Dans la série des gros bobards qui font le buzz, l'hebdomadaire suisse L'Hebdo, de Lausanne, a fait très fort cette semaine. Il faut dire que le titre du grand article (quatre pages) du journaliste Patrick Vallélian est alléchant et sent la poudre : "L'armée a eu la peau de Cahuzac". Ce titre est assorti d'un résumé - le "chapô" - qui sent la poudre : "Jérôme Cahuzac voulait couper les ailes de l'armée française sur l'autel de la rigueur budgétaire. Elle l'a fait chuter. Récit d'une affaire d'État". Lorsqu'on lit l'article, on trouve des informations déjà publiées par toute la presse française sur les deux dernières hypothèses budgétaires en confrontation : la première, appelée Y et proche du point de vue du ministère de la Défense ; la seconde, l'hypothèse Z, défendue par le ministère du Budget. Les lecteurs du Point connaissent cette histoire depuis le 13 mars dernier. On se souvient que le président de la République a tranché en faveur du point de vue de Jean-Yves Le Drian, même si bien des ajustements restent à décider.
Ni nouveau ni intéressant : constant
Ces circuits militaro-budgétaires sont d'un grand classicisme. Depuis des dizaines d'années, l'exercice se reproduit avec la même régularité que le passage des saisons. Les militaires demandent constamment une chose : que les engagements pris par l'exécutif et la représentation nationale soient tenus. Et, tout aussi régulièrement, le gouvernement, en la personne du ministre du Budget désigné volontaire pour être le porte-parole de l'administration et des hauts fonctionnaires des finances, obtient que les budgets militaires soient revus à la baisse. Ce n'est ni nouveau ni intéressant. C'est constant. Cette année, dans le cadre de la préparation d'une loi de programmation militaire survenant dans un contexte économique, social et financier désastreux, il était on ne peut plus attendu que les points de vue des deux ministères soient très antagoniques. Le dernier mot est revenu au chef des armées ? C'est juste la norme...
Mais Patrick Vallélian a une autre vision des choses. Il discerne un complot du "complexe militaro-industriel" dans la chute de Jérôme Cahuzac, subodore qu'il a été ourdi par les services secrets et présente même une source "militaire" anonyme prétendant tout net : "Cahuzac ? L'armée a eu sa peau. On ne s'attaque pas impunément à nous ! Il voulait notre mort, nous l'avons eu !" Disons-le tout net : cette galéjade ne tient pas la route une seconde. "La" prétendue "source", présentée d'ailleurs comme "des sources sécuritaires" une ligne plus haut, est sans doute plus proche de la "fiction narrative" ou de l'"info-roman" que de la réalité. Que des services de renseignements (lesquels ?) aient éventuellement enquêté sur un fraudeur fiscal, ce ne serait certes pas une nouveauté ! Mais prétendre que "les services" aient fait chuter l'ex-ministre pour le compte des armées, c'est une plaisanterie.
Cahuzac "fana mili"
Si L'Hebdo avait enquêté sur cette bataille budgétaire, il aurait appris que la Défense comptait en la personne de Jérôme Cahuzac un appui plutôt qu'un adversaire. "Fana mili" de la plus belle eau, comme le rappelait hier Jean-Dominique Merchet, Cahuzac était à peu de choses près convaincu que le point de vue de la Défense - finalement adopté par François Hollande - était le bon. Le problème, c'est que l'ex-ministre du Budget (qui n'aurait pas refusé le ministère de la Défense, le cas échéant) ne s'est pas trouvé suffisamment fort politiquement pour contrer les arguments comptables des fonctionnaires des finances appuyés par Matignon...
On est en plein dans une guerre administrative franco-française on ne peut plus classique, très loin du complot imaginaire inventé par L'Hebdo ! Celui-ci est, il est vrai, habitué à l'exercice, puisque l'auteur de cet article inepte ravit également les lecteurs de son magazine de ses visions sur les attentats du 11 septembre 2001. Tout aussi fumeuses, encore moins drôles ! Mais d'ailleurs, c'est bien sûr ! Où se trouvait Jérôme Cahuzac le 11 Septembre ?
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