Revue de presse théâtre
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LE SEUL BLOG THÉÂTRAL DANS LEQUEL L'AUTEUR N'A PAS ÉCRIT UNE SEULE LIGNE  :   L'actualité théâtrale, une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement.
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June 30, 2024 1:53 PM
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«Dämon» d’Angelica Liddell à la cour des Papes : émérites funéraires 

«Dämon» d’Angelica Liddell à la cour des Papes : émérites funéraires  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Anne Diatkine dans Libération - 30 juin 2024

 

Avec une extrême sincérité, la performeuse espagnole transforme l’immensité terrifiante du palais des Papes en lieu intime, malgré un intermède des plus embarrassants pendant lequel elle s’attaque nommément à certains critiques.

 

 

C’est fou combien elle occupe entièrement l’espace ! C’est fou comme un corps, pourtant seul sur scène durant une grande partie de la représentation, peut habiter le moindre recoin de l’immense cour d’honneur du palais des Papes, réputée imprenable, défi lancé aux plus grands metteurs en scène et rarement soutenu. C’est hallucinant comme Angélica Liddell, artiste espagnole habituée des spectacles extrêmes, est à son aise, parfaitement chez elle dans ce gigantisme, cheveux lâchés, nue, épilée, avec tout juste des chaussures vernies noires et des socquettes blanches, et une légère cotonnade blanche également longue et ouverte, genre de déshabillé comme on en voit sur certaines photos de la fin du XIXe siècle – on apprendra ensuite que ces costumes victoriens font partie du vestiaire de certaines mises en scène d’Ingmar Bergman, dont le fantôme artistique fait bien plus que hanter le bien nommé Dämon, en reconstituant en partie la cérémonie qu’il avait réglée pour ses funérailles sur l’île de Farö, à l’été 2007.

Au bord du gouffre

Le plateau est rouge sang. Vide de tout décorum. Si l’on excepte, adossés aux vieilles pierres, à l’impressionnante verticalité de la muraille du palais, un bidet, un urinoir, de pauvres W.-C., un gros broc en émail blanc, on se croirait presque chez Warlikowski, a-t-on le temps de songer avant que Liddell entre en scène. Un chromatisme de conte de fées horrifique étreint : rouge la scène, noire la chevelure, blancs les petits meubles qui serviront au rituel, et nus en grande partie les corps émouvants des vieux comédiens du Dramaten à Stockholm, les proches de Bergman qui apparaîtront sur le tard au cours des derniers feux du spectacle. Sur les deux bords du plateau, une quarantaine de chaises roulantes. Vont-elles se livrer à un carambolage ? Noir de la nuit, les fenêtres s’animent, qui creusent la façade et font apparaître des présences. Un homme peint en rouge s’assied au bord du gouffre dans les hauteurs tandis que deux autres descendent telles des ombres en rappel. Il faudrait s’arrêter, comprendre d’où vient l’effroi conjugué à la beauté, cette perception d’encerclement qu’Angélica Liddell produit et le sentiment que l’artiste espagnole est l’une des premières sinon la première à transformer l’immensité terrifiante de l’espace en lieu intime où elle s’adresse à nous, les yeux dans les yeux. Un acteur atteint de nanisme, grimé en clown, soutient le regard du millier de spectateurs sous un air de techno des Chemical Brothers. Il le soutient longtemps, ce regard, immobile, étirant le temps, impassible, alors même que des spectatrices devant nous ne peuvent s’empêcher de danser sur les gradins. Auparavant, il y a un court prologue qu’on croirait écrit à destination de ce que le pays traverse. Citons de mémoire : il y est question de fantômes qui viendront nous harceler si l’on ne se bat pas, de ces pierres qui marquent l’entrée, cette veille d’élections capitales, «d’une effroyable guerre contre la pensée humaine».

Irritant et galvanisant

Nous y sommes. Angélica Liddell entre sur ce plateau qu’elle ne quittera plus durant deux heures, l’arpentant en tous sens, de plus en plus rapidement, avec une énergie de jeune athlète, torse renversé en arrière tandis que les mots qui sortent de sa bouche se bousculent avec limpidité, crapauds et trésors tout autant, bras qui giflent ses flancs de femme de 58 ans, écharpent sa peau, mains qui se caressent le sexe, puis la performeuse s’interrompt, jambes croisées dans une pose de danseuse pour boire ce qu’on suppose être de l’eau. Auparavant, elle se sera munie du bidet qu’elle aura placé au centre du plateau pour se laver le sexe et les fesses avant de les présenter à la salle. On a l’habitude ? Pas tout à fait. Ce cul présenté à la salle qui balance au centre du plateau, ce culot effronté, c’est pour les critiques qu’elle alpague nommément après avoir cité divers articles de presse peu amènes sur ses précédents travaux et qu’elle a appris par cœur. Bergman aussi dans un cahier noir notait les phrases destructrices et n’hésitait pas à en venir aux mains, c’est d’ailleurs ce qu’elle adorerait faire, provoquera-t-elle en riant lors de la conférence, le lendemain. On est placée pendant la représentation à côté d’une consœur (du Figaro), quelque peu médusée. «Où es-tu, Armelle Héliot, ma chérie, mon amour ?» Qui tente de répondre : «Coucou, je suis là, Angélica.» Règlement de compte contre la critique dans la cour d’honneur, on peut saluer l’hommage.

 

Notre collègue Philippe Lançon est lui aussi cité dans ce combat de boxe verbal mais il n’est pas dans l’assistance. Stéphane Capron de France inter, lui, est là et a porté plainte pour «injures publiques». Il faut dire que le surtitrage a diplomatiquement éludé les «fils de pute, connard, enculé», jeux de mots sur son patronyme à partir de l’espagnol, dont l’artiste l’abreuve généreusement. Le spectacle, après cet intermède des plus embarrassants et déplacés dans un moment où le journalisme culturel est à la peine y compris dans le service public, se poursuit. Angelica Liddell essayait-elle de nous empêcher d’écrire ce qu’on pense ? Il se trouve que Dämon, El funeral de Bergman est constamment surprenant, irritant, galvanisant, enfantin. L’extrême sincérité de Liddell qui la pousse à exhiber ce qu’elle nomme «la pornographie de l’âme», et pas seulement son cul, lui permet de repousser tout sens de la mesure. Même les dieux de la météo se tiendront à carreau, qui attendront la toute fin de la représentation pour asperger les saluts et les spectateurs d’une pluie légère.

Dämon, El funeral de Bergman d’Angélica Liddell jusqu’au 5 juillet à la cour d’honneur du Palais des papes.
 
 

Légende photo : La performeuse espagnole Angélica Liddell dans «Dämon». (Alexandre Quentin)
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June 30, 2024 8:51 AM
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Festival d’Avignon 2024 : dix spectacles pour enfants à voir dans le Off   (sélection de Télérama) 

Festival d’Avignon 2024 : dix spectacles pour enfants à voir dans le Off   (sélection de Télérama)  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Françoise Sabatier-Morel  dans Télérama -   27 juin 2024

 

 

Parmi les spectacles du Festival Off d’Avignon (3 - 21 juillet), un certain nombre s’adressent au jeune public. Notre sélection pour faire son choix en famille.

 

 

Oka”, Cie Le Porte-Voix

Faire partie d’un tout ? Rendre perceptible notre relation à la nature, au vivant ? Accueilli et installé sur des îlots de matière textile, naturelle et tissée (îlots qui s’inspirent des ocas amérindiennes, groupes de vie humaine), le public assiste à un « concert-paysage », où bruits de la nature, instruments du monde, voix parlées ou chantées résonnent dans une douce et vibrante énergie.

 
TTT  À partir de 6 mois, 40 min., du 6 au 21 juillet (sauf les 7, 8 et 15), 16hCour du spectateur.
 
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“Fuega, j’ai rencontré un phacochère”, Cie Mon grand l’ombre

Une odeur qui rassure ; des sons légers de feuilles sèches sous les pas, des boucles musicales qui se mêlent à la voix cristalline d’un enfant ; des couleurs vives qui évoquent la nature sous le soleil, la pluie, le vent, la neige… Un très beau spectacle pour les tout-petits, à la fois miniconcert et kamishibai (« théâtre de papier » d’origine japonaise), qui se déroule à la manière d’une aventure sensorielle à vivre au rythme d’une traversée de paysages de collines, de montagnes, de mer.

 

TTTT À partir de 2 ans, 35 min., du 6 au 20 juillet (sauf les 7 et 14), 11h30. Le Totem.
 
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“Conciliabule”, Cie La Waide

Sur scène, une lumière douce émane de deux grandes bulles, à l’intérieur desquelles se devinent deux silhouettes. Une fois le cocon quitté, les deux personnages se frôlent, s’esquivent, se poursuivent, s’apprivoisent, grâce au langage muet du corps et de la musique. L’enfance se raconte ici dans le dialogue gestuel des deux interprètes, dans leur jeu et leur complicité qui se dévoilent peu à peu, dans leurs secrets murmurés. Un bel accord entre danse et musique, où se tisse une relation délicate.

 
TTT À partir de 3 ans, 35 min, du 3 au 21 juillet (sauf les 8 et 15), 17h. Théâtre du Centre.

 

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Et puis”, Cie La Soupe

 

De saison en saison, un paysage se transforme : les arbres sont coupés, les animaux se font rares et la forêt fait place à une gare. La vie sauvage subit les bouleversements du monde moderne et de ses hommes-outils… Au rythme d’une création musicale et sonore enveloppante, cette adaptation scénique s’anime comme un livre d’images et évolue à mesure que se métamorphose la forêt. Un spectacle superbe qui interroge l’avenir sans drame.

 

TTTT  À partir de 4 ans, 45 min, du 6 au 20 juillet (sauf les 7 et 14), 9h50. Le Totem.

 
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“Le Mensonge”, Cie Act2

Que faire avec un tout petit mensonge, qui enfle de jour en jour un peu plus ? Au cours d’un repas, une fillette ment et voit apparaître un rond rouge qui grossit et se multiplie… De scènes du quotidien répétées en représentations oniriques, l’enfant livre une lutte intérieure avec un mensonge multiforme. Et comme l’album jeunesse éponyme, cette adaptation chorégraphique pour deux danseurs et une circassienne laisse le champ libre à l’interprétation, sans jugement moral et sans indice sur la teneur de la fabulation.

 
TTT  À partir de 5 ans, 50 min, du 3 au 21 juillet (sauf 8, 15), 9h45. La Scierie.
 
 
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“Pillowgraphies”, Cie La Bazooka

 

Un premier fantôme, un deuxième, un troisième… On assiste à un ballet : draps en suspension dans l’air, fantômes tantôt balayés par les vents, tantôt rassemblés, composant des figures fluides sur des extraits musicaux. À chaque apparition, l’effet est saisissant. Merveilleuse construction-déconstruction dans cette pièce où le plaisir de l’illusion laisse la place à celui de la danse et aux hypnotiques mouvements des corps.

 

TTT À partir de 6 ans, 50 min, du 3 au 21 juillet (sauf les 8 et 15), 13h10. La Scierie.
 
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“Le Monde, point à la ligne”, Cie Ziri

Comment faire le récit de la naissance du monde ? En l’inventant. Et comme tout est langage, pourquoi se contenter d’une seule histoire ? Avec des feuilles de papier et quelques objets, ce sont donc plusieurs versions de cette naissance que deux personnages racontent. Il y est question d’un chien, d’une petite dame proprette, d’un enfant démiurge, d’une armoire et d’un mouchoir. Un très joli spectacle, adaptation du texte de Philippe Dorin, où l’imagination peut tout.

 
TTT  À partir de 6 ans, 55 min, du 2 au 21 juillet (sauf les 9 et 16), 11h20. Théâtre des Barriques.
 
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“Les filles ne sont pas des poupées de chiffon”, Cie La Rousse

Proche du conte, avec ses épreuves et ses interdits, le récit n’en raconte pas moins l’histoire actuelle d’une jeune fille aux prises avec les traditions : Ella naît fille, grandit en garçon sous le nom d’Eli et redevient femme pour être mariée. De secret en énigme, ce spectacle intense et nécessaire se vit comme l’aventure d’une héroïne qui lutte, comme tant d’autres, contre un destin tout tracé.

 

TTT À partir de 8 ans, 55 min, du 3 au 21 juillet (sauf les 8 et 15), 11h35. La Scierie.
 
 
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“L’Homme qui plantait des arbres”, Cie Théâtre des Turbulences : t3 :

 

Un berger plante des arbres jusqu’à transformer un pays aride et désolé en un pays vert où l’espoir renaît… À la suite de la comédienne Stella Serfaty (également metteuse en scène), le public s’installe puis circule autour d’une installation plastique faite de morceaux de bois et d’argile, que crée au fur et à mesure la marionnettiste et plasticienne Ombline de Benque. Un théâtre d’objet et de récit qui fait résonner avec force la fable écologique et humaniste de Jean Giono.

 
TTT À partir de 9 ans, 80 min, du 4 au 20 juillet, jours pairs (sauf le 8), 11h. Hors les murs. Plein air. La Scierie.
 
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“Dans la peau de Cyrano”, Cie Qui va piano

Pas facile d’être le nouveau de la classe, surtout quand on bégaie et que l’on est inscrit d’office au cours de théâtre ! C’est pourtant là que Colin se découvre des affinités avec un certain Cyrano et des personnes qui l’aident à accepter sa différence… Seul en scène, Nicolas Devort donne corps aux différents protagonistes, dans une alternance virtuose des rôles, faisant naître images et émotions au fil du récit.

TTT À partir de 10 ans, 80 min, du 3 au 21 juillet, 14h10. Théâtre des Corps Saints
 
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June 30, 2024 7:05 AM
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La messe noire d'Angélica Liddell à Avignon

La messe noire d'Angélica Liddell à Avignon | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Philippe Chevilley dans Les Echos - 30 juin 2024

 

 

La 78 e  édition du Festival d'Avignon s'est ouverte le 29 juin avec « Dämon », cérémonie funèbre d'Angélica Liddell inspirée par l'enterrement «scénarisé » d'Ingmar Bergman. Bruit, fureur, excès, images foudroyantes et obscènes… L'Espagnole a lâché ses démons dans la Cour d'honneur du Palais des papes et fait trembler les pierres.

 

Par Philippe Chevilley

Publié le 30 juin 2024 à 12:36Mis à jour le 30 juin 2024 à 12:37

En cette soirée d'ouverture du Festival, l'orage n'a pas eu lieu au-dessus d'Avignon mais dans la Cour d'honneur. Grande prêtresse de l'art vivant, Angélica Liddell a transformé le Palais des papes en église ardente pour y délivrer une cérémonie funèbre aux allures de jugement dernier. Tout le monde en a pris pour son grade, y compris les critiques de théâtre, nommément cités et cloués au pilori avec une rare violence. Dans « Dämon », conçu avec les comédiens du Dramaten, Théâtre royal dramatique de Suède, l'Espagnole convoque ses propres démons et se fait elle-même démone.

 

Son modèle méphistophélique, son frère de sueur et de sang est le réalisateur et dramaturge suédois Ingmar Bergman (1918-2007). Elle en épouse le pessimisme radical, la terreur de vivre et de mourir. Dans la cour recouverte d'un tapis écarlate, elle ira même jusqu'à reproduire son enterrement, dont le scénario avait été écrit par l'artiste lui-même après avoir visionné les funérailles de Jean-Paul II.

 

 

Deux heures durant, par les mots, par les images et par les gestes, Angélica Liddell nous confronte à la vanité de l'existence, à la déchéance physique et intellectuelle qui attend chacun d'entre nous. Jusqu'à transformer la scène en enfer, peuplé de vieillards en fauteuils roulants, de femmes nues lascives et d'infirmiers/croque-morts exhibitionnistes.

 
Images saisissantes
 

Plus que jamais, l'artiste est « toute en scène ». Pas seule, puisqu'elle dirige une troupe d'une quarantaine de « démons », mais omniprésente. Lyrique, mystique, brutale, effrayée, effrayante, elle occupe sans répit toute la cour. Son monologue - passé le très dispensable petit carnet noir des insultes aux critiques - est d'une rare puissance, scandé, slamé, dansé avec hargne.

 

Des fantômes apparaissent derrière les fenêtres du Palais, des démons dévalent ses hauts murs, un ange de la mort se fige au centre de la cour : les images sont saisissantes. Les musiques sont à l'avenant. Angélica Liddell fait rugir Bach, les Chemical Brothers et les Pet Shop Boys.

 

Ses gestes obscènes, ses évocations scatologiques, sa vision mortifère du sexe, elle les doit à Bergman, dit-elle. Sa détestation mêlée de pitié à l'égard des gens, elle la tient aussi d'August Strindberg (1849-1912) à qui elle rend hommage à travers une scène du « Songe ».

 

La dramaturge met en scène avec panache sa marche inexorable vers l'extinction. Malgré ses excès, ses scories, ses longueurs, le spectacle nous emporte. La mort affreuse est transcendée par le théâtre. Sonné mais pas choqué, le public de la première lui a réservé un accueil enthousiaste. Angélica Liddell et ses « Dämon » ne sont pas près de rendre les clés du Palais des papes.

DÄMON. EL FUNERAL DE BERGMAN  d'Angélica Liddell

Avignon, Cour d'honneur du palais des papes, jusqu'au 5 juillet

festival-avignon.com

 

Paris, Odéon , du 26 sept. au 6 oct.

 

 

Philippe Chevilley / Les Echos 

 
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June 29, 2024 3:01 PM
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Jeanne Balibar au Festival d’Avignon : avec la dissolution, «la puissante utopie portée par Don Quichotte a pris à mes yeux une valeur différente» 

Jeanne Balibar au Festival d’Avignon : avec la dissolution, «la puissante utopie portée par Don Quichotte a pris à mes yeux une valeur différente»  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Sonya Faure pour Libération - 29 juin 2024

 

L’actrice interprétera «Quichotte», mis en scène par Gwenaël Morin, au jardin de Mons à Avignon. Portrait croisé entre le héros de Cervantes et la comédienne, habituée aux travestissements

 

 

Longtemps elle ne l’avait approché que par des images : les dessins de Picasso, le film inachevé d’Orson Welles et puis la petite sculpture en bois que ses parents avaient rapportée du Mexique et installée dans la maison de campagne de Bourgogne. Don Quichotte, sa lance et son demi-casque, y regarde toujours, songeur, par la fenêtre. «J’en savais très peu de choses en fait,  reconnaît Jeanne Balibar quand on la retrouve chez elle à un mois de la première du Quichotte qu’elle jouera au jardin de la rue de Mons à Avignon. J’en gardais l’idée d’un personnage héroïque et ridicule. Avec aussi un gros capital de sympathie, peut-être parce qu’il se fait toujours casser la gueule.» Puis le metteur en scène Gwenaël Morin lui a proposé de tenir le rôle du chevalier à la Triste figure au Festival d’Avignon. Un mois avant le début du festival, voilà comment Jeanne Balibar raconte ses débuts avec le personnage : «Ma première réaction a été de me dire : putain de bordel de merde la chance que j’ai. Dans ce monde terrible où je me sens si perdue, pouvoir travailler pendant des mois sur un personnage  qui fuit la réalité, quel privilège ! Ce rôle est venu rencontrer mon propre désir de fuite.» Mais trois semaines plus tard, elle propose qu’on se parle à nouveau : «Alors que le pays a été précipité dans l’imminence d’une catastrophe cataclysmique par la folie d’un criminel à l’Elysée, tout a changé.»

 

 

Au téléphone cette fois, elle poursuit : «On dit toujours que les très grandes œuvres et leurs personnages iconiques peuvent accueillir une multitude de significations et de lectures, qui leur permettent d’exister à travers les siècles et les pays. C’est un cliché, dont je fais pourtant l’expérience concrète avec Don Quichotte aujourd’hui.» 

 

Notre première rencontre, explique-t-elle, avait eu lieu dans un moment de doute, de «désespérance» même : «Cela fait trente ans que nous nous battions contre l’extrême droite, le racisme, les inégalités sociales, pour quel résultat ? Ce qui me parlait dans le Quichotte alors, c’était la fuite dans l’imaginaire… Mais du jour au lendemain, alors que le risque du Rassemblement national au pouvoir n’a jamais été aussi proche, la puissante utopie portée par ce roman a pris à mes yeux une valeur différente. Son combat contre l’injustice, toujours perdu certes, souvent moqué, résonne plus fort, et les géants qu’il affronte, au lieu d’être des monstres imaginaires sont pour moi devenus réels. Ça a fait pivoter de manière spectaculaire ma manière de prendre le personnage.» Et levé, pour un temps, la lassitude chez la comédienne qui a déjà donné publiquement son soutien au Nouveau Front populaire : «Dans le spectacle, j’aurai des armes en carton toutes rafistolées. Dans le combat que nous devons mener aujourd’hui c’est pareil : comme beaucoup de personnes de la société civile, aussi dérisoires mes armes soient-elles, je sais qu’il faut y aller.»

 

 

Jeanne Balibar en lutte, donc, comme Quichotte. Leur silhouette longiligne, leur fondamentale étrangeté à tous les deux, leur apparente intransigeance. «J’ai l’habitude de travailler à mes spectacles en fantasmant sur des acteurs – Johnny Depp en Tartuffe par exemple, explique Gwenaël Morin, artiste associé du Festival d’Avignon, où il a monté le Songe d’une nuit d’été l’an passé. Pour faire naître mon Don Quichotte, j’ai eu besoin de l’imaginer sous les traits de Jeanne Balibar, pour son côté post-Sarah Bernhardt et pour le personnage public qu’elle dessine par ses engagements artistiques et politiques. Mais cette fois, j’ai décidé de demander à mon fantasme si elle acceptait d’incarner mon personnage sur scène. J’ai donc appelé une image, et l’image m’a dit oui. Ce qui pour mettre en scène un Quichotte, qui confond rêve et réalité, était un bon début.»

 

La réalité ne l’a pas déçu. «Jeanne qui rentre sur un plateau de théâtre c’est vraiment Quichotte qui fait ses premiers pas dans le désert. Comment vous dire ça… il semble qu’elle ne touche pas terre, que ses pieds soient toujours un peu décollés du sol,   témoigne Morin. Elle parvient à porter l’absolu de Don Quichotte, mais avec toujours une pointe d’ironie unique en son genre : froide, aiguë, jamais cynique.»

«Don Quichotte comme une montre molle»

Jeanne Balibar a donc fini par lire l’imposant chef-d’œuvre de Cervantes. Ce soir de début juin, quand elle en parle, éreintée après une grosse journée de répétition, elle tourne les pages de grandes feuilles photocopiées sur la table basse de son salon, pour y trouver une précision, l’exactitude d’une formule. «J’ai été à la fois totalement éblouie par l’invention et la subtilité à chaque page, et puis aussi très vite saisie par une certaine lassitude, due à la structure extrêmement répétitive du roman. Tous les chapitres sont construits sur la même trame : il croit, il s’expose, il meurt, il ressuscite. Don Quichotte, c’est Pâques à tous les chapitres ! C’est un rite assez beau en soi mais on peut s’y perdre. Notre travail d’adaptation pour la scène a été de se demander comment faire pour raconter ça de manière dynamique ?»

 

 

Les trois premières semaines de répétitions commencent lors d’une résidence à Bordeaux. Gwenaël Morin propose de tirer au hasard, dans un chapeau, les chapitres qui seront travaillés chaque jour, dans le désordre. «Ça nous a contraints à nous confronter à toutes ces matières absolument différentes les unes des autres, à traverser tous les matériaux du livre», rapporte la comédienne. Elle y voit un tableau de Dali : «Il y aurait une sorte de désert, avec au milieu Don Quichotte comme une montre molle, comme un Christ.» Mais aussi un manga, comme ceux que lisaient ses deux garçons, adolescents : «Je les entendais parler de chevaliers, crier «Attention kamehameha !» Et comme Don Quichotte, leurs mangas étaient des histoires sans fin, qui recommençaient toujours.»

Parmi tous les chemins qui mènent au Quichotte, comment l’attraper, cette chimère qui se casse violemment les dents sur le monde ? «Oui, c’est un innocent, mais il est aussi d’une grande cruauté avec Sancho Panza, estime Balibar. Révolté ? Il est convaincu… mais enfin il est aussi pontifiant. Redresseur de torts ? Sauf que ses interventions empirent souvent la situation.» C’est la vie commune avec le personnage qu’elle habite depuis plusieurs mois qu’elle raconte en filigrane : «Là, franchement, je ne suis plus si sûre que ça qu’il soit si sympathique ce Don Quichotte…» Est-il fou ? «C’est justement la question que je ne dois pas me poser, il a une logique et je dois la trouver.» Est-il une métaphore de l’artiste, lui qui crée un monde tout entier en projetant ses fantasmes ? «Je crois que Gwenaël a cette idée-là : Don Quichotte est un peu comme un acteur, qui prend un rôle pour faire exister une fiction, pour la poser dans le monde. Souvent ça ne produit rien, ou pas grand-chose, alors on recommence, encore, encore. Nos vies, quoi !»

«La question du genre viendra d’elle-même»

Ce n’est pas la première fois que Jeanne Balibar incarnera un homme sur scène (elle a été Achille, Galilée et même le diable), et elle n’en fait pas grand cas. Ce n’est pas non plus la première fois que Quichotte aura un corps de femme. Monique Wittig avait  détourné l’œuvre de Cervantes dans le Voyage sans fin. La pièce, où tous les personnages étaient féminins, avait été montée au Rond-Point en 1985. «La question du genre viendra d’elle-même, sans qu’on ait besoin de produire un discours, assure Jeanne Balibar. Il y a beaucoup de travestissements et de révélations dans le monde du Quichotte, des curés se déguisent en femmes, des femmes se camouflent en homme pour retrouver leur amoureux…»

Elle voit dans le Quichotte la grande scène de l’inconscient, ces rêves dans lesquels les mots ne suivent pas le fil rationnel de la conversation éveillée, où les visages changent sans crier gare, les corps se transforment et les normes s’inversent. «Il y a des références christiques, des sous-entendus homosexuels évidents… c’est incroyable tous les signes qu’il faudrait faire surgir en même temps et qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Exactement comme dans un rêve. Et c’est pas de la tarte.»

