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Saint-Denis : Penda Diouf veut faire tomber les murs au théâtre

Saint-Denis : Penda Diouf veut faire tomber les murs au théâtre | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Gwenael Bourdon dans le Parisien


Pourquoi les acteurs noirs, arabes, asiatiques sont-ils encore si peu présents sur les scènes de théâtre en France ? La question taraude Penda Diouf. À 35 ans, la directrice de la médiathèque Ulysse, à Saint-Denis, également auteure pour le théâtre, s’apprête à lancer ce lundi la seconde édition de « Jeunes textes en liberté ». La manifestation va égrener, dans le 93 et ailleurs, une série de lectures théâtrales, dont la première a lieu à Saint-Ouen (lire ci-dessous). L’objectif : faire émerger « la diversité sous toutes ses formes, qu’elle soit sociale ou ethnique ».

Pour Penda Diouf et le metteur en scène Anthony Thibault, cofondateur de l’événement, le théâtre français est encore « trop exclusif ». Penda Diouf se souvient de l’époque où, encore étudiante, elle travaillait comme ouvreuse dans les théâtres de Seine-Saint-Denis. À la MC 93, à Bobigny, elle a un jour ressenti un choc : on y jouait « La Cerisaie », de Tchekhov. Pour interpréter des nobles russes du début du XXe siècle, le dramaturge Jean-René Lemoine avait fait un choix inhabituel : « Il n’y avait que des Noirs sur scène. Ça m’a bousculée. » Les fondateurs de « Jeunes textes en liberté » veulent donc promouvoir « le parcours brillant des comédiens Noirs, arabes, asiatiques ». Faire en sorte que ceux-ci accèdent à tous les rôles, sans distinction.

Comme l’an dernier, Penda Diouf et Anthony Thibault, cofondateur de l’événement, ont lancé un appel à textes, autour d’un thème (cette année, « Langues et révoltes »). Sur 145 œuvres reçues, 6 ont été sélectionnées pour être lues et mises en scène. Elles évoqueront des thèmes aussi divers que les questions de genre (« Presqu’illes », de Sarah Pèpe), l’histoire du Congo (« J’ai remonté le fleuve pour vous », d’Ulrich N’Toyo), ou la violence du monde (« Si j’étais mandarin », d’Anaïs de Clercq)… Sur scène, quatre comédiens au maximum. Hommes, femmes, Noirs, Blancs se côtoieront en permanence. « Notre comité de lecture, qui a sélectionné les textes, est aussi composé d’hommes, de femmes d’origine ethnique différente. On tient à cette politique volontariste, pour faire tomber les barrières », affirme Penda Diouf, qui avait participé il y a dix ans à la fondation de l’association Les Indivisibles, qui voulait lutter contre les préjugés racistes. Anthony Thibault veut, à travers ces lectures, « provoquer des rencontres », et « aller chercher des histoires différentes ». Une condition a été imposée aux auteurs : écrire des textes « qui parlent au plus grand nombre ». « L’an dernier, on a réussi à toucher des gens qui ne vont pas au théâtre d’habitude », assure Penda Diouf. Une préoccupation naturelle pour celle qui, au quotidien, tente aussi d’attirer des nouveaux lecteurs au sein de sa médiathèque dionysienne. « C’est important pour la jeunesse de se voir en miroir dans ce qu’elle lit, dans ce qu’elle voit sur scène », estime-t-elle.
Du 93 à Saint-Etienne, des lectures jusqu’en juin

Ce lundi soir, c’est donc à Saint-Ouen qu’aura lieu la soirée d’ouverture de « Jeunes textes en liberté ». La salle Mains d’Œuvres accueille la lecture de « Si j’étais mandarin », d’Anaïs de Clercq, mise en espace par Eva Doumbia, avec Marie-France Alvarez, Dali Benssalah, Ludovic Lemarié et Marine Pédeboscq (19 heures, 1, rue Charles-Garnier, entrée : 5 €; réservation : 01.40.11.25.25.). La manifestation se poursuivra jusqu’en juin. Onze événements sont déjà programmés, essentiellement dans le 93 et à Paris (mais aussi une date dans les Hauts-de-Seine, à Boulogne, et une autre à Saint-Etienne, dans le département de la Loire). Plusieurs théâtres sont partenaires, dont la MC 93 de Bobigny. Les lectures auront lieu sur de véritables scènes, mais aussi dans des libraires ou des restaurants.
Rens. et réservations sur www.jeunestextesenliberté.fr


Photo : SAINT-DENIS, le 4 janvier. Penda Diouf, directrice de la médiathèque Ulysse, au Franc-Moisin, et cofondatrice de « Jeunes textes en liberté ». LP/G.B.

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Tous mes rêves partent de gare d'Austerlitz : le conte de Noël d'une prison pour femmes

Tous mes rêves partent de gare d'Austerlitz : le conte de Noël d'une prison pour femmes | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean Talabot dans Le Figaro 
Publié le 13/11/2018 

CRITIQUE - En racontant le quotidien d'une maison d'arrêt au féminin, Mohamed Kacimi livre une tragi-comédie «feel-good» et sociale sur la difficulté d'être une femme derrière les barreaux.

Tous les soirs, Zélie fait le même rêve. Monter dans un train gare d'Austerlitz et se faire accoster par un bel inconnu qui n'attend que de la rencontrer. Comme ses codétenues, la jeune femme se raccroche à ce qu'elle peut. Sur le plateau du Théâtre 13, transformé en prison par des plinthes lumineuses, elles sont cinq à chercher secours dans les livres.

Leurs illusions donnent sur la cour. Derrière les barreaux, il neige. C'est bientôt Noël. Dans la petite bibliothèque devenue microsociété en marge, on improvise un banquet à la hâte. Il suffit de remplir la vaisselle d'un peu d'imagination, de taxer quelques cigarettes aux bonnes sœurs de la chapelle, de détourner un carton de cadeaux.

Le texte de Mohamed Kacimi livre leur passif au compte-gouttes, sans que personne, surtout, ne leur ait rien demandé. Dans cette logique rousseauiste qui veut que ce soit la société qui corrompt, toutes, plus encore que les hommes, ont des circonstances atténuantes: violences conjugales, viols, garde d'enfant, misère sociale. Le tableau a beau paraître aimable, on ne peut accuser Mohamed Kacimi de complaisance: ces femmes-là, il les a bien rencontrées, au fil d'ateliers d'écriture donnés à Fleury-Mérogis. Une expérience similaire avait inspiré l'excellent Intra Muros à Alexis Michalik, dans un tout autre genre.

Une féminité niée
Il est plus question ici de réalité carcérale au féminin. «On n'est plus une femme quand on est en prison», tonne l'une d'elles. «Tu vas oublier ton corps, ton sexe, tes seins». Les hommes ne viennent plus les voir. Une femme en prison, ce n'est pas logique. Pourtant, certaines y accouchent, d'autres s'y suicident. À défaut de maquillage, les détenues se poudrent le nez d'un trait de cocaïne, avalent cul sec de la gnôle faite maison. Puis filent sous la table à manger jouer au robot et à la poupée Barbie. L'équilibre est fragile. Menacé, même, par l'arrivée d'une sixième détenue, arrêtée alors qu'elle tentait d'enlever sa fille. Et pourtant, cette sororité bringuebalante va trouver son énergie dans la littérature et la mise en scène désordonnée d'On ne badine pas avec l'amour de Musset. On assiste aux tirades argotiques de Camille à Perdican comme à des scènes plus surréalistes encore comme l'accouchement d'un iPhone 5.

La mise en scène de Marjorie Nakache se libère rapidement du tableau documentaire pour laisser entrer un peu de féérie. Les six interprètes trouvent dans les blessures de leur personnage une lumière à apporter au collectif. Les mots, maladroits, les affrontements, inévitables, débouchent sur quelques instants de grâce. La fameuse magie de Noël, peut-être. Dans une ultime image, la neige dissout les barreaux. Avec cette vieille et belle idée, peut-être naïve, que la culture peut réparer les failles de la société. Pour Noël au moins, on veut bien y croire.

● «Tous mes rêves partent de gare d'Austerlitz», au Théâtre 13 (Seine), 30, rue du Chevaleret (XIIIe)
Jusqu'au 18 novembre. Tél.: 01 45 88 16 30

 

Légende photo : Cinq codétenues forment une drôle de sororité dans une maison d'arrêt pour femmes, au Théâtre 13. - Crédits photo : Benoîte Fanton

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A la barre, Serebrennikov subit la piètre mise en scène du Kremlin 

A la barre, Serebrennikov subit la piètre mise en scène du Kremlin  | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Léo Vidal-Giraud, correspondant à Moscou pour Libération  — 12 novembre 2018


Le procès du réalisateur assigné à résidence depuis plus d'un an a débuté mercredi dernier à Moscou. Il est accusé de détournement de fonds dans une affaire aux accents kafkaïens.
A la barre, Serebrennikov subit la piètre mise en scène du Kremlin
Dans le grand bâtiment moderne et sans charme du tribunal Mechtchanski de Moscou, jeudi, le procès de Kirill Serebrennikov a des faux airs de normalité. Cette fois-ci, les accusés ne sont pas en cage. Et l’ambiance est relativement détendue : pendant les pauses, le prévenu plaisante dans les couloirs avec son avocat et échange quelques mots avec ses partisans. Rien à voir avec les audiences préalables du metteur en scène de 49 ans et de ses coaccusés en août 2017. Serebrennikov y avait comparu derrière les barreaux, avant d’être assigné à résidence jusqu’à la fin de l’enquête. L’un de ses coaccusés, Alexeï Malobrodski, a quant à lui été retenu en prison plusieurs mois.

L’histoire est connue en Russie comme l’affaire du «Studio 7», d’après le nom de la structure juridique créée pour le projet Platform, un programme lancé par Kirill Serebrennikov visant à développer et populariser le théâtre contemporain en Russie. Entre 2011 et 2014, dans le cadre de ce programme, des centaines de spectacles sont mis en scène dans tout le pays, souvent avec la participation d’artistes étrangers, et toute une génération de jeunes acteurs talentueux émerge : une véritable renaissance qui revigore une scène contemporaine russe jusque-là confidentielle. Le projet prend officiellement fin en 2014 sur un constat de succès. Trois ans plus tard, le 23 mai 2017, Kirill Serebrennikov est interpellé et son appartement perquisitionné. D’abord simple témoin, il est finalement inculpé le 22 août.

Kafkaïen
D’après l’acte d’accusation, Kirill Serebrennikov et les autres dirigeants de Platform auraient détourné 120 millions de roubles (1,6 million d’euros) d’aides publiques. Les détails de l’accusation sont parfois kafkaïens : les enquêteurs affirment par exemple que le spectacle Songe d’une nuit d’été n’a jamais eu lieu, alors que sa première s’est tenue à Moscou en novembre 2012, et que le spectacle est encore aujourd’hui à l’affiche du théâtre Gogol Center. A l’exception de l’ancienne comptable de Platform, aucun des accusés n’a reconnu sa culpabilité. «Il n’y a pas d’affaire, déclarait Serebrennikov le 9 juillet. C’est une machination pour m’abattre.» Le 9 novembre, à l’audience, Kirill Serebrennikov a même accusé le ministère russe de la Culture d’avoir interrompu le financement du projet avant son terme et détourné vers d’autres projets les fonds qui devaient lui être attribués.

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Tribune : En soutien à Kirill Serebrennikov, «génial trublion» de la scène russe

«Pourquoi s’être attaqué à Kirill ? C’est la question qui nous tourmente tous, se désole un ami proche du metteur en scène. C'est un homme de théâtre, un artiste, qui, par principe, se tient éloigné de la politique.» Il avait même été violemment critiqué en 2010 par Oleg Kachine, un journaliste proche de l’opposition, qui lui reprochait sa proximité avec le pouvoir.

Pour Irina Prokhorova, éditrice et critique littéraire proche des milieux d’opposition, il s’agit de faire un exemple : «Depuis quelques années, la Russie a pris un tournant très conservateur, et même franchement obscurantiste. Kirill Serebrennikov est un homme indépendant, une figure de l’art contemporain. Il ne correspond pas à cette nouvelle orientation.»

«Prétexte»
«Il y a des gens au gouvernement qui ne veulent plus entendre parler d’art contemporain, renchérit Marina Davydova, critique de théâtre et rédactrice en chef du journal Teatr dans un documentaire consacré à l’affaire du Studio 7. Et c’est à eux que l’on doit cette affaire absurde. L’argent, dans cette histoire, n’est qu’un prétexte. Il est question de l’existence même de l’art contemporain.»


Une persécution d’autant plus absurde que, même assigné à résidence et menacé de dix ans de prison, Kirill Serebrennikov continue d’être l’un des ambassadeurs les plus éminents de la culture russe. Son ballet Noureev, dont la première avait été annulée en juillet 2017 sous la pression de représentants du ministère de la culture mécontents des allusions à l’homosexualité du personnage principal, a remporté en juillet cinq récompenses au prestigieux prix Benois de la danse à Moscou. Son film Leto (l’Eté, qui sort en France le 5 décembre), biographie romancée du rockeur soviétique Viktor Tsoi, a été retenu à la sélection officielle du Festival de Cannes.


Malgré la forte mobilisation du monde de la culture, Serebrennikov n’a pas pu recevoir ces prix en main propre. A la demande du ministère français des Affaires étrangères d’autoriser le metteur en scène à se rendre au Festival de Cannes, Vladimir Poutine avait répondu en substance : «J’aimerais vous aider, mais la justice en Russie est indépendante.»

Léo Vidal-Giraud correspondant à Moscou

 

Légende photo : Kirill Serebrennikov au tribunal à Moscow, mercredi. Photo Kirill Kudryavtsev. AFP 

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Extension du domaine des êtres – "La Voix humaine"de Cocteau, mise en scène Roland Auzet

Extension du domaine des êtres –  "La Voix humaine"de Cocteau, mise en scène Roland Auzet | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Thierry Jallet dans Wanderersite — 12 novembre 2018

 

Légende photo : Irène Jacob - Crédit (c) Christophe Raynaud de Lage

Un peu d’effervescence règne dans le hall du Théâtre Laurent Terzieff. Le public paraît quelque peu impatient, espérant le moment où il pourra accéder à la salle. Dans la file d’attente, on se doute qu’on s’apprête à vivre certainement quelque chose d’exceptionnel, une expérience nouvelle, intrigante, avec VxH – La Voix humaine, dont le titre introduit par cet acronyme apparaît d’emblée énigmatique. Après l’accueil par le personnel qui propose aimablement de quitter ses chaussures à l’entrée, on pénètre dans l’espace peu éclairé de la salle. Quelques chaises le long de chaque mur. Au centre surtout, un amas de coussins où chacun s’installe à sa convenance, toutes les positions étant alors autorisées. Assis, allongé, c’est à la discrétion de chacun, les yeux vers le ciel ou presque. En effet, entre ciel et terre, on découvre à quelques mètres au‐dessus des coussins, une plateforme fixée aux parois à l’aide de solides câbles, étrange plateau de plexiglas en suspension, dont la perception est rendue partielle. Seule, une lumière jaune émise par un seul projecteur prémunit contre l’obscurité totale sans pour autant permettre d’y voir assez clair. On s’installe malgré tout et la salle se remplit vite. Les voix se mêlent les unes aux autres, dans la promiscuité de l’endroit. On attend quelques instants encore dans un vacarme presque joyeux, alors qu’une annonce vient préciser qu’on peut se déplacer au fil du spectacle, au gré de ses envies. Cette surprenante permission de modifier les points de vue et d’écoute relance les échanges. Puis, le silence tombe. Diffusé par quelques‐unes des enceintes, un premier bourdonnement s’élève alors, lointain. La lumière monte. Les regards se lèvent.

