 Your new post is loading...
 Your new post is loading...
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
October 28, 2022 7:26 AM
|
Portrait par Julie Brafman dans Libération - 27 octobre 2022 Rencontre à Nancy, sa ville, avec l’acteur reconnu tardivement, agréablement surpris que le sort lui ait été favorable. Tous les convives ont déserté le restaurant chic, avec sa moquette moelleuse et sa vue sur la place Stanislas à Nancy. Le déjeuner est terminé, il tombe des trombes d’eau et ne reste plus que cet homme aux yeux couleur ciel sans nuage, assis avec sa «putain de bonne étoile». Celui qui a été amoureux de Sabrina en CM2, qui a passé ses vacances d’enfance dans un camping-car «tout pourri» baptisé «Totor», qui s’est électrocuté le doigt quand il était gamin en voulant changer toutes les ampoules de sa chambre – «le médecin a expliqué que si la décharge était tombée pendant un battement de cœur j’aurais pu mourir mais c’était un silence» –, qui dit «patins» pour «chaussons» et qui emporte toujours sa machine à café en tournage. Celui qui joue à la canasta en ligne dès le réveil (il est classé 460e sur 10 000, tout de même), qui adore le film de la fin des années 80 Papa est parti, maman aussi – son fils s’est approprié la réplique «je n’en veux plus, ça sent la souris» –, qui penche pour les manteaux à capuches plutôt que les parapluies et qui a un yorkshire nommé «Chantal» (on dit «Chanchan»). Au troc des petits bouts de soi, Pierre Deladonchamps préfère le récit de son «métier bizarre» pour lequel «il faut être un peu fou». Si aujourd’hui le cinéma le chérit et les films s’enchaînent (il est actuellement à l’affiche de Vous n’aurez pas ma haine et Reprise en main de Gilles Perret, où il interprète un ouvrier qui veut racheter son usine), ce serait grâce à cette «putain de bonne étoile». Elle a frappé une première fois ici même, enfin plutôt là derrière, à l’angle de la petite rue pavée, vous voyez ? Anne, l’amoureuse de ses 17 ans – qui est aujourd’hui sa meilleure amie – lui avait lancé comme un défi «viens, on fait du théâtre !» et c’est comme ça qu’ils s’étaient inscrits dans le club du centre-ville. «Quelques années plus tard, un de mes potes m’a demandé de lui donner réplique pour le Cours Florent. On a été pris tous les deux», poursuit-il. A l’époque, Pierre Deladonchamps a 23 ans, il est un peu paumé dans «son école de commerce semi-publique» et part pour Paris. La vie se mue en boulots temporaires et castings décevants, rêves de grand écran et petits salaires. En 2010, il bat en retraite. Retour à Nancy. C’était sans compter sur la «putain de bonne étoile» : deux ans plus tard, il décroche le rôle qui va tout changer, celui de Franck dans l’Inconnu du lac d’Alain Guiraudie. A croire que «les cendres n’étaient pas complètement éteintes», dit-il en souriant. Viendra le césar du meilleur espoir masculin et le début d’une nouvelle ère où le téléphone n’en finit plus de sonner. Pierre Deladonchamps a joué le pédophile dans les Chatouilles, le tueur en série de Vaurien, et puis aussi Jacques, écrivain atteint du sida – merveilleux Jacques avec sa délicatesse qui ne tient qu’à un fil – dans Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré. «Ça a scellé quelque chose. J’aime faire des films utiles, ajoute l’électeur de gauche. Pour moi, l’art est politique et il fait plus avancer les choses que la politique politicienne. Quand je vois l’Italie où triomphe l’extrême droite, je ne peux m’empêcher de faire le lien entre la décrépitude du secteur culturel et des idées.» Quand le cinéaste Kilian Riedhof lui a proposé d’incarner Antoine Leiris, ce journaliste qui a perdu sa femme au Bataclan et a écrit le message devenu viral : «Vous n’aurez pas ma haine», il n’a pas hésité. «Je savais que je le voulais, ce rôle. J’avais été frappé, à l’époque, par l’intelligence et la résilience d’Antoine Leiris.» Dans les interstices de l’interview, ceux où l’on oublie parfois d’être sérieux, Pierre Deladonchamps laisse entrevoir le gamin qu’il nous a décrit, le genre à faire le pitre «et créer des situations comiques». D’ailleurs, son prochain film, Hawaï, sera une comédie, «l’histoire d’une bande de copains réfugiés dans un abri car ils pensent qu’ils vont mourir. Ils se disent leurs quatre vérités. Sauf qu’ils ne meurent pas». Quelle serait sa tirade de fin du monde ? Terrassé par la peur, il ferait plutôt l’amour, répond-il. Classique. Aujourd’hui, il vit seul, entre Nancy et Paris, avec ses deux enfants de 4 et 12 ans en garde alternée (et Chanchan qu’il trimballe en scooter, train et avion). L’aînée vient de tourner dans son premier film, elle veut devenir actrice. Pendant longtemps, Pierre Deladonchamps a pensé que le cinéma le «sauverait de la folie ou du mal-être», que ça «allait le remplir d’amour». Mais «ça n’a pas comblé le vide». A 44 ans, il se «sent finalement davantage soigné par le fait d’être parent qu’acteur». Peut-être parce qu’il en avait assez de tourner autour de lui-même, admet-il. Quand on lui cite Pialat : «Tu crois aimer mais tu attends seulement qu’on t’aime», il réplique avec Jean-Jacques Goldman : «Il y a une question dans “je t’aime” qui demande “et m’aimes-tu, toi ?” Alors sache que je. Sache que je.» Dans sa playlist qui résonne dans le restaurant vide, il y a des dizaines de tubes du chanteur dont Veiller tard. Son passage préféré est celui-ci : «Ces étreintes qu’en rêve on peut vivre cent fois», «parce que finalement, c’est ça être acteur». Et puis aussi Jacques Higelin : «Vois comme les étoiles sont indifférentes au chagrin, au bien au mal» – ou encore A regarder la mer d’Alain Barrière qui accompagnera la scène inaugurale du premier long métrage qu’il est en train d’écrire. Il s’est inspiré de l’histoire de sa famille, «très dé-zoomée», notamment de sa relation avec son frère, Guillaume, qui s’est suicidé à 26 ans. En guise de totem, il n’y aura pas Totor mais le tandem qui les unissait durant l’enfance. Guillaume était «génial, très drôle». Compositeur et musicien, il a laissé à sa famille une quarantaine de textes dont certains chantés par Pierre Deladonchamps en 2005 en première partie de Jacques Higelin. Guillaume était aveugle aussi. «Mais pour moi, c’était comme une couleur de cheveux, un détail mais pas un problème», poursuit-il. Dans la maison de Jarville-la-Malgrange, à côté de Nancy, où il vivait avec son père qui travaillait dans le social, sa mère, institutrice, et trois autres enfants recueillis après le décès de leurs parents dans un accident de voiture, «le regard a eu une importance particulière, il a été conscientisé et chéri». Pierre Deladonchamps est devenu le petit frère qui joue au grand, celui qui passe son temps à décrire le monde, à chuchoter les films dans le fond des salles obscures, à déclamer le catalogue de la Redoute – notamment la section chaînes hi-fi avec tous les détails techniques – et à être fier qu’on ait «besoin de lui». La première fois qu’il a abordé Pedro Almodóvar, l’une de ses idoles – Chanchan a failli s’appeler Kika – c’était pour lui dire à quel point la Mauvaise Education lui rappelait Guillaume. Depuis, ils s’écrivent régulièrement. Finalement, Pierre Deladonchamps trouve que le cinéma, c’est comme le reste, «ça peut arriver à tout le monde». Parfois, on a une «putain de bonne étoile». Ou alors ça s’appelle juste de la patience. 1978 Naissance à Nancy. 2013 L’Inconnu du Lac. 2014 César du meilleur espoir masculin. Octobre et novembre 2022 Reprise en main et Vous n’aurez pas ma haine. Légende photo : Pierre Deladonchamps, à Nancy, le 27 septembre 2022. (Mathieu Cugnot/Divergence pour Libération)
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
September 17, 2022 6:40 PM