«Moi aussi je veux m’enfermer dans un manga sans fin»

Mais ce qui intéresse le plus Balibar dans ce personnage, c’est sa lutte contre les monstres et les enchanteurs. C’est dans ce creuset-là qu’elle cherche son personnage. «Dans le moindre tronc d’arbre il voit la fin du monde. Il ne se bat pas seulement au nom d’un idéal de justice, mais aussi contre Godzilla. Derrière ces monstres chacun peut mettre ce qu’il veut : la peur, l’horreur… Cette dimension-là je m’y reconnais.» On revient sur l’envie de fuite, qui tenaille Don Quichotte. «C’est un personnage littéralement constitué de livres puisqu’il n’arrive plus à voir dans le monde que ses lectures. C’est beau et émouvant. Pour moi il est toujours plus facile de travailler que de vivre. Quand on ne sait plus du tout par quel bout attraper le réel, quand on ne sait plus ni comment le comprendre ni comment agir dedans, ce roman qui fuit dans la révolte et qui s’accroche à des utopies fait du bien. A moins que les événements réels ne viennent rappeler que c’est aussi une fuite dans l’utopie et dans les livres qui permet l’heure venue d’avoir des armes pour affronter les monstres à combattre.»

 

 

Avec sa lance brisée et ses hallucinations, Don Quichotte se coltine malgré tout le monde. Il rêve, mais debout, comme l’a écrit Lydie Salvayre (1). Il y retourne, sans cesse. «Mais dans quel état ? rétorque Jeanne Balibar. Au fil du livre, il est peut-être toujours debout, mais plus si vaillant. Il est amoché par le fait d’être lui-même déjà devenu un mythe. Il est vieux. Les autres personnages et le narrateur se demandent tout le temps s’il n’est pas un fantôme. C’est une question qu’on peut tous se poser ça aussi : suis-je un fantôme ?»

(1) Rêver debout, Seuil, 2021. Quichotte de Gwenaël Morin, d’après Miguel de Cervantes, avec Jeanne Balibar, Thierry Dupont, Marie-Noëlle, Gwenaël Morin. Du 1er au 20 juillet (mais pas tous les jours) à 22 heures au Jardin de la rue de Mons, maison Jean Vilar, Avignon.

 

 

Sonya Faure / Libération

 

Légende photo  : Pour Jeanne Balibar, le rôle de Don Quichotte «est venu rencontrer [s]on propre désir de fuite». (Christophe Raynaud de Lage)

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June 29, 2024 1:38 PM
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Festival d’Avignon : dans les sables mouvants d’« Hécube, pas Hécube »

Festival d’Avignon : dans les sables mouvants d’« Hécube, pas Hécube » | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Joëlle Gayot dans Le Monde -  29 juin 2024

 

Reportage lors des répétitions de la pièce montée par le directeur du Festival, Tiago Rodrigues, à partir du texte d’Euripide, avec la troupe de la Comédie-Française.

Lire l'article sur le site du "Monde" : 

https://www.lemonde.fr/culture/article/2024/06/29/festival-d-avignon-dans-les-sables-mouvants-d-hecube-pas-hecube_6245431_3246.html

 

 

Tout filait vite, ce 23 mai, dans la salle de répétition de la Comédie-Française : « J’aimerais qu’on joue depuis le prologue et jusqu’au plus loin dans le texte », suggérait Tiago Rodrigues aux acteurs, qui aussitôt enchaînaient les scènes sur un tempo soutenu. Une semaine plus tard et un étage plus haut, salle Richelieu, la même équipe prenait cette fois le temps de dénouer les répliques une par une. Or des répliques, il y en a beaucoup dans Hécube, pas Hécube, première pièce qu’écrit (et met en scène) le directeur du Festival d’Avignon pour la troupe de la Comédie-Française.

En un prologue, quatorze scènes et un épilogue, Hécube, pas Hécube va et vient du poème d’Euripide au drame humain né de la plume de l’auteur portugais. Un chassé-croisé d’écritures antique et contemporaine auquel l’artiste ajoute cette touche personnelle qui est devenue sa marque de fabrique : le théâtre dans le théâtre. « C’est l’histoire d’une comédienne qui joue une tragédie alors qu’elle en vit une dans sa vie. » Tiago Rodrigues connecte le sort d’Hécube, reine de Troie qui réclame justice pour le meurtre de son fils, à celui de Nadia, une comédienne qui porte plainte pour maltraitance de son enfant autiste. Le glissement d’une héroïne à l’autre est le nerf d’un spectacle qui pourrait bien entraîner le public vers une profusion d’à-pics émotionnels.

 

« Hécube nous permet de saisir la force de l’amour inconditionnel d’une mère pour son fils, explique le dramaturge. Ce qui m’intéresse, c’est de chercher comment une actrice qui sait cette tragédie par cœur peut mieux faire face aux coups du sort, comment le théâtre peut aider dans la vie. » Elsa Lepoivre est l’une et l’autre de ces mères en colère, dont la dignité ne concède rien au pathos. Autant dire qu’il lui faut se dissocier en permanence sans jamais s’égarer, quitte à frôler une forme de schizophrénie. Cette partie de ping-pong exige une concentration de chaque seconde : « Lorsque j’aurai construit mon parcours de A à Z en balisant chacune de ses étapes, alors je pourrai plonger dans l’émotion, la laisser déferler et puis la contenir la seconde suivante avant, de nouveau, de la pousser au plus fort », raconte la comédienne.

Shoot de stress

Fin mai, à Paris, elle doit encore mémoriser un texte rendu peu de jours avant par l’auteur. Une livraison tardive, à laquelle les comédiens du Français ne sont pas habitués. « Moi qui arrive toujours au premier jour des répétitions texte su, je consacre mes week-ends à apprendre ma partition », explique Elsa Lepoivre. Pas question, donc, de relâcher l’attention. Ce léger shoot de stress ajoute du piment au travail. Denis Podalydès a beau avoir tout (ou presque) connu du théâtre, lui aussi apprivoise « l’inconfort » que génère, dit-il, une pièce « parfois mouvante ». Cette instabilité le stimule, même si le défi l’effraie : « Je dois à un moment faire mine de lire sur mes paumes ouvertes le rapport très technique de plaintes déposées au tribunal, ce passage me terrorise. » Le sociétaire chemine sur une trajectoire parallèle à celle empruntée par Elsa Lepoivre. Il porte sur ses épaules les rôles d’Agamemnon et d’un procureur. Soit les deux hommes de loi auxquels se confrontent les mères.

 

A un mois de sa création dans l’enceinte minérale de la Carrière de Boulbon, à quelques kilomètres d’Avignon, le spectacle se modèle non seulement mot à mot, mais aussi geste à geste. Un placement dans l’espace qui n’est pas ajusté et les équilibres se rompent. A qui s’adresse la parole ? Par où passe l’énergie ? Comment circulent les sentiments ? Tout est affaire de spatialisation. Jeunes pensionnaires, sociétaires aguerris, pas un qui ne se tienne aux aguets dans le dispositif. Nouvelle recrue de la maison où elle a fait ses débuts en 2021, Séphora Pondi observe ses aînés d’un œil attentif. « Ça va mieux aujourd’hui, mais au début, j’étais terriblement intimidée. » Elle ne tremble pourtant pas lorsqu’il lui faut, nécessité du récit oblige, pousser Elsa Lepoivre dans ses retranchements. Comme ses camarades, elle aussi change de peau plusieurs fois au cours de la représentation. Elle va même jusqu’à troquer des habits d’avocate au service d’une cause noble pour ceux, moins glorieux, d’éducatrice maltraitante. « Je ne sais pas pourquoi Tiago m’a distribuée dans deux rôles aux antipodes », sourit-elle.

Monumentalité

Le décor est planté : une longue table de travail, des chaises, des tulles en fond de plateau (ils ne seront pas présents à Boulbon, seulement dans les théâtres en intérieur) et l’impressionnante sculpture d’une chienne qui pointe sa truffe à plus de 3 mètres du sol. « Cette monumentalité est une réponse à la Carrière et à l’ampleur de la tragédie », explique le metteur en scène. Au pied de l’animal dont la verticalité évoque le divin, les humains se débattent. Au total, sept comédiens donnent vie à seize personnages.

 

 

Lorsqu’il parle des interprètes, Tiago Rodrigues dit avoir l’impression d’entraîner le Real Madrid (l’excellence du foot, selon lui). A cette troupe de haut vol, il n’a pas eu à expliquer sa façon de concevoir le théâtre. « Je propose un voyage entre différents niveaux de discours, de temporalités et de réalités. Non seulement ils ont tout de suite compris mon projet mais en plus, ils sont force de proposition. » S’il signe la mise en scène, il ne ferme pas la porte aux idées qui surgissent du plateau. « Le principe qui m’anime est qu’un problème est toujours l’antichambre d’une trouvaille. » Celle-ci naît de cogitations collectives, quitte à interrompre le cours de la répétition, s’asseoir à même les planches, tourner et retourner les pages de la brochure, essayer une action, en tenter une suivante, jusqu’à ce que se dissipe le nœud sur lequel butaient les acteurs.

 
 

Loïc Corbery, en tennis, jeans et tee-shirt, arpente la salle Richelieu d’un pas vif. Il assume avec jubilation d’être le salaud de l’histoire. Il est Polymestor, celui qui a assassiné froidement le fils d’Hécube. Un rôle « sombre et cruel », qu’il délaisse pour devenir un fourbe plus policé, mais aussi destructeur : un secrétaire d’Etat sourd aux plaintes de Nadia et à travers qui l’auteur fait le procès d’une institution défaillante. Corbery navigue lui aussi du lyrisme de la tragédie à l’âpreté du drame contemporain. « Le but est de montrer à quel point les choses diffèrent peu d’Hécube à Nadia », note-t-il. Ce glissement perpétuel entre l’hier et l’aujourd’hui donnera le « la » d’une représentation qui évolue d’état en état. Légèreté de comédiens qui jouent à jouer, douleur immémoriale des mères, froideur du politique face à l’ardeur de l’intime. Huit ans après avoir joué Les Damnés (d’après Visconti) dans la Cour d’honneur du Palais des papes, la Comédie-Française fait son grand retour à Avignon, dans une carrière de pierre où rien n’entrave le libre cours des pensées, des rires et, parions-le, des larmes du public.

 

 

Joëlle Gayot / Le Monde 

 

 

Hécube, pas Hécube. Texte et mise en scène de Tiago Rodrigues. Avec la troupe de la Comédie-Française : Eric Génovèse, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Gaël Kamilindi, Elissa Alloula, Séphora Pondi. Carrière de Boulbon, les 30 juin, 1ᵉʳ, 2, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 11, 12, 13, 14, 15, 16 juillet à 22 heures. En tournée du 26 juillet au 31 janvier 2025. Durée : 2 heures.

 

Légende photo : Eric Génovèse, Elissa Alloula, Séphora Pondi et Denis Podalydès dans « Hécube, pas Hécube », le 10 juin. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE

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Au Festival d’Avignon, aux femmes les grands plateaux

Au Festival d’Avignon, aux femmes les grands plateaux | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde  - 28 juin 2024

 

 

D’Angelica Liddell à Marta Gornicka, cette édition est marquée par plusieurs créations de metteuses en scène, qui investissent les salles les plus prestigieuses.

 

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Tiago Rodrigues récidive. Un an après avoir invité Julie Deliquet à créer son spectacle Welfare dans la Cour d’honneur du Palais des papes, le directeur du Festival d’Avignon convie deux artistes femmes à investir à leur tour le prestigieux plateau. Avec l’Espagnole Angelica Liddell (Dämon. El funeral de Bergman) et la Polonaise Marta Gornicka (Mothers. A Song for Wartime), le Festival en finit avec des décennies d’occupation masculine des lieux. L’édition 2024 de la manifestation sera celle d’une vague de metteuses en scène qui, de la Cour à la FabricA, en passant par les salles de Vedène ou du Gymnase du lycée Aubanel, plieront les mètres carrés à leurs esthétiques.

 

 

En France, leur capacité à s’approprier les grandes scènes semble désormais actée, même si elle a été longue à s’imposer. « Mis à part Ariane Mnouchkine, nous avions peu d’exemples sous les yeux, témoigne Caroline Guiela Nguyen. Cette rareté nous renvoyait en boomerang la question de notre légitimité. » A 42 ans, la metteuse en scène appartient à une génération qui a dû faire ses preuves avant de conquérir plus d’espace. Son premier spectacle se donnait sur le petit plateau du Théâtre de la Colline, à Paris. « Evidemment que je devais démarrer là, puisque je représentais l’émergence, ironise-t-elle en saluant l’initiative de Tiago Rodrigues. Il faut des actes exemplaires tels que le sien pour que les femmes comprennent de quoi elles sont capables. » Avec Lacrima, présenté au Gymnase Aubanel, elle prend d’assaut une scène de 18 mètres de large et 15 mètres de profondeur pour y développer un sujet étonnant : la broderie de la robe de mariage de la reine d’Angleterre.

 

 

Si elle ne devait citer qu’une image de sa représentation, ce serait « celle des mains de l’artisan qui coud 2 500 000 perles sur du satin ». Le détail pour dire l’humanité, l’envergure d’un lieu pour héberger la diversité des récits et des êtres : le grand plateau est, pour Caroline Guiela Nguyen, l’endroit de l’hospitalité avant d’être celui du pouvoir. Il n’est d’ailleurs pas sûr qu’elle accepterait la Cour d’honneur. En tout cas, pas tout de suite : « Je fabrique des boîtes noires, j’ai besoin de maîtriser chaque millimètre. Pour le moment, mes représentations rejettent le plein air ou le chant des oiseaux à la tombée de la nuit. »

Cathédrale de tissu rose

Qu’on ne s’y trompe pas. Les femmes n’ont pas un besoin impérieux de démesure pour affirmer leur autorité ou leur puissance artistique. Un relatif détachement qui, mine de rien, désinhibe l’approche qu’elles ont des planches. Il y a dix ans, Lorraine de Sagazan débutait dans le minuscule Théâtre de Belleville, à Paris. « Je suis arrivée dix ans après une génération de femmes qui a pu jouer des coudes et s’installer. La bataille me semble désormais gagnée, même s’il reste des combats à mener. Et même si on exige de nous, sans doute plus que pour les hommes, une forme d’excellence. » Aujourd’hui âgée de 37 ans, elle crée au Gymnase Aubanel Léviathan, un spectacle qui sera repris en 2025 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Une montée en gamme dont elle a maîtrisé le tempo. « J’ai eu de la chance, les choses se sont faites progressivement, j’ai pu petit à petit augmenter mes capacités. »

 

D’autres auraient sans doute la tête qui tourne face aux 16 mètres de large et 15 mètres de profondeur où va osciller, en ouverture de Léviathan, une cathédrale de tissu rose. Mais Lorraine de Sagazan n’est pas la proie « d’un vertige supplémentaire » à l’idée de ce qui l’attend. « Ce qui est au centre de ma démarche, c’est le projet artistique et le rapport qui se noue avec le public. On n’est pas toujours obligées d’aller dans les grandes salles, il faut pouvoir se déplacer, ne pas céder au savoir-faire. » Elle qui aménage des dispositifs bifrontaux, ou même quadrifrontaux, avoue passer son temps à « essayer de sortir du théâtre quand on ne cesse de [l]’y remettre ». La Cour d’honneur si convoitée ne la fait pas (encore) rêver. « On y travaille, en frontal, pour une masse. Tous les spectacles ne peuvent pas fonctionner sur ce mode. »

Cette masse qu’évoque la metteuse en scène est constituée de mille neuf cent quarante-sept personnes (telle est la jauge exacte de la Cour). Mille neuf cent quarante-sept paires d’yeux qui seront ainsi fixées sur la silhouette frêle d’Angelica Liddell, assise seule près d’un cercueil de bois. L’artiste ressuscite les funérailles de Bergman. « La Cour d’honneur est pleine de fantômes. Il n’y a pas à la remplir de décorum. Sa force spirituelle est telle qu’elle se suffit à elle-même, ce n’est pas un édifice mais une âme », constate-t-elle. Familière du Festival d’Avignon, cette performeuse espagnole a déjà foulé les planches du Cloître des Carmes et du lycée Saint-Joseph. Ceux qui, en 2010, ont assisté à sa toute première création avignonnaise, La Casa de la fuerza, n’ont pas oublié l’épreuve de force à laquelle elle se soumettait. Traînant à bout de bras de lourds canapés de cuir, Angelica Liddell donnait le ton : son corps-à-corps avec les scènes exige des volumes à la mesure de sa démesure. « Les lieux trop petits m’asphyxient. J’ai besoin de l’immensité des espaces pour mieux parler de la solitude et expérimenter la terreur de ces surfaces. »

 

 

Séverine Chavrier aurait dû jouer dans cette Cour d’honneur mythique son spectacle Absalon, Absalon ! (d’après William Faulkner). « Dans ma scénographie, il restera des traces de cette rêverie », confie-t-elle. Cette perspective n’ayant pas abouti, elle rapatrie à la FabricA « les fracas de temps, les éclats de souvenirs, le vent, la pluie, les odeurs d’une terre américaine romancée par Faulkner ». L’artiste est de celles dont les fresques au long cours aiguisent les sens du public en pulvérisant les limites de la théâtralité. Aux antipodes d’un dépouillement auquel sont contraints la plupart des artistes par manque de moyens financiers, son travail est un appel insistant aux excès. La preuve qu’existe encore un théâtre qui déborde, dégorge et porte haut l’élan vital des trop-pleins.

Terrains explosifs

« C’est par la matière que je trouve et cherche la bonne forme. Je ne me suis jamais dit qu’il fallait que je fasse un projet pour un grand plateau. Mes bagarres portent plutôt sur les moyens mis sur l’humain, le fait de revendiquer du temps car le temps, c’est de l’argent. Or les femmes aujourd’hui s’interdisent de rêver à certains projets car elles savent qu’elles n’en auront pas les moyens. » Le théâtre de Séverine Chavrier est total. Mais pas spectaculaire. « Je n’aime pas ce mot, rétorque-t-elle. Je parle plus volontiers de mouvements du plateau. Je ne sais pas poser une scénographie et la laisser vivre, j’ai besoin que les choses jouent et se transforment. » Sous sa conduite, les scènes deviennent des terrains explosifs. Le son et la vidéo augmentent l’espace en suscitant des hors-champ. Ou, à l’inverse, ils autorisent l’intimité de plans resserrés. « Ce qui est important, c’est que les femmes artistes soient présentes mais qu’elles fassent autrement », conclut-elle.

 

« Prendre un grand plateau est un acte politique », témoigne, pour sa part, Chela De Ferrari, qui adapte La Mouette, de Tchekhov (La Gaviota), et dirige à Vedène douze personnes, dont neuf sont aveugles. Parce qu’elle est directrice du théâtre La Plaza, à Lima, au Pérou, cette créatrice bénéficie d’une visibilité qui lui donne « reconnaissance et liberté de mouvement ». Au Pérou, ajoute-t-elle, « les femmes accèdent de plus en plus facilement à des espaces qui, il n’y a pas si longtemps, auraient été impensables ». Pour les hommes, cette redistribution des cartes n’est pas simple : « Il existe aujourd’hui une grande confusion chez eux quant à la représentation de leur masculinité. Beaucoup, notamment dans le domaine artistique, se demandent comment exprimer leur virilité. » Le temps n’est pas si loin où ils dirigeaient toutes les grandes scènes. Mais les choses changent, surtout à Lima, précise Chela De Ferrari, où les théâtres indépendants ont été pris en main par des femmes. Une configuration qui ne l’empêche pas de souffrir « du syndrome de l’imposteur », lorsqu’elle pense s’être lancée dans des aventures qui dépassent ses possibilités. « En cours de route, il m’arrive de douter de mes capacités, du projet, de tout ! Mais, heureusement, le besoin de créer et l’émotion que cette position produit en moi finissent par prendre le dessus sur la peur ou l’insécurité. »

En France aussi, les doutes des femmes ont la vie dure. Elles se savent scrutées et n’ont pas droit à l’erreur. Ces inquiétudes se dissiperont-elles lorsque l’artiste polonaise Marta Gornicka et ses vingt et une choristes entreront dans la Cour d’honneur du Palais des papes pour y faire résonner la voix soudée des femmes ? Les interprètes ont de 9 à 71 ans. Elles ont fui la guerre pour se réfugier en Pologne. Ces filles, sœurs, tantes, mères, grands-mères ne trembleront pas lorsqu’il faudra chanter ou hurler les horreurs vécues. « Alors que la guerre en Ukraine disparaît des couvertures de journaux, nous voulons être la voix de cette guerre. Un chœur composé de femmes des pays d’Europe de l’Est, toutes liées par une expérience commune de la violence et de la douleur, fera face à un autre chœur, le chœur des spectateurs d’Europe de l’Ouest. En plein cœur de cette guerre », affirme Marta Gornicka. En programmant Mothers. A Song for Wartime dans le cœur battant d’Avignon, Tiago Rodrigues n’entérine pas seulement l’excellence d’un projet artistique 100 % féminin. Il place l’Ukraine au centre du Festival, de la France et, au-delà, de l’Europe. Un geste fort, une réponse possible au chaos actuel.

 

 

 

Absalon, Absalon ! D’après William Faulkner. Mise en scène de Séverine Chavrier. Avec Pierre Artières-Glissant, Daphné Biiga Nwanak, Jérôme de Falloise, Victoire du Bois, Alban Guyon, Jimy Lapert, Armel Malonga, Annie Mercier, Hendrickx Ntela, Laurent Papot, Kevin Bah « Ordinateur ». La FabricA, les 29, 30 juin, 1ᵉʳ, 3, 4, 5, 6, 7 juillet à 16 heures. Durée : 5 heures.

 

 

Dämon. El funeral de Bergman. Texte et mise en scène d’Angelica Liddell. Avec David Abad, Ahimsa, Yuri Ananiev, Nicolas Chevallier, Guillaume Costanza, Electra Hallman, Elin Klinga, Angelica Liddell, Borja Lopez, Sindo Puche, Daniel Richard, Joel Valois. Cour d’honneur du Palais des papes, les 29 juin, 1ᵉʳ, 2, 3, 4, 5 juillet à 22 heures. Durée : 2 heures.

 

 

Lacrima. Texte et mise en scène de Caroline Guiela Nguyen. Avec Dan Artus, Dinah Bellity, Natasha Cashman, Charles Vinoth Irudhayaraj, Anaele Jan Kerguistel, Maud Le Grévellec, Liliane Lipau, Nanii, Rajarajeswari Parisot, Vasanth Selvam. Gymnase du lycée Aubanel, les 1er, 2, 3, 4, 6, 7, 8, 9, 10, 11 juillet à 17 heures. Durée : 2 h 55.

 

 

La Gaviota. D’après La Mouette, de Tchekhov. Mise en scène de Chela De Ferrari. Avec Patty Bonet, Paloma de Mingo Heras, Miguel Escabias, Emilio Galvez, Belén Gonzalez del Amo, Antonio Lancis, Domingo Lopez, Eduart Mediterrani, Lola Robles, Agus Ruiz, Macarena Sanz, Nacho Bilbao (musicien). L’autre scène du Grand Avignon-Vedène, les 15, 16, 18, 19, 20, 21 juillet à 11 heures. Durée : 2 h 15.

 

 

Léviathan. Texte de Guillaume Poix. Mise en scène de Lorraine de Sagazan. Avec Khallaf Baraho, Jeanne Favre, Felipe Fonseca Nobre, Jisca Kalvanda, Antonin Meyer-Esquerré, Mathieu Perotto, Victoria Quesnel, Eric Verdin. Gymnase du lycée Aubanel, les 15, 16, 18, 19, 20, 21 juillet à 18 heures. Durée : 2 h 30.

 

 

Mothers. A Song for Wartime. Mise en scène de Marta Gornicka. Avec Katerina Aleinikova, Svitlana Berestovska, Sasha Cherkas, Palina Dabravolskaja, Katarzyna Jaznicka, Ewa Konstanciak, Liza Kozlova, Anastasiia Kulinich, Natalia Mazur, Kamila Michalska, Hanna Mykhailova, Valeriia Obodianska, Svitlana Onischak, Yuliia Ridna, Maria Robaszkiewicz, Polina Shkliar, Aleksandra Sroka, Mariia Tabachuk, Kateryna Taran, Bohdana Zazhytska, Elena Zui-Voitekhovskaya. Cour d’honneur du Palais des papes, les 9, 10, 11 juillet à 22 heures. Durée : 1 heure.

 

 

Joëlle Gayot / Le Monde

 

Légende photo : « Mothers. A Song for Wartime », de la Polonaise Marta Gornicka, le 28 septembre 2023. BARTEK WARZECHA

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Ouverture du Festival d’Avignon : la metteuse en scène Séverine Chavrier voit «Absalon, Absalon !» en large 

Ouverture du Festival d’Avignon : la metteuse en scène Séverine Chavrier voit «Absalon, Absalon !» en large  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Sonya Faure dans Libération - 27 juin 2024

 

L’adaptation colossale du chef-d’œuvre de Faulkner sur l’Amérique des plantations et de la ségrégation ouvre le Festival ce samedi. Comment mettre en scène un tel univers ? «Libé» a assisté aux répétitions.

 

 

Tiré du roman culte de William Faulkner, Absalon, Absalon ! de la metteuse en scène Séverine Chavrier est le tout premier spectacle qui ouvrira le festival d’Avignon, ce samedi 29 juin, à la FabricA. C’est aussi l’un des plus attendus. Comment adapter au théâtre un tel livre, obsédant et brûlant ? Comment porter sur scène les mots du grand écrivain du Sud, peintre de l’Amérique des plantations et de la ségrégation ? «Je n’ai pas la prétention de mettre en scène Faulkner, coupe Séverine Chavrier. La question est plutôt : en quoi cette matière m’autorise à rêver ? Est-ce que Faulkner peut m’aider à faire du théâtre ?» Oui, sans doute. Un théâtre plein, un théâtre de trop-plein, un théâtre excessif, comme le fait la metteuse en scène qui s’était déjà frottée à lui en 2016 avec son adaptation des   Palmiers sauvages.

 

 

Ce jour-là, à un mois de la première d’Absalon, Absalon ! à Avignon, l’ambiance de la répétition à laquelle on assiste est un peu tendue. «Je suis déjà très en retard», justifie Séverine Chavrier. Les deux camions spécialement affrétés pour le festival vont bientôt commencer à charger le décor depuis la Comédie de Genève, le théâtre dont elle a pris la direction en juillet 2023 et où elle travaille la pièce. Le comédien Laurent Papot a quelques minutes de retard au plateau, ça agace profondément la metteuse en scène. Il essaie d’infléchir une idée de mise en scène, c’est un «non» sans appel. «D’accord, d’accord… je ne veux pas être l’empêcheur de tourner en rond…» abdique-t-il avant de s’enfermer dans un cercueil. Un chien traverse la scène. Une comédienne, Victoire Du Bois, s’est fait porter pâle. On apprendra bientôt qu’elle sera absente à Avignon, à quelques jours de la première. Séverine Chavrier elle-même partira au bout d’une heure de répétition, exténuée par la pression. Le filage reprend son cours.