Sur le sol de la plateforme, on devine progressivement le corps d’une femme. Vêtue d’un trench coat assez court, elle est allongée, les jambes pliées. Elle bouge, se dresse et marche. Absorbé par cette vue du dessous, on reste instantanément interdit, soufflé autant par le caractère inhabituel de la contre‐plongée que par la présence captivante d’Irène Jacob.  Elle prend une cigarette, l’allume. Le bruit de frottement du briquet. La première bouffée. Les volutes qui l’encerclent. Elle fume. Un portable au sol vibre. Lumière vive. « Allô ? allô ? » Les enceintes crachent des sons à saturation. La communication est interrompue, aléatoire. La femme est tendue. Puis, le calme revient. Flux et reflux « Allô ? Ah, enfin ! c’est toi… » Le lien est rétabli. Elle pose l’appareil au sol, s’agite, s’allonge, roule en retournant près du mobile. Quelques notes jaillissent, résonnent. Le son est partout, la femme aussi semble partout au‐dessus du public. Elle se redresse, se penche par la rambarde bordant la plateforme. « Que je te joue la comédie, moi ? » lance‐t‐elle. Mais à qui s’adresse-t-elle ? À son interlocuteur avec qui elle semble avoir récemment rompu ? Aux spectateurs de cet instant privilégié (parce que rare, bien sûr) ? À elle‐même ? Sa voix se déploie, se fond avec les volutes des cigarettes qu’elle allume nerveusement. C’est une femme blessée par la séparation avec un homme qui a choisi la raison à ses sentiments. Blessée et résignée. Elle laisse échapper dans un de ses nombreux abandons « J’ai ce que je mérite ». Elle est là et lui parle. Mais lui, on ne le voit pas, on ne l’entend pas davantage. Le téléphone mobile est vite posé loin d’elle, au sol. Le fil du téléphone fixe s’étire suivant ses multiples déplacements mais il n’est relié qu’à la rambarde. Seule, la voix de la femme résonne dans l’espace de la salle. Vibrante. Organique. Harmonieusement assortie aux sensations visuelles perçues grâce à la transparence du plexiglas qui donne cet accès peu commun au jeu d’Irène Jacob, finement chorégraphié par Joëlle Bouvier.

Ce spectacle n’est-il alors que composition sonore et performance visuelle ? On pourrait être tenté de le penser. L’acronyme du titre verrouillerait ainsi le sens : VxH ou l’abréviation contenant la spatialisation verticale et horizontale du son. Seule importerait donc l’expérience de sa symbiose avec l’image, entraînant l’annulation de toute théâtralité. Fort heureusement, il n’en est rien. Irène Jacob donne vie à cette femme dans toute sa fragilité, dans les fluctuations de son émoi, dans les tentatives désespérées que son utilisation du téléphone semble encourager. Pour quelques instants. Pour quelques mots encore. Elle lutte comme une héroïne tragique, cherchant vainement à conjurer le mauvais sort. Comme si elle en avait le pouvoir, comprenant qu’elle n’en dispose pas en définitive. On est effectivement ému sans jamais s’apitoyer sur son sort cependant : son ballet aérien ne nous en laisse pas le temps.


Le choix de mêler le texte de Cocteau à plusieurs extraits de celui de Falk Richter est signifiant puisque les deux disent l’absence : celle de l’être aimé à l’autre bout du fil, pour le premier ; celle de soi ou l’impossibilité d’être à soi, pour le second. La comédienne glisse d’une partition à l’autre, avec beaucoup de fluidité, les deux textes s’accordant sans la moindre disharmonie. L’amour persiste et c’est la raison pour laquelle la femme qui nous surplombe, traverse un moment critique. Les mots sont à la fois la manière de faire vivre encore le lien et dans le même temps, le moyen de l’interrompre en verbalisant l’adieu. C’est la relation qui se dit et s’annule simultanément, fracturée par toutes les interruptions techniques, les syncopes, les souffles mais aussi par les sons stridulants, cacophoniques, assourdissants des dysfonctionnements du réseau répercutés par la douzaine de haut‐parleurs qui entourent les spectateurs. Lorsque la femme tente d’établir un contact visuel avec l’homme qu’elle aime,  cherchant à établir une connexion par Skype – à la sonnerie si reconnaissable – on assiste alors à une véritable transposition visuelle de cette amplification phonique dans la salle. De la même façon, l’écran de la tablette renvoie sa propre image à la femme et la répercute sur l’écran monumental qui domine la plateforme, comme une évocation des Prisons imaginaires de Piranèse ne menant nulle part. En somme, l’autre, soi, tout se dilue à l’infini. Reste de ce récit singulier une persistance rétinienne – lumières stroboscopiques, empreintes et confettis laissés sur le Plexiglas à la fin du spectacle… Reste surtout la voix envoûtante de la comédienne, écho phonique en quête de permanence. Comme autant de traces de son passage.

Une fois encore, Roland Auzet propose une création des plus originales, sortant le spectateur de son ordinaire. Grand expérimentateur, il sonde « tous les axes possibles de la perception » pour un public conduit à repenser encore sa place  dans l’espace théâtral, à repenser même son statut. Les repères sensoriels sont sciemment perturbés afin de faire naître en synesthésie « un rapport intime à la narration théâtrale et sonore », grâce à une scénographie très inventive. Finalement, Roland Auzet rappelle ici que le théâtre est un art d’une grande vitalité, ayant la capacité de se transformer, d’évoluer et de se réinventer encore. Un art dans la vie, en somme.

 

Thierry Jallet

 

VxH - La voix humaine
Textes: La Voix humaine de Jean Cocteau et Disappear here (extraits) de Falk Richter
Avec Irène Jacob
Conception, scénographie, musique: Roland Auzet
Collaboration artistique et chorégraphie : Joëlle Bouvier
Réalisation informatique musicale : Ircam Daniele Guaschino
Lumières: Bernard Revel
Mixage en temps réel: Ircam Luca Bagnoli
Création mai 2018
Production : Act Opus
Coproduction: IRCAM – Centre Pompidou, MA – Scène Nationale Pays de Montbéliard
Co-commande de l’IRCAM – Centre Pompidou et Festival Aujourd’hui Musiques du Théâtre
de l’Archipel – Scène nationale de Perpignan.
Remerciements Comité Jean Cocteau

Théâtre des Célestins - Lyon

 

 

 

FICHE DU LIEU
Théâtre Laurent Terzieff – ENSATT, Vendredi 9 novembre 2018
Roland Auzet est chez lui à Lyon. Directeur général et artistique du théâtre de la Renaissance à Oullins jusqu’en 2014, dans la banlieue sud de l’agglomération, il a pu y penser, y poursuivre ses recherches mêlant innovations théâtrales et explorations sonores. C’est également en 2015, après sa formidable création de Dans la solitude des champs de coton avec Anne Alvaro et Audrey Bonnet, qu’il a transporté la pièce au cœur même du centre commercial de la Part-Dieu, dans un lieu non-théâtral où le texte a vécu encore plus «comme expression des rapports marchands entre les deux personnages» selon les mots du metteur en scène lui-même. Point de lieu trop inattendu cette fois pour VxH – La Voix humaine, son dernier projet programmé aux Célestins cette saison, le spectacle ayant simplement été délocalisé au théâtre Laurent Terzieff – ENSATT en ce début du mois de novembre. Wanderer était dans la salle ce vendredi 9 novembre.

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Stück Plastik, une géniale création dans le cadre des Théâtrales Charles Dullin 2018 

Stück Plastik, une géniale création dans le cadre des Théâtrales Charles Dullin 2018  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par David Rofé-Sarfati, dans Touteleculture.com   09.11.2018

 

 

Stück Plastik, une pièce en plastique de Marius von Mayenburg mise en scène par Maïa Sandoz a enthousiasmé le public lors de la première à La Manufacture des Oeillets d’Ivry. Créée dans le cadre des Théâtrales Charles Dullin, la pièce sera programmée jusqu’au 29 Novembre

 


Un attelage  prometteur.

Auteur allemand contemporain, Marius von Mayenburg est conseiller artistique de Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne à Berlin. Il est l’auteur, entre autres de Le Chien, la nuit et le couteau ou Le Moche. En 2015  il écrit à l’encre empoisonnée une pièce sombre drôle et cruelle  Stück Plastik.  Maïa Sandoz est artiste associée du Théâtre des Quartiers d’Ivry . Formée à l’école du Studio d’Asnières et à l’école du Théâtre National de Bretagne, elle est comédienne et metteur en scène. Elle s’impose aujourd’hui et de surcroit par cette dernière création comme l’une des personnalités les plus intéressantes de la nouvelle génération de metteurs en scène. Car à chaque fois elle défend avec force ses intentions armée d’une solide et  puissante direction d’acteurs.

Un sujet dérangeant.

C’est l’histoire des gens sans histoire; un couple de petits bourgeois. Une image d’Épinal volontairement simplifiée car le drame gronde déjà et la catastrophe fait entendre sa marche. Elle, élégante et hystérique souvent s’amuse à mépriser son mari; lui psychorigide s’essouffle à soutenir un amour propre aussi voyant que fragile.  Dédiés à  leur travail, ils doivent embaucher une aide-ménagère. Celle-ci devient très vite indispensable. Le couple évidemment de gauche par surdétermination de classe sociale fait face à ce terrible dilemme de devenir eux même patrons d’une damnée de la terre. Comment se comporter avec cette déqualifiée surtout lorsque le patron de la maitresse de maison souhaite engager la domestique pour une de ses installations d’art contemporain ,f açon ready-made :  elle nettoierait des déchets sous le regard du public?

Les protagonistes parfois parlent au public ou nous interpellent et nous voici complices de ces indignités. La gestuelle des nantis est au bord du clownesque tandis que la femme de ménage est si naturelle. Elle constitue le seul personnage vrai de la pièce; pendant que les autres adultes alimentent une mascarade des égoïsmes, des vanités et des projets mercantiles, mais aussi celle du désespoir et de la dépression. Ils sont drôlatiquement borderline. Nous croiserons une machine à cracher de la merde oeuvrant dans une musique rock électrique et apocalyptique. L’homme s’écoulera de désespoir dans les bras de la bonne; son fils s’identifiera à elle.  La pièce est terrible et cruelle. La maîtresse de maison propose à la femme de ménage d’adopter le tutoiement -nous sommes nous aussi des hommes de chair et de sang explique-t-elle dans une tirade en creux à la manière de celle de Shylock. L’inversion est alors simplement hilarante. Les  comédiens sont absolument exceptionnels et nous enfoncent dans les conflits, névroses et mauvaise foi de leur personnage.  Tout est merveilleux dans le discours emprunté, rien dans la réalité. Et le final dans un ombilic de ce discours emprunté est absolument hilarant.

Au génie de la mise en scène Maia Sandoz ajoute celle de comédienne en signant une interprétation de la  femme de ménage insupportablement culpabilisante. Elle tient le lieu du réel, du vrai et offre au texte le plus brillant hommage.

 

lundi 5, mardi 6, vendredi 9, lundi 12 , mardi 13, vendredi 16 nov. 20h
jeudi 8 et jeudi 15 nov. 19h samedi 10 nov. 18h et dimanche 11 nov. 16h
Théâtre des Quartiers d’Ivry
Manufacture des Oeillets – 01 43 90 11 11
1 place Pierre Gosnat – 94200 Ivry-sur-Seine

 


jeudi 29 et vendredi 30 nov. 20h30

Le Théâtre de Rungis – 01 45 60 79 00
1 place du Général de Gaulle – 94150 Rungis

 


jeudi 13, vendredi 14, samedi 15, jeudi 20,
vendredi 21 et samedi 22 déc. 20h30
Théâtre-Studio – 01 45 60 79 00
16 rue Marcelin Berthelot – 94140 Alfortville

Crédits Photos © François Goize

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Au Théâtre national de la Colline, la performance vertigineuse de Wajdi Mouawad

Au Théâtre national de la Colline, la performance vertigineuse de Wajdi Mouawad | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Emmanuelle Bouchez dans Télérama 08.11.2018

Seul en scène, le metteur en scène clôt son cycle consacré à Sophocle avec “Inflammation du verbe vivre”, une expérience aux accents autobiographiques. 

Inflammation du verbe vivre… Derrière ce titre énigmatique se cache Philoctète, la tragédie de Sophocle que le metteur en scène Wajdi Mouawad, ­aujourd’hui directeur du Théâtre national de la Colline, se devait de monter pour boucler son cycle consacré au dramaturge grec, commencé en 2011 au Festival d’Avignon dans un certain brouhaha médiatique. Mouawad, dont la trilogie contemporaine décalquée des guerres civiles libanaises avait pourtant tenu en haleine la Cour d’honneur du même festival, en 2009, y avait alors été victime d’une sacrée polémique ; son projet initial étant d’inviter Bertrand Cantat à chanter sur scène le chœur antique… Chez ce passionné de tragédie grecque, l’expérience a laissé des traces profondes dont cette œuvre-ci est le fruit. Et le remède. Car au fil de cette performance où, seul en scène, il manipule ses démons (l’échec, le dégoût du monde, le désir de mort) autant qu’une technique théâtrale complexe (il alterne jeu et images vidéo, ou finit par escalader un rideau de rubans blancs), il recolle les morceaux de sa vocation de poète.

Cette Inflammation que Wajdi Mouawad offre de nouveau sur scène cette saison, trois ans après sa création, ressemble au making of d’un spectacle impossible qu’un certain « Wahid », — son alter ego —, n’a plus ­envie de faire, mais fabrique quand même. Faute de mettre en scène Philoctète, Wahid part sur les traces du guerrier en plein hiver grec. Il s’identifie à lui : le héros blessé sur une île ­désolée, abandonné par Ulysse alors en route vers Troie, puis « repêché » par celui-ci dix ans plus tard… est ­désormais son frère de désespoir. En partant de ses propres turpitudes, ce personnage de metteur en scène convoque donc le tragique selon ­Sophocle, rencontre le destin d’une Grèce contemporaine en pleine crise, et se livre à une réflexion sur la jeunesse ou le rôle des rêves dans nos vies. Sinistre, poignant, parfois cocasse aussi. Mouawad, en jouant presque son propre rôle, avance sur une crête souvent vertigineuse, entre dévoilement et métaphore. C’est aussi en cela qu’il émeut. 

 Inflammation du verbe vivre. 2h15. Du 8 au 30 novembre, Théâtre de la Colline, Paris 20e. Tél. : 01 44 62 52 52 ; du 11 au 22 juin 2019, TNP, Villeurbanne (69).

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Théâtre : un « Ivanov » à grincer des dents

Théâtre : un « Ivanov » à grincer des dents | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde | 09.11.2018 


A L’Athénée, à Paris, Christian Benedetti donne de l’œuvre de Tchekhov une vision très crue.


Voilà un spectacle peu aimable et qui ne veut pas l’être. Il faut du courage pour proposer une représentation où la vulgarité des personnages est prise au pied de la lettre et s’énonce en gros mots (« on se fait chier »), en surnom connoté (« Zézette ») ou en évocation crue d’un Gérard Depardieu éructant et paillard (rôle qu’assume crânement Christian Benedetti). On ne s’attendait pas à être aussi heurté devant cette fiction crépusculaire que les artistes enveloppent d’habitude d’une élégante mélancolie.

Ivanov (sobrement joué par Vincent Ozanon) est un homme dépressif marié à Anna Petrovna (Laure Wolf). Il croule sous les dettes et ne peut financer le voyage dont son épouse phtisique a besoin pour se soigner. Sourd aux implorations du médecin (formidable Yuriy Zavalnyouk), il s’entiche de Sacha (Alix Riemer), fille de sa créancière, Zinaïda Lebedeva (Brigitte Barilley). Pendant qu’il fait la fête, Anna expire dans l’indifférence de tous. Un an plus tard, le veuf s’apprête à se remarier. Il n’en aura pas le temps. Il meurt. On ne le pleurera pas.

Christian Benedetti connaît Tchekhov sur le bout des doigts. Depuis 2011, il monte ses textes l’un après l’autre avec la volonté d’en proposer une intégrale qui le mènera jusqu’aux pièces en un acte de l’auteur. Après La Mouette, Oncle Vania, Les Trois Sœurs et La Cerisaie, le voici arrivé à cette première version d’Ivanov, sous-titrée Comédie en quatre actes et dont la représentation, en 1887, avait suscité les quolibets des spectateurs, incitant le dramaturge russe à livrer, en 1889, une seconde mouture, sous-titrée celle-ci Drame en quatre actes et qui eut les faveurs du public (mais pas celles de Benedetti).


Coutures du théâtre exhibées
A l’Athénée, sous les dorures de la salle à l’italienne, un silence perplexe (ou gêné ?) accompagne les débordements qui agitent un plateau brut de décoffrage. La lumière se lève sur une scène entravée par une paroi de contreplaqué interdisant la profondeur de champ. Pas question d’esquiver ce qui se dit ou de s’abandonner à la rêverie, tout nous est renvoyé en boomerang et sans sommation. Les acteurs déplacent le décor. Installent piano, chaises, sofa, puis les déménagent pour déposer un pâle paravent ou des portes de vaudeville qui n’ouvrent que sur elles-mêmes (quand elles consentent à s’ouvrir.) L’espace est une aire de jeu. Les coutures du théâtre sont exhibées sans ménagement. Le temps des illusions est fini. Place au réel.

