour à tour se chevauchent, s’entrechoquent, se répètent et se complètent, pour composer la mosaïque ébréchée d’un microcosme dépoli n’ayant guère que la contemplation des étoiles pour rêver. Direction, donc, ce parking de supermarché où, une nuit de Noël, deux saltimbanques échoués (le conteur Murgia étant une nouvelle fois flanqué du musicien, Philippe Orivel, entre claviers et accordéon) guettent un public illusoire qui leur fera l’aumône. Autour de la figure de Saint-François d’Assise, qui fournit le sous-titre à rallonge du monologue («l’Ane et le bœuf de la crèche de Saint-François sur le parking du supermarché») et justifie le modeste décor (une dizaine d’illustrations sur un panneau, derrière un rideau rouge), prennent alors vie, Job, le manutentionnaire analphabète régnant sur un entrepôt dont il connaît les moindres recoins, mais qui n’est pas foutu de trouver les toilettes dans un bistrot ; Joseph l’Africain, miraculé des eaux ayant englouti ses frères de misère (l’évocation des migrants rappelant ici le monologue, Abysses, de Davide Enia, autre auteur italien, ayant aussi fait l’objet d’une adaptation théâtrale) ; ou toujours ce gitan qui glande, sur lequel s’abat un tombereau de poncifs racistes. Funambule magnétique – pour autant bien sûr qu’on daigne se laisser happer par la faconde –, David Murgia cisèle de la sorte un portrait de groupe dépenaillé que, le temps d’une représentation, le théâtre auréole de dignité. Rumba, d’Ascanio Celestini et David Murgia, Maison des métallos, 75011, jusqu’au samedi 21 février, dans le Off d’Avignon (théâtre des Doms) du 4 au 25 juillet. Légende photo : «Rumba» nous emmène dans un parking de supermarché où, une nuit de Noël, deux saltimbanques échoués (le conteur Murgia étant une nouvelle fois flanqué du musicien, Philippe Orivel, entre claviers et accordéon) guettent un public illusoire qui leur fera l’aumône. (Maison des métallos)
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February 18, 5:14 AM
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Par Joëlle Gayot dans Le Monde - Publié le 17/02/26 Pour sa première mise en scène, la comédienne Louise Chevillotte adapte le roman de Claudie Hunzinger, sur la correspondance et les amours interdites de deux jeunes femmes au début du XXᵉ siècle.
Lire l'article sur le site du "Monde" : https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/17/l-incandescente-et-le-gang-des-cracheuses-de-sang-au-theatre-de-la-commune-un-cri-de-ralliement-lesbien_6667119_3246.html « Emma ! Marcelle ! » : les cris de deux amantes, qui s’embrassent à pleine bouche puis se séparent dans la foulée, volent par-dessus la tête du public du Théâtre de la Commune, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). L’appel est impérieux, presque comminatoire. Il convoque le spectateur à un rendez-vous essentiel. Il le somme d’être là, au présent d’existences revenues du passé et que le théâtre, un siècle plus tard, ressuscite en donnant à entendre la pertinence d’une correspondance amoureuse. De 1923 à 1933, Marcelle écrit à Emma. Des centaines de lettres (découvertes et exploitées sous forme de roman et de documentaire par Claudie et Robin Hunzinger, la fille et le petit-fils d’Emma) qui sont d’une poésie frappante et d’une totale liberté de penser. Le spectacle que signe Louise Chevillotte de L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang est un enchantement malgré ses fragilités (c’est la première mise en scène de cette comédienne). Avec peu de moyens et pas mal d’intuition, accompagnée par quatre actrices un brin excessives mais pleinement investies, l’artiste restitue la puissance de femmes de l’ombre qui n’auront pas tout à fait sombré dans l’oubli grâce à la littérature et à son relais, le théâtre. Enserrée dans l’arrondi fluide de voilages blancs qui suggèrent des ambiances et des saisons, plus qu’ils ne dessinent des décors, la représentation déplie l’histoire vraie d’Emma, 17 ans, et surtout de Marcelle dont la prose altière, rebelle et autoritaire est la matière première du projet. Marcelle, 16 ans, un tempérament de feu, l’indépendance en étendard, la peur de rien, même pas de la mort qui rôde autour d’elle. Marcelle qui, en d’autres circonstances, aurait pu croiser son exacte contemporaine, Simone de Beauvoir (1908-1986). Marcelle qui tombe malade. Tuberculose. La sororité, la passion, le désir Elle séjournera longtemps dans un sanatorium. Une bande clandestine s’y forme dont elle est l’égérie. Marguerite, Hélène, Bijou la rejoignent la nuit à l’insu des médecins. Ronde des filles en nuisette blanche entre les voilages blancs qui ondulent : ce flou hamiltonien sent un peu le cliché vaporeux alors que ce qui se noue entre les pensionnaires a le goût du définitif. Le sang dans les poumons, les cures, le pneumothorax (mot barbare), la fièvre, les râles : il faut conjurer le mal par la sororité, la passion, le désir et la sensualité, toutes choses présentes sur le plateau. Marguerite puis Hélène vont mourir. Il n’y a pas de temps à perdre. Indifférentes à la morale, pressées de vivre ce qu’elles ont à vivre, lesbiennes et fières de l’être, ces jeunes femmes du XXe siècle naissant sont irrésistibles. Divine surprise. L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang, au Théâtre de la Commune, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 20 février. Adaptation et mise en scène de Louise Chevillotte, d’après le roman L’Incandescente, de Claudie Hunzinger, le documentaire Ultraviolette et le gang des cracheuses de sang, de Robin Hunzinger, et les lettres de Marcelle B. Avec Elodie Gandy, Juliette Gharbi, Lucie Grunstein et Mathilde-Edith Mennetrier. Joëlle Gayot / Le Monde Légende photo : « L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang », mis en scène par Louise Chevillotte, au Théâtre de la Commune, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 6 février 2026. MARIE GIOANNI
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February 18, 4:36 AM
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Par Gilles Renault / Libération - Publié le 16/02/26 La création annuelle des circassiens tout juste diplômés mise sur l’humour pour évoquer la fragilité de la condition de leur profession. Grinçant malgré quelques fragilités.