|
Propos recueillis par Rana Moussaoui pour Sceneweb - 17 septembre 2022 Après une large palette de rôles au cinéma et à la télévision, Carole Bouquet est de retour au théâtre. Elle est Bérénice, dans la mise en scène de Muriel Mayette-Holtz. Créé au Théâtre National de Nice, en mai, le spectacle est présenté à Paris, à La Scala. L’actrice est désormais convaincue qu’il ne faut pas s’éloigner de « l’âge réel » des personnages. L’ayant interprété sous la direction de Lambert Wilson en 2008 et dans le téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe avec Gérard Depardieu et Jacques Weber en 2000, la star de 65 ans reprend avec délectation le rôle tragique de la reine de Palestine abandonnée par l’empereur Titus, qui la sacrifie à la raison d’Etat. « Racine, c’est comme la musique de Mozart, je ne m’en lasse pas et, comme j’ai l’âge pour jouer Bérénice, j’en profite » explique la comédienne en référence à l’âge mûr du personnage, plus âgé que Titus. Celle qui a été révélée au cinéma en 1977 dans Cet obscur objet du désir de Luis Buñuel n’est « pas du tout d’accord » avec le fait que les comédiens peuvent endosser n’importe quel rôle. « On joue des choses, non pas qui vous ressemblent, mais dans lesquelles vous pouvez vous glisser, et le physique n’est pas du tout indifférent à ça ». Et d’ajouter: « On triche bien sûr tout le temps quand on joue mais l’âge est quelque chose avec lequel on ne peut pas trop jouer, sauf s’il y en a besoin pour le rôle. Sinon c’est difficile ». L’actrice se rappelle que, lorsqu’elle a joué Phèdre en 2002, alors qu’elle avait la quarantaine, elle trouvait déjà que cet autre personnage de Racine devrait être interprété par des comédiennes beaucoup plus jeunes. « Son amour pour son beau-fils (Hippolyte, ndlr) n’est pas du tout le même que si elle avait 50 ans, ce n’est pas la même pièce». Quid alors de la visibilité des actrices au-delà de 50 ans sur le grand écran ? « J’ai la chance de pouvoir continuer à travailler: j’ai un nouveau contrat avec Chanel, je tourne, je ne suis pas sans travail, mais je ne peux pas dire que j’ai pas l’avenir devant moi ou alors je suis complètement folle » poursuit la comédienne. « Au cinéma, quand on me dit: « Tu ne fais pas ton âge« , ça m’énerve au plus haut point. J’aime mon âge, je ne peux pas faire semblant d’avoir 40 ans », renchérit-elle, tout en plaisantant sur le fait qu’elle ne sait toujours pas comme elle a atteint la soixantaine. « Ce n’est pas que je ressens le poids des années sur mes épaules mais il se trouve que j’ai un fils qui a 40 ans ». Elle est à l’instar d’une poignée de stars françaises comme Isabelle Adjani ou Isabelle Huppert, qui font un va-et-vient entre le grand écran et les planches. « C’est le même métier mais ce n’est pas le même travail. C’est comme une robe en dentelle et l’autre est en mousseline, je n’ai pas de préférence. Là, avec Bérénice, je suis très heureuse avec la mise en scène de Muriel Mayette-Holtz, avec qui je veux travailler de nouveau car les gens qui savent diriger des acteurs, il y en a très peu ». Rana Moussaoui © Agence France-Presse
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
June 19, 2022 2:49 PM
|
Par Armelle Héliot dans Marianne - 18 juin 2022 Il y eut plusieurs Trintignant : le très populaire, le très discret ; le comédien à la voix douce, mais aussi l'acteur capable de dureté, d'ambiguïté. Il y eut surtout, au cœur de son art et de son immense culture, un amour considérable pour le théâtre – qui le lui rendait bien. Il n’avait jamais oublié ce soir de décembre, où, à Marseille, il avait assisté à une représentation de L’Avare de Molière dans la mise en scène de Charles Dullin. L’interprétation du directeur de l’Atelier le marque à jamais. Le jeune étudiant en droit de la fac d’Aix-en-Provence rêve alors de devenir réalisateur. De « faire du ciné », ainsi qu’il le dira toute sa vie. Jean-Louis Trintignant a été initié aux grands textes par sa mère. « Elle adorait les tragédies classiques et récitait de grands rôles, Phèdre, Agrippine. Elle aimait Racine, mais aussi Corneille. Et puis elle m’emmenait aux arènes de Nîmes, voir des spectacles. On jouait Mireille tous les ans, et cela m’enchantait ! Ce fut mon premier contact avec le théâtre. Inoubliable ! » COMPLEXÉ PAR SON ACCENT DU SUD En 1950, alors qu’il découvre la bohème de l’après-guerre à Paris, comme toute sa génération il s’inscrit au cours de Tania Balachova, noue d’indéfectibles amitiés, rencontre sa première femme, Colette Dacheville, qui deviendra Stéphane Audran. Il est timide, complexé par son accent du sud. Il travaille à l’effacer. Il restera toujours dans sa voix, cette voix sourde, envoûtante, qui a fait son charme sa vie durant, un voile subtil qui dit ses origines. À LIRE AUSSI : Paradoxal, touchant, ambigu : immense acteur, Jean-Louis Trintignant n'est plus Il décroche ses premiers rôles. « Nous n’étions pas nombreux sur le marché. On savait que dans tel ou tel théâtre, on pouvait passer des auditions. On partageait une chambre de bonne. On faisait des petits boulots, aux Halles, notamment. Et lorsque l’on voulait être réconforté et manger correctement, on était accueilli chez les parents de Claude Berri. » Premier rôle vraiment professionnel dans À chacun selon sa faim (justement !) de l’oublié Jean Mogin, dans une mise en scène de Raymond Hermantier qui le dirige également dans Marie Stuart de Schiller. Son copain Robert Hossein a écrit Responsabilité limitée que monte Jean-Pierre Grenier. Trintignant est de l’aventure et demeurera proche de la compagnie Grenier-Hussenot. UNE PRÉSENCE SINGULIÈRE Dans ces premières années cinquante-soixante, il partage la scène avec ses pairs, sous le regard des grands metteurs en scène d’alors : René Dupuy pour Le Héros et le soldat de George Bernard Shaw, Sacha Pitoëff pour Andréa ou la fiancée du matin d’Hugo Claus. On est en 1955. Cette même saison il joue Jacques ou la Soumission d’Eugène Ionesco et retrouve ses chères arènes de Nîmes pour La Tragédie des Albigeois de Maurice Clavel et Jacques Panijel, grand spectacle réglé par Raymond Hermantier. Dès ce moment, Jean-Louis Trintignant est un comédien repéré. Sa sensibilité, sa présence singulière, lui offrent de beaux rôles. Jean Meyer le dirige dans L’Ombre de Julien Green. C’est en 1956, époque de ses premiers films, dont, bien sûr Et Dieu créa la femme, et du service militaire. Une parenthèse de trois années réamorcée avec Pierre Valde pour La Cathédrale de René Aubert, Le Prince de papier de Jean Davray, par Jacques Charon. Vieux-Colombier, Fontaine, Œuvre, Huchette, Hébertot, Mathurins : Trintrin, ainsi que l’appelait sa fille Marie, avait des souvenirs dans toutes les salles de Paris. À LIRE AUSSI : Jean-Louis Trintignant, l'élégance d'aimer En 1960, puis en 1971, il joue le rôle-titre d’Hamlet. Le Prince de Danemark devient une obsession. Maurice Jacquemont ne cesse de le faire travailler. Dix années durant, il répète, ressasse, corrige, cherche. Il n’est pas content de lui. Jamais il ne le sera. Son ami pour la vie, Antoine Bourseiller, le dirige dans La Ménagerie de verre de Tennessee Williams. Un univers qu’il apprécie pour sa complexité, pour les souffrances des personnages. Il ne déteste ni la joie, ni l’humour. Mais la gravité sied à son caractère pudique, secret. DU SUCCÈS À LA PISCINE... En 1962, il est engagé par Jean Vilar pour jouer dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux. Dans la cour d’honneur du Palais des papes, avec sa jupette à l’antique, Pâris séduit ! Judith Magre, qui était Cassandre, se souvient encore en riant des succès du jeune prince troyen auprès des filles, à la piscine ! Plus léger, et bien accordé