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Au Théâtre de la Cité internationale, « Indestructible » passe des cercles parisiens aux usines Peugeot de Sochaux

Au Théâtre de la Cité internationale, « Indestructible » passe des cercles parisiens aux usines Peugeot de Sochaux | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Joëlle Gayot dans Le Monde   26 janvier 2025

 

 

Hakim Bah et Manon Worms proposent une fiction attachante, intelligente et bien ficelée sur les années 1960, dont les luttes et les espoirs se sont fossilisés.



https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/01/26/au-theatre-de-la-cite-internationale-indestructible-passe-des-cercles-parisiens-aux-usines-peugeot-de-sochaux_6517165_3246.html

Retour vers les années 1960, leurs pesanteurs industrielles, leur parfum de Mai 68 et leurs mouvements d’émancipation, dont certains se fracasseront contre les murs du capitalisme. Coécrite et comise en scène par Hakim Bah et Manon Worms, Indestructible (surnom donné à l’iconique Peugeot 504) est une fiction attachante, intelligente et bien ficelée, qui se déploie de cercles parisiens sexuellement libérés aux usines Peugeot, à Sochaux (Doubs). Elle a pour héros des ouvriers, des immigrés et un couple de militantes féministes et lesbiennes.

 

Dans la foulée du sociologue Robert Linhart (auteur, chez Minuit, de L’Etabli, un récit magistral écrit en 1978, qui a inspiré les deux créateurs), Cathy, l’une des femmes, décide d’abandonner sa compagne, la capitale et une carrière d’intellectuelle pour partir travailler en usine. A Sochaux, elle rencontre Bakary, qui a fui le Mali, où il était un opposant du régime autoritaire de Modibo Keita.

 

Entre la surdiplômée qui veut allier théorie et pratique et le combattant en exil, le courant passe. Main dans la main, ils mobilisent les salariés et organisent la grève. Ensemble, ils seront broyés par le système qu’ils espéraient démanteler. Quant à la Peugeot 504, indestructible elle est, indestructible elle restera jusqu’en 2005, date à laquelle elle cessera d’être produite en Afrique.

Sans jamais s’appesantir dans le pathos ou s’enferrer dans un trop-plein explicatif, la pièce évolue de doutes en certitudes. Six acteurs incarnent une dizaine de protagonistes. Il y a Paquita, l’amante de Cathy, qui préfère jouir à Paris que surir en province, les manutentionnaires qui hésitent à manifester, les OS qui tirent le diable par la queue, les contremaîtres qui intimident leurs employés.

Refus des séductions faciles

Leurs mots qui font surgir des bribes éparses de quotidien rebondissent dans un habitacle brinquebalant (celui de la 504 ?) percé de lumières blêmes et de sons métalliques. Quelques vidéos sont projetées sur des rideaux de plastique. Si l’irruption de scènes tournées en extérieur donne de l’air, elle n’empêche pas ce spectacle parfois trop compact de rester assigné dans une obscurité fatidique. Comme étaient reclus sur leurs chaînes de travail les ouvriers de Sochaux.

Indestructible est pétri dans la glaise du théâtre. Mais une glaise que le temps aurait asséchée au point de fossiliser le plateau et les espoirs des personnages qui le peuplent. Le constat que semblent faire des « trente glorieuses » Hakim Bah et Manon Worms est celui d’une désillusion. Pour ces deux artistes de moins de 40 ans, les révoltes passées seraient-elles un contre-exemple ? Dans son refus des séductions faciles, leur spectacle est un avertissement.

 

Hors de question de propager du rêve coloré sur la scène ou de leurrer le public à coups de discours lénifiants sur une hypothétique convergence des luttes. Les diatribes émancipatrices qui, depuis Paris, condamnent le patriarcat, paraissent hors-sol quand elles font effraction sur les piquets de grève où les enjeux sont, à l’époque, d’une tout autre nature. Cette quête improbable d’une alliance des solidarités innerve une proposition théâtrale d’autant plus intéressante qu’elle ne cherche jamais à plaire.

De la tôle, des cordes, une portière désossée, des poulies, des pneus, en l’air des blouses bleues dans des seaux suspendus, au sol, un amas d’obstacles indistincts : le décor n’est pas seulement d’une noirceur charbonneuse, il oppose son capharnaüm à la libre circulation des comédiens. Comprimé sur la petite scène du Théâtre des Célestins, à Lyon, où il s’est créé, le spectacle gagnera quelques mètres carrés au Théâtre de la Cité internationale, à Paris, où se poursuit sa tournée. Mais quelle que soit sa reconfiguration, la sensation d’oppression qu’il génère risque de persister. Et après tout, tant mieux. Cette scénographie aliénante est en totale conformité avec la nature âpre et lucide d’un flash-back instructif sur un pan de notre histoire française.

 

 

Indestructible, écriture et mise en scène de Manon Worms et Hakim Bah. Avec Emilien Audibert, Katell Jan, Adil Laboudi, Julie Moulier, Assane Timbo, Olivier Werner. Théâtre de la Cité internationale, Paris 14e. Du 27 janvier au 8 février.

 

 

Joëlle Gayot / LE MONDE

 

 

Légende photo : « Indestructible », de Manon Worms et Hakim Bah, au Théâtre des Célestins, à Lyon, le 7 janvier 2025. BLANDINE SOULAGE

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« Cabaret de Curiosités » : à Valenciennes, la scène comme lieu de transmission et de métamorphose

« Cabaret de Curiosités » : à Valenciennes, la scène comme lieu de transmission et de métamorphose | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Yaël Hirsch dans cult.news - Publié le 6 mars 2026

 

Le grand corps rouge de la Scène nationale du Phénix et ses quatre salles règne au coeur d’une création incessante de quatre jours au « Cabaret de Curiosités », qui est – comme son nom ne l’indique peut-être pas tout à fait- un festival d’expérimentations scéniques. Depuis treize ans, le festival aimante la création théâtrale de la Région, la France et même l’Europe, avec une passerelle puissante vers la Belgique et – cette année – un focus ukrainien. Cult.news a passé deux jours sur place à enchaîner les émotions au milieu de très nombreux lycéens.

 

Lorsque nous entrons dans le ventre du Phénix, tout est à la fois très vivant et très organisé. Le café sert des verres, un grand panneau détaille les navettes du jour pour rater un minimum des nombreux projets et spectacles présentés, un peu de musique – live et ukrainienne ou enregistrée – provient d’une scène organisée dans le hall d’entrée et de nombreux lycéens jouent avec le photomaton, s’instagramment en mode « 1,2,3 Soleil» et interrogent aussi leur prof sur tel ou tel point de la pièce.

 

La relève à domicile

Car ces 200 élèves venus de trois lycées et qui ont choisi l’option théâtre ne se contente pas de s’asseoir et absorber un maximum de théâtre !  En fin de festival dans une des deux salles qu’ils utilisent eux-mêmes pour répéter, ils et elles donnent une restitution drôle et fidèle de tout ce qui a été vu et vécu pendant le festival. Ils sont répartis en deux groupes et nous avons eu la chance de nous glisser dans le public pour assister à ces deux versions de leur spectacle très vivant. Une expérience où on nous a proposé aussi bien un soin du visage coréen, qu’une bio romance d’une directrice de théâtre qui rejoue Emily in Paris, ou encore un choeur de garçons et de filles qui appellent à la vie, à la création et à la liberté, à Valenciennes, comme à Téhéran ou Dnipro. Au Phénix, la relève est donc déjà là.

Créer sous les bombes : la voix de Dnipro

Et en effet cette édition du festival ne se limite pas à la scène. Alors que Mina Kavani est venue jouer Ma maison est noire (lire notre article) en début de festival, jeudi 5 et vendredi 6 mars  les platines du halls étaient aux mains d’artistes ukrainiens qui nous ont fait danser. Et vendredi matin, une rencontre était organisée avec le Centre de culture contemporaine de Dnipro sur la création en temps de guerre.  Autour de Andrii Palash, Kateryna Rusetska, de l’artiste sonore Dmytro Nikolaienko et de la DJ et chanteuse Maryana Klochko, la discussion a déplacé le regard vers l’est de l’Europe. Alors que les lycéens se sont relayés pour assister à cette conférence très pleine, les artistes ont témoigné de leur pratique. Il ont aussi expliqué comment rester sur place et y créer pour résister. Nous avons également appris beaucoup de choses sur  Dnipro, ville moins connue que Kiev, Odessa, ou même Krakov si proche du front. Résistance et transmission sont donc bien les deux piliers de ce festival européen.

 

« Tout doit disparaître» : Stéphanie Aflalo se prépare à perdre père – avec lui

Energique et percutante, la troisième « récréation philosophique » de Stéphanie Aflalo parlait elle aussi de transmission. La comédienne s’y prépare à la mort de son père, alors que ce dernier est en pleine forme et … dans la salle. « Tout doit disparaître », c’est un concept épicurien qu’elle nous invite à aborder autour d’une tasse de thé, puis sur un fauteuil roulant. Le monologue se transforme quand, sur un écran, un rideau et une présence médiatisée permettent un dialogue qui va de la recette du couscous aux blagues juives en passant par l’injonction du père à sa fille de « rire, sourire et vivre sa vie ». Le spectacle qui contient également des séquences dansées et un morceau de piano de jeune-fille de bonne famille, poursuivra sa route à La Villette, du 17 au 21 mars et en juin au théâtre de la Bastille.

Hurlevent : Maëlle Dequiedt par delà la passion gothique

Autre moment très attendu du festival : Hurlevent, une adaptation scénique et anti-spectaculaire du roman d’Emily Brontë mise en scène par Maëlle Dequiedt.
La metteuse en scène transforme la tragédie romantique en fresque scénique d’une grande intensité visuelle. Les corps se heurtent, les énergies se révèlent sous les ventilateurs pendus au plafond et les voix s’entrechoquent en anglais et en français. Les élèves de première, eux, ont adoré le jeu de « Tu préfères quoi ?» si cruel et proche entre Heathcliff et Catherine.

Lire notre critique.

Champs de Mars : cartographier l’intime

Avec Champs de Mars, Mélodie L’Asselin et Simon Cappelle proposent un théâtre plus minimaliste mais tout aussi politique. Le plateau devient un terrain d’exploration où l’espace public et l’espace intérieur se répondent.
Entre performance et récit, la pièce questionne la manière dont nos vies s’inscrivent dans des lieux, des paysages, des souvenirs collectifs. Comme souvent dans les spectacles présentés au Cabaret de curiosités, la forme reste hybride : un théâtre qui emprunte à la conférence, au concert ou à la performance visuelle.

 

Champs de Mars : lecture d’un féminicide dans la brique brute de L’H du Siège

Champs de Mars, de Mélodie L’Asselin et Simon Cappelle, prolonge cette recherche scénique. Le dernier moment de notre journée se déroule dans le bel espace de L’H du Siège, centre d’art contemporain de Valenciennes. Dans cet ancien atelier de briques, au milieu des œuvres de Jaeyoung Choi, nous découvrons en primeur une lecture exploratoire du texte du troisième volet d’une trilogie consacrée aux meurtres commis dans la « Zone Deûle » à Lille, après Citadelle et Reconstitution.

Dans cet espace brut, la voix de Mélodie Lasselin et les mouvements de Carine Goron portent ce texte qui revient sur l’histoire d’une femme assassinée il y a plus de dix ans, dont le corps a été retrouvé dans la Deûle et pour laquelle l’enquête est toujours en cours. La compagnie Zone poème sort ici du principe du théâtre documentaire pour imaginer la voix de cette femme disparue et avancer, qui sait, peut-être un peu plus vite que la justice…

 
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Bérénice Hamidi : "Le male gaze et la culture du viol sont des armes esthétiques qui participent indirectement à la commission et à l'impunité de ces violences"

Bérénice Hamidi : "Le male gaze et la culture du viol sont des armes esthétiques qui participent indirectement à la commission et à l'impunité de ces violences" | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Julia Wahl pour cult.news - 8 mars 2026

 

Bérénice Hamidi est professeure en études théâtrales à l’Université Lumière Lyon 2. Avec la professeure de droit public Gaëlle Marti, elles publient Faire face aux violences sexistes et sexuelles, ouvrage qui fait le bilan d’un projet universitaire qu’elles ont co-dirigé, REPAIR, visant à aborder les VSS dans une optique pluridisciplinaire. Spécialiste des enjeux politiques du théâtre et des représentations culturelles, Bérénice Hamidi s’est notamment, avec d’autres chercheuses, attelée à analyser leur rôle dans la perpétuation de la culture du viol, dans l’ouvrage Le Viol, notre culture (Croquant, 2025). A l’occasion du 8 mars, elle revient sur cet ouvrage et le résultat de ses recherches.

Quel est ce projet « REPAIR » que vous avez lancé avec Gaëlle Marti ?

 

C’est un projet que Gaëlle Marti, qui est professeure de droit, et moi avons commencé à penser en 2020-2021, au moment du Covid, un moment où on avait du temps, à la fois pour rêver de nouveaux projets de recherche, mais aussi pour faire un bilan plus existentiel, je dirais. Après le premier moment MeToo de 2017, il y a eu aussi le MeToo inceste, qui nous a amenées à regarder en nous et autour de nous et à développer une autre écoute des récits qu’on se fait parfois entre femmes. Nous avons alors pris la mesure du fait qu’énormément de femmes de notre âge, c’est-à-dire d’une quarantaine d’années, et des générations antérieures, sont concernées mais le savent sans le savoir, et que beaucoup d’entre nous passons une grande partie de leur vie dans l’œil du cyclone de ces violences, en étant dissociées la plupart du temps.

 

Nous avons voulu alors contribuer au projet en cours de construction d’un cadre qui permette de reconnaitre collectivement ces violences, de les ressentir et de les penser comme telles. A partir de là, nous avons d’abord conçu un projet de recherche assez classique. La première étape a été un colloque interdisciplinaire, parce que Gaëlle Marti est chercheuse en droit et que je suis pour ma part spécialiste des enjeux politiques des représentations culturelles. Il nous semblait indispensable d’articuler les deux. Le projet REPAIR s’appelle « Violences sexistes et sexuelles. Changer les représentations, repenser les prises en charge » (institutionnelles, juridiques, judiciaires et thérapeutiques).

 

Il nous a semblé très important d’articuler ces différents champs du savoir et d’expertise, parce que les violences sexistes et sexuelles ont des conséquences économiques, professionnelles, mais aussi sur la santé physique et mentale des personnes, et parce que ces violences ont lieu tout au long de la vie, dans toutes les institutions.

 

La première de ces institutions est la famille, mais il y a aussi l’école, les loisirs, le travail bien sûr, l’Église, etc. Et il y a aussi une grande pluralité d’institutions qui sont supposées prendre en charge ces violences, alors même qu’elles sont souvent le lieu où elles sont commises et impunies. Je pense à l’ASE [l’Aide Sociale à l’Enfance], par exemple. Nous avons donc eu d’emblée la conviction qu’il fallait que s’articulent des analyses de sociologues, de juristes, de psychologues, de spécialistes de disciplines littéraires et artistiques et des retours d’expérience de personnes qui travaillent dans ces secteurs, à titre militant ou professionnel, que ce soit la présidente du Collectif Féministe contre le Viol ou Édouard Durand, qui était à l’époque encore co-président de la CIVIISE [Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants], par exemple.

 

Enfin, parce que les VSS sont toujours aussi des attaques faites au langage et à la perception du réel, nous avons donné la parole à des artistes qui travaillent à transformer nos représentations culturelles et donc nos imaginaires, un travail essentiel, car le male gaze et la culture du viol sont des armes esthétiques qui participent indirectement à la commission et à l’impunité de ces violences.

 

Le colloque qui a eu lieu en 2022 a débouché sur une publication collective, « Faire face aux VSS, changer les représentations, repenser les prises en charge ». Ce livre est une seconde étape qui prolonge la réflexion sur plusieurs plans. D’abord, nous voulu faire entendre la voix des personnes concernées, qui disposent d’un savoir de l’intérieur non seulement sur ce que font les violences mais aussi sur la complexité des mécanismes qui permettent leur perpétuation et leur impunité. Ensuite, nous avons voulu donner à comprendre dans toute son ampleur l’historicité de la culture du viol et de l’inceste et des féminicides. Nous avons notamment réalisé un entretien avec Christelle Taraud, qui a dirigé ce gros ouvrage sur les féminicides [Féminicides: une histoire mondiale, La Découverte, 2022, dans lequel elle forge la notion de « continuum féminicidaire]. Nous avons aussi interrogé des historiennes du droit, qui poursuivent le travail déjà mené par des juristes spécialistes de la période contemporaine et relisent le droit des siècles passés au prisme du genre, pour montrer la longue histoire du droit patriarcal. Ensuite, nous avons voulu poursuive la réflexion amorcée lors du colloque sur un volet aussi important que complexe de ces questions, qui concerne les alternatives possibles au système de justice pénal existant. L’ouvrage restitue les débats aujourd’hui en cours, y compris au sein des féministes, sur ces questions de prise en charge juridiques et judiciaires, sur la justice carcérale et sur les dispositifs de justice dite réparatrice, resturative ou transformative. Cet ouvrage assume un cadre épistémologique féministe.

 

Ce cadre est indispensable car, sans lui, on ne peut pas comprendre un phénomène dont on reconnait pourtant aujourd’hui le caractère massif et structurel. En effet, il y a désormais un consensus large du côté des pouvoirs publics, et même relativement dans le discours médiatique, pour considérer que les violences sexistes et sexuelles ne relèvent pas du fait divers, mais d’un problème de société. C’est une avancée mais, d’une part, elle est fragile, quand on voit l’essor rapide des thèses masculinistes ; et d’autre part, il manque encore souvent le cadre théorique qui permette de comprendre pourquoi « ça » arrive sans cesse. D’où notre insistance sur la question du regard, parce qu’on parle beaucoup de silenciation, mais dans la silenciation, il n’y a pas que le voile qu’on met sur la bouche des victimes, il y a aussi celui qu’on met sur nos yeux. Ce que, en tant que société, on ne veut pas voir, c’est que ces violences nous impliquent. Elles nous impliquent à l’échelle individuelle, interrelationnelle, parce que la plupart des violences sont commises dans les entourages des victimes et donc aussi des agresseurs. L’image d’Epinal de la scène de viol, avec une jeune fille agressée par un inconnu au fond d’un parking est une image fausse, y compris parce qu’on présuppose une unité de temps, de lieu et d’action et qu’on veut voir cette scène comme un face-à-face entre deux individus, la victime et l’agresseur, que nous regarderions après coup et de l’extérieur comme de simples spectateur·ices. En réalité, cette scène a souvent lieu alors que nous sommes présent·es, et nous sommes donc tous et toutes impliqué·s comme acteur·ices, a minima comme témoins sourds et aveugles. D’où l’importance de réfléchir plutôt en termes de cercles d’alliance autour des victimes et autour des auteurs de violence.

 

Car les personnes qui commettent les violences, qui sont dans l’immense majorité des hommes (90% des auteurs de VSS sont des hommes), le font avant tout parce qu’ils le peuvent. Ce groupe social a en effet un référentiel de ce qu’ils ont le droit de faire et de ne pas faire différent de celui du droit, mais adéquat au regard de l’impunité dont ils pensent pouvoir bénéficier. Ils sont en effet dans une position de pouvoir qui fait qu’ils bénéficient non seulement d’une impunité pénale (1% des viols aboutissent à une condamnation), mais aussi d’une impunité sociale. Ils le font aussi parce qu’ils estiment dans une certaine mesure le devoir et c’est un autre point décisif à comprendre si on veut changer les choses. Dans nos sociétés, en surface acquises à l’égalité, les hommes sont toujours éduqués à prendre sans demander, à imposer leur désir, à être les sujets de l’action, tandis que les femmes sont socialisées à être agréables, à ne pas prendre trop de place. Ces attendus de genre sur lequel repose la dynamique hétérosexuelle, dans le couple comme à l’échelle collective dans la sphère privée et professionnelle, sont complémentaires l’un de l’autre. Le modèle de « masculinité hégémonique » (selon la formule de la sociologue Raewyn Connell) implique, pour être un homme, un vrai, un rapport de conquête et donc une relation asymétrique avec ce/celles qu’il s’agit de conquérir, que ce soit les femmes, les pays, la terre. Réciproquement, les femmes, mais aussi l’ensemble des « personnes sexisées » (c’est-à-dire les femmes, les enfants, les personnes LGBTQIA+), sont en vulnérabilité dans une société patriarcale parce qu’elles subissent le sexisme et les violences de genre. Le sujet, ce n’est pas que les hommes sont mauvais par nature. D’ailleurs, beaucoup de discours misogynes sont aussi des discours misandres : par exemple, dire aux femmes qu’elles ne peuvent pas se plaindre de se faire violer si elles sortent court vêtues revient à dire qu’en chaque homme sommeillerait un violeur à ne pas réveiller.

 

Ces rapports de pouvoir et ces représentations sexistes ont des conséquences directes sur les mécanismes de silenciation, qui ne sont pas seulement le fait des agresseurs, mais aussi des entourages et de la société. Tous les refus ou évitements de voir tiennent au fait qu’il y a des conséquences négatives au fait de dénoncer les violences, pour les victimes, ce qui a été bien étudié, mais aussi pour les personnes qui les soutiennent. Le refus de voir généralisé est à comprendre comme un mécanisme de défense psychique qui tient au fait que voir implique d’agir et implique aussi de se remettre en question, de faire face à ce qu’on est prêt à faire ou pas, mais aussi à ce qu’on a déjà par le passé laissé faire. Cela implique de faire face enfin à une contradiction massive de notre modèle de société qui prône l’égalité hommes/femmes, mais érotise des scripts sexuels et relationnels fondés sur la domination, et à un décalage entre les droits légaux, pour lesquels l’égalité est plus ou moins acquise (même si la montée de la tentation autoritaire conservatrice la rend fragile) et l’égalité économique et l’égalité des droits sociaux, qui n’est toujours pas acquise, comme en témoigne le risque.

 

Pour penser ces violences de genre, il faut donc un cadre théorique, sans lequel on est condamné à reconnaître le caractère massif d’un phénomène sans pouvoir le rendre intelligible. Ce cadre, c’est le féminisme et plus précisément le féminisme intersectionnel, qui croise la question des dominations liées au genre avec d’autres dominations, parce que les femmes victimes de racisme ne subissent pas les mêmes violences que les autres femmes, ou que les auteurs hommes de violence racisés ne bénéficient pas de la même impunité pénale et sociale que les hommes blancs et de classe supérieure qui commettent les mêmes violences.