Il s’agit sans doute d’un des rituels les plus solidement ancrés dans le panorama hexagonal du spectacle vivant. Chaque début d’année, après en avoir accordé la primeur à son camp de base du Grand Est, le Centre national des arts du cirque (Cnac) dévoile le spectacle collégial de ses nouveaux diplômés, à Paris, dans le parc de la Villette (XIXe arrondissement) – la «mise en piste» étant en revanche toujours confiée à un artiste différent, souvent extérieur au périmètre purement circassien. Ainsi, en 2026, la fonction de chef d’orchestre échoit-elle au Nordiste Halory Goerger, à qui, entre théâtre, musique, installation et performance, nul ne saurait reprocher de manquer d’idées. A défaut de trouver à ses projets des noms de baptême lumineux… Sauf à imaginer, bien sûr, que l’apparente platitude de l’intitulé ait, au contraire, une visée délibérément programmatique. De sorte que, dix ans après Il est trop tôt pour un titre, présenté dans le cadre du Sujet à vif au Festival d’Avignon, on se retrouve avec le Spectacle de la fin des études de la trente-septième promotion du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne, dont le moins qu’on puisse dire, présenté de cette manière (puisque c’est bien le titre choisi), est qu’il ne trompe pas sur la marchandise. Pas plus, ce faisant, qu’il ne cherche à surclasser une proposition qui, par principe, mérite un minimum d’indulgence. Kit de survie Ces dernières années, les créations siglées Cnac se caractérisaient par une logorrhée catastrophiste, les jeunes interprètes tenant à ensevelir les numéros sous des couches de doute existentiel (assurément sincère, mais aussi naïf et attendu). Revenaient alors en boucle, ces questions liées au genre, à l’environnement et à la société, qui avaient fini par confiner à l’épiphore fastidieuse. Le Spectacle de la fin des études… n’échappe pas totalement à l’écueil, autant qu’il s’efforce bravement de le contourner, à travers l’exploitation d’une veine humoristique qui, dans pareil contexte, brillait par son absence depuis longtemps. Arrivant groupés sur scène, les quatorze étudiants (moitié filles, moitié garçons) entonnent un air qui parodie les cérémonies de remises de diplômes, comme les défilés militaires exaltant le courage et la solidarité. Pourtant, ici, le moral ne plane pas bien haut, puisqu’une des interprètes exfiltrée incarne une ministre de la Culture qui, tout en remettant un kit de survie «du jeune circassien», fait clairement comprendre à la bleusaille qu’elle ne doit pas se bercer d’illusion. A telle enseigne qu’elle prend l’initiative d’orienter la clique vers d’autres voies, plomberie, BTP ou chaudronnerie, moins aléatoires point de vue sécurité de l’emploi. Intentions louables Le ton se veut grinçant. Bien que, boosté par des accoutrements bariolés et une bande-son envahissante, il faille aussi prendre tout cela au second degré. A l’exemple du ballet de tentes Quechua, abris de fortune que le show réévalue en accessoires d’un défilé de mode fauché. Assez fragile (le Cnac n’étant pas le Cours Florent), l’interprétation peine cependant à soutenir cette valeur ajoutée dramaturgique, plutôt confuse par ailleurs (cf. ces allusions à un projet de construction de viaduc sujet à polémique – ou un truc dans ce goût-là) à laquelle on sait surtout gré de narguer la morosité. Et le cirque à proprement parler dans tout ça ? Au diapason, à savoir inégal et décousu. Avec des intentions louables, desquelles émergera celle de ne pas se satisfaire d’une succession convenue de numéros individuels, mais de tenter des choses, comme cette corde molle qui finit par servir de trapèze, ou la roue Cyr que se partagent trois interprètes. A défaut d’imposer la technicité d’une expression circassienne où les noms peinent encore à émerger du jeune casting international. Le Spectacle de la fin des études… mis en scène par Halory Goerger à l’espace Chapiteaux au parc de la Villette (75019) jusqu’au 22 février, puis en tournée. Gilles Renault / Libération
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February 15, 5:27 PM
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Par Tiphaine Le Roy dans Télérama - Publié le 12 février 2026 Sur fond de tragédie racinienne, la rencontre d’une actrice tourmentée et d’un tueur à gages. Les comédiens-bruiteurs Métilde Weyergans et Samuel Hercule signent un polar scénique parfaitement mis en scène, jouant du point de vue des spectateurs. Article réservé aux abonnés Réparti de part et d’autre de la scène, le public assiste à la fois à un film, projeté au-dessus du plateau, et à son doublage et bruitage assurés en direct par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Les deux comédiens interprètent aussi les protagonistes de ce moyen métrage. Elle, dans la peau d’une actrice en tournée qui vient de subir un drame personnel, et lui, dans le rôle d’un tueur à gages. Leurs chemins se croisent dans une ville de province où la comédienne joue Phèdre, de Racine. Au tout début de cette proposition, une partie du public suit la journée du tueur à gages d’un côté de la toile, quand l’autre découvre, au verso, l’actrice, en proie à un mal-être profond, marcher par les places et ruelles. Identiques pour les deux films, les bruitages et dialogues les illustrent de manière différente, tandis que deux musiciens jouent sur un côté de la scène des compositions qui accentuent la tension de la fiction. Dans une deuxième partie, les projections sont inversées, et les spectateurs assistent au film qu’ils n’avaient pas encore vu, les bruitages, dialogues et musiques étant rejoués de manière analogue. Métilde Weyergans et Samuel Hercule, également auteurs et metteurs en scène de L’Affaire L. ex.