à ses humeurs, il crée la pièce de Françoise Sagan, Bonheur, impair et passe, sous la direction de Claude Régy avant de s’interrompre pour longtemps, n’était la reprise d’Hamlet en 1971. Il attend 1985 pour revenir sur les planches, convaincu par le fin Bernard Murat, qui le met face à Nicole Garcia dans Deux sur la balançoire de William Gibson et joue aussi l’étrange Chasse au cafard de Janusz Glowacki avec Andréas Voutsinas. Plus tard, il participera par deux fois à Art de Yasmina Reza et apportera son étonnante personnalité aux pièces de Samuel Benchetrit. Comédie sur un quai de gare, avec Marie, en 2002, puis après la mort tragique de sa fille, la cocasse Moins deux, avec son ami Roger Dumas. Un discours de Pinter à Limoux, et Jules Renard avec Jean-Michel Ribes sont d’autres jalons sublimes. DES CASSETTES AUDIO ÉCHANGÉES AVEC MARIE Il consacre l’essentiel aux poètes et à la musique. D’extraordinaires moments partagés avec Marie, pour Alcools et Poèmes à Lou d’Apollinaire. Dans les années heureuses, le père et la fille correspondaient en échangeant les cassettes qu’ils enregistraient. C’est par la poésie qu’il trouve le courage de reprendre le cours de sa vie, lui qui disait : « Le pire est advenu, je ne crains plus rien. » Jacques Prévert, Boris Vian, Robert Desnos sont ses frères. Accompagné de musiciens et compositeurs, Daniel Mille, accordéoniste, Grégoire Korniluk, violoncelliste, parfois épaulé d’autres violonistes et violoncellistes, il renouvelle sans cesse sa manière de dire, d’éclairer les textes. Une précision magistrale et simple. Le 11 décembre 2018, le public de la Porte Saint-Martin chante pour lui : c’est son anniversaire. L’été dernier, à Châteauvallon, une dernière fois, il avait donné le récital Mille/Piazzolla. Un adieu de poète : ayant hérité du diabète maternel, il avait peu à peu perdu la vue. Mais, avec le soutien sans faille de Mariane, son épouse, il continuait d’apprendre par cœur, par le cœur, de nouveaux textes… Armelle Héliot pour Marianne
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
June 17, 2022 6:52 PM
|
Jean-Louis Trintignant est mort, un homme et une voix s’en vont
Par Jacques Morice dans Télérama - 17 juin 2022 Le timide acteur au sourire tantôt ravageur, tantôt carnassier, est mort ce vendredi à 91 ans. Après avoir reçu un César pour “Amour” de Michael Haneke, il s’est surtout consacré au théâtre et à la poésie, souvent seul en scène, sa voix pour seule compagnie. Le silence et puis sa voix. Qui tinte, se fait clairement entendre, mais sans bruit, comme si elle prolongeait le silence. Cette caresse vibrante, c’est peut-être ce qu’on aimait le plus chez Jean-Louis Trintignant, qui vient de s’éteindre à l’âge de 91 ans. Un séducteur irrésistible, qui a tenu dans ses bras les plus belles actrices du cinéma français (Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Romy Schneider, Anouk Aimée…), tout en étant l’exact opposé du chasseur – malicieux, il se voyait plutôt comme « une victime des femmes ». À l’écran, le timide audacieux pouvait déconcerter. Était-ce un amoureux transi ou un tueur ? À sa voix s’ajoutait une autre arme fatale : son sourire. Une rangée de dents éclatantes, qu’il dégainait à point nommé. Signe d’enchantement ou rictus carnassier, c’est selon. Dans les années 1960 et 1970, il est une star de premier plan. Moins bankable que Delon et Belmondo, et pour cause. Comme ce dernier, Trintignant vient du théâtre, mais lui n’en a pas retenu le panache. Au contraire. Tel Beckett, il a cherché à (se) soustraire, visant le moins d’effets possibles. Intérioriser le jeu, c’était son style. Né en 1930 dans une famille bourgeoise de Pont-Saint-Esprit, dans cette région du Gard à laquelle il est resté attaché toute sa vie, le jeune Jean-Louis a grandi auprès d’un père responsable, cumulant les garanties de moralité – industriel, résistant et maire (SFIO) –, et d’une mère nettement plus fantasque, qui aurait rêvé d’être tragédienne. Et à qui l’on doit cette étrange toquade : elle habille Jean-Louis en fille jusqu’à ses… 7 ans. Il aurait pu lui en tenir rigueur, mais non. « Ça ne me rendait pas malheureux, dira-t-il plus tard. J’ai vécu la condition d’une femme.
Sa rencontre avec le vrai théâtre date de 1949, à Aix-en-Provence, où il découvre le mythique Charles Dullin, malade héroïque, à la veille de mourir, dans sa toute dernière représentation de L’Avare. Révélation : le vague étudiant en droit vient de trouver sa vocation. Il monte à Paris, y suit le cours monté par Dullin puis celui de Tania Balachova, la prêtresse du théâtre moderne. À l’époque, Trintignant a son accent méridional et s’avère totalement inhibé. Il lutte avec sa timidité maladive, pas si rare chez les grands acteurs. À force de s’obstiner, le métier rentre. Il est assez petit, fluet, un peu raide, mais a un atout de poids : un minois de jeune premier. Il plaît d’ailleurs à une jeune femme elle aussi ravissante, Stéphane Audran, avec qui il se marie vite. Le cinéma ? Trop vulgaire pour ce comédien en herbe qui rêve de grands textes. C’est pourtant Et Dieu… créa la femme(1956), de Roger Vadim, qui le révèle de manière retentissante. Lui et surtout Bardot, sa partenaire de jeu. La moue boudeuse de celle-ci, son sex-appeal, son insolente liberté, c’est ce qui sauve toujours le film, bien naïf par ailleurs. Trintignant, très jouvenceau, y peine à convaincre en mari piqué au vif. L’ironie, c’est qu’une passion naît hors de l’écran : Bardot (alors mariée à Vadim) et Trintignant tombent réellement amoureux, faisant les choux gras de la presse à sensation. Un long service militaire et le poids écrasant du star-système auront raison de cette liaison. Après ce moment de gloire prématurée, et à ses yeux futile, l’acteur décide de se forger une réputation plus solide, en s’attaquant à Hamlet, qu’il interprète avec brio. Dans la foulée, il travaille avec Jean Vilar, Antoine Bourseiller, Claude Régy. Mais cela ne dure pas. « On court après le cinéma, par vanité, pour le prestige. Par cupidité aussi : on y gagne huit fois plus que sur les planches ! » avouait-il. Va pour le cinéma, alors. Le commercial comme le plus singulier. C’est un trait de sa carrière : il a souvent donné la sensation d’être à la fois au centre du paysage cinématographique et ailleurs, un peu décalé. Un peu dandy. Abonné à la fois au cinéma de Claude Lelouch (six films avec lui) et à celui d’Alain Robbe-Grillet (quatre films), le pape du Nouveau Roman et auteur de fantasmagories ludiques, à l’érotisme SM sophistiqué. En 1962, dans Le Combat dans l’île (1962), Alain Cavalier le brosse en extrémiste de l’OAS responsable d’un attentat. Un rôle d’exalté froid, qui rappelle celui du Conformiste(1970), de Bertolucci. Où il est impressionnant d’ambiguïté, en fasciste ambitieux et frustré, hanté par la haine de soi, la culpabilité, la tentation double d’obéir et de se singulariser. Dans ce grand film, l’un de ses meilleurs, il distille à merveille violence morbide et beauté. Avec Anouk Aimée, un couple fiévreux à l’écran C’était après que sa douceur de gendre idéal lui ait un peu trop collé à la peau. Voyez Le Fanfaron (1962), où il n’a plus vraiment l’âge d’être un étudiant. Et pourtant, il y est impeccable de gentillesse introvertie à côté de l’exubérant Vittorio Gassman. Ce road-movie ensoleillé qui file à toute allure compte parmi ses choix judicieux, lui qui a su faire carrière en Italie, en tournant là-bas avec des grands. Dino Risi, Bernardo Bertolucci, mais aussi Valerio Zurlini (Été violent, Le Désert des Tartares), Luigi Comencini (La Femme du dimanche),Ettore Scola (La Terrasse, Passion d’amour, La Nuit de Varennes). Dans ce chapitre transalpin, deux pépites