 

Il y a donc toute une série de mécanismes à interroger. Adopter un cadre féministe, c’est aussi interroger la fiction de la « neutralité » de nos lois pénales et sociales. Ainsi, encore aujourd’hui, il y a des restes, dans notre droit et dans son application, des racines patriarcales. Par exemple, le syndrome d’aliénation parentale [théorie développée par les défenseurs des pères maltraitants pour inverser la culpabilité en prétendant que les mères manipuleraient leurs enfants pour qu’iels témoignent contre leur père] n’a jamais eu d’existence en droit, mais il a été énormément utilisé, dans les tribunaux, aussi bien par les avocats de pères accusés d’inceste que par des juges. Cela s’explique par le fait qu’il a été enseigné à l’École Nationale de la Magistrature jusqu’à son interdiction par la CIVIISE en 2023, mais continue hélas à être mobilisée depuis, sous d’autres appellation. Elle a été inventée en 1987 par Richard Gardner, qui a été expert auprès des tribunaux aux États-Unis pour défendre massivement des hommes accusés d’inceste et qui a par ailleurs théorisé dans un ouvrage la légitimité des relations sexuelles entre enfants et adultes. C’est assez fou, quand on y pense.

 

Parmi les notions clés de ce cadre conceptuel, il y a celle de continuum, initialement élaborée par Liz Kelly (en 1987), qui fait aujourd’hui consensus chez les spécialistes des VSS, qu’ils soient psychologues ou sociologues car, sur le plan individuel comme collectif, les violences sexistes et sexuelles procèdent selon une chaîne qui lie des faits jugés anodins comme les stéréotypes, les blagues lourdes, et les faits les plus graves comme les viols ou les féminicides. Entre les deux, la différence est de degré, mais pas de nature, et si les premiers ne conduisent pas systématiquement aux derniers, en revanche ceux-si sont toujours précédés et accompagnés par ces violences à bas bruit. Autre notion très importante, celle de « culture du viol », qui vise à montrer par quoi passe, dans une société qui dénonce désormais le viol, la perpétuation de mécanismes qui invisibilisent, érotisent et normalisent des formes de violences sexuelles rendues méconnaissables. On la retrouve aussi bien dans le discours des accusés que dans celui de certains policiers ou juges, mais aussi dans les médias et dans nos représentations culturelles.

 

Sur la question des représentations, que vous avez abordées, vous essayez de mettre en évidence le fait que ce ne sont pas forcément les objets culturels généralement pointés du doigt sur ces questions, comme le rap et la pornographie, qui véhiculent le plus la culture du viol, mais vous parlez notamment des grands classiques de la littérature, ou plus récemment des comédies romantiques. Pouvez-vous expliquer comment tout cela fonctionne ?

 

Oui, cela me tenait effectivement vraiment à cœur de ne pas perpétuer un discours classiste qui relève aussi de ce mécanisme de défense dont je parlais tout à l’heure, en chargeant de toute la responsabilité un certain type de production culturelle, au hasard celle des classes populaires, pour préserver l’aura de la culture légitime. Par ailleurs, je ferais vraiment une grande distinction entre la pornographie d’un côté et le rap de l’autre, mais pour parler du rap par exemple, c’est vrai que c’est très souvent ce genre musical qui est pointé du doigt comme un repère de violences de genre, alors que ça a été aussi un genre musical pionnier dans la dénonciation de ces violences. Je pense à Diams, mais aussi à des rappeurs hommes, qui bien avant MeToo, ont beaucoup parlé des violences depuis le point de vue de l’enfant témoin de violences conjugales, mais aussi témoin des violences sociales et humiliations vécues par leurs pères, et donc avec une pensée intersectionnelle bien avant que l’intersectionnalité ne devienne à la mode.

 

En fait, la culture du viol existe à toutes les époques tout comme la dénonciation de cette culture et la proposition de contre-modèles culturels. A chaque époque, il y a des conflits de valeurs qui sont aussi des guerres de canon esthétique. Dans l’ouvrage Faire Face aux VSS, nous avons notamment fait un entretien avec Jennifer Tamas, [autrice de Au NON des femmes. Libérer nos classiques du regard masculin, Seuil, 2023], Sarah Delale, Élodie Pinel, Marie-Pierre Tachet [Pour en finir avec la passion. L’abus en littérature ] et Azélie Fayolle [Des Femmes et du style. Pour un feminist gaze, Divergences, 2023], qui reviennent sur cette longue histoire littéraire des combats entre œuvres féministes et œuvres misogynes.

 

Cela vaut encore aujourd’hui et cela vaut pour tous les genres littéraires et artistiques. La culture légitime n’est pas plus indemne de ces violences que les cultures populaires. A chaque fois, le mécanisme qui est à l’œuvre, c’est le même, c’est de refuser de voir et d’altériser, de dire : « nous, on n’est pas violent ».

 

Pouvez-vous revenir aussi sur la question de la présomption d’innocence dont bénéficieraient notamment les personnes les plus en vue, et les plus privilégiées dans ce continuum, et de façon plus générale, sur les rapports de domination socio-économique qui permettent à ces violences de persister. Je pense notamment à votre article dans la revue Thaêtre de 2023, où vous pointez un certain nombre de fonctionnements, dans le milieu du théâtre, qui permet à ces violences d’exister.

 

Rapidement sur la présomption d’innocence, ça fait partie de ces expressions qui sont extrêmement ambivalentes dans leur usage aujourd’hui. A priori, nous sommes tou·tes pour la présomption d’innocence, sans laquelle le droit à un procès équitable serait compromis. Or, il s’agit d’un droit fondamental dans une société démocratique. Mais justement, c’est un principe qui a sa place dans le cadre d’une procédure judiciaire et qui concerne les personnes qui vont être amenées à rendre le jugement, c’est-à-dire les magistrats et, si on est aux assises, les jurés.

 

Il ne s’applique pas à tout un chacun dans le cadre de discussions sur des affaires en cours. Donc, il y a un usage aujourd’hui très extensif de la présomption d’innocence et c’est la même chose pour la plainte en diffamation. Par ailleurs, on en fait un usage assez absolutiste, comme si c’était la valeur et le principe de droit le plus important. Or, justement, le droit ne dit pas cela. La présomption d’innocence n’est pas une norme juridique hiérarchiquement supérieure à la liberté d’expression, et notamment la liberté d’expression des personnes qui se disent victimes. D’ailleurs, des cours d’appel ont été saisies à ce sujet et ont mis en avant l’importance de mettre en balance ces deux principes. Les enjeux liés à la liberté d’expression sont rendus plus complexes aujourd’hui, parce qu’elle vaut aujourd’hui pour une autre loi, qui est la loi sur la liberté de création, qui est venue créer une grosse confusion : d’un côté, oui, il y a la liberté de création, qui est la liberté d’expression des artistes. Et de l’autre, il y a toujours la liberté d’expression qui n’a pas disparu et les publics ont droit à la liberté d’expression eux aussi. Il y a donc des conflits entre la liberté d’expression des uns et des autres.

 

Maintenant, sur la question de l’impunité spécifique dont bénéficient les artistes, il faut commencer par souligner qu’ils cumulent énormément d’outils d’impunité. D’abord, ils ont les outils d’impunité des personnes en position de pouvoir, parce que, c’est important de le dire, les violences sexuelles, ce n’est pas une question de pulsions sexuelles, c’est l’exercice d’une domination sur quelqu’un : « ton corps m’appartient, j’en fais ce que je veux et tu ne peux rien dire et rien faire pour m’en empêcher ». C’est la manifestation d’un pouvoir et d’une domination. Et cela vaut à l’intérieur de la famille, cela vaut partout où les violences sont commises.

 

Les artistes en position de pouvoir ont donc tous les outils d’impunité afférents. L’argent en est un essentiel, car c’est ce qui rend possible de payer payer des procédures judiciaires, d’assurer aussi sa défense médiatique, en imposant son narratif et sa version des faits (on l’a vu avec Johnny Depp), de payer les gens pour qu’ils se taisent en les étouffant sous des « procédures bâillons » comme les procès en diffamation, ou encore le fait de pouvoir déplacer les personnes ou se déplacer pour esquiver les ennuis.

 

Par ailleurs, il y a les spécificités des secteurs artistiques, pour plusieurs raisons. D’abord, ce sont des secteurs très concurrentiels, dans lesquels il y a énormément d’inégalités entre les corps de métier et il se trouve qu’elles recoupent des inégalités de genre, ce qui fait que les femmes sont très souvent dans des positions vulnérables.

 

Autre facteur favorisant, ces secteurs sont marqués par un important floutage entre les temps et les espaces de travail et les temps et les espaces de vie privée. Cela a des conséquences sur la nature des interactions. Il y a aussi le système de valeurs propre à ces métiers, et là on touche à quelque chose qui est sensible et difficile à mettre en question : c’est un des rares secteurs où les processus de sélection assument de reposer sur des formes de séduction. Séduction ne veut pas forcément dire coucher, mais il y a quand même l’idée que toutes les personnes qui sont en position d’être sélectionnées le sont sur le critère d’être désirables et, réciproquement, que les personnes qui sélectionnent ont comme droit et même comme devoir d’être désirantes. Cela crée une confusion.

 

A cela s’ajoutent des croyances sur l’art très limitantes pour la lutte contre les VSS, en particulier l’idée qu’on ne peut créer qu’en souffrant ou en faisant souffrir, que, dans une certaine mesure, il faut qu’il y ait une forme de violence pour qu’il y ait une grande création, que créer implique de se connecter à des forces supérieures mais obscure. C’est un mythe puissant, hérité du romantisme et de la figure de l’artiste maudit, qui vient redoubler celle de « l’homme blessé » et qui vient redoubler la culture de l’excuse dont il bénéficie (la couverture des Inrocks pour célébrer le retour dans la lumière de Bertrand Cantat après le féminicide de Marie Trintignant en a été un exemple accablant). Est liée à ce mythe et cette figure l’idée que les règles ordinaires ne peuvent pas s’appliquer au monde du travail qu’est le monde de la création d’œuvres et l’idée qu’on ne peut pas juger les artistes comme on juge des hommes ordinaires. Ces grands hommes sont hors-normes, ils règnent au-dessus des lois. Les artistes cumulent tous les facteurs d’impunité

 

Vous avez mentionné tout à l’heure, à propos du projet REPAIR, le fait de travailler avec des artistes, je vous cite, « qui travaillent à transformer les imaginaires ». Cela me paraît un projet très ambitieux et de très longue haleine. Comment voyez-vous cela ?

 

Effectivement, c’est un projet très ambitieux et d’ailleurs aucun spectacle n’a la prétention d’y arriver à lui seul. C’est pour cela qu’il est si important que les subventions culturelles, aussi bien au théâtre qu’au cinéma et dans les autres arts, aillent de plus en plus à soutenir ces productions au lieu de continuer par exemple à soutenir des films comme L’Amour ouf, véritable ode aux amours toxiques imbibée de culture du viol.

 

Dans les outils de transformation, il y a plusieurs choses : proposer d’autres scripts sexuels, qui ne reposent pas sur l’asymétrie pénétrant-pénétrée, mais montrent une sexualité plus douce, plus déconstruite. Je pense à la série Bridgerton, par exemple, qui travaille à montrer une sexualité hétérosexuelle qui ne soit pas que pénétrative. Un autre travail est bien sûr celui de dénoncer les violences, sans les érotiser. Il y a eu de grandes œuvres littéraires : je pense notamment au travail de Neige Sinno récemment, mais aussi à celui de Christine Angot, pionnière dans le fait de dire l’inceste et de le rendre dicible et surtout audible à une époque où personne ne voulait en entendre parler. Je pense aussi à un spectacle un peu ancien de Romeo CastellucciPurgatorio, absolument magistral sur la violence de l’inceste et le refus de voir l’inceste, mais aussi sur la solitude, l’esseulement spécifique que cette violence produit pour la victime et la perversité redoublée que la seule personne à pouvoir la comprendre et la partager est parfois l’agresseur. Ces œuvres sont d’une finesse incroyables, et surtout, elles évitent de reproduire la violence qu’elles dénoncent. Car même sans l’érotiser, certaines œuvres refont violence aux victimes.

 

Il faut faire la distinction entre représenter la violence et la reproduire. C’est un critère pour moi d’appréciation des œuvres qui représentent les violences sexuelles. Nous nous sommes posé la question dans notre procès : il nous a semblé indispensable de ne pas participer de l’euphémisation de la violence, de la donner à voir pour ce qu’elle est, et pourquoi pas de confronter les personnes qui refusent de voir aux effets de leur déni, sans pour autant retraumatiser les personnes victimes, que ce soit les spectateur·ices ou les personnages. Les œuvres féministes, celles qui me touchent, sont des œuvres qui vont montrer la violence, mais en étant aux côtés de la victime, en empathie avec elle, au lieu de reproduire la violence en remettant la victime dans la position d’humiliation et d’atteinte à la pudeur constitutive de la violence sexuelle.

 

Propos recueillis par Julia Wahl / cult.news

 

 

Faire face aux violences sexistes et sexuelles, de Gaëlle Marti et Bérénice Hamidi,  édité aux Presses universitaires de Vincennes, est disponible depuis le 5 mars 2026 (27€).

 

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Raconter les violences sexuelles, un défi périlleux pour le théâtre

Raconter les violences sexuelles, un défi périlleux pour le théâtre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - 5 mars 2026

 

Depuis le début du mouvement #MeToo, les créateurs s’emparent des affaires de viols, d’incestes et d’agressions sexuelles. Des sujets hautement inflammables qui les obligent à se réinventer.

 

Lire l'article sur le site du "Monde" 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/05/raconter-les-violences-sexuelles-un-defi-perilleux-pour-le-theatre_6669599_3246.html

C’est un sentiment persistant qui s’accroît de spectacle en spectacle. La sensation que le théâtre est en train de chercher des formes nouvelles, et peut-être de s’inventer un futur à partir d’un sujet qui pourtant remonte à la nuit des temps : les violences sexuelles. Ces affaires déferlent sur les scènes contemporaines depuis le mouvement #MeToo et la libération de la parole des victimes, et leur saisie par les artistes semble reconfigurer la structure des représentations et la nature du lien avec l’assemblée théâtrale.

 

Rares sont les mois sans qu’une création s’en fasse l’écho. A Paris, en février, le public a découvert coup sur coup deux projets dont il n’est pas sorti indemne : le premier, aux Bouffes du Nord, évoquait le viol de femmes par des centaines d’individus sous couvert de tournages de films pornographiques. Le second, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe-Ateliers Berthier, révélait les tenants et les aboutissants d’un inceste infligé par le père de l’auteur et metteur en scène.

 

Entre Chiens, conçu par Lorraine de Sagazan autour de l’affaire de viols en réunion French Bukkake, et Œdipe roi, écrit par Eddy D’aranjo d’après son drame familial, le viol était le dénominateur commun. Il est aussi ce qui relie ces deux histoires au Procès Pelicot, un oratorio, créé par Milo Rau et Servane Dècle au Festival d’Avignon en juillet 2025, repris pour une date unique, le 5 mars, au Théâtre de la Concorde, et dont le texte vient d’être publié aux éditions Flammarion.

Trois spectacles, pas un qui ressemble aux autres, et pourtant, de l’un à l’autre, c’est bien la question des modalités de la représentation qui est obsédante. Jusqu’où peuvent aller les artistes lorsqu’ils s’emparent du thème des violences sexuelles ? Comment articuler la brutalité du réel et sa transformation en objet esthétique ? Comment trouver des métaphores pour dire les actes ? Quant au public, quelle est sa place : témoin, voyeur, complice ?

 

Ces interrogations, les créateurs se les posent parce que, en abordant le viol, ils manipulent une matière inflammable : « Nous sommes environ 400 réunis à Berthier » avait prévenu Eddy D’aranjo, « statistiquement, il y a ici 22 hommes qui ont commis ou vont commettre l’inceste. Ce qui veut dire un nombre, au minimum, équivalent de victimes ».

Vomir d’horreur en répétition

Ce constat effrayant est-il une raison pour que les metteurs en scène prennent des précautions ? « Ce spectacle contient des descriptions de violences sexuelles, exploitations et humiliations racistes et sexistes. Nous vous invitons à prendre soin de vous et à vous sentir libre de quitter la salle à tout moment » prévenait, d’un cartel projeté aux murs des Bouffes du Nord, Lorraine de Sagazan. La metteuse en scène de Chiens, qui confie avoir travaillé dans la peur, avoir vomi d’horreur en répétition et mis sa vie en danger en relatant l’affaire French Bukkake, affirme risquer bien plus que sa place dans le théâtre avec cette création : « Ce qui m’arrive dépasse des considérations purement esthétiques. »

 

 

 

Pas question pour autant d’escamoter son propos pour ménager les âmes sensibles. L’artiste a pensé à la dramaturge britannique Sarah Kane (1971-1999), pour qui le théâtre se devait d’être « in your face » : ni plus ni moins « dans ta gueule ». C’est exactement l’impression produite par Chiens, et ça n’a rien de plaisant. Un œil sur un écran où reviennent en boucle les termes « pénétration pénienne buccale », l’autre sur un cérémonial musical relevant de la messe noire porno-sacrificielle et de la farce sarcastique, le spectateur n’a aucun moyen d’échapper au malaise suscité par le capharnaüm d’images. Un embarras qui a pu confiner, pour certains, au rejet pur et simple.

 

Pas de quoi décourager la metteuse en scène, qui a joué sur les effets de sidération : « Je ne voulais pas qu’on puisse se débarrasser facilement du spectacle. Pour en finir avec l’invisibilisation des victimes, il faut inventer des représentations de rupture. » Que cette rupture exige de violenter le public en sursaturant sa rétine de visions contrariantes, elle l’assume. « Pour moi aussi, ça a été un calvaire de regarder mon spectacle chaque soir. Mais je me sens en guerre contre cette moitié de l’humanité qui, de tout temps et en tous lieux, asservit l’autre moitié de l’humanité », s’emporte Lorraine de Sagazan avec l’ardeur de celle qui ne transigera pas.

 

Convoquer les violences sexuelles au théâtre, c’est entrer dans une lutte. Un combat politique, en ce qui concerne Eddy D’aranjo. Le concepteur d’Œdipe roi entend livrer bataille contre un patriarcat qui, souligne-t-il, « occulte les vérités ». Raison pour laquelle l’auteur et metteur en scène place chacun face à l’inceste, « ce mal ultime, radical, dont on sait aujourd’hui qu’il n’est pas une fatalité, mais qu’il s’inscrit dans des structures sociales et culturelles qu’on peut essayer de comprendre et de transformer ».

Eddy D’aranjo a documenté avec soin Œdipe roi. Il exhibe des Photomaton de son père enfant, il fait entendre des enregistrements de sa mère, donne à lire des échanges d’e-mails avec sa famille ou des actes de naissance et de décès. Pendant les trois premières heures d’une représentation qui en compte quatre, le public est éclairé, et le langage l’emporte sur les images. Pas de simulation, sur scène, d’un viol sur enfant, « c’est impossible, et par ailleurs, la représentation se passe dans la tête de chacun », analyse D’aranjo, soucieux d’offrir aux gens le cadre qui les autorise à plonger en eux-mêmes. « Nous devons permettre aux résistances des spectateurs de céder une à une. Comme je suis celui qui ouvre le spectacle, je vérifie en temps réel l’écho de mes mots sur leur visage. » Subtil renversement de postulat : Œdipe roi, qui dénonce le non-consentement des victimes, recherche, en permanence, le consentement d’un public à ce qui va lui être soumis sur le plateau dans un calme stratégique.

 

 

 

Rien ne se déroule qui n’ait été, au préalable, annoncé. La façon d’être d’Eddy D’aranjo est d’une neutralité tacticienne. S’il introduit de la « négativité » dans son discours, il garde le contrôle sur la diction. Dépassionnée et atonale, elle sécurise, met en confiance, participe d’une dramaturgie qui fabrique du commun : « Ça pourrait n’être qu’une mise en scène sur une expérience solitaire, autobiographique et identitaire, mais c’est l’inverse qui a lieu, constate-t-il, c’est un spectacle sur le collectif, le général et l’universel. »

 

Régénérer et souder une humanité en politisant l’intime : Gisèle Pelicot y est parvenue lorsqu’elle a refusé que son procès se tienne à huis clos. Ce procès, Milo Rau et Servane Dècle l’ont reconstitué à partir des notes et des articles de journalistes présents au tribunal. Quarante fragments, quarante prises de parole, quarante voix et quarante interprètes (dont certains issus de la société civile) : le dispositif adopté par le metteur en scène suisse pour ce qu’il nomme un « oratorio » est pourtant minimal. Lui qui est un adepte des vidéos filmées en direct ne fait, cette fois, appel qu’aux mots. « J’ai décidé de ne presque pas esthétiser le cas Pelicot, explique-t-il. Esthétiser, ça voudrait dire que seul le regard de l’artiste importe. Cela aura peut-être lieu dans vingt ans. Mais là, c’était trop tôt. »

Dimension planétaire

Des bancs et un pupitre : chaque lecteur se lève et s’exprime à la barre. Les coupables, la victime, ses enfants, les experts, les avocats : le texte ramasse, condense et ordonne les moments saillants du procès. « La structure entre lentement dans l’horreur, elle s’y enfonce puis elle essaie d’en sortir en délivrant un sens » : Milo Rau n’a pas donné de consignes de jeu. Sauf une : « Si vous savez, sur le plan personnel et politique, pourquoi vous avez accepté de lire, si vous connaissez votre motivation et si vous parvenez à vous approprier le personnage sans distance ironique, ça marchera. Si vous ne savez pas pourquoi vous êtes là, ça n’ira pas. »

Proposé à Avignon, dans la ville même où, quelques mois plus tôt, était jugée l’affaire, Le Procès Pelicot se détache peu à peu de ce réel dont il provient en droite ligne. Collé d’un peu trop près aux faits en Provence, cet « oratorio en 40 fragments » atteint désormais une dimension planétaire. « Aux Etats-Unis, où est né le mouvement #MeToo, l’intérêt sera évidemment différent de celui qui s’est manifesté en Serbie. » A Belgrade, en octobre 2025, un festival a censuré le spectacle – le gouvernement a été accusé d’avoir fait pression en coulisse pour bannir la pièce. Relayé par des citoyens, diffusé sur les réseaux sociaux devant une centaine de milliers de personnes, Le Procès Pelicot, un oratorio est devenu, témoigne Milo Rau, « un acte de résistance contre la violence de l’Etat ». Stupéfiante trajectoire d’un procès qui a quitté l’enceinte des prétoires pour gagner les salles de théâtre, et qui, sillonnant les pays et les villes (une dizaine à ce jour), accède à l’universalité.