Π.re, s’amusent à dissocier les histoires pour mieux les réunir ensuite, sous l’œil complice du public. La richesse du spectacle se manifeste jusque dans les plus discrets détails du jeu et de la mise en scène. Flirtant par moments avec l’humour, celle-ci illustre la manière dont la perception d’une histoire est influencée par les procédés dramaturgiques employés. Le scénario du film se situe entre le drame et le thriller, tandis que les alexandrins de Racine s’y insèrent avec délicatesse, offrant par leur entremise un touchant hommage au théâtre. En tournée jusqu’en avril à La Rochelle, Clermont-Ferrand, Marseille, Le Havre et Villeurbanne. 1h15. Rens. : lacordonnerie.com Tiphaine Le Roy / Télérama Note : TTTT (Bravo) Légende photo : Métilde Weyergans est Natacha, une comédienne jouant dans « Phèdre » de Racine, en tournée en province. Photo Sébastien Dumas
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February 10, 11:38 AM
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Critique d'Emmanuelle Bouchez / Télérama - publié le 9/02/26 Emmanuel Demarcy-Mota met en scène avec maestria ce conte mouvementé, porté par une quinzaine de comédiens pleins de fougue. L’ensemble répand une énergie folle. À voir jusqu’au 20 février.
TTT Très bien Article réservé aux abonnés De la pièce écrite en 1945 par Bertolt Brecht (1898-1956), alors qu’exilé aux États-Unis il se souvient de 14-18 et observe de loin la Seconde Guerre mondiale, le metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota affirme toute la puissance épique. En abrégeant, avec raison, le prologue daté, où un rude débat a lieu entre deux kolkhozes du Caucase sur la manière la plus « utile » d’exploiter la terre après les destructions de l’armée nazie. Son spectacle donne tout de suite libre cours à la légende convoquée par les orateurs et située en des temps féodaux, où le gouverneur de la province tyranise son peuple avec l’aide de sa femme, qui vient d’accoucher de « l’héritier ». Mais la révolte gronde, l’ordre explose, tout le monde fuit. Reste en rade, dans le chaos, l’innocent bébé… C’est donc l’histoire d’un sauvetage et d’une générosité à toute épreuve — Groucha, « la fille de cuisine », sauve l’enfant du despote déchu — dont s’empare Demarcy-Mota avec sa maestria théâtrale. Au fil de situations campées par de très belles images et des chansons populaires sans lien avec celles de Brecht mais davantage traitées comme des récits, nous voilà projetés sur les pas de Groucha, alias Élodie Bouchez, qui serre les poings en courageuse têtue. Il y a de la randonneuse chez elle quand, dans une scène saisissante, elle traverse un précipice sur une passerelle branlante. Elle est touchante aussi dans sa froide soupente où elle s’encourage elle-même en berçant le nourrisson. Du mélange des tons, la fidèle « troupe » du Théâtre de la Ville (une quinzaine d’acteurs et d’actrices !) s’empare avec fougue. Soldatesque prête à violer, factions flattant le peuple, puissants en déroute ou noceurs cocasses surgissent tour à tour dans cette pièce-fleuve, balayant chaque fois ceux qui pensaient avoir conquis le pouvoir. Celle-ci s’achève sur un procès où le juge, élu malgré lui, est un compatissant filou. Dans cet autre rôle phare, Valérie Dashwood déploie une énergie versatile, entre ironie lasse et virulence folle. Mais il faudrait les citer tous et toutes, de Philippe Demarle à Gérald Maillet (touchant soldat amoureux), en passant par Sandra Faure (un prince ubuesque), ou cette jeune Ilona Astoul dans le rôle de l’enfant, capable pourtant d’entonner un blues viscéral. Tous défendent avec hardiesse ce conte mouvementé, qui n’oublie pas de servir sa « morale » à la fin… Que Demarcy-Mota concentre en un message simple — dont on vous laisse la surprise — qui redonne confiance en l’humanité. Emmanuelle Bouchez / Télérama -
Titre Le Cercle de craie caucasien -
Genre Théâtre -
Auteur Bertolt Brecht -
Lieux Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, 75004 Paris -
Dates Du 28/01/2026 au 20/02/2026 Légende photo : Élodie Bouchez dans le rôle de Groucha. Photo Jean-Louis Fernandez
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February 10, 11:23 AM
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Par Lucile Commeaux / Libération - Publié le 10 février 2026 L’écrivain et metteur en scène reconfigure la pièce de Sophocle pour creuser l’histoire de sa propre famille dans un spectacle hybride, cérébral et de toute beauté.