 

 

Le travail est loin d’être fini mais déjà la «bande-son» de la pièce, première et primordiale dans les spectacles de Chavrier, envahit tout l’espace et charrie des sons de trains, de voitures, le bruit sourd d’un projecteur de film mais aussi la musique jouée en live par l’artiste congolais Armel Malonga. A l’origine, Séverine Chavrier est musicienne et plutôt que de textes, elle parle des «partitions» de ses comédiens – douze personnes en tout sur le plateau, acteurs (saisissante Daphné Biiga Nwanak qui se démultiplie), mais aussi danseurs et performeurs (Kevin Bah ou la krumpeuse Hendrickx Ntela). Ils sont sur scène, ils sont aussi dans les vidéos tournées et projetées, en direct, sur un grand écran, images au noir et blanc épais, à la texture dense et voilée. Séverine Chavrier veut y retrouver les fantômes qui peuplent l’œuvre de Faulkner : «Retrouver, comme le dit Edouard Glissant, le vertige, le suspense, le différé, le dévoilement avec lequel il joue pour poser cette question : de quel héritage sommes-nous les héritiers ?»

 

Saisissante, Daphné Biiga Nwanak se démultiplie. (Alexandre Ah-Kye/festival Avignon)

Points d’échappée

Son saturé, visions, impression de torpeur, comme celle qui enveloppe Quentin et Miss Coldfield dans leur petit bureau à l’orée du roman, «pièce obscure torride et sans air dont les persiennes demeuraient toutes fermées et verrouillées depuis quarante-trois étés parce que du temps où elle était petite fille quelqu’un avait cru que la lumière et le déplacement de l’air véhiculaient la chaleur et que l’obscurité était toujours plus fraîche». Séverine Chavrier n’ouvre pas davantage les fenêtres. Mais elle offre des points d’échappée, fuyant une interprétation trop étroite de l’œuvre.

 

 

Absalon, Absalon !, paru en 1936, retrace l’histoire d’un homme, Thomas Sutpen, qui, parti de rien, bâtit un domaine, une plantation, prend femme et tente de fonder une descendance, mais qui pourtant reste un intrus dans la communauté où il a surgi un beau jour. Absalon, Absalon ! est l’histoire d’une malédiction. Sur la scène, les mots de Faulkner surgissent de loin en loin. «Ma fidélité à son œuvre n’est pas dans la littéralité, explique Chavrier. Je tente plutôt d’être fidèle à la sensualité, aux odeurs, au précipité d’images et de temps que le roman charrie.» La metteuse en scène avait même à l’origine supprimé le personnage – central – de Rosa Coldfield. L’été dernier pourtant, elle croise la comédienne Annie Mercier et lui confie qu’elle a peut-être fait une erreur. Elle lui propose de venir répéter avec l’ensemble des comédiens pour porter le personnage de Rosa sans savoir encore si elle le réintégrerait dans la pièce. Après quelques semaines d’essais, Miss Coldfield et Annie Mercier seront finalement de la distribution, et la voix rocailleuse de la comédienne apporte sa tessiture sépulcrale au spectacle. «J’ai milité pour qu’on garde davantage de tournures stylistiques de Faulkner, en vain», regrette la comédienne Annie Mercier. Le comédien Laurent Papot connaît très bien le travail de Séverine Chavrier, avec qui il a créé il y a plus de vingt ans la compagnie la Sérénade interrompue. Il était exceptionnel  dans Ils nous ont oubliés, la dernière pièce de la metteuse en scène, d’après Thomas Bernhard. Il est cette fois Thomas Sutpen. «Il n’y a pas une ligne de mon texte que je n’aie écrite… enfin, que Faulkner ait écrite et que je n’aie retravaillée, dit-il. Il faut bien : que se disent-ils les personnages faulkneriens ? Que pensent-ils ? On a peu accès à ce qui s’est passé en eux, il faut l’imaginer.»

 

 

Alors est-ce encore du Faulkner ? «Je pense que non, tranche Séverine Chavrier. L’objet scénique doit s’autonomiser de la matière du roman, sinon mieux vaut lire le livre.» Elle exagère, évidemment. Ce jour de répétition en tout cas, la glycine d’Absalon était bien là et sur la scène on devinait les fantômes qui, comme dans le roman, «commençaient à prendre une sorte de consistance, de permanence». Coup de force de Séverine Chavrier de citer si peu de mots de l’auteur et pourtant de faire entendre «les cris perçants» d’enfant qu’évoque Faulkner, ces cris qui «persistaient non pas comme un son maintenant mais comme quelque chose que pouvait entendre la peau, que pouvaient entendre les cheveux sur la tête».

Comme à travers un rêve d’insomnie

D’après Faulkner donc, vu dans un miroir déformant, dans une foire grotesque, avec sa maison hantée, posée là sur la scène à côté d’un cheval à bascule, sa musique lancinante et hypnotique de train fantôme. Sur le plateau il y a aussi des dindons, un chien et un boa qui fait crisser le micro sur lequel il rampe. «Séverine Chavrier ne renonce jamais, elle s’obstine, elle creuse», témoigne Annie Mercier. Fouraillant les leitmotivs du romancier que la metteuse en scène énumère : «La vengeance d’une femme répudiée, la jeunesse écrasée, l’enfance bafouée, l’histoire quasi biblique d’un fratricide – dans la famille Sutpen sur fond de guerre de Sécession.» Elle livrera, si on en croit le filage des deux premières parties du spectacle auxquelles on a assisté, une lecture obsessionnelle, ressassante du chef-d’œuvre. Comme à travers un rêve d’insomnie, une hallucination, une insolation.

La pièce dresse le portrait de l'Amérique ségrégationniste. (Alexandre Ah-Kye/festival Avignon)

La question de la peau et des corps, noirs, blancs, au cœur de l’œuvre du romancier du Sud n’est pas éludée, au contraire, mais totalement transformée. Le spectacle présenté à Avignon est une relecture critique d’Absalon. Non pas au sens de jugement, plutôt d’un prolongement. Chavrier a abordé Faulkner au côté de l’écrivain martiniquais Edouard Glissant, figure de la créolité et du «tout-monde» (et dont le petit-fils, Pierre Artières-Glissant, tient le rôle d’un fils Sutpen dans le spectacle) : «Dans Faulkner Mississippi [Stock, 1996], Glissant insiste sur l’obsession d’un homme, Thomas Sutpen, à fonder une lignée qui rejoue l’obsession de l’Amérique blanche, patriarcale et capitaliste. Absalon, Absalon ! est finalement le récit d’une Amérique qui échoue à fonder sa légitimité sur un double crime : le massacre des autochtones d’Amérique et la traite transatlantique.» Le mot «nègre» présent dans le roman de Faulkner n’est pas repris ici. «La question n’est pas d’interdire tel ou tel mot, mais d’éviter que des spectateurs afrodescendants se disent immédiatement : Cette pièce n’est pas pour moi», explique Noémi Michel, politologue devenue également dramaturge, qui intervient régulièrement auprès de metteurs en scène sur les enjeux de diversité et de représentation. «Nous avons cherché l’inverse : comment faire du commun le temps d’une création autour de l’œuvre de Faulkner ? Le romancier lui-même ouvre dans ses livres une perspective critique sur la société américaine blanche et sur sa fragilité… Ce n’est pas un hasard si tant de penseurs afro-américains, de Toni Morrison à la féministe noire Hortense Spillers, lui ont consacré tant de pages. Mettre en scène son œuvre en 2024 revient à se demander comment aiguiser notre regard sur les questions raciales.» Dans Faulkner Mississippi, Glissant a montré à quel point les personnages noirs sont centraux dans l’œuvre de l’écrivain mais restent souvent des observateurs muets. «Le plus passionnant a été de trouver quelle voix donner à ceux qui n’en avaient pas, témoigne Séverine Chavrier. Les personnages noirs de mon spectacle parlent, dansent, jouent, ils sont comme les coryphées des tragédies antiques.»

«Ça a été les montagnes russes»

Cela faisait sept ans que Séverine Chavrier pensait à l’adaptation d’Absalon, Absalon ! Et près de deux ans qu’elle y travaille avec ses comédiens et danseurs, toujours à sa manière, fondée sur l’improvisation. Chacun est arrivé avec «son» Faulkner, dans une liberté d’improviser d’abord presque totale mais accaparante – les acteurs mêlant histoires intimes et lecture personnelle du roman. Annie Mercier : «Je n’ai jamais tant travaillé un texte, j’ai noirci un gros cahier, j’ai fait des fiches sur chacun des personnages, j’ai réécrit des scènes…» Faulkner lu, relu, mâché, incorporé. Et le spectacle qui engloutit le récit et le fait renaître. Le matériau accumulé après ses heures de travail d’improvisation est dantesque. Le jour où nous assistons aux répétitions, en trois heures de filage, nous ne sommes arrivés qu’à la moitié de la deuxième partie. Il y en aura deux autres encore… et le spectacle devra durer quatre heures environ. «A partir de maintenant on va couper, resserrer. A cette étape, ce n’est plus qu’un travail rythmique», rassure Laurent Papot. «Pour moi ça a été les montagnes russes : j’ai été exaltée et parfois j’en ai pleuré, témoigne au contraire Annie Mercier. Séverine Chavrier est la seule à avoir son projet dans la tête. Il est difficile d’obtenir le texte, elle n’aime pas que nous nous sentions trop à l’aise, elle nous laisse dans une incertitude fructueuse. Ça me bouscule énormément. C’est quoi ce matériau ? Qu’est-ce qu’on agite ?» Parfois, alors que la metteuse en scène, casque sur les oreilles à côté des ingénieurs du son, contrôle tout à la fois la lumière, le son et le jeu, la comédienne s’assoit dans la salle vide, à la place du public à venir, pour tenter de mieux comprendre. Sur le plateau, le sol est fait de terre, noire. Laurent Papot est allongé dans son cercueil, les dindons viennent picorer des graines dans sa main.

 
 
 
Légende photo : Avec sa mise en scène sombre, Séverine Chavrier convoque les fantômes qui peuplent l’œuvre de Faulkner. (Alexandre Ah-Kye/festival Avignon)
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June 27, 2024 5:01 AM
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Festival d'Avignon : Tiago Rodrigues prévoit une 78e édition de combat

Festival d'Avignon : Tiago Rodrigues prévoit une 78e édition de combat | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Philippe Chevilley dans Les Echos, le 26 juin 2024

 

En raison des JO, le rendez-vous mondial du théâtre s'ouvre plus tôt, le 29 juin, à la veille d'une séquence électorale critique. Le directeur du festival, Tiago Rodrigues, est bien décidé à assurer le rayonnement d'une édition particulièrement flamboyante ; et à la transformer, si besoin est, en espace de résistance culturelle.

 

 

Publié le 26 juin 2024 à 17:37Mis à jour le 27 juin 2024 à 09:58

Le « café lumineux » du Festival d'Avignon, comme l'a baptisé son directeur Tiago Rodrigues, risque un court-circuit en ces premiers jours de juillet marqués par des élections législatives cruciales pour le pays. Mais il ne va pas s'étreindre. « Je n'aime pas trop les dystopies, on verra ce que nous réserve le second tour. Si le RN perd, ce sera un festival de célébration ; s'il gagne, ce sera un festival de résistance. » L'artiste portugais, marqué par le souvenir de la dictature de Salazar, ne mâche pas ses mots : « Je n'accepterai jamais de collaborer avec un gouvernement d'extrême droite. S'il accède au pouvoir, je proposerai que l'Etat sorte du conseil d'administration. »

 

En attendant, cette 78e édition qui se déroule du 29 juin au 21 juillet ne changera pas de nature. « Son caractère de grande fête civique, populaire et démocratique, fondée sur une totale liberté de l'artiste, a plus que jamais raison d'être… Contrairement aux discours clivants des politiques et de certains médias, le théâtre cultive la complexité, la nuance, nourrit le débat démocratique », explique le directeur du festival.

Affiche brillante

Selon lui, l'urgence est d'abord de convaincre le public potentiel (130.000 places payantes en 2023) qu'il peut faire son devoir démocratique le 30 juin et le 7 juillet grâce aux procurations et participer au festival. « Dès l'entre-deux tours, des espaces de paroles sont envisagés pour que les festivaliers puissent débattre de l'avenir politique et du rôle de la culture. » Le festival a déjà dû se mettre au diapason des JO en avançant d'une semaine sa programmation. Il va donc devoir composer avec les échéances politiques. Seule certitude : son affiche est brillante.

 

 

La 78e édition se distingue par la place accordée à des artistes femmes de premier rang - Angelica Liddell dans la Cour d'honneur, Séverine Chavrier, Caroline Guiela Nguyen, Lorraine de Sagazan ou La Ribot. Elle s'annonce riche également du retour de Krzysztof Warlikowski, lui aussi dans la Cour d'honneur, du premier spectacle créé par Tiago Rodrigues en tant que directeur du festival avec la Comédie-Française (« Hécube, pas Hécube ») dans la Carrière de Boulbon et de la complicité du chorégraphe Boris Charmatz, artiste associé pendant la totalité de l'événement.

Par ailleurs, la part importante accordée aux spectacles en langue espagnole donnera l'occasion de découvrir de nombreux artistes latinos engagés. Tiago Rodrigues et ses équipes sont sur le pied de guerre pour que le festival fondé par Jean Vilar continue de faire vivre l'art et la pensée, pour que le « café lumineux » d'Avignon continue de nous éclairer, même au plus profond de la nuit.

78E FESTIVAL D'AVIGNON

A Avignon et alentours,

du 29 juin au 21 juillet.

Places toujours en vente sur le site.

festival-avignon.com

ou au 04 90 14 14 14

 

Philippe Chevilley

 

 

Légende photo :

Tiago Rodrigues et ses équipes sont sur le pied de guerre pour que le Festival d'Avignon continue de faire vivre l'art et la pensée. (Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon)

 

 

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June 25, 2024 2:40 PM
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Les Français prêts à être bousculés par le théâtre

Les Français prêts à être bousculés par le théâtre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Assia Belabbes dans Télérama - 21 juin 2024

 

 

Un groupement de soixante-dix théâtres a interrogé les Français sur leur fréquentation des salles et sur ce qu’ils souhaitent y voir. Bonne nouvelle : les sujets qui font mal ne leur font pas si peur !

 

 

 

Peut-on parler de tout sur scène ? La question figurait pour la première fois dans l’étude « Les Français et le théâtre » dont la 3e édition, dévoilée jeudi 20 juin, a été réalisée auprès de quelque 1500 Français par Médiamétrie et l’Association pour le soutien du théâtre privé (ASTP ; environ soixante-dix salles à Paris et en région, plus vingt-cinq tourneurs). Preuve que l’actualité brûlante de ces derniers mois, de la guerre en Ukraine aux récentes élections européennes en passant par les événements au Proche-Orient, constitue un sujet de préoccupation majeur pour les professionnels du secteur...

 
Alors donc, peut-on parler de tout sur les planches ? La réponse est oui pour 60 % des Français (et 70 % des spectateurs de théâtre). Pascal Guillaume, directeur de l’ASTP − et du Théâtre Tristan-Bernard −, s’en félicite : « Cela peut servir d’argument pour rassurer et convaincre les élus de collectivités de la nécessité d’aborder des sujets délicats et sensibles sur les scènes qu’ils subventionnent. » Reste qu’un Français sur quatre (un sur trois parmi les « théâtreux ») juge au contraire que la religion, les guerres, les génocides, le terrorisme et la politique sont des sujets clivants.

Vive le bouche-à-oreille

Ils irriguent pourtant le théâtre depuis ses origines, de la tragédie grecque jusqu’à la création contemporaine − en témoignait récemment Terrassesun texte de Laurent Gaudé mis en scène par Denis Marleau, qui revient sur les attentats de 2015. Et aussi graves soient-ils, ils ne dissuadent pas les Français de se rendre dans les salles : la même étude de l’ASTP recense 12,2 millions d’entrées entre le printemps 2023 et le printemps 2024, soit 2 millions de plus que sur la même période un an plus tôt.

Les personnes interrogées ont assisté en moyenne à six représentations, soit une de plus qu’en 2022-2023. Si ce chiffre peut paraître élevé, c’est sans doute parce qu’il comprend les « spectateurs de théâtre au sens large », et même très large puisqu’il inclut quiconque a assisté à un spectacle de théâtre de rue, fréquenté un théâtre public ou privé, une salle municipale... ou même une représentation scolaire. Les moins de 35 ans représentent un gros tiers de ces spectateurs.

 

 

À lire aussi :

“On se demande ce qu’on va devenir” : contre l’extrême droite et contre l’austerité, la culture est dans la rue

 

 

Les spectateurs réguliers, dont l’âge moyen est d’un peu plus de 45 ans, sont principalement citadins, originaires de l’agglomération parisienne (où l’offre culturelle est plus abondante) et ont par ailleurs une pratique culturelle supérieure à celle de l’ensemble des Français (lecture, musique, streaming, sorties…). Ils font leurs choix sous l’influence de la presse écrite (33 %) et des sites de billetterie en ligne (39 %), mais surtout selon le bouche-à-oreille (48 %). La sortie au théâtre reste, pour une très large majorité, une expérience collective. Enfin, si 62 % des adeptes des arts scéniques affirment souhaiter multiplier ce type de sortie, 26 % disent y avoir renoncé, au moins en partie, à cause du prix trop élevé des places. Le pouvoir d’achat figure justement en tête des questions sensibles que les spectateurs se disent prêts à voir abordées sur scène... tout en regrettant de ne pouvoir se rendre au théâtre. Peut-on parler de tout sur scène ?, demande l’ASTP. Assurément, il le faudrait.

 
 
 
Légende photo : Pour 70 % des amateurs de théâtre, il n’y a pas de sujet qui ne puisse être abordé sur les planches (ici à l’Edouard VII à Paris). Photo Julien Daniel/M.Y.O.P.
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June 25, 2024 2:18 PM
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Au Festival d’Avignon, l’appel à la résistance contre le RN 

Au Festival d’Avignon, l’appel à la résistance contre le RN  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Lara Clerc dans Libération - 25 juin 2024

 

Les organisateurs du Festival et la maire d’Avignon se sont réunis lundi 24 juin pour appeler à faire barrage contre l’extrême droite, en accord avec les valeurs historiques de l’événement. Ils ont partagé leur peur pour le régime de l’intermittence du spectacle.

 

C’est le branle-bas de combat au festival d’Avignon. Dans la cour du Palais des Papes, tous ses responsables sont assis côte à côte le long d’une table rectangulaire, la mine sinistre. Devant la presse, ils ont appelé à faire barrage au Rassemblement national, et à la résistance. Ils sont cinq autour de Cécile Helle, la maire d’Avignon : Françoise Nyssen, présidente du festival (et ex-ministre de la Culture en 2017-2018), Tiago Rodrigues, son directeur, Harold David et Laurent Domingos, coprésidents de l’association coordinatrice du festival off, ainsi que Serge Barbuscia, président de l’association des scènes permanentes de la ville. D’une même voix, ils appellent à aller voter afin de ne pas laisser l’extrême droite accéder aux plus hautes responsabilités et plaident pour une édition d’autant plus intense, le festival retrouvant sa vocation d’agora ouverte dans une société «de plus en plus polarisée», il s’agit de «débattre pour ne pas se battre» (dixit Tiago Rodrigues).

Hausse des réservations du off

Le directeur du festival du in explique par ailleurs avoir prévu une fréquentation record pour cette édition, mais qu’après l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale et des législatives anticipées, «on ressent une chute importante des ventes de billets pour la première semaine du festival [qui commence le 29 juin, ndlr], jusqu’au 7 juillet». Une affirmation quelque peu tempérée par son directeur délégué, Pierre Gendronneau, qui a précisé que pour cette première semaine, 40 000 places ont été mises en vente, et qu’un volume de places toujours disponibles (autour de 5 000) est mis en vente à tarif réduit pour près d’une quinzaine de pièces présentées durant cette première semaine. Les représentants des théâtres permanents présents ont, pour leur part, mis en avant une hausse des réservations pour la partie dite off du festival.

Ce n’est pas la première fois que Tiago Rodrigues prend la parole sur la politique, lui qui défendait déjà l’inclusion du champ culturel dans les débats entourant les élections européennes dans les pages de LibérationFace au danger de l’extrême droite, il a tenu à formuler son souhait pour cette édition 2024 : «Le Festival d’Avignon doit être à la hauteur de ses responsabilités historiques, de son code génétique, de ses valeurs et ses principes depuis 1947 et sa fondation par Jean-Vilar. C’est un festival démocratique, populaire, républicain, écologiste, féministe, antiraciste.»

 

«On est à un moment charnière»

Alors que le premier tour des élections législatives anticipées est prévu le 30 juin, soit au lendemain de l’ouverture du festival, les organisateurs s’inquiètent particulièrement de l’avenir des artistes si le Rassemblement national en venait à obtenir une majorité de députés à l’Assemblée. Le directeur d’Avignon a évoqué la toujours possible remise en question «d’un régime d’intermittence qui inspire des artistes et des techniciens de toute l’Europe et de tout le monde», avant que Laurent Domingos ne renchérisse : «Il ne me semble pas avoir entendu beaucoup de paroles de défense de l’intermittence de la part du Rassemblement national, voire avoir bien entendu le contraire.» Une méfiance partagée par les syndicats du spectacle vivant, qui ont déjà manifesté par trois fois à Paris dans les dernières semaines.

 

 

Pour ce qui est du festival, Laurent Domingos a rappelé les événements en marge des représentations théâtrales : «On est à un moment charnière de l’histoire de la culture française. Il y aura plein de débats dans le village du off comme il y en aura aussi au Festival d’Avignon. Il faut que le public y participe. Il faut que la citoyenneté se montre au festival.» A ces débats s’ajouteront aussi les mobilisations organisées par l’intersyndicale de la branche culture, qui a d’ores et déjà annoncé une manifestation au sein de la cité des Papes samedi 29 juin, jour de l’ouverture du Festival in et veille des législatives. «Nous, les cigales allons être obligées de reprendre le monde en main afin de le rendre plus fréquentable», a résumé Laurent Rochut, directeur du théâtre La Factory.

 

 

Lara Clerc / Libération

 

 

Légende photo : Les organisateurs du Festival et la maire d’Avignon se sont réunis lundi 24 juin pour appeler à faire barrage contre l’extrême droite au Palais des Papes, à Avignon. (Alexandre Quentin)

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June 25, 2024 11:51 AM
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Julien Gosselin à l'Odéon

Julien Gosselin à l'Odéon | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot dans son blog - 24 juin 2024

 

 

Le metteur en scène et chef de troupe a été désigné vendredi 21, comme successeur de Stéphane Braunschweig, au Théâtre National/Théâtre de l’Europe.

 

De tous les metteurs en scène du cercle de création théâtrale      de France et d’Europe, metteurs en scène autour de la quarantaine, Julien Gosselin est à la fois le plus radical, mais aussi l’un des plusreconnus de la profession, tutelles comme critiques et spectateurs.

 

Né dans le Nord (le 10 avril 1987, à Oye-Plage, Pas-de-Calais) il a été l’un des très brillants élèves de l’Ecole du Théâtre du Nord, un foyer de formation de grande qualité, qui célèbre en cette année 2024, ses vingt ans. Le jeune Julien Gosselin a été un élève de Stuart Seide, venu des Etats-Unis depuis bien des décennies, associé à l’époque d’Antoine Vitez, metteur en scène audacieux et pédagogue très fertile.

 

Julien Gosselin n’a jamais dirigé d’institution, au contraire de l’un des artistes pressentis pour diriger la prestigieuse institution qu’est le Théâtre National de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Thomas Jolly, de quelques années son aîné (il est né le 1er février 1982).  Mais Julien Gosselin a le sens de la responsabilité :
dès 2009, il avait fondé le collectif « Si vous pouviez lécher mon
cœur ». Il a le sens du partage et c’est dans cette phalanstère heureuse que l’on a appris à connaître des garçons et des filles de grand talent, telle Tiphaine Raffier, telle Noémie Gantier. En sortant de l’Ecole professionnelle supérieure d’art dramatique de Lille (EPSAD), Guillaume Bachelé, Antoine Ferron, Alexandre Lecroc, Victoria Quesnel et les déjà nommés ont donc créé « Si vous pouviez lécher mon cœur ».
Un nom étrange, dérangeant qui se dénoue en ce terrible
avertissement : « vous seriez empoisonné ». Ces jeunes artistes ont prélevé cette phrase dans Shoah… Julien Gosselin est le metteur en scène de ses camarades. Ils montent Gênes
01
 de l’Italien Fausto Paravidino ou encore Tristesse animal noir de l’Allemande Anja Hilling. Dès 2013, ils sont au festival d’Avignon avec une jubilatoire et très intelligente adaptation (partielle) des Particules élémentaires de Michel Houellebecq. Cela les lance ! Suivront d’autres créations-fleuves, comme  2666 d’après Roberto Bolano.  Puis Joueurs, Mao II, Les Noms,  d’après Don De Lillo, Le Passé de Léonid Andreïev. Depuis, d’autres grands spectacles sont nés. Ainsi, l’année dernière, au Printemps des Comédiens, une production complexe et fascinante, reprise à Avignon, Extinction d’après une double inspiration, Arthur Schnitzler et Thomas Bernhard. Julien Gosselin a été artiste associé au Phénix de Valenciennes et à la Volksbühne Berlin. Il maîtrise parfaitement les contraintes économiques des productions et des « maisons » de théâtre. Nommé officiellement au premier jour de l’été 2024, le 21
juin, il entrera en fonctions comme directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, le 15 juillet prochain. Dans des conditions difficiles qui ont conduit Stéphane Braunschweig, en poste depuis 2016, à renoncer à un nouveau mandat. Le ciseau de l’équilibre des dépenses ne laisse presque pas de marge à la création. L’Odéon pouvait disposer de 1,5 million d’euros en 2016. Avec les augmentations des productions et du fonctionnement administratif et technique des salles, Odéon 6ème et Ateliers Berthier, il reste 500.000 euros pour la création.