Cette propagation de représentations théâtrales sur le thème des violences sexuelles a quelque chose d’un cercle vertueux. « Plus nous les déplions, plus nous les représentons de manière juste, en insérant à nos projets les images et les récits manquants », analyse l’autrice et metteuse en scène Pauline Bureau, qui se félicite de cet essor : « Lorsqu’on vit des choses sur lesquelles on n’a pas de représentations, on est dans une solitude extrême. »

L’artiste répète Entre parenthèses, adaptation de La Petite fille sur la banquise, d’Adélaïde Bon, qui témoigne de son viol, enfant, par un agresseur en série. Pauline Bureau, qui n’en est pas à son premier projet sur les agressions sexuelles (sa mise en scène de Modèles date de 2011), observe l’évolution de la société, mais aussi celle des esthétiques, des artistes et du public. Elle n’évoque plus la libération de la parole, mais elle invoque la « libération de l’écoute ». Un phénomène auquel le théâtre contribue pleinement : « De spectacle en spectacle, le public comprend mieux ce qui lui a déjà été raconté. Il y a des choses qu’aujourd’hui on n’a plus besoin de dire ou de montrer. »

Les représentations sur les violences sexuelles font tache d’huile. C’est trop ? Non. C’est heureux. Car, à chaque fois, c’est un peu de la honte, de la culpabilité, de l’angoisse et de la solitude qui se dissipent. Et un peu plus de solidarité et d’humanité qui s’affirment.

 

Le Procès Pelicot, un oratorio, de Milo Rau et Servane Dècle. Théâtre de la Concorde, Paris (8e). Le 5 mars à 18 heures. Diffusion sur le site YouTube de la Concorde.


Entre parenthèses, d’Adélaïde Bon et Pauline Bureau. La Colline, Paris 20e. Du 27 mars au 19 avril.


Œdipe roi, d’Eddy D’aanjo. Reprise à l’Odéon-Théâtre de l’Europe-Ateliers Berthier, Paris 17e en novembre 2026.


Chiens, de Lorraine de Sagazan. Tournée en préparation.

 

Joëlle Gayot / Le Monde

 

Légende photo :

« Le Procès Pelicot, un oratorio », mis en scène par Milo Rau et Servane Dècle, au Festival d’Avignon, le 18 juillet 2025. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE/FESTIVAL D’AVIGNON

 

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Au théâtre, des spectacles aux vies infinies : «Il ne s’agit pas de le jouer comme un tube» 

Au théâtre, des spectacles aux vies infinies : «Il ne s’agit pas de le jouer comme un tube»  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Anne Diatkine / Libération - publié le 2 mars 2026

 

Si le caractère éphémère d’une pièce semble souvent inéluctable, certaines résistent pourtant à cette existence limitée, comme «By Heart» de Tiago Rodrigues ou «Seuls» de Wajdi Mouawad.

 

Le théâtre, art de l’éphémère ? Impossible de le nier. Et il est vrai que personne ne s’amuse, si tant est que ce soit possible, à reproduire les mises en scène des pièces de Tchekhov telles qu’elles étaient à leur création par la troupe du théâtre d’art à Moscou ou, (un peu) plus proche de nous, celle de la Dispute de Marivaux qui a imposé et fait connaître Patrice Chéreau. La cinéphilie, comprise comme le culte des films anciens, n’a pas d’équivalent au théâtre. Ce n’est pas seulement les décors et les costumes qui s’usent, mais les élocutions, les intonations, les rythmes, les indications de jeu et même la manière de partager les émotions, bref, les formes.

 

 

Dans le recueil de conférences intitulé l’Espace vide (éd. du Seuil, 1968), le grand metteur en scène Peter Brook se montre encore plus catégorique : selon lui, «le théâtre est un art autodestructeur»  dont «toute forme, sitôt créée, est déjà moribonde». Avec sa troupe, il y a plus de soixante ans, ils avaient décidé qu’indépendamment de sa valeur marchande, un spectacle ne pouvait pas être joué plus de cinq ans. L’Art du présent (éd. Actes Sud, 2006), livre d’entretiens d’Ariane Mnouchkine avec Fabienne Pascaud, dit la nécessité d’échapper coûte que coûte à ce qui le menace : l’oubli de l’instant, la sclérose liée à la répétition.

«Continuer le dialogue»

Certains spectacles résistent pourtant à cette obsolescence programmée. Des pièces manifestes qui condensent l’art de l’interprète, souvent également metteur en scène et auteur, et se revigorent au fil des années. C’est le cas du Portrait de Ludmilla en Nina Simone de David Lescot avec Ludmilla Dabo créé en 2017, qui prend une acuité particulière sous l’ère Trump et que leurs deux interprètes souhaitent jouer le plus longtemps possible, y compris à l’étranger. D’une autre manière, Isabelle Huppert a émis le vœu de jouer toute sa vie Mary Said What She Said, l’un des derniers spectacles de Bob Wilson«comme une manière de continuer le dialogue» avec le génie texan disparu le 31 juillet, nous confie-t-elle. Elle emporte le solo au bout du monde et début mars au Festival d’Adelaïde, à Melbourne.

 

 

En France, en mars et avril, de nombreux «vieux» spectacles poursuivent leur vie. La Princesse de Clèves en solo qu’a créé Marcel Bozonnet en 1996, sans avoir la moindre idée qu’il promènerait avec lui cette petite forme, dont le décor tient dans une valise, durant trente ans. Mais aussi Doreen de David Geselson avec Laure MathisSeuls de Wajdi Mouawad ou By Heart de Tiago Rodrigues, qui ont déjà fêté leurs dix ans et parfois beaucoup plus. Ces trois derniers spectacles partagent une même texture biographique ou autobiographique tout en thématisant la question du passage du temps. Comme le dit David Geselson, à propos de Doreen : «On est très heureux de vieillir avec le spectacle qui ne parle que de ça. Mais on met un point d’honneur à être capable de l’arrêter à temps.» C’est toute la question.

 

 

Autres points communs cruciaux : le metteur en scène est au plateau. Et à chaque fois, la pérennité s’est invitée de manière inopinée, grâce aux demandes des différents théâtres. Puis, la pièce entrant en concurrence avec des projets nouveaux et les demandes se tarissant, la question de la volonté se pose de manière plus active. Avec toujours cette interrogation, insiste le metteur en scène et comédien David Geselson : «Comment insuffler du présent dans un spectacle qu’on joue depuis dix ans ? Il faut faire attention de ne pas verser dans la nostalgie, il ne s’agit pas seulement de bien vieillir mais d’être là au présent. Il ne s’agit pas de le jouer comme un tube.»

Dimension d’imprévu intacte

L’un des secrets de l’acuité intacte tient à l’aspect performatif. Unique pièce que Tiago Rodrigues joue aujourd’hui en tant que comédien, By Heart est aussi celle où il invite à chaque représentation dix personnes qu’il ne connaît pas à monter au plateau et dont il ne peut deviner les réactions. Il travaille en direct avec eux. Une structure qui permet au spectacle de garder sa dimension d’imprévu après plus de 350 levés de rideau. Toujours nouveau également : l’apprentissage par Tiago Rodrigues du Sonnet 30 de Shakespeare dans la langue du pays où la pièce se donne – et en chinois bientôt. «A l’échelle d’une vie, l’exercice de connaître par cœur un texte dans toutes les langues possibles est infini», remarque le metteur en scène, qui a déjà joué sa pièce fétiche entièrement en portugais, en français, en anglais et en espagnol.

 
 

On retrouve cet aspect performatif dans Seuls et son bain de couleurs dans lesquelles Wajdi Mouawad se jette à la toute fin. Il peint le plateau, son propre corps et une toile qu’il finit même par traverser, dans une suite de gestes qui ne peuvent se répéter à l’identique. «Je me suis aperçu que jouer ce final, qui était beaucoup plus long lors des premières représentations, me plaisait énormément.» Le metteur en scène, qui a totalement incorporé le texte, au point qu’il le traverse dans sa vie quotidienne, insère parfois durant la représentation deux phrases «étonnantes» qui surgissent sans aucune préméditation.

 

Le texte fait tellement partie de lui qu’il éprouve, en le disant, une forme de dissociation : pendant qu’il joue, une foule de pensées s’invitent, «souvent très intimes», une songerie qui lui paraît n’avoir rien à voir avec ce qu’il dit et soudain, l’acteur-metteur en scène se découvre ravagé par une émotion qu’il ne voit pas venir, il entend  «l’enfance saccagée». Wajdi Mouawad se reprend : «Alors même que je le connais, ce texte, je l’ai écrit. Je l’ai joué des centaines de fois depuis sa création.» La déflagration émotive s’est pourtant produite au détour d’une phrase apparemment anodine à Vesoul, fin janvier.

Sentiment de fusion avec l’œuvre

Avec le temps, Seuls a acquis un statut de boussole. Il permet à Wajdi Mouawad de faire le point aussi bien sur lui, ce qu’il devient, que sur l’époque. «Il y a cette phrase, qui me surprend à chaque fois que je la dis : “Papa, j’ai 35 ans, je t’appelle pour te dire que je ne peux pas passer te voir et tu m’engueules.” Aujourd’hui j’en ai 57 et je n’ai plus du tout la tête de quelqu’un qui en a 35. Est-ce que je la dirai encore à 75 ans ?» Lorsqu’il a créé cette pièce, sa fille n’était pas née et son père était vivant. «C’est sa voix qu’on entend sur le plateau. Une bombe explose mais elle n’explose pas de la même manière en fonction de l’actualité.» Ce n’est sans doute pas un hasard si ce solo autobiographique est le seul texte dont Wajdi Mouawad n’a jamais accordé les droits. «Je suis incapable de le lâcher. J’aurais un peu de difficulté de le voir jouer par quelqu’un d’autre. Celui que j’incarne est comme un frère jumeau. Il ne faudrait pas qu’un autre puisse être le frère jumeau de votre frère jumeau.»

Le sentiment de fusion avec l’œuvre revient également dans la bouche de Tiago Rodrigues, pour qualifier By Heart, hymne à sa grand-mère devenue aveugle, traversé par son père et le philosophe Georges Steiner, tous bien vivants au moment de la création, tous morts aujourd’hui : «A chaque fois que je joue By Heart, je me remémore l’essentiel. Quand on meurt, on dit qu’on revoit sa vie en un rien de temps. C’est le sentiment que j’ai, sur le plateau. Tant que j’entends le nom de ma grand-mère sur scène, elle reste vivante.»

 

 

Doreen, qui montre le lien amoureux intact jusqu’au bout entre le philosophe André Gorz et sa femme, est sans doute moins directement et ouvertement autobiographique. Et c’est cette distance qui a permis à David Geselson de remonter sa pièce avec deux acteurs taïwanais à Taiwan l’année dernière. Une passation qui, loin d’être un détachement, a au contraire insufflé le désir de durer et de continuer à jouer cette pièce, qui aura donc dix ans à l’automne prochain.

L’acteur, archive vivante de son propre spectacle

Avec la Princesse de Clèves, Marcel Bozonnet est le seul de nos interlocuteurs qui ne soit pas l’auteur de son spectacle fétiche, odyssée virtuose dans une langue Grand Siècle, les mots de Madame de La Fayette ayant tout de même voyagé au fil des décennies au Venezuela, à la Réunion, en Algérie, à Saint-Pétersbourg, pour atterrir, le 15 janvier, dans le très beau petit théâtre à l’italienne de la ville natale de l’acteur, à Semur-en-Auxois (Côte-d’Or). L’acteur a une théorie bien à lui sur ce qui tue un spectacle : ce sont les longues tournées, lorsque la date est unique dans chaque lieu : «On arrive, on joue, on repart, on ne sait pas où on est et on se lasse. Alors que dès qu’on joue deux fois, et plus rarement, on est tout de suite bien meilleur.»

 

Eprouver cette permanence du jeu, c’est aussi parler boulon et tissu, conduite des lumières et équipe technique qui, évidemment, peut bouger au fil des décennies. Le costume du seul en scène la Princesse de Clèves a été perdu. La nuance de gris perlé était introuvable, elle ne se faisait plus. Celui d’aujourd’hui est noir, signé Christian Lacroix, et a été déniché in extremis dans une remise de l’atelier costume de la Comédie-Française… D’une certaine façon, avec les décennies, même si ses intonations changent et se précisent, l’acteur devient l’archive vivante de son propre spectacle : «Je reprends les mêmes trajets et les mêmes figures qu’à la création, mais je suis beaucoup plus agile et souple qu’avant»,  affirme le comédien octogénaire, ancien administrateur de la Comédie-Française, avec un humour sérieux imperturbable.

La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette par Marcel Bozonnet. Du 16 au 18 avril à la Cartoucherie à Paris, le 16 juillet à Présence Pasteur à Avignon, le 10 novembre à Chalon-sur-Saône, les 17 et 18 novembre à Pau et du 26 au 30 janvier 2027 au théâtre des Bernardines à Marseille. Doreen de David Geselson, les 25 et 26 mars au théâtre de Corbeil-Essonnes, puis les 31 mars et 1er avril à Cavaillon. By Heart de Tiago Rodrigues, du 25 au 29 mars au théâtre Silvia-Monfort à Paris, les 11 et 12 mai à Athènes, du 14 au 16 mai à Milan et le 23 mai à Mougins. Seuls de Wajdi Mouawad, les 3 et 4 octobre à Taipei.
 

Anne Diatkine / Libération 

 

 

Légende photo : «Doreen» de David Geselson, avec Laure Mathis. (Charlotte Corman)

 
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February 28, 5:20 PM
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« On travaille pour des gens avec lesquels on vit. Cela maintient de la vie » : en Aveyron, Fred Sancère met l’art sur le devant de la scène rurale

« On travaille pour des gens avec lesquels on vit. Cela maintient de la vie » : en Aveyron, Fred Sancère met l’art sur le devant de la scène rurale | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Audrey Sommazi (Capdenac-Gare (Aveyron), envoyée spéciale)
Publié le 28 février 2026

 

Faiseurs de culture (6/18). A Capdenac-Gare, le directeur de l’association hybride Derrière le hublot collabore activement avec les communes voisines.

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/28/on-travaille-pour-des-gens-avec-lesquels-on-vit-cela-maintient-de-la-vie-en-aveyron-fred-sancere-met-l-art-sur-le-devant-de-la-scene-rurale_6668667_3246.html

Fred Sancère a la bougeotte. Le directeur de l’association Derrière le hublot avale des kilomètres pour assister à une représentation de la chorégraphe Katerina Andreou au Théâtre Garonne à Toulouse. Pour concevoir sur le causse Méjean, en Lozère, un projet artistique en partenariat avec le théâtre du Centaure, une compagnie marseillaise. Bientôt, il se déplacera à Jongieux, un village en Savoie.

 

Même s’il est régulièrement par monts et par vaux, ce globe-trotteur est attaché à Capdenac-Gare, une commune aveyronnaise de moins de 4 500 habitants. Car c’est là que Fred Sancère a fondé en 1996, avec un groupe d’une vingtaine d’amis, un théâtre sans salle attitrée. Au compteur de cette structure atypique, labellisée en 2020 « scène conventionnée d’intérêt national art en territoire » par le ministère de la culture : un millier de spectacles disséminés dans les salles des fêtes, fermes, usines et parcs, tous situés dans un périmètre rural, allant du nord à l’ouest de l’Aveyron et dans le Lot.

 

« Ne pas avoir d’espace dédié est un grand luxe, une très grande chance, affirme Fred Sancère. Cette singularité nous exonère des chapelles artistiques pour proposer du théâtre de rue, de l’édition de bande dessinée et de la photographie contemporaine. Elle nous oblige à aller partout pour créer des projets en fonction de ce qu’est le territoire. »

Concerts de rock alternatif

Ce qui requiert de bien le connaître. Hormis une escapade bordelaise pour suivre des études en anthropologie, Fred Sancère, né voilà 49 ans à Figeac, la commune voisine lotoise, a toujours vécu à Capdenac-Gare. « Je corresponds, dans certains cas, à ce qu’on appelle un plouc. Je ne suis fondamentalement jamais parti très loin », estime celui qui s’est engagé dans le milieu associatif de sa commune dès l’enfance. A 11 ans, ce fils d’un technicien dans l’industrie mécanique devenu projectionniste de cinéma et d’une secrétaire comptable s’inscrit au centre d’animation culturelle qui l’embarque au conseil municipal des enfants.

Au lycée, il organise, bénévolement, des concerts de rock alternatif. « A ce moment-là, j’ai le virus. Le secteur de l’animation socioculturelle et d’éducation populaire m’a piqué. Je m’étais dit que c’était beau de fabriquer des choses dans la ville où l’on naît, de la bousculer un peu, de la mettre en mouvement », se souvient Fred Sancère. Il était alors « bercé par l’utopie » de l’aventure de Cargo 92, ce navire, avec à son bord Royal de Luxe et la Mano Negra, qui avait mis le cap en 1992 vers l’Amérique latine pour y présenter des spectacles.

 

Animé par une ferveur constante depuis trente ans, le directeur mène en parallèle Fenêtres sur le paysage, un parcours à la croisée de la création artistique, de la cohésion sociale et du tourisme. Douze œuvres d’art refuges, pensées comme des abris dans lesquels on se couche, ont été conçues en collaboration avec les maires des petites communes, les habitants et les artistes.

Un projet artistique solidaire

A Gréalou, village lotois de 300 habitants implanté sur le GR 65, ce long chemin entre Genève, en Suisse, et Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne, Super-Cayrou est la première réalisation signée par l’agence parisienne d’architectes Encore heureux.

 

Composée de deux tentes en pierres et lauzes des Causses, elle a fait son apparition sur le site de Pech Laglaire en 2020. A Golinhac, le performeur Abraham Poincheval a imaginé La Chambre d’or, une boule en béton inspirée du rocher de la Glouque, une curiosité granitique locale. « Ces œuvres deviennent des lieux de balade et de fierté », se félicite-t-il.

 

Après l’épidémie due au coronavirus, l’enthousiaste directeur a inventé un projet artistique solidaire. Le service d’art à domicile, c’est son nom, fait entrer des artistes – comédien, danseur, photographe écrivain… – au domicile des personnes âgées isolées et dépendantes. « On travaille pour des gens avec lesquels on vit, nos amis, nos voisins, nos parents. Cela maintient de la vie. C’est fabuleux ! », s’exclame-t-il.

Fred Sancère écrit le menu de cette incroyable aventure culturelle au budget annuel variant de 500 000 à 650 000 euros financé en grande partie par des aides publiques (Etat, fonds national d’aménagement du territoire, Région Occitanie, département de l’Aveyron, communauté de communes Comtal Lot et Truyère...). Mais, le directeur, en conflit avec le maire de Capdenac-Gare, a décidé en 2024 de déménager le siège de son association hybride, qui se compose d’une petite équipe de quatre salariés et de vingt-cinq bénévoles, à Asprières. Cette petite commune voisine aveyronnaise lui octroie depuis 2008 une subvention annuelle de 500 euros.

Légende photo : Fred Sancère. « LE MONDE »/LUCAS LARA

 

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February 26, 5:42 PM
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Catherine Pégard, ancienne présidente du château de Versailles et proche d’Emmanuel Macron, remplace Rachida Dati au ministère de la Culture

Catherine Pégard, ancienne présidente du château de Versailles et proche d’Emmanuel Macron, remplace Rachida Dati au ministère de la Culture | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Roxana Azimi dans Le Monde - le 26 février 2026

 

A 71 ans, l’ancienne journaliste devenue conseillère du président Nicolas Sarkozy a su, grâce à sa discrétion et à son entregent, se rendre indispensable. La nouvelle locataire de la Rue de Valois devra gérer plusieurs chantiers d’importance, dont le projet Louvre Renaissance et la réforme de l’audiovisuel public.

 


Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/26/catherine-pegard-ancienne-presidente-du-chateau-de-versailles-et-proche-d-emmanuel-macron-remplace-rachida-dati-au-ministere-de-la-culture_6668413_3246.html?search-type=classic&ise_click_rank=1

Catherine Pégard va quitter son bureau spartiate de conseillère culture, niché au premier étage de l’aile ouest de l’Elysée, pour prendre les rênes du ministère de la culture, a annoncé l’Elysée, jeudi 26 février, dans un communiqué. A 71 ans, l’ancienne journaliste politique, passée par le cabinet de Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2011, puis à la tête du château de Versailles pendant douze ans et demi, devient la troisième locataire de la Rue de Valois depuis le second quinquennat d’Emmanuel Macron. A un an de l’élection présidentielle, elle sera sans doute la dernière à occuper ce poste.

 

 

Trois autres nouveaux ministres font leur entrée au gouvernement. L’ex-ministre macroniste Sabrina Roubache fait son retour en tant que ministre déléguée chargée de l’enseignement et de la formation professionnels et de l’apprentissage. La porte-parole du gouvernement Maud Bregeon devient ministre déléguée chargée de l’énergie. La députée du groupe macroniste Camille Galliard-Minier devient ministre déléguée chargée de l’autonomie et des personnes handicapées, en remplacement de Charlotte Parmentier-Lecocq.

 

Après Audrey Azoulay et Rima Abdul Malak, c’est la troisième fois qu’un conseiller culture du palais prend la tête du ministère. « Catherine Pégard a la confiance absolue du président de la République, qui apprécie les gens qui ne sont pas des experts de la profession, explique un familier de l’Elysée. Il a trouvé chez elle un réservoir de loyauté et d’expérience. »

 

Voilà un demi-siècle que cette native du Havre (Seine-Maritime) trace sa route au cœur de la jungle politique. Entrée au Quotidien de Paris, en 1978, la jeune journaliste y fait ses premières armes, avant de rejoindre Le Point, en 1982. Elle en gravit les échelons : cheffe du service politique, puis rédactrice en chef.

Inépuisable carnet d’adresses

Année après année, Mme Pégard tisse patiemment ses réseaux et impose sa marque dans les allées du pouvoir. En mai 2007, à la surprise générale, elle suit Nicolas Sarkozy à l’Elysée, en tant que conseillère politique. En 2011, moins d’un an avant la fin de son mandat, le chef de l’Etat lui offre la présidence du château de Versailles, l’un des postes les plus convoités du paysage culturel, un établissement dont raffole la Ve République, qui cultive des accents monarchiques.

 

Malgré les critiques accompagnant son arrivée au château de Louis XIV, elle gagne la confiance des équipes et des responsables politiques locaux. D’autant qu’elle a l’art de faire jaillir l’argent là où les caisses sont à sec. Quand le budget de l’établissement ne suffit plus à ranimer un bosquet ou à remplir un bassin asséché, Mme Pégard ouvre son inépuisable carnet d’adresses, et les fonds affluent. Grâce à son entregent, le mécénat est multiplié par trois, culminant à 47 millions d’euros en 2014.

 

 

 

Reconduite en 2016 par le président socialiste François Hollande, Mme Pégard est confirmée à son poste trois ans plus tard par Emmanuel Macron. Ils ont fait connaissance lors d’un dîner donné par l’énarque Jean-Pierre Jouyet. Très rapidement, le contact s’est révélé chaleureux, en particulier avec Brigitte Macron. Le couple présidentiel, qui aime se rendre à La Lanterne, résidence d’Etat de la République prisée des présidents depuis Nicolas Sarkozy, apprécie la discrétion de cette femme qui, sans en faire trop, se rend indispensable.