«L’inceste est la texture de ma vie» : un homme seul parle sur une scène blanche comme une page vide, les bras ballants, le verbe bas, et le sourire du désastre directement adressé aux spectateurs. Eddy D’aranjo, à la fois écrivain, metteur en scène et acteur de cet Œdipe largement reconfiguré, joue pendant quelque quatre heures un spectacle qui prend tout – mythe, réel, langue, image – pour tisser une grande œuvre à la fois douce et rêche. C’est qu’il faut, pour représenter l’inceste, coudre ensemble le théâtre antique, la psychanalyse moderne, les sciences sociales, la performance et la littérature, et surtout prendre soin de laisser les coutures et les accrocs visibles ; à cette condition seulement, le spectateur pourra voir. De fait, on est assailli par ce spectacle hybride qui a quelque chose de cérébral et d’immature à la fois, et qui, pour peu qu’on lui résiste, abat bien de nos réticences, à force de beauté. Le premier tour du spectacle consiste à escamoter la pièce de Sophocle sous la matière autobiographique. En fait de Thèbes, nous sommes en Picardie dans la maison d’Eddy D’aranjo, figurée seulement d’abord par une machine à laver et une baignoire carrelée, un des lieux sans doute où le père viola la grande sœur, avant que la mère ne fuie avec ses deux enfants. Comment on montre ça sur une scène ? Comment on fait avec les attentes des spectateurs, parmi lesquels statistiquement il existe sans doute à la fois des victimes et des agresseurs ? Est-ce qu’il s’agit là de réparer ou de creuser la plaie ? Doit-on selon la doxa inspirer terreur et pitié ? De toutes ces questions, le spectacle ordonne un prologue très (trop) rhétorique. Il souffre sans doute du fait qu’avant lui, on ait lu et entendu pléthore d’un contenu hybride entre le récit de soi et l’analyse, entre les sciences et la fiction. Eddy D’aranjo le sait, cite Neige Sinno, et se perd dans un dédale de prétéritions, disant sans cesse ce qu’il ne va pas faire, tout en le faisant un peu quand même (pleurer dans les chaumières /choquer le bourgeois /sortir les statistiques). Pieuvre terrible On s’agace un temps, mais sans doute on se soumet devant un tel déploiement cérébral, qui semble d’abord limiter le théâtre, mais qui finalement constitue son espace. La scène d’abord presque vide, puis augmentée d’un écran et d’une petite maison de bois, se transforme en une carte mentale, celle d’un homme qui enquête sur les siens, avant de les incarner dans un dispositif bien connu désormais des spectateurs, qui consiste à filmer et diffuser en direct ce qui se passe dans un décor demi-clos. On déplore les quelques tics d’une grammaire trop vue, mais aussi le relais pris par des comédiens par ailleurs irréprochables, car c’est Eddy D’aranjo et sa prosodie étrangement molle qu’on veut seulement entendre. Au cœur du spectacle résonne ainsi un exposé remarquablement mené par le principal intéressé, vêtu ironiquement d’un uniforme de policier, qui une heure durant raconte, documents à l’appui, l’histoire de la famille D’aranjo. Une famille minée par le désordre, l’errance, la misère, l’alcool, et la reproduction de l’inceste, pieuvre terrible figurée par des flèches sur un arbre généalogique projeté plein écran. On comprend alors que l’hémorragie explicative du début reproduit dans le fond celle indispensable de l’enquête, et que sur cette scène parfois trop encombrée de mots et de théories, le symptôme travaille sans résoudre, dans le conflit et la contradiction. Retournement spectaculaire Une image flanque le vertige et d’un coup fait tout basculer : sur l’écran se superposent brièvement l’image d’un antique et grec rameau d’olivier et celle du motif végétal caractéristique d’un papier peint, de ceux qui tapissaient les intérieurs populaires. Se joue là le retournement le plus spectaculaire de la pièce, celui qui permet que les dialogues de Sophocle résonnent dans une cuisine picarde : la littéralisation du mythe. Le théâtre ne rend pas l’expérience incestuelle, c’est elle qui le rend dans un processus à l’inverse de la transfiguration. La violence n’est pas symbolique, elle est littérale : c’est le mot «pute» prononcé au téléphone par un oncle et qui résonne dans le noir de la salle, c’est l’odeur d’un oignon qu’on épluche sur le plateau, c’est la faute d’orthographe au mot «violée» dans une lettre froissée. Œdipe roi d’après Sophocle, écriture et mise en scène Eddy D’aranjo, au théâtre de l’Odéon - Ateliers Berthier (75017) jusqu’au 22 février. Lucile Commeaux / Libération Légende photo : La scène se transforme en une carte mentale, celle d’un homme qui enquête sur les siens. (Simon Gosselin)
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February 9, 5:35 AM
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Par Ainhoa Jean-Calmettes dans Libération - 6 février 2026 Si les violences sexuelles intrafamiliales ont toujours existé, les metteurs en scène s’en emparent plus librement aujourd’hui, comme «Œdipe roi» d’Eddy D’aranjo qui démarre le 7 février à l’Odéon.