Ce réel est inscrit dans la chair de la pièce, dont la traduction, cosignée par le metteur en scène avec Brigitte Barilley et Laurent Huon, fera grincer des dents. Musclée, triviale et efficace, elle ne s’attarde pas dans le poétique et le psychologique, encore moins dans l’intériorité des êtres. Là encore, aucune profondeur. Les personnages sont ce qu’ils disent. Il n’y a pas moyen de trouver une excuse à leur médiocrité. Il nous faut faire avec ces humains de bas étage, comprendre que ce qu’ils exhibent d’eux-mêmes est leur vérité nue et encaisser ce qu’ils suscitent en nous d’effroi et de dégout.

ON FINIT PAR ADMETTRE QUE TCHEKHOV A ÉCRIT UNE FARCE DÉTESTABLE OÙ LES HÉROS SONT AFFREUX, SALES, MÉCHANTS, OBSÉDÉS PAR L’ARGENT ET ENTICHÉS D’EUX-MÊMES


Ainsi, et même si on n’aime pas voir ce que l’on voit et entendre ce que l’on entend, on finit par admettre que Tchekhov a écrit une farce détestable où les héros sont affreux, sales, méchants, obsédés par l’argent et entichés d’eux-mêmes. « Une femme va mourir », leur répète inlassablement le médecin en qui on discerne un Tchekhov effaré devant la laideur d’âme de ses propres créatures. Car personne ne s’émeut.

Pourtant Anna Petrovna n’est pas n’importe qui. Elle est juive. Elle a, pour l’amour d’Ivanov, renié sa religion, perdu sa dot, subi le rejet de son mari. Mais pour lui, comme pour tous ceux qui viennent s’encanailler chez la Lebedeva, Anna est une « youpine ». Tchekhov a écrit ce mot-là plus d’une fois. Lorsque les acteurs le prononcent haut et fort, il écorche les oreilles. Le malaise est palpable.

Christian Benedetti ne nous épargne pas. Cette communauté délétère qui se repaît de rires gras et de rasades de vodka n’est en rien ambiguë. Elle est antisémite. Ce reflet atterrant, mais fidèle qui nous est renvoyé n’est pas beau à voir. Mais ces gens-là existent et ils sont parmi nous. Se servir d’Ivanov pour le dire n’est pas salir Tchekhov mais l’élever au rang des visionnaires. La nuance est de taille.

Ivanov, de Tchekhov, jusqu’au 1er décembre au Théâtre de l’Athénée, Paris 9e. Mise en scène de Christian Benedetti. Tous les jours sauf les dimanches et lundis à 20 heures, le mardi à 19 heures ; une représentation à 16 heures, le dimanche 25 novembre. De 14 € à 36 €.

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Lazare : Sombre rivière (Matériaux) - Éditions Les Solitaires Intempestifs

Lazare : Sombre rivière (Matériaux) - Éditions Les Solitaires Intempestifs | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Sombre rivière (Matériaux)
Lazare

La liberté est menacée de toute part !

Alors je mets toutes mes forces dans ce qui me reste

l’essence de ce que ça peut être

vivre !

Vivre sans être maudit par son histoire

sans être humilié par son histoire

sans être maudit par son devenir

Tout ça pour quelques gros porcs qui s’arrachent tous les biens de la Terre

et nous laissent comme des chiens.

 

Cette fiction se situe dans les méandres narratifs et fictifs de l'écriture de l’histoire. Quelle étrangeté d’être français d’origine algérienne, ici, aujourd’hui. On a l’air d’un monstre hideux pour l’éternité. L’auteur de théâtre que je suis est pris dans un marécage. Il bouge nerveusement son propre corps là où les cœurs sont pleins d’incendies. Les mots respirent les cris du monde ou l’air silencieux des choses graves. Le récit refuse de s’exiler derrière le brouillard du divertissement.

Lazare est auteur, metteur en scène, acteur et improvisateur. Il suit une première formation au Théâtre du Fil, puis à l’École du Théâtre National de Bretagne entre 2000 et 2003. En 2006, il fonde, Vita Nova, et regroupe acteurs et musiciens qui le suivront sur une trilogie retraçant l’épopée d’une famille entre France et Algérie : Passé, je ne sais où-qui revient ; Au pied du mur sans porte ; Rabah Robert- touche ailleurs que là où tu es né. En 2014, Lazare s’écarte de la grande fresque épique pour Petits contes d’amour et d’obscurité .


Artiste associé au Théâtre National de Strasbourg depuis 2015, il y présente Sombre rivière en 2017. Il intervient régulièrement à l’école où il mène des ateliers d’interprétations autour de ses textes.

Depuis 2018, il est également associé au Théâtre de Gennevilliers. En 2019, il présentera Je m’appelle Ismaël un projet de théâtre musical et cinématographique.

Sombre Rivière a été créé dans une mise en scène de l’auteur le 14 mars 2017 au Théâtre National de Strasbourg, et en tournée, notamment à Bobigny, MC93. Le spectacle sera repris au cours de la saison 2018-2019 à Hérouville-Saint-Clair, Saint-Étienne, Brive, Grenoble et Paris (Théâtre du Rond-Point). 


Inclus dans ce volume un CD audio (40’21’’) contenant les chants du spectacle Sombre rivière de Lazare.

 Extrait vidéo du spectacle : https://www.dailymotion.com/embed/video/x6vlx4z?autoplay=1

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Sombre rivière (Matériaux) - Éditions Les Solitaires Intempestifs

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Publié sur le site des Solitaires intempestifs

 


Sombre rivière (Matériaux)
Lazare

La liberté est menacée de toute part !

Alors je mets toutes mes forces dans ce qui me reste

l’essence de ce que ça peut être

vivre !

Vivre sans être maudit par son histoire

sans être humilié par son histoire

sans être maudit par son devenir

Tout ça pour quelques gros porcs qui s’arrachent tous les biens de la Terre

et nous laissent comme des chiens.

 

Cette fiction se situe dans les méandres narratifs et fictifs de l'écriture de l’histoire. Quelle étrangeté d’être français d’origine algérienne, ici, aujourd’hui. On a l’air d’un monstre hideux pour l’éternité. L’auteur de théâtre que je suis est pris dans un marécage. Il bouge nerveusement son propre corps là où les cœurs sont pleins d’incendies. Les mots respirent les cris du monde ou l’air silencieux des choses graves. Le récit refuse de s’exiler derrière le brouillard du divertissement.

 

Lazare est auteur, metteur en scène, acteur et improvisateur. Il suit une première formation au Théâtre du Fil, puis à l’École du Théâtre National de Bretagne entre 2000 et 2003. En 2006, il fonde, Vita Nova, et regroupe acteurs et musiciens qui le suivront sur une trilogie retraçant l’épopée d’une famille entre France et Algérie : Passé, je ne sais où-qui revient ; Au pied du mur sans porte ; Rabah Robert- touche ailleurs que là où tu es né. En 2014, Lazare s’écarte de la grande fresque épique pour Petits contes d’amour et d’obscurité .

Artiste associé au Théâtre National de Strasbourg depuis 2015, il y présente Sombre rivière en 2017. Il intervient régulièrement à l’école où il mène des ateliers d’interprétation autour de ses textes.

Depuis 2018, il est également associé au Théâtre de Gennevilliers. En 2019, il présentera Je m’appelle Ismaël un projet de théâtre musical et cinématographique.

Sombre Rivière a été créé dans une mise en scène de l’auteur le 14 mars 2017 au Théâtre National de Strasbourg, et en tournée, notamment à Bobigny, MC93. Le spectacle sera repris au cours de la saison 2018-2019 à Hérouville-Saint-Clair, Saint-Étienne, Brive, Grenoble et Paris (Théâtre du Rond-Point). 


Inclus dans ce volume un CD audio (40’21’’) contenant les chants du spectacle Sombre rivière de Lazare.

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Jeanne Candel et Samuel Achache vont succéder à François Rancillac à l'Aquarium

Jeanne Candel et Samuel Achache vont succéder à François Rancillac à l'Aquarium | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Stéphane Capron dans Sceneweb - 09.11.2018

 

François Rancillac va quitter ses fonctions de directeur de l’Aquarium le 31 décembre 2018. Jeanne Candel et Samuel Achache vont lui succéder à partir du 1er janvier 2019. C’est le résultat de l’appel à projet lancé par la ville de Paris, propriétaire des bâtiments en accord avec le Ministère de la Culture.

On continuera à faire du théâtre à l’Aquarium, à côté du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, de la Tempête dirigée par Clément Poirée, de l’Epée de Bois et de l’Atelier de Paris de Carolyn Carlson. Une bonne nouvelle après les inquiétudes de cet été. Au sein de la Cartoucherie, ce que l’on appelle dans le jargon “l’ensemble immobilier n°4” est devenu Théâtre de l’Aquarium en 1973. D’abord troupe universitaire formée uniquement de normaliens réunis autour de Jacques Nichet à l’E.N.S, la troupe s’installe en 1972 à la Cartoucherie sur les encouragements d’Ariane Mnouchkine et de Jean-Marie Serreau, déjà sur place. Pendant plusieurs mois, menée par Jacques Nichet, Jean-Louis Benoît et Didier Bezace, la troupe transforme de ses mains la longue nef de 50 mètres en théâtre ouvert à de multiples possibilités scénographiques.

En 1986, Jacques Nichet quitte le Théâtre de l’Aquarium pour aller diriger le Théâtre des Treize Vents, Centre dramatique national de Montpellier. Jean-Louis Benoit et Didier Bezace restent et créent des spectacles qui ont marqué l’histoire du théâtre comme: Le procès de Jeanne d’Arc, veuve de Mao Tsé Toung, Une nuit à l’Élysée (Jean-Louis Benoit), Héloïse et Abélard, Jours tranquilles en Champagne, Emmanuel et ses ombres – Le piège, Marguerite et le Président, Péreira prétend (Didier Bezace).

Après les départs de Didier Bezace à la Commune d’Aubervilliers en 1997, et de Jean-Louis Benoît à La Criée de Marseille en 2001, Julie Brochen prend la direction de 2002 à 2009. François Rancillac est directeur depuis 2009. En 2016, il est reconduit, après une mobilisation de la profession et dix mois d’incertitude et de vive tension avec le Ministère de la Culture. Avant l’été, l’appel à projet de la ville de Paris très vague a semé le doute. Le retour de Christophe Girard au poste d’adjoint à la culture de la ville de Paris a été déterminent dans ce choix.

En 2002, Jeanne Candel entre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique où elle travaille avec Andrzej Seweryn, Joël Jouanneau, Muriel Mayette, Philippe Adrien, Mario Gonzalès et Arpàd Schilling. José Alfarroba l’invite en résidence au Théâtre de Vanves pour créer et écrire avec les acteurs de La vie brève, le collectif qu’elle a créé en 2008, Robert Plankett (Artdanthé 2010) et lui propose de coordonner Montre-moi ta Pina, une soirée dédiée à Pina Bausch (janvier 2010). Durant l’été 2010, elle met en scène sa deuxième création, Nous brûlons, une histoire cubiste avec La vie brève dans le cadre d’Un festival à Villeréal. En novembre 2010, avec Thomas Quillardet, elle met en scène Villégiature au CDN de Limoges. En 2013, elle met en scène avec Samuel Achache Le Crocodile Trompeur / Didon et Enée, théâtre-opéra d’après Henry Purcell créé à La Comédie de Valence, puis au théâtre des Bouffes du Nord, qui reçoit l’année suivante le Molière du spectacle musical.

Conciliant la musique et le théâtre, Samuel Achache a un fort attachement pour les deux disciplines. À sa sortie du Conservatoire national supérieur d’art dramatique en 2006, il collabore en tant qu’acteur avec Sylvain Creuzevault et Vincent Macaigne. Le manque de musique qu’il perçoit sur les scènes théâtrales et dans son propre travail le conduit en 2013 à créer aux côtés de Jeanne Candel Le Crocodile trompeur / Didon et Enée, opéra décalé qui convoquait l’harmonie des sphères et la musique ancienne. Ils sont tous les deux membres du Collectif artistique de La Comédie de Valence.

Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

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" La nostalgie du futur " : ontologie de notre humanité

" La nostalgie du futur " : ontologie de notre humanité | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Posté par Nathalie Gellibert dans KULTE  | 11 Oct 2018 

 


Dans le cadre du Festival International des Arts de Bordeaux Métropole, se jouait hier au Théâtre National de Bordeaux Aquitaine, en 1 ère mondiale, la toute dernière création de Catherine Marnas, directrice éclairée du lieu depuis 2014. " La nostalgie du futur " nous entraîne sur la route d'un voyage politiquement et humainement engagé où la plume du philosophe Guillaume Le Blanc fait résonner en fiction toute aussi corrosive qu'esthétique la pensée du poète, journaliste, scénariste et réalisateur italien Pier Paolo Pasolini afin de la confronter à notre réalité contemporaine.


Pasolini : un insoumis nostalgique au service de l'altérité
Né le 5 mars 1922 à Bologne, et assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, sur la plage d'Ostie, près de Rome, son œuvre artistique et intellectuelle, éclectique et politiquement engagée, a marqué la critique. Se situant toujours en dehors des institutions et des partis, il observe en profondeur les transformations de la société italienne de l'après-guerre, et ce, jusqu'à sa mort. Souvent en contradiction, c’est justement son anti-modernité qui lui donne la sensibilité de ce qu’est la modernité, et qui en fait le témoin de son temps. Cet auteur qui aime qualifier son souffle de "vitalité désespérée"  nous fait les témoins d’une dualité qui nous regarde, parce que nous aussi vivons une époque suspendue, difficile à définir  où l’on peut se sentir à la frontière entre deux ères, témoins du passé et basculant dans un avenir incertain. Dans l'évolution de sa réflexion, il tend à voir le capitalisme dans ses manifestations contemporaines comme une nouvelle forme, plus virulente, de fascisme, un processus économique et politique voué à éliminer toute forme autre de vie, à l’œuvre dans tous les domaines : ceux de la vie quotidienne, bien sûr, dans la mesure où s’y développe un mode de vie propre à la culture de consommation, mais aussi ceux de la sphère culturelle, esthétique, artistique, ainsi que tout ce qui engage le rapport de l’homme à l’environnement. Faut-il se résoudre à accepter que, sous le masque dangereux de la tolérance, prenne forme une société profondément sectaire, rejetant toutes les formes de différence qu’elle ne peut pas intégrer ?

Une mise en scène sous forme de joute en balancier
Dès le 1er tableau, l'intention est posée : un radeau délabré, livré là, à la dérive sur fond de voilages fragiles inscrustés de statues gréco-romaines et tout à coup les 2 protagonistes surgissent, se provoquent, se cherchent et s'étreignent pour finalement se déchirer aussi désespérément que rageusement. Les figures fantomatiques ne sont pas loin. Alors en écho et format vidéo, l'extrait du film Accattone (1961) du cinéaste italien prend le relais. Voici le préambule d'un passionnant dialogue entre Pasolini et Guillaume Le Blanc, voyage " querelleur " en stroboscope au pays d'un monde tourmenté en proie au manichéisme. En fil conducteur de cette errance, les figures de ces 2 vagabonds, qui incarnent l'ascétisme de la fragilité lié à des vies minuscules, permettent de faire émerger de manière évidente la symbolique de cette humanité en perdition mais en perpétuelle quête de sens, en récurrente confrontation cherchant néanmoins l'adhésion. En va-et vient scénique parfaitement orchestré, le spectre de Pasolini dénonce la perte irréversible et crie sa nostalgie du passé lorsque Guillaume Le Blanc rétorque le concept de cette nostalgie du futur où nous tentons de créer quelque chose déjà voué à disparaître. Dans cet océan d'impermanence mis en exergue sur cette oeuvre, la puissance imaginative peut aussi bien être au service des pulsions destructrices que des pulsions de vie, et la capacité de régulation peut apporter aussi bien l’harmonie sociale que l’oppression par des normes excessives et inadaptées. A noter la merveilleuse scénographie de Carlos Calvo en constante mouvance subtile, via une alternance d'incrustation d'images sur voile, qui nous emmène entre onirisme et réalisme vers de sombres forêts aux lucioles (qui rappelle étrangement l'univers du peintre Guillaume Toumanian dans sa série " De la Lumière ") en passant par des vestiges en ruines et de tumultueux torrents et océans. Les 5 comédiens servent avec passion et évidente complicité cette oeuvre intelligente qui ne se prive pas d'une touche d'humour grinçant pour aborder un sujet grave et profond.