 

En 2021, rattrapée par la limite d’âge – fixée à 67 ans pour sa fonction –, Mme Pégard devait quitter son poste. Cependant, Emmanuel Macron rechigne à s’en séparer. Les mois passent, et elle reste, quitte à bousculer les règles de la fonction publique. En février 2024, le président se résout à la remplacer par Christophe Leribault, qui vient d’ailleurs d’être nommé à la tête du Musée du Louvre.

 

Mme Pégard ne reste pas longtemps désœuvrée : Jean-Yves Le Drian, qui préside Afalula, l’agence française chargée de l’aménagement du site nabatéen d’Al-Ula, en Arabie saoudite, l’appelle à ses côtés. Elle y reste à peine un an : en septembre  2025, Emmanuel Macron la nomme conseillère culture à la place de Philippe Bélaval, parti cinq mois plus tôt pour raisons personnelles.

« Des tas de choses à consolider »

La nouvelle locataire de la Rue de Valois aura peu de nominations à superviser, Rachida Dati ayant tenu à renouveler, avant son départ, les présidences du Louvre et du Musée d’Orsay. Mme Pégard devra néanmoins trouver un remplaçant à Christophe Leribault à la tête du château de Versailles. Le nom de Laurent Salomé, qu’elle avait promu conservateur en chef de ce musée, en 2016, revient avec insistance.

 

 

« Il y a des tas de choses qu’on peut consolider, affiner, redimensionner », affirmait-elle au Monde, en décembre 2025, sans préciser si elle faisait allusion au Pass culture, dont l’avenir est incertain, au pharaonique projet Louvre Renaissance – à 1 milliard d’euros, dans le collimateur de la Cour des comptes, et qui survient au pire moment, après le spectaculaire cambriolage révélant les failles du musée – ou au projet très controversé de holding pour chapeauter l’audiovisuel public, que Rachida Dati a vainement tenté d’imposer.

 

C’est à Mme Pégard qu’incombera surtout la tâche de faire le récit de l’héritage culturel du chef de l’Etat, au moment où la cote de popularité de celui-ci est au plus bas et que la réalisation des grands chantiers, comme la restauration de Notre-Dame, achevée en 2025, ou l’ouverture, en 2023, de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts (Aisne), est reléguée au second plan. « C’est très injuste de ne pas considérer l’intérêt qu’Emmanuel Macron porte à la culture, souvent dans le détail », avait confié, en décembre, Mme Pégard, qui persistait alors à ne pas parler de bilan.

 

Roxana Azimi / LE MONDE

 
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February 23, 2:24 PM
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« Le Spectacle de la fin des études » du Centre national des arts du cirque, une petite perle de virtuosité et d’ironie

« Le Spectacle de la fin des études » du Centre national des arts du cirque, une petite perle de virtuosité et d’ironie | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Rosita Boisseau dans Le Monde - publié le 19 février 2026

 

 

Les acrobates de la 37ᵉ promotion sont à l’affiche à La Villette, avec des sketches et des chansons créés par Halory Goerger.

 


https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/19/le-spectacle-de-la-fin-des-etudes-du-centre-national-des-arts-du-cirque-une-petite-perle-de-virtuosite-et-d-ironie_6667363_3246.html

Une petite tente plane à 6 mètres de hauteur sous le chapiteau. Sa toile bleue, illuminée par une lanterne de camping, nous fait de l’œil dans la nuit. Refuge fragile, cabane perchée, cocon planant, elle rayonne sur la piste du Spectacle de la fin des études, mis en scène par Halory Goerger pour la 37ᵉ promotion du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne, à l’affiche jusqu’au 22 février de La Villette, à Paris.

 

 

 

Cette pièce ne fait pas mentir son titre, puisqu’il s’agit de la création marquant la fin du cursus de trois ans d’études prolongés par un an d’insertion professionnelle du Centre national des arts du cirque, dirigé par Peggy Donck. Dans ce contexte, le spectacle prend un poids symbolique majeur, tremplin de jeunes artistes auxquels il sert de drapeau. Toujours très attendu depuis 1995, ce rendez-vous met face à face une troupe éphémère d’acrobates et un chorégraphe ou un metteur en scène spécialement invité. Il profite depuis trente ans du soutien de La Villette, plaque tournante pour la diffusion et la reconnaissance.

 

A l’affiche depuis le 4 février, avant de partir en tournée, Le Spectacle de la fin des études a réjoui, jeudi 12 février, les 470 spectateurs qui se pressaient sous la toile. Il faut dire que cette pièce est une perle. Non seulement elle potentialise la technique des quatorze acrobates, âgés de 23 à 28 ans, mais elle valorise aussi leur humour et leur engagement avec une gouaille qui pique et fait mouche. Les sketches et les chansons, écrits par Halory Goerger, libèrent des critiques sociopolitiques tout en ironisant dans la bonne humeur sur les conditions de travail de la nouvelle génération. Parés à décoller ? Le micro est ouvert et le kit du diplômé plus qu’opérationnel : « Un mini-chapiteau pliant de notre partenaire “Quechuo”, qui vous permettra d’exercer dans le cadre de notre programme “été culturel”, au sein des campings de France et de Navarre. »

Ellipses sans fin

Revenons donc nous blottir sous ce rikiki « chapiteau » qu’est une tente dépliable en deux secondes ! Répertoriée dans la collection du Centre Pompidou, la fameuse Quechua, ici rebaptisée « Quechuo », rappelle évidemment les abris de fortune que l’on voit malheureusement un peu partout, mais se déplace vite du front de la survie. Elle se métamorphose à volonté sur le fil d’un défilé de mode joyeusement bazar. Elle colore dans une gamme pop la tendance récup du spectacle qui respire un quotidien sans ostentation.

 

 

Lire la critique (2023) : Article réservé à nos abonnés A La Villette, les virages en épingles des circassiens du futur
 

Ce vestiaire pratique se laisse aussi oublier, tant les numéros se révèlent épatants. Leur virtuosité en impose, mais surtout leur originalité et l’affirmation de soi encapsulée dans chacun des tableaux débordent largement de la seule prouesse. Les sangles parallèles volent dans un ballet de lanières entre les mains de Lucy Vandevelde et Vladyslav Ryzhykh. La corde molle rebondit souplement sous Viola Fossi tandis que le fil accueille Anaïs Boyer. La roue Cyr embarque une triplette de personnalités (Antonio Armone, Clarisse Baudoin, Luna Lhomme) dans des ellipses sans fin. Quant au trapèze fixe long de deux mètres, il sert de perchoir au rêve d’Alice Langlois, qui l’apprivoise avec une lenteur ensorcelante.

 

 

Rosita Boisseau / Le Monde 

Légende photo : « Le Spectacle de la fin des études », de la 37ᵉ promotion du Centre national des arts du cirque, en octobre 2025. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE
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February 20, 10:20 AM
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Au Théâtre du Soleil, une vague inédite de défections fait suite aux révélations d’agressions sexuelles

Au Théâtre du Soleil, une vague inédite de défections fait suite aux révélations d’agressions sexuelles | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - Publié le 19/02/26

 

Ariane Mnouchkine, sa fondatrice et directrice, a décidé de prendre la parole à travers une lettre adressée au public.

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/19/au-theatre-du-soleil-une-vague-de-desaffection-inedite-fait-suite-aux-revelations-d-agressions-sexuelles_6667412_3246.html

Théâtre du Soleil, J − 22. La troupe travaille d’arrache-pied à sa fresque historique et politique consacrée à l’émergence des totalitarismes au XXe siècle. Après Ici sont les dragons. Première époque (2024), les acteurs peaufinent la création imminente de la Deuxième époque de sa représentation. Fidèle à la tradition, Ariane Mnouchkine a publié, jeudi 19 février, sur le site Internet du Théâtre du Soleil, une lettre donnant des nouvelles. La date de la première du spectacle devrait avoir lieu, en principe, le 12 mars, à la Cartoucherie de Vincennes.

 

 

Jusque-là rien d’anormal. Sauf que cette lettre rompt avec le rituel car, l’artistique mis à part, plus rien ne va de soi pour la directrice et son équipe depuis la révélation, en mars 2025, d’agressions sexuelles qui auraient eu lieu au sein de l’iconique institution. Un an plus tard, Ariane Mnouchkine ressent le besoin de s’adresser directement à son public. Une façon de livrer son analyse de la situation avant même le rendu des conclusions d’un audit externe.

 

Retour sur une tourmente : les faits d’agressions sexuelles ont été rendus publics le 24 mars 2025, lors de l’audition d’Agathe Pujol devant une commission d’enquête relative aux violences commises dans les secteurs artistiques. Evoquant un climat délétère notamment pour les stagiaires recrutées au Soleil, Agathe Pujol, qui fut elle-même stagiaire, a affirmé avoir été victime d’une tentative de viol par un acteur de la troupe. Des accusations gravissimes susceptibles d’emporter, dans leurs remous, les fondations et la réputation d’une maison de 80 employés, maison respectée internationalement pour son histoire, son travail et la sincérité de ses engagements politiques ou humanitaires.

Très secouée, l’équipe avait réagi sur-le-champ : les deux comédiens incriminés ont été renvoyés dès le mois d’avril 2025 tandis qu’une enquête interne était menée par des membres du Soleil. Ses conclusions ont été remises au procureur de la République le 13 mai 2025. Mais en novembre 2025, c’est la directrice elle-même qui est mise en cause dans un article de Mediapart. Suspectée de ne pas avoir pris la pleine mesure de la gravité des dérives au sein de son équipe, Ariane Mnouchkine se retrouve sous le feu des critiques. L’affaire est suivie par le ministère de la culture, qui recommande qu’une autre enquête ait lieu, menée, cette fois, par un cabinet indépendant.

 

 

Cet audit externe dont les résultats sont attendus fin mars suffira-t-il à dissiper les doutes et apaiser les esprits ? Soucieux de faire, une fois pour toutes, le point sur les zones d’ombre de son passé, le Théâtre du Soleil a recensé les comportements délictueux qui ont surgi au fil de ses soixante années d’existence. Une dizaine, selon lui.

 

L’un des plus anciens à être remonté à la surface date de 2003. En novembre de cette année-là, une jeune femme porte plainte contre un membre de l’équipe qui aurait tenté de l’embrasser de force. C’est dans ces termes, affirme aujourd’hui Ariane Mnouchkine, que la victime est venue, à l’époque, lui décrire l’agression. La police classera l’enquête sans suite, faute d’infractions insuffisamment caractérisées. L’homme (qui n’est pas comédien) n’a pas été licencié et travaille toujours sur le site.

« Accusateurs infaillibles »

Lorsqu’elle a été informée de déviances ou de manquements, Ariane Mnouchkine a – d’après un document que Le Monde s’est procuré – fait le choix de se séparer des fautifs ou de les éloigner du plateau. Cela a été le cas en 2004, en 2015, en 2020 et en 2021. Dans sa lettre au public, la directrice se dit « prête à présenter toutes les excuses légitimement attendues par les victimes elles-mêmes, pour, ajoute-t-elle, mes lacunes, mes aveuglements, mes fautes éventuelles ».

 

Mais elle passe aussi à l’offensive contre ceux qu’elle nomme ses « accusateurs infaillibles » en s’interrogeant : « Que cherchent-ils ? Le pilori, la mise à mort en place publique d’une entreprise de 80 salariés, comédiens, techniciens, costumières, artistes en tous genres, coupables de rien ? Pire, veulent-ils le déshonneur de plus de 600 travailleurs qui, parcourant un bout de chemin avec nous, ont fait vivre, créer et rayonner le Théâtre du Soleil au cours de ces soixante-deux années, ou, seulement, moins grave, mon effacement ? »

 

Cette mise au point de l’artiste n’arrive pas par hasard. Depuis plusieurs semaines, le Soleil fait face à une vague inédite d’annulations ou de reports d’événements auxquels il aurait dû être associé. Mi-janvier, la troupe apprend ainsi le report d’une exposition consacrée à ses costumes. Portée par la Bibliothèque nationale de France, la manifestation devait avoir lieu au Centre national du costume et de la scène (CNCS) à Moulins. Contactée, la directrice du CNCS, Delphine Pinasa, explique : « L’article de Mediapart a été une douche froide. Face à cette actualité qui nous a paru difficile à gérer, le conseil d’administration a pris la décision de reporter. » Contrecoup immédiat : le catalogue de l’exposition, qui devait être publié aux éditions Gallimard, est au point mort.

Une « cabale » à l’œuvre

En immersion dans les murs, Thomas Briat filme quotidiennement les répétitions d’Ici sont les dragons. Il veut réaliser un documentaire sur cette fresque ambitieuse. En avril 2025, Arte s’est dite intéressée par une éventuelle diffusion sans pour autant signer d’engagement écrit. Mais fin janvier 2026, changement de ton, la chaîne réajuste le tir. « Ils assument de ne pas diffuser le documentaire à venir car, disent-ils, ils ne veulent pas prendre le risque d’une polémique », regrette Thomas Briat.

 

Il y a encore cette journée de colloque consacrée au Théâtre du Soleil qui devait se dérouler en juin 2026, à la Sorbonne. Béatrice Picon-Vallin, chercheuse et éminente spécialiste du travail de Mnouchkine, en était une intervenante. Elle a appris le 18 janvier qu’à la suite de « difficultés d’organisation », cette journée était déprogrammée. Indignée, l’universitaire n’hésite pas à parler d’une « cabale » à l’œuvre, selon elle, depuis la parution de l’article de Mediapart.

 

Une longue interview d’Ariane Mnouchkine qui devait paraître dans l’ouvrage de Victorien Bornéat (L’Exclusion culturelle, Editions du Faubourg, 10 euros) n’y figure finalement pas. « Ce n’est pas de mon fait », explique l’auteur, qui renvoie vers sa maison d’édition. « Pour ce premier essai d’un jeune auteur, nous tenions simplement à garantir la réception la plus sereine possible, en dehors de toute actualité chaude », assume, par mail, Sophie Caillat, fondatrice des Editions du Faubourg.

 

Dernier exemple et non des moindres : le courrier envoyé par des élèves de terminale d’un établissement de banlieue parisienne qui ne viendront pas voir la Seconde époque du spectacle Ici sont les dragons. Ils l’ont écrit au théâtre : « Nous ne sommes plus à l’aise à l’idée de nous rendre à la Cartoucherie et de financer le travail de la troupe, si beau et utile soit-il. » Cette défection de lycéens, la seule survenue à ce jour, est sans doute la plus cruelle pour les 80 salariés du Soleil. Mais, qu’on leur tourne le dos ou pas, toutes et tous seront au rendez-vous fixé avec le public le 12 mars à la Cartoucherie de Vincennes.

 

Joëlle Gayot / Le Monde 

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Télérama :

Face à la “tempête” des accusations d’agressions sexuelles dans sa troupe, Ariane Mnouchkine présente des excuses

 

La directrice du Théâtre du Soleil a publié jeudi une longue lettre, dans laquelle elle s’adresse au public et s’excuse auprès des victimes tout en fustigeant la “vocifération médiatique”. En toile de fond, l’avenir de la compagnie.

 

Par Emmanuelle Bouchez

À trois semaines de la création du second volet d’Ici sont les dragons, son « grand spectacle populaire » sur les racines du totalitarisme en Europe, le Théâtre du Soleil publie sur son site une « adresse d’Ariane Mnouchkine au public ». À la fois circonstanciée, argumentée, philosophique et personnelle, cette longue lettre résonne autant comme un mea-culpa que comme une réflexion sur le rôle, dans nos sociétés, du pouvoir médiatique versus le pouvoir judiciaire. Une telle initiative est rare. Même si, traditionnellement, des « éditos » précèdent et présentent les nouvelles créations, la plume y est toujours collective ; cette fois, c’est la patronne — depuis 62 ans — qui signe.

 

Un an que cette compagnie historique du théâtre français à la réputation internationale vit dans la tourmente. Au cours de la séance du 24 mars 2025 de la Commission d’enquête parlementaire relative aux violences commises dans le secteur artistique, la comédienne Agathe Pujol a en effet dénoncé une tentative de viol commise sur elle, le 31 décembre 2010, pendant une fête du Théâtre du Soleil. Aussitôt, la compagnie réalise une enquête interne, remise en mai 2025 au procureur de la République. Le ministère de la Culture se saisit de l’article 40 (selon lequel tout fonctionnaire témoin d’un délit ou d’un crime doit en donner aussitôt avis au procureur) et déclenche une procédure judiciaire. Mais en novembre de la même année, un article paru sur le site Mediapart fait état d’autres violences sexuelles perpétrées, ces quinze dernières années, à l’encontre d’autres jeunes femmes par les deux comédiens (déjà congédiés par Ariane Mnouchkine une semaine après le premier témoignage d’Agathe Pujol). Le ministère de la Culture commandite alors de son côté un nouvel audit, externe celui-ci, dont les conclusions devraient être livrées fin mars 2026.

Des signaux négatifs

Si ces faits ont été reconnus par des communiqués parus sur le site du Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine n’avait elle-même jamais livré son point de vue en direct. À l’heure où elle s’enferme avec sa troupe pour la dernière ligne droite des répétitions — elle n’a d’ailleurs pas souhaité répondre dans l’urgence à nos questions —, il lui a pourtant semblé nécessaire de prendre le temps de s’exprimer publiquement. Car, depuis janvier dernier, quelques signaux négatifs sont apparus. Ils pourraient affaiblir le fort lien de confiance tissé depuis tant d’années par le Théâtre du Soleil avec ses spectateurs et spectatrices — dont témoignait encore, en 2024-2025, la Première Époque d’Ici sont les dragons. En effet, en janvier dernier, le Centre national du costume et de la scène de Moulins a jugé bon de reporter l’exposition qu’il devait lui consacrer au printemps prochain ; la Sorbonne a annulé une journée de colloque prévue à la même période. Plus inquiétant encore : des lycéens de terminale, scolarisés en région parisienne, ont préféré annuler leur venue au théâtre.

 

J’ai, donc, manqué de discernement, au cours des soixante-deux années de ma vie professionnelle, je ne le nie évidemment pas.

Ariane Mnouchkine dans sa lettre publiée sur le site du Théâtre du Soleil
 
Dans sa lettre, Ariane Mnouchkine affronte les faits et les rapporte elle-même, étape après étape. Elle plaide coupable d’une certaine manière, en reconnaissant son manque de vigilance et son aveuglement : « Je suis, bien sûr, depuis le début de cette tempête, prête à présenter toutes les excuses légitimement attendues par les victimes elles-mêmes, pour mes lacunes, mes aveuglements, mes fautes éventuelles. » Sa lettre fustige par ailleurs « la systématisation ahurissante » dans l’analyse des faits survenus ces années au sein de la troupe qu’elle dirige. Elle dénonce « toutes ces infamies jetées pêle-mêle dans le chaudron brûlant de la vocifération médiatique » où il semble difficile de « discerner ce vrai — qui exige indubitablement mes excuses — de ce faux qui ne les mérite surtout pas. Comment faire cela sans paraître remettre en cause ce qu’il y a de vrai dans la parole des victimes et le respect dû à la liberté de la presse ? »

Inquiète pour l’avenir

Plus important, et plus attendu, surtout, elle présente ses excuses en assumant sa responsabilité de « cheffe » : « J’ai, donc, manqué de discernement, au cours des soixante-deux années de ma vie professionnelle, je ne le nie évidemment pas […]. Étant la cheffe, j’aurais dû savoir […]. Que les victimes se rassurent, je ne vais pas, comme je pensais devoir le faire au début de cette tourmente, attendre les conclusions d’une justice enfouie sous des montagnes de milliers de dossiers en attente […]. Je leur présente dès aujourd’hui mes excuses publiques et sincères. »

 

 

À bientôt 87 ans, dont 62 ans de Soleil, Ariane Mnouchkine s’inquiète aussi de l’avenir de la compagnie dont elle ne digère pas qu’on ait pu la faire passer pour une « secte perverse et malfaisante ». Elle en défend d’arrache-pied le modèle « différent » : quatre-vingts femmes et hommes y partagent, selon elle, équitablement les postes pour un salaire égalitaire devenu « indécent tant il est modeste pour des travailleurs aussi talentueux et expérimentés ». Un plaidoyer pro domo d’autant plus vital pour le Soleil que, sous l’égide du ministère de la Culture, une éventuelle transmission au metteur en scène Sylvain Creuzevault est à l’étude. Le cas échéant, celui-ci serait chargé de concevoir la Troisième Époque d’Ici sont les dragons…

 

Emmanuelle Bouchez / Télérama 

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February 18, 4:49 AM
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Un Enfant, librement inspiré du seul conte de Marguerite Duras, Ah! Ernesto, par Vincent Ecrepont

Un Enfant, librement inspiré du seul conte de Marguerite Duras, Ah! Ernesto, par Vincent Ecrepont | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello - publié le 15/02/26

 

Un Enfant, librement inspiré du seul conte de Marguerite Duras, Ah! Ernesto par Vincent Ecrepont de la compagnie à vrai dire, collaboration artistique Teddy Bogaert, regard dramaturgique Laurent Hatat, avec Robin Condamin, Manesca de Ternay, Florent Pelayo, Laurent Stachnick. Scénographie Caroline Ginet, création costumes Isabelle Deffin, création sonore Maxime Denis, création lumière Benoît André, conception film d’animation Sylvain Hua. Tout public à partir de 12 ans. Création les 5 et 6 février 2026 à La MCL de Gauchy / sc. conventionnée pour la jeunesse de Gauchy. 

 

 

 

« Plus il apprenait, plus il voulait apprendre. Ses capacités d’enthousiasme semblaient pratiquement illimitées et tout aussi illimitées ses facultés d’absorption. Il lui suffisait de lire quelque chose une fois pour s’en souvenir à jamais, et il avalait avec la même rapidité, la même voracité et la même intelligence des traités de grammaire grecque, des histoires de la Pologne, des poèmes épiques en vingt-cinq chants, des manuels d’escrime ou d’horticulture, des romans populaires et des dictionnaires encyclopédiques avec même, il faut bien le dire, une prédilection pour ces derniers…»  

(Georges Perec, La Vie mode d’emploi.)

 

 

A ce regard plein d’élan sur le bonheur, l’élan et le plaisir d’apprendre, s’oppose Ah ! Ernesto, le seul texte écrit par Marguerite Duras pour les enfants. Initié en 1968 et paru en 1971, il est rédigé avec un soin particulier. Invitée en 1967 avec d’autres écrivains par Fidel Castro, Duras séjourne à Cuba, attachée à l’image rebelle d’Ernesto Guevara (1928-1967), le Che, l’un des dirigeants de la révolution cubaine. Lors d’un voyage en Amérique latine, il observe les inégalités socio-économiques: urgent est l’appel à la révolution. 

 

On apprend en découvrant le monde, lors des rencontres au cours des voyages: ouverture du regard aux différences et ouverture d’esprit. Le Che part en moto, en bateau, en avion dans un périple qui l’éveille à l’existence et aux peuples démunis, un parcours dessiné géographiquement avec facétie sur l’écran, à la façon d’un livre d’enfant illustré aux pages joliment tournées.