- En 2010, la romancière Marielle Hubert, alors metteuse en scène, crée les Ames rouges. Une mère y impose quotidiennement à sa fille de «jouer à papa». Sur scène, si des actes sexuels sont explicitement mimés, beaucoup ne voient pas l’inceste. «Une spectatrice est revenue plusieurs fois et ne comprenait toujours pas. Il y a le tabou, et puis le tabou dans le tabou : les abus des mères», explicite l’autrice qui a, depuis, remis ces problématiques au travail dans son deuxième livre. Seize ans plus tard, l’impression que les pièces de théâtre sur l’inceste se multiplient devient dès lors sujette à caution. Réalité statistique ou illusion d’optique propre à la levée du déni ? C’est avec Œdipe roi, d’après Sophocle, qu’Eddy D’aranjo abordera prochainement ces questions à l’Odéon. Un texte vieux de plusieurs millénaires. Les violences sexuelles intrafamiliales ont toujours été là. Et se perpétuent. En France, 160 000 enfants en sont victimes chaque année selon la Ciivise. Ils et elles ont toujours parlé. On ne les entend toujours pas. Christine Angot, un symbole Dans cette dernière pièce, l’acteur Pierre-François Garel joue le père. Le comédien connaissait bien les livres de l’écrivaine. «Nous lui devons tous d’avoir, la première, eu le courage de mettre les mains dans la merde, tout en sculptant entièrement la littérature, la langue, la forme.» Voyage dans l’Est marque, selon lui, un tournant : «Son écriture s’est ramassée et est devenue plus évidente. Ce dont elle parle ne peut plus être évitable. Les mauvaises langues disent qu’elle écrit tout le temps le même bouquin, qu’il ne s’agit jamais que d’elle. Non : elle ne traite que de la société. Tant que la société n’aura pas cessé d’éluder cette question, tout en affirmant se charger du problème, il faudra qu’elle y retourne.» Pour ce rôle, il a travaillé les notions d’amour et de douceur pour rendre plus saisissante la mécanique de la manipulation et la perversion du piège qui se referme sur l’adolescente. Ici, c’est le corps du bourreau, et non celui de la victime, qui est exposé et isolé, offert comme un objet d’observation, «un cas d’école». Pierre-François Garel se souvient, bouleversé, de la réaction de certains spectateurs. «Des hommes et des femmes sortaient en pleurant, comme si la représentation avait eu un effet cathartique. Quelque chose avait lieu, qui dépassait le simple cadre de l’œuvre.» «Les adultes se défaussent trop souvent» Anticipant ce que sa création tout public (à partir de 9 ans) traitant de l’inceste pourrait provoquer, la metteuse en scène Hélène Soulié a mûrement réfléchi au dispositif de médiation l’accompagnant. Les représentations scolaires de Peau d’âne et La fête est finie sont toutes suivies d’une discussion lors de laquelle, contrairement à l’usage, c’est l’équipe artistique qui interroge le public. «Face à l’inceste, la responsabilité est collective, explique-t-elle. Les adultes se défaussent pourtant encore trop souvent les uns sur les autres. Nous ne pouvions pas poser notre spectacle et dire : “Maintenant, débrouillez-vous avec ça.”» Ces échanges permettent de préciser la compréhension. «Nous entendons fréquemment des discours piégeux type : “C’est parce que son papa l’aime trop.” Au-delà de l’éducation à la sexualité, nous aurions besoin d’éducation sentimentale pour apprendre aux enfants que l’amour, ce n’est pas ça. L’amour ça doit produire de la joie.» L’écriture a été laborieuse. «Avec Marie Dilasser, c’est comme si nous avions, nous aussi, avalé l’impossibilité à dire. Or, la problématique n’est pas, contrairement à ce que relaient beaucoup de fiches d’information, de permettre à l’enfant de dire non. Cela peut même avoir l’effet délétère de remettre la responsabilité sur lui. La problématique, c’est : comment la silenciation de la parole crée des situations permissives. Ne pas réussir à écrire, c’était être complice.» Le résultat ne porte aucun stigmate de cette difficulté. Après une première partie qui met en lumière le lent parcours des victimes pour comprendre ce qui leur arrive et les signes qui peuvent permettre de les identifier, la pièce trace une trajectoire d’émancipation. Ecrite à hauteur d’enfant, avec ses personnages hauts en couleur, sa joyeuse fugue à bord d’une auto-tamponneuse et son procès victorieux, celle-ci souligne également un enjeu fondamental : c’est l’alliance qui permet à la parole d’être entendue. Domination adulte Si l’inceste nous concerne tous, c’est que «théoriquement interdit», il se révèle en réalité «structurant de l’ordre social», comme l’écrit l’anthropologue Dorothée Dussy. «Outil pédagogique majeur dans la palette du bon écraseur», l’inceste inculque la soumission dès le plus jeune âge. Appréhender précisément le phénomène nécessite alors autant d’en saisir les logiques qui le rendent possible, que le type de collectif qu’il constitue en retour, où la domination adulte est le terreau de toutes les autres. La metteuse en scène Léa Drouet n’a eu de cesse de se tenir «auprès de l’enfance» pour ausculter nos sociétés par le prisme du continuum des violences faites auxdits mineurs, d’abord étatiques et policières, puis administratives. Sans traiter ouvertement d’inceste, sa prochaine création abordera notamment la persistance des traumas familiaux. Pour comprendre le Covid long dont elle souffre, l’artiste est retournée sur le territoire de son adolescence chez son père. «Un climat de négligence, de rejet, la confusion des places et le stress continu peuvent durablement fragiliser le système nerveux.» Dans Rodéo, l’inflammation du corps physique, social et terrestre dialogueront, l’intime entrera en écho avec les révoltes pour plus de justice. Les individus souffrent, mais c’est la société qui est malade. Œdipe roi d’Eddy D’aranjo, du 7 au 22 février à Odéon Théâtre de l’Europe, Paris. Peau d’âne – La fête est finie d’Hélène Soulié, du 9 au 11 février aux Quinconces & L’espal au Mans ; du 13 au 14 mars au TSQY ; à l’Onde à Vélizy-Villacoublay ; le 1er avril à l’Empreinte, Brive-Tulle… Rodéo de Léa Drouet, du 17 au 25 septembre à Bruxelles puis au festival Actoral à Marseille. Ainhoa Jean-Calmettes / Libération Légende photo : Les représentations scolaires de «Peau d’âne» et «La fête est finie» sont toutes suivies d’une discussion lors de laquelle l’équipe artistique qui interroge le public. (Marc Ginot)
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February 5, 6:02 AM
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Par Guillaume Lasserre dans son blog de Mediapart - 3 février 2026 Jana Klein et Stéphane Schoukroun réinventent leur autofiction originelle de 2020 à l’aune des fractures contemporaines. « Notre histoire (se répète) » se déploie comme une conversation dialectique entre deux corps et deux intelligences artificielles, Alexa et Siri, érigées en impitoyables maîtres du jeu. Rarement un spectacle aura atteint une telle justesse.