 

 

Armelle Héliot

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June 21, 2024 1:21 PM
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Le metteur en scène Julien Gosselin nommé à la tête du théâtre de l’Odéon 

Le metteur en scène Julien Gosselin nommé à la tête du théâtre de l’Odéon  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Anne Diatkine et Rémi Guezodje dans Libération / 21 juin 2024

 

 

 
Connu pour ses adaptations impressionnantes, l’artiste, nommé ce 21 juin par Emmanuel Macron, prend la succession de Stéphane Braunschweig. A la direction de la salle parisienne réputée difficile, il devra «garantir la polyvalence» du lieu, malgré un manque de moyens critiqué par son prédécesseur.

 

 

C’est donc bien lui, la rumeur était fondée, et on ne saurait s’en plaindre. Depuis plus d’un mois, elle donnait le metteur en scène Julien Gosselin prochain directeur du théâtre de l’Odéon-théâtre de l’Europe. On s’étonnait tout juste que le suspense s’étire. Le metteur en scène bien aimé dans ces pages, fondateur du collectif Si vous pouviez lécher mon cœur, et dont la dernière création,  Extinctiond’après Thomas Bernhard, Schnitzler et Hofmannsthal a été créée au dernier festival d’Avignon, vient d’être nommé par le président de la République, ce 21 juin, à la direction du théâtre, sur proposition de la ministre de la Culture, Rachida Dati.

«Paradoxe des grands théâtres nationaux»

Il prend la suite de Stéphane Braunschweig, qui avait annoncé en décembre à Libération ne pas se présenter à sa propre succession, pour cause d’absence totale de marge artistique pour poursuivre son projet, lequel implique des créations, l’invitation de plusieurs spectacles étrangers, et des prises de risques, des découvertes. Une quadrature du cercle telle que tous les autres metteurs en scène approchés – Thomas JollyThomas Ostermeier – ont décliné les avances qui leur étaient faites. Comment fera Julien Gosselin qui aurait accepté ce poste sans augmentation de budget ? A-t-il au bout du compte obtenu de la ministre de la Culture, très probablement éphémère, l’assurance que des moyens financiers viendraient à la rescousse ? A-t-il prévu d’engager des négociations pour modifier la convention collective réputée très difficile à réécrire au profit de la marge artistique ?

 

 

«Le paradoxe de ces grands théâtres nationaux est qu’ils sont en état de marche mais sans moyen pour l’artistique. Sans augmentation de la subvention, Julien prend un grand risque»,  analyse un artiste et ancien directeur d’une grande maison. La nomination de Gosselin, connu pour ses adaptations impressionnantes d’œuvres littéraires dont les Particules élémentaires de Houellebecq en 2013, et le roman-fleuve de Roberto Bolaño 2666 en 2016, interroge sur la stratégie qui pourrait être la sienne pour réussir à montrer des œuvres d’envergure internationale – les siennes et celles des autres – mais aussi les faire tourner dès lors que l’Odéon est producteur.

 

Programmation ouverte aux artistes du monde entier

Dans son communiqué, Rachida Dati confirme néanmoins que Julien Gosselin aura pour mission de garantir la polyvalence offerte par le théâtre de l’Odéon et les Ateliers Berthier, tout en proposant une programmation ouverte aux artistes du monde entier, des concerts et des conférences sur le site historique, ainsi que des temps forts de festivals. Julien Gosselin prendra ses fonctions au 15 juillet 2024. Il n’a auparavant jamais dirigé de théâtre. A la veille des législatives, il prend la tête de ce grand théâtre public réputé difficile dans un contexte politique incroyablement incertain. Devra-t-il en faire un lieu de résistance ?

 
 
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June 21, 2024 2:32 AM
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Léo Cohen-Paperman : «La représentation des présidents est une formidable base pour inventer un théâtre politique et populaire» 

Léo Cohen-Paperman : «La représentation des présidents est une formidable base pour inventer un théâtre politique et populaire»  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par Gilles Renault dans Libération - 20 juin 2024


Fasciné par «ces visages que nous avons tous en partage» qu’ils soient «adorés ou abhorrés», le metteur en scène déroule dans «Huit Rois (nos présidents)» une saga sur les chefs de l’Etat de la Ve République, dont les trois premiers chapitres, sur Chirac, Giscard et Mitterrand, sont donnés au Théâtre 13 à Paris.

 

Etalé sur une dizaine d’années, c’est un chantier artistique qui percute le tumulte sociopolitique dans lequel le pays n’en finit plus de s’enfoncer. Dès 2019, l’auteur et metteur en scène Léo Cohen-Paperman met en branle la saga Huit Rois (nos présidents) qui, sous forme d’épisodes distincts, évoque tous les chefs d’Etat de la Ve République, de Charles de Gaulle à Emmanuel Macron.

 

D’une facture et d’un intérêt variables, les trois premiers chapitres sont actuellement réunis au Théâtre 13 à Paris : «la Vie et la Mort de Jacques Chirac, roi des Français», traité sous la forme déconcertante d’une enquête onirique (qui reviendra début septembre au théâtre du Petit Saint-Martin à Paris), «Génération Mitterrand», dissection plus sobrement maîtrisée d’une époque basculant de l’euphorie à la désillusion et, dernier en date, «le Dîner chez les Français», farce giscardienne qui chercherait une issue improbable entre les Bodin’s et les Chiens de Navarre.

 

Entretien avec Léo Cohen-Paperman qui, au même titre que son homologue et ami Hugues Duchêne (Je m’en vais mais l’Etat demeure, l’Abolition des privilèges), a délibérément choisi d’utiliser la politique comme matière première de ses créations.

 

Qu’aviez-vous en tête en amorçant ce projet ?

 

«Les morts gouvernent les vivants» disait Auguste Comte – ou quelque chose comme ça, je n’ai pas vérifié la citation [elle est bien attribuée au philosophe, ndlr]. Le point de départ de la série est intime : mon père, Philippe Cohen, journaliste politique, est décédé en 2013. Faire cette série, c’est poursuivre un dialogue avec lui, le «doux échange de sentiments et d’idées» dont parlait toujours Comte. Ensuite, et c’est le plus important, il y a dès 2019 l’intuition que la représentation des présidents est une formidable base pour inventer un théâtre à la fois politique et populaire, parce que ces «rois» sont des visages que nous avons tous en partage – que nous les adorions ou abhorrions. Sachant que pour en faire de vrais personnages de théâtre, humains, fragiles, sincères, il ne faut pas s’arrêter à l’indignation. Au contraire, même : écrire sur le pouvoir exige d’arriver à les aimer tous, même ceux qui peuvent apparaître comme les plus vils.

 

Pourquoi ne pas avoir opté pour la simplicité d’un agencement chronologique ?

 

C’est totalement inconscient mais si je devais justifier l’ordre dans lequel nous avons créé les spectacles, je dirais ceci : «Chirac», c’est notre enfance. Nous sommes nés à la fin des années 80, quand il est élu en 1995, j’ai 7 ans, forcément, ça marque. Ensuite, «Mitterrand» était une réponse à «Chirac», dans la forme (moins d’incarnation, plus de sobriété) comme dans le fond (une pièce plus directement politique). Enfin, avec «Giscard», nous voulions remonter à l’origine de la crise structurelle qui a frappé la France depuis la fin des Trente Glorieuses.

 

Qui vous a donné – ou pourrait vous donner – le plus de fil à retordre ?

 

La difficulté réside partout, dans la représentation de chaque président. Prenons ceux que nous n’avons pas encore créés : De Gaulle, c’est le fondateur, le mythe, comment traduire son souffle, et son ombre imposante ? Pompidou disait : «Les peuples heureux n’ont pas d’histoire, je souhaiterais que les historiens n’aient pas grand-chose à dire sur mon mandat» [la formule a été choisie pour être son épitaphe, ndlr.] A priori, ce n’est pas très engageant pour imaginer un spectacle. Sarkozy et Hollande sont clivants car ils appartiennent encore à notre actualité. Macron, n’en parlons pas, surtout dans le contexte actuel.

 

Avec Julien Campani, quand nous écrivons, nous essayons de regarder ces «rois» en face. Cela veut dire que nous tentons de leur donner une humanité, une fragilité… Qui ne nous empêchent pas d’être abasourdis devant le cynisme et la rouerie qui leur sont propres. Pour vouloir incarner la France, il faut un immense désir complètement fou qui conduit parfois à trahir ses amis, ses promesses, soi-même… En tant qu’artisans de théâtre, nous cherchons à faire vivre des personnages et des situations en faisant le pari, jamais simple, d’une humanité inaliénable, même au sommet du pouvoir, là où l’air est souvent irrespirable.

 

D’où la nécessité de faire la part des choses entre l’homme et les idées – comme chez Giscard, perçu comme fat mais qui a su prendre des décisions inattendues, voire courageuses ?

 

Oui, là encore, c’est tout le mystère de ce pouvoir français qui comporte parfois – souvent – une dimension sacrificielle. Nous avons ainsi constaté une disproportion entre la haine suscitée par VGE et la densité de son action politique. Pour saisir la détestation que lui vouèrent les Français, il faut parvenir à comprendre la mentalité d’une époque, le désir d’alternance… Mais aussi, encore une fois, la nature d’un pouvoir monarco-républicain : l’exercer en l’incarnant, c’est accepter une charge étrange à laquelle seul Pompidou, mort pendant son mandat, a échappé, [celle de] l’homme providentiel. Le président devient nécessairement bouc émissaire.

 

Pensée comme une saga en huit chapitres, la série pourrait-elle un jour en comporter un neuvième, où il serait question d’une reine ?

 

Mon objectif est de finir en 2027, avec la fin du second mandat d’Emmanuel Macron. Peut-être qu’au soir du second tour, nous proposerons une petite forme de vingt minutes sur le prochain président, ou la prochaine. L’histoire a ceci de fâcheux qu’elle nous réserve souvent des surprises ! Mais pour citer Claudel, «le pire n’est pas toujours sûr.»

 

Propos recueillis par Gilles Renault / Libération

 

 

Huit Rois (nos présidents), de Léo Cohen-Paperman, épisodes 1, 2 et 3, au Théâtre 13/Glacière (75013), jusqu’au 29 juin.

https://www.theatre13.com/saison/spectacle/huits-rois-nos-presidents

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June 30, 2024 12:24 PM
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« Dämon. El funeral de Bergman », au Festival d’Avignon : le don de soi vengeur d’Angélica Liddell

« Dämon. El funeral de Bergman », au Festival d’Avignon : le don de soi vengeur d’Angélica Liddell | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde 30 juin 2024

 

 

Dans la Cour d’honneur du Palais des papes, la metteuse en scène, actrice et dramaturge espagnole a présenté, samedi 29 juin, « Dämon. El funeral de Bergman ». Un spectacle jusqu’au-boutiste dans lequel elle fustige la vieillesse et s’en prend à la critique.

 

 

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2024/06/30/damon-el-funeral-de-bergman-au-festival-d-avignon-le-don-de-soi-vengeur-d-angelica-liddell_6245537_3246.html

 

 

La puissance, l’irrévérence et la liberté. Tout ce qui fait la marque Angélica Liddell était au rendez-vous du premier jour du Festival d’Avignon, samedi 29 juin, dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. La liberté de création de la performeuse espagnole, on en a pris la mesure avec son nouveau spectacle, Dämon. El funeral de Bergman. Et comment, lorsqu’elle exerce sans réserve ni filtre, elle défie et menace la liberté de la critique. A l’issue d’une représentation dont le contenu des premières minutes n’était connu que de l’équipe de création – la direction du Festival a découvert les faits sur place –, chacun a pris la mesure du piège tendu par Liddell lors d’un happening qui a laissé l’assistance incrédule.

 

 

 

Ouvrant un chapitre dit des « humiliations », elle cite des extraits d’articles de presse négatifs, écrits sur elle par des critiques de théâtre. Parmi ceux-ci, Armelle Héliot, du Figaro, Philippe Lançon, de Libération, Stéphane Capron, de France Inter, et Fabienne Darge, notre consœur du Monde. Liddell tourne alors le dos aux gradins, lit les lignes des critiques et conclut, en les interpellant : « Où es-tu, Armelle ? Où es-tu, Philippe ? » Jouant sur l’homophonie relative du français (« capron ») et de l’espagnol (cabron), elle dérape dans l’injure : « Raclure… » Quand vient le tour de Fabienne Darge, elle n’ajoute pas un mot, mais montre ses fesses au public. Le geste est d’une totale grossièreté.

 

L’insulte est accomplie avec une désinvolture inexcusable. Telle est la réplique d’Angélica Liddell à ceux qui, selon elle, n’auraient pas été au niveau de son art. Cette affirmation de sa toute-puissance d’autrice et de metteuse en scène a quelque chose d’un suicide professionnel. Pourquoi continuer à écrire sur quelqu’un qui vous lynche en direct ? Pour sa part, elle n’en démordra pas : sur le plateau, le créateur fait ce qu’il veut, quel que soit le prix à payer. Contacté par Le Monde, Tiago Rodrigues, directeur du Festival, dit ne pas voir « d’incompatibilité » entre liberté de création et liberté de la presse. « Elle s’inspire de la pensée de Bergman, qui avait un rapport violent à la critique de cinéma. Ce geste poétique peut troubler, mais le Festival n’a pas à interférer avec l’intégrité des œuvres. »

 

 

 

Angélica Liddell a donc frappé un grand coup. De ceux qui, aux forceps, rappellent au public que, face à lui, se trouve une créatrice inaliénable. Le malaise est sensible, mais on se doutait que l’Espagnole, programmée pour la première fois dans la Cour d’honneur, se hisserait à la hauteur d’un lieu convoité par beaucoup mais rarement si bien servi. Son pro domo pour l’art pèse son poids d’intransigeance et son comptant de vitriol. La performeuse, invitée depuis 2009 au Festival, y prend régulièrement à partie l’amour, la sexualité, la maternité, les intermittents et, cette fois, la vieillesse physique, mentale et morale, sujet de son abjection du moment.

Représentation radicale

On la retrouve telle qu’en elle-même, enchaînant des séquences qui forment une grammaire intangible : la logorrhée (l’actrice est phénoménale dans cet exercice), les musiques à plein volume, les exhibitions de nus (sexes et fesses en quantité), les tableaux visuels ésotériques, métaphoriques ou pornographiques, les exhibitions mutiques d’hétéroclites personnages (ici un nain, des personnes âgées poussées sur des fauteuils roulants, de magnifiques nymphettes, un enfant, des croque-morts et un faux pape). De la performance au cérémonial, Liddell varie les intensités émotionnelles, troquant la rage pour le calme, l’agressivité pour la douceur, l’attaque pour la défense, la diatribe pour le silence.

Privilèges abonné
 

Dämon. El funeral de Bergman commence par la balade circonspecte d’un pape et s’achève par l’enterrement reconstitué mais perturbé du réalisateur suédois Ingmar Bergman (1918-2007). Au fond de la scène, des bidets, des pissotières et des W-C. Le sol est drapé de rouge comme la maison du film Cris et Chuchotements. Bergman avait rédigé le scénario de ses funérailles et fait construire un cercueil identique à celui de Jean Paul II. Assise près d’un cercueil, l’artiste parle à celui qui était l’une de ses figures tutélaires : « Le théâtre, c’est du temps, et le temps est assassin. » A ce moment précis, la pluie s’est mise à tomber. Un tempo si parfait qu’on l’aurait cru réglé par Liddell. C’est dire dans quel état de réceptivité singulière met cette représentation radicale où la confrontation avec le public frôle l’appel à l’auto-excommunication théâtrale.

 

 

« Vous voulez de vrais artistes ou vous voulez un putain de patrimoine ? », hurle-t-elle aux spectateurs qui encaissent quarante-cinq minutes de son monologue, micro en main. Sa phrase, d’une énergie inouïe, mène la bataille. Il y a ce que disent des mots, parfois plus que problématiques, et il y a ce réel poétique qu’ils imposent et qui prend le pouvoir. Ces mots accouchent de tableaux visuels de toute beauté.

 

 

Nées du silence, les images encouragent d’autres vagabondages. Des hommes en noir descendent des murs de varappe, un diable rouge s’assoit sur la plus haute fenêtre de la Cour. Les vieux valsent avec tendresse dans les bras des plus jeunes. L’artiste court, bouleversante, derrière le brancard d’un mort invisible. Elle masturbe le pape. Et scrute les spectateurs, citant l’écrivain suédois August Strindberg : « Triste destin que celui des gens, comme je les plains. » Et puis, sur le mur, on lit cette ultime inscription : « Elle s’en va et se tire une balle dans la tête. » Le final est glaçant, le suicide réussi. Le public se lève et l’ovationne.

 

 

Dämon. El funeral de Bergman. Texte et mise en scène : Angélica Liddell. Avec David Abad, Ahimsa, Yuri Ananiev, Nicolas Chevallier, Guillaume Costanza, Electra Hallman, Elin Klinga, Angélica Liddell, Borja Lopez, Sindo Puche, Daniel Richard, Joël Valois et la participation d’Erika Hagberg (habilleuse du Dramaten). Cour d’honneur du Palais des papes, jusqu’au 5 juillet.

 

Reprise à l’Odéon-théâtre de l’Europe du 26 septembre au 6 octobre.

 

 

Joëlle Gayot / Le Monde 

Légende photo : Répétitions de « Dämon. El funeral de Bergman », d’Angélica Liddell, le 25 juin 2024, à Avignon. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE/FESTIVAL D’AVIGNON

 

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June 30, 2024 8:09 AM
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Théâtre : les législatives s'invitent sur la scène du Festival d'Avignon

Théâtre : les législatives s'invitent sur la scène du Festival d'Avignon | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 

Par Martine Robert dans Les Echos - 29 juin 2024

 

C'est le retour des deux plus grands rendez-vous de théâtre de l'Hexagone, le 29 juin pour le In et le 3 juillet pour le Off, en amont des vacances scolaires pour cause de JO. D'où la crainte de perdre des visiteurs, d'autant que se greffent les législatives en ce début de festival.

 

 

Peut-on parler de tout sur scène ? La réponse est oui pour 60 % des 1.500 sondés de l'étude « Les Français et le théâtre » réalisée par Médiamétrie pour l'Association pour le soutien du théâtre privé . Cela tombe bien car tous les sujets d'actualité seront abordés au Festival d'Avignon, dans les rues de la Cité des papes.

« L'enjeu va être d'inciter les spectateurs à voter sans pour autant les perdre pour le festival, car nous débutons entre les deux tours des élections. Avignon est souvent un porte-voix, une force de résistance, avec 12.000 artistes et techniciens réunis ; nul doute que la semaine du 1er juillet, la mobilisation sera grande. Et jusqu'au 7 juillet, nous allons nous battre contre le Rassemblement national », avertit Pierre Gendronneau, directeur délégué du Festival In, dont le coup d'envoi est le 29 juin.

Le Festival Off ouvrira, lui, le 3 juillet, les deux constituant le plus grand rendez-vous de théâtre aux 60 millions d'euros de retombées économiques, doublé d'un immense marché avec près de 1.700 spectacles proposés.

Débuts délicats

L'autre défi est l'avancée du calendrier de ces événements. « Du fait de la tenue des Jeux Olympiques et Paralympiques, le Off débute plus tôt cette année, alors que les vacances scolaires n'auront pas commencé. Nous redoutons des débuts difficiles du fait du manque de public et d'un plus faible nombre de professionnels [les enseignants fournissent de gros contingents, NDLR] et avons demandé au gouvernement la mise en place d'une aide spécifique sans obtenir gain de cause », explique La Scène Indépendante, un syndicat dont les membres présentent 148 productions à Avignon.

Le In et le Off ont deux modèles économiques très différents - plus fragile pour le second - et des circuits de diffusion complémentaires.

Le Off plus fragile

Le In, c'est le règne du théâtre public, avec 35 productions ambitieuses à l'affiche, jouées dans quatorze lieux et attirant 120.000 spectateurs pendant trois semaines.

« 85 % des spectacles sont des créations mondiales, à l'instar de «Hécube, pas Hécube », une pièce pour la Comédie française de Tiago Rodrigues , le directeur du In », précise Pierre Gendronneau.

 

Le budget de 17 millions d'euros du In est alimenté à 55 % par les subventions de l'Etat (4 millions) et des collectivités territoriales, le reste par la billetterie, les tournées, le mécénat qui n'a cessé de croître, de la part de grandes entreprises comme Hermès, le Crédit coopératif, Van Cleef & Arpels, AXA France, comme de 40 PME locales et de 120 donateurs individuels. Une part de l'équipe de 35 permanents parcourt les scènes françaises et étrangères durant l'année à la recherche du meilleur, rapportant dans ses valises 55 % de projets internationaux. Des créations, souvent assez pointues, aux durées parfois fleuves, aux scénographies singulières.

 

Néanmoins par ses actions d'éducation artistique et culturelle menées toute l'année dans sa salle « La Fabrica » auprès de 7.000 personnes, et ses dix résidences de création, le In s'est ancré dans le paysage local et attire 40 % de public régional. « Ce n'est pas un festival de l'élite pour l'élite », se défend Pierre Gendronneau.

Investissement à perte

Il est moins populaire toutefois que le Off et ses 1.600 spectacles au 1,7 million d'entrées dans 250 théâtres, jardins, cloîtres, cours d'écoles, proposant des comédies, des classiques, du stand-up, de l'émergence et même des acteurs connus.

« C'est un espace d'émulation artistique », rappelle Avignon Festival & Compagnies, l'organisme qui fédère le Off. Contrairement au reste de l'année où les tarifs dans les scènes publiques sont moins chers que dans le privé, à Avignon, le prix moyen est autour de 25 euros dans le In car les mises en scène sont plus majestueuses et de 19,50 dans le Off qui compte beaucoup de salles minuscules.

 
 

« Pour une compagnie ou un producteur du Off, il s'agit d'investir sur une présence à Avignon - qui est à peu près systématiquement à perte - afin de montrer son spectacle à un maximum de programmateurs qui pourront l'acheter dans le cadre d'une tournée. Il y a néanmoins une grosse difficulté depuis quelques saisons : la réduction des budgets de ces derniers », pointe Laurent Sroussi, directeur des théâtres de Belleville à Paris et du 11 à Avignon.

 

 

D'autant le Off ne se réduit pas au seul secteur privé : on y trouve aussi des propositions de scènes publiques qui n'ont pas trouvé de place dans la programmation du In. C'est notamment une vitrine pour des régions françaises qui, pour certaines, louent un espace sur la durée du festival pour y présenter les compagnies officiant sur leur territoire, renforçant encore la vive concurrence entre les affiches.

 

 

Martine Robert / Les Echos 

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June 30, 2024 6:52 AM
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Festival d’Avignon : «la Vie secrète des vieux» de Mohamed El Khatib, une sexualité déridée 

Festival d’Avignon : «la Vie secrète des vieux» de Mohamed El Khatib, une sexualité déridée  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Laurent Goumarre dans Libération - 29 juin 2024

 

Fidèle à sa veine du théâtre documentaire, Mohamed El Khatib met cette fois en scène des personnes âgées qui font le bilan de leur vie amoureuse et évoquent sans tabous leurs désirs.

 

Dernière représentation à Bruxelles pour la Vie secrète des vieux avant de se jeter dans le grand bain d’Avignon. Mohamed El Khatib rodait fin mai sa nouvelle création avec sept vieilles et vieux, tous amateurs, réunis sur le plateau après avoir répondu à cette annonce : «Si vous avez plus de 75 ans et des histoires d’amour, appelez-moi.»

Le metteur en scène est rassuré : «Hier, c’était encore très flottant mais là, tout est en place.» Et ce n’était pas gagné : Chille a fait un AVC, apprendre un texte tient donc du miracle. Jacqueline, l’ex-présentatrice du journal télévisé en Belgique, qui ouvre la pièce, a 91 ans. «En novembre, on a fait une résidence, raconte El Khatib. En mars on se revoit pour une avant-dernière étape, et là, elle me demande qui je suis, quel est ce projet. C’est très fragile.» Une fragilité qui fait la force de ce théâtre documentaire en ouvrant la scène à des gens extérieurs au théâtre, des corps non-professionnels pour entendre une parole non formatée. «Les vieux sont marginalisés ; les journalistes, les soignants, leurs propres enfants parlent à leur place. Jamais je n’aurais confié leurs paroles à des acteurs», précise El Khatib qui s’interroge sur le prêt-à-penser : «Au départ, je pensais travailler sur leur mémoire, mais c’était vraiment trop cliché : la perte d’autonomie, la décrépitude du corps, la dépendance, c’est toujours les mêmes sujets quand on parle des vieux, jamais la vitalité, leur désir, est-ce qu’ils font l’amour, est-ce qu’ils en ont envie ? Ma première question lors de la prise de contact a donc été : “Est-ce qu’on peut faire le bilan de votre vie amoureuse ?”»

«J’ai dit à mon fils : tu préfères que je meure à l’Ehpad que sur scène ?»

Martine Devries, 78 ans, médecin généraliste à la retraite, n’a pas hésité. «Quand j’ai vu l’annonce sur les vieux, j’ai tout de suite répondu, sans rien demander à mes enfants. Je devais parler de ma vie amoureuse, mais j’ai raconté la maladie de mon compagnon ; à ce moment-là je ne pouvais rien dire d’autre. J’ai pensé que j’avais raté l’entretien, que la maladie c’était trop triste, et Mohamed a tout gardé. Je connais bien son théâtre, j’aime qu’il donne la parole aux gens, aux enfants de parents séparés dans la Dispute, aux supporteurs du RC Lens dans Stadium, aux gardiens de musée dans Gardien Party que je suis allée voir à Paris. J’avais adoré Conversation avec Alain Cavalier, Boule à neige. Je voulais vraiment en être cette fois.» Même élan pour Jacqueline Juin, la doyenne : «Au départ, mon fils qui a 60 ans ne voulait pas que je fasse la pièce, trop de dates, une tournée internationale, Avignon, la chaleur… Je lui ai dit : “Tu préfères que je meure à l’Ehpad que sur scène ?”» Depuis, elle a sa bénédiction.