témoignent de son penchant aventureux : En cinquième vitesse, giallo pop et sexy, limite expérimental, de Tinto Brass. Et surtout, Le Grand Silence (1968), de Sergio Corbucci, western spaghetti funèbre et enneigé où, le regard triste, il campe un pistolero justicier en restant muet (son nom est Silence). En France, trois films lui ont assuré la gloire. D’abord Un homme et une femme(1966), de Claude Lelouch, tourbillon d’images aussi cruel que romantique, associé à jamais aux planches de Deauville et au « chabadabada » de Francis Lai, où Anouk Aimée et lui, tous deux veufs, forment un couple fiévreux. Z, ensuite, de Costa-Gavras, grâce auquel il décroche un prix d’interprétation à Cannes en 1969. Dans ce réquisitoire efficace contre la dictature des colonels en Grèce, il est le petit juge effacé derrière ses lunettes fumées, qu’on croit sans carrure, mais qui finit par inculper un à un les hauts gradés. Enfin, le must : Ma nuit chez Maud (1969),marivaudage voluptueux de chasteté, où désir et morale s’affrontent dans la chambre de cette chère Maud (Françoise Fabian), libre-penseuse et belle parleuse qui le galantise. Le comédien a hésité avant d’accepter ce rôle d’ingénieur catholique indécis, vertueux mais troublé, qui s’enroule dans une couverture comme une squaw honteuse. Le film, au budget très modeste, n’a pas non plus été simple à tourner, en raison de la personnalité un brin doctrinaire d’Éric Rohmer, qui avait tendance à embrouiller les comédiens en les bombardant de consignes tout en exigeant le respect du script à la virgule près. Des années après, Trintignant a raconté comment il avait fini un jour par acheter des boules Quies pour dire oui à tout et mieux se concentrer. Outre-Atlantique, il y a eu quelques rendez-vous volontairement manqués, Hollywood ne l’ayant jamais vraiment tenté. Il a ainsi refusé de jouer dans Apocalypse Now, de Coppola, et Rencontre du troisième type, de Spielberg. Il pouvait être espiègle. Cela nous avait frappé, lors d’un entretien avec lui en 2012. Il refusait l’esprit de sérieux et avait gardé une certaine innocence. Il aimait le jeu. Dans sa jeunesse, il s’était distingué au poker, gagnant souvent. « Le poker est un jeu de méchanceté, où l’on s’en prend au plus faible. C’est un raccourci saisissant de la vie », disait-il, lui qui n’hésitait point à se qualifier d’« égoïste » – « Les gens m’intéressent, mais au bout de deux jours, je ne veux plus les voir. » Volontiers solitaire, traçant sa ligne de fuite. À l’image de sa pratique assidue de la natation (médaillé plusieurs fois dans sa jeunesse), puis de la course automobile où, sans être un grand champion comme son oncle, Maurice, il a malgré tout remporté quelques compétitions. Il a failli en mourir une fois, aux Vingt-Quatre Heures du Mans, en 1981. Sur la ligne droite des Hunaudières, à 325 kilomètres à l’heure, le pneu arrière qui explose : le bolide se déporte, cogne six fois le rail de sécurité. Il s’en sort sans une égratignure. Un miracle. C’est sur les circuits qu’il a rencontré Mariane Hoepfner, championne de rallye, devenue sa dernière épouse, succédant à Nadine Trintignant, laquelle l’a dirigé à cinq reprises. Après le poker et le sport automobile, il y a le vin. Autre passion, qui l’a amené à acheter des vignes et à produire un côtes-du-rhône, le Rouge Garance (en hommage à Arletty). L’ivresse, les paradis artificiels aussi (il a touché à tout, y compris l’héroïne), il en parlait volontiers, lui qui a connu de grands bonheurs et de grands malheurs – la perte de Pauline, sa seconde fille, à l’âge de dix mois, puis celle de Marie, en 2003, cognée à mort par Bertrand Cantat. Il y avait chez lui autant de soleil que de noirceur suicidaire. Sensibles dans les deux films qu’il a réalisés, méconnus, oubliés à tort, car vraiment originaux. Une journée bien remplie (1972), road-movie brindezingue en side-car d’un fils de boulanger avec sa maman, où Jacques Dufilho déroute en ange exterminateur. Et Le Maître-Nageur (1979), pastiche d’On achève bien les chevaux, où un minable chanteur (Guy Marchand) se fait engager par un milliardaire tyrannique en fauteuil roulant pour organiser un marathon en piscine, avec à la clé le legs de sa fortune. Une comédie féroce et dérangeante sur l’argent dominateur. Retour aux planches, son “vrai métier” Las, Trintignant n’a pas poursuivi dans la mise en scène, faute d’avoir rencontré le succès. Reste que la subtile perversité de ses deux films se retrouve dans bon nombre de ses rôles, même si l’on pointe encore de la douceur dans l’homme de l’exode fragilisé (Le Train, où il tombe amoureux de Romy Schneider) ou le faux-coupable cocasse coincé à la cave (Vivement dimanche !). Ennemi public numéro un (Flic Story, sa grande confrontation avec Delon), mari exquis mais assassin (Eaux profondes),président de la République hautain et machiavélique (Le Bon Plaisir) ou haut dignitaire robotique (Bunker Palace Hotel),il s’impose de plus en plus, au fil des ans, en misanthrope ou cynique implacable, le corps sec, le visage creusé. À partir des années 1990, il se fait rare mais ne manque pas trois grands cinéastes : Krzysztof Kieslowski (Trois Couleurs : rouge),Jacques Audiard (Regarde les hommes tomber), Patrice Chéreau (Ceux qui m’aiment prendront le train).
Et puis est venu le moment où il s’est détaché du cinéma. Il a fait le mémorable Amour – il fallait quelqu’un d’aussi persuasif et talentueux que Michael Haneke pour qu’il accepte de tourner encore. Un film où il est terriblement émouvant, sans jamais être larmoyant, pour lequel il décroche un César. Mais ce qui le maintient en vie, c’est surtout d’être sur scène. Il a toujours pensé que le théâtre était son vrai métier, qu’il avait délaissé après l’échec cuisant en 1971 d’un second Hamlet mis en scène par Maurice Jacquemont. Il y revient grâce à la poésie. Après avoir mis à l’honneur les magnifiques Poèmes à Lou, de Guillaume Apollinaire, en compagnie de sa fille, Marie, il célèbre Jules Renard. Puis il tourne un peu partout en France et même au Québec en disant trois poètes libertaires, Jacques Prévert (sa première lecture foudroyante, à 14 ans), Boris Vian et Robert Desnos. Seul, parfois accompagné par la musique d’Astor Piazzolla et Daniel Mille, il se révèle un récitant extraordinaire, son timbre de voix épousant à nu la profondeur des mots. Avec un ménagement extrême de la sobriété, sa signature de politesse. Jacques Morice / Télérama Légende photo : Jean-Louis Trintignant, à New York, février 1970. Photo Jack Robinson / Getty Images
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
April 21, 2022 3:57 PM
|