Ce conte durassien sur la question entre le savoir et la connaissance sera suivi d’un film Les enfants (1985) et d’un roman La pluie d’été (1990).

 

Ainsi, à la rentrée des classes, Ernesto rentre chez lui et dit à sa mère qu’il ne veut plus aller à l’école. Le lendemain, les parents rencontrent l’instituteur pour l’informer du choix de leur fils: le maître d’école veut rencontrer cet enfant rebelle de 7 ans… alors qu’il en parait davantage, aux dires parentaux. 

 

La cellule familiale et l’institution de l’Education sont mises à la question. L’intime rejoint l’universel car le récit conte ainsi le passage initiatique d’un âge à l’autre: singularité et exception hors de toute tentative de normalisation.

 

 Soit l’histoire d’un enfant ne voulant pas retourner à l’école parce que, dit-il, « On m’apprend des choses que je ne sais pas ». Un paradoxe déconcertant qui invite à la réflexion ses parents, l’instituteur et aussi les spectateurs. Une occasion unique de dialogues surréalistes entre parents, maître d’école et Ernesto – échanges sur le sens de l’enseignement tourné vers l’autonomie. 

Ce « conte à grandir » invite à prendre les chemins de la connaissance en toute liberté, « à se servir de soi-même ». Ernesto s’écarte du droit chemin en refusant l’école: il ne sera pas pour autant ignorant. Il saura observer et à son tour reproduire, interpréter, transposer ce que ses yeux lui auront enseigné. 

 

« Par la force des choses », il apprendra la vie et deviendra adulte, ou au moins lui-même. Belle représentation d’un monde onirique non formaté, celle d’un enfant libre, différent, et découvrant l’univers qui l’entoure à sa manière. 

 

Poésie et fantaisie, le spectacle se saisit avec élan de l’attention du public, à travers des interprètes brillants, Manesca de Ternay, Florent Pelayo, Laurent Stachnick – la Mère, le Père et l’Instituteur – qui donnent au conte sa dimension à la fois comique et dramatique, pleine d’humour et de doute: des personnages s’accomplissant dans l’analyse de leurs sensations et leur compréhension de l’existence dont ils estiment la haute valeur humaniste.

 

Quant à Ernesto, Robin Condamin, il danse, se meut et se déplace dans l’art souple d’une chorégraphie, se tenant debout droit, les épaules vibrantes en mouvement vues de dos, ou bien, se glissant, allongé sous la table familiale, rampant, avançant et reculant en évitant les obstacles, mobile et à l’écoute. L’interprète épouse une relation au monde confiante, paisible et accueillante.

 

Véronique Hotte / Hottello

 

 

Spectacle vu le 13 février à La Comédie de Picardie, Scène conventionnée pour le théâtre d’auteur, à Amiens. Les 8, 9 et 10 avril à La Communauté de Communes du Pays de Bray. Projet en cours d’élaboration pour le Festival d’Avignon Off 2026.

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February 18, 4:20 AM
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Mort d’Erhard Stiefel, génial créateur de masques et fidèle du Théâtre du Soleil

Mort d’Erhard Stiefel, génial créateur de masques et fidèle du Théâtre du Soleil | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Emmanuelle Bouchez dans Télérama - Publié le 17/02/26

 

L’artiste suisse était l’un des meilleurs créateurs de masques de théâtre. Il a longtemps travaillé avec la troupe fondée par Ariane Mnouchkine et a été adoubé par le théâtre nô japonais. Erhard Stiefel est mort samedi 14 février, à l’âge de 85 ans. 

 
 

Dans le monde du théâtre, il était unique. Erhard Stiefel, génial créateur de masques, mort le samedi 14 février dernier à l’âge de 85 ans, emporte avec lui un tour de main qui tient du merveilleux. Il l’avait forgé au fil d’une recherche commencée dans les années 1960 et qu’il avait accomplie sur tous les continents. En Europe et en Italie, terre de la commedia dell’arte, où les masques avaient pourtant laissé peu de traces. En Asie, où il a admiré tant de masques japonais et balinais.

Né à Zurich, cet ancien élève des Beaux-Arts de la ville pensait d’abord devenir peintre, avant de fréquenter, à Paris, au début des années 1960, l’École internationale de théâtre de Jacques-Lecoq (1921-1999). Il y a approché la technique du masque italien pour la première fois, même s’il préférait l’observer sur le visage des autres. Puis il rencontre Ariane Mnouchkine… Pour elle, il créera en 1975 une foule de masques à l’occasion de L’Âge d’or — fresque qui ressuscitait les pratiques de la commedia dell’arte sur des sujets modernes. De 1981 à 1984, il transforme à nouveau pour elle les rois de Shakespeare en terribles samouraïs. En 1985, la troupe du Soleil se lance dans L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, pour laquelle il imagine des masques inspirés de la tradition balinaise. Il avait aussi travaillé pour le chorégraphe Maurice Béjart ou le metteur en scène Jean-Pierre Vincent. Avant de créer en 1999, pour Alfredo Arias et son fantasque Peines de cœur d’une chatte française, un spectaculaire bestiaire de chats, poule, canard et autre corneille.

 

Un masque de théâtre qui ne joue pas est au repos.  Erhard Stiefel

 

 

Nous lui avions rendu visite, il y a une quinzaine d’années, à l’occasion d’une exposition sur ses sources d’inspiration, rassemblant un florilège de masques venus du fond des âges et des continents. Éternels compagnons, à la fois silencieux et parlants. Dans son atelier toujours niché à côté du Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie de Vincennes, il nous avait d’emblée signifié, avec son regard bleu si doux, qu’« un masque de théâtre qui ne joue pas est au repos ». À tel point qu’il avait pris l’habitude de ranger chaque pièce de sa précieuse collection dans un étui individuel de soie et de coton ouaté, afin d’éviter la lumière et l’humidité… Erhard Stiefel n’avait rien d’un collectionneur fier de montrer son tenace talent de fouineur. Il était d’abord artiste et chercheur, glanant çà et là des masques qu’il observait ensuite sous toutes les coutures. C’est grâce à eux qu’il a forgé sa pratique d’un art pour lequel, en Europe, il n’y avait plus guère de maître dans les années 1960. À l’exception d’Amleto Sartori (1915-1962), le complice du metteur en scène italien Giorgio Strehler (1921-1997) — qu’il admirait.

 

Qu’elles viennent d’Europe (d’Italie ou de Suisse), d’Indonésie (Java, Bali) ou de l’Orient lointain (Chine, Japon), ces formes de bois ou de cuir, habitées de rides, coupées de bouches figées, colorées ou pas, agrémentées ou non de poils hirsutes, lui avaient toutes révélé quelque chose. Une sorte de secret. Lequel ? Le maître (il a été déclaré maître d’art en 2000) est toujours resté silencieux sur ce qui rend le masque « vivant ou mort » sur le corps de l’acteur. Mais il semblait en savoir beaucoup. « Certains sont parfois bons à jeter », nous avait-il avoué. Il en avait fait l’amer constat lors de sa première expérience avec Ariane Mnouchkine. Pour L’Âge d’or, la moitié de ceux qu’il avait réinventés s’étaient révélés désincarnés : « Injouables ! » Si Erhard Stiefel était heureux d’avoir travaillé longtemps pour la fondatrice du Soleil, il n’était pas peu fier non plus d’avoir été « adoubé » par le théâtre nô japonais : l’une des grandes familles de cet art sacré l’avait finalement autorisé à reproduire l’un de ses trésors.

 


Emmanuelle Bouchez / Télérama 

Légende photo : Erhard Stiefel dans son atelier à la Cartoucherie de Vincennes, en 2014. Photo Bertrand Guay/AFP

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February 12, 7:08 PM
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«Le roi, la reine et le bouffon» : Clémence Coullon confine au fabuleux 

«Le roi, la reine et le bouffon» : Clémence Coullon confine au fabuleux  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sonya Faure / Libération - Publié le 11/02/2026

 

 

Avec son conte cruel et burlesque dans un château retranché du monde, la jeune metteuse en scène fait rire aux éclats et pose la seule question qui vaille : dans un monde devenu fou, comment inventer des histoires qui tiennent debout ?

 

Parfois, un spectacle touche à cette alchimie rare : sortir les tripes d’un monde devenu dingue pour les étaler bravement sur la scène et de nos angoisses nous faire rire aux éclats. C’est le cas avec le Roi, la reine et le bouffon de la metteuse en scène Clémence Coullon, une farce sombre et hilarante, un spectacle sans vaines prétentions mais d’une grande précision comique – grâce au jeu des jeunes comédiens notamment, tous remarquables.

Une conteuse arrive sur scène (Myriam Fichter) et on sait déjà qu’on n’oubliera pas son visage souriant et éberlué. Elle pose une chaise en déclamant : «Une chaise. Je commence par une chaise.» Mais c’est tout un monde qu’elle pose immédiatement, le cadre d’un théâtre burlesque et excessif, un univers clos, déréglé, fantasque et de plus en plus cruel, d’une puissance visuelle folle avec son noir et blanc à la Murnau, ses costumes impeccables et pourtant sans grands moyens : un piano, deux kakemonos qui tous ont un rôle à jouer dans cette affaire.

Le roi se meurt d’ennui

Le roi, l’immense reine (Clémence Coullon elle-même) et leur bouffon bossu (Guillaume Morel) sont cloîtrés dans leur château. La conteuse avait prévenu : «Un jour leur monde s’arrêta. Un souffle empoisonné disait-on, traversait les rues, saccageait les corps, prenait les plus vieux, les plus faibles, les plus pauvres. Les portes se claquèrent, les rues se vidèrent.» Dans ce confinement sans cesse prolongé le roi se meurt d’ennui (formidable Tom Menanteau déjà vu récemment en toxicomane chez Raymond Carver). Clémence Coullon, mourant d’ennui elle aussi, a écrit sa pièce lors du confinement de 2020, s’inspirant également, dit-elle, de ses années d’internat au lycée de la Légion d’honneur à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

 

 

Puis tout s’est emballé pour la jeune femme, on vient de la croiser au cinéma dans A pied d’œuvre de Valérie Donzelli et bientôt dans Ari de Léonor Serraille. Lors de son passage au conservatoire, elle devient le personnage pivot du documentaire de la cinéaste Valérie Donzelli, Rue du Conservatoire (2024), qui suit les répétitions du spectacle de fin d’année justement mis en scène par Coullon, Hamlet(te), qui tourne encore aujourd’hui. Déjà Clémence Coullon tordait les règles : dans son adaptation du classique shakespearien, Hamlet mourrait accidentellement au milieu de la pièce qui continuait sans lui. Dans le documentaire de Donzelli, Clémence Coullon au début se planque, assume du bout des lèvres seulement son rôle de metteuse en scène et le pouvoir qu’il confère sur les autres : «Je regarde… je cherche à bien structurer la pièce, mais c’est surtout pour les acteurs… et sans mon assistant je ne sais pas ce que j’aurais fait.» Elle a tort de tordre le nez, le Roi, la reine et le bouffon le prouve de manière éclatante.

«Je veux que nous restions fantasmés !»

Dans son château, le roi veut mourir donc, et tout s’emballe. Les personnages laissés à eux-mêmes ne respectent plus leur rôle, ni les règles du conte. Le bouffon Jean découvre le secret de ses origines, le roi meurt en effet mais pas comme prévu et, dans une inversion carnavalesque, le gentil Jean devient le nouveau maître des lieux, métamorphosé en un angoissant despote. Le roi ressuscite. «Je veux que nous restions dignes, je veux que nous restions fantasmés  crie la reine qui se casse le nez contre le quatrième mur – littéralement.

 

Car à travers cette cour confinée et derrière la tyrannie du bouffon, c’est la question de la fiction qui se joue. S’il n’y a plus de règles qui tiennent dans le vrai monde, si un roi à la peau orange peut se donner le droit d’enlever celui du royaume d’à côté ou transformer une scène de guerre en riviera, si une population menacée d’une nouvelle peste peut vivre cloîtrée pendant des mois avant que la vie reprenne exactement comme avant, bref si le réel n’a plus de sens comment alors comment raconter encore des contes ? Comment désormais inventer des histoires qui tiennent debout ?

Le roi, la reine et le bouffon de Clémence Coullon, avec Myriam Fichter, Tom Menanteau… Au théâtre de la Tempête (75 012) jusqu’au 22 février.
 
Légende photo : Les personnages laissés à eux-mêmes ne respectent plus leur rôle, ni les règles du conte. (Christophe Raynaud de Lage)
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February 10, 11:32 AM
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L’actrice Élodie Bouchez : “Le désir de troupe, propre au théâtre, ne m’a jamais quittée”

L’actrice Élodie Bouchez : “Le désir de troupe, propre au théâtre, ne m’a jamais quittée” | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Kilian Orain dans Télérama - 10 février 2026

 

Jusqu’au 20 février, la comédienne joue dans “Le Cercle de craie caucasien”, de Brecht, au Théâtre de la Ville. Son rôle dans la pièce, sa collaboration avec le metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota, son rapport au théâtre… L’artiste s’est confiée à nous.

 

 

 

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Dans Le Cercle de craie caucasien, que le dramaturge allemand Bertolt Brecht (1898-1956) avait monté au Théâtre de la Ville en 1955, Élodie Bouchez est dirigée pour la cinquième fois par Emmanuel Demarcy-Mota. Sur cette même scène, elle y interprète Groucha, une jeune servante qui devient mère en recueillant un enfant abandonné pendant la guerre. Un rôle à sa mesure ? Depuis ses débuts dans Stan the Flasher, réalisé par Serge Gainsbourg en 1990, la même lumière discrète, la même humanité habite la comédienne. Au cinéma comme au théâtre.

 

Vous êtes venue au théâtre à 34 ans. Pourquoi si tard ?
Pendant longtemps, ses portes m’étaient fermées. Je n’avais pas le bon cursus, n’ayant pas étudié dans un conservatoire, ni au cours Florent, ni au sein d’une école nationale. Et le cinéma m’a happée. J’ai bien reçu des propositions du théâtre privé, mais rien qui ne m’ait plu. Jusqu’à ce que Sylvie Testud me propose de jouer dans sa pièce Gamines, en 2007.

 

 

Lire la critique

TTT “Le Cercle de craie caucasien” au Théâtre de la Ville, toute la puissance épique de Brecht

 

 

D’où vient votre goût du théâtre ?


Je ne sais pas l’expliquer. Quand un désir surgit si jeune, il est peut-être question de vocation… J’ai commencé la danse à 4 ans, mais je n’étais pas douée. Je me suis vite aperçue que je voulais faire de la scène. J’adorais monter de petits spectacles devant ma famille ou en colo. Je ne viens pourtant pas d’un milieu artistique. Mes parents m’emmenaient rarement au spectacle. J’ai des souvenirs du Lac des cygnes vu au Palais des congrès, ou des spectacles de Chantal Goya, mais c’est tout. Ma porte d’entrée était la culture populaire. Je regardais beaucoup de films à la télé et allais un peu au cinéma. La banlieue sud, où je résidais, était dotée de bonnes scènes nationales mais pas toujours accessibles en transports en commun. Quant aux cours de théâtre, ils étaient encore rares autour de chez moi.

 

Comment vous êtes-vous formée ?


En faisant un bac qui s’appelait à l’époque A3 théâtre, à Paris. J’avais un professeur italien qui était anarchiste, il nous enseignait un théâtre d’agit-prop. Je n’ai donc pas suivi le programme ni développé une culture dans les clous. Après ça, j’ai commencé des études théâtrales à Nanterre, c’était un peu déprimant ; il n’y avait rien de ce sur quoi je fantasmais. Pour pratiquer, il fallait passer des concours, ce que j’ignorais. J’ai tout abandonné quand ma carrière au cinéma a décollé. Mais le désir de troupe, propre au théâtre, ne m’a jamais quittée.

 

Grâce à la troupe du Théâtre de la Ville, j’ai vécu un renouveau.

Emmanuel Demarcy-Mota vous a proposé d’intégrer celle du Théâtre de la Ville en 2009.


C’était un accomplissement. Comme si j’avais eu raison d’attendre patiemment, de ne pas faire des choses qui ne m’intéressaient pas. En plus, tout s’est fait très vite. J’étais venue voir Sylvie Testud jouer dans une pièce qu’il mettait en scène, Casimir et Caroline, écrite par Ödön von Horváth en 1932. Le spectacle devait tourner, mais Sylvie ne pouvait en être. Il m’a donc proposé le rôle, sans audition. L’aventure a été extraordinaire.

 

Comment fonctionne cette troupe ?


Ce n’est pas une troupe officielle ; nous n’avons pas les mêmes statuts ni les mêmes obligations qu’à la Comédie-Française. Il s’agit plus d’une famille de théâtre, créée par Emmanuel Demarcy-Mota : nous sommes vingt-cinq ! Grâce à cette troupe, j’ai vécu un renouveau. Que ce soit dans Le Songe d’une nuit d’été (2024) ou Les Sorcières de Salem (2019), j’ai pu jouer des jeunes premières, moi qui ai passé l’âge !

 

Comment travaille Emmanuel Demarcy-Mota ?


Sa méthode diffère en fonction de la pièce. Pour Le Cercle de craie caucasien, nous avons passé plus de temps « à la table », à étudier la pièce, échanger nos points de vue, que lors des précédentes créations. Emmanuel est un leader, précis, avec beaucoup d’énergie. Parfois plus que nous !

Groucha, votre personnage, vous ressemble-t-elle ?


C’est une jeune mère qui n’est pas une vraie mère mais le devient malgré elle, en recueillant cet enfant abandonné pendant la guerre. Au cinéma, j’ai incarné des rôles de mère ; en ça, elle me parle. Mais je ne sais pas qui elle est vraiment. Je ne cherche pas à le savoir.

 

Êtes-vous une comédienne plus instinctive qu’intellectuelle ?


Oui, je suis plus tournée vers l’idée de rendre vivant un personnage que de le comprendre intimement.

 

Mettre en scène est-il un de vos désirs ?

 


Je suis heureuse d’être interprète. Après plus de trente ans de carrière, ça me paraît un travail incommensurable que de réaliser un film ou créer un spectacle ! Il faut avoir un feu intérieur et une vision, ce que je n’ai pas.

 

 

TTT Le Cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota, jusqu’au 20 février, du mardi au samedi 20h, dimanche 15h, Théâtre de la Ville, 2, place du Châtelet, Paris 4e, 01 42 74 22 77 (5-34 €).
 
 
Légende photo : Au Théâtre de la Ville, la comédienne est dirigée pour la cinquième fois par Emmanuel Demarcy-Mota. Photo Jérôme Bonnet pour Télérama
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March 9, 6:54 AM
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A Bourges, les créations sonores et immersives de Lélio Plotton

A Bourges, les créations sonores et immersives de Lélio Plotton | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Victor Riallais (Bourges, envoyé spécial) dans Le Monde, pour la série "Faiseurs de culture"

 

« Faiseurs de culture » (13/18). Codirecteur de la compagnie Léla, l’artiste conjugue amour de la radio et du théâtre dans les fictions qu’il met en scène.

Lire l'article sur le site du "Monde : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/09/a-bourges-les-creations-sonores-et-immersives-de-lelio-plotton_6670059_3246.html

Il entend tout : une respiration mal placée, un mot égratigné, la fatigue dans les voix. Depuis le parterre du Théâtre Jacques-Coeur, petite salle à l’italienne de près de 300 places plantée dans le centre historique de Bourges, Lélio Plotton ne perd rien de la « performance sonore » qui se fabrique sur le plateau, en direct sous ses yeux.

 

Ce jour de répétition, trois comédiens disent leur texte, debout au micro, accompagnés d’une bruiteuse à l’installation singulière. Des couverts posés sur une assiette, un clavier d’ordinateur débranché, une allumette prête à être craquée, des brosses à dents… Ces objets du quotidien détournés de leur fonction originelle donnent à entendre ces sons qui, progressivement, paraissent donner vie à une pièce théâtrale et radiophonique.

 

Rien n’échappe au metteur en scène de 43 ans. « Il faut que ça swingue ! », encourage-t-il. Cofondateur de la compagnie Léla, créée en 2007 avec l’autrice Lola Molina, il confie ne pas se lasser, toujours fasciné par la petite machinerie de son théâtre de poche européen. « Je ne sais pas écrire, je n’ai jamais voulu être comédien non plus, peut-être par timidité, assume-t-il sans regrets. Ce qui m’a toujours attiré, c’est la mise en œuvre. J’ai appris à écouter, à entendre les rythmes et l’interprétation d’un comédien à travers le souffle. Ma partition, c’est de trouver quelle potion magique utiliser pour qu’un texte sonne bien. »

 

« Dans l’onirique et le voyage »

Lélio Plotton est avant tout un amoureux des mots et des textes. Ceux qui, plongé dans ses lectures de petit garçon, ont façonné son imaginaire et servi de refuge, avant de devenir son matériau.

Le Vierzonnais n’a pas toujours eu pour décor la cage nue d’un théâtre. C’est à la radio, à France Culture et France Inter, qu’il se frotte d’abord à l’exigence des sons et du sens caché de la langue. Un retour aux premières amours, en quelque sorte. « J’ai rencontré la radio dès l’enfance, à la maison, où nous écoutions les fictions radiophoniques. Je découvrais les voix des comédiens, le monde qui prenait forme à travers elles : on n’est pas dans le regard, on est dans l’onirique et le voyage. »

 

Théâtre ou radio, Lélio Plotton a décidé de ne pas choisir. Son prénom, hérité de la commedia dell’arte, semblait pourtant le destiner à monter sur les planches. Lui a tracé son sillon dans la mise en scène et les créations sonores, inspiré par le dramaturge britannique Edward Bond et animé par le dessein d’amener au théâtre pour voir et surtout écouter.

Antre éphémère

« Un cinéma par les oreilles », selon son expression, dont il discute autour d’un café, partagé dans un bistrot situé à quelques pas de l’ancienne maison de la culture de Bourges, l’une des premières à voir le jour en France au début des années 1960 sous l’impulsion d’André Malraux, alors ministre de la culture.

« Avec mes parents, qui étaient passionnés de littérature, de musique, de théâtre, toutes les semaines, nous allions voir ce qui y passait, tout, que ce soit classique, contemporain. Le but c’était de s’imbiber, raconte Lélio Plotton. Pour l’émancipation de la classe ouvrière dont je suis issu, cela a été essentiel. »

Si le bâtiment à la façade parée de briques rouges, style Art déco, domine toujours l’une des entrées de la vieille ville, c’est dans son antre éphémère du théâtre municipal Jacques-Coeur que le quadragénaire s’associera à la programmation de Bourges 2028, capitale européenne de la Culture.

 

 

 

Plusieurs auteurs étrangers y seront accueillis en résidence, dont les textes serviront de terrain de jeu au metteur en scène, à la compagnie Léla et à son théâtre de poche européen. « Il faut bien reconnaître que nous ne nous y attendions pas du tout ! Désigner une ville moyenne comme Bourges est quand même une décision politique forte », salue-t-il.