 
 

Il faut revenir sur la genèse de la pièce pour en mesurer l’enjeu. D’abord un geste post-Covid, qui répond au traumatisme de ces milliers de personnes âgées mortes dans les Ehpad, sans leur famille, personne pour leur rendre visite et leur dire adieu. «Aux Blés d’Or, l’Ehpad de Chambéry, la directrice Clotilde Rogez s’est inquiétée de la santé mentale des vieux, rapporte Mohamed El Khatib. Elle a demandé à Marie-Pia Bureau, la directrice de l’espace Malraux-Scène nationale de Chambéry, de faire intervenir des artistes et je suis arrivé sur cette invitation.» Mais il y a eu un autre déclencheur : «Ma rencontre à l’Ehpad de la Rochelle avec Anne Durand de Saint-André, 84 ans, un vrai phénomène, qui était tombée amoureuse d’un pensionnaire avec qui elle vivait une vraie et belle histoire. En juillet, j’apprends qu’elle s’est suicidée. Ses enfants, très inquiets de cette relation, voulaient la déplacer. Ça m’a vraiment mis en colère, d’autant que j’entendais pas mal de choses sur les familles qui craignent la captation d’héritage, ou n’acceptent pas que leurs parents refassent leur vie, retrouvent le désir.» Anne Durand de Saint-André apparaît dans la pièce, dans une vidéo.

Masturbation à la carotte et vases dans le rectum

Sur scène on parle masturbation à la carotte, pression des enfants, rapprochement des corps dans les chambres. Sujets tabous ? «Pour vous peut-être, pas pour moi, répond Martine Devries qui déroule ses souvenirs de consultations, des histoires de vases dans le rectum qui affolent ses compagnons de scène. Le plus étonnant, c’est de prendre la parole sur un plateau, moi qui suis plutôt réservée. C’est peut-être qu’ici quand je parle de mon histoire, elle ne m’appartient plus. Mohamed a écrit nos partitions en mixant des choses qu’il a entendues chez moi et les autres. Au point que je n’arrive plus à démêler dans mon monologue ce qui est à moi, ce qui ne l’est pas. Je me sens à la fois actrice et spectatrice. Quand Jacqueline, qui est aveugle et en chaise roulante, récite Bérénice qu’elle a appris au lycée, c’est pour moi, qui suis à ses côtés sur le plateau, chaque fois magnifiquement émouvant et terriblement douloureux. J’entends dire que c’est thérapeutique. C’est faux. On vit une aventure formidable qui nous fait du bien, mais ce n’est pas ça une thérapie.»

«Et tout n’est pas dit dans la pièce, ajoute Mohamed El Khatib. Il y a une chose que j’ai entendue et que je n’ai pas travaillée : sur les cent vieux que j’ai rencontrés, quatre-vingt-dix m’ont raconté la violence de leur premier rapport sexuel, l’abus d’un médecin traitant, une maltraitance, un inceste. Effarant. Pour la Vie secrète, je me suis concentré sur leur vie amoureuse, leur sexualité, celle des mecs souvent liée à la puissance : “Si je ne peux plus bander, j’arrête”, celle des femmes qui réexplorent leur corps – je me souviens d’une vieille dame à Rennes qui me sort une petite mallette bourrée de sex-toys, et m’explique leur fonctionnement. C’est moi qui étais gêné. Et chaque fois cette même phrase qui revient : “Surtout, ne le dites pas à mes enfants.” Bien sûr, j’ai aussi entendu la misère sexuelle, ou la décision de “se retirer du marché”. L’expérience de la vieillesse n’est pas la même selon le genre, la classe sociale, l’appartenance sexuelle, mais un scénario revient souvent : une vie conjugale classique de 20 à 50 ans, puis, passé 60, le désir réapparaît, et le plaisir qu’on n’a pas vraiment connu avant. Je pense à Micheline qui s’est échappée de l’Ehpad pour vivre avec une femme alors que toute sa vie elle avait été homophobe.»

Au moment de se quitter, on lui pose la question qui nous taraude : peut-on faire le bilan de la vie amoureuse de vos parents ? «Ma mère n’est plus de ce monde. Mon père a 76 ans et s’est remarié il n’y a pas longtemps. Pour mes sœurs c’est douloureux de penser qu’une autre femme entre dans sa vie. Quant à moi, c’est vrai, je n’ai pas envie d’en savoir plus sur la vie amoureuse et sexuelle de mon père. On n’en parle pas. Jamais.» Encore un secret de famille.

 

 

La Vie secrète des vieux de Mohamed El Khatib, du 4-19 juillet à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Puis dans le cadre du Festival d’Automne au Théâtre de la ville – Les Abbesses du 12 au 26 septembre, à l’Espace 1789 de Saint-Ouen les 8 et 9 octobre, au Théâtre Cinéma de Choisy-le-Roi le 11 octobre et à Points communs – Théâtre 95 les 18 et 19 décembre.

 

 

 
 
Légende photo : Dans «la Vie secrète des vieux», Mohamed El Khatib ouvre à nouveau la scène à des gens extérieurs au théâtre. (Yohanne Lamoulère)
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June 29, 2024 1:52 PM
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Au Festival d’Avignon, Angelica Liddell : « Je suis une suicidaire sans suicide »

Au Festival d’Avignon, Angelica Liddell : « Je suis une suicidaire sans suicide » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par Joëlle Gayot / dans Le Monde - 29 juin 2024

 

La dramaturge met en scène « Dämon. El funeral de Bergman » dans la Cour d’honneur.

L’artiste espagnole Angelica Liddell convoque l’esprit d’Ingmar Bergman dans la Cour d’honneur du palais des Papes avec un spectacle qui rejoue les funérailles du réalisateur suédois.

 


Lire l'article sur le site du "Monde" https://www.lemonde.fr/culture/article/2024/06/29/au-festival-d-avignon-angelica-liddell-je-suis-une-suicidaire-sans-suicide_6245422_3246.html

 

Pourquoi avoir répété une partie de votre spectacle, « Dämon. El funeral de Bergman », à Stockholm, au théâtre Dramaten, que dirigeait Ingmar Bergman ?

Je devais me laisser affecter par ce grand démon qu’était Bergman et me rendre à Stockholm, dans ses murs, pour être à l’écoute de son esprit. J’ai ressenti une émotion extrême en travaillant au Dramaten, en parcourant les corridors, les loges. Comme Andreï Tarkovski, Bergman est une figure tutélaire à l’ombre de laquelle j’ai grandi. Etre chez lui, dans son théâtre, a influé sur mes états d’âme. Nous allons dans la Cour d’honneur pour célébrer ses funérailles. Il en avait lui-même écrit le scénario, qui figure dans son testament. Il avait demandé à un artisan de lui construire le même cercueil que celui de Jean Paul II. Son enterrement était pauvre, élémentaire, sans vanité. Il haïssait le sentimentalisme et ne voulait pas de beaux discours.

Est-ce un hasard si la pièce arrive après deux précédents spectacles consacrés à la mort de vos parents ?

Depuis leur décès, je regarde tout autrement. Je suis dans un temps de funérailles. Et peut-être en train de faire mes adieux, car j’ai en moi la tentation de disparaître du plateau. Mettre en scène l’enterrement de Bergman, c’est ma façon de comprendre ma terreur face à la perte et face à la vie, même si la nécessité de représenter la mort veut dire que l’art est plus important que tout.

 

La scène est-elle l’endroit où vous venez tuer une part de vous-même pour mieux vous réinventer ?

C’est le lieu où je peux me suicider une fois, deux fois, trois fois et puis renaître sans cesse dans un cycle infini. Je suis une suicidaire sans suicide. Je suis lâche et peureuse dans la vie, et cela me contraint à me montrer courageuse et brave au théâtre. Le plateau est le seul endroit où je prends des risques. J’y habite la folie mais, derrière une forme de démence maîtrisée, il y a toujours, chez moi, une réflexion sur l’art. Défendre l’art, c’est passer par un état de destruction et une volonté d’anéantissement. Pour Tarkovski, être confronté à une menace totale d’extinction permet d’entrer en dialogue avec soi-même. Quant à Bergman, il disait que ses démons intérieurs tiraient des chars de combat.

 

La seule façon de survivre, lorsqu’on vit avec ses démons, c’est de se mettre au travail. Nous ne sommes pas faits pour la vie. Nous sommes de pauvres gens qui doivent assumer leur humaine condition. L’instinct de rébellion qui m’anime depuis que je suis enfant se manifestera dans Dämon. Mais au fur et à mesure de la représentation, j’irai vers la compassion, c’est-à-dire vers la reconnaissance et l’acceptation de cet acte manqué que sont les êtres humains. Les gradins de la Cour qui incarnent le monde m’indiquent ce chemin de compassion. Sans doute ai-je en moi quelque chose de l’ordre du repentir, l’envie d’être pardonnée, le désir de mourir en paix. Il m’arrive d’imaginer que je suis en train de jouer et que quelqu’un tire sur moi et me tue. Mais je ne veux pas mourir sur scène. Je préférerais mourir dans mon lit.

 

 

Dämon. El funeral de Bergman. Texte et mise en scène d’Angelica Liddell. Avec David Abad, Ahimsa, Yuri Ananiev, Nicolas Chevallier, Guillaume Costanza, Electra Hallman, Elin Klinga, Angelica Liddell, Borja López, Sindo Puche, Daniel Richard, Joel Valois. Cour d’honneur du palais des Papes, les 29 juin, 1ᵉʳ, 2, 3, 4, 5 juillet à 22 heures. Durée : 2 heures.

 

 

Joëlle Gayot / Le Monde 

 

 

Légende photo : Angelica Liddell lors d’une répétition de « Dämon. El funeral de Bergman », le 24 juin dans la Cour d’honneur du Palais des papes. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE

 

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June 29, 2024 1:31 PM
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Festival d’Avignon : «Hécube, pas Hécube» de Tiago Rodrigues, Troie dimension 

Festival d’Avignon : «Hécube, pas Hécube» de Tiago Rodrigues, Troie dimension  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Anne Diatkine dans Libération - 29 juin 2024

 

Dans sa dernière création, écrite pour la Comédie-Française, Tiago Rodrigues s’inspire d’Euripide et raconte la vie chamboulée d’une comédienne en soif de justice. «Libération» a assisté aux répétitions, percutées par la campagne législative.

 

Est-ce une bonne journée pour faire la connaissance de Nadia Roger, comédienne qui joue du Euripide, mère d’Otis, 12 ans, victime de gravissimes maltraitances dans l’institution supposée sinon soigner son autisme sévère, du moins lui apporter protection et aide ? Est-ce une bonne journée pour rencontrer ce personnage de fiction qui n’est pas du tout en quête d’auteur puisque Tiago Rodrigues lui a écrit une pièceHécube, pas Hécube, ni en quête d’interprète dès lors qu’Elsa Lepoivre fait plus que l’incarner, qu’elle empoigne cette mère à bras-le-corps, comme on le découvrira lors des répétitions. Le besoin de justice de Nadia Roger est irrépressible.  A travers son fils, c’est bien pour l’ensemble des plus vulnérables qu’elle se bat, ceux qui sont dans l’impossibilité de dire la négligence et les coups, et que la société maltraite le plus comme  en témoignent les scandales dans beaucoup d’Ehpad, et donc certaines institutions qui accueillent des autistes, la pièce s’emparant d’un drame véritable dont Tiago Rodrigues a été témoin lorsqu’il répétait Dans la mesure de l’impossible à la Comédie de Genève et qui a secoué la société suisse.

«Théâtre service public»

La veille au soir, le président Macron a dissous l’Assemblée. Au matin de cette décision, lorsqu’on rencontre Tiago Rodrigues, et deux des sept interprètes, Elsa Lepoivre et Eric Génovèse, dans le foyer des comédiens du Français, impossible de faire comme si le théâtre était une bulle imperméable au choc collectif. Comment jouer ? Que faire de ce Festival ? Quel rôle pour les artistes ? Tiago Rodrigues, visage cerné, au débit toujours plus rapide qui laisse peu de place au silence, se décrit «plus combatif que jamais» pour poursuivre une pratique du «théâtre service public» et placer la culture au cœur de la citoyenneté – «ce que les candidats de tous bords politiques ont oublié pendant ces élections européennes»  comme Boris Charmatz et lui-même l’écrivait dans une tribune parue dans Libé. Lui parle de «trahison» et aurait aimé que le modèle culturel français, hérité de quatre-vingts ans de décentralisation, serve d’inspiration y compris s’il doit urgemment être réinventé – la question irriguera sans doute cette nouvelle édition du Festival. A ce sujet, l’Association des centres dramatiques nationaux vient de publier un long texte qui explique comment la casse à bas bruit de ce modèle ne fait pas chambre à part, n’est pas dissociable du détricotage de l’ensemble des services publics par ceux qui en sont les garants. Eric Génovèse, un des interprètes de la pièce, songe à voix haute : «Je suis un enfant du service public. Je suis issu d’une famille d’immigrés qui ne mettait pas un orteil dans un théâtre. Sans l’école publique et la croyance en cette nécessité d’une culture pour tous, je ne serais jamais devenu comédien.» Et aussi : «Aujourd’hui au Français, on réussit à toucher un public très varié. Ce public diversifié peut venir nous voir parce que le prix des places reste abordable grâce aux subventions. La question n’est pas de remplir les salles, mais comment et par qui.»

 

 

Public de plus en plus diversifié, répertoire qui ne l’est pas moins. La création Hécube, pas Hécube, que Tiago Rodrigues imagine pour des acteurs qu’il ne connaissait pas mais qu’il observe témoigne de cette évolution rapide de la Comédie-Française, alors que chaque pièce jouée salle Richelieu passe selon les rites maison devant un sourcilleux comité de lecture. Un paradoxe quand l’écriture ne préexiste pas à la création ? Une tendance en tout cas qui affirme le désir et besoin de l’institution de ne pas se couper d’une modernité très ancienne. Car elle renoue avec la manière dont Molière en personne, autrement dit le saint patron de la troupe, ne fixait pas ses pièces sur le papier avant qu’elles soient jouées, mais, comme nous l’avait expliqué Eric Ruf, écrivait une sorte de canevas nourri par d’incessantes improvisations en public. Elsa Lepoivre et Eric Génovèse ont chacun fait partie du comité de lecture. Ils attestent qu’il y a environ un projet par an qui suscite «un débat démocratique dans le comité car certains de ses membres ont besoin d’un support solide» pour trancher sa venue salle Richelieu.

 

Porosité et submersion de la vie extérieure

Ce matin-là, on est donc submergés. Les répétitions ont lieu mais avec l’arrière-fond de l’ouragan politique qui balaye le pays et les esprits. Tiago Rodrigues prévient : «N’hésitez pas à vous arrêter pour les raisons les plus diverses. N’hésitez pas s’il y a des scènes qui ne sont pas trouvées…» Au cours du filage, le comédien Gaël Kamilindi fait remarquer : «Donc la première a lieu le 30, à 22 heures, on aura déjà le résultat du premier tour…» Evidemment, chaque phrase de la pièce résonne. Nadia Roger, sous les traits d’Elsa Lepoivre, qui lance : «J’ai été trahie par l’Etat.» Ou encore, cette affirmation : «Au théâtre, il existe toujours des peines plus grandes que les nôtres.» La porosité et la submersion de la vie extérieure sur ce qui est joué sont précisément le sujet de Hécube, pas Hécube. Pièce qui ne parle que des allers-retours de ce personnage de comédienne, Nadia Roger, prise entre la tragédie de son enfant et celle du rôle qu’elle doit jouer, Hécube, reine, veuve de Priam, réduite à l’esclavage après la guerre de Troie, qui exige justice après l’assassinat de son fils par le roi de Thrace. Elsa Lepoivre : «Il est très difficile de ne pas relier la lutte de Nadia Roger à l’urgence de réveiller les consciences et d’avancer soudée.» Tiago Rodrigues explique : «Soudain, une comédienne regarde sa vie à travers les lentilles d’Euripide qui l’éclaire différemment et décuple sa force. Ce qui m’intéresse est de regarder le monde à travers Hécube. Le théâtre, quand on lui donne cette possibilité, change nos vies pour le mieux. Parce qu’Euripide lu et entendu au bon moment peut rendre justice.»

Hécube, pas Hécube de Tiago Rodrigues avec des interprètes de la Comédie-Française, du 30 juin au 16 juillet à la Carrière de Boulbon, Avignon.

Anne Diatkine / Libération 

 

 

Légende photo : Elsa Lepoivre dans  «Hécube, pas Hécube» de Tiago Rodrigues. (Christophe Raynaud de Lage)

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June 28, 2024 7:02 AM
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Programme du Festival d’Avignon 2024 : les spectacles à voir (sélection proposée par Libération)

Programme du Festival d’Avignon 2024 : les spectacles à voir (sélection proposée par Libération) | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par le Service Culture de Libération - 28 juin 2024

 

 

La 78e édition du Festival d’Avignon se déroulera du 29 juin au 21 juillet et «Libé» vous guide dans la jungle du in et du off.

 

Trois pleines semaines de festival in (c’est deux jours de plus que l’an passé), 80 % de créations (que nul n’a donc encore vues avant leur passage à Avignon) dans des lieux aussi divers que la cour du palais des Papes, la FabricA, le romantique jardin du Mons ou la magique carrière de Boulbon. Plus de 1600 spectacles dans les 141 théâtres du off. L’équipe théâtre de Libé vous livre une vision subjective, forcément subjective, pour vous aider à vous y retrouver dans cette édition 2024. Bonne nouvelle, à l’heure où on écrit ses lignes à quelques heures du début du festival, il reste encore des places pour beaucoup de spectacles, y compris dans le in.

Attention, work in progress : notre sélection évoluera au gré de nos découvertes… ou de nos déceptions.

Dans le in

Absalon, Absalon ! de Séverine Chavrier d’après Faulkner

Comment adapter au théâtre un tel livre ? Comment porter sur scène les mots du grand écrivain du Sud, peintre de l’Amérique des plantations et de la ségrégation ? Comme dans tous les spectacles de la metteuse en scène, la «bande-son» de la pièce est primordiale – elle charrie cette fois des sons de trains, de voitures, le bruit sourd d’un projecteur de film mais aussi la musique jouée en live par l’artiste congolais Armel Malonga. Tout comme les vidéos tournées et projetées, en direct, sur un grand écran, images au noir et blanc épais, où Séverine Chavrier tente de retrouver les fantômes de Faulkner. Elle livrera, si on en croit les répétitions auxquelles on a assisté, une lecture obsessionnelle, ressassante du chef-d’œuvre, ce qui lui va bien. Comme à travers un rêve d’insomnie, une hallucination, une insolation.

 

Du 29 juin au 7 juillet à 16h00 à La FabricA, 5 heures avec entracte.

DÄMON, El Funeral de Bergman, d’Angélica Liddell

Héroïne et criminelle absolue du Festival, la metteuse en scène espagnole, qui incarne littéralement au théâtre la dimension transgressive de l’art, rejouera les funérailles du cinéaste suédois Ingmar Bergman dans la cour d’honneur du palais des Papes, avec les comédiens et comédiennes du Théâtre dramatique royal de Suède. Elle promet de déployer à nouveau ce qu’elle appelle la «pornographie de l’âme» : s’exposer sans filtre, sans personnage. Car pour elle, qui a poussé la violence esthétique jusqu’à choquer quand elle s’entaillait le corps ou urinait sur scène, «le vrai scandale n’est pas la nudité, mais l’esprit mis à nu».

 

Du 29 juin au 5 juillet à 22h00, Cour d’honneur du palais des Papes, 2 heures. Déconseillé aux moins de 16 ans.

Hécube, pas Hécube, de Tiago Rodrigues

C’est la première fois que Tiago Rodrigues travaille avec la Comédie-Française. La première fois qu’il écrit pour une équipe qu’il ne connaissait pas avant d’entamer les répétitions. La première fois qu’Elsa Lepoivre, Denis Podalydès, Eric Génovèse et les autres acteurs de la Comédie-Française jouent à la carrière de Boulbon, écrin magique s’il en est. Avec Hécube, pas Hécube, Tiago Rodrigues s’inspire d’une histoire dont il a été témoin : tandis qu’elle est en train de répéter, une actrice se bat contre la maltraitance dont est victime son fils autiste de la part de l’institution chargée de lui prodiguer des soins. Et voilà que le procès qu’elle mène pour son fils se confond avec la pièce qu’elle joue et réciproquement. Elle «aboie» et continuera «d’aboyer»«On a tous besoin de regarder le monde à travers les lunettes d’Euripide ! On a tous besoin d’un peu plus d’Euripide», nous confiait Tiago Rodrigues…

 

Du 30 juin au 16 juillet à la carrière de Boulbon. Durée : 1h47

Quichotte, de Gwenaël Morin

La langue invitée du festival est cette année l’espagnol ? Alors Gwenaël Morin (que Tiago Rodrigues surnomme «l’homme de la grande bibliothèque du festival») dégaine une adaptation bien à lui du Quichotte de Cervantes. Avec dans le rôle de Don Quichotte Jeanne Balibar et dans celui de Sancho Panza Thierry Dupont. Sans oublier la comédienne Marie-Noëlle en rossinante et Morin lui-même en âne. Dans la fragile silhouette du Quichotte, on est libre de voir aussi le portrait de l’Artiste en amoureux éperdu de l’imaginaire, en chevalier de l’illusion face aux monstres bien réels de notre monde.

 

Du 1er au 20 juillet (mais pas tous les jours) à 22 heures au Jardin de la rue de Mons, maison Jean Vilar. Complet.

 

Qui som ?, de Baro d’Evel

C’est la première fois qu’un spectacle mêlant cirque et acrobatie s’invite au festival. La compagnie franco-catalane c’est avant tout un duo : Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias. Elle, cavalière et gymnaste ; lui, fils de clown passionné par les arts plastiques : leur univers bigarré entremêle acrobatie, peinture, poésie, musique pour chercher comment «faire monde» et créer des spectacles conçus comme des rituels festifs, convoquant figures totems et matière plastique.

 

Du 3 au 14 juillet dans la cour du lycée Saint-Joseph. Complet.

La Vie secrète des vieux, de Mohamed El Khatib

Fidèle à sa veine du théâtre documentaire, Mohamed El Khatib met cette fois en scène des personnes âgées qui font le bilan de leur vie amoureuse et évoquent sans tabous leurs désirs. Sa nouvelle création réunit sur le plateau sept vieilles et vieux, tous amateurs, qui ont répondu à cette annonce : «Si vous avez plus de 75 ans et des histoires d’amour, appelez-moi.» Le metteur en scène ne voulait surtout pas faire appel à des acteurs, mais à donner la parole à ceux qui voient souvent leur parole confisquée – par les journalistes, les soignants, les familles surtout. Sur scène on parle vitalité, désir, amour, masturbation à la carotte, pression des enfants, rapprochement des corps dans les chambres de l’Ehpad. Loin des sujets clichés sur la vieillesse – perte d’autonomie, la décrépitude du corps et dépendance.

 

Du 4-19 juillet à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Complet.

Avignon, une école, de Fanny de Chaillé

 

 

Ils sont jeunes, et viennent de finir leurs cursus à la Manufacture à Lausanne. Fanny de Chaillé a immergé quinze jeunes comédiennes et comédiens dans les archives du festival d’Avignon. Que voient-ils, que questionnent-ils, qu’est-ce qui les frappe ? Peut-on se souvenir de spectacles qu’on n’a pas vus ? Peut-on incorporer une archive ? Avec Avignon, une école, spectacle sur une transmission en acte, Fanny de Chaillé poursuit une recherche mémoriale expérimentale qui traverse toutes ses pièces et en particulier le Chœur et Une autre histoire du théâtre.

 

Le 10, 11, et 12 juillet à 21h et 23h59 au cloître des Célestins

Forever, (Immersion dans Café Müller) de Boris Charmatz

Etre à deux mètres des interprètes du Tanztheater Wuppertal, qui reprennent Café Müller, la pièce la plus iconique de Pina Bausch ? On n’aurait pas osé y rêver, mais Boris Charmatz, artiste complice de cette édition, nous y convie. Le dispositif est formidable : les danseurs répètent pendant sept heures, le public reste le temps qu’il veut. Sans doute ne danse-t-on pas de la même façon la sixième heure et la deuxième ? Avec des textes de Heiner Müller et de Hervé Guibert.

 

 

Du 14 au 21 juillet de 14h à 19h à la Fabrica. Durée conseillée : 2 heures.

Elizabeth Costello, Sept leçons et Cinq contes moraux, de Krzysztof Warlikowski

 

 

Elizabeth Costello est un personnage, croisée dans plusieurs livres de l’auteur sud-africain J.M. Coetzee, une vieille romancière dont le public ne se souvient plus précisément de l’œuvre et qui livre des conférences plus ou moins scandaleuses. Elizabeth Costello s’est échappée du livre de Coetzee pour rejoindre l’imaginaire du metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski qui l’a intégrée dans plusieurs de ses pièces. Pour incarner ce personnage qui «brouille la frontière entre la réalité et la fiction», Warlikowski, habitué du festival dont les spectacles laissent rarement indifférents, a choisi six actrices d’âges et de physiques différents, et un homme.

 

Reminiscencia, de Malicho Vaca Valenzuela

C’est la troisième fois seulement qu’un artiste chilien est présent dans le in d’Avignon. Le théâtre de Malicho Vaca Valenzuela est hanté par la mémoire et le territoire, comme il le confiait à Libération : «Si on fouille la terre ici, on trouve beaucoup de résurgences d’un passé douloureux. Entre autres, celles de cadavres d’innombrables personnes disparues à cause de la dictature ou des cartels. Cette sorte d’archéologie macabre offre la possibilité de mettre des mots sur ce que le pays a gardé sous terre.» Reminiscencia est un «collage de mémoire collective», le résultat d’un long work-in-progress poético-politique à travers son histoire familiale et sur les épisodes des différentes éruptions sociales chiliennes. Il l’alimente avec ses archives personnelles numérisées, des cartes virtuelles, des images de caméras en direct et Google Earth.

 

Du 17 au 20 juillet, à 11 heures et 18 heures, le 21 juillet à 11 heures au gymnase du lycée Mistral. Durée prévue : 55 minutes.

Dans le off

Sans faire de bruit, de Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny

Mais qui est Brigitte ? Tous parlent d’elle. Le vieux père, la mère, le fils, la bru et même sa petite fille. Tous décrivent une femme qui sait «encaisser», qui ne vit que par et pour les autres – trop, même, s’accordent-ils à dire. Et quel est cet «événement», dont ils parlent, et qui a bouleversé l’équilibre familial ? Dirigée par la metteuse en scène Tal Reuveny, la comédienne Louve Reiniche-Larroche rejoue seule, sur fond d’archives audio et dans une ambiance de velours, la perte d’audition soudaine et déchirante de sa propre mère.