Par Didier Péron dans Libération - 21 avril 2022 Acteur chez Demy et Schoendoerffer, producteur de Costa-Gavras et réalisateur de documentaires animaliers à grand spectacle, Jacques Perrin est mort jeudi à Paris. Il avait 80 ans. «Ce n’est pas moi, ce marin aux cheveux oxygénés, ce prince de conte de fées dans Peau d’âne alors que j’avais 29 ans». Jacques Perrin, né le 13 juillet 1941, pour beaucoup, est resté éternellement ce jeune premier déguisé en marin d’eau douce peroxydé dans les Demoiselles de Rochefort (1967) de Jacques Demy et altesse overdressed en pourpoint blanc ou rouge et en chapeau à plumes assorti dans Peau d’âne (1970), du même réalisateur. La persistance rétinienne, un peu légendaire et folle, de cette double apparition, il l’a subie plus que portée. Pour lui, des rencontres plus intenses, mémorables et déterminantes avaient eu lieu quelques années auparavant, quand le cinéaste introverti Valerio Zurlini le chope dans un couloir du théâtre Edouard VII alors qu’il n’a que 19 ans pour lui donner le premier rôle masculin aux côtés de Claudia Cardinale dans la Fille à la valise, en 1960 («Ce tournage nous a tous deux bouleversés») puis, deux ans plus tard, le magnifique Journal intime avec Marcello Mastroianni. L’acteur est marqué par la rencontre avec le cinéaste dont il disait qu’il voulait le transformer de l’intérieur en puisant au plus profond de lui-même. C’est d’ailleurs ce drame intimiste qui attire l’attention de Pierre Schoenderffer qui lui offre le rôle du sous-lieutenant Torrens pour son errance dans la jungle de la 317e section, lui qui n’a pas fait son service militaire : «On se prenait pas pour des héros, on était crevés et on marchait comme des hommes épuisés». Tourner ce film qui se place du côté de la lutte pour la sauvegarde de l’empire français en Indochine en plein début des années 60 politisées et de mouvement de décolonisation, fait grincer des dents et contribue sans nul doute à éloigner Perrin de la sphère Nouvelle Vague, garçon réservé à la raideur de premier de la classe, un peu vieille France face à la modernité de figures comme Jean-Paul Belmondo ou Jean-Pierre Léaud. Schoendoerffer décrit Perrin comme «une sorte d’ogre doux, animé par une volonté sans limite, mais dont nul ne peut s’inquiéter car elle est au service d’une ambition noble.» Ils resteront amis après ce premier tournage à la rude, refaisant régulièrement des films ensemble tels le Crabe-Tambour (1977) ou l’Honneur d’un capitaine (1982). Acrobaties comptables Sous la douceur, une volonté sans faille. C’est ainsi qu’il se révèle quand il reprend en main le projet abandonné par ses premiers producteurs américains de Z que Costa-Gavras cherche à tourner pour dénoncer la dictature des colonels grecs. Il crée sa maison de production, va trouver de l’argent en Algérie, se livre à des acrobaties comptables. Personne en France ne croyait au film et pourtant à sa sortie, c’est un succès public et le film vaut un prix d’interprétation à Jean-Louis Trintignant à Cannes puis deux oscars dont celui du meilleur film étranger : «Z a déclenché quelque chose en moi. Je me suis dit que j’avais la possibilité de vivre une vie formidable, d’inscrire dans la réalité tous les rêves qui se bousculaient dans ma tête.» Ainsi, Perrin va produire le premier film d’un certain Jean-Jacques Annaud, la Victoire en chantant (échec au box-office), il s’obstinera à mener à bien l’adaptation du Désert des Tartares de Dino Buzzati en rappelant Zurlini pour un budget déraisonnable qui ne sera pas remboursé par les entrées en salle d’une fresque étrangement immobile et ensablée, comme du Beckett sur écran large, en sueur et déshydraté. Après le sable, il y aura la mer pour les Quarantièmes rugissants de Christian de Chalonge où il escompte entraîner Jack Nicholson en haute mer, en vain, au point qu’il doit se résoudre à prendre le rôle principal. Un «beau projet gâché», dira-t-il, et dont il met dix ans à rembourser les créances auprès des banques. Scarabées et papillons Grandi dans un milieu relativement modeste, d’un père régisseur à la Comédie Française puis souffleur au TNP de Jean Vilar, et d’une mère comédienne, Marie Perrin, le comédien-producteur n’aura aucune timidité face à l’argent. Il en perdra à un endroit pour mieux le regagner ailleurs. Il a une intuition sur le cinéma animalier et la montée de la conscience écologique en misant sur Microcosmos : le peuple de l’herbe de Claude Nuridsany et Marie Pérennou en 1996, transformant chenilles, scarabées, papillons et fourmis en nouveau star-system pour 4 millions de spectateurs en France et des ventes internationales. Il creuse le sillon avec le Peuple migrateur qu’il coréalise : trois ans de tournage sur le mode National Geographic avec des innovations techniques comme l’ULM qui permet de filmer les bataillons de volatiles au plus près de leur voyage. On peut dire que Jacques Perrin devient une véritable machine à succès puisqu’il est aussi de l’aventure les Choristes, un des plus gros succès du cinéma français avec 8 millions d’entrées et une affaire de famille puisque le réalisateur, Christophe Barratier est son neveu. Il n’aura aucun mal à trouver 50 millions d’euros pour Océans qu’il cosigne avec Jacques Cluzaud, dénonçant notamment les massacres en haute mer d’espèces menacées. Résultat : 10 millions d’entrées dans le monde en 2010. Deux ans plus tard, Jacques Perrin était officiellement promu capitaine de frégate dans la réserve citoyenne, rejoignant les quelque 350 membres choisis sur dossier par la Marine nationale. Moussaillon dans l’allure, intrépide à la manœuvre, chic type selon ceux qui le fréquentèrent, «passionné et engagé» selon ses propres termes : «Je suis couvert d’une multitude de cicatrices mais la vie reprend toujours.» Il est mort ce jeudi à Paris, à l’âge de 80 ans. ---------------------------------------- Hommage Rosalie Varda: «Jacques Perrin, le seul prince qui existe, c’est lui» La fille d’Agnès Varda se souvient de l’acteur rencontré sur le tournage des «Demoiselles de Rochefort» en 1967. par Anne Diatkine / Libération Créatrice de costumes pour le cinéma, le théâtre et l’opéra, directrice artistique – notamment pour la société Ciné-Tamaris – Rosalie Varda, fille d’Agnès Varda, évoque avec émotion celui qu’elle a connu sur les tournages de Jacques Demy alors qu’elle était encore enfant. «J’ai connu Jacques Perrin sur le tournage des Demoiselles de Rochefort, c’était un tournage très joyeux, les deux Jacques (Perrin et Demy) étaient jeunes, ils étaient beaux, ils allaient danser, toute l’équipe passait leur soirée en boîte de nuit. Je me souviens que Demy avait demandé à Jacques Perrin de s’éclaircir les cheveux. Ce n’était pas réussi. Donc Demy l’a peroxydé encore plus et c’était devenu formidable. Qui d’autre que lui, pour que ce le soit ? Ce personnage de Maxence est resté dans la mémoire, comme un marin au romantisme le plus poétique qui idéalise l’amour qu’il ne cesse de chercher. Maxence, c’est un personnage de roman, qui ressemblait à Jacques. Lequel des deux ? Pour moi, Demy, qui ensuite le choisit pour être le prince dans Peau d’Âne. Et encore une fois, Jacques Perrin est à la recherche du grand amour. Il est habillé d’un costume improbable, en pourpoint et avec des cuissardes Renaissance. «C’est impossible à porter, mais Perrin le porte comme s’il allait de soi, sans aucun ridicule. Il est d’ailleurs le seul acteur à avoir réussi à incarner un prince dans un conte de fées. Je ne vois pas d’autres exemples. Le seul prince qui existe, qui ne provienne pas d’un dessin animé, joué par un acteur qui tient et tiendra sur des décennies, c’est lui. C’est le rôle le plus difficile qui soit. J’aime beaucoup la séquence onirique tout en blanc, où, avec Catherine Deneuve, ils font tout ce qui est interdit. Fumer, et on se demande bien quoi… Le plaisir de Demy était d’écrire pour Perrin des rôles qui ont l’air simple mais qui sont d’une modernité totale. «J’ai beaucoup d’admiration pour l’homme sans concession, qui a monté sa propre maison de production afin de produire des films engagés dans l’écologie à une époque où l’on était beaucoup moins nombreux à avoir moins conscience que la priorité des priorités, c’est la planète. «Le dernier souvenir que j’ai de Jacques (Perrin) remonte à quelques mois. Un hommage lui était rendu à Valenciennes, je ne pouvais pas y être et j’ai envoyé un petit montage avec des extraits d’un film en super 8 qu’Agnès Varda avait tourné pendant Peau d’Ane. Des images muettes, sur lesquelles j’avais écrit un commentaire. Le lendemain, il m’a appelé. On a commencé à parler et c’était doux. Ce soir, j’ai perdu mon prince, et on est beaucoup à avoir perdu son prince. Je vais en perm à Nantes. Avec qui d’autre que Jacques Perrin ?»