 

Une petite prouesse dont on gratifie localement Yann Galut, le maire divers gauche de cette commune de 65 000 habitants, candidat à sa succession dimanche 15 mars.

 

L’influence du résultat des prochaines municipales sur la création artistique ? « Ça… C’est un mystère. Nous avons la chance d’être soutenus, d’être conventionnés par la ville de Bourges, par la DRAC et la région Centre, financés par le département du Cher et de pouvoir rayonner. Il faudra quoi qu’il en soit garder le cap, continuer à prendre des risques, fixe le dramaturge. Parce que j’y tiens, la culture est et doit rester un service public. »

Légende photo :   Lélio Plotton. « LE MONDE »/VICTOR RIALLAIS

 

La série "Faiseurs de culture", dans Le Monde 

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Après son expulsion du théâtre d’Hénin-Beaumont, l’Escapade continue sans ses murs 

Après son expulsion du théâtre d’Hénin-Beaumont, l’Escapade continue sans ses murs  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Stéphanie Maurice / Libération du 9 mars 2026

 

Virée de la salle qu’elle gérait depuis 1991 par la mairie du fief lepéniste, l’association continue son œuvre d’éducation populaire en itinérance et grâce à la solidarité.

 

 

C’est une valise marron, posée sur la scène de la salle des fêtes de Courcelles-lès-Lens (Pas-de-Calais), le 27 février. Du genre assez solide pour trimballer toute une histoire, de ville en ville, dans tout le bassin minier du Pas-de-Calais. A l’affiche, ce soir-là, HK en duo, pour son spectacle Poète en cavale. Il joue, à guichets fermés, en soutien de l’association l’Escapade sans les murs. C’est comme cela que ses bénévoles l’appellent, après l’expulsion de janvier 2025. La mairie RN d’Hénin-Beaumont a récupéré la salle, que l’Escapade gérait depuis 1991, et en a fait un théâtre municipal. Ils continuent cependant leur programmation, de manière itinérante, dans les lieux qui veulent bien les accueillir. «La culture n’est pas faite de briques et de mortier, mais de rencontres et de courage»,  rappelle, micro à la main, Cynthia Estain-Puchalski, la secrétaire de l’association, le bagage à ses pieds. «Au fond de cette valise, il y a ce que nous défendons. C’est l’éducation populaire, et ce n’est pas une idée poussiéreuse.»

Déménageurs «subversifs»

La mairie RN a profité des dissensions avec le directeur de la salle, et au sein du conseil d’administration de l’Escapade, pour reprendre la main. Le président de l’époque, Jean-Luc Dubroecq, avait signé, sans en avertir personne, en juin 2024, un nouveau contrat de mise à disposition du lieu : il autorisait la municipalité à récupérer les murs, qui lui appartiennent, quand elle le souhaitait. En signe de protestation, en début de saison, en septembre 2024, les troupes programmées se sont mises en grève. Peine perdue. Le 16 janvier 2025, une lettre recommandée de la Ville a exigé que l’association vide les lieux. Face à l’ultimatum, un sursaut de solidarité a eu lieu : il fallait vider le théâtre de toutes les possessions de l’association en moins de quarante-huit heures. Pendrillons (rideaux de théâtre), projecteurs, régie son et lumière… Cynthia Estain-Puchalski s’en souvient avec émotion : «Les gens se sont relayés, on nous a envoyé des camions ; des techniciens du spectacle sont venus nous aider.» François et Martine, 73 et 67 ans, venus voir HK, ont fait partie de ces déménageurs «subversifs». Ils allaient souvent au théâtre à l’Escapade. «C’est scandaleux ce qui s’est passé, cela dénote une envie de détruire la culture», s’indigne François.

 

La solidarité ne s’est pas arrêtée là : les salles des villes voisines ont accueilli les spectacles que l’Escapade avait déjà signés. La Gare, à Méricourt, le Majestic à Carvin. Les tutelles ont maintenu leurs subventions, même si elles ont été revues à la baisse : les communautés d’agglomération d’Hénin-Carvin et le département du Pas-de-Calais, toutes les deux avec un président PS, mais aussi le conseil régional des Hauts-de-France, présidé par Xavier Bertrand (LR) ont soutenu l’Escapade. Le budget est désormais de 89 000 euros, sans commune mesure avec ce que versait la mairie d’Hénin-Beaumont, le principal financeur de la salle, 300 000 euros en 2024. L’association a dû licencier ses salariés : l’année 2025 a été rude sur le plan financier, même avec le soutien du rappeur Ben PLG, qui lui a donné les recettes de son concert lillois. Pour cette saison, l’Escapade sans les murs reprend doucement son souffle : elle relance son festival jeune public Pain d’épice, et programme bientôt l’Avare, une production de la Comédie de Béthune.

Modèle alternatif

A Hénin-Beaumont, le théâtre municipal, entre humoristes, théâtre de boulevard et soirées salsa, marche bien : samedi 28 février, le Rock Hénin Festival propose des tributes de Rage Against the Machine et de Metallica. Devant la salle, les spectateurs, venus de toute la région, ne savent rien de l’affaire. De toute façon, disent-ils, «la musique, ça n’a rien à voir avec la politique.» Christopher Szczurek, sénateur RN et ancien adjoint à la culture à Hénin, enfonce le clou : «Je me contenterai de cette réponse qui résume tout : tous les week-ends, le théâtre municipal de l’Escapade affiche complet, quel que soit le tarif du spectacle. Les habitants reviennent massivement. […] Juridiquement, politiquement, et culturellement, nous avons gagné sur tous les points.» Laurent Bridoux, directeur de l’association culturelle Droit de cité, soutien de l’Escapade sans les murs, rétorque : «Ils ont une politique culturelle festive. La salle est remplie, chacun a le droit de passer une bonne soirée, mais à aucun moment, on n’interroge le monde.» Construire un modèle alternatif, c’est cela l’enjeu, sans perdre du temps à s’opposer au RN : «Les gens en ont ras le bol qu’on leur dise ce qu’il faut penser, constate Cynthia Estain-Puchalski. Mais il faut leur donner la possibilité de réfléchir par eux-mêmes.» Avec l’éducation populaire en boussole, et une valise à la main.

 
 

Stéphanie Maurice, correspondante à Lille de Libération

 

Légende photo : Des villes voisines ont accueilli l’Escapade comme à Courcelles-les-Lens, le 27 février.  (Stephane Dubromel/Hans Lucas pour Liberation)

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March 9, 5:30 AM
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Julie Deliquet succède à Wajdi Mouawad au Théâtre national de la Colline

Julie Deliquet succède à Wajdi Mouawad au Théâtre national de la Colline | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - Publié le 7 mars 2026

 

La metteuse en scène et actuelle directrice du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis remplace le dramaturge libano-canadien, qui quitte ses fonctions le 8 mars.

Mire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/07/julie-deliquet-succede-a-wajdi-mouawad-au-theatre-national-de-la-colline_6669873_3246.html

Son nom circulait depuis plusieurs mois et son annonce met fin au suspense : Julie Deliquet, metteuse en scène et actuelle directrice du Théâtre Gérard-Philipe (TGP) de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), succède, à l’âge de 45 ans, à Wajdi Mouawad à la tête du Théâtre national de la Colline à Paris. Préférée à Arthur Nauzyciel (l’autre candidat en lice), la quadragénaire est nommée pour un mandat de cinq ans, renouvelable deux fois par périodes de trois ans.

Cette décision prise sur proposition de Rachida Dati, alors la ministre de la culture, au président de la République, intervient juste avant que l’artiste libano-canadien ne quitte lui-même, le 8 mars, le grand paquebot vitré (et en travaux) replié près de la place Gambetta, dans le 20e arrondissement de Paris. Wajdi Mouawad, qui aurait pu rester dans les murs jusqu’en mars 2027, a préféré écourter sa mission d’une année et reprendre sa liberté. Il en avait fait l’annonce publique en mars 2025, laissant au ministère de la culture tout le temps nécessaire pour trouver le ou la remplaçante idéale.

 

Julie Deliquet, en poste depuis mars 2020 à Saint-Denis, laisse derrière elle un centre dramatique national (CDN) en bon état de marche, fréquenté par un public intergénérationnel, parisien et dionysien. Ce qui, concernant les théâtres situés à la périphérie de la capitale, est loin d’être une évidence et constitue donc une réussite à mettre à son actif.

Collectif humain

Attentive à la création émergente, ainsi qu’aux projets portés par les femmes, la directrice du TGP a largement partagé avec d’autres artistes le plateau de Saint-Denis. Ce qui ne l’a pas empêchée de mettre en scène, elle-même, un des spectacles marquants de l’année 2025 avec La guerre n’a pas un visage de femme, tiré du récit de la romancière et journaliste russe Svetlana Alexievitch. Une représentation puissante qui s’est inscrite dans la lignée de ses travaux précédents. Qu’elle adapte un documentaire de Frederick Wiseman (Welfare, en 2023) ou s’empare d’un scénario de Rainer Werner Fassbinder (Huit heures ne font pas un jour, en 2021), Julie Deliquet fait du collectif humain la matière première de son théâtre.

 

 

Lire aussi (2023) : Article réservé à nos abonnés Festival d’Avignon : avec « Welfare », Julie Deliquet joue collectif
 

Comment se constituer en groupe malgré les difficultés politiques, historiques, économiques et intimes ? Comment faire société quand tout précipite vers l’individualisme ? La question, portée par des acteurs très investis sur les plans physiques et émotionnels, traverse ses plateaux depuis ses débuts de metteuse en scène, lorsqu’elle s’attaquait aux textes de Jean-Luc Lagarce (Derniers remords avant l’oubli, en 2009) ou de Bertolt Brecht (La Noce, en 2011).

 

Cette humanité scrutée avec une extrême vigilance est sans doute ce qui relie le mieux Julie Deliquet à Wajdi Mouawad, dont les fresques généreuses ont plus d’une fois enthousiasmé le public du Théâtre national de la Colline et fait le plein de spectateurs dans les salles. Des recettes salutaires qui ont permis à l’institution de garder la tête hors de l’eau, alors que, en réalité, ses marges de manœuvre financières sont loin d’être solides.

« Dégradation des capacités budgétaires »

La Colline (qui fêtera ses 40 ans en 2028 et salarie 86 permanents) est un établissement national subventionné par l’Etat à hauteur d’environ 10 millions d’euros annuels. Une aide relativement stable depuis dix ans, mais qu’il faut mettre en regard de l’explosion des charges (masse salariale, fonctionnement, charges d’activité) ayant atteint la somme de 13,5 millions d’euros en 2025 pour un budget oscillant entre 13 et 14,5 millions d’euros. « On constate, depuis 2023, une réelle dégradation des capacités budgétaires allouées à la programmation artistique, avec une tendance à la baisse confirmée en 2026 », prévient l’équipe sortante qui fait état d’une « évolution, cumulée sur huit ans, de 16 % de la masse salariale des permanents sur la période, de 33 % des dépenses de fonctionnement, contre 0 % pour le budget artistique ».

 

 

 

Pour fonctionner, il faut impérativement engranger des revenus à la billetterie. Ce défi, Julie Deliquet l’a relevé au TGP grâce au mécénat, aux tournées des spectacles et aux recettes. Mais, en basculant d’un CDN à un théâtre national, la directrice change de braquet. La voici aux manettes d’une institution dont la mission de défense du répertoire contemporain et des auteurs vivants est fondamentale. Mais dont la fragilité financière est très préoccupante.

 

Joëlle Gayot / Le Monde 

Légende photo : Julie Deliquet au Théâtre Gérard-Philipe, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), en septembre 2021. PASCAL VICTOR/OPALE.PHOTO

 

 
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March 2, 7:20 PM
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Micha Lescot, acteur ouvert 

Micha Lescot, acteur ouvert  | Revue de presse théâtre | Scoop.it
Le comédien à la singularité frappante s’impose sur scène depuis trente ans et de plus en plus au cinéma.

Micha Lescot à Paris, le 10 février 2026. (Martin Colombet/Libération)
 
 
 
 
 

Micha Lescot : on le voit, on ne l’oublie pas. Même à l’arrière-fond, caché dans une forêt ou derrière des meubles en pagaille. De plus en plus souvent, les caméras font entrer dans le cadre sa très grande silhouette filiforme, quitte à prendre beaucoup de recul pour qu’elle s’y déplie en entier. Micha Lescot, visage incroyablement   juvénile, entouré de cheveux argent, peau-écran sur lequel tout se voit, tout se projette. Une impression de douceur, fausse évidemment, qui lui permettrait sans peine de jouer les assassins, et en tout cas les angelots qui trucident tout. Depuis ses 20 ans, l’acteur est sur des scènes plutôt publiques, dans plusieurs pièces par an. Et pour une poignée de soirs encore, à la Colline où il est Willy Protagoras, grand ado, rôle-titre de la première pièce écrite par Wajdi Mouawad et dernière que l’auteur metteur en scène montera dans ce théâtre en tant que directeur - fonction qu’il quittera le 8 mars prochain.

 

 

Depuis ses débuts, Micha Lescot, 51 ans, entre comme si ça allait de soi, comme s’il était chez lui, dans la peau d’enfants. Enfin sur un plateau, le cinéma étant un art trop réaliste pour accepter facilement que les adultes retournent dans ce moment particulier.

Adolescent, Micha Lescot attendait son heure, «contemplatif», dit-il, inquiétant les adultes par ses redoublements successifs et son apparente placidité au cœur des tempêtes. «Mais qu’est-ce qu’on va bien faire de lui  Cinq, six ans à porter en fardeau cette interrogation des parents et à éprouver son inaptitude.

Est-ce que devenir acteur lui a sauvé la vie ? Micha Lescot n’emploie pas de terme aussi grandiloquent, mais fait comprendre qu’il n’avait pas le choix, n’aurait pas pu faire autre chose, que jouer l’a désencombré de tous les empêchements.

 

Encore fallait-il une clé pour accéder au passage jusque-là cadenassé. Il est reçu brillamment au Conservatoire national d’art dramatique à 18 ans sans avoir son bac. C’est le comédien, ô combien admiré, Gérard Desarthe, ami de son père, qui le prépare au concours. Et dès qu’il est admis, tout change. Non seulement son talent est reconnu, mais de plus, il s’intéresse à tout ce qui entoure les pièces, et en particulier au texte. A cette époque, il ne se dit pas : «Je veux être acteur.» Mais : «Pendant trois ans, je suis peinard…»

 

 

Son père, Jean Lescot, était acteur, à la fois sur des scènes publiques et dans des «dramatiques» comme on disait à l’époque. Sa mère voyageait et rapportait des meubles, beaucoup de meubles, qu’elle revendait, c’était son métier. Petits, Micha et son frère David, devenu metteur en scène, habitent à la campagne. Quand leur mère part pour des voyages lointains, ils sont confiés à la directrice de l’école. Le soir, le préau résonne de son silence. Chance ou abandon ? Et Micha Lescot de poursuivre : «Rien de grave.» Des expressions modératrices reviennent souvent comme pour atténuer ce qu’il vient d’énoncer, éloigner ce qui est encore susceptible de blesser.

 

Jours pluvieux. La première fois qu’on rencontre Micha Lescot, on n’arrive pas à destination. Chute de vélo, petite fracture. Rien de grave, effectivement, mais lui vient à notre rencontre, avenue Jean- Jaurès dans le XIXe arrondissement de Paris. Garde le vélo patiemment. Un os cassé, il connaît le choc, lui qui s’en est brisé beaucoup, des os, et a même failli mourir à cause de graves négligences d’un théâtre, il y a dix ans.

 

Le metteur en scène avait exigé de l’acteur qu’il monte sur une échelle non sécurisée de cinq mètres pour atteindre un premier toit, puis un deuxième, par une autre échelle, également non fixée. Durant la deuxième représentation, l’acteur sent l’échelle vaciller, et pose un pied sur un dôme en Plexiglas masqué et invisible. Il chute de cinq mètres sur du béton. Les procédures judiciaires ont donné raison sur toute la ligne à l’acteur.

 

Les traumatismes ne se laissent cependant pas éteindre. Micha Lescot assure que le metteur en scène aurait laissé entendre à comédienne Marie Vialle, avec laquelle il vivait et mère de ses deux filles, qu’il avait tenté de se suicider. Lors de l’audience, l’avocat de la défense, ose lui aussi jouer cette partition : «Quand on saute sous le métro, ce n’est pas la RATP qui est responsable.» Tout est bon pour ne pas prendre ses responsabilités, et instrumentaliser la vie privée de Micha Lescot, qui a perdu son père un mois avant l’accident, et perdra celui qu’il nomme son «meilleur ami»le metteur en scène Luc Bondy, le premier jour de l’audience.

 

 

Dans la vie de Micha Lescot, il y a des rencontres salvatrices, toutes liées au théâtre. D’abord des figures tutélaires, Roger PlanchonCatherine Hiegel et évidemment le metteur en scène Luc Bondy avec lequel il fera cinq pièces, ils étaient inséparables. L’autre membre de leur trio, c’est Louis Garrel qui lui a présenté Bondy. Il faut imaginer une vie où ils ne font que travailler à condition que ce soit en contrebande, indirectement. «“Tu m’accompagnes à Berlin, on ira au zoo ? Ce sera bien pour notre pièce.” J’y allais, on ne parlait en rien du projet, mais quand même, on avançait», se souvient Micha Lescot. Autour du metteur en scène, il y a une troupe amicale informelle qui rend la vie plus intense, plus intéressante. Et si Micha Lescot a été si heureux que Valeria Bruni-Tedeschi lui propose de jouer dans les Amandiers, c’est qu’à sa façon, la cinéaste ranimait cette bande tout en le plongeant dans un monde qui le fascinait, ado. «C’est Valeria qui m’a fait aimer être filmé. Avant l’œil de la caméra me semblait toujours trop proche.»

 

 

Ici, une parenthèse s’impose. Rien ne sert de demander à l’acteur pour qui il vote, à gauche et à Pantin, et combien il gagne, beaucoup mais pas suffisamment, car les affects de Micha sont tous liés à son art. Du reste, il partage la vie de la comédienne Noémie Gantier et remarque qu’il a souvent voulu faire mentir l’adage qui dit que les couples d’acteurs ne tiennent pas. Yasmina Reza, qui l’a choisi pour deux de ses pièces qu’elle a mises en scène note : «C’est curieux, j’aime beaucoup Micha, mais je m’aperçois que je ne sais pas qui il est hors être acteur.»

 

 

La deuxième fois qu’on rencontre Micha, c’est chez lui, juste après le périph. Il pleut encore. Le vide de l’espace frappe. Sur l’un des murs, une ribambelle de personnages en couleur. Les mêmes animent également une partie du décor du spectacle où Willy Protagoras, tout enfermé qu’il est dans les toilettes, dessine. Il s’agit des propres dessins de l’acteur, conçus la nuit, pendant les insomnies.

 

 

La troisième fois, on est donc backstage. Il nous montre la fenêtre d’où son personnage fait mine de sauter. «C’est hypersécurisé. Je prends mon élan. Mais je suis retenu, je ne peux pas tomber.» Wajdi Mouawad est la nouvelle rencontre importante de l’acteur. Quelque chose a changé. Le metteur en scène a son âge, et aujourd’hui, quand Micha Lescot joue les adolescents, c’est à ses filles Abigail et Juno qu’il pense et non à lui-même.

 

 

21 mai 1974 Naissance.

 

1993 Entrée au Conservatoire national supérieur d’art dramatique (Paris).

 

27 octobre 2009 Naissance d’Abigail.

 

24 mars 2013 Naissance de Juno.

 

Jusqu’au 8 mars 2026 Willy Protagoras enfermé dans les toilettes (Wajdi Mouawad) au Théâtre de la Colline.

 
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March 2, 6:41 PM
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Pour Frédéric Ferrer, la climatologie est une mine de sujets théâtraux

Pour Frédéric Ferrer, la climatologie est une mine de sujets théâtraux | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sandrine Blanchard dans Le Monde - Publié le 1er mars 2026

 

L’agrégé de géographie propose des conférences-spectacles atypiques, érudites, pédagogiques et drolatiques à la fois, où il questionne les bouleversements environnementaux.


Lire l'article sur le site du "Monde : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/01/pour-frederic-ferrer-la-climatologie-est-une-mine-de-sujets-theatraux_6668917_3246.html

Le matin même de notre rencontre avec Frédéric Ferrer, on apprend à la radio que l’Etat va investir 50 millions d’euros dans le projet de mine de lithium de la société Imerys à Echassières, dans l’Allier. Le hasard faisant bien les choses, on lui partage l’information. « Ah, il faudra que je l’ajoute lors des prochaines représentations, note-t-il aussitôt, sans doute dans le discours du personnage de la sous-préfète. » Oui, vous êtes bien dans la rubrique culture, car le nouveau spectacle de cet auteur, metteur en scène et comédien, Comment Nicole a tout pété, s’inspire précisément de ce dossier industriel d’actualité. Echassières a été rebaptisé « Echapières » et le projet officiel Emili (pour « Extraction de mica lithinifère » par Imerys) est devenu Nicole (pour « Nouvelle infrastructure civile de l’open-pit lithinifère européenne »). Les noms ont changé, mais tout ce qui est dit sur scène à propos de ce métal rare indispensable à la fabrication des batteries pour voitures électriques est vrai parce que savamment documenté.

 
 
Lire l’enquête (en 2024) : Article réservé à nos abonnés Les conférences-spectacles ou l’art de se cultiver en s’amusant
 

Comment Nicole a tout pété : un drôle de titre pour un spectacle atypique comme le sont toutes les propositions théâtrales de cet agrégé de géographie, spécialisé en climatologie, qui, depuis vingt ans, utilise la scène pour questionner les bouleversements environnementaux de notre monde contemporain. Avec les créations de Frédéric Ferrer, on ne s’ennuie jamais et on apprend beaucoup de choses, comme le fait qu’il faut 1 tonne de granit pour faire 9 kilos de lithium. Donc, beaucoup creuser.

 

Cela pourrait paraître ardu et rébarbatif, c’est tout le contraire. Grâce à son talent d’orateur, à ses slides, photos et vidéos toujours pertinentes, cet auteur-enquêteur capte avec malice son auditoire dans des conférences-spectacles à la fois érudites, pédagogiques et drolatiques. Pour Comment Nicole a tout pété, une histoire de mine et de climat, il est entouré de six comédiens et comédiennes (qui tous interprètent avec talent de multiples personnages) et a choisi, pour la première fois, de mettre en scène un débat participatif.