Du 3 au 21 juillet à 12h10, au Train bleu (relâche les 8, 15 juillet). Durée : 1 heure.

L’Odeur de la guerre, de Julie Duval

 

Deux ans déjà que le spectacle cartonne à juste titre : une heure quinze durant, seule sur scène, Julie Duval se raconte, volubile et cash – doutes, regimbements, blessures et rédemption compris, englobant dans la performance une dizaine de personnages qui, famille, proches ou enseignants, ont jalonné la sortie de la chrysalide. Une histoire personnelle d’émancipation qui frappe par la justesse du jeu comme de l’écriture.

Du 11 au 21 juillet à la Scala Provence.

 

Sauvez vos projets (et peut-être le monde) avec la méthode itérative, de Antoine Defoort

Pastiche de conférence TedX sur les affres du travail créatif, Sauvez vos projets est un seul en scène drôle et salutaire où brille l’art d’expliquer les abstractions théoriques via d’ingénieuses métaphores. Altruiste, aventurier, Antoine Defoort partage sa méthode dans un spectacle, sorte de portrait loufoque de l’artiste au travail qui tient autant des ouvrages de développement personnel que du film Vice-Versa.

Du 3 au 21 juillet au théâtre du Train bleu.

Zaï, zaï, zaï, zaï, de Fabcaro mis en scène par Paul Moulin

Zaï zaï zaï zaï est un road-movie sur fond d’état d’urgence et de flambée sécuritaire. En gros, l’histoire absurdissime d’un dessinateur poursuivi pour avoir oublié sa carte de fidélité au supermarché, obligé de se rendre aux flics en chantant Mon Fils, Ma Bataille de Balavoine. La bande dessinée devenue best-seller de Fabcaro a été superbement non pas mise en pièce de théâtre mais en un bizarre machin sonore bruité face public par la bande de Blanche Gardin, Adèle Haenel, Maïa Sandoz et Paul Moulin. Les deux premières ne figurent pas dans cette reprise à Avignon mais l’essentiel y reste.

Du 2 au 21 juillet au 11, Gilgamesh.

An Irish Story de Kelly Rivière

C’est une enquête, celle de Kelly Ruisseau (dont on devine sans grand mal qu’elle est le double de fiction de la Franco-Irlandaise Kelly Rivière, autrice, metteuse en scène et actrice de ce seul en scène) sur les traces de son grand-père, Peter O’Farrel, né dans les années 30 en Irlande du Sud, parti s’installer en Angleterre dans les années 50 et qui disparaît dans les années 70.

 

Du 29 juin au 10 juillet 2024 à 18h20, à la Scala Provence. Durée : 1H25.

Héritage de Cédric Eeckhout

Une (vraie) mère et son (vrai) fils sur un plateau. Jo est coiffeuse, issue de la classe ouvrière, divorcée. Son fils est comédien, un brin décalé, et curieux de ses origines et amoureux de celle qui lui a donné vie. L’enquête familiale, qui montre le metteur en scène et acteur Cédric Eeckhout prendre l’allure et les apparats de sa propre mère rappelle évidemment d’autres travaux dont ceux d’Edouard Louis et de Didier Eribon, et aussi, allons-y pour les références improbables, Party Girl, le premier film de Marie Amachoukeli, Claire Burger, et Samuel Theis. Il rejoint aussi une tendance qui ne cesse de s’amplifier : celle de l’autobiographie scénique. On retrouvera par ailleurs Cédric Eeckhout comme dans Une ombre vorace de Mariano Pensotti, la forme itinérante du in.

 

Du 3 au 21 au théâtre des Doms. Durée : 1h20

Les Chatouilles d’Andréa Bescond

Pour célébrer les dix ans de sa pièce autobiographique, Andréa Bescond revient là où tout a commencé : au théâtre du Chêne noir, au off d’Avignon. Quand elle y a joué son seule en scène pour la première fois, c’était devant une petite poignée de spectateurs. Aujourd’hui, son spectacle lui a valu un molière, a été adapté en film lui-même récompensé aux césars.

 

Du 29 juin au 21 juillet au théâtre du Chêne noir. Durée : 1h45

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June 27, 2024 11:09 AM
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Festival Off Avignon 2024 : les meilleurs spectacles à voir dans le Off selon Télérama 

Festival Off Avignon 2024 : les meilleurs spectacles à voir dans le Off selon Télérama  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Emmanuelle Bouchez, Fabienne Pascaud, Kilian Orain dans Télérama, publié le 27 juin 2024

 

 

La 78ᵉ édition du Festival d’Avignon démarre samedi 29 juin, suivie du Off le 3 juillet. Stefan Zweig, Andréa Bescond, Kelly Rivière… Notre première sélection de 30 immanquables dans le Off, qui sera complétée durant le Festival.
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“Entrée des artistes”, d’Ahmed Madani

 

L’auteur et metteur en scène Ahmed Madani a longuement interrogé la dernière promotion d’une école de théâtre suisse appelée à fermer, mais qui lui a confié un ultime « spectacle de sortie » de fin d’année. Successivement Côme (Veber), Jeanne (Matthey), Rita (Moreira), Igaëlle (Venegas), Aurélien (Batondor), Dolo (Andaloro), Lisa (Wallinger) expliquent, individuellement, comment est né leur désir de théâtre et, collectivement, comment s’est faite leur formation. Souvent dans la cruauté, parfois le harcèlement. De leurs aveux remis en écriture et théâtralisés surgissent non seulement l’électrique désir de disparaître puis de renaître en scène, mais aussi le portrait finement ciselé dans ses ambiguïtés, ses troubles et ses paradoxes de tout une jeune génération. Sous la direction comme toujours généreuse d’Ahmed Madani, la délicatesse et l’enthousiasme l’emportent ainsi dans l’espace vide et pourtant si plein. Car, comme le dit si bien Jeanne, « rien n’est vrai mais tout est réel, vous êtes ici dans le seul endroit sur terre où cela est possible, vous êtes dans un théâtre ». — F.P.

 
TTT Jusqu’au 21 juillet, Théâtre des Halles, 11h. Durée : 1h20. Relâche les 10 et 17 juillet. Tél : 04 32 76 24 51.
 
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“An Irish Story”, de Kelly Rivière

Depuis sa création, en 2020, cette « irish story », écrite, jouée et comme « traversée » en solo par Kelly Rivière, n’a jamais perdu son public… toujours touché au cœur. Spectacle à suspens conçue comme une remontée vers ses origines irlandaises, celui-ci rend compte des migrations du siècle dernier dont les raisons d’être et les circonstances, souvent, se perdent dans les mémoires familiales. À la fois conteuse, actrice, et très belle chanteuse aussi, Kelly Rivière – transformée sur scène en Kelly Ruisseau – y part bravement en quête de son grand-père Peter O’Farell qui s’est comme « évaporé » dans les années 1970, alors qu’il était arrivé à Londres, depuis l’Irlande, vingt ans plus tôt. Incarnant tous les physiques, toutes les langues et tous les accents – et passant de l’un à l’autre avec fluidité –, elle y a le talent de faire revivre une variété de mentalités, de personnalités, de milieux sociaux. Et surtout de si lointaines émotions, perdues dans la nuit des temps, qui finissent par l’éclairer, elle, à nouveau, d’une jolie lumière. — E.B.

TTT Jusqu’au 10 juillet, La Scala Provence, 18h20. Durée : 1h25. Relâche le 8 juillet. Tél : 04 65 00 00 90.

 

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“Ce qu’il faut dire”, de Léonora Miano

Quel texte que cet écrit pour la parole signé Léonora Miano ! La langue de l’autrice franco-camerounaise est ici transposée sur scène par Catherine Vrignaud Cohen, dans un geste simple mais efficace. Face aux spectateurs, une comédienne et une musicienne s’allient pour faire battre en rythme ces mots précis, puissants. On sent les deux femmes habitées par la force du texte, emportées par cette poésie chargée d’espoir. Sur la couleur de peau, sur la relation entre le continent africain et la France, sur le poids de la colonisation de part et d’autre de la Méditerranée, Léonora Miano pose des mots tranchants qui questionnent autant qu’ils passionnent. Il faut entendre Karine Pédurand leur rendre tout leur sens, certes avec des emportements parfois dispensables, mais animée d’un engagement total ! — K.O.

 
TTT Jusqu’au 21 juillet, La Reine Blanche, 11h. Durée : 1h20. Relâche les 8 et 15 juillet. Tél : 04 90 85 38 17.
 
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“La Mégère apprivoisée”, de William Shakespeare

Elle a réussi un pari fou avec un entrain, une énergie indomptable. Même si la délicieuse Sarah Biasini incarne avec insolence le rôle, la vraie mégère apprivoisée, décapante et insolente de Shakespeare, c’est elle : la metteuse en scène Frédérique Lazarini, par ailleurs flamboyante comédienne. Il fallait oser réduire à cinq personnages cette épopée familiale feuilletonesque, survoltée et un brin machiste, et en faire une comédie tout italienne – quasi cinématographique – resituée ici dans les années 1950. Et ça marche ! Grâce à une bande d’acteurs savoureux, la metteuse en scène retourne la bouffonnerie baroque comme un gant, en ferait presque un brûlot féministe, sur cette place de village italien où tourne un cinéma ambulant. Où les images d’un écran géant se conjuguent à celles de la scène. On rit, on s’émeut ; ça va très vite et gaillardement. Shakespeare réinventé avec talent. — F.P.

 

TTT Jusqu’au 21 juillet, Le Petit Louvre, 13h35. Relâche les 8 et 15 juillet. Durée : 1h30. Tél :  04 32 76 02 79.
 
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“Je voudrais vous parler de Duras”, d’après Yann Andréa

Quel était le lien exact qui unissait Yann Andréa, étudiant en philosophie, homosexuel, devenu écrivain, à Marguerite Duras, femme de lettres au faîte de sa gloire, solitaire et revêche ? Entre 1980 et 1996, ces deux êtres très différents ont entretenu une relation mêlée d’amour, d’admiration, d’emprise, de violence. Des rapports complexes qu’explorent, via le théâtre, Julien Derivaz et Katell Daunis. Lui est Andréa. Elle, Duras. Mais cette dernière ne dit pas un mot, demeure silencieuse face au monologue de son amant. Ce spectacle sensible, signé par le collectif Bajour, suspend le temps. Hommage à l’immense autrice que fut Marguerite Duras (1914-1996), il ressuscite avec grâce le mythe d’une femme unique, insaisissable, magnétique… dont seule l’écriture renferme la véritable identité. — K.O.

 
TT Jusqu’au 20 juillet, jours pairs, La Manufacture, 12h. Durée : 1h05. Relâche le 10 juillet. Tél : 04 90 85 12 71.

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“Ma République et moi”, d’Issam Rachyq-Ahrad

Un HLM à la périphérie de Cognac. Issam Rachyq-Ahrad y campe sa mère, venue du Maroc, maîtresse absolue de la fête comme des saveurs gourmandes. Avec une lenteur délicate, il se couvre la tête d’un voile écru, cet accessoire qui fera de sa maman une femme soudain regardée différemment. Il raconte avec une grâce simple le voyage de celle-ci entre les deux rives de la Méditerranée – sa jeunesse cheveux au vent, le travail, la mort du mari, les relations à construire dans une société nouvelle où l’on a envie de s’intégrer. La raison d’être de ce spectacle est plus sombre qu’il n’y paraît : elle découle d’une scène filmée lors d’une assemblée du conseil régional de Bourgogne–Franche-Comté en 2019, dont un extrait est projeté. On y voit une mère voilée, accompagnant son fils à une journée citoyenne intitulée « Ma République et moi », être menacée d’expulsion par un élu RN. En révélant l’intimité tranquille de sa famille, Issam Rachyq-Ahrad envoie une élégante réponse aux fauteurs de haine. — E.B.

 

TTT Jusqu’au 21 juillet, Théâtre des Halles, 14h. Durée : 1h. Relâche : 10 et 17 juillet. Tél : 04 32 76 24 51.
 
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“Le Lavoir”, de Dominique Durvin et Hélène Prévost

À la veille de la guerre de 1914, treize lavandières de Picardie battent leur linge au Lavoir imaginé par Dominique Durvin et Hélène Prévost. À la campagne, il était encore le lieu, interdit aux hommes, où se retrouvaient les mères et les filles, les épouses et les célibataires pour se raconter leur dure existence dans une société paysanne patriarcale où leur tâche à la ferme était usante. Au lavoir, elles se confiaient, discutaient, se disputaient, se rabibochaient, chantaient. Comme dans les gynécées, les hammams, les bordels. Au Festival Off 1986, l’accueil du Lavoir fut triomphal ; on y découvrait des paroles de femmes oubliées, méprisées. Repris par Frédérique Lazarini, à l’ère post- #MeToo, le texte garde sa saveur historique et populaire. Entourées de gaillardes comédiennes amatrices sur un plateau de bassines et draps blancs, Christine Joly, Emmanuelle Galabru et Coco Felgeirolles donnent vivacité, sensualité et détresse résignée à des scènes chorales alternant drame ou farce. On aime à y entendre la diversité des époques et des êtres. — F.P.

 
TT Jusqu’au 21 juillet, Théâtre du Chien qui fume, 21h15. Durée : 1h30. Relâche les 10 et 17 juillet. Tél : 04 84 51 07 48.
 
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“Moman, pourquoi les méchants sont méchants”, de Jean-Claude Grumberg

Retour à l’essentiel avec ce théâtre tendre, drôle, authentique, centré sur la relation entre une mère et son fils. À Paris, Moman (touchant Hervé Pierre) élève seule Louistiti (formidable Clotilde Mollet), son fils « unique et préféré », dans un petit appartement où « l’électrique » fait souvent défaut. Le jour, quand il n’est pas à l’école, Louistiti assomme sa mère de questions sur la vie. La nuit, même histoire : le jeune garçon rechigne à dormir. « Pourquoi les méchants sont méchants ? » insiste Louistiti. C’est un problème auquel la mère ne sait pas vraiment répondre… L’existence est un mystère qui, aux yeux cartésiens du petit garçon, doit pourtant trouver une explication rationnelle. Le public, lui, goûte l’écriture habile et malicieuse de Jean-Claude Grumberg. Et ressort le sourire aux lèvres. — K.O.

 

TTJusqu’au 21 juillet, La Scala Provence, 10h15. Durée : 1h15. Relâche les lundis 1, 8 et 15 juillet. Tél : 04 65 00 00 90.
 
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“Les Chatouilles”, d’Andréa Bescond

Créé il y a pile dix ans dans le Off d’Avignon, le spectacle choc d’Andréa Bescond y revient après avoir beaucoup tourné, après être même devenu un film, signé en 2018 avec Alex Métayer, son complice metteur en scène. Seule en scène, l’actrice-autrice y aborde un sujet difficile : l’enfance massacrée d’une petite fille, qui, de 8 à 12 ans, a été agressée, violée par « un ami de la famille ». Cette histoire – qui est aussi celle d’une résilience – est la sienne. Et elle y assume, souveraine, toutes les voix. Celle du pédocriminel invitant la fillette aux « chatouilles » comme celle des copains, des profs, et de tous les adultes n’ayant jamais rien décelé. Tel l’improbable couple parental : père muselé et mère dans l’absolu déni. À 30 ans, l’ex-petite fille traîne cette dernière chez la psy. En vain. Ces scènes sont le terrible et caustique fil rouge du spectacle. Odette, son personnage, baptisé comme l’héroïne sacrifiée du Lac des cygnes, emprunte beaucoup de ses qualités à Andréa, qui était une enfant prodige de la danse classique. La comédienne-danseuse plonge dans des langages plus radicaux, plus bruts, plus violents – entre hip-hop et krump – pour y affûter sa « danse de colère ». Saisissante quand elle se tait et s’arc-boute d’un coup, se cambre ou se creuse sous l’on ne sait quel fardeau. Émouvante quand elle happe l’air de ses bras rapides puis reprend son récit, prête à en découdre avec le monde. — E.B.

 
TTT Jusqu’au 21 juillet, Théâtre du Chêne Noir, 14h. Durée : 1h45. Relâche les 8 et 15 juillet. Tél : 04 90 86 74 87.
 
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“L’Abolition des privilèges”, d’après Bertrand Guillot

Le 4 août 1789, à 19 heures, les députés de la première Assemblée constituante rejoignent la salle du Jeu de paume, à Versailles. La scène est encore vide, mais l’acteur Maxime Pambet fait irruption dans la salle et l’on croit aussitôt à son personnage de député modéré du tiers état, comme à tous ceux qu’il incarnera, du paysan à l’avocat, de l’évêque conservateur aux prêtres libéraux, de l’aristocrate ultra aux partisans d’une réforme de la Monarchie. Joël Pommerat avait travaillé dans cet esprit-là – réactiver 1789 grâce aux individus qui l’ont fait – dans sa puissante saga Ça ira (2015). Hugues Duchêne, jeune chef de troupe risque-tout qui avait, de son côté, feuilletonné l’histoire du premier mandat Macron, s’y essaie avec des moyens plus modestes. Plus maladroitement aussi sans doute. Mais sa prise de risque est salutaire tant elle interroge nos incertitudes contemporaines – insatisfaction sociale, guerre qui frappe à nos portes, changements climatiques. Malgré le faufil encore un peu grossier entre passé et présent, un tel pari s’avère passionnant, surtout en ces temps tourmentées. Rafraîchissant surtout, tant le lien établi avec le public qui figure ici les trois composantes du tiers état, est simple, efficace, généreux. — E.B.

 

TT Jusqu’au 21 juillet, Théâtre du Train bleu, 15h50. Durée : 2h05. Relâche : 8 et 15 juillet. theatredutrainbleu.fr
 
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“Héritage”, de Cédric Eeckhout

Lorsqu’en 1982 Jo, alors talentueuse coiffeuse belge, décide de divorcer, sa vie prend un tout autre tournant. Cette mère de famille menait jusque-là une vie confortable, entourée de son mari et de ses quatre fils. Mais il lui fallait partir. Se reconstruire ailleurs, et vivre plus simplement, plus joyeusement. Jo a aujourd’hui près de 80 ans – elle en fait dix de moins ! – et se raconte dans ce spectacle qui lui est dédié. À ses côtés, son fils Cédric, comédien, interroge cette « mère courage », devenue malgré elle l’héroïque personnage de cette histoire bouleversante, banalement universelle. Sur scène, la musicienne Pauline Sikirdji accompagne le duo complice. Le fils se travestit et tente de se mettre dans la peau de sa mère, exhumant de multiples objets des cartons peuplant la scène. Jo commente, rit aux éclats, et le reprend. Cette belle et touchante conversation, sur la condition féminine, l’évolution des mœurs, les différences de classe, dessine l’héritage subtil qu’un parent laisse à son enfant. — K.O.

 
TT Jusqu’au 21 juillet, Théâtre des Doms, 13h. Durée : 1h20. Relâche les 2, 9, 16 juillet. Tél : 04 90 14 07 99.
 
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“Le Menteur”, de Pierre Corneille

Écrite après Horace, Cinna et Polyeucte, cette comédie survoltée, en proie à une hystérie encore baroque, reprend finalement sur le mode du rire la quête d’identité que traversent bien des héros cornéliens. Dans ce Menteur raccourci et électrisé par Marion Bierry, nombre de personnages s’enchantent à passer pour d’autres. Fortement inspirée du dramaturge espagnol Alarcón, la pièce dit nos éternels troubles d’être, nos difficultés à nous adapter à un monde en perpétuelle métamorphose, ici la Fronde, qui commence à constester le pouvoir royal… Aidée par l’astucieuse scénographie de Nicolas Sire, Marion Bierry a su trouver le rythme, la fantaisie, l’humour de cette valse des mensonges qui remporta un triomphe en 1644. Alexandre Bierry, son propre fils, est un Dorante épatant de doutes, de folle espièglerie et de mortelle allégresse. Les mensonges cachent toujours des souffrances. — F.P.

 

TT Jusqu’au 21 juillet, Théâtre du Girasole, 11h45. Durée : 1h35. Relâche les 8 et 15 juillet. Tél : 04 90 82 74 42.
 
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“Lazzi”, de Fabrice Melquiot

Des fauteuils de cinéma désarticulés noircis de poussière jonchent le sol. Au milieu de ce chaos, assises sur des cartons, se tiennent dos à dos deux silhouettes tristement fatiguées. Vincent (Garanger) et Philippe (Torreton) sont deux copains passionnés de cinéma, autrefois fondateurs d’un vidéo-club. Ils s’apprêtent à Liquider ce «  petit commerce de proximité  », sapé par les plateformes en tous genres. Ils assument leur côté has been, mais regrettent quand même leur belle époque, tout en tentant de se réinventer dans un coin paumé du Vercors. Ce vieux « couple » quitté par les femmes (« un veuf et un divorcé ») forme aussi une sacrée paire théâtrale… L’auteur-metteur en scène Fabrice Melquiot l’a pensé ainsi. Vincent et Philippe s’envoient des piques, se jaugent, composant le portrait d’une génération qui a cru que le cinéma pouvait changer sa vie… L’ironie pointe sous le détachement de ces «  deux réactionnaires qui n’aiment pourtant pas le monde d’avant  ». On rit beaucoup. L’écriture de Melquiot est, comme toujours, tissée de trouvailles linguistiques, au fil d’une partition serrée qui emprunte son esprit coq-à-l’âne aux lazzi – variations grotesques de la commedia dell’arte. Les deux acteurs, assumant sur scène leurs corps vieillissants avec une souplesse de cabris, nous emmènent aussi au bord de gouffres inconnus. — E.B.

 
TTT Jusqu’au 21 juillet, La Scala Provence, 16h. Durée : 1h30. Relâche les 8 et 15 juillet. Tél : 04 65 00 00 90.
 
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“Parler pointu”, de Benjamin Tholozan et Hélène François

Nombreux sont les provinciaux qui, une fois arrivés à Paris, ont dû gommer leur accent pour se fondre dans la masse en pratiquant un français « neutre ». Accompagné sur scène par un musicien, le coauteur de ce spectacle, Benjamin Tholozan, est de ceux-là. Originaire de Nîmes, le quadragénaire devenu parisien « parle pointu », comme disait son grand-père, pour désigner cette façon plate de dire les mots, dépourvue de la musicalité chantante caractéristique des Méridionaux. Flamboyant conteur, c’est avec humour que l’artiste remonte le fil de son accent disparu, et retrace l’origine de la langue française. Notre manière de parler a sans doute des conséquences plus importantes qu’on ne le croit, car derrière les questions, a priori banales, que se pose le personnage joué par Tholozan, se cache une violence, un passé aussi douloureux que passionnant… — K.O.

 

TT Jusqu’au 21 juillet, La Manufacture, 19h15. Durée : 1h25. Relâche les 10 et 17 juillet. Tél : 04 90 85 12 71. Également le 17 juillet au Festival Contre-Courant à 22 heures
 
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“Shahada”, de Fida Mohissen

On connaissait Fida Mohissen, le fondateur de plusieurs théâtres à Avignon – dont le 11, désormais permanent. On le savait syrien. Mais on ignorait qu’il avait précisément choisi cette ville symbole du théâtre en France pour s’installer il y a vingt-cinq ans, après avoir décidé de quitter son pays. Laissant derrière lui, à Damas, un père seul dans sa bibliothèque, les souvenirs d’une enfance heureuse passée à Beyrouth, ses copains de la fac de lettres (département de français tant il est tombé amoureux de la langue)… Et surtout une approche de la spiritualité héritée de l’Islam qui divise le monde en deux parties (ce qui est « péché », et ce qui ne l’est pas). Fida Mohissen, sur les conseils de son metteur en scène, François Cervantes, s’avance d’abord pour dire qu’il va simplement « témoigner » en français et que ce n’est pas si facile. Il confie ne plus se reconnaître dans ses carnets de jeunesse. Un acteur plus jeune vient derrière lui incarner cette parole ancienne. Leur dialogue va se tendre, tant il a fallu de temps à l’auteur-acteur pour comprendre que l’Occident ne se demande pas chaque matin comment détruire au plus vite le monde oriental… Chavirant, passionnant, dans le propos, dans la langue, comme dans l’interprétation, ce spectacle avait fait un tabac dans le Off 2023 — E.B.

 
TTTJusqu’au 21 juillet, 11•Avignon, 18h45. Durée : 1h05. Relâche les 8 et 15 juillet. Tél : 04 84 51 20 10. ou 11avignon.com
 
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“PUNK.E.S ou comment nous ne sommes pas devenues célèbres”, de Rachel Arditi et Justine Heynemann

Connaissiez-vous les Slits, ce premier groupe de punk rock féminin londonien, formé en 1976, dissous en 1981. Quatre jeunes musiciennes entre 14 et 20 ans, révoltées, échevelées, furieuses et douées qui parvinrent à obtenir le contrôle total de leur image auprès de leur maison de disques : exploit qu’aucun autre groupe n’avait encore réussi avant elles ! Rachel Arditi et Justine Heynemann ressuscitent cette formation pionnière et éphémère, féministe, dans une Angleterre en vrac qui verra l’accession au pouvoir de la trop libérale Margaret Thatcher. Mises en scène par Justine Heyneman, cinq formidables comédiennes-musiciennes (et un comédien-musicien !) revivent, jouent et chantent la tumultueuse odyssée de ces petites sœurs des Sex Pistols et autres Clash aux harmonies hurlantes, écorchées et tendres à la fois. Sur un plateau au désordre tout punk, à la sauvagerie endiablée, leur désespérance est pleine de vitalité, de rythme, de musicalité brute et folle. Une comédie musicale comme on n’en a guère l’habitude, frémissante de colère mais d’audaces, de rage mais de défis. Preuve que la parenthèse punk a laissé des traces incandescentes qui semblent aujourd’hui prêtes à se rallumer. — F.P.

 
TTT Jusqu’au 21 juillet, Scala Provence, 20h55. Durée : 1h35. Relâche les 1er, 8 et 15 juillet. Tél : 04 65 00 00 90.
 