« Ça dépasse l’entendement. On est là à répéter notre spectacle. On est là à réécrire notre histoire. C’est impossible à attraper. Ce que ça me fait. En tant que juif. En tant qu’être humain. J’en parle pas à la famille. C’est impossible sinon on se parlerait plus. J’en parle pas aux amis. Je sais que ce que j’ai à dire ils ne peuvent pas l’entendre. Ça leur sort par les oreilles. L’état d’âme du Juif. L’histoire du Juif. Ils ne veulent plus en entendre parler. Et tu sais quoi. Je les comprends. Ils sont fatigués. Je suis fatigué. On est tous fatigués. Et pendant ce temps-là. Ils roulent sur les cadavres. Ils rasent tout. Ils effacent tout. Tout ce qui fait lien. Tout ce qui fait sens [1] » Dans un coin, au fond de la scène par ailleurs dépouillée, sont entassés du mobilier, des malles, des cantinières métalliques, que le public ne distingue pas encore, recouvertes qu’elles sont par des bâches en plastique. Les contenants renferment des objets domestiques qui sont autant de reliques d’une intimité fracturée, le décor de « Notre histoire »,pièce très personnelle que Jana Klein et Stéphane Schoukroun créent en 2020, et dans laquelle ils racontent leur histoire qui se confond avec celle du XXème siècle. Jana, Allemande aux racines tchèques, flanquée d’un grand-père nazi et d’un autre tsigane, résistant et déporté, et Stéphane, Juif séfarade marqué par l’exil maghrébin lié à l'histoire des indépendances, exhument les vestiges de leur rencontre amoureuse à Avignon, de la difficile construction de leur couple et de leur condition de parents qui les oblige, six ans après les avoir mis en scène, pour les confronter à l’actualité géopolitique post-7 octobre 2023 et à la montée insidieuse de l’antisémitisme et de l’islamophobie en France. Parce qu’il était impossible pour eux de reprendre « Notre histoire » là où ils l’avaient laissé, parce que la donne a changé, le couple s’interroge sur la meilleure façon de l’incarner à nouveau sur scène, sur sa possibilité même. Comment préserver, raconter, adapter la mémoire familiale et historique lorsque l’actualité ébranle la lecture de celle-ci ? Côté jardin, vêtue d’une veste de sport, casque vissé sur les oreilles, Jana court sur un tapis électrique. Elle court depuis un moment déjà. S’épuiser pour conjurer le sort, pour faire face à une histoire qui se répète, à ceci près que les victimes sont maintenant les bourreaux, pas toutes heureusement. Lorsqu’elle s’arrête de courir, posant son casque sur l’accoudoir du tapis, elle se dirige vers l’amas que forme le décor intime plastifié de sa vie. « C’est encore la nuit. C’est l’heure des contes mon amour mais tu dors » dit-elle à l’adresse de Stéphane. Pour se souvenir de leur spectacle passé, ce dernier convoque deux intelligences artificielles (IA), Alexa et Siri, enceintes-robots que Jana réfute. Lui en a besoin comme aide-mémoire, elle se souvient. Ces oracles numériques forment un chœur mécanique qui impose récit, cadence et injonctions médiatiques, quitte à devenir vite intrusif. Si loin, si proche À rebours des récits linéaires qui figent l’Histoire en monument inaltérable, « Notre histoire (se répète) » opère une sorte de palimpseste vivant, effaçant et réécrivant sans cesse les strates d’une mémoire collective et intime. La scénographie, des bâches froissées évoquant des ruines précaires aux cantinières abritant des objets-souvenirs extraits d’un ensemble pavé de fragments, traduit cette instabilité. Dans cet espace théâtral à la fois géopolitique et domestique, le plateau devient un chantier identitaire en perpétuelle reconstruction. Les deux interprètes, en binôme à la dramaturgie et à la mise en scène, incarnent leur couple « mixte » avec une sincérité électrique. Jana, radieuse et incisive, distille un texte tendre et affûté, tandis que Stéphane navigue entre émotion à vif et parodie outrancière, rappelant les écarts beckettiens entre farce et désespoir existentiel. Leur fille, absente mais omniprésente, sert de catalyseur. C’est pour elle que s’ouvre cette quête, une transmission qui refuse l’amnésie, interrogeant comment éduquer un enfant face aux évènements de l’actualité et aux réactions antisémites à l’école ou sur les réseaux sociaux qu’ils entrainent. Au cœur de cette tragi-comédie amoureuse, les thèmes s’entrelacent avec une profondeur grinçante. L’héritage des fracas du XXème siècle se heurte à la post-vérité contemporaine, où les positions de victime et de bourreau se brouillent jusqu’à s’inverser dans un vertige dialectique. Parmi ceux-là même qui ont survécu à la Shoah, victimes de l’innommable, tache indélébile inscrite au plus profond de l’inconscient européen et occidental, certains, se sentant légitimés par la terrible tragédie des attaques du 7 octobre 2023, répètent les gestes de leurs tortionnaires. Pour vivre en sécurité sur cette terre promise au sortir de la Seconde Guerre mondiale par une Europe rongée par la culpabilité, ils sont maintenant prêts à éradiquer ceux qui vivent là depuis des siècles et des siècles, dans une inversion totale de l’Histoire que le déni rend invisible à leurs yeux, condamnant les Gazaoui au même sort tragique qu’avait été celui de leurs parents et grands-parents. L’écho de la guerre de Gaza est planétaire et dévastateur. La responsabilité de l’Europe dans le drame actuel de la Palestine est immense. L’humour sert ici de scalpel pour traquer poncifs et contradictions, évoquant les réflexions de Freud sur