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
February 26, 2022 9:11 AM
|
Portrait par Elise Karlin dans Le Monde - 26 février 2022 Légende photo : Noémie Lvosky, à Paris, le 15 février. AMIT ISRAELI POUR M LE MAGAZINE DU MONDE La réalisatrice et actrice de 57 ans trace depuis trois décennies son sillon singulier au cœur du septième art hexagonal. Son mélange de force, de fantaisie et de fragilité explose à l’écran dans « Viens je t’emmène », d’Alain Guiraudie, en salle le 2 mars. « Comment tu te sens avec les scènes de nu et les scènes de sexe ? » Noémie Lvovsky se souvient très bien de sa première conversation avec le cinéaste Alain Guiraudie. C’était au téléphone, alors qu’elle se trouvait sur une petite route de campagne où l’on captait peu le réseau. Ils discutaient du personnage d’Isadora que le réalisateur lui proposait de jouer dans Viens je t’emmène (sortie le 2 mars), une prostituée libre dans ses désirs et expansive dans son plaisir. Noémie Lvovsky voulait vraiment tourner avec Alain Guiraudie, dont elle aime le travail radical, longtemps resté confidentiel jusqu’au succès de L’Inconnu du lac (2013), un thriller qui se déroule dans le milieu de la drague gay. Mais elle lui a quand même proposé d’abord de la voir déshabillée, qu’il sache à quel corps il avait affaire puisqu’il voulait le filmer sans rien en dissimuler. Son interlocuteur a décliné : « Si c’est O.K. pour toi, ça me va. » Elle a un peu insisté, avec ce grand sourire qui plisse ses yeux et tient éloignées ses fragilités. Elle a souligné qu’elle n’obéissait pas aux canons de beauté habituels. Elle a évoqué son âge – 54 ans à l’époque –, un appétit qu’elle ne bridait pas, son désintérêt pour le sport. « Ça me va, lui a répété le cinéaste très à gauche. Je dirais même que c’est un choix presque politique ! » Trois ans après, elle insiste encore sur ce « presque », qui l’a bouleversée. Liberté et générosité Car le cinéma français n’est pas très bienveillant à l’égard des comédiennes de plus de 50 ans qui assument d’avoir l’air de comédiennes de plus de 50 ans. Dans cet univers où il est si malvenu de vieillir, Noémie Lvovsky n’a pas renoncé à rester elle-même – une réalisatrice et une actrice de 57 ans. Elle n’avait jamais joué nue. Elle n’avait jamais joué le sexe cru ni même pensé le jouer un jour. Mais, comme toujours lorsqu’elle accepte un rôle pour un cinéaste qu’elle admire, elle a fait confiance. Elle dit être entrée dans la tête du réalisateur et s’être immiscée dans son cœur. Elle a regardé celle qu’elle devait jouer avec ses yeux à lui. Elle s’est approprié ce regard avant de s’y abandonner. Elle n’a rien négocié, rien exigé, ni « ne montre pas mes seins », ni « ne montre pas mes fesses ». Elle a juste énormément discuté en amont, au point que le metteur en scène s’en était un peu inquiété – « Noémie se prend énormément la tête, c’est dans sa nature. J’ai cherché à l’amener à jouer de façon plus cash, moins psy. » « Le désir de jouer, que je croyais enfoui, était intact. Porter un masque, un costume, dire les mots d’un autre… La fiction permet d’approcher plus près d’une forme de vérité. » Noémie Lvovsky Malgré l’intensité de la préparation, les lectures, les discussions, la première répétition de la scène de sexe est difficile. Sur le tournage, Noémie Lvovsky parle du jour du « grand saut ». « Elle est unique dans sa manière de s’abandonner et de lâcher prise. Même si elle a un côté un peu barjot, reconnaît Alain Guiraudie en riant. Elle ne fait jamais deux fois la même chose, elle joue selon ce qu’elle sent ; du coup, tout est toujours un peu mouvant, instable. Parfois, c’est emmerdant, mais, en général, c’est très agréable à regarder. Les personnages sont des coquilles vides que les comédiens remplissent avec ce qu’ils sont, et Noémie s’est montrée extrêmement généreuse dans son jeu. » Dans le métier, elle n’a pas la réputation d’être facile. Alain Guiraudie convient que plusieurs de ses interlocuteurs l’avaient mis en garde : « elle est caractérielle », « elle se fout complètement d’être raccord », « elle n’en fait qu’à sa tête »… Au moment de la sortie du film La Bonne Epouse (2020), le réalisateur Martin Provost racontait ainsi dans la presse qu’il avait demandé à Noémie Lvovsky de perdre un peu de poids pour tenir son rôle de religieuse qui seconde la directrice d’une école ménagère interprétée par Juliette Binoche. En guise de réponse, la comédienne avait pris une dizaine de kilos. « Par rapport à ce que j’avais entendu, tout a été facile, souligne au contraire Alain Guiraudie. Je l’ai trouvée très à l’écoute, très en demande d’être dirigée. J’ai posé un cadre ; elle y a trouvé sa liberté et elle s’est donnée à fond. » Des débuts derrière la caméra Ce bonheur de jouer, d’entrer dans un autre monde que le sien, Noémie Lvovsky en profite d’autant plus qu’elle a tardé à s’y laisser aller. Une remarque blessante sur son physique, alors qu’adolescente elle passe une audition pour une pièce de Goldoni, Les Amoureux, la pétrifie d’humiliation. Si puissant soit son désir, jamais, pense-t-elle alors, elle ne s’entendra dire deux fois qu’elle n’est pas assez belle. La comédie l’attire pourtant depuis l’enfance : petite, la gamine aux boucles brunes que son père, un ophtalmologue fou des Marx Brothers, appelle Harpo, veut être clown pour le faire rire. Il dit non à l’Ecole du cirque, la voilà en fac de lettres. Elle a envie d’écrire, l’un de ses professeurs lui conseille la section scénario de la nouvelle école des métiers de l’image et du son, la Fémis. Noémie Lvovsky l’intègre l’année de sa création, en 1986. Ce sera donc la comédie, mais… derrière la caméra. Une évidence, finalement : « Il me semble que le premier travail d’un réalisateur ou d’une réalisatrice est d’être un bon spectateur ou une bonne spectatrice. Quand je regarde un film, avant de prendre plaisir aux décors ou aux costumes, j’entends la voix de quelqu’un d’autre qui s’adresse à moi, je vois la réalité d’un autre. Le film est comme un fil tendu entre lui moi. » « Les films sont plus harmonieux que la vie, il n’y a pas d’embouteillage, pas de temps mort », disait François Truffaut, l’une des idoles dont Noémie Lvovsky embrassait la photo avec du rouge à lèvres. Plus jeune, elle voulait l’épouser ; elle le lui a d’ailleurs proposé dans une lettre d’amour restée sans réponse. Sa carrière débute auprès d’Arnaud Desplechin. Pour lui, elle sera scripte, directrice de casting, et participera à l’écriture des scénarios de La Vie des morts (1991) et de La Sentinelle (1992). Pour son premier long-métrage, Oublie-moi (1994), une réflexion sur le désordre amoureux, elle fait jouer Valeria Bruni Tedeschi, qui termine l’Atelier des Amandiers, dirigé par Patrice Chéreau. Entre elles, c’est un coup de foudre amical, une familiarité immédiate. « On s’est rencontrées dans un café de la rue de Lille, à Paris, se souvient Valeria Bruni Tedeschi. J’ai aimé tout de suite sa vision du monde, sa poésie, sa liberté, ses fulgurances. Ensuite, j’ai aimé sa manière de travailler. Noémie tourne beaucoup de prises, vraiment beaucoup. Elle recommence même quand on pense que la prise est bonne, elle recommence jusqu’à ce qu’elle obtienne ce qu’elle cherche. Oui, parfois c’est un peu chiant, mais tous les gens très exigeants sont un peu chiants ! Elle l’est aussi avec elle-même. Ce n’est pas quelqu’un qui fait semblant. » La singularité d’un regard Dès ce premier long-métrage, Noémie Lvovsky se distingue. Le critique Jacques Mandelbaum notera rétrospectivement, en août 1999 dans Le Monde, « la singularité d’un ton et d’un regard admirablement servie par l’inquiétude hystérique que Valeria Bruni Tedeschi confère à l’héroïne du film ». Noémie Lvovsky confirme cette singularité deux ans plus tard, en 1997, avec Petites, un téléfilm réalisé pour Arte qui devient au cinéma La Vie ne me fait pas peur. Le film, plusieurs fois primé, scrute les tracas de l’adolescence et les tourments du passage à l’âge adulte. « Noémie a gardé l’intensité de ses