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“Ressources humaines”, d’après le film de Laurent Cantet

Dire le monde tel qu’il est ou le réinventer, la question a toujours hanté le théâtre. Lorsque Élise Noiraud — formidable autrice d’Élise, trilogie seule-en-scène où elle incarne sa propre histoire — adapte Ressources humaines (1999), elle veut témoigner du monde de l’entreprise à l’aube des années 2000 et des désarrois des transfuges de classe. Frais émoulu de HEC — dont il est un des rares fils d’ouvriers à sortir diplômé —, Franck sollicite un stage à la direction des ressources humaines de l’usine où travaillent son père et sa sœur. Inquiet des conséquences du passage aux 35 heures, le patron l’y charge de ré- organiser le temps de travail. Tiraillé entre la classe populaire dont il veut sortir et la classe dirigeante dont il ne possède pas les codes, Franck se fait instrumentaliser. En scènes rapides et chocs sur le plateau nu, où seuls lumières, accessoires minimalistes et bande-son sculptent l’espace, Élise Noiraud transporte de l’usine à la cuisine maternelle, de la voiture du patron à la boîte de nuit locale. Dans Les Fils de la terre (2015), elle racontait déjà notre monde agricole exsangue. Elle continue de fouiller notre société, de s’y engager humainement, et de nous y engager. Le théâtre, formidable acteur du réel. — F.P.

 

TT Jusqu’au 21 juillet, 11-Avignon, 18h50. Durée : 1h25. Tél : 04 84 51 20 10.
 
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“La Contrainte”, d’après Stefan Zweig

Cette nouvelle autobiographique de l’écrivain autrichien Stefan Zweig n’est pas des plus connues. Pourtant, elle recèle une multitude de questionnements à bien des égards actuels  : ceux d’un homme appelé à la guerre, tiraillé entre son désir de liberté et l’injonction de remplir son devoir de citoyen. Sa femme, elle, l’encourage clairement à ne pas se mobiliser. Publié en 1920, ce texte a été judicieusement adapté par Anne-Marie Storme qui l’a dépouillé de ses marqueurs temporels et transformé en récit à la première personne. L’adresse au public n’en est que plus percutante malgré la musique parfois trop en force qui tranche avec le récit. Zweig n’a pas son pareil pour dire et faire ressentir les contradictions les plus intimes. Ce que cette mise en scène réussit à mettre en valeur. — K.O.

 
TT Jusqu’au 20 juillet, Théâtre de la Bourse du Travail CGT, 16h. Durée : 1h10. Relâche les 8 et 15 juillet. Tél : 06 08 88 56 00.
 
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“Rêveries”, de Juliet O’Brien

À quoi rêvait-on enfant ? Et, une fois adulte, ou déjà vieux, sommes-nous parvenus à réaliser nos souhaits les plus chers ? C’est la délicieuse enquête menée par la Néo-Zélandaise Juliet O’Brien. L’artiste a sondé plusieurs personnes âgées sur leur existence. En résulte une constellation de récits qui embrassent la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Algérie, les mutations économiques et sociales des années 1960 et 1980. Hommes, femmes, jeunes, moins jeunes, mères, fils, frères, sœurs confient leurs aspirations majoritairement structurées par le travail, évoquent également leurs renoncements, leurs difficultés ou leurs joies. Les quatre comédiens passent d’un personnage à l’autre en un claquement de doigts et endossent autant de fragments de vie différents. Une parole universelle, populaire, souvent bouleversante, qui éclaire notre présent à la lumière de ce qu’ont vécu nos aînés. Si ceux-ci furent imprégnés par leurs propres idéaux, ils furent animés, aussi, par des envies communes à chaque être humain : être heureux, aimer et… rêver. — K.O.

 

TT Jusqu’au 21 juillet, Présence Pasteur, 19h45. Durée : 1h10. Relâche les 1ᵉʳ, 8 et 15 juillet. Tél : 04 32 74 18 54.
 
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“Camus-Casarès, une géographie amoureuse”, de Teresa Ovidio et Jean-Marie Galey

Des huit cent soixante-cinq lettres amoureuses échangées entre 1944 et 1959 par la comédienne Maria Casarès (1922-1996) et le dramaturge-romancier-philosophe Albert Camus (1913-1960), Teresa Ovidio et Jean-Marie Galey – leur incarnation théâtrale dans ce vibrant face-à-face – n’ont gardé… qu’une grosse centaine. Mais quelles lettres ! Qui chantent l’amour et le crient, l’exaltent et le mettent à sa place – solaire – avec une lucidité étrangement ancrée dans le quotidien de la création comme de la vie… Sur ces deux-là, la fille du chef du gouvernement républicain espagnol exilé et l’écrivain né en Algérie, soufflent les vents du Sud et un humanisme antique. Ils se sont rencontrés, aimés puis quittés à Paris en 1944. Camus est marié et sa femme revient d’Oran ; Maria Casarès rompt, elle a 21 ans. Ils se retrouvent en 1948. Et seul un accident de voiture, le 4 janvier 1960, les séparera à jamais. De cette tragédie amoureuse en ombres et lumières, exigences et défis, Teresa Ovidio et Jean-Marie Galey ont gardé ce qui témoigne, aussi, de ces années où un monde se reconstruit. Des extraits d’interviews de Casarès, des fragments plus politiques des Carnets de Camus complètent leurs missives, tandis que d’émouvantes archives sonores jaillissent de plusieurs vieux transistors, posés là pour unique décor. De son écriture chahutée mais souveraine, elle apparaît plus forte, plus joyeuse, plus féroce que lui, si souvent en proie au doute. Dans leurs costumes sombres et sans âge, Teresa Ovidio et Jean-Marie Galey, mis en scène par Élisabeth Chailloux, réinventent, réincarnent superbement les voix, les corps des deux amants, qui sans gémir ni renoncer à leur vocation surent avec orgueil s’aimer, se respecter jusqu’au bout. — F.P.

 

TTTJusqu’au 21 juillet, Théâtre Épiscène, 16h. Durée : 1h20. Relâche les 8 et 15 juillet. Tél : 04 90 01 90 54.
 
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“Tendre Carcasse”, d’Arthur Pérole

Ça papote dans les coulisses et l’on entend depuis la salle les quatre performeurs se « chauffer » avant d’entrer en scène. Cette intimité partagée, comme par effraction, augure de la suite : une succession de confidences, mouvements et postures à l’appui, sur son corps comme il va. Corps peu à peu découvert, estimé, apprivoisé et finalement accepté. Les quatre danseurs et danseuses ont une façon d’égrener leur âge – de 22 à 27 ans –, leur identité, leur sexe, leurs occupations et leurs préoccupations avec une simplicité touchante. Et chaque élan personnel finit par composer le tableau d’une génération au fil d’un habile autoportrait collectif. Ancien danseur devenu chorégraphe, Arthur Pérole a transmis à tous ses interprètes, choisis hors des sentiers battus, une belle confiance, qui rejaillit dans un beau cri d’amour à la danse. À la vie. — E.B.

 
TT Du 6 au 16 juillet, Les Hivernales, 17h. Durée : 50 mn. Relâche le 11 juillet. Tél : 04 90 82 33 12.
 
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“Malaise dans la civilisation”, d’Alix Dufresne et Étienne Lepage

Quatre touristes un peu paumés et brut de décoffrage déboulent dans un théâtre vide en ignorant tout de sa nature, de son rôle, de ses règles. Ils l’explorent timidement et maladroitement d’abord, puis le dévastent bientôt avec ignorance et allégresse. Tout en faisant simultanément l’expérience de leurs corps, de l’utilité du langage, du vivre plus ou moins ensemble, de la solitude. La metteuse en scène Alix Dufresne et l’auteur Étienne Lepage ont fait alliance pour coécrire et diriger cette comédie ovni souvent taiseuse et acrobatique où ne sont pas oubliées les réflexions politico-philosophiques. Ils s’y attaquent à toutes sortes de conventions avec un humour absurde qui flirte avec le grotesque. Jusqu’à subtilement déranger. Les comédiens sont épatants et, de la salle à la scène, nous entrainent sur de curieux chemins… — F.P.

 

TT Jusqu’au 21 juillet, La Manufacture, site de la patinoire, 16h10. Durée : 1h50, navette comprise. Relâche les 10 et 17 juillet. Tél : 04 90 85 12 71.
 
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“Vive”, de Joséphine Chaffin

Anaïs est la fille préférée d’un as de la gastronomie qui reconnaît aussi en elle ses dons de cuisinier. La gamine est espiègle, douée en poésie, fan de La Fontaine. Et surgit l’inceste. Et la fille continue d’aimer son père malgré tout. Grâce à lui, elle deviendra une jeune cheffe prometteuse. Jusqu’à ce que vingt ans après les faits, elle l’accuse publiquement de l’avoir agressée sexuellement de 7 à 14 ans. Et c’est le récit de son procès, les flash-back sur l’enfance auxquels assiste le public. Joséphine Chaffin a écrit un récit volontairement didactique sur le drame de l’inceste et le désarroi, la sidération, la solitude qu’il provoque sur ses trop nombreuses victimes. Lumineuse, puissante, Hermine Dos Santos transcende admirablement le texte. Les acteurs endossent plusieurs rôles dans de rapides chassés-croisés qui rappellent la manière efficace d’Alexis Michalik. Simple et troublant. — F.P.

 
TTJusqu’au 21 juillet, Théâtre du Train Bleu, 13h20. Durée : 1h30. Jours impairs. Tél : 04 90 82 39 06.
 
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“Moby Dick”, d’après Herman Melville

Il suffit parfois de presque rien pour créer l’illusion. Avec leur engagement et leur générosité, les quatre comédiens de ce spectacle subjuguant nous plongent dans le roman écrit en 1851 par Herman Melville. Nuage de fumée à tribord, chants de matelots à bâbord, lumière tamisée… Moby Dick prend vie peu à peu comme à la lecture du livre. Avec une énergie communicative et un sens profond du jeu, la troupe nous embarque à bord du Pequod, ce baleinier lancé dans la folle poursuite du cachalot par le capitaine Achab, animé d’une haine obsédante envers l’animal qui a emporté l’une de ses jambes. Entre grands moments de théâtre et rêveries enivrantes, cette aventure s’adresse à tous… à condition d’embarquer dans cette expédition risquée ! — K.O.

 

TTT Jusqu’au 21 juillet, La Condition des soies, 19h30. Durée : 1h20. Relâche les 8 et 15 juillet. Tél : 04 90 22 48 43.
 
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“Le Poids des fourmis”, de David Paquet

Dans un lycée particulièrement nul, un proviseur qui se fout de tout organise comme chaque année la « semaine du futur ». Ses très très mauvais élèves sont censés y réfléchir ensemble à ce qui pourrait changer la société, voire les dérèglements de la planète. Jeanne, l’anticapitaliste qui passe son temps à vandaliser les pubs, et Olivier, l’éco-anxieux naïf qui ne sait que se lamenter sur le réchauffement climatique, se présentent pour diriger cette semaine utopiste. Farce et fable dans des décors improbables de boules en plastique où plongent constamment les comédiens (quand ils ne lézardent pas sur des chaises longues), la satire politique de David Paquet, absurde et incongrue, est souvent réjouissante. Les comédiens québécois y déploient une verve, une violence, un humour ravageur inconnus dans nos contrées. Ils alertent aussi, et incitent à la solidarité et à la fraternité pour dépasser nos tragédies présentes et à venir. Qui dit mieux ? — F.P.

 
TT Jusqu’au 21 juillet, La Manufacture, site de la patinoire, 10h. Durée : 2h05, navette comprise. Relâche les 10 et 17 juillet. Tél : 04 90 85 12 71 ou lamanufacture.org
 
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“Yé ! (L’eau)”, par le Circus Baobab

Un couloir vide entre deux rangées de bouteilles en plastique écrasées. Une femme se tient dans l’ombre au milieu d’elles, et commence goulûment à boire de l’eau avant qu’un homme ne vienne accomplir à ses pieds une élastique danse de séduction. La horde de costauds qui déferle ensuite sera moins clémente avec elle. Car d’un coup son trésor désaltérant ne lui appartient plus : il vole de bras en bouche et devient l’enjeu du spectacle ! Rarement les thèmes de la sécheresse et de la bataille pour l’eau auront été si efficacement représentés, grâce à cette troupe venue d’Afrique et dirigée par Kerfalla Bakala Camara ,qui travaille main dans la main avec le metteur en piste français Yann Ecauvre. Car, dans Yé ! (L’eau) — traduction en langue soussou du précieux élément —, le Circus Baobab met le paquet, qu’il s’agisse de bouteilles compressées envoyées dans les airs comme de corps-à-corps compacts ressemblant parfois à des rucks de rugby… Dix hommes et deux femmes en jeans délavés et tee-shirts en Lycra bleutés n’ont rien d’autre que leur corps pour tout dire. Leur puissance d’expression est spectaculaire : ils défoncent les codes de l’acrobatie et leur hargne, trempée dans l’urgence mais souvent mâtinée d’humour, est époustouflante. — E.B.

 

TTT Jusqu’au 21 juillet, La Scala Provence, 11h45. Durée : 1h. Relâche les 8 et 15 juillet. Tél : 04 65 00 00 90.
 
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Naïs”, d’après Marcel Pagnol

Mettant en scène le scénario de Naïs (1945), le film de Marcel Pagnol (1895-1974), Thierry Harcourt adopte des costumes des années 1970 pour évoquer la possible libération sexuelle de ses personnages. Inspirée d’une nouvelle beaucoup plus féroce et désenchantée d’Émile Zola, cette tendre tragi-comédie marseillaise adaptée par Arthur Cachia — qui interprète également Toine, le valet de ferme bossu que jouait au cinéma Fernandel — est au moins une jolie fable. Sur ce que peut la passion d’une femme. Toine y aime en secret Naïs, fille unique du métayer des Rostand, un veuf possessif qui fait d’elle sa domestique. Or Naïs devient la maîtresse du fils Rostand, qu’elle aime depuis l’enfance. Son père décide d’assassiner le jeune amant. Sur le plateau nu, la troupe emmenée par Thierry Harcourt dessine joliment ces personnages aux accents chantants. Du cinéma au théâtre, ce parcours-ci est plein de charmes et de féminisme triomphant. — F.P.

 
TT Jusqu’au 21 juillet, Condition des soies, 13h40. Durée : 1h15. Relâche les 8 et 15 juillet. Tél : 04 90 22 48 43.
 
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“Montaigne, les Essais”, adaptation d’Hervé Briaux

Rien ne se prête mieux à l’oralité que la prose philosophique de Michel Eyquem, seigneur de Montaigne (1533-1592). Le comédien Hervé Briaux en donne encore ici une preuve sensible au fil d’une trop petite heure de traversée de ses Essais et récits de voyage. L’acteur suit au plus près la pensée de l’auteur au fil de ses expériences de vie. Ainsi commence-t-il par évoquer la relativité des coutumes et des croyances, exprimée par un homme qui a vu de très près les guerres de Religion. La remise en question de l’Homme tout-puissant régnant en maître sur la nature, distillée ici avec beaucoup d’humour, entre en résonance avec nos problématiques actuelles. Hervé Briaux réussit à nous inviter dans la bibliothèque où Montaigne aimait se retirer pour écrire. Acteur mûr, maîtrisant tous les registres, il sculpte avec finesse la langue de l’écrivain, en épouse le souffle avec de plus en plus de gravité, jusqu’à donner de la chair à la pensée et des frissons au public. — E.B.

TTT Jusqu’au 21 juillet, Théâtre du Chêne Noir, 12h30. Durée : 1h. Relâche les 8 et 15 juillet. Tél : 04 90 86 74 87.
 
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“Larzac !”, de Philippe Durand

À sujet complexe pédagogie bienvenue. Dans un dispositif scénique d’une simplicité absolue — une table, une chaise —, le comédien et metteur en scène Philippe Durand, repéré lors de son précédent spectacle 1336 (Parole de Fralibs), détaille les enjeux d’une utopie agricole vieille de quarante ans, née après dix années de combats contre le projet d’extension d’un camp militaire sur le causse du Larzac. À son entrée dans la salle, le public s’empare d’une « notice Larzac ! » qui rappelle la chronologie des événements. Remontant à la création du camp en 1902, pour s’achever en 2013, année où le bail emphytéotique accordé en 1985 par l’État aux paysans du plateau fut prolongé de trente-huit ans. Textes à l’appui, Philippe Durand restitue avec justesse les témoignages recueillis en 2020 et 2021 auprès des agriculteurs de la Société civile des terres du Larzac. Constitution de cette SCTL, fonctionnement en communauté, arrivée des « néo-paysans »… Le spectacle explore ainsi un modèle de gestion des terres unique en son genre, porté jusque dans l’accent par Philippe Durand. Celui-ci utilise avec simplicité les outils du théâtre pour incarner les paysans du « plateau », qui assument une agriculture innovante, basée sur le collectif et la démocratie. — K.O.

 
TT Jusqu’au 21 juillet, Théâtre des Halles, 18h45. Durée : 1h25. Relâche les mercredis 3, 10 et 17 juillet. Tél : 04 32 76 24 51.
 
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“L’Os à moelle”, de Pierre Dac

Du 13 mai 1938 au 7 juin 1940 – les Allemands entrent dans Paris sept jours plus tard – paraît dans les kiosques ce drôle de brûlot hebdomadaire de quatre pages, au format classique et d’apparence sérieuse. Sauf que tous les articles – petites annonces et recettes de cuisine comprises – y conjuguent absurdité et dinguerie. Pour alerter, par l’intermédiaire de l’ironie et d’un rire à peine déguisé, sur les menaces du nazisme. Le rédacteur en chef de ce canard déchaîné ? L’humoriste Pierre Dac (1893-1975), dont on connaît l’esprit de résistance, le goût pour la liberté et l’âme rompue aux loufoques délires. Admirablement dirigés par Anne-Marie Lazarini, les comédiens Cédric Colas, Emmanuelle Galabru et Michel Ouimet font revivre avec punch ce journalisme militant sur fond de catastrophe à venir. Constamment réjouissant, piquant et… terrible. Merci à Anne-Marie Lazarini d’avoir ressuscité cet Os à moelle oublié, mais bien nécessaire aujourd’hui. — F.P.

TT Jusqu’au 21 juillet, Petit Chien qui fume, 16h. Relâche les 9 et 16 juillet. Durée : 1h. Tél : 04 84 51 07 48.
 
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Festival d'Avignon 2024

Que donnent les spectacles du In ? Que voir dans le Off ? Du 29 juin au 21 juillet, nos journalistes Théâtre suivent au plus près l'actualité toujours bouillonnante du festival.

 

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June 25, 2024 5:22 PM
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Tragédie, mise en scène de David Bobée et Eric Lacascade, spectacle de sortie du Studio 7 (2021-2024) de l’Ecole du Nord à Lille. 

Tragédie, mise en scène de David Bobée et Eric Lacascade, spectacle de sortie du Studio 7 (2021-2024) de l’Ecole du Nord à Lille.  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello - 25 juin 2024

 

Tragédie, mise en scène de David Bobée et Eric Lacascade, spectacle de sortie du Studio 7 (2021-2024) de l’Ecole du Nord. Textes écrits par les élèves-auteurs du Studio 7 de l’École du Nord, Ilonah Fagotin, Iris Laurent, Clément Piednoel Duval , Jean-Serge Sallh, accompagnés par Éva Doumbia. Avec les élèves-comédiens  du Studio 7 de l’École du Nord,Yassim Aït Abdelmalek Félix Back, Poline Baranova Kiejman, Jessim Belfar, Clément Bigot, Sam Chemoul, Jade Crespy, Fantine Gelu, Ambre Germain-Cartron, Loan Hermant, Mohammed Louridi, Ilana Micouin-Onnis, Marie Moly,  Chloé Monteiro, Miya Péchillon, Charles Tuyizere. Scénographie David Bobée et Léa Jézéquel, vidéo Wojtek Doroszuk, lumière Stéphane Babi Aubert, musique Jean-Noël Françoise, costumes Mayuko Bobée  et Angélique Legrand. Décor construit par L’Atelier du Théâtre du Nord. 

 

 

Brouhaha scénique et crash d’avion, morceaux de carlingue et d’ailes d’acier, d’où sortent seize jeunes comédiens qui évoquent, obsessionnels,  le monde-catastrophe dans lequel ils vivent. Le directeur et metteur en scène du Théâtre du Nord – centre dramatique national Lille Tourcoing Hauts-de-France, David Bobée, et le metteur en scène Eric Lacascade, parrain de ces élèves-comédiens, se sont mis à l’écoute de cette génération dite « sacrifiée », née dans les années 1998/2000, juste avant les attentats des Twin Towers à New-York, le début d’une longue suite d’attentats déstabilisant fort les esprits en France et dans le monde. Des jeunes restant aptes à des regards autres sur les hommes, de la violence à la joie.

 

 

Quatre élèves auteurs prennent en charge la parole de leurs compagnons interprètes, issue d’improvisations et de propositions sur le plateau, un récit collectif et fragmentaire dont la réinvention est permanente, libre parce qu’issue des ruines et « joyeuse parce que sans espoir ».

 

 

Formellement, sont proposés des monologues, dialogues, choeurs, à propos de la catastrophe, de l’état du monde. Quel héritage? Quelle peur ? Quel inconnu ? Comment agir ? En se ré-adaptant incessamment au présent. Et le théâtre permet de comprendre cette immersion dans le pessimisme. Non pour la dé-construction du monde mais sa reconstruction, sa réparation.

Les références à la mythologie antique sont au rendez-vous: Prométhée a volé le feu aux dieux du Mont Olympe, Chronos a dévoré ses enfants, Dédale a appris à voler à Icare qui s’est trop approché du soleil, Baudelaire est cité, Shakespeare aussi, à maintes reprises…Déjà, les catastrophes étaient au rendez-vous de toute humanité, avant et après…

 

Or, tout va de mal en pis, et puisque les parents ont mangé leurs enfants sans arrière-pensée, il semblerait bien que ce soit à présent au tour des enfants de prendre la peine de dévorer leurs parents – les boomers coupables d’avoir profité de tout et d’avoir saccagé la planète – car rien n’est plus tenable aujourd’hui, ni la situation sociale et économique du pays, ni la situation « morale » si insupportable pour des jeunes gens vifs et curieux, sur le point de se lancer dans la grande aventure de la vie…et du théâtre, et qui voient se dresser non loin d’eux les guerres, les catastrophes écologiques et climatiques.

 

Le catalogue de tout ce qui va mal est inépuisable, un répertoire, un inventaire à les « mille e tre » des maîtresses du Don Giovanni de Mozart et Da Ponte. Ces comédiens sur la scène égrènent les maux et les douleurs, les mises à mal et les catastrophes, ne distinguant nul chemin vers la lumière ou des lendemains qui chanteraient : no future.

 

 

Ici et maintenant, seul compte le présent immédiat, ce que l’on ressent soi auprès de ses camarades de misère confinés dans la même situation d’enfermement et d’impossibilité d’avancer. Paroles ressassées et obsessionnelles sur une fin proche ou imminente de la planète, échanges de monologues et de dialogues sur « rien qui ne va plus ». 

 

C’est à celui qui proposera la vision la plus noire, la plus défaitiste et déceptive. Répétitions compulsives, paroles assénées et mille fois entendues: un cadre d’écriture plus structurée et enlevée avec dialectique verbale – argumentation, conviction, émotion et rêverie – aurait été le bienvenu.Or, les acteurs combatifs, pleins d’élan et de caractère, sont de belles personnes singulières aux origines et conditions diverses.

 

Les interprètes cheminent sur les morceaux de carlingue ou les ailes de l’avion scratché, suivant le compte des jours qui passent jusqu’au trentième : l’action et le rythme se réveillent dès le quatorzième ou quinzième jour, les jeunes gens ayant terminé leurs diatribes lancées ensemble, face public, haranguant parents, spectateurs et terre entière. 

 

Il faut pourtant bien se départir de cette prison à ciel ouvert, en agissant et en ne succombant pas. Leçon de vie et de courage, les « sauvés » reconnaissent leur chance et cette joie inextinguible d’être au monde – respirer, goûter l’instant, aimer et faire du théâtre.

 

« A quoi sert le théâtre ? » Il sert à vivre – échanger, penser, se connaître et apprécier. Sans oublier l’humour, le comique et une distance enjouée que tous manient avec brio.

 

 

Véronique Hotte

 

 

Du 24 au 28 juin 2024 au Théâtre du Nord à Lille. Du 1er au 5 octobre 2024, au Théâtre du Nord à Lille. Les 16 et 17 octobre 2024 au Phénix, Valenciennes. Les 16 et 17 janvier 2025 au Tandem, Douai. Le 28 janvier 2025, Comédie de Béthune.  Le 31 janvier 2025, à La Faïencerie, Creil. Le 25 mars 2025 à la MCA, Amiens. Du 3 au 6 avril 2025, à La Villette, Paris

 

Crédit photo : Arnaud Bertereau

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June 25, 2024 2:27 PM
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Au Théâtre du Nord, à Lille, une « Tragédie », en attendant la fin du monde

Au Théâtre du Nord, à Lille, une « Tragédie », en attendant la fin du monde | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - 25 juin 2024

 

 

Le spectacle de sortie des élèves de l’Ecole du Nord, mis en scène par David Bobée et Eric Lacascade, affronte les peurs, la colère et les renoncements de la jeune génération.

 

 

Lire l'article sur le site du "Monde" : 

https://www.lemonde.fr/culture/article/2024/06/25/au-theatre-du-nord-a-lille-une-tragedie-en-attendant-la-fin-du-monde_6243677_3246.html

 

La carlingue éventrée d’un avion occupe la scène du Théâtre du Nord, à Lille. Si ce n’est la fin du monde, ça y ressemble. Cette vision cataclysmique ouvre Tragédie, le spectacle de sortie des élèves de l’Ecole du Nord : quinze jeunes gens habitent ce plateau dévasté qui leur oppose pendant deux heures trente sa force d’inertie mortifère (il sera désossé, par leurs soins, à la fin de la représentation).

 

 

Ces quinze acteurs achèvent un cursus d’étude de trois ans. La fiction les transforme en une bande de jeunes adultes mûrs pour changer le monde. Pantalons et jupes de flanelle, cravates rayées, ils se présentent sur scène, revêtus d’uniformes scolaires. On les croirait sortis d’une université chic avec des discours à l’avenant. Engagés sur les causes sociétales et écologiques, ils cochent les cases du progressisme bobo : végans, wokistes, écolos, ils sont conscients de l’état déplorable de la société mais sont déterminés à en faire bouger les lignes. C’est pour cela qu’ils sont montés dans cet avion. Ils partaient colloquer, manifester, militer, prêcher la bonne parole. Sauf que l’avion est tombé.