Telle une piqûre de rappel, cette brillante " Nostalgie du futur " trouve toute sa résonance dans une actualité chaotique où capitaliste brutal, montée des extrémismes et dérèglement climatique nous obligent à nous interroger sur notre responsabilité de citoyen du monde et notre volonté d'appartenir au "peuple des lucioles " pour un éveil des consciences afin d'illuminer notre devenir. 

Représentation de La nostalgie du futur de Catherine Marnas au TnBA dans le cadre du FAB le 9 octobre 2018 - Photo officielle

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La servante, cette belle héroïne

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Par Armelle Héliot dans Le Figaro  le 07/11/2018 

 


Isabelle Andréani bouleverse dans cette nouvelle adaptation d'Un cœur simple, nouvelle de Gustave Flaubert.

Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs»… Peut-on, évoquant Félicité, l'héroïne d'Un cœur simple, nouvelle de Gustave Flaubert, ne pas penser à ce poème entêtant de Charles Baudelaire, La Servante au grand cœur ? Question d'époque. Question de société. Félicité est une femme du XIXe siècle. Certainement. Félicité est la servante par excellence, célibataire, analphabète, solitaire, travailleuse, dévouée. Mais pourtant, lorsqu'elle s'engage chez Madame Aubain, veuve, mère de deux enfants, Félicité a vécu. Elle a été amoureuse et elle a été trahie par un homme qui l'avait séduite. Le pire des chagrins pour une toute jeune femme.

Félicité n'a pas le choix. Elle doit gagner sa pauvre vie. Elle n'a aucun droit de se plaindre. Et d'ailleurs, elle n'y pense même pas. Un cœur simple est un chef-d'œuvre. Flaubert est fort de tout ce qu'il a écrit auparavant. L'écrivain l'a ciselé, en a limé les imperfections. Il a pris son temps. Il avoue même avoir eu du mal. Une œuvre tardive.

Il y a quelque chose de bouleversant, dès les premiers mots, dans la nouvelle de celui qui a beaucoup voyagé, mais qui, lorsqu'il compose ce texte extraordinaire, est à Croisset, au bord de la Seine. On lui a même prêté un perroquet naturalisé. C'est son ami le Dr Pannetier, directeur du Muséum d'histoire naturelle de Rouen, qui lui confie un «amazone», afin que l'artiste scrupuleux, épris de précision, puisse décrire à merveille le joli volatile qui fera le bonheur des dernières années de Félicité, celui qu'elle nomme Loulou.

«Aimez les humbles, les gens de peu»
Redisons-le, cette nouvelle passionne les hommes et les femmes de théâtre. Félicité appelle l'incarnation. Régulièrement, des adaptations voient le jour. C'est le Félicité de Jean Audureau. Jean-Pierre Vincent créa la pièce à la Comédie-Française. Inoubliable: Françoise Seigner, Madame Aubain ; Denise Gence, Félicité.

Aujourd'hui, c'est la magnifique Isabelle Andréani que l'on applaudit dans la petite salle du Poche. Pas d'autre décor que des claies de bois jetées sur le sol, face au public, dans une grande proximité. Isabelle Andréani, interprète, signe l'adaptation: on entend, on retrouve, presque toute la nouvelle. Mais le personnage dit «je». On est fasciné, immédiatement happé par cette interprète qui efface toute distance, dirigée par Xavier Lemaire. Avec son visage lavé de toute sophistication, son regard si clair et si sincère, sa vérité, son grand art de dire, de faire vivre, elle nous bouleverse. Elle ne tient pas en place. Le bel oiseau, le perroquet naturalisé, est sage. «Aimez les humbles, les gens de peu», dit Flaubert. Aimons ce théâtre.

«Un cœur simple» au Théâtre de Poche-Montparnasse (Paris VIe). Tél.: 01 45 44 50 21. Texte publié aux Quatre-Vents (14 €).

 

Légende photo : Isabelle Andréani est bouleversante dans «Un cœur simple» sur la scène du Théâtre de Poche-Montparnasse. - Crédits photo : LOT

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« La Vie devant soi » au Théâtre Jean Arp

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Par Cristina Marino dans son blog du Monde l'Arbre aux contes

« La Vie devant soi » au Théâtre Jean Arp : Simon Delattre et son Rodéo Théâtre donnent chair à la Madame Rosa de Romain Gary

 

Cela faisait un bon moment que je n’avais pas fait une incursion du côté des arts de la marionnette sur ce blog. C’est désormais chose faite : j’ai assisté, mardi 6 novembre au soir, au Théâtre Jean Arp de Clamart (Hauts-de-Seine) à la création du nouveau spectacle de la compagnie de Simon Delattre, Rodéo Théâtre, intitulé La Vie devant soi et adapté du roman éponyme de Romain Gary (publié en 1975 au Mercure de France sous le pseudonyme d’Emile Ajar). Disons-le d’emblée, le jeune metteur en scène, comédien et marionnettiste, formé au Conservatoire d’art dramatique de Rennes (Ille-et-Vilaine) et à l’Ecole supérieure nationale des arts de la marionnette (Esnam) de Charleville-Mézières (Ardennes), s’est attaqué à un défi de taille en choisissant d’adapter sur scène ce récit d’Emile Ajar/Romain Gary, porté à l’écran en 1977 par le cinéaste Moshé Mizrahi avec une Simone Signoret inoubliable dans le rôle de Madame Rosa, une ancienne prostituée juive qui recueille dans un immeuble de Belleville les enfants d’autres filles de la rue « parties se défendre avec leur cul en province », moyennant le versement d’une pension, dont Momo, un jeune garçon d’origine arabe, abandonné par ses parents.

Et ce pour plusieurs raisons, tout d’abord les prestigieuses récompenses attribuées au livre d’Emile Ajar/Romain Gary (prix Goncourt en 1975) et au long-métrage de Moshé Mizrahi (Oscar du meilleur film en langue étrangère et César de la meilleure actrice pour Simone Signoret en 1978). Ensuite la place qu’occupe cet ouvrage dans le paysage littéraire français et dans l’imaginaire collectif, comme le souligne d’ailleurs Simon Delattre lui-même dans un entretien accordé à Catherine Robert (pour La Terrasse) : « La Vie devant soi est un roman qui m’accompagne depuis plus de 15 ans. Un de ces romans qui, une fois fini, donne l’impression que jamais plus on ne sera pris comme ça par une histoire, attaché à ce point à ses personnages. (…) C’est un roman qui traverse les âges, actuel, et, mieux encore, universel. (…) Adapter ce roman est un peu angoissant car beaucoup de gens l’aiment et ont déjà une relation avec lui, souvent passionnelle. » Mais également le fait que l’une des compagnies de marionnettes les plus actives en Ile-de-France, Les Anges au plafond, créée en 2000 par deux comédiens marionnettistes, Camille Trouvé et Brice Berthoud, s’est déjà inspirée avec brio de la vie et de l’œuvre de Romain Gary, notamment dans sa dernière création en date, White Dog (chroniquée sur ce blog), avec d’impressionnantes créatures en papier froissé.


Autant d’éléments qui ont sans doute contribué à placer la barre assez haut pour ce jeune metteur en scène et sa compagnie fondée en 2013, Rodéo Théâtre, pour leur cinquième création d’envergure (après Bouh !, 2014 ; Poudre noire, 2016 ; Déclic, 2017 ; La Rage des Petites Sirènes, 2017). Personnellement, j’ai trouvé que Simon Delattre a relevé ce défi avec beaucoup d’inventivité et de belles trouvailles au niveau scénique, en particulier tout le travail autour du corps difforme, quasi monstrueux, de Madame Rosa, avec le costume démesuré (un peu à l’image des costumes de sumo) porté par la comédienne Maïa Le Fourn, puis la marionnette géante qui apparaît à la scène finale (elle pourrait d’ailleurs peut-être faire son apparition un peu avant dans le spectacle). Et aussi la présence sur scène d’une comédienne, également chanteuse et musicienne, Nabila Mekkid (du groupe Nina Blue) qui interprète en live chansons et bande-son originales pour accompagner le récit. Son timbre rauque et envoûtant à la fois contribue à créer un univers sonore très particulier et bien adapté au thème central de la pièce, la prostitution. Aux côtés de Maïa Le Fourn (Madame Rosa), Tigran Mekhitarian (Momo) et Nicolas Goussef (le docteur Katz et Monsieur Hamil), tous les trois à la fois comédiens et manipulateurs de marionnettes, elle forme un remarquable quatuor d’interprètes qui met particulièrement bien en valeur la dimension poétique et imagée du texte de Romain Gary.

Une mention spéciale aussi pour le décor imaginé par Simon Delattre et l’équipe du Rodéo Théâtre, avec le minuscule appartement de Madame Rosa (un carré aux dimensions exiguës, dont l’intérieur peut être soit masqué par un rideau soit dévoilé au regard du public, pour rendre encore plus imposante et impressionnante la masse corporelle de sa locataire) auquel on accède par un escalier aux marches disproportionnées et incohérentes les unes par rapport aux autres, dont l’ascension est une épreuve quotidienne pour Madame Rosa « avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes ». Avec en-dessous de cet appartement, une sorte de cachette, que Madame Rosa surnomme son « trou juif », dans laquelle elle trouve refuge en pleine nuit, en proie à ses frayeurs et au souvenir des rafles. Avec tout autour de cet appartement miniature, la cage de scène du plateau laissée volontairement à nue.


D’autres choix de mise en scène m’ont semblé moins judicieux et m’ont personnellement moins convaincue. Globalement, la durée de la représentation est un peu trop longue à mon goût (près de deux heures sans entracte), mais il y a plusieurs passages qui pourraient gagner à être raccourcis voire supprimés, notamment ceux où le personnage de Momo, incarné par le comédien Tigran Mekhitarian, court dans tous les sens sur le plateau ou la scène de doublage d’un film d’action norvégien, certes plutôt comique et bien jouée, mais pas fondamentale pour la compréhension générale de l’intrigue. Rappelons qu’il s’agissait en ce mardi soir de la toute première représentation pour la création de ce spectacle, des ajustements sont donc encore faisables, et même souhaitables, même si la structure d’ensemble du récit axée autour de la parole des comédiens est bien aboutie et posée.

En tout cas, par un subtil et habile mélange entre théâtre narratif, arts de la marionnette et musique live, Simon Delattre relève haut la main le défi de redonner une nouvelle vie à un récit déjà maintes fois adapté sur scène ou à l’écran, l’histoire d’amitié (et/ou d’amour) intemporelle entre le jeune Momo et l’inoubliable Madame Rosa, l’ancienne prostituée, rescapée des camps de la mort et hantée à vie par la peur de la déportation.

Cristina Marino

La Vie devant soi, d’après le roman de Romain Gary (publié en 1975 au Mercure de France sous le pseudonyme d’Emile Ajar). Mise en scène : Simon Delattre. Adaptation : Yann Richard. Avec Maïa Le Fourn, Tigran Mekhitarian, Nicolas Goussef. Musique live : Nabila Mekkid (Nina Blue). Marionnettes : Marion Belot et Anaïs Chapuis. Au Théâtre Jean Arp, 22, rue Paul Vaillant-Couturier, Clamart (Hauts-de-Seine). Réservations : 01-71-10-74-31. Mercredi 7, vendredi 9 et samedi 10 novembre à 20 h 30. Jeudi 8 novembre à 19 h 30, représentation et bord de plateau adaptés en langue des signes française (LSF), avec Accès Culture. Durée : 1 h 45. Tarifs : 14 €, 18 € et 24 €, groupe à 12 €. Navette gratuite au départ de Paris, place du Châtelet (départ à 19 heures, retour assuré) pour la représentation du vendredi 9 novembre, sur réservation obligatoire au 01-71-10-74-31.

A noter : les dates de tournée de La Vie devant soi en France pour 2018-2019 sont disponibles sur le site Internet de la compagnie Rodéo Théâtre et aussi sur son compte Facebook.

Côté vidéo, la bande-annonce du spectacle La Vie devant soi (création 2018) :

https://vimeo.com/298576028

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"La Comédie-Française, une histoire du théâtre": le livre référence

"La Comédie-Française, une histoire du théâtre": le livre référence | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Stéphane Capron dans Sceneweb  5 novembre 2018 



Agathe Sanjuan, conservatrice-archiviste de la Comédie-Française et Martial Poirson, professeur d’histoire et d’études théâtrales, racontent en 300 pages la passionnante histoire de la Comédie-Française, le plus ancien théâtre d’Europe, né en 1680. Le livre, Comédie-Française, une histoire du théâtre est paru aux Editions du Seuil.

Il manquait “un livre généraliste et grand public” sur l’histoire de la Comédie-Française, écrit Eric Ruf, l’actuel administrateur de l’institution dans sa préface. C’est chose faite avec ce condensé en 300 pages de l’histoire de ce théâtre hors du commun, né en 1680 de la fusion des trois troupes parisiennes du Théâtre du Marais, de l’Hôtel de Guénégaud et de l’Hôtel de Bourgogne. Louis XIV entend mettre fin à la concurrence, et “veut assurer une emprise politique et un contrôle sur les spectacles“. Le pouvoir du Prince.

On dit de la Comédie-Française qu’elle est la maison de Molière. Mais l’auteur l’acteur n’aura jamais vu de son vivant la naissance du Théâtre-Français puisqu’il meurt le 17 février 1673. Ce sont ses comédiens de sa troupe nommée “Hôtel de Guénégaud” (Baron, La Champmeslé, Armande Béjart, Melle Beauval) qui sont invités à fusionner avec les comédiens du Théâtre du Marais le 18 août 1680. La Grange, comédien chez Molière assure implicitement la direction de cette nouvelle troupe qui donne sa première représentation le 25 août. Elle est placée sous la tutelle monarchique. Elle joue sur la scène de l’Hôtel de Guénégaud (9,75 mètres d’ouverture) -la salle peut accueillir 1324 spectateurs – puis dans le nouveau théâtre du Jeu de paume de l’Etoile, rue des Fossés-Saint-Germain, édifié en 1689 pour une jauge de 1500 spectateurs. Le Théâtre tel qu’on le connait aujourd’hui est inauguré le 15 mai 1790 à l’issue de quatre ans de travaux. Il subit un gigantesque incendie en 1900, et doit être totalement reconstruit.

Les deux auteurs retracent donc les grandes phases de l’histoire de ce théâtre à travers 230 documents, dont beaucoup sont inédits. Le Théâtre-Français a suivi tous les soubresauts de l’histoire de France sur ces quatre derniers siècles. Pendant la Révolution Française, la troupe se déchire pour se refonder en 1798. Pendant la guerre de 1870, le foyer sert de refuge pour les blessés. Au cours de la première guerre mondiale, les acteurs sont “mobilisés” pour jouer au front au sein du Théâtre aux Armées et divertir les soldats. Sous l’occupation, le théâtre reste ouvert, mais “les sociétaires “gênants” sont discrètement limogés“.

L’ouvrage raconte les hauts et les bas de l’Institution, devant subir au cours de son histoire la concurrence d’autres théâtres, notamment au début du 19e, où les vedettes ne sont pas au Théâtre-Français, mais à l’Odéon ou sur le Boulevard du Crime (Frédérick Lemaitre, Marie Dorval) et les auteurs en vogue, Dumas, Vigny, Hugo sont joués autant sur les grands boulevards – au Théâtre de la Porte Saint-Martin ou au Théâtre de la Renaissance – qu’au Palais-Royal. Mais finalement, l’institution résiste à tous les effets de mode. Si le style “Comédie-Française” a pu être assimilé au “goût français”, aujourd’hui la maison qui emploie 450 salariés a su se renouveler. Elle le doit à tous les administrateurs comédiens ou metteurs en scène depuis 1960: Maurice Escande, Pierre Dux, Jacques Toja, Jean-Pierre Vincent, Antoine Vitez, Jacques Lassalle, Jean-Pierre Miquel, Marcel Bozonnet, Muriel Mayette-Holz et Eric Ruf.

Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

 

Légende photo : la Comédie-Française, photo Arthur Lenoir 

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Wajdi Mouawad au pays des fantômes 

Wajdi Mouawad au pays des fantômes  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot dans son blog "Le Grand théâtre du monde"

 

L'écrivain et metteur en scène reprend à La Colline "Inflammation du verbe vivre", texte qu'il avait créé à Liège il y a trois ans et repris à Chaillot. Un travail tissé sur l'absence, la mort de Robert Davreu, poète qui n'eut pas le temps de traduire Philoctète...Errance accidentée et réconciliatrice.

Un écran. Un grand écran occupe tout le plateau de la grande salle. On devinera rapidement qu'il est fait de fines lamelles et qu'ainsi, on peut le traverser. Etre dedans, être dans l'image de l'écran, et puis soudain être sur le plateau, en hauteur, au pied de ce grand écran.

C'est côté salle et présence "réelle" si l'on peut dire, que commence "Inflammation du verbe vivre".

Wajdi Mouawad surgit. Inchangé. Cheveux noirs, courts. Cinquante ans, mais l'air de l'éternel jeune homme qu'il a toujours été, comme si son corps ne voulait aucune trace de toutes les responsabilités, de tous les tracas, de toutes les charges, de toutes les espérances dont cet artiste est porteur.


Une porte est dessinée, dans le grand panneau...Elle disparaîtra et, deux heures durant, on va suivre Wajdi Mouawad, partout à travers le monde, sans toujours être certain du lieu où les films sont tournés.

On est donc dans le fleuve grec du long travail sur Sophocle qui a connu des revers, des accidents, qui a fait naître des polémiques, qui commença par Des Femmes en 2011.

Le poète qui traduisait ces textes, Robert Davreu, s'est éteint en novembre 2013, vaincu par un cancer. Une force de la nature, pourtant, apparemment, un homme très beau filmé par Wajdi Mouawad quelque temps avant sa mort et qui parle en grec...Ajax : "Mon fils, dans ton combat veuille la victoire, mais la victoire toujours avec l'aide des dieux".

On ne le découvre qu'à la fin du périple. Entouré d'autres poètes, incarnés eux par les visages impressionnants d'anonymes.

Wahid, le voyageur, qu'incarne Wajdi, finira sur une plage, après être passé par une grotte qui évoque évidemment celle de Philoctète, celui qui a été abandonné, blessé, d'une blessure inguérissable et puante...A la fin, à la toute fin, que trouve celui qui est parti parce qu'il n'en pouvait plus de l'écriture, que cela lui faisait mal au coeur ? Il trouve un crayon, un simple crayon de papier...

Le spectacle oscille sans cesse des voyages filmés aux scènes sur le plateau. Les voyages sont inscrits dans des paysages extraordinaires qu'ils soient les paisibles rivages bretons ou les hallucinantes falaises grecques, qu'ils soient Delphes ou Athènes, qu'ils soient un aéroport à l'abandon avec des escaliers mécaniques figés et dont les côtés sont un amoncellement de classeurs...Olympic Aiways...Mont Olympe. Ici tout se répond.

On va du côté de la jeunesse athénienne, paumée dans des boîtes criardes. Le spectacle est dédié au peuple grec. Il l'était à la création, il y a plus de trois ans.

Dans cette longue traversée, tout se répond. Il y a un fil tragique, mais, et croyez le, on rit très souvent car Wajdi Mouawad a conservé quelque chose d'un enfant insolent et très lucide qui sait le dérisoire de nos farcesques ambitions.

On reparlera plus précisément de ce travail, de cette interprétation profonde, de la complexité du texte, de la force de la pensée mise en oeuvre. On ne suit pas toujours l'écrivain/metteur en scène/interprète : parfois, on se sent largué, avouons-le...Mais ici, quel travail, quelle profondeur, quelles émotions...Un très grand moment à voir, à partager car il y a beaucoup de jubilation d'émotion et de réflexion, un grand moment à méditer.

La Colline, 19h30 mardi, 20h30 du mercredi au samedi, 15h30 le dimanche. Durée : 2h00. Jusqu'au 30 novembre. Tel : 01 44 62 52 52. Texte publié par Leméac/Actes Sud (12€).

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Le Théâtre de la Colline danse avec les morts 

Le Théâtre de la Colline danse avec les morts  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat pour son blog Balagan 12.11.2018

 

Au théâtre, les morts n’ont pas besoin de commémoration. C’est table ouverte tous les soirs. Au Théâtre de la Colline, les morts vont même jusqu’à jouer les metteurs en scène. C’est ce que l’on observe dans la petite salle avec Anaïs Allais, en scène avec deux acteurs, et dans la grande salle avec le maître des lieux, Wajdi Mouawad, seul en scène mais filmé avec ses fantômes.


Robert Davreu était un poète proche de la revue Po&sie créée par Michel Deguy, c’était aussi un grand traducteur de poètes américains. Pour Wajdi Mouawad, il avait entrepris de traduire tout Sophocle.

Invention d’un procédé de théâtre cinématographique

Sa disparition prématurée en novembre 2013 ne lui a pas permis d’achever ses traductions de Philoctète et d’Œdipe à Colonne que Mouawad – qui n’était pas encore directeur de la Colline – devait mettre en scène. Que faire ? Finir la traduction en la confiant à d’autres ? Choisir une autre traduction comme celle de Jean Bollack ? Impossible. Que faire ? Dans L’Inflammation du verbe vivre, la pièce de Mouawad publiée en 2015, c’est la question que pose le metteur en scène Wahid, double un rien décalé de Wajdi (Mouawad), à son équipe. Chacun propose une solution qui n’en est pas une. Sa dramaturge Esther, interprétée par la dramaturge habituelle de Mouawad, Charlotte Farcet, lui conseille de partir de ce qu’il est, « de ton instinct. Le plus aveugle. Du désir », lui dit-elle. Wahid désire partir. « Eh bien, pars », rétorque Esther. Il part tout comme Wajdi Mouawad était parti en Grèce entre octobre 2013 et avril 2015 au moment le plus aigu de la crise grecque. « Tu prends la caméra, tu prends les micros et tu pars », dit encore Esther dans Inflammation du verbe vivre, fiction poétique du vrai voyage et réponse à l’énigme posée par la disparition de l’ami poète et traducteur.

Wajdi Mouawad et son décorateur habituel Emmanuel Clolus ont trouvé une savante et seyante solution scénique qui joue constamment sur l’ambivalence entre Wahid et Wajdi, l’ici et l’ailleurs, les vivants et les morts, l’Antiquité grecque et la Grèce d’aujourd’hui, le théâtre et le cinéma. Wahid, interprété par un Wajdi quelque peu méconnaissable avec les cheveux rasés, apparaît seul sur scène devant un rideau de fils blancs sur lequel sont projetées des séquences tournées en Grèce. Wahid y part à la recherche de Philoctète et, chemin faisant, on le retrouve, bien sûr, à la recherche de lui-même. Wahid entre dans le film en traversant l’écran fait de bandes blanches et inversement pour retrouver la scène. Cocteau aurait apprécié ce procédé ingénieux de théâtre cinématographique. Mouawad en use et en abuse. L’économie des mots, on le sait, n’est pas non plus son fort. Le babil prime souvent sur le style et on aimerait un langage plus simple que celui qui, dès la première tirade de Wahid, ose une phrase comme « je me suis pendu à la corde de mes révoltes », ce qui revient à serrer jusqu’à l’étranglement le kiki de la poésie.

De Wajdi à Wahid

Avant de partir en Grèce, son demi-double Wahid disait ne pas vouloir écrire et surtout pas du théâtre (« l’idée d’écrire une réplique me rend malade »). Il finira par rejoindre la vocation de son ami Wajdi, avec exaltation : « ramener à la vie sa vie ensevelie. Au bout du crayon, porter la parole des morts. »

Chemin faisant, on aura eu droit à un cours accéléré sur la naissance du théâtre au siècle de Périclès, à un topo généalogique sur Philoctète, à un arrêt pipi du côté de l’Odyssée tandis qu’après l’avion, c’est un taxi que l’on suit, filant dans la campagne grecque. Comme on pouvait s’y attendre, Wahid s’identifie à Philoctète blessé et laissé seul sur une île par Ulysse dix ans durant. Wahid, sous la dictée de Wajdi : « Seul sur mon île, prendre ma blessure comme un éclat de verre brisé et, le tournant et le retournant dans le rayon matinal du soleil, faire naître une infinité de reflets multicolores. Si ce n’est pas cela, se replonger dans le courant des choses et se donner tout entier au verbe “vivre” et le conjuguer encore et encore, alors il faudrait devenir définitivement analphabète. » Bel exemple d’inflammation du dire. Cela se soigne.

Inflammation du verbe vivre a été créé en juin 2015 à Mons. Devenu directeur de la Colline, Wajdi Mouawad reprend ce spectacle de théâtre cinématographique pour trois semaines.

D’Allais à Lilas

Dans la petite salle en haut du théâtre, poursuivant rigoureusement sa mission de promotion des auteurs contemporains plus encore que ses prédécesseurs, le directeur Wajdi Mouawad accueille la jeune Anaïs Allais qui a écrit et met en scène Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été. Une histoire qui tourne, elle aussi, autour d’une disparition : celle du grand-père maternel de l’auteure, Abdelkader Benbouai, qu’elle n’a jamais connu. Apprenant qu’il était footballeur professionnel dans les années 30, elle est partie à sa recherche. Mais ne comprenant rien au football, et bien que son grand-père se soit un jour retrouvé arrière gauche dans une équipe dont l’Algérois Albert Camus était le gardien de but, sa recherche a dérivé vers une quête plus personnelle. En particulier à la faveur d’une rencontre, celle de Méziane Ouyessad, musicien et professeur d’arabe occasionnel. Nullement comédien (on le remarque quand il parle français), il joue son propre rôle. Anaïs Allais interprète celui de Lilas (anagramme de son nom à une lettre près), son demi-double, qui part en Algérie à la recherche de son grand-père et donc de ses racines. François Baud interprète celui de son frère, Harwan. Après la mort soudaine de Lilas, Harwan occupera l’appartement de sa sœur pour mettre en ordre et déménager ses affaires et, comme Lilas, il se mettra à l’étude de la langue arabe en complicité avec Méziane.

L’Algérie est à Anaïs Allais ce que le Liban fut à Mouawad dans les séries de pièces qui l’ont fait connaître et reconnaître. A chacun ses morts, ses disparitions, ses manques. Il a du métier (trop peut-être) et de l’expérience ; elle a encore (beaucoup) à apprendre, entre autres à muscler son écriture et ses fables. Wajdi Mouawad et Anaïs Allais se partagent également la même dramaturge, Charlotte Farcet. L’Esther de la pièce de Wajdi, celle qui libère l’envie de partir qu’elle sent chez Wahid, envie qu’elle retrouve chez la Lilas d’Anaïs Allais. Et si cette dernière était la fille cachée de Wajdi  Mouawad ? Peut-être, mais Charlotte Farcet, à quel jeu joue t-elle ? Etre doublement dramaturge, n’est-ce pas aussi une couverture, un masque ? Allez savoir.

Inflammation du verbe vivre, Théâtre de la Colline, du mer au sam 20h30, mar 19h30, dim 15h30. Le texte est paru aux éditions Leméac/Actes Sud-Papiers, 64p, 12€.

Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été, Théâtre de la Colline, du mer au sam 20h, mar 19h, dim 16h. Le texte de la pièce est paru aux éditions Actes Sud-Papiers, 48p, 11€.

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La Mécanique du hasard, un magnifique conte initiatique et sauvage

La Mécanique du hasard, un magnifique conte initiatique et sauvage | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean Talabot dans Le Figaro  Publié le 09/11/2018

CRITIQUE - L'espace Pierre Cardin propose jusqu'au 18 novembre une pièce adaptée du roman jeunesse Le Passage de Louis Sachar. Du théâtre plein d'intelligence et d'imagination mis en scène par Olivier Letellier.

Le spectacle ne dure qu'une heure. Il coûte entre cinq et quinze euros selon l'âge du spectateur. Ajoutons que le récit est simple et accessible, la mise en scène limpide, et trois clichés persistants sur le théâtre contemporain seront dissipés en un nuage de fumée. L'histoire de Stanley Yelnats, tirée d'un roman jeunesse de l'Américain Louis Sachar, n'est pas banale. Au Théâtre de la Ville, elle nous est contée sur un grand plateau de bois, comme la coupe d'un arbre centenaire, représentant un désert californien. Avec en son centre, comme seul accessoire, un vieux frigidaire rouillé.

Le pauvre Stanley atterrit dans un camp de redressement pour adolescents. Toute la journée, sous un soleil de plomb, moqué par ses camarades, malmené par des adultes cruels, il creuse des trous sans savoir ce qu'il cherche. Il faut préciser que sa famille est victime d'un mauvais sort depuis qu'un arrière-grand-père, voleur de cochon en Lettonie, fut maudit sur plusieurs générations.


Un conte romanesque et sacré
Cette histoire de famille compte tous les ingrédients du mythe, empruntant aux innombrables légendes amérindiennes racontées au coin du feu: des lézards mortels, une montagne sacrée, une histoire d'amour impossible, un trésor enfoui... Sur la carcasse du frigidaire, dans des nuages de sable, les corps des comédiens (Fiona Chauvin et Guillaume Fafiotte, complices en diable) se soulèvent, se supportent et s'enlacent comme des acrobates. Avec de simples jeux de lumière, la mise en scène d'Olivier Letellier restitue les odeurs du western et permet aux acteurs de prendre beaucoup de plaisir à raconter une histoire à tiroirs et suspens. Et nous en donnent en retour.

Ce conte drôle et sombre pour enfants (qui montre encore la volonté d'Emmanuel Demarcy-Mota à faire de la place pour la jeunesse) revêt parfois les couleurs et les questions du biblique Babel d'Alejandro Iñárritu. Le romanesque emprunte au sacré, le libre arbitre se confronte à l'héritage de la malédiction. Dans quelle propension pouvons-nous forger notre destin? Ne le forçons-nous pas un peu, en nous persuadant que le futur sera sombre ou radieux?

● La Mécanique du hasard, à l'espace Pierre Cardin. 1, avenue Gabriel (VIIIe)
Jusqu'au 18 novembre, à 10h, 14h30, 15h ou 19h selon les jours. Tél.: 01 42 74 22 77

 

Photo (c) Christophe Raynaud de Lage

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Actes Sud-Papiers - Nouveautés automne 2018

Actes Sud-Papiers - Nouveautés automne 2018 | Revue de presse théâtre | Scoop.it

ANAÏS ALLAIS // PATRICE CHÉREAU //PIPPO DELBONO // LUDOVIC FOUQUET //BRIGITTE JAQUES-WAJEMAN // LOUIS JOUVET // KEVIN KEISS // MARC LAINÉ //ROBERT LEPAGE // MOHAMED ROUABHI //OLIVIER SCHMITT // DAVID VAN REYBROUCK // ALICE ZENITER

 

Découvrez les nouvelles parutions théâtre chez Actes Sud-Papiers, de septembre à novembre 2018

“Souvent ce qui me fait rire au théâtre c’est
mon voisin qui ne rit pas.ˮ
 

Les brèves

 
Ariane Mnouchkine et Wajdi Mouawad ont reçu les Prix Culturels 2018 Samuel de Champlain (France-Amériques, Cercle des nations américaines).
 
Wajdi Mouawad a reçu le prix Transfuge du Meilleur texte de théâtre pour Tous des oiseaux, en septembre 2018.
 
L’Imparfait d’Olivier Balazuc est dans la sélection des ouvrages de littérature de jeunesse du Ministère de l’Éducation Nationale pour le cycle 3.
 
L’Odyssée de Marion Aubert est sélectionné pour Le Galoupiot du théâtre contemporain jeunesse qui sera décerné en mai 2019.
 
Arthur et Ibrahim d’Amine Adjina en sélection du 16e prix de la pièce de théâtre contemporain pour le jeune public (pour les élèves de Cm2 et de 6e) Orphéon - Bibliothèque Armand Gatti qui sera décerné le 3 février 2019.
 
Olivier Py s’est vu décoré, le 14 juillet, de l’ordre de Chevalier de la Légion d’honneur.
 
Richard Demarcy est décédé le 19 août 2018.
 