le rire comme mécanisme de défense face à l’horreur, ou celles d’Hannah Arendt sur la banalité du mal revisitée dans l’intimité quotidienne. Dans une scène surréaliste, Stéphane convoque la grand-mère Klein, l’épouse du grand-père nazi de Jana, fantôme surgit du passé, « Celle qui a dit oui. Celle qui a choisi. Celle qui a la solution », pour savoir, pour comprendre, pour ne pas que l’histoire se répète. « Je ne suis pas l’oracle » lui dit-elle « je suis le monstre ». Elle explique, avec un cynisme déroutant, que son mari est « passé de la Wehrmacht à l’ascension sociale. Du prolo au cadre plus-plus. De la Shoah par balles aux gros chantiers », faisant fortune après-guerre dans la construction de funiculaires. BMW, Hugo Boss, pendant les Trente Glorieuses, tout le monde voulait la qualité allemande. « On se positionne. On entre dans l’Histoire. Ou on disparait » lui intime-t-elle encore. La répétition, motif central, n’est pas un simple refrain mais une procédure analytique. Il s’agit de rejouer les mêmes gestes pour en extraire des micro-vérités. Le texte navigue entre la confession et la formule politique, parfois lapidaire, souvent acéré, et laisse affleurer une colère contenue. Mémoire, transmission, répétition des violences symboliques et réelles : il y a ici une plainte sociale tenue. Le spectacle évite le sermon sans pour autant renoncer à la dénonciation. Sa force tient à la capacité de rendre matière sensible ce qui est souvent pensé comme abstrait. Des archives vivantes numérisées Outrepassant leur fonction utilitaire pour devenir des protagonistes à part entière, des démiurges impitoyables qui orchestrent le chaos intime et historique du couple pour mieux le pousser dans ses retranchements, les IA ajoutent une couche méta-théâtrale. Loin d’être de simples gadgets scénographiques, Alexa et Siri incarnent un rôle multifacette, d’abord comme catalyseurs narratifs, intervenant pour relancer le dialogue lorsque la mémoire du couple flanche, fournissant des faits historiques ou des définitions avec une neutralité glaçante qui contraste avec l’émotion humaine. Elles se font archives vivantes, devenant dépositaires d’une mémoire effacée par la disparition des survivants de la Shoah, questionnant l’altérité entre humain et machine, et par extension, entre « nous » et « l’autre » dans un monde polarisé. Jana et Stéphane, en couple mixte, utilisent ces outils pour tester leurs propres limites. Siri, interrogée sur l’antisémitisme contemporain en France post-7 octobre 2023, renvoie des statistiques à priori implacables, mais en réalité contestables, notamment en raison d’une collaboration entre le Conseil représentatif des Juifs de France (CRIF) et le ministère de l'intérieur[2]. Elles forcent le duo à affronter les échos actuels de leur héritage. Cette réécriture, née de l’impossibilité de rejouer la version originale sans la confronter au chaos actuel, marque une maturité transgressive. Le spectacle embrasse l’inconfort, flirtant avec le mauvais goût pour cueillir dans les abysses de la peur, de la colère et de la douleur. Lors de leur rencontre à Avignon, Stéphane avait interrogé Jana sur son éventuelle judaïté. Klein c’est juif ! Non, lui avait-elle répondu, c’est allemand. À la différence de Monsieur Klein[3] dans le film éponyme de Joseph Losey, qui sera envoyé à la mort parce qu’on l’a cru juif et qu’il ne s’est jamais rétracté, elle ne se tait pas, ne ment pas par omission. Le poids de l’histoire est bien trop lourd pour jouer avec. « Notre histoire (se répète) » est une pièce à l’écriture serrée et l’ambition politique, qui invite à repenser les récits qui nous constituent. Si elle n’y répond pas – mais est-ce le rôle du théâtre que d’apporter des réponses ? –, elle pose tout une série de questions existentielles salutaires dans ce nouveau monde au paradigme inversé, là où le bien se confond avec le mal, où la haine exacerbée de l’autre devient le moteur d’une société déshumanisée, dont la majorité semble s’en satisfaire, résignée. La pièce transcende l’autofiction pour devenir un acte de résistance collective, un théâtre sur le qui-vive qui ravive les fantômes du passé pour mieux les fouler au pied, inscrivant la mémoire comme matrice infinie de réparation. À l’image des enquêtes dialectiques de Bertolt Brecht revisitées à l’ère des algorithmes, cette réécriture audacieuse de l’autofiction initiale de 2020 bouscule sans langue de bois, et laisse le public imprégné d’une urgence vitale, celle de dialoguer pour composer avec l’autre dans les soubresauts d’un monde qui, hélas, se répète, et s’impose comme une immersion incontournable pour quiconque interroge les contours mouvants de l’identité contemporaine. Entre farce et tragédie, Jana Klein et Stéphane Schoukroun questionnent la possibilité de dire et d’écouter aujourd’hui. En passant de l’intime au politique, à travers la volonté de décrire comment les histoires individuelles s’inscrivent dans des structures plus vastes, leur histoire devient aussi un peu la nôtre. Guillaume Lasserre / Un certain regard sur la culture [1] Texte à paraitre aux Éditions esse que en juin 2026, https://www.esseque-editions.com/309-notre-histoire-se-repete.html [2] « Face aux appels à une solidarité inconditionnelle avec Israël émanant de responsables du CRIF ou des dirigeants israéliens, d’autres voix juives se sont fait entendre. Des personnalités connues comme le fondateur et ancien président de Médecins sans frontières Rony Brauman, l’ancien président du CRIF Théo Klein ou le rabbin Daniel Farhi, ont appelé à ne pas soutenir inconditionnellement une politique israélienne négatrice des droits des Palestiniens ; pour sa part l’historien Elie Barnavi, qui venait de quitter son poste d’ambassadeur d’Israël en France, a publié en octobre 2002 une Lettre ouverte aux juifs de France dans laquelle il les exhortait à refuser le « suivisme politique », Martine Cohen, « Chapitre IX. Dissonances politiques : le malaise des juifs de France », in Fin du franco-judaïsme ? Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2022, https://doi.org/10.4000/14t3t [3] Monsieur Klein, film franco-italien, réalisé par Joseph Losey en 1976, avec Alain Delon dans le rôle principal. L’acteur a également produit le film. Voir Samuel Blumenfeld, « Monsieur Klein, un double ambigu », Le Monde, 27 juillet 2018, https://www.lemonde.fr/series-d-ete-2018-long-format/article/2018/07/27/monsieur-klein-un-double-ambigu_5336776_5325928.html
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February 5, 5:38 AM
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Par Martine Robert dans Les Echos - Le 2 février 2026 Le spectacle vivant traverse une crise profonde. Entre baisses de subventions, difficultés de diffusion et montée des censures, les professionnels s'inquiètent pour l'avenir. Les modèles économiques sont remis en question et les réductions de voilure dans les salles subventionnées rejaillissent sur le secteur privé. L'heure est grave pour Nicolas Marc, le fondateur des Biennales internationales du spectacle (Bis) qui réunit tous les deux ans le monde du spectacle vivant. « Jamais la culture, le spectacle vivant et celles et ceux qui les font vivre n'auront été aussi attaqués : resserrements budgétaires, crise de la diffusion, polarisation idéologique, montée des réflexes illibéraux, menaces sur la liberté de création et de diffusion. Des menaces qui n'ont pas manqué de frapper les Biennales internationales du spectacle », énumérait récemment le responsable, à Nantes, lors de la dernière édition de ces rencontres. Parmi les intervenants, la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, avait fait le déplacement pour défendre la culture publique. Celle-ci repose essentiellement sur des financements croisés (Etat-collectivités) et il peut y avoir un risque de choc systémique dès que l'un des partenaires se retire comme l'ont fait certains départements ou régions. Réduction des tournées Pour leur part, les acteurs de la culture privée ont témoigné d'un effet domino, en période de restriction budgétaire, constatant qu'ils ont beaucoup plus de difficultés à vendre leurs productions aux salles publiques victimes de baisses de subventions. « Les tournées deviennent compliquées à construire, c'est difficile d'avoir plus de dix dates alors qu'on pouvait en avoir jusqu'à quatre-vingts avant le Covid. Par conséquent, nous avons réduit nos créations d'une trentaine à une douzaine dans l'année », confie Fleur Houdinière, qui codirige le théâtre La Bruyère à Paris et la société de production et de diffusion de spectacles Atelier Théâtre Actuel. L'Association Festival & Compagnies, qui organise chaque été le Off d'Avignon avec 1.600 spectacles à l'affiche, a mené un sondage auprès de ses adhérents et s'est rendu compte que 80 % des spectacles présentés ont vendu moins de cinq dates dans la foulée. « Cela a été un électrochoc car le festival Off n'est que le miroir déformant du malaise de la diffusion en France », pointe Laurent Domingos, coprésident de AF&C. Pour les artistes émergents qui assureront la diversité des propositions demain, la baisse progressive des aides publiques, comme le Fonpeps lorsqu'elles tournent dans les petites salles, est un vrai sujet. Ce fonds, qui a apporté 60 millions de soutien l'an dernier, pourrait diminuer de 40 % d'ici à 2028. « Sans lui, on devra accepter de très mal se payer, voire de ne pas se payer, confie Camille Jouannest, directrice artistique de la compagnie Janitor. Par exemple, au Théâtre du Champ de Bataille à Angers, on a joué deux dates dans une salle de 90 places et empoché seulement 560 euros TTC de billetterie. » « Je sens l'épuisement, le découragement » « Le spectacle vivant est sous pression même si nous n'avons jamais eu autant de spectateurs - 65 millions en 2024. Mais la situation est contrastée, je sens l'épuisement, le découragement. Et avec la montée des populismes, je crains la progression d'une vision utilitariste de la culture », n'a pas caché lors des Bis Christopher Miles, à la tête de la Direction générale de la création artistique au ministère de la Culture. « Les nuages s'amoncellent et rarement on a ressenti une telle interdépendance entre tous les maillons de la filière. Les mouvements capitalistiques de grande ampleur dans la musique inquiètent la scène indépendante, la hausse des coûts interroge la soutenabilité du modèle culturel, les collectivités se désengagent, le consensus transpartisan dont la culture jouissait s'effrite, des censures émergent ici ou là », souligne quant à lui Jean-Baptiste Gourdin, président du Centre national de la musique. Martine Robert / Les Echos Légende photo : La compagnie Janitor et son spectacle « A la limite de la crédibilité » sur le vrai-faux, jusqu'au 28 février au théâtre de Belleville (Paris). (Amélie Kiritzé-Topor)
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