souvenirs d’enfance, dit l’écrivain Florence Seyvos, qui collabore au scénario avec la réalisatrice depuis vingt-six ans. Elle en a capté à la fois la fantaisie et la sauvagerie… Parfois, je suis trop sage, elle trop débordante, mais nous partageons un même goût pour la saveur d’une situation. Avec le temps qui passe, nous sommes devenues gardiennes l’une de l’autre. Quoi qu’il arrive, nous reconnaissons, sous les strates d’années empilées, celle que nous étions et que nous voulions rester. » Celle qui reste fidèle à son exubérance d’enfant ou à son intransigeance d’adolescente, au désespoir de son premier chagrin d’amour, à l’insouciance de l’amitié. Dans le cinéma de Noémie Lvovsky, le temps se remonte et se démonte, la vie se décompose, revient en arrière, recommence à l’envers. Tout est possible et rien n’est interdit. Un désir de jeu ravivé Yvan Attal lui offre son premier rôle devant la caméra, en 2001 : il propose à la réalisatrice de jouer « sa sœur hystérique » dans Ma femme est une actrice. Ils se connaissent ; en 1994, elle a pensé à lui pour l’un des personnages d’Oublie-moi, avant de renoncer. « J’ai posé tellement de questions à la lecture du scénario que je pensais l’avoir traumatisée », s’amuse encore Yvan Attal. Sur le tournage de son film à lui, il se souvient d’une comédienne qu’il fallait arracher des mains des maquilleuses et des coiffeurs : « Je lui disais : “Arrête ! Tu es très bien comme tu es.” Mais je crois qu’elle avait envie de “faire l’actrice”. » « D’un réalisateur exigeant, on dira qu’il sait ce qu’il veut, qu’il a du caractère, de la force, “des couilles”. D’une réalisatrice ayant les mêmes exigences, on dira qu’elle est “fragile”, “ingérable”. » Noémie Lvovsky Quand Noémie Lvovsky en parle aujourd’hui, dans le décor un peu foutraque de sa cuisine, entre un pot de miel bio, des litchis, une couronne des rois et des boîtes de thé, ses yeux s’illuminent : « Le désir de jouer, que je croyais enfoui, était intact. Porter un masque, un costume, dire les mots d’un autre… La fiction permet d’approcher plus près d’une forme de vérité. » Elle est nommée aux Césars, dans la catégorie des meilleurs seconds rôles. Sa deuxième vie commence, bien plus prolifique que les six films qui jalonnent pour l’heure sa carrière de réalisatrice : en vingt-deux ans, elle a joué dans 50 films. Nommée huit fois aux Césars en tant qu’interprète, Noémie Lvovsky confirme qu’elle tient une place à part dans le cinéma français. Son rôle de mère intrusive dans Les Beaux Gosses (2009), de Riad Sattouf, lui attire la sympathie du public. « Elle fait résonner une petite musique qui n’appartient qu’à elle et dont le couac serait la clé », écrivait encore Jacques Mandelbaum dans Le Monde en septembre 2012. C’était à l’occasion de la sortie de Camille redouble, où, pour la première fois, Noémie Lvovsky réconciliait ses deux vocations, réalisatrice et actrice, sur les thèmes chers à son cœur du destin inéluctable et de la possibilité de réparer. « Donnez-moi le courage de changer les choses que je peux changer, celui d’accepter les choses que je ne peux pas changer et la sagesse d’en connaître la différence », fait-elle dire au comédien Jean-Pierre Léaud, qui joue un horloger, paraphrasant l’empereur stoïcien Marc-Aurèle. L’acteur fétiche de François Truffaut trace là comme un trait d’union entre tous les univers de Noémie Lvovsky – le passé et le présent, la réalité et le songe, le drame et la fantaisie. Mémoire maternelle Dans Camille redouble, elle joue une quadragénaire projetée dans son passé. Elle fume, elle danse, elle chante, elle aime, comme Valeria Bruni Tedeschi qu’elle dirige dans Oublie-moi (1995) et dans Faut que ça danse (2007) ou Nathalie Baye dans Les Sentiments (2003) – son plus gros succès public en tant que réalisatrice avec plus de 1 million d’entrées. Dans Camille redouble, Noémie Lvovsky a de nouveau 15 ans, et le professeur de théâtre du lycée la choisit, elle, la « pas assez belle », pour le rôle principal des Amoureux, la fameuse pièce de Carlo Goldoni. Première revanche. Dans Camille redouble, variation autour de Peggy Sue s’est mariée (2009), de Francis Ford Coppola, Noémie Lvovsky a 15 ans, donc, et elle prend le temps qu’elle n’avait pas pris auparavant pour dire à sa mère combien elle l’aime. Deuxième revanche. Dans la vraie vie, sa fille l’a-t-elle assez dit à Geneviève Lvovsky, décédée depuis de longues années et à qui le film est dédié ? Noémie Lvovsky avait 9 ans quand sa mère, « inadaptée » à la brutalité de la vie réelle, a quitté l’appartement familial pour une institution spécialisée. Cette mère portait, quelle que soit la saison, un pull, un pantalon, des Moon Boot – les mêmes qu’on voit dans Faut que ça danse aux pieds de Bulle Ogier, toute frêle dans une robe de chambre assortie à ses grosses bottes de ski. Les déménagements précipités, l’appartement vidé, la passion des robes de mariée reviennent encore dans Demain et tous les autres jours, en 2017, troisième film dédié à Geneviève Lvovsky, après La vie ne me fait pas peur et Camille redouble. « Mes pensées s’enfuient tout le temps, je dois les rattraper. Mes yeux voient autre chose que ce que je regarde, je dois les rattraper eux aussi », murmure le personnage de la mère, égarée dans sa folie intérieure. Pour Camille redouble, lorsque Noémie Lvovsky a fait répéter à Yolande Moreau, qui interprète sa mère, la scène où elle chante Une petite cantate, de Barbara, elle pleurait à la table de sa cuisine. « Sa fragilité me touche », dit Yolande Moreau, qui lui a demandé de jouer sa sœur dans le film qu’elle est en train d’écrire. Sur le tournage de Camille redouble, elle s’est arrangée des exigences de la réalisatrice et de la multiplication des répétitions : « D’ordinaire, je n’aime pas trop les lectures… Mais Noémie, qui est quelqu’un de très, très angoissé, en a besoin pour voir ses personnages, pour s’en entourer. C’est sa manière d’être déjà dans le tournage. » « Attachante » et « épuisante » Sur le plateau du film La Grande Magie, une comédie musicale adaptée de la pièce d’Eduardo De Filippo que Noémie Lvovsky est en train de terminer, François Morel a répété 48 fois la prise où il chante. « C’est formidable, me disait Noémie, mais on va la refaire ! On a fini sous une pluie battante, la caméra posée sur un échafaudage. Elle cherche, elle cherche, elle cherche… jusqu’à ce qu’elle trouve. » L’acteur loue la poésie singulière de la réalisatrice, à qui « on a toujours envie de faire plaisir ». « Oui, elle est inquiète, oui, il faut la rassurer, mais Noémie est une femme comme on n’en rencontre pas tous les quatre matins. » Même enthousiasme chez Denis Podalydès, l’un des premiers rôles de La Grande Magie : « Noémie insuffle aux autres son énergie. Il m’est arrivé d’être persuadé que je venais de tout donner, avant de voir dans son œil qu’elle en attendait encore. Elle exige des autres ce qu’elle donne d’elle, sur la ligne de crête entre le tragique et le comique d’un imaginaire prodigieux. Mais, c’est vrai, il faut payer de sa personne quand on tourne avec elle. » Noémie Lvovsky sait bien ce qu’on dit d’elle : « Sur les tournages de mes films, j’ai entendu : “folle”, “hystérique”, “mal baisée”. Quand je n’étais pas contente d’un plan, il m’est arrivé d’entendre chuchoter : “Elle a ses ragnagnas”, ” Ça y est, les Anglais débarquent”, et plus tard : “Elle n’a plus ses règles.” D’un réalisateur exigeant, on dira qu’il sait ce qu’il veut, qu’il a du caractère, de la force, “des couilles”. D’une réalisatrice ayant les mêmes exigences, on dira qu’elle est “fragile”, “ingérable”. Heureusement, depuis trois ou quatre ans, les choses ont un peu changé, on fait plus attention. » « Ingérable », c’est aussi ce qu’on entend souvent à propos de Noémie Lvovsky actrice. Sur le tournage de Tiens-toi droite (2014), elle est la seule que la réalisatrice Katia Lewkowicz n’a pas cessé de vouvoyer : « Ça m’a permis de maintenir une distance, un rapport de travail. Noémie est hyperinvestie, très en