Jacky Viallon est décédé le lundi 9 juillet.
 
   

Avez-vous lu ? Avez-vous vu ?

Simon Abkarian

Il était l’invité du Théâtre du Soleil pour ses mises en scènes du Dernier jour du jeûne et L’Envol des cigognesassemblées en diptyque sous le titre Au-delà des ténèbres.

   

ANAÏS ALLAIS // PATRICE CHÉREAU // PIPPO DELBONO // LUDOVIC FOUQUET // BRIGITTE JAQUES-WAJEMAN // LOUIS JOUVET // KEVIN KEISS // MARC LAINÉ // ROBERT LEPAGE // MOHAMED ROUABHI // OLIVIER SCHMITT // DAVID VAN REYBROUCK // ALICE ZENITER

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Marjorie Nakache et Mohamed Kacimi offrent l'évasion des femmes au Théâtre 13

Marjorie Nakache et Mohamed Kacimi offrent l'évasion des femmes au Théâtre 13 | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Fabienne Arvers dans Les Inrocks 06/11/18 

Un réveillon en prison qui se finit en évasion par le théâtre : c’est le miracle de cette merveilleuse pièce qui se fait la belle. 
“Déjà qu’on est pauvres, si en plus on doit se priver.” Voilà comment Zélie, Barbara, Rosa, Lily et Marylou accueillent Frida le soir de Noël pour sa première nuit à la maison d’arrêt en lui tendant un verre d’alcool distillé en cachette.

Faire de la taule, c’est déjà pas drôle, mais pour une femme, c’est vraiment la double peine. C’est ce qui a marqué l’auteur Mohamed Kacimi lors des ateliers d’écriture qu’il anime depuis quelques années à la maison d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis. 
“J’ai vu comment la prison réagit sur les hommes. Elle les broie, les écrase et en fait des monstres. Elle les fait monter de plusieurs crans dans la hiérarchie de la virilité. Elle est tout le contraire pour les femmes. Elle les éteint. Elle nie leur féminité, leur corps et même leur maternité. Les femmes ne sont pas censées aller en prison, aussi personne ne leur rend visite.”

Des rêves placés sous l'égide de Musset

Sous sa plume, cette nuit de Noël permet à chacune d’étoffer sa part de rêve en la partageant avec d’autres. Mieux encore, pour soulager le choc de Frida, brutalement séparée de sa fille à qui elle venait d’offrir On ne badine pas avec l’amour de Musset, les voilà qui s’improvisent actrices et se glissent dans la langue de l’auteur pour habiter leurs émotions.

Epatantes sont les actrices de Marjorie Nakache qui signe là son deuxième projet avec Mohamed Kacimi dans ce Studio Théâtre de Stains qu’elle dirige depuis 1984. Un ancrage dans la cité qui avait déjà donné lieu, l’an passé, à l’aboutissement d’une splendide aventure, Rêver peut-être, pièce coécrite avec les habitants. Qui a dit que la banlieue est triste ? Elle est bel et bien le creuset de la solidarité. Qu’on se le dise…

 

Fabienne Arvers

Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz de Mohamed Kacimi, mise en scène Marjorie Nakache. Jusqu’au 18 novembre au Théâtre 13 / Seine, Paris XIIIe et du 27 novembre au 2 décembre au Studio Théâtre de Stains

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D’Anis Gras aux Bouffes du Nord : en avant la musique !

D’Anis Gras aux Bouffes du Nord : en avant la musique ! | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Rien de commun entre la mise en scène de la pièce de Michel Simonot « Delta Charlie Delta » et « Demi-Véronique », le nouveau spectacle de la compagnie La vie brève. Rien, sauf l’importance de la musique dans ces deux spectacles passionnants aux gammes pourtant opposées.

Le hasard du calendrier fait qu’il arrive au critique de théâtre de voir dans la même journée deux, voire plusieurs spectacles. C’est le lot habituel des festivals d’été, c’est plus rare le restant de l’année. Ce jour-là, j’étais allé dans l’après-midi à Anis Gras, dans la proche banlieue parisienne d’Arcueil, voir Delta Charlie Delta, la pièce de Michel Simonot mise en scène par Justine Simonot, et le soir, j’étais au Théâtre des Bouffes du Nord pour assister à la première de Demi-Véronique par la compagnie La vie brève, un spectacle conçu et interprété par Jeanne Candel, Lionel Dray et Caroline Darchen.
« Je ne donne pas cher de leur peau »

Les deux spectacles creusent des sillons dans le champ théâtral très éloignés l’un de l’autre. Mais quelque chose les rapproche et je n’y aurais sans doute pas songé immédiatement si je n’avais pas vu ces spectacles l’un à la suite de l’autre. Ce qui les rapproche, c’est l’usage qui est fait de la musique. Les deux spectacles lui accordent un rôle déterminant. C’est presque toujours le cas des spectacles de La vie brève, c’est même une des particularités de cette équipe ; c’est beaucoup plus rare dans le théâtre dit de texte et plus encore s’agissant de la création d’une pièce d’un auteur contemporain sur un sujet qui fut ultra-médiatisé.

Michel Simonot revient, en effet, sur le drame de Clichy-sous-bois qui, à l’automne 2005, allait vite gagner une ampleur nationale. Trois jeunes, très jeunes, poursuivis comme leurs camarades par des policiers, se réfugient dans un transformateur d’EDF en en escaladant les murs. Zyed Benna et Bouna Traoré meurent électrocutés. Le troisième, Muhittin Altum, gravement blessé, en réchappe. Ce fait divers allait mettre le feu dans les banlieues un peu partout en France, Le futur président Sarkozy était alors ministre de l’Intérieur et voulait nettoyer tout ça au karcher. Les quatre auteurs du groupe Petrol – Lancelot Hamelin, Sylvain Levey, Philippe Malone et Michel Simonot – écrivent alors ensemble L’Extraordinaire Tranquillité des choses » (éditions Espace 34, 2006) qui revient sur ces faits.

Il faudra attendre 2015 pour que ces faits arrivent devant une cour de justice, la responsabilité des policiers et de leurs services étant engagée dans la mort des deux jeunes. Michel Simonot suit de près le procès qui, minute par minute, explore les événements, avant le drame puis les longues minutes pendant lesquelles les trois jeunes pénètrent dans le transformateur sans voir l’inscription « danger de mort » puis le policier présent non loin qui communique par talkie-walkie avec sa hiérarchie en disant : « je ne donne pas cher de leur peau » sans que ni lui ni personne ne songe à les sortir de là. Les deux policiers accusés de non assistance à personne en danger seront relaxés en appel. Une stèle à Clichy-sous-bois honore les deux morts en entretenant leur souvenir.

Boutons et potentiomètres

La pièce Delta Charlie Delta (publiée aux éditions Espaces 34) reprend en partie les minutes du procès, revient sur les faits, mais s’en éloigne progressivement. Ce qu’écrit Michel Simonot n’est pas tant l’histoire d’un fait divers que ce qui la sous-tend, une temporalité tragique, posant par là même des questions sur les fonctionnements de nos instances républicaines que sont la police et la justice. La pièce est structurée comme une tragédie, le fait divers accouche d’un oratorio, le chroniqueur qui sert de fil conducteur est un coryphée magnifiquement interprété par Clotilde Ramondou. Et les dieux du théâtre envoient sur terre les morts pour qu’ils prennent la parole (les deux jeunes sont interprétés par les excellents Zacharie Lorent et Alexandre Prince). Un chant de vie et de mots et de mort.


Un chant magnifié par un autre chant, celui continuellement musical porté par la musique électroacoustique composée et jouée en direct par Annabelle Playe de la première à la dernière minute du spectacle. Elle se tient là sur le côté, debout à deux mètres des acteurs, elle ne cesse de manipuler des fiches, des potentiomètres, de tourner des boutons, elle est continuellement à l’écoute des acteurs et des amplitudes du texte souvent poétique, comme soufflé, de Simonot. Une contribution décisive qui amplifie la portée tragique de la pièce sobrement mise en scène par Justine Simonot.

 

 


Parle pas de Mahler

Tout autre dispositif avec le spectacle de La vie brève, Demi-Véronique, puisque la musique préexiste au spectacle et depuis longtemps : il s’agit de la cinquième symphonie de Gustav Mahler enregistrée en 2004 sous la direction de Claudio Abadio avec l’orchestre de la Philharmonie de Berlin. Cette symphonie est la « matrice » du spectacle, disent Jeanne Candel, Caroline Darchen et Lionel Dray, les trois artisans et acteurs de cette création collective.

Pas le moindre instrument en scène, comme souvent dans les spectacles de La vie brève, mais uniquement de la musique enregistrée.Tout commence par un prologue où, chaussé de très hautes cothurnes en bois fraîchement coupé (on dit que Mahler a écrit sa symphonie dans une cabane au fond des bois), on voit un homme, un géant donc, porter un magnétophone sur son dos. Tel un bonimenteur, un homme-orchestre (les mouvements de ses pieds émettent une zizique) voire un chef d’orchestre, Lionel Dray, du haut de son olympe, apostrophe gentiment le public qui prend place dans la salle des Bouffes du Nord. Il déborde de mots, il en profite, le bougre. Car quand il se tait et tourne le dos au public, le noir se fait, le silence aussi.

Quand la lumière revient, c’en est fini des mots. Il en sera ainsi jusqu’à la fin du spectacle. Dès lors, plus ou moins proche, on entend l’enregistrement de la symphonie qui accompagne nombre de films, en particulier par son célèbre et sublime adagietto. Ici le rapport est inversé. Venue comme des coulisses, la musique dialogue avec qui se passe sur scène, soit une collection de bruissements, craquements et mouvements des plus variés, ce qui ne va pas sans troubler l’écoute de Mahler. Telle cette hache qui fracasse, à grands coups, le mur du décor pour y ouvrir une voie d’accès.


Fruit d’improvisations, la partition muette et agitée des trois acteurs est fixée mais laisse une place à l’aléatoire, chaque soir l’écoute de la musique peut engendrer quelques variations. Le titre du spectacle emprunté à la tauromachie désigne une passe délicate où le torero par un mouvement de cape et du corps contraint la bête à un temps d’arrêt. Les trois démiurges de Demi-Véronique y voient en miroir le soupir cher à la composition musicale. Le fait est qu’ils en soupirent d’aise. C’est ainsi que les trois ménestrels combattent amoureusement la musique en la cajolant, en se foutant de sa gueule, en l’ignorant ou bien en en épousant les profondes inflexions. Tel ce moment où Jeanne Candel (sorte de fée recyclée en sorcière) plaque par mèches ses longs cheveux maculés contre le mur calciné (scénographie de Lisa Navarro) en accord avec les tempi de Mahler.
Puristes de la salle Pleyel pour qui le moindre toussotement est une insulte au sacro-saint recueillement lié à l’écoute, ne foutez pas les pieds aux Bouffes du Nord. Vous y verriez une épidémie de fausses oreilles, un chemin d’assiettes en carton, des sacs à fumée, un poisson sauteur, récalcitrant et inusable, la bataille homérique d’un coq avec une poule, un cœur gros comme un bœuf, j’en passe et non des moindres. La sorcière, le géant et la fée aux seins débordant de générosité et d’espièglerie nous façonnent un théâtre musical récréatif du tonnerre.

Delta Charlie Delta, jusqu’au 10 nov à Anis Gras (Arcueil), le 10 janv au théâtre de la Tête noire à Saran, le 12 fév aux Treize arches à Brive, le 19 fév aux Scènes croisées de Lozère à Mende, le 21 fév au Périscope à Nîmes, le 7 mars à la Ruche, Arras.

Demi-Véronique, du mar au sam 20h30, plus sam 14h30, Théâtre des Bouffes du Nord ; le 5 mars au théâtre de Brive-Tulle, les 20 et 21 mars au théâtre de Nîmes.

 

Légende photo : 
Scène de "Demi-Véronique" © Jean-Louis Fernandez

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Fantazio dans Histoire intime d'Elephant Man

Fantazio dans Histoire intime d'Elephant Man | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Fantazio, seul en scène, s’interroge et interroge le monde soulevant des questions essentielles. Il explore ses chimères en un feu d’artifices tumultueux, et dresse un costume sur mesure à la folie ordinaire. On est comme suspendu à ses paroles, littéralement happé par cet absurde délicieusement maîtrisé dans lequel on a plaisir à se perdre, et qui tout à coup fait sens.

Une performance unique, qui dévoile la parole et la révèle dans ce qu’elle a de plus éblouissant, sincère. Un pamphlet singulier et rageur des plus saisissants et une fantastique performance d’acteur pour un perpétuel improvisateur philosophe.

« Le chaos, je l’ai arrosé tous les jours comme une fleur, jamais je n’ai voulu l’abandonner, il était comme une petite chose fragile qui ne m’abandonnerait pas pendant ce long voyage montagneux de vie, et il ne valait mieux pas que je lui fasse la sourde oreille ou que je devienne hypocrite avec lui, parce qu’on allait passer beaucoup de temps ensemble, comme un voisin étrange à qui vous allez avoir à faire tous les jours dans un village exigu.” Fantazio

Histoire intime d’Elephant Man
Écrit, conçu et interprété par Fantazio
Collaboration artistique Patrice Jouffroy, Pierre Meunier et Nicolas Flesch
Mise en lumière par Hervé Frichet
Rapport sonore Émile Martin
Production et production déléguée CPPC – Centre de Production des Paroles Contemporaines

PRODUCTION
Production et création en résidence, avril 2016 Théâtre L’Aire Libre – Festival Mythos / CPPC Centre de Production des Paroles Contemporaines, St Jacques de la Lande (35)

Une première version a été créée et jouée à :
Théâtre de la Cité internationale,
Festival 360 – La Passerelle Scène Nationale de St-Brieuc (22)
Espace Khiasma – Centre d’Art (Les Lilas, 93)
Production : La Triperie (93)
Coproduction : Théâtre de la Cité internationale
Résidences : Théâtre de la Cité internationale, Paris,
Trianon Transatlantique de Sotteville-Lès-Rouen (76),
L’Amuserie – Théâtre Group’ à Lons le Saunier (39)
Avec le soutien de ARCADI Île-de-France, ADAMI, Drac Île-de-France ministère de la Culture et de la Communication.
DURÉE : 1H15

Rond-Point
6 NOVEMBRE – 2 DÉCEMBRE 2018
SALLE : ROLAND TOPOR
HORAIRES : DU MARDI AU SAMEDI, 20H30 – DIMANCHE, 15H30 – RELÂCHE : LES LUNDIS ET LE 11 NOVEMBRE
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«Demi-Véronique», lambeaux de Mahler

«Demi-Véronique», lambeaux de Mahler | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Anne Diatkine  dans Libération — 8 novembre 2018

 

Créé par le collectif la Vie brève et incarné sans aucun texte par Jeanne Candel, Caroline Darchen et Lionel Dray, ce touchant ballet théâtral est une odyssée sensorielle bercée par la «5e Symphonie».
Avec son collectif, Jeanne Candel s’est fait connaître en 2013 grâce au «Crocodile trompeur  / Didon et Enée». Photo Jean-Louis Fernandez

Il parle pendant qu’on s’installe. Hissé sur des briques blanches, il lève haut la jambe et la brique attenante, pour désigner les spectateurs «en altitude». Il nous apostrophe, nous dit qu’il nous accompagne, qu’il ne faut pas paniquer, «quel enfer, ce monde de sacs, de manteaux», «dépêchons-nous, prenez votre temps». Il lance des onomatopées, souligne ses bruits avec ses mains, prédit à haute voix ce qu’imagine le public et fournit les commentaires de leurs pensées secrètes. Il se met simultanément à notre place et à la sienne. Au fur et à mesure de son soliloque, ce nouveau monsieur Loyal adopte graduellement, sans que ce ne soit appuyé, des accents et des tournures de phrase de quelqu’un qu’on reconnaît bien (ou pas du tout, peu importe). Il improvise des aphorismes et des comparaisons qui semblent de plus en plus sortir de la bouche du plus célèbre des cinéastes helvétiques. Mais oui, on est face à un clown qui se prend pour Godard, celui de la décennie 80, lorsque la moindre de ses sentences était guettée des journalistes ravis d’être intimidés. «Les mauvaises questions, c’est comme les mauvaises cheminées ; des cheminées qui n’ont pas de tirage, on se prend toute la fumée…» Il disserte sur l’attente sans but, «l’attente neutre» qu’il recherche. Il «touille» les lignes de sa main. Un double féminin se tient derrière lui, cachée par un rideau type cabine de Photomaton qui cadre le regard du public et qu’elle déplace en même temps qu’il bouge. On ne remarque donc pas tout de suite le jardinet boueux, devant une façade de pavillon fragile où évoluera un crépuscule des sentiments. On le remarque d’autant moins que le décor précaire - qui se fond à merveille dans la vétusté cramoisie des Bouffes du Nord - est plongé dans l’obscurité.