 

Deux heures trente plus tard, et presque au terme du spectacle, débraillés, abîmés, en haillons, ces vivants sont devenus des survivants qui ont épuisé leurs réserves de nourriture, croqué le métal de la carlingue, résisté au cannibalisme, et surtout fait le deuil méthodique d’à peu près tout ce qui soude l’humain : l’amour, l’amitié, l’empathie, la confiance, la solidarité, la fraternité. Ces valeurs phares sont des ruines fumantes. Aucun rêve n’a fait barrage à l’effondrement programmé. Prométhée (mythe antique convoqué dans la fiction aux côtés de Pandore ou de Chronos) n’aurait pas dû voler le feu aux dieux pour le donner à l’homme. Pas sûr que ce dernier en ait fait bon usage.

 

 

Tragédie n’usurpe pas son titre. Le spectacle de ces jeunes gens parle de leurs angoisses, leurs peurs, leurs renoncements, leurs colères, leurs sentiments d’injustice et leurs constats d’impuissance.   Ils sont lucides et accusateurs : le voilà, l’héritage laissé par les « boomers ». On peut trouver la litanie agaçante et le listing des griefs et des plaintes systématiques, facile et anxiogène,  cela n’empêche : si l’on est de ces « boomers », impossible d’esquiver notre responsabilité quant au mental catastrophique de la jeune génération.

Une ambitieuse ligne narrative

La mise en scène conjointe de David Bobée et Eric Lacascade (parrain de la promotion) va bien au-delà d’une simple démonstration de travaux d’élèves. Les spectacles de sortie ont leurs codes. Parmi les impératifs du genre : la mise en valeur de chaque comédien débutant. L’exercice peut parfois dériver vers un bout à bout fastidieux de numéros solos et performatifs. Il est ici déjoué de belle manière pour être emporté dans une ambitieuse ligne narrative portée par des acteurs impeccables. Tous sont très bien, mais trois sont mieux que bien : Félix Back, Mohammed Louridi et Poline Baranova Kiejman.

 

Le texte qui aménage des temps de choralité, de dialogues ou de monologues, dessine pour les quinze comédiens autant de vrais rôles, d’existences, de présences. Cette pièce a été coécrite (sous la houlette de l’autrice Eva Doumbia) par quatre élèves de la promotion sortante de l’Ecole du Nord. Impossible de dire qui, d’Ilonah Fagotin, Iris Laurent, Clément Piednoel Duval ou Jean Serge Sallh, a signé tel ou tel passage.

 

 

L’écriture serrée et concise évite le bavardage et sait rester homogène. Elle ne s’inscrit pas dans le récit mais dans une analyse quasi clinique des possibles et des impossibles. Comment continuer à écrire des histoires ayant un début, un milieu et une fin alors que l’horizon vole en éclats et que, du passé, aucune leçon n’a été retenue. Figés près des ruines de l’avion, les jeunes sont englués dans un présent stérile qui s’égrène jour par jour jusqu’à extinction finale de leurs souffles. Ils meurent, les uns après les autres.

 

 

On aurait pu rester sur ça : ce sentiment de fin de tout, cette agonie physique, morale, psychologique qui courbait, sous le poids du tragique, les têtes du public dans la salle. Mais dans un retournement   de situation dont David Bobée a le secret, le dernier quart d’heure du spectacle renverse la table de l’abattement. Sans en dévoiler le contenu (qui n’est pas la partie la plus passionnante de la représentation), disons tout de même qu’il redresse les corps, revitalise les acteurs, redynamise le plateau, et réinjecte de la joie là où la sinistrose régnait. Tout ça, ce n’était que du théâtre ? Oui. Et tant mieux. Car, dans les gradins, on commençait vraiment à perdre pied.

 

 

 

Voir le teaser vidéo de "Tragédie" 

 

Tragédie, spectacle de sortie du Studio 7 (promotion 2021-2024) de l’Ecole du Nord. Avec Yassim Aït Abdelmalek, Félix Back, Poline Baranova Kiejman, Jessim Belfar, Clément Bigot, Sam Chemoui, Jade Crespy, Fantine Gelu, Ambre Germain-Cartron, Mohammed Louridi, Ilana Micouin-Onnis, Marie Moly, Chloé Monteiro, Miya Péchillon, Charles Tuyizere. Coécriture : Ilonah Fagotin, Iris Laurent, Clément Piednoel Duval, Jean Serge Sallh, avec Eva Doumbia. Mise en scène : David Bobée et Eric Lacascade.

 

Théâtre du Nord, à Lille. Jusqu’au 28 juin. Puis tournée à partir d’octobre.

 

Joëlle Gayot /  Le Monde

 

Légende photo : « Tragédie », spectacle de sortie du Studio 7 (promotion 2021-2024) de l’Ecole du Nord mis en scène par David Bobée et Eric Lacascade, au Théâtre du Nord, à Lille, en juin 2024. ARNAUD BERTEREAU

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June 25, 2024 1:55 PM
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Festival d'Avignon : coup de projecteur sur les grandes heures de la cour d'honneur

Festival d'Avignon : coup de projecteur sur les grandes heures de la cour d'honneur | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 

Par Philippe ChevilleyPhilippe Noisette dans Les Echos - 25 juin 2024

 

 

La cour d'honneur du Palais des papes est le berceau du festival d'Avignon. A l'aube de la 78e édition, retour sur ces moments marquants de l'histoire du théâtre. Du « Prince de Hombourg » mis en scène par Jean Vilar avec Gérard Philipe, au « Boléro » de Ravel chorégraphié par Maurice Béjart, jusqu'aux « Damnés », chef-d'oeuvre de Visconti adapté par Ivo van Hove.

 

Avignon, 21 heures… Le palais des Papes se colore d'un gris argenté alors que le crépuscule commence tout juste à obscurcir le ciel d'été. Dans la touffeur de la canicule ou la froidure du mistral, en jeans ou en tenue de soirée, le public se presse aux portes du monument du XIVe siècle. Un rituel sans cesse recommencé depuis 1947, année de naissance du festival international de théâtre. Le temps de passer les contrôles, et chacun est happé par la majesté du lieu, ce palais, cette cour d'honneur qui a vu passer beaucoup plus d'acteurs que de papes.

Pendant que les gradins récemment rénovés (1.947 places exactement) se remplissent et que résonne la fanfare d'accueil composée par Maurice Jarre, chacun a le temps d'admirer le grand mur sans fin percé de fenêtres qui sert de fond de scène. Les bavardages et les rires se mêlent au murmure des pierres ancestrales, jusqu'à ce que les lumières s'éteignent et que le spectacle commence. À ce début de nuit électrique, certains fous de théâtre préfèrent les frémissements de l'aurore quand, à l'issue d'une épopée au long cours, les premiers rayons du soleil transfigurent le palais. La fatigue alors s'efface. C'est la magie de la cour d'honneur.

La cour d'honneur, berceau du Festival

Certes, le Festival Avignon, fort d'une quarantaine de spectacles, auxquels s'ajoutent les 1.500 productions du « off », a depuis longtemps essaimé au-delà du palais et même hors des remparts de la cité. Le sublime Mahabharata, de Peter Brook, les folles chevauchées de Bartabas, les fresques futuristes de Julien Gosselin ont déployé leurs charmes dans d'autres lieux comme la carrière de Boulbon ou la FabricA. Mais la cour d'honneur garde sa puissance symbolique. Elle est le berceau du festival, lieu unique de représentation pendant les vingt premières années durant lesquelles son fondateur, Jean Vilar, ne proposait que trois spectacles. Aujourd'hui encore, elle donne le la, en présentant la création inaugurale.

 
Mieux vaut ne pas y rater son passage, ou c'est l'hallali ! Pour ouvrir le ban de cette 78e édition, le 29 juin, le directeur du festival, Tiago Rodrigues, a confié la scène tant redoutée à l'iconoclaste Angélica Liddell qui ne s'effraie de rien. On verra si son audace se révèle payante et si la marche funèbre de l'Espagnole, dénommée Dämon El Funeral de Bergman, emporte l'adhésion… Ce nouveau rendez-vous, très attendu, nous a donné l'envie d'un voyage dans le temps, un voyage semé de ces oeuvres sensationnelles qui ont marqué l'histoire d'Avignon et continuent de hanter l'esprit et le coeur des amoureux de la cour, des amoureux du spectacle vivant.
 

 

Retour aux origines, ou presque… On n'évoquera pas les toutes premières années de Jean Vilar, mais celle où il fait appel au prince des acteurs français, Gérard Philipe. En 1951, la star de cinéma débarque à Avignon pour jouer les premiers rôles dans deux spectacles : Le Prince de Hombourg et une reprise du Cid. Dans l'oeuvre de Kleist, le comédien surprend et bouleverse. Dans la pièce de Corneille, il emporte tout… Force d'un artiste solaire, charismatique, voire héroïque - victime d'une mauvaise chute pendant les répétitions, il ne manquera pas une représentation. Quelques images filmées le montrent tel un ange tombé du ciel, sa chemise blanche gonflée par le vent ; des enregistrements audios restituent son phrasé lyrique et mélodieux…

En 1966, la danse, sous l'impulsion de Jean Vilar, décide à son tour de relever le défi de la cour. Le maître d'Avignon convie Maurice Béjart. La star du ballet moderne donne alors son BoléroBacchanale ou Sonate à trois, faisant exploser le box-office. On vend même toutes les marches du gradin ! Deux ans plus tard, Béjart et son Ballet du XXe siècle sont encore de la fête… qui a bien failli tourner court. Pris dans les tourments de l‘après mai-68, le festival est sur la sellette. On entendra même des « Béjart, Vilar, Salazar » en guise de provocation. Le chorégraphe qui, comme Vilar, prône un art populaire et exigeant, en sera blessé. « Mai 1968 fut un moment capital de l'histoire française. Mais juillet 1968, ce fut une imposture », dira-t-il - 60.000 spectateurs lui feront néanmoins un triomphe durant une vingtaine représentations.

 

 

En 1981, Pina Bausch et sa danse-théâtre trouveront un écrin de rêve pour présenter un de ses chefs-d'oeuvre, Kontakthof. Pour la première fois dans l'histoire du ballet, les interprètes parlent entre deux passages dansés par des femmes en robe de soirée et des hommes en costumes de ville. Du jamais vu ! En 1983, la dame de Wuppertal est de retour avec Nelken. Peter Pabst, le scénographe de Pina, a planté des milliers d'oeillets sur le plateau. Le tout est d'une beauté irréelle. Mais la violence sous-jacente de la pièce est insupportable pour beaucoup de spectateurs. Comme si la chorégraphe nous tendait un miroir peu flatteur. Pina Bausch reviendra pour donner Café Müller puis Le Sacre du printemps sur son « tapis » de terre fraîche.

Mnouchkine et Vitez

En 1982, la papesse du théâtre prend ses quartiers d'été au palais. Ariane Mnouchkine y instille l'esprit du Théâtre du Soleil, son sens de l'image, du geste, du mot et cette énergie qui, aujourd'hui encore, enflamme toutes les générations… La cour devient un gigantesque coeur battant. Elle revisite Shakespeare - Richard IILa Nuit des rois, puis Henri IV, lors de son retour en 1984 -, déployant son théâtre universel. Une esthétique sang et or, puisant dans la culture asiatique, qui propulse les pièces du grand Will dans un ailleurs cosmique.

Autre génie de la mise en scène, Antoine Vitez écrit une des plus belles légendes d'Avignon : «Le Soulier de satin», de Paul Claudel, avec Ludmila Mikaël et Didier Sandre.

En 1987, un autre génie de la scène écrit une des plus belles légendes d'Avignon. Antoine Vitez, à l'invitation du directeur de l'époque, Alain Crombecque, met en scène l'intégrale du Soulier de Satin, embarquant les spectateurs jusqu'au bout de la nuit. Vitez déploie la pièce fleuve de Claudel sur une scène bleu océan, qui se peuple de quelques objets symboliques, figures de proues géantes ou bateaux miniatures. Ludmila Mikaël et Didier Sandre dans les rôles des amants désunis du siècle d'or font pleurer les pierres.

Longtemps rétif au théâtre plein air, Patrice Chéreau relève néanmoins le défi de la cour, un an plus tard, avec sa relecture flamboyante de Hamlet. Le héros de Shakespeare est campé avec superbe par un Gérard Desarthe irradiant le désespoir et surfant sur la folie. La scène, recouverte d'une surprenante marqueterie mouvante imaginée par Richard Peduzzi, le cheval au trot surgissant des entrailles du palais resteront pour toujours gravés dans les mémoires.

 

Vingt ans plus tard, changement de paradigme. En 2008, sous l'égide d'un duo de jeunes directeurs avant-gardistes, Hortense Archambault et Vincent Baudriller, le metteur en scène plasticien fantasque Romeo Castellucci convoque L'Enfer, de Dante, dans la cour. Avec ses chiens sauvages déchaînés et son acteur-acrobate escaladant le mur du palais des Papes, Inferno est un tremblement de terre esthétique. L'image-choc, la performance, le chamboulement   sensoriel et psychique l'emportent sur la primauté du texte.

 

 

C'est pourtant le même duo qui va faire appel, en 2009, au prolifique auteur et metteur en scène d'origine libanaise, Wajdi Mouawad, pour une nouvelle aventure au long cours : Le sang des promesses. Pendant onze heures s'enchaînent ses trois pièces ardentes, LittoralIncendies et Forêts, qui mettent en scène la guerre au Moyen-Orient et en Europe, les drames et les secrets de familles. Le texte fait son grand retour dans la cour, mêlant avec audace la narration contemporaine et la tragédie antique.

 

En 2012, le maître britannique Simon McBurney fait imploser littéralement le cour d'honneur avec sa superbe adaptation du roman de Boulgakov, Le Maître et Marguerite. Cette fable diabolique qui nous entraîne du Moscou de l'époque soviétique à l'antique Jérusalem donne matière à un spectacle total, usant à la fois des artifices classiques du théâtre et de la technologie dernier cri. Grâce à la vidéo, McBurney simule au final l'effondrement du mur du palais, avant de propulser son héroïne dans les étoiles. Cap vers le futur…

 

Un chorégraphe conceptuel, Jérôme Bel, est invité en 2013, mais pour un singulier pas de côté. Dans Cour d'honneur, étonnante mise en abîme du festival, des spectateurs, choisis après un casting, racontent leurs souvenirs forgés par le lieu et les artistes qui l'ont habité. D'Antoine Le Ménestrel, reprenant la scène d'anthologie d'Inferno et grimpant aux murs du palais, à Isabelle Huppert, présente en vidéo, ou au danseur Samuel Lefeuvre, Jérôme Bel convoque non pas des fantômes mais une mémoire à vif.

 

 

Légende photo : Gérard Philipe, inoubliable dans «Le Prince de Hombourg» de Kleist, mise en scène de Jean Vilar, présentée dans la cour honneur au 5e Festival d'Avignon, en 1951.©Benno Graziani/Photo12

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June 25, 2024 6:47 AM
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Léo Cohen-Paperman : «La représentation des présidents est une formidable base pour inventer un théâtre politique et populaire» 

Léo Cohen-Paperman : «La représentation des présidents est une formidable base pour inventer un théâtre politique et populaire»  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Gilles Renault dans Libération - 20 juin 2024

 

Fasciné par «ces visages que nous avons en partage», le metteur en scène déroule dans «Huit Rois (nos présidents)» une saga sur les chefs de l’Etat de la Ve République, dont les trois premiers chapitres sont donnés au Théâtre 13 à Paris.

 

 

Etalé sur une dizaine d’années, c’est un chantier artistique qui percute le tumulte sociopolitique dans lequel le pays n’en finit plus de s’enfoncer. Dès 2019, l’auteur et metteur en scène Léo Cohen-Paperman met en branle la saga Huit Rois (nos présidents) qui, sous forme d’épisodes distincts, évoque tous les chefs d’Etat de la Ve République, de Charles de Gaulle à Emmanuel Macron.

D’une facture et d’un intérêt variables, les trois premiers chapitres sont actuellement réunis au Théâtre 13 à Paris : «la Vie et la Mort de Jacques Chirac, roi des Français», traité sous la forme déconcertante d’une enquête onirique (qui reviendra début septembre au théâtre du Petit Saint-Martin à Paris), «Génération Mitterrand», dissection plus sobrement maîtrisée d’une époque basculant de l’euphorie à la désillusion et, dernier en date, «le Dîner chez les Français», farce giscardienne qui chercherait une issue improbable entre les Bodin’s et les Chiens de Navarre.

Entretien avec Léo Cohen-Paperman qui, au même titre que son homologue et ami Hugues Duchêne (Je m’en vais mais l’Etat demeure, l’Abolition des privilèges), a délibérément choisi d’utiliser la politique comme matière première de ses créations.

 

Qu’aviez-vous en tête en amorçant ce projet ?

 

«Les morts gouvernent les vivants» disait Auguste Comte – ou quelque chose comme ça, je n’ai pas vérifié la citation [elle est bien attribuée au philosophe, ndlr]. Le point de départ de la série est intime : mon père, Philippe Cohen, journaliste politique, est décédé en 2013. Faire cette série, c’est poursuivre un dialogue avec lui, le «doux échange de sentiments et d’idées» dont parlait toujours Comte. Ensuite, et c’est le plus important, il y a dès 2019 l’intuition que la représentation des présidents est une formidable base pour inventer un théâtre à la fois politique et populaire, parce que ces «rois» sont des visages que nous avons tous en partage – que nous les adorions ou abhorrions. Sachant que pour en faire de vrais personnages de théâtre, humains, fragiles, sincères, il ne faut pas s’arrêter à l’indignation. Au contraire, même : écrire sur le pouvoir exige d’arriver à les aimer tous, même ceux qui peuvent apparaître comme les plus vils.

Pourquoi appeler «rois» tous ces élus au suffrage universel ?

Le titre de la série m’est venu d’une anecdote. De Gaulle, en finissant de conceptualiser avec Michel Debré la Constitution de la Ve République aurait dit : «J’ai résolu un problème de cent-cinquante ans.» J’aime beaucoup cette histoire, dont je n’ai pas vérifié la véracité, car elle raconte la nécessité (en tout cas, du point de vue de De Gaulle), pour trouver un régime stable (les IIIe et IVe Républiques avaient mené le pays à la capitulation de 1940 et à la guerre d’Algérie), de faire la synthèse entre les idéaux et acquis démocratiques issus de la Révolution française… et les mille ans de régime monarchique qu’avait connus la France. Donc l’utilisation du mot «roi» dit aussi ce besoin très national et ancré historiquement d’un pouvoir qui s’exerce par incarnation et non par délégation.

 

Pourquoi ne pas avoir opté pour la simplicité d’un agencement chronologique ?

 

C’est totalement inconscient mais si je devais justifier l’ordre dans lequel nous avons créé les spectacles, je dirais ceci : «Chirac», c’est notre enfance. Nous sommes nés à la fin des années 80, quand il est élu en 1995, j’ai 7 ans, forcément, ça marque. Ensuite, «Mitterrand» était une réponse à «Chirac», dans la forme (moins d’incarnation, plus de sobriété) comme dans le fond (une pièce plus directement politique). Enfin, avec «Giscard», nous voulions remonter à l’origine de la crise structurelle qui a frappé la France depuis la fin des Trente Glorieuses.

 

Qui vous a donné – ou pourrait vous donner – le plus de fil à retordre ?

 

La difficulté réside partout, dans la représentation de chaque président. Prenons ceux que nous n’avons pas encore créés : De Gaulle, c’est le fondateur, le mythe, comment traduire son souffle, et son ombre imposante ? Pompidou disait : «Les peuples heureux n’ont pas d’histoire, je souhaiterais que les historiens n’aient pas grand-chose à dire sur mon mandat» [la formule a été choisie pour être son épitaphe, ndlr.] A priori, ce n’est pas très engageant pour imaginer un spectacle. Sarkozy et Hollande sont clivants car ils appartiennent encore à notre actualité. Macron, n’en parlons pas, surtout dans le contexte actuel.

 

Avec Julien Campani, quand nous écrivons, nous essayons de regarder ces «rois» en face. Cela veut dire que nous tentons de leur donner une humanité, une fragilité… Qui ne nous empêchent pas d’être abasourdis devant le cynisme et la rouerie qui leur sont propres. Pour vouloir incarner la France, il faut un immense désir complètement fou qui conduit parfois à trahir ses amis, ses promesses, soi-même… En tant qu’artisans de théâtre, nous cherchons à faire vivre des personnages et des situations en faisant le pari, jamais simple, d’une humanité inaliénable, même au sommet du pouvoir, là où l’air est souvent irrespirable.

 

D’où la nécessité de faire la part des choses entre l’homme et les idées – comme chez Giscard, perçu comme fat mais qui a su prendre des décisions inattendues, voire courageuses ?

 

Oui, là encore, c’est tout le mystère de ce pouvoir français qui comporte parfois – souvent – une dimension sacrificielle. Nous avons ainsi constaté une disproportion entre la haine suscitée par VGE et la densité de son action politique. Pour saisir la détestation que lui vouèrent les Français, il faut parvenir à comprendre la mentalité d’une époque, le désir d’alternance… Mais aussi, encore une fois, la nature d’un pouvoir monarco-républicain : l’exercer en l’incarnant, c’est accepter une charge étrange à laquelle seul Pompidou, mort pendant son mandat, a échappé, [celle de] l’homme providentiel. Le président devient nécessairement bouc émissaire.

 

Pensée comme une saga en huit chapitres, la série pourrait-elle un jour en comporter un neuvième, où il serait question d’une reine ?

 

Mon objectif est de finir en 2027, avec la fin du second mandat d’Emmanuel Macron. Peut-être qu’au soir du second tour, nous proposerons une petite forme de vingt minutes sur le prochain président, ou la prochaine. L’histoire a ceci de fâcheux qu’elle nous réserve souvent des surprises ! Mais pour citer Claudel, «le pire n’est pas toujours sûr.»

Huit Rois (nos présidents), de Léo Cohen-Paperman, épisodes 1, 2 et 3, au Théâtre 13/Glacière (75013), jusqu’au 29 juin.
Légende photo :  L'épisode «Génération Mitterrand» est une dissection sobrement maîtrisée d’une époque basculant de l’euphorie à la désillusion. (Pauline Le Goff)
 
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June 21, 2024 1:14 PM
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Julien Gosselin, nommé à la tête du Théâtre national de l’Odéon-Théâtre de l’Europe

Julien Gosselin, nommé à la tête du Théâtre national de l’Odéon-Théâtre de l’Europe | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Joëlle Gayot dans Le Monde, publié le 21 juin 2024

 

Le metteur en scène de 37 ans, adepte des «chocs  esthétiques », succédera le 15 juillet à Stéphane Braunschweig à la direction de la scène parisienne.

 

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2024/06/21/julien-gosselin-nomme-a-la-tete-du-theatre-national-de-l-odeon-theatre-de-l-europe_6242144_3246.html

 

La nouvelle est tombée le vendredi 21 juin : le metteur en scène Julien Gosselin prendra, à partir du 15 juillet, la direction du Théâtre national de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris. Nommé pour un mandat de cinq ans, sur proposition de la ministre de la culture, Rachida Dati, et sur décision du président de la République, cet artiste puissant, né en 1987, s’est formé au sein de l’école de théâtre du Centre dramatique de Lille, où il a cofondé, dès la fin de ses études, la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur. Révélé en 2013 au Festival d’Avignon avec la création hilarante et cynique des Particules élémentaires, d’après le roman de Michel Houellebecq, il s’est d’emblée affirmé comme l’un des metteurs en scène les plus enthousiasmants de sa génération.

 

 

Julien Gosselin conçoit des spectacles uppercuts qui immergent le public dans des traversées au long cours. Vidéos, musiques, jeu pulsionnel, exacerbation des passions, corps-à-corps avec la part monstrueuse de l’humain, ses représentations, le plus souvent adaptées de romans-fleuves, laissent rarement indifférent. Le dernier spectacle en date, Extinction (créé à Montpellier en juin 2023), revenait aux sources maléfiques du nazisme à travers une exploration des œuvres de Thomas Bernhard et d’Arthur Schnitzler.

 

 

 

Ce propagateur de « chocs esthétiques » (la formule est de lui) succède à Stéphane Braunschweig, qui, en janvier, a renoncé à se présenter pour un troisième et dernier mandat à la tête de la maison. « Je n’avais plus les moyens de mener à bien mon projet artistique », avait-il alors déclaré au Monde, en déplorant le soutien insuffisant de ses tutelles alors que les caisses du théâtre étaient de plus en plus asséchées.

Préféré à Thomas Jolly

Placé sous la coupe directe du ministère des finances, l’Odéon bénéficiera-t-il du coup de pouce financier que réclamait, en vain, son ancien directeur ? Pour l’instant, Julien Gosselin ne souhaite pas s’exprimer. « Je suis très heureux, a-t-il fait savoir au “Monde”, mais avant de répondre aux demandes d’interview, je veux d’abord parler avec les équipes du théâtre. »

 
L’annonce de sa nomination clôt six mois d’incertitudes et de rumeurs qui sont allées bon train. Préféré à Thomas Jolly (dont le nom revenait avec insistance), Julien Gosselin prend en charge un théâtre aussi fragile économiquement qu’il est exemplaire artistiquement. Il arrive par ailleurs dans une maison qu’il connaît bien pour y avoir présenté quatre de ses spectacles : Les Particules élémentaires, en 2014 ; 2666, d’après Roberto Bolano, en 2016 ; Joueurs, Mao II, Les Noms, d’après Don DeLillo, en 2018 ; Le Passé, d’après Leonid Andreïev, en 2021.

 

 

Son projet, précise le communiqué de presse du ministère, « s’inscrit dans une approche résolument tournée vers l’Europe et vers la création, sous toutes ses formes ». Ouverture aux artistes du monde entier, à des concerts, des conférences, ouverture également aux étudiants en théâtre, rencontres avec des personnalités du monde artistique et intellectuel : la note d’intention est encore à l’état de promesses. Reste à savoir si ces dernières pourront se concrétiser alors que le théâtre de service public clame, depuis des mois, les difficultés financières extrêmes dans lesquelles il se trouve. Et que la France traverse une crise politique sans précédent. Cela fait longtemps que Julien Gosselin souhaitait assumer une direction. Il vient enfin de l’obtenir.

 

 

Joëlle Gayot / LE MONDE

 

 

Légende photo : Julien Gosselin à Lille, en 2013. PHILIPPE HUGUEN/AFP

 

 

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