« Eléments du réel »

Lui qui a vécu dix ans à Montluçon (Allier), à 40 kilomètres d’Echassières, s’est plongé dans les enregistrements et comptes-rendus des rencontres de la Commission nationale du débat public sur ce projet de mine dans l’Allier : « Géologues, agriculteurs, préfet, chef de projet, habitants, etc., c’est comme un théâtre du monde où il n’y a que de la conflictualité, une vraie mine pour un spectacle. » Il s’est nourri de cette matière, de ces « éléments du réel » pour construire, avec sa coautrice Clarice Boyriven, un spectacle passionnant. De la juxtaposition des points de vue, de l’impossibilité de mettre d’accord toutes les personnes concernées naissent l’absurde et l’humour. « Un débat participatif mêle l’intime des personnes qui vivent sur le territoire choisi pour creuser la mine et l’universel, c’est-à-dire la tentative de répondre au défi du changement climatique. Il met en jeu le local et le global, le subjectif et l’objectif », résume Frédéric Ferrer.

 

 

« Faut-il ouvrir une mine de lithium à côté de chez vous ? Où installer la station de chargement ? » : le thème du débat fictif, orchestré par des membres de la commission, va soulever beaucoup de prises de parole et de questionnements. Sur scène, élus locaux, dirigeants et cadres de la multinationale à l’origine du projet défendent l’initiative. Dans la salle, au milieu du public, des citoyens (infirmière, paysagiste, agriculteur, etc.) font entendre leurs voix. Tous espèrent, comme on le leur a promis, que leur avis sera pris en compte. « Après Sainte-Soline et l’autoroute A69, vous allez nous envoyer les flics ? », s’époumone un militant écolo.

 

D’autres citoyens s’interrogent sur l’impact environnemental d’une mine, et se demandent pourquoi ne pas d’abord rechercher davantage de sobriété en construisant des voitures plus légères qui demanderont moins de lithium. Cela donne, à titre d’exemple : « Vous trouvez ça normal que, pour aller chercher une baguette de pain avec un SUV électrique, on déplace 2 tonnes de ferraille et une batterie de plusieurs centaines de kilos qui a nécessité qu’on déplace aussi 1 tonne de granit ? Et vous trouvez ça normal que, pour aller chercher votre baguette de pain de 250 grammes, vous ayez fait un trou monumental chez nous qui détruit le paysage pour plusieurs centaines d’années et qui pollue toute la région ? »

Dramaturgie du PowerPoint

Avec Comment Nicole a tout pété, Frédéric Ferrer signe le sixième épisode de ses Chroniques du réchauffement qui s’ajoutent à son Atlas de l’anthropocène, un autre cycle artistique composé de sept « cartographies » des bouleversements de la planète. L’auteur prolifique s’interroge aussi bien sur les origines et le devenir du lapin (Le Problème lapin) ou les possibilités de vivre ailleurs (Wow !) que sur la géographie des épidémies (Les Déterritorialisations du vecteur) ou l’évolution du réchauffement climatique (A la recherche des canards perdus).

 

« Mon but est de m’attaquer aux problématiques d’aujourd’hui en partant toujours d’une question, insiste-t-il. Par exemple : Comment arrêter la progression du moustique tigre ? Où sont les canards jaunes en plastique lâchés en septembre 2008 par la Nasa dans un glacier du Groenland pour mesurer la vitesse du réchauffement ? » Puis le géographe, devenu, pourrait-on dire, comédien-pédagogue, se documente, mène un travail de terrain et rencontre des chercheurs.

 

La question n’est pas de « faire un cours ou le tour de la question », mais de trouver la distance artistique, le décalage désopilant, en développant notamment une sorte de dramaturgie du PowerPoint pour pousser le spectateur à la réflexion. « Quand j’étais jeune, Docteur Folamour, de Stanley Kubrick, est le film qui m’a fait le plus réfléchir sur la bombe atomique, et Les Temps modernes, de Chaplin, sur les conséquences de l’industrialisation », dit-il. Aujourd’hui, le changement climatique lui apporte une multitude de sujets pour questionner le monde sur une scène.

Un chemin de traverse

Frédéric Ferrer, 58 ans, a toujours eu deux passions : le théâtre, qu’il a pratiqué dès ses années de lycéen à Mantes-la-Jolie (Yvelines), et la géographie, qu’il a étudiée à la Sorbonne à Paris. « Un monde s’est ouvert quand je suis arrivé à l’université : explorer d’autres territoires, comprendre un paysage, un climat sont autant d’invitations au voyage qui donnent envie de comprendre. » En parallèle, il poursuit des cours de théâtre. Agrégé de géographie, en 1991, il enseignera pendant quatre ans avant de se mettre en disponibilité pour monter ses premiers spectacles, puis créer, en 2001, la compagnie Vertical Détour.

 

C’est en 2005 qu’il va parvenir à relier le théâtre à ses questionnements de jeunesse sur la géographie et le climat. Après avoir lu le troisième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), il rencontre des experts et crée Mauvais temps. « Chaque spectacle m’a donné l’envie du prochain et je n’en suis jamais sorti. Ce qui nous arrive est à la fois terrible et incroyable. Grâce à des nouvelles rencontres avec des chercheurs et des scientifiques, ces questions de géographie et ma pratique artistique sont devenues intimement liées. » Seule incartade, son cycle Olympicorama, aussi original qu’instructif et toujours ultradocumenté. De 2019 à 2024, en quinze épisodes et autant d’épreuves, Frédéric Ferrer s’est attelé à célébrer et questionner les Jeux olympiques, en racontant des épopées historiques et sportives qui sont aussi un miroir de l’évolution du monde.

 

 

Un monde, on l’aura compris, qui l’inquiète. « On ne va pas dans la bonne direction. Donald Trump, avec ses reculs sur la lutte contre le changement climatique, n’a rien compris. A un moment donné, on sera obligé de réagir car c’est catastrophique. En attendant, soit j’en pleure, soit j’en joue. » Ce père de deux enfants a choisi la seconde option, un chemin de traverse pour aiguiser la curiosité, sans discours moralisateur et avec beaucoup d’humour. Il a déjà le titre de sa prochaine « cartographie », prévue pour 2027 : Géographie du petit pois, car cette petite boule verte « questionne notre assiette, nos choix alimentaires, les politiques agricoles, la préservation des sols, la vie du lombric, la santé humaine et toute l’économie mondiale ». De quoi à nouveau gamberger !

 

 

Comment Nicole a tout pété. Conception et mise en scène : Frédéric Ferrer, recherches et écritures : Clarice Boyriven et Frédéric Ferrer. Avec Karina Beuthe Orr, Clarice Boyriven en alternance avec Caroline Dubikajtis Patosz, Guarani Feitosa, Frédéric Ferrer, Militza Gorbatchevsky, Hélène Schwartz. En tournée sur des scènes nationales : à Villeneuve-d’Ascq (Nord), du 4 au 6 mars ; à Maubeuge (Nord), le 10 mars ; à Brest (Finistère), du 28 au 30 avril ; et à Evreux, le 30 mai. Plusieurs « cartographies » sont également en tournée jusqu’à fin mai.

 

 

Sandrine Blanchard / LE MONDE

 

 

Légende photo : Frédéric Ferrer au Théâtre de l'Atelier, à Paris, le 15 mai 2024. MATHILDE DELAHAYE

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February 26, 5:48 PM
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La discrète Catherine Pégard, antithèse de Dati au ministère de la Culture 

La discrète Catherine Pégard, antithèse de Dati au ministère de la Culture  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sophie des Déserts / Libération du 26 février 2026

 

L’ancienne journaliste à la tête du château de Versailles pendant douze ans a été nommée ce jeudi 26 février rue de Valois. C’est une grande fidèle du chef de l’Etat, capable de louer et valoriser son maigre héritage.

 

 

Motus, comme toujours. Jouer l’ingénue, et «prendre un regard de vache normande», son vieux mantra. «Je ne suis au courant de rien», a-t-elle textoté, ces derniers jours, à ceux qui testaient la rumeur de sa nomination rue de Valois. Tout, jusqu’à la dernière minute, pouvait capoter. Catherine Pégard le sait, rompue aux us de notre République monarchique, après avoir dirigé durant douze ans le château de Versailles, et côtoyé tant de présidents comme journaliste politique, puis conseillère élyséenne – de Nicolas Sarkozy et, ces six derniers mois, d’Emmanuel Macron.

 

 

La voilà, à 71 ans, ministre de la Culture. Sacrée consécration pour cette discrète Havraise, fille unique d’un capitaine et d’une mère au foyer qui la rêvait prof ; une bûcheuse repérée par Philippe Tesson au Quotidien de Parisreconnue au Point, avant de passer de l’autre côté du miroir. Une vie dans les allées du pouvoir, sans relâche : les vacances l’angoissent. Tout, chez Pégard, est tenu, pensé, travaillé. Pas d’esbroufe ni de coups bas. Elle est l’antithèse de Rachida Dati.

Mise en scène du macronisme triomphant

La passation de pouvoir s’annonce piquante tant les deux femmes, propulsées en 2007 par Cécilia Sarkozy, se détestent. Lors des récents voyages de Macron, au Mexique, en Chine, Dati, showgirl,  toisait la taiseuse conseillère : «Tiens, voilà la femme très importante !» Elle ne s’imaginait pas, un jour, remplacée par Pégard.

 

Tel est le nouveau choix de Macron. En cette triste fin de règne, le chef de l’Etat veut pouvoir compter sur des fidèles, capables de louer et valoriser son maigre héritage. Il connaît les qualités de Pégard, rencontrée en 2015 chez leur ami Jean-Pierre Jouyet, l’ex-secrétaire général de l’Elysée. Elle présidait déjà le domaine de Versailles, avec le projet d’en refaire un haut lieu de pouvoir. Prudence de François Hollande, mais Macron s’emballa illico pour rejouer le Roi-Soleil, lançant à Versailles sa diplomatie. Premier coup suggéré par Pégard : l’invitation de Vladimir Poutine, en mai 2017, à l’occasion de l’exposition «Pierre le Grand», avec l’espoir de le «réarrimer à l’Europe».

 

Un échec, mais c’est au château que, cinq ans plus tard, seront réunis les chefs d’Etat européens solidaires avec l’Ukraine, au lendemain de l’invasion russe. Versailles accueillit les dirigeants d’Arabie Saoudite, des Emirats, l’empereur du Japon, la reine d’Angleterre… et les seigneurs de l’économie mondiale rassemblés dans ses sommets Choose France.

 

 

Pégard a ainsi contribué à la mise en scène du macronisme triomphant. Elle fut aussi témoin des moments moins fastes, quand Macron s’est réfugié à la Lanterne, ce pavillon de chasse niché à la lisière du parc, notamment pendant la crise des gilets jaunes, et celle du Covid. Macron a apprécié cette ex-journaliste qui tenait sa langue et son domaine, respectée des conservateurs, habile pour doper le mécénat, organiser à sa demande des soirées privées, célébrer les noces de Kim Kardashian, l’entrée à Polytechnique du dernier fils Arnault, imaginer des expositions exportables pour faire rayonner la France.

 

«Les tombereaux de boue…»

Pégard est ultra-connectée, réseaux en Chine, aux Etats-Unis, dans le business et la politique, à droite, à gauche, hérités du temps où elle fut, dans l’ombre, la compagne du socialiste Jean-Paul Huchon, puis celle de Philippe de Rothschild. Macron s’est retrouvé dans sa solitude mondaine, son côté sacerdotal, son goût des bons vins. Il l’a maintenue à la tête de Versailles, au mépris de la loi (mandat déjà prorogé trois fois, limite d’âge atteinte), sans craindre de piétiner le Conseil d’Etat.

 

Tous, la ministre de la Culture de l’époque, Rima Abdul Malak, le conseiller Philippe Bélaval, pressaient le chef de l’Etat d’en finir, de lâcher enfin sa protégée de Versailles. Mais il s’entêtait, Pégard, aussi, sourde aux amis qui soufflaient : «Catherine, ne t’accroche pas…» Fin février 2023, elle confiait à Libération son sentiment   «d’injustice», outrée par «les tombereaux de boue… Je suis l’otage de tout ça. Le président veut que je reste.»

 

 

C’est Rachida Dati, à peine nommée rue de Valois, qui ordonna son départ en février 2024. Pégard fut alors recrutée à Afalula, l’agence pour le développement du site archéologique d’Alula en Arabie Saoudite, dirigée par son vieil ami, Jean-Yves Le Drian«Le savoir-faire, les réseaux de Catherine étaient un atout considérable, dit-on en interne. On a tout fait pour la retenir, en vain.» Un an plus tard, Pégard rejoignait l’Elysée, comme conseillère culture. A ceux qui la soupçonnaient de viser le ministère de la Culture, elle répondait   «impensable», craignant la lumière, le barnum médiatique, mais toujours : «Je ferai ce que le Président voudra.»

Renouer avec la presse

Ambiance crépusculaire au palais, les jeunes troupes restantes ont accueilli, sceptiques, la septuagénaire en jupe droite, qui ne sait ni conduire, ni utiliser un ordinateur. Elle eut droit à un petit bureau. Pégard a fait son trou, comme toujours, humble, accorte, stratège. «Tiens, étrange, moi à Versailles, je n’ai jamais eu aucun vol…» a-t-elle noté le jour du casse ubuesque au musée du Louvre. Elle a suggéré au Président de ne pas se rendre sur place, et s’est emparée du dossier.

 

 

Elle a aussi transmis des messages apaisants en direction des dirigeants de l’audiovisuel public, affolés par la réforme de Dati au lance-flammes. L’ex-journaliste a poussé Macron à renouer avec la presse, dialoguer régulièrement avec des éditorialistes à l’Elysée. Elle connaît la valeur et les enjeux de la presse, moins l’IA qui la menace. Voilà un des dossiers, crucial, qui l’attend rue de Valois.

 
 
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February 26, 5:36 PM
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Rachida Dati quitte le ministère de la culture avec un bilan marqué par des effets d’annonce, mais peu de réalisations

Rachida Dati quitte le ministère de la culture avec un bilan marqué par des effets d’annonce, mais peu de réalisations | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Roxana Azimi, Sandrine Blanchard et Aude Dassonville dans Le Monde - 26 février 2026

 

Au cours des vingt-cinq mois qu’elle a passés à la tête de la Rue de Valois, l’ancienne garde des sceaux a délaissé le spectacle vivant, échoué sur la réforme de l’audiovisuel public et bégayé sur le dossier du Louvre.


Lire l'article sur le site du "Monde" 26/02/26/rachida-dati-au-ministere-de-la-culture-un-bilan-marque-par-des-effets-d-annonces-mais-peu-de-realisations_6668299_3246.html

Résistant à la pression du premier ministre, Sébastien Lecornu, Rachida Dati aura attendu le dernier moment pour annoncer, mercredi 25 février, qu’elle quittait le ministère de la culture pour se consacrer à sa campagne pour les élections municipales des 15 et 22 mars à Paris. Nommée ministre de la culture le 11 janvier 2024, elle sera restée vingt-cinq mois à la tête de ce ministère, reconduite dans ses fonctions sous quatre gouvernements. Si elle a battu le record de longévité de ses prédécesseurs sous la présidence d’Emmanuel Macron, son passage Rue de Valois s’apparente davantage à une succession d’effets d’annonce qu’à de véritables réalisations. Avec une volonté délibérée de faire le tri dans les médias auxquels elle consent à parler – la ministre a toujours refusé toute rencontre avec le service Culture du Monde.

 

Dès son discours, lors de la passation des pouvoirs, rue de Valois, elle affiche sa volonté de rendre la culture accessible à tous et dans tous les territoires. Le plan Culture et ruralité devient sa priorité. Elle n’a de fait pas lésiné sur les déplacements dans de petites communes qui avaient rarement vu passer un ministre de la culture.

 

En juillet 2024, son cabinet dévoile un plan à 100 millions d’euros, censé développer l’offre culturelle en milieu rural. Vitrine de l’opération : la relance, avec une enveloppe de 4 millions d’euros, des artothèques, ces lieux de proximité où l’on emprunte des œuvres. Astuce politique toutefois : la moitié du plan recycle des dispositifs déjà financés par l’Etat – des Micro-Folies au plan Fanfare lancé en 2021. Et les moyens humains pour faire vivre ces politiques sur le terrain ne sont pas au rendez-vous.

Rendez-vous snobés

Même satisfecit abusif concernant le Pass culture, dispositif emblématique de la politique culturelle présidentielle. En octobre 2024, la ministre promet, dans une tribune au Monde, de réformer cette plateforme numérique destinée aux jeunes, qui ne remplit pas suffisamment ses objectifs de démocratisation culturelle. Le budget de la part collective du passe (consacrée au financement d’activités dans les établissements du secondaire) est raboté, le montant de la part individuelle allouée aux jeunes de 18 ans passe de 300 à 150 euros et l’engagement de réserver une partie de ce crédit au spectacle vivant n’est pas tenu. Quand elle annonce finalement la « généralisation » du passe, il ne s’agit que d’inciter tout le monde à télécharger l’application géolocalisée pour connaître les activités culturelles de proximité.

Alors que le spectacle vivant est fragilisé, en partie en raison de la baisse des budgets de la culture des collectivités locales, Rachida Dati snobe deux grands rendez-vous de ce secteur : les Biennales internationales du spectacle, à Nantes, et le Festival d’Avignon. Elle aura été l’une des très rares ministres de la culture à ne mettre les pieds ni dans la Cour d’honneur du Palais des papes ni dans les allées du « off » avignonnais.

 
 

Si Rachida Dati a préféré se placer en protectrice du patrimoine, en particulier parisien, elle n’a cependant pas pour autant accordé à celui-ci les financements nécessaires : le 29 janvier, Le Canard enchaîné rappelle que les crédits consacrés aux monuments historiques ont chuté de 24 % depuis deux ans, un record. Rachida Dati a beau jeu, dès lors, d’affirmer sur CNews, après le vol des bijoux royaux, le 19 octobre 2025, au Louvre, que la « sécurisation du patrimoine avait toujours été mise sous le tapis » par ses prédécesseurs.

 

 

« Il y a eu beaucoup de communication pour peu d’opérations concrètes, les logiques politiques étant privilégiées dans nombre de dossiers au détriment de l’intérêt général », regrette Julien Lacaze, président de l’association Sites & Monuments. Ce défenseur du patrimoine déplore ainsi la destruction, à Paris, de la ferme urbaine, vaste de 5 500 mètres carrés, du monastère de la Visitation, ou le fait que la cité-jardin de la Butte-Rouge, à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), soit en passe de l’être.

Sur le dossier du Louvre, qui fait figure de caillou dans sa campagne pour les municipales, la ministre a soufflé le chaud et le froid. Le jour du cambriolage, elle refuse la démission de Laurence des Cars. Mais elle annonce ensuite une refonte de la gouvernance sous la houlette de Philippe Jost, président de l’établissement public Rebâtir Notre-Dame, sans en avoir informé son propre cabinet ni l’Elysée – une idée qui a rapidement fait pschitt. Mme Dati, qui laisse filtrer une irritation croissante envers la patronne du musée, finira par obtenir le départ forcé de cette dernière, le 24 février.

 

Même enlisement du côté de l’audiovisuel public. Dès son arrivée au ministère, en mettant toute son énergie dans la reprise d’une proposition de loi sénatoriale portant la réforme de l’audiovisuel public, qui propose de rapprocher France Télévisions, Radio France et l’Institut national de l’audiovisuel au sein d’une holding, elle fait sien un objectif du premier mandat d’Emmanuel Macron.

Deux échecs

L’ancienne garde des sceaux se livre d’abord à une offensive éclair, espérant faire adopter le texte avant la fin de la session parlementaire de juillet 2024. La dissolution l’interrompt sur sa lancée. La chute du gouvernement Barnier, en décembre 2024, arrête de nouveau son texte aux portes de l’Assemblée nationale. Avec François Bayrou à Matignon, la nécessité et l’urgence d’une réforme, fortement contestée, ne paraissent plus aussi évidentes. Quand, le 30 juin 2025, l’extrême droite ajoute finalement son vote aux députés de l’opposition pour retoquer le texte, Rachida Dati le voit aussitôt adopté par les sénateurs, en deuxième lecture. Depuis, il n’a plus jamais été inscrit à l’ordre du jour d’un vote définitif de l’Assemblée.

 

Sans jamais cesser de vanter la radio du service public, la ministre s’est beaucoup employée à déstabiliser son audiovisuel. Ainsi, en 2024, les crédits alloués à la transformation numérique des entreprises, pourtant prévus dans le projet de loi de finances, n’ont jamais été versés – l’année 2026 sera encore marquée par une sévère baisse de dotations. En parallèle, Mme Dati se fait agressive à l’égard des antennes publiques. Sur France Inter, le 7 mai 2025, elle s’en prend à Sibyle Veil, la présidente de Radio France. Invitée de « C à vous », le 18 juin, sur France 5, elle menace le journaliste Patrick Cohen de poursuites.

A défaut d’avoir réussi à faire adopter sa réforme, Rachida Dati a espéré, dès l’été 2025, dégager un consensus autour d’un projet de loi inspiré des recommandations issues des Etats généraux de l’information – le grand projet du début du deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron. Mais le texte, visant à sauvegarder le droit à disposer d’une information libre et indépendante, n’a toujours pas été dévoilé. Elle part donc sur deux échecs, et un seul véritable acquis : la pérennisation, à l’automne 2024, du mécanisme de financement de l’audiovisuel public, imaginé après la suppression de la redevance par Emmanuel Macron. In extremis, le 5 février, lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, elle a reconnu que celui-ci est « au cœur de notre démocratie » et appelé à « le préserver ».

Quant à la loi-cadre sur les restitutions – annoncée, en 2017, par Emmanuel Macron et rédigée, en 2023, par l’ancienne ministre de la culture Rima Abdul Malak –, le vote de celle-ci, le 29 janvier, en première lecture au Sénat doit davantage à la détermination d’élus comme Catherine Morin-Desailly (Les Centristes, Seine-Maritime), Laurent Lafon (Union des démocrates et indépendants, Val-de-Marne) et Pierre Ouzoulias (Parti communiste français, Hauts-de-Seine), qu’à un réel engagement de Rachida Dati.

« Quand je vous quitterai, vous ne pleurerez pas, vous m’applaudirez ». C’est ainsi que cette dernière concluait ses vœux aux acteurs culturels, le 29 janvier 2024. Deux ans plus tard, son départ se déroule sans effusion.

 

 

Roxana Azimi, Sandrine Blanchard et Aude Dassonville / Le Monde 

Légende photo : Rachida Dati, alors ministre de la culture, lors de la cérémonie de réouverture de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes, le 27 septembre 2025. JEAN-FRANCOIS MONIER/AFP

 

 

 

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February 21, 7:35 AM
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«Rumba» à la Maison des métallos : pour Ascanio Celestini, la fin d’une ère de misère 

«Rumba» à la Maison des métallos : pour Ascanio Celestini, la fin d’une ère de misère  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Gilles Renault / Libération -  Publié le 18/02/2026

 

 

L’auteur italien et le comédien belge, David Murgia, bouclent leur triptyque centré sur l’évocation exaltée des laissés-pour-compte.