Paysage mental

Quand et comment commence une représentation ? Quand et comment un acteur se déplace-t-il dans un autre corps ? Faut-il plonger la salle dans le noir ? Quoi qu’il en soit, ce noir advient, et le burlesque du faux Godard glisse dans celui d’un comédien du muet. Ils sont deux, puis trois, à occuper l’espace silencieusement et c’est à une aventure sensorielle que cette création collective de la compagnie la Vie brève, constituée entre autres des trois comédiens Jeanne Candel, Caroline Darchen et Lionel Dray, nous convie. Le spectacle est d’abord un paysage mental. Celui d’une façade désolée, qui ouvre sur trois fenêtres laissant voir les mêmes motifs de papier peint. La maison semble curieusement peu remplie - d’ailleurs, sa façade ne cessera d’être trouée et attaquée. On ne note d’abord pas, collée à la maison, immobile, assise, une femme qui attend. «L’attente neutre», comme disait le faux Godard ? Ou l’attente tragique de celle, délaissée, qui ne renonce pas ? Passe-Muraille pourrait être le nom de cette femme jouée par Jeanne Candel, scotchée par les cheveux à son chez elle, et qui semble y tenir coûte que coûte. Auparavant, l’autre femme (Caroline Darchen), en décolleté de bal, déterre une enceinte qu’elle nous tend. La musique qui semble diffusée par un antique appareil à bandes magnétiques, s’amplifie tout en gardant quelque chose de modeste. C’est elle, la 5e Symphonie de Mahler, qui rythmera ces enchevêtrements d’histoires, au nombre aussi illimité qu’il y a de spectateurs. Sans mots, le public peut tout voir, tout projeter, délesté de certitude sur le sens. Des spectateurs rient beaucoup, quand on remarque surtout le saccage du chagrin.
Rêves enfouis

Un baiser de cinéma qui joue avec la grandiloquence de la symphonie, des objets du quotidien qui vrillent, des assiettes qui se transforment en marelle sur le terreau qui recouvre une partie du plateau, une femme qui marche dessus comme sur la pointe des pieds sans les enfoncer ni les briser, et un énorme cœur coloré et gonflé qui bat, qui bat, qui bat : c’est une trame amoureuse qu’on rembobine après la représentation, dans ce ballet à trois, où les acteurs ne cessent d’enterrer et de déterrer des objets, comme autant de rêves enfouis. Au premier plan, un couple joue à Robinson Crusoé qui survit en attrapant des poissons dans une vraie mare. Ils jaillissent, argentés, se débattent, et c’est une surprise de les voir si vivants. Plus tard, c’est une tranche de pain, qu’on prend d’abord pour un ver de terre, qui se déplace de manière autonome au sol. Et quand, tout à la fin, le paysage sera calciné, le trio dévorera une (vraie) brioche lumineuse.

Le pari est enthousiasmant : réussir à concevoir un spectacle muet qui s’organise différemment pour chaque spectateur puisqu’il n’est pas l’illustration d’un récit préalable. «On s’est amusés à faire jaillir tout ce que cette musique contenait de fantômes et qui nous hante», explique Jeanne Candel, croisée après la représentation. L’actrice metteure en scène confirme qu’ils ont répété en s’inventant une infinité d’histoires, c’est-à-dire en n’en choisissant aucune. «Pendant la création, on parlait le grommelot, un langage imaginaire. Puis on s’est dit qu’on pouvait amaigrir le spectacle et laisser toute la place à la musique qui serait notre nouveau langage.» Quant au titre, Demi-Véronique, on saura juste qu’il vient d’une figure de tauromachie.


Anne Diatkine

Demi-Véronique Création collective de La vie brève d’après la «5e Symphonie» de Gustav Mahler. Théâtre des Bouffes du Nord, 75010, jusqu’au 17 novembre. Puis le 5 mars à l’Empreinte, Scène nationale Brive-Tulle (19) et les 20 et 21 mars au Théâtre de Nîmes (30).

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Théâtre : « Les Idoles » immortelles de Christophe Honoré

Théâtre : « Les Idoles » immortelles de Christophe Honoré | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge (Lausanne (Suisse), envoyée spéciale)
dans Le Monde 08.11.2018 

 

L’auteur-metteur en scène présente une pièce dont les héros sont des écrivains et cinéastes morts du sida.


A chacun ses idoles. Christophe Honoré a les siennes, qui montrent bien que nul, quelles que soient ses origines sociales, n’est assigné à une culture mainstream imposée par l’industrie du divertissement. Vivre dans un petit village de Bretagne ne l’a pas empêché, à l’adolescence, de découvrir et d’aimer Duras, Robbe-Grillet ou Jacques Demy.

De cet amour fou pour la littérature, le cinéma, le romanesque et les gestes artistiques forts, l’auteur-metteur en scène-cinéaste avait fait, en 2012, un formidable spectacle, Nouveau Roman, où Nathalie Sarraute, Claude Simon ou Michel Butor étaient les héros d’une comédie irrévérencieuse et savoureuse. Les Idoles, créée au Théâtre Vidy de Lausanne, en septembre, et qui tourne en France pendant toute la saison, est dans la même veine, qui réussit mieux à Christophe Honoré que lorsqu’il s’attaque à des formes de théâtre plus classiques.

 


Désir, mort et art

Sauf que là, le sujet est plus grave. Les héros de la comédie – car ç’en est une – ont en commun d’être des écrivains ou des cinéastes fauchés par le sida au début des années 1990. Ils se nomment Cyril Collard ou Bernard-Marie Koltès, Hervé Guibert ou Serge Daney, Jacques Demy ou Jean-Luc Lagarce. Christophe Honoré les imagine revenant d’entre les morts, bien vivants sur la scène du théâtre, et dialoguant sur ce qui leur est arrivé, sur ce qui nous est arrivé, dans ces « années sida » où le désir, la mort et l’art se sont enlacés de manière troublante.

Lire l’entretien avec Christophe Honoré : « Etre un père homosexuel, c’est une joie »

Comme si Christophe Honoré abordait son histoire par un autre biais que dans Plaire, aimer et courir vite, son dernier film. « J’aimerais évoquer ces jours étranges, dit-il dans la voix off qui ouvre le spectacle. Comment durant quelques années, ceux que j’avais choisis comme modèles pour ma vie, mes amours, mes idées se rangèrent tous du côté de la mort. Comment le sida brûla mes idoles. Je n’ai plus 20 ans et j’aimerais faire un spectacle qui raconte le manque, mais qui espère aussi transmettre. Un spectacle pour répondre à la question : comment danse-t-on après ? »

Et comme dans Nouveau Roman, il s’agit de jouer avec ces figures plus que de les incarner de manière réaliste : d’en incarner l’esprit, tel qu’il vit dans le regard de Christophe Honoré, de l’artiste qu’il est lui-même devenu. Hervé Guibert et Jacques Demy sont ainsi joués par des actrices, en l’occurrence Marina Foïs et Marlène Saldana ; Serge Daney et Jean-Luc Lagarce par des comédiens qui ne leur ressemblent pas du tout, Jean-Charles Clichet et Julien Honoré ; tandis qu’Harrison Arévalo et Youssouf Abi-Ayad, qui interprètent Cyril Collard et Bernard-Marie Koltès, sont eux plus proches de leur « personnage ».
Solide travail documentaire

Dans le très beau décor d’Alban Ho Van, qui évoque à la fois les espaces postindustriels et les lieux de drague du tournant des années 1980-1990, et des limbes contemporaines, les voilà donc, ces esprits brillants, se racontant ce qui fut leur guerre à eux, cette maladie étrange venue frapper comme un châtiment, en priorité des garçons aimant les garçons.

Christophe Honoré a mené un solide travail documentaire, et c’est une matière très riche qui sous-tend sa pièce. Qu’il s’agisse du texte, magnifique, écrit par Hervé Guibert sur la mort du philosophe Michel Foucault, du phénomène et de la polémique accompagnant la sortie du film Les Nuits fauves et la mort de Cyril Collard, du cas Rock Hudson, de la réflexion dérangeante de Serge Daney sur l’analogie entre les corps décharnés des déportés des camps et ceux des malades du sida…

C’est donc bien une archéologie de ces années-là à laquelle se livre Christophe Honoré, avec tout ce qu’elle dit sur l’homosexualité, le désir et l’amour, la vérité de l’écriture, le narcissisme et l’art. Sur la fin d’un monde, aussi, qui s’était cru libre et éternel.


Scènes d’anthologie

Mais Les Idoles est bien un spectacle de théâtre, une comédie où ces divas que sont aussi ses six personnages se chicanent, se vampent, s’électrisent, intellectuellement et physiquement. Comme si le spectacle lui-même assumait et adoptait la forme de la drague homosexuelle, avec ses codes, tout en les distanciant avec humour.

La réussite, elle est là, dans la fantaisie que s’autorise Christophe Honoré, et qui n’empêche pas la gravité de s’épanouir, au contraire. Le spectacle offre des scènes d’anthologie, comme celle qui voit Jacques Demy – Marlène Saldana vêtue d’un manteau de fourrure – rejouer la chorégraphie des sœurs Garnier dans Les Demoiselles de Rochefort, sur la chanson Un jour d’été. Ou celle dans laquelle Bernard-Marie Koltès se prend pour John Travolta dans La Fièvre du samedi soir, se déhanchant sur You Should Be Dancing, des Bee Gees.

Ces moments n’en rendent que plus poignante la tragédie de la maladie, comme dans ce texte, extrait du Journal de Jean-Luc Lagarce, où le dramaturge relate la dernière nuit passée avec son ami sur le point de mourir. Ou ces propos de Koltès sur son envie de goûter New York, la ville aimée, par tous les pores de sa peau.
Ce spectacle est à la fois crépusculaire et drôle : un tombeau sans lourdeur pour une génération défunte

Ainsi est-il, ce spectacle à la fois crépusculaire et drôle : un tombeau sans lourdeur pour une génération défunte. Un hymne à l’art qui transcende tout, y compris la mort, et qui est un luxe que chacun peut s’offrir, même s’il vient d’une obscure province, quelle qu’elle soit. Voilà ce que nous disent Guibert, Demy, Koltès et les autres, tels qu’ils sont ici superbement interprétés, au sens le plus fort du terme. Marina Foïs, Marlène Saldana et Jean-Charles Clichet sont brillants, comme toujours. Harrison Arévalo et, surtout, Youssouf Abi-Ayad, dans la peau de Koltès, font figure de révélations. Seul Julien Honoré, à la création à Lausanne, semblait encore peiner à trouver son Jean-Luc Lagarce, surtout pour ceux qui ont connu le dramaturge.

A la fin de son spectacle, Christophe Honoré cite le poète américain Ezra Pound : « Ce que tu aimes bien est ton véritable héritage. » A chacun ses idoles, oui. Mais certaines aident mieux à vivre et à mourir que d’autres.

Les Idoles, conception et mise en scène de Christophe Honoré. La Criée, Théâtre national de Marseille, du 8 au 10 novembre. Tandem, scène nationale de Douai, du 15 au 17 novembre. Théâtre national de Bretagne, Rennes, du 23 au 30 novembre. TAP, Théâtre et auditorium de Poitiers, du 12 au 14 décembre. Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris, du 8 janvier 2019 au 1er février 2019.

 

 

Légende photo :
Marina Foïs (Hervé Guibert), Harrison Arévalo (Cyril Collard) et Marlène Saldana (Jacques Demy) dans « Les Idoles », de Christophe Honoré. 

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La Fin de l’homme rouge - Théâtre / Entretien avec Emmanuel Meirieu

La Fin de l’homme rouge - Théâtre / Entretien avec Emmanuel Meirieu | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par Catherine Robert pour La Terrasse Publié le 20 septembre 2018 - N° 269 

 


THÉÂTRE / D’APRÈS LE ROMAN DE SVETLANA ALEXIEVITCH / ADAPTATION ET MISE EN SCENE EMMANUEL MEIRIEU


Emmanuel Meirieu, dont le talent se confirme de spectacle en spectacle, choisit d’adapter l’œuvre de Svetlana Alexievitch pour un hommage sensible aux victimes et aux orphelins de l’utopie communiste.

« J’aime les derniers de cordée et les chaînes de solidarité humaine. »

Pourquoi choisir cette œuvre ?

Emmanuel Meirieu : Je fais un théâtre face au public, où le documentaire se mêle à la poésie et à l’onirisme. La forme des écrits de Svetlana Alexievitch était donc faite pour moi : j’aime raconter des histoires individuelles prises dans les grands mouvements de l’Histoire. J’ai aussi, inutile de le cacher, des raisons biographiques : j’ai assisté à ma première réunion du PCF à cinq ans et j’ai grandi entouré de militants. Cette histoire est une partie de la mienne.

Quels personnages allez-vous choisir ?

E. M. : Ils sont tous magnifiques, mais sur les cinquante portraits du livre, je vais en retenir sept, en en mêlant peut-être certains pour n’en faire qu’un, voire en empruntant certains personnages à d’autres livres, comme La Supplication. Alexievitch le dit elle-même : ses sept livres qui n’en font qu’un raconte la fin d’une utopie. Je vais éviter l’aspect domestique en scénarisant ces témoignages, car ils ne sont pas seulement des récits de vie quotidienne. Valentina, qui accompagne les derniers instants de son mari, liquidateur de Tchernobyl, à la fin de La Supplication, est d’abord et avant tout une grande amoureuse.

Comment jugez-vous cette histoire ?

E. M. : Le spectacle ne jugera pas. Je ne juge jamais. Il y aura des paroles vraies, authentiques, sensibles. Il ne s’agit pas de condamner. D’abord parce que ce n’est pas mon rôle et ensuite parce que les choses sont beaucoup plus compliquées que ça. Alexievitch elle-même dit qu’elle ne le fait pas. Il s’agit évidemment de raconter les crimes commis au nom de cette utopie mais aussi comment il y a eu du bonheur. Il y a parfois de la mélancolie, de la nostalgie dans ces témoignages, et surtout des océans de sens à explorer. Le texte est nuancé, contradictoire et ce n’est pas un spectacle anticommuniste. Il y a encore, chez certains, de la foi, comme chez Vassili, membre du Parti, qui raconte son désir de mourir en vrai communiste. Certains ne renoncent pas, n’y arrivent pas, d’autant que la situation dans laquelle ils vivent aujourd’hui ne les rend pas plus heureux. Mais ce n’est pas non plus un spectacle bolchévique ! Je m’intéresse plus aux émotions qu’aux faits historiques : chacun jugera et choisira sa conviction. Je veux raconter cette histoire parce que j’aime ces personnages, cette foi-là et les gens qui continuent à y croire. J’aime les derniers de cordée et les chaînes de solidarité humaine. Aujourd’hui, il semble qu’il n’y a plus d’alternative au libéralisme. Pour ma part, je n’arrive pas à laisser les choses disparaître. C’est pour cela que je fais du théâtre.


Propos recueillis par Catherine Robert

A PROPOS DE L'ÉVÉNEMENT
La Fin de l’homme rouge
du Vendredi 8 février 2019 au Dimanche 17 février 2019
Théâtre Les Gémeaux - Scène nationale de Sceaux
49, avenue Georges Clemenceau, 92330 Sceaux.
Tél : 01 46 61 36 67. www.lesgemeaux.com

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J’ai aimé « Love » passionnément 

J’ai aimé « Love » passionnément  | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Reconnu de l’autre côté de la Manche, le metteur en scène et auteur Alexander Zeldin, 33 ans, vient pour la première fois en France avec « Love ». Tout se passe dans la salle commune d’un hébergement d’urgence où cohabitent des pauvres en attente d’un logement, d’un boulot. Un choc, une révélation.

 
C’est la première fois que le Britannique de trente trois ans Alexander Zeldin vient en France, mais ce n’est pas la dernière. Il y entre par deux portes qui l’exposent haut et fort : le Théâtre de l’Europe Odéon qui remplit là pleinement sa mission en faisant découvrir un auteur et metteur en scène européen, et le Festival d’automne dont l’histoire est jalonnée de découvertes suivies de fidélités. C’est le temps de la découverte, la fidélité suivra.

Pauvreté et politique

On découvre Alexander Zeldin avec Love et on aime passionnément cette chronique où l’amour est ce qui reste quand la chienne de vie vous a tout pris : le temps, la santé, l’emploi, l’argent et une grosse tranche de fierté, pas tout, car l’amour d’une mère, d’un enfant, d’un être cher ou d’un inconnu nourrissent la fierté de se tenir, malgré tout et vaille que vaille, debout. Portraits croisés de démunis de tous âges, d’émigrés de partout, cohabitant dans un hébergement d’urgence anglais loin des mirages du libéralisme, loin tout autant d’un théâtre voyeuriste des misères du monde.

Allumons tout de suite les contre feux. Non, ce n’est pas du « théâtre documentaire », ce sac à patates où les tubercules perclus de vieilles rides, les pommes de terre pourries et les dites « nouvelles » se tirent des bourres et entretiennent la confusion. Non, ce n’est pas du théâtre « brut de décoffrage ». Non, ce ne sont pas des « témoignages » pur jus. Non, il n’y a pas sur scène un commando d’émigrés, de sdf, d’ ouvriers et ouvrières licenciés en chair et en os -ce bonus de « l’ authentique » -venant raconter leur dure histoire face au public. Non, ce ne sont pas des jeunes des « quartiers défavorisés » jouant une pièce du répertoire à l’issue d’un atelier ou bien des détenus comme ceux de Fresnes qui se produiront le lundi 19 novembre sur la scène de l’Odéon. Non, ce n’est pas du misérabilisme lumpen revu, corrigé et arrosé par l’art du clown et du cinéma burlesque dont Jérôme Deschamps et son épouse Macha Makeieff ont su faire un fonds de commerce pour le meilleur et pour le pire. Non, ce n’est pas du « théâtre militant » dénonçant à travers des fables les coups bas du capitalisme comme ont su le faire magnifiquement naguère des artistes allant de l’Avignonnais André Benedetto au latino Luis Valdes et son teatro Campesino. Non, ce n’est pas une « pièce d’actualité » comme on aime dire actuellement au Théâtre d’Aubervilliers car Love n’a pas besoin que l’on électrifie les lignes de son champ comme on le fait pour des chevaux fougueux lesquels, de toute façon, finiront par défoncer la barrière ou se briseront les pattes sur les barbelés.

Non. C’est plus âprement, plus discrètement du théâtre politique en ce sens qu’il est une critique d’ un réel en état critique et que le politique se niche d’abord dans le mode de production du spectacle. Mais avant d’aborder ce point décisif, parlons de ce que donne à voir Love.

Commençons par le décor tout en largeur et structuré comme un décor de théâtre de boulevard. Sauf qu’il cul par dessus tête : à la place du salon et de son indispensable canapé où tout le monde se croise, une table de cuisine qui sert à tout un chacun dans ce bâtiment où seules les chambres sont privées (une par famille). Les murs sont nus : ni papiers peint hauts en couleurs ou fleurs, ni le moindre tableau (on aura droit à deux guirlandes et une étoile car c’est bientôt Noël). Et le hors champ du théâtre de boulevard est ici en scène : à gauche les chiottes et la salle d’eau, à droite la cuisine collective avec son grille pain, son évier hors d’âge, ses étagères où chacun a son coin. Au dessus de cette salle commune, un toit comportant sur une petite partie vitrée oblique (comme les toits d’usine autrefois) où s’agite périodiquement une branche d’arbre.

Salle d'attente

C’est un décor avec lequel Christoph Marthaler, avec quelques objets naturalistes en plus, pourrait raconter avec humour une histoire d’un établissement suisse ou de l’ex Allemagne de l’est comme lui seul sait le faire. Mais, à la différence de Marthaler, ici le décor, fait de peu, importe peu . Tout tient dans les acteurs qui investissent des êtres humains plutôt qu’ils ne jouent des personnages.

Alexandre Zeldin, deux fois plus jeune que Marthaler, a une autre sensibilité, plus écorchée, plus à vif, en phase avec ce qu’il met en scène. Comme aurait dit Jean-Luc Godard , il fait du théâtre de dos. Beyond Caring, la pièce qui l’a propulsé au devant de la scène anglaise en 2014 (reconnaissance critique suivie d’une programmation au National Theatre, d’une tournée internationale et d’une version américaine en 2017) se passait, raconte-t-il, « dans l’arrière-salle d’un usine à viande, là où les hommes et les femmes de ménage se réunissent pour boire un café la nuit ».


Dans Love tout se passe aussi aussi dans une salle commune, celle d’un bâtiment anglais de logements d’urgence pour abriter des gens à la rue en particulier pendant l’Avent. C’est là que l’on se côtoie, que l’on se croise, que l’on s’évite, que l’on mange à tour de rôle et que l’on cuisine sommairement (l’essentiel consiste à réchauffer au micro-onde les plats de l’aide alimentaire ). Une promiscuité avec tout ce que cela entraîne dans un quotidien où l’altruisme et l’égoïsme cohabitent, exacerbés par la pauvreté et l’exclusion communes à ces relégués.

En plus des portes sus-citées, deux autres portes sur le mur du fond et portant des numéros, donnent sur une pièce où vit une famille, pour peu de temps espère-t-elle. Derrière la première porte une vieille mère malade et son fils qui n’a jamais pu travailler. Derrière l’autre porte, une famille avec deux enfants, la mère de l’un des deux , africaine, en attend un troisième, le mari lutte pour qu’on ne leur coupe pas les allocs parce qu’il a raté une convocation à Pole emploi qui tombait le jour où la famille a été expulsée de son précédent logement. Ils attendent un logis. Un chez eux. Ils attendent. On voit aussi passer une femme voilée soudanaise qui habite là. Tout comme un syrien. Entre eux, ils parlent en arabe. Un peu plus tard, on retrouve le syrien sac au dos, il s’en va. Les autres restent. Ils attendent. Ils sortent pour aller faire quelques courses à la supérette du coin ou aller dans les bureaux des administrations locales et étatiques auxquelles ils sont affiliés quand ils n’appellent pas ceux qui s’occupent de leur dossiers sur leur portables. lls attendent, espèrent. Eux aussi attendent un Godot. Un logis .

L'amour coûte que coûte

Les seuls événements notoires sont les petits accidents de la vie : la vieille mère presque grabataire dont le sphincters lâchent et qui chie dans la salle commune à deux pas de la table ou bien une claque, une phrase qui partent trop vite ou bien encore une chicanerie de voisinage à propos d’un placard. Des mini drames comme autant de cache-misère de ces vies empêtrées et empêchées. Ils attendent. Ils rêvent à un modeste logement comme à une île paradisiaque. Même s’ils n’ont pas les codes, les mots, l’éducation, du fond de leur mouise, ils ne renoncent pas. Leur vie est une lutte, un sport dont ils ne connaissent pas les règles. Ils attendent. Ils sont seuls. Ils sont en trop. Ils sont seuls même à deux , même à quatre. L’amour coûte que coûte est leur (seule) bouée, avec tout ce que cela charrie. Zeldin aime citer ces mots de Paul, une des personnes rencontrées lors de la longue préparation de ce spectacle : «  quand il ne reste plus rien, quand on est dans le plus grand dénuement, c’est là que l’amour apparaît vraiment ».

Pendant deux ans, Alexander Zeldin a été voir ceux qui étaient hébergés dans ces logements d’urgence. Certains ont été impliqués dans les répétitions, les improvisations. Puis Zeldin a écrit seul. Toujours en fonction des acteurs qui joueraient la pièce. Il a réécrit suite aux improvisations. Des familles hébergées dans les logements d’urgence sont venus aux répétitions. Tout cela a nourri les infinis détails souvent furtifs qui font la densité discrète de Love. Anna Calder-Marshall (la vieille mère) et Nick Holder (son fils) sont des acteurs connus de la scène anglaise. Luke Clarke (le père de famille au chômage) et Janet Eluk (sa femme enceinte) sont des anciens étudiants de l’auteur lorsqu’il donnait des cours dans une école de théâtre. Le syrien Waj Ali est un acteur syrien, la femme voilée, Mimi Malaz Bashir, est une soudanaise qui n’avait jamais fait de théâtre tout comme les enfants du spectacle. Cette réunion hétéroclite contribue à la force de la présence de chacun.

Tout cela est d’autant plus prenant et incisif que le public est comme une vague dont les premières chaises se mêlent au décor. Et que chaque scène est coupée cut par un noir salvateur, juste le temps qu’il faut pour que le spectateur reprenne souffle.

Alexander Zeldin a beaucoup voyagé dans les théâtres du monde (Russie, Corée du sud, Égypte), il a fait du théâtre à Tbilissi, été l‘assistant de Peter Brook, il anime une formation gratuite pour des apprentis acteurs désargentés. Il a été nommé l’an dernier artiste en résidence au National theatre de Londres où il a créé Love en 2016. Son spectacle n’est à l’affiche que six soirs. C’est peu, trop peu.

Théâtre de l’Europe Odéon aux ateliers Berthier dans le cadre du Festival d’Automne, 20h jusqu’au 10 novembre.

 

Légende photo : Scène de "Love" © Sarah Lee

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Théâtre : « LOVE », dans l’intimité de la souffrance sociale

Théâtre : « LOVE », dans l’intimité de la souffrance sociale | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge dans Le Monde 05.11.2018

 

Aux Ateliers Berthier, à Paris, Alexander Zeldin ausculte la tragédie de l’exclusion de manière concrète et sensible.

Une claque. Et, on en prend le pari, une découverte majeure : c’est LOVE, qui ne joue malheureusement que quelques soirs aux Ateliers Berthier, à Paris, dans le cadre du Festival d’automne, puis, à la mi-novembre, à la Comédie de Valence. On n’avait jamais vu la souffrance sociale de cette manière-là, au théâtre. On en sort ébranlé comme rarement.

LOVE convie les spectateurs, de manière très proche, dans l’intimité de plusieurs êtres réunis par hasard, à la veille de Noël, dans un foyer d’urgence de l’aide sociale britannique. Il y a là un homme d’âge moyen, qui vit avec sa mère malade ; une famille composée d’un jeune père de deux préados et de sa nouvelle compagne, métisse et enceinte ; une exilée soudanaise et un réfugié syrien. Aucun d’eux n’a un travail, sauf, peut-être, le réfugié syrien, qui passe comme une ombre furtive et occupe sans doute un emploi clandestin. Tous attendent, certains depuis des mois, leur installation dans le logement définitif qu’on leur a promis.

C’EST LE TRAVAIL SUR LE RÉALISME QUI EST PASSIONNANT ICI : UN RÉALISME QUI NE DÉCALQUE PAS LA RÉALITÉ MAIS LA CONDENSE, L’INTENSIFIE

 


Pendant une heure et demie d’une densité presque insoutenable, la pièce ausculte la tragédie de l’exclusion de manière on ne peut plus concrète et sensible, dans cet espace de promiscuité où chacun vit sous le regard des autres, où tous se voudraient un peu plus chanceux, un peu plus « inclus » que les autres. C’est le travail sur le réalisme qui est passionnant ici : un réalisme qui ne décalque pas la réalité mais la condense, l’intensifie et la donne à éprouver de manière quasi charnelle.

On doit cette pièce d’une force peu commune, qui triomphe un peu partout en Angleterre depuis sa création, en 2016, à un jeune auteur et metteur en scène britannique de 33 ans, qui vient pour la première fois en France, mais dont le patronyme est loin d’être inconnu de ce côté-ci de la Manche : Alexander Zeldin. Il n’est pas le fils de Theodore, le célèbre intellectuel britannique historien des « passions françaises », mais son neveu. Il a baigné dans la francophilie, a fait des études de littérature française, et parle notre langue à la perfection.

Il n’est pas passé par les circuits classiques du théâtre britannique. « A Oxford, les étudiants qui faisaient du théâtre étaient tous des gosses de riches. Le théâtre, c’était soit les classiques toujours montés de manière académique, soit le social-réalisme à l’anglaise, qui se résume souvent à un bavardage de classes moyennes, extrêmement ennuyeux et tout à fait inefficace. »

Un théâtre extrêmement écrit
Les propos posent le personnage, ou plutôt la personne : Alexander Zeldin est un homme intense, qui sait ce qu’il aime et ce qu’il n’aime pas. Ce qu’il aime : Joël Pommerat, Pippo Delbono – comme lui des autodidactes en matière de théâtre –, Koltès, Duras, Varda. Ce qu’il n’aime pas : la tradition de théâtre politique de son pays, qu’il trouve on ne peut plus « didactique ». Après avoir travaillé dans l’East End populaire londonien, à Birmingham, en Egypte, en Russie ou en Corée du Sud, il a fini par tomber sur Peter Brook, quand même, comme une évidence. Il a été l’assistant du grand rénovateur du théâtre franco-britannique pour Une flûte enchantée, adaptation aérienne du chef-d’œuvre de Mozart.

C’est pourtant bien un théâtre politique pour aujourd’hui qu’il est en train d’inventer, avec une forte base documentaire. Pour Beyond Caring, son précédent spectacle, il s’est fait embaucher comme homme de ménage de nuit dans une usine de traitement de viande. Il travaille avec des syndicats, des associations humanitaires, des centres sociaux, mélange comédiens professionnels et amateurs, joue dans les salles des fêtes de banlieue aussi bien qu’au National Theatre de Londres, où il est désormais artiste associé.

ALEXANDER ZELDIN, AUTEUR ET METTEUR EN SCÈNE : « C’EST LA FORME QUI EST POLITIQUE : COMMENT ON RACONTE LES HISTOIRES, PAR QUI ET POUR QUI »

 


Mais, dit-il, « c’est la forme qui est politique : comment on raconte les histoires, par qui et pour qui. Le théâtre, c’est ce qui permet de regarder avec plus d’intensité notre réalité intime et politique, sociale, personnelle. » Et son théâtre est extrêmement écrit, aussi bien dans les dialogues, les situations que dans la partition corporelle et scénique. Il faut voir les multiples détails, d’une justesse parfaite, qui font la matière vivante de LOVE, dans ce décor, d’une tristesse à pleurer, de « foyer » qui n’en a que le nom, avec ses murs sales et son mobilier cheap en plastique.

Tout se joue ici dans les relations entre les « personnages », dans la manière de montrer comment la pauvreté et l’exclusion corrompent des rapports humains dans lesquels certains s’acharnent encore, pourtant, à maintenir de la lumière – d’où, sans doute, ce titre, LOVE, à interprétations multiples. Et dans la façon qu’a Alexander Zeldin d’utiliser à plein le vieil art théâtral : car on est avec eux, avec ces êtres et les acteurs qui les représentent, au sens le plus noble du terme, très proches d’eux pour les spectateurs du devant, qui sont assis sur des chaises à même le plateau.

Héritier du social-réalisme
Et ces acteurs sont d’une force et d’une vérité sidérantes, qu’il s’agisse de grands professionnels comme Anna Calder-Marshall ou Nick Holder, de jeunes comédiens moins connus comme Janet Etuk ou Luke Clarke, accompagnant Alexander Zeldin depuis ses débuts, ou des enfants, Yonatan Pelé Roodner, Emily Beacock et Rosanna Beacock.

C’est ainsi qu’Alexander Zeldin décolle du social-réalisme anglais, même s’il en est bien un héritier – notamment de Ken Loach, qu’il respecte. En allant voir du côté d’une forme de tragédie contemporaine, le fatum étant ici incarné non plus par les dieux antiques mais par un système capitaliste ultralibéral qui, en Angleterre particulièrement, ne cesse de rejeter toujours plus d’êtres humains sur le bord de la route. Et cette tragédie vous serre le cœur, au point que l’on se demande comment on a pu, comment on peut la laisser se poursuivre, inexorablement.


LOVE, de et par Alexander Zeldin. Jusqu’au 10 novembre aux Ateliers Berthier (Odéon-Théâtre de l’Europe), 1, rue André-Suarès, Paris 17e. Tél. : 01-44-85-40-40. De 8 € à 36 €. Dans le cadre du Festival d’automne. Puis du 14 ou 16 novembre à la Comédie de Valence. Tél. : 04-75-78-41-70.

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