 

Il n’est pas indispensable, voire parfaitement facultatif, d’avoir vu Laïka et Pueblo, avant de se lancer dans Rumba. Une précision liminaire qui se justifie par le fait que les trois spectacles forment cependant un triptyque, dit «des pauvres diables», conçu et agencé par l’auteur et metteur en scène italien, Ascanio Celestini, et le comédien belge, David Murgia. Deux artistes ayant tissé de solides liens depuis le début du XXIe siècle, dont résultera notamment un Discours à la nation, qui avait marqué les esprits en 2015.

Accessoirement, la perspective que les trois propositions soient aussi corrélées que dissociables nous arrange, dans la mesure où, la première remontant à 2017 et la deuxième à 2021, un effort de mémoire colossal serait nécessaire si, d’aventure, l’ensemble exigeait qu’on assemble les pièces du puzzle. Ceci posé, on précisera que Laïka exaltait la condition ouvrière autour des figures d’un aveugle, d’une vieille et d’une «dame avec la tête embrouillée», tandis que Pueblo développait sur le même dispositif cette galerie des laissés-pour-compte où l’on croisait notamment la «vieille de plus en plus vieille», une clocharde ou un «gitan de 8 ans».

Funambule magnétique

Soit autant de profils esquintés, que le tandem Celestini-Murgia replonge, avec cette verve poético-déglinguée désormais identifiée, dans un maelstrom de mots (et de pensées) qui tour à tour se chevauchent, s’entrechoquent, se répètent et se complètent, pour composer la mosaïque ébréchée d’un microcosme dépoli n’ayant guère que la contemplation des étoiles pour rêver. Direction, donc, ce parking de supermarché où, une nuit de Noël, deux saltimbanques échoués (le conteur Murgia étant une nouvelle fois flanqué du musicien, Philippe Orivel, entre claviers et accordéon) guettent un public illusoire qui leur fera l’aumône.

 

 

Autour de la figure de Saint-François d’Assise, qui fournit le sous-titre à rallonge du monologue («l’Ane et le bœuf de la crèche de Saint-François sur le parking du supermarché») et justifie le modeste décor (une dizaine d’illustrations sur un panneau, derrière un rideau rouge), prennent alors vie, Job, le manutentionnaire analphabète régnant sur un entrepôt dont il connaît les moindres recoins, mais qui n’est pas foutu de trouver les toilettes dans un bistrot ; Joseph l’Africain, miraculé des eaux ayant englouti ses frères de misère (l’évocation des migrants rappelant ici le monologue, Abysses, de Davide Enia, autre auteur italien, ayant aussi fait l’objet d’une adaptation théâtrale) ; ou toujours ce gitan qui glande, sur lequel s’abat un tombereau de poncifs racistes. Funambule magnétique – pour autant bien sûr qu’on daigne se laisser happer par la faconde –, David Murgia cisèle de la sorte un portrait de groupe dépenaillé que, le temps d’une représentation, le théâtre auréole de dignité.

Rumba, d’Ascanio Celestini et David Murgia, Maison des métallos, 75011, jusqu’au samedi 21 février, dans le Off d’Avignon (théâtre des Doms) du 4 au 25 juillet.
 
Légende photo :  «Rumba» nous emmène dans un parking de supermarché où, une nuit de Noël, deux saltimbanques échoués (le conteur Murgia étant une nouvelle fois flanqué du musicien, Philippe Orivel, entre claviers et accordéon) guettent un public illusoire qui leur fera l’aumône. (Maison des métallos)
 
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February 18, 5:14 AM
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« L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang », au Théâtre de la Commune : un cri de ralliement lesbien

« L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang », au Théâtre de la Commune : un cri de ralliement lesbien | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - Publié le 17/02/26

 

Pour sa première mise en scène, la comédienne Louise Chevillotte adapte le roman de Claudie Hunzinger, sur la correspondance et les amours interdites de deux jeunes femmes au début du XXᵉ siècle.

 

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/17/l-incandescente-et-le-gang-des-cracheuses-de-sang-au-theatre-de-la-commune-un-cri-de-ralliement-lesbien_6667119_3246.html

 

« Emma ! Marcelle ! » : les cris de deux amantes, qui s’embrassent à pleine bouche puis se séparent dans la foulée, volent par-dessus la tête du public du Théâtre de la Commune, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). L’appel est impérieux, presque comminatoire. Il convoque le spectateur à un rendez-vous essentiel. Il le somme d’être là, au présent d’existences revenues du passé et que le théâtre, un siècle plus tard, ressuscite en donnant à entendre la pertinence d’une correspondance amoureuse. De 1923 à 1933, Marcelle écrit à Emma. Des centaines de lettres (découvertes et exploitées sous forme de roman et de documentaire par Claudie et Robin Hunzinger, la fille et le petit-fils d’Emma) qui sont d’une poésie frappante et d’une totale liberté de penser.

 

 

Le spectacle que signe Louise Chevillotte de L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang est un enchantement malgré ses fragilités (c’est la première mise en scène de cette comédienne). Avec peu de moyens et pas mal d’intuition, accompagnée par quatre actrices un brin excessives mais pleinement investies, l’artiste restitue la puissance de femmes de l’ombre qui n’auront pas tout à fait sombré dans l’oubli grâce à la littérature et à son relais, le théâtre.

 

Enserrée dans l’arrondi fluide de voilages blancs qui suggèrent des ambiances et des saisons, plus qu’ils ne dessinent des décors, la représentation déplie l’histoire vraie d’Emma, 17 ans, et surtout de Marcelle dont la prose altière, rebelle et autoritaire est la matière première du projet. Marcelle, 16 ans, un tempérament de feu, l’indépendance en étendard, la peur de rien, même pas de la mort qui rôde autour d’elle. Marcelle qui, en d’autres circonstances, aurait pu croiser son exacte contemporaine, Simone de Beauvoir (1908-1986). Marcelle qui tombe malade. Tuberculose.

La sororité, la passion, le désir

Elle séjournera longtemps dans un sanatorium. Une bande clandestine s’y forme dont elle est l’égérie. Marguerite, Hélène, Bijou la rejoignent la nuit à l’insu des médecins. Ronde des filles en nuisette blanche entre les voilages blancs qui ondulent : ce flou hamiltonien sent un peu le cliché vaporeux alors que ce qui se noue entre les pensionnaires a le goût du définitif.

Le sang dans les poumons, les cures, le pneumothorax (mot barbare), la fièvre, les râles : il faut conjurer le mal par la sororité, la passion, le désir et la sensualité, toutes choses présentes sur le plateau. Marguerite puis Hélène vont mourir. Il n’y a pas de temps à perdre. Indifférentes à la morale, pressées de vivre ce qu’elles ont à vivre, lesbiennes et fières de l’être, ces jeunes femmes du XXe siècle naissant sont irrésistibles. Divine surprise.

 

 

L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang, au Théâtre de la Commune, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 20 février. Adaptation et mise en scène de Louise Chevillotte, d’après le roman L’Incandescente, de Claudie Hunzinger, le documentaire Ultraviolette et le gang des cracheuses de sang, de Robin Hunzinger, et les lettres de Marcelle B. Avec Elodie Gandy, Juliette Gharbi, Lucie Grunstein et Mathilde-Edith Mennetrier.

 

Joëlle Gayot / Le Monde 

 

Légende photo : « L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang », mis en scène par Louise Chevillotte, au Théâtre de la Commune, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 6 février 2026. MARIE GIOANNI

 

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February 18, 4:36 AM
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Le Centre national des arts du cirque à La Villette : exercice à troupes 

Le Centre national des arts du cirque à La Villette : exercice à troupes  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Gilles Renault / Libération - Publié le 16/02/26

 

La création annuelle des circassiens tout juste diplômés mise sur l’humour pour évoquer la fragilité de la condition de leur profession. Grinçant malgré quelques fragilités.

 

Il s’agit sans doute d’un des rituels les plus solidement ancrés dans le panorama hexagonal du spectacle vivant. Chaque début d’année, après en avoir accordé la primeur à son camp de base du Grand Est, le Centre national des arts du cirque (Cnac) dévoile le spectacle collégial de ses nouveaux diplômés, à Paris, dans le parc de la Villette (XIXe arrondissement) – la «mise en piste» étant en revanche toujours confiée à un artiste différent, souvent extérieur au périmètre purement circassien. Ainsi, en 2026, la fonction de chef d’orchestre échoit-elle au Nordiste Halory Goerger, à qui, entre théâtre, musique, installation et performance, nul ne saurait reprocher de manquer d’idées. A défaut de trouver à ses projets des noms de baptême lumineux… Sauf à imaginer, bien sûr, que l’apparente platitude de l’intitulé ait, au contraire, une visée délibérément programmatique. De sorte que, dix ans après Il est trop tôt pour un titreprésenté dans le cadre du Sujet à vif au Festival d’Avignon, on se retrouve avec le Spectacle de la fin des études de la trente-septième promotion du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne, dont le moins qu’on puisse dire, présenté de cette manière (puisque c’est bien le titre choisi), est qu’il ne trompe pas sur la marchandise. Pas plus, ce faisant, qu’il ne cherche à surclasser une proposition qui, par principe, mérite un minimum d’indulgence.

Kit de survie

Ces dernières années, les créations siglées Cnac se caractérisaient par une logorrhée catastrophiste, les jeunes interprètes tenant à ensevelir les numéros sous des couches de doute existentiel (assurément sincère, mais aussi naïf et attendu). Revenaient alors en boucle, ces questions liées au genre, à l’environnement et à la société, qui avaient fini par confiner à l’épiphore fastidieuseLe Spectacle de la fin des études… n’échappe pas totalement à l’écueil, autant qu’il s’efforce bravement de le contourner, à travers l’exploitation d’une veine humoristique qui, dans pareil contexte, brillait par son absence depuis longtemps.

Arrivant groupés sur scène, les quatorze étudiants (moitié filles, moitié garçons) entonnent un air qui parodie les cérémonies de remises de diplômes, comme les défilés militaires exaltant le courage et la solidarité. Pourtant, ici, le moral ne plane pas bien haut, puisqu’une des interprètes exfiltrée incarne une ministre de la Culture qui, tout en remettant un kit de survie «du jeune circassien», fait clairement comprendre à la bleusaille qu’elle ne doit pas se bercer d’illusion. A telle enseigne qu’elle prend l’initiative d’orienter la clique vers d’autres voies, plomberie, BTP ou chaudronnerie, moins aléatoires point de vue sécurité de l’emploi.

Intentions louables

Le ton se veut grinçant. Bien que, boosté par des accoutrements bariolés et une bande-son envahissante, il faille aussi prendre tout cela au second degré. A l’exemple du ballet de tentes Quechua, abris de fortune que le show réévalue en accessoires d’un défilé de mode fauché. Assez fragile (le Cnac n’étant pas le Cours Florent), l’interprétation peine cependant à soutenir cette valeur ajoutée dramaturgique, plutôt confuse par ailleurs (cf. ces allusions à un projet de construction de viaduc sujet à polémique – ou un truc dans ce goût-là) à laquelle on sait surtout gré de narguer la morosité.

 

Et le cirque à proprement parler dans tout ça ? Au diapason, à savoir inégal et décousu. Avec des intentions louables, desquelles émergera celle de ne pas se satisfaire d’une succession convenue de numéros individuels, mais de tenter des choses, comme cette corde molle qui finit par servir de trapèze, ou la roue Cyr que se partagent trois interprètes. A défaut d’imposer la technicité d’une expression circassienne où les noms peinent encore à émerger du jeune casting international.

Le Spectacle de la fin des études… mis en scène par Halory Goerger à l’espace Chapiteaux au parc de la Villette (75019) jusqu’au 22 février, puis en tournée.

 

Gilles Renault / Libération 

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February 15, 5:27 PM
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“L’Affaire L.ex.Π.Re” : un habile spectacle double face, entre théâtre et cinéma

“L’Affaire L.ex.Π.Re” : un habile spectacle double face, entre théâtre et cinéma | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Tiphaine Le Roy dans Télérama - Publié le 12 février 2026

 

Sur fond de tragédie racinienne, la rencontre d’une actrice tourmentée et d’un tueur à gages. Les comédiens-bruiteurs Métilde Weyergans et Samuel Hercule signent un polar scénique parfaitement mis en scène, jouant du point de vue des spectateurs.

 

 

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Réparti de part et d’autre de la scène, le public assiste à la fois à un film, projeté au-dessus du plateau, et à son doublage et bruitage assurés en direct par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Les deux comédiens interprètent aussi les protagonistes de ce moyen métrage. Elle, dans la peau d’une actrice en tournée qui vient de subir un drame personnel, et lui, dans le rôle d’un tueur à gages. Leurs chemins se croisent dans une ville de province où la comédienne joue Phèdre, de Racine.

 

Au tout début de cette proposition, une partie du public suit la journée du tueur à gages d’un côté de la toile, quand l’autre découvre, au verso, l’actrice, en proie à un mal-être profond, marcher par les places et ruelles. Identiques pour les deux films, les bruitages et dialogues les illustrent de manière différente, tandis que deux musiciens jouent sur un côté de la scène des compositions qui accentuent la tension de la fiction. Dans une deuxième partie, les projections sont inversées, et les spectateurs assistent au film qu’ils n’avaient pas encore vu, les bruitages, dialogues et musiques étant rejoués de manière analogue.

 

Métilde Weyergans et Samuel Hercule, également auteurs et metteurs en scène de L’Affaire L. ex.Π.re, s’amusent à dissocier les histoires pour mieux les réunir ensuite, sous l’œil complice du public. La richesse du spectacle se manifeste jusque dans les plus discrets détails du jeu et de la mise en scène. Flirtant par moments avec l’humour, celle-ci illustre la manière dont la perception d’une histoire est influencée par les procédés dramaturgiques employés. Le scénario du film se situe entre le drame et le thriller, tandis que les alexandrins de Racine s’y insèrent avec délicatesse, offrant par leur entremise un touchant hommage au théâtre.

 

 

En tournée jusqu’en avril à La Rochelle, Clermont-Ferrand, Marseille, Le Havre et Villeurbanne. 1h15. Rens. : lacordonnerie.com

 

Tiphaine Le Roy / Télérama

 

Note : TTTT (Bravo)

 

Légende photo : Métilde Weyergans est Natacha, une comédienne jouant dans « Phèdre » de Racine, en tournée en province. Photo Sébastien Dumas

 

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“Le Cercle de craie caucasien” au Théâtre de la Ville, toute la puissance épique de Brecht

“Le Cercle de craie caucasien” au Théâtre de la Ville, toute la puissance épique de Brecht | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Critique d'Emmanuelle Bouchez / Télérama - publié le 9/02/26

 

Emmanuel Demarcy-Mota met en scène avec maestria ce conte mouvementé, porté par une quinzaine de comédiens pleins de fougue. L’ensemble répand une énergie folle. À voir jusqu’au 20 février.



TTT Très bien 

 

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De la pièce écrite en 1945 par Bertolt Brecht (1898-1956), alors qu’exilé aux États-Unis il se souvient de 14-18 et observe de loin la Seconde Guerre mondiale, le metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota affirme toute la puissance épique. En abrégeant, avec raison, le prologue daté, où un rude débat a lieu entre deux kolkhozes du Caucase sur la manière la plus « utile » d’exploiter la terre après les destructions de l’armée nazie. Son spectacle donne tout de suite libre cours à la légende convoquée par les orateurs et située en des temps féodaux, où le gouverneur de la province tyranise son peuple avec l’aide de sa femme, qui vient d’accoucher de « l’héritier ». Mais la révolte gronde, l’ordre explose, tout le monde fuit. Reste en rade, dans le chaos, l’innocent bébé…

 

C’est donc l’histoire d’un sauvetage et d’une générosité à toute épreuve — Groucha, « la fille de cuisine », sauve l’enfant du despote déchu — dont s’empare Demarcy-Mota avec sa maestria théâtrale. Au fil de situations campées par de très belles images et des chansons populaires sans lien avec celles de Brecht mais davantage traitées comme des récits, nous voilà projetés sur les pas de Groucha, alias Élodie Bouchez, qui serre les poings en courageuse têtue. Il y a de la randonneuse chez elle quand, dans une scène saisissante, elle traverse un précipice sur une passerelle branlante. Elle est touchante aussi dans sa froide soupente où elle s’encourage elle-même en berçant le nourrisson.

 

 

Du mélange des tons, la fidèle « troupe » du Théâtre de la Ville (une quinzaine d’acteurs et d’actrices !) s’empare avec fougue. Soldatesque prête à violer, factions flattant le peuple, puissants en déroute ou noceurs cocasses surgissent tour à tour dans cette pièce-fleuve, balayant chaque fois ceux qui pensaient avoir conquis le pouvoir. Celle-ci s’achève sur un procès où le juge, élu malgré lui, est un compatissant filou. Dans cet autre rôle phare, Valérie Dashwood déploie une énergie versatile, entre ironie lasse et virulence folle. Mais il faudrait les citer tous et toutes, de Philippe Demarle à Gérald Maillet (touchant soldat amoureux), en passant par Sandra Faure (un prince ubuesque), ou cette jeune Ilona Astoul dans le rôle de l’enfant, capable pourtant d’entonner un blues viscéral. Tous défendent avec hardiesse ce conte mouvementé, qui n’oublie pas de servir sa « morale » à la fin… Que Demarcy-Mota concentre en un message simple — dont on vous laisse la surprise — qui redonne confiance en l’humanité.

 

Emmanuelle Bouchez / Télérama  

 

  • Titre

    Le Cercle de craie caucasien

  • Genre

    Théâtre

  • Auteur

    Bertolt Brecht

  • Lieux

    Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, 75004 Paris

  • Dates

    Du 28/01/2026 au 20/02/2026

 

 

 

 

 

Légende photo : Élodie Bouchez dans le rôle de Groucha. Photo Jean-Louis Fernandez

 

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Avec «Œdipe roi» à l’Odéon, Eddy D’aranjo signe une grande œuvre sur l’inceste 

Avec «Œdipe roi» à l’Odéon, Eddy D’aranjo signe une grande œuvre sur l’inceste  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Lucile Commeaux / Libération - Publié le 10 février 2026

 

 

 

L’écrivain et metteur en scène reconfigure la pièce de Sophocle pour creuser l’histoire de sa propre famille dans un spectacle hybride, cérébral et de toute beauté.

 

 

«L’inceste est la texture de ma vie» : un homme seul parle sur une scène blanche comme une page vide, les bras ballants, le verbe bas, et le sourire du désastre directement adressé aux spectateurs. Eddy D’aranjo, à la fois écrivain, metteur en scène et acteur de cet Œdipe largement reconfiguré, joue pendant quelque quatre heures un spectacle qui prend tout – mythe, réel, langue, image – pour tisser une grande œuvre à la fois douce et rêche. C’est qu’il faut, pour représenter l’inceste, coudre ensemble le théâtre antique, la psychanalyse moderne, les sciences sociales, la performance et la littérature, et surtout prendre soin de laisser les coutures et les accrocs visibles ; à cette condition seulement, le spectateur pourra voir. De fait, on est assailli par ce spectacle hybride qui a quelque chose de cérébral et d’immature à la fois, et qui, pour peu qu’on lui résiste, abat bien de nos réticences, à force de beauté.

 

Le premier tour du spectacle consiste à escamoter la pièce de Sophocle sous la matière autobiographique. En fait de Thèbes, nous sommes en Picardie dans la maison d’Eddy D’aranjo, figurée seulement d’abord par une machine à laver et une baignoire carrelée, un des lieux sans doute où le père viola la grande sœur, avant que la mère ne fuie avec ses deux enfants. Comment on montre ça sur une scène ? Comment on fait avec les attentes des spectateurs, parmi lesquels statistiquement il existe sans doute à la fois des victimes et des agresseurs ? Est-ce qu’il s’agit là de réparer ou de creuser la plaie ? Doit-on selon la doxa inspirer terreur et pitié ? De toutes ces questions, le spectacle ordonne un prologue très (trop) rhétorique. Il souffre sans doute du fait qu’avant lui, on ait lu et entendu pléthore d’un contenu hybride entre le récit de soi et l’analyse, entre les sciences et la fiction. Eddy D’aranjo le sait, cite Neige Sinno, et se perd dans un dédale de prétéritions, disant sans cesse ce qu’il ne va pas faire, tout en le faisant un peu quand même (pleurer dans les chaumières /choquer le bourgeois /sortir les statistiques).

Pieuvre terrible

On s’agace un temps, mais sans doute on se soumet devant un tel déploiement cérébral, qui semble d’abord limiter le théâtre, mais qui finalement constitue son espace. La scène d’abord presque vide, puis augmentée d’un écran et d’une petite maison de bois, se transforme en une carte mentale, celle d’un homme qui enquête sur les siens, avant de les incarner dans un dispositif bien connu désormais des spectateurs, qui consiste à filmer et diffuser en direct ce qui se passe dans un décor demi-clos. On déplore les quelques tics d’une grammaire trop vue, mais aussi le relais pris par des comédiens par ailleurs irréprochables, car c’est Eddy D’aranjo et sa prosodie étrangement molle qu’on veut seulement entendre. Au cœur du spectacle résonne ainsi un exposé remarquablement mené par le principal intéressé, vêtu ironiquement d’un uniforme de policier, qui une heure durant raconte, documents à l’appui, l’histoire de la famille D’aranjo. Une famille minée par le désordre, l’errance, la misère, l’alcool, et la reproduction de l’inceste, pieuvre terrible figurée par des flèches sur un arbre généalogique projeté plein écran. On comprend alors que l’hémorragie explicative du début reproduit dans le fond celle indispensable de l’enquête, et que sur cette scène parfois trop encombrée de mots et de théories, le symptôme travaille sans résoudre, dans le conflit et la contradiction.

 

Retournement spectaculaire

Une image flanque le vertige et d’un coup fait tout basculer : sur l’écran se superposent brièvement l’image d’un antique et grec rameau d’olivier et celle du motif végétal caractéristique d’un papier peint, de ceux qui tapissaient les intérieurs populaires. Se joue là le retournement le plus spectaculaire de la pièce, celui qui permet que les dialogues de Sophocle résonnent dans une cuisine picarde : la littéralisation du mythe. Le théâtre ne rend pas l’expérience incestuelle, c’est elle qui le rend dans un processus à l’inverse de la transfiguration. La violence n’est pas symbolique, elle est littérale : c’est le mot «pute» prononcé au téléphone par un oncle et qui résonne dans le noir de la salle, c’est l’odeur d’un oignon qu’on épluche sur le plateau, c’est la faute d’orthographe au mot «violée» dans une lettre froissée.

Œdipe roi d’après Sophocle, écriture et mise en scène Eddy D’aranjo, au théâtre de l’Odéon - Ateliers Berthier (75017) jusqu’au 22 février.

 

Lucile Commeaux / Libération

 

Légende photo : La scène se transforme en une carte mentale, celle d’un homme qui enquête sur les siens. (Simon Gosselin)

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