demande qu’on la pousse dans ses limites, donc elle a besoin d’un lien affectif fort avec le réalisateur – ce qui exige une énergie folle ! Avec elle, chaque scène est un petit match de boxe. Mais aucune actrice n’a cette présence, cette manière d’aller chercher à l’intérieur de soi la plus grande sincérité possible. Elle est extrêmement attachante et extrêmement épuisante. » « Avec elle, ce qui est génial, c’est qu’on ne sait jamais ce qui va se passer ! » Vincent Lacoste Pierre Schoeller, qui l’a dirigée dans Un peuple et son roi (2018), évoque, lui aussi, quelqu’un de très désireux de créer un lien particulier avec le réalisateur, ce qui était « complètement impossible » sur un tournage auquel participaient énormément de comédiens : « Noémie a un rapport charnel avec son jeu, qu’elle construit de l’intérieur. Elle se met dans des états émotionnels puissants, et parfois… ça déborde. » Ça déborde, dans tous les sens du terme : Vincent Lacoste, qui a joué plusieurs fois avec elle depuis Les Beaux Gosses, se souvient d’une scène où elle devait donner l’impression qu’elle allait vomir. « Elle ne trouvait pas la bonne manière d’avoir l’air dans cet état. Elle a fini par boire du café salé, ce qui l’a vraiment rendue malade. Avec elle, ce qui est génial, c’est qu’on ne sait jamais ce qui va se passer ! » Une tension intérieure constante Capable d’être hilarante ou déchirante avec la même intensité… Cette profonde « intranquillité » dont parle à son propos le réalisateur Pierre Schoeller, cette tension intérieure constante, cet abandon à ses émotions, Noémie Lvovsky ne les avait jamais exprimés ailleurs qu’au cinéma avant l’automne 2020. Il a fallu que Jean Robert-Charrier, le directeur du théâtre parisien de la Porte Saint-Martin, suggère son nom au metteur en scène Alain Françon pour qu’elle monte enfin sur les planches, à 55 ans. Quarante ans après avoir vu son rêve de scène pulvérisé par un commentaire mortifiant sur son physique… Lire aussi Article réservé à nos abonnés « Avant la retraite » ou la folie douce de Catherine Hiegel En février 2022, Noémie Lvovsky est toujours à l’affiche d’Avant la retraite, une pièce de Thomas Bernhard où elle donne corps à Clara, clouée dans une chaise roulante entre un frère et une sœur nostalgiques des grandes heures de l’Allemagne hitlérienne. Avant d’accepter, Noémie Lvovsky a proposé à Alain Françon de passer une audition, effrayée à l’idée de ne pas être à la hauteur de ses partenaires, les grandes figures de théâtre Catherine Hiegel et André Marcon. Le metteur en scène a refusé, convaincu que son inexpérience l’aiderait à incarner ce personnage dont il lui avait juste indiqué qu’il devait être « un bloc de silence ». Tous les soirs de spectacle, Clara-Noémie Lvovsky lève ainsi son verre à la mort de son frère, ancien officier nazi, qui célèbre chaque année le jour de la naissance de Himmler. Drôle de télescopage de l’Histoire pour celle dont la famille paternelle, des juifs immigrés d’Odessa, n’est pas revenue des camps de concentration… Noémie Lvovsky, lorsqu’on l’interroge sur ses origines, sur l’absence, sur le silence, cherche les mots justes. Elle hésite, commence une phrase, s’interrompt, se lève, se rassied, préfère ne pas en parler. Trop délicat. Trop compliqué. Elle a longtemps pensé que son père, mutique sur ces années de guerre, voulait la protéger de l’indicible ; elle a compris qu’il lui était simplement impossible d’y penser le jour où il lui a parlé d’années « scotomisées ». « Scotomiser : rejeter inconsciemment hors du champ de la conscience (une réalité pénible) », définit Le Robert. Lire aussiArticle réservé à nos abonnés Les Kolinka, trois générations face à la Shoah Il faut chercher les traces du fracas, des terreurs qui affleurent, des arrachements dans les films de Noémie Lvovsky : Demain et tous les autres jours, c’est elle jouant une mère affolée, vidant l’appartement puis précipitée dans la rue, encombrée de ses énormes valises mal fermées. Faut que ça danse, c’est Jean-Pierre Marielle-Salomon Bellinsky qui tremble en cherchant ses papiers d’identité avec fébrilité à l’approche d’un policier… « Mon père m’a seulement dit que toute sa famille est morte à Auschwitz, et débrouille-toi avec ça », regrette la fille de Salomon, jouée par Valeria Bruni Tedeschi, avant de se souvenir que, pour l’endormir, son père lui racontait longuement la manière dont il avait égorgé Hitler. Réparer les vivants Comment renouer le fil d’une lignée brisée ? Comment y trouver sa place, y inscrire une trace ? Peut-on sans trahir se délester des fardeaux du passé ? Réalisatrice et actrice, Noémie Lvovsky a saisi le cinéma pour contenir sans le retenir le débordement des sentiments. « Riad, ne t’en fais pas, c’est autorisé de devenir fou quand on fait un film », dira-t-elle tranquillement à Riad Sattouf un jour de grand stress sur le tournage des Beaux Gosses. C’est autorisé d’être complètement quelqu’un d’autre sans cesser, au fond, d’être soi-même. D’ailleurs, Noémie Lvovsky porte encore, le jour de l’interview, la veste en fausse fourrure qui enveloppe Isadora, la prostituée de Viens je t’emmène. Ce matin-là, elle cherche un artisan pour en réparer un pan, qu’elle a abîmé. En regardant la sobriété de sa tenue, pantalon noir, pull gris, on se demande ce qu’elle apprécie dans cette veste rouge à reflets verts. Elle dit qu’elle s’y sent bien ; elle aime l’idée qu’une femme de plus de 50 ans enfile un vêtement qui ne correspond pas à l’image qu’elle est censée donner d’elle. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, dans un de ces moments sombres qui obscurcissent son horizon, elle discutait avec son fils de 26 ans et s’inquiétait de voir les rôles se raréfier à cause de son âge. Un pessimisme qu’elle aime illustrer en racontant une blague juive, la rencontre de Shlomo et de Simon : « En un mot, comment vas-tu, Shlomo ? — Bien. — Et en deux mots ? — Pas bien. » Le temps ne fait rien à l’affaire, ni l’âge sur son visage ni les casse-tête pour le financement d’un film. Noémie Lvovsky, toujours « intranquille ». Lire le portrait :Article réservé à nos abonnés La comédie selon Noémie Lvovsky Elise Karlin / M le magazine du Monde
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
January 18, 2022 6:59 PM
|
Par Léa Simonnet dans Manifesto 21 - 18 janvier 2022 Photo : © Erwan Fichou En 1995, le réalisateur Paul Verhoeven essuie une vague titanesque de critiques suite à la sortie de son film Showgirls. Entre un déficit béant au box-office et les diatribes alignées dans les colonnes éditoriales, rien ne laissait présager que son long-métrage pourrait un jour acquérir le statut de film culte incompris par son époque. Aujourd’hui, c’est Marlène Saldana et Jonathan Drillet, épaulé·es de Rebeka Warrior, qui s’offrent le plaisir d’adapter ce trésor exhumé, sur les planches. Musique et théâtre sont-elles vraiment des disciplines distinctes ? Ne doivent-elles pas, lorsqu’elles cohabitent, s’accorder à partager le même espace, la même valeur ? On n’a que trop entendu les pianos pleurer et les guitares se distendre chaque fois qu’il a fallu créer une atmosphère angoissante sur scène, ou tirer quelques larmes à un public fébrile. Qu’à cela ne tienne, le procédé est efficace. Les larmes ont coulé, le cœur a battu. Mais sorti du contexte, le morceau en valait-il la peine ? Quand elle compose la bande originale de Showgirl, Rebeka Warrior compose un EP. Un objet artistique indépendant, aussi léché que n’importe quel projet personnel. Sa musique est brute, réfléchie, irrévérente, texturée. Elle se reçoit par salves, fait rompre les barrages, les amarres, les clivages. Rebeka Warrior est partout à la fois – Sexy Sushi, Mansfield.TYA, KOMPROMAT – et s’aventure cette fois jusqu’aux planches. Encore une fois, rien n’est laissé en coulisses, la musique est jetée toute entière dans la gueule ouverte du public, attendant qu’on y plante les crocs. Marlène Saldana glisse sa patte dans les morceaux comme dans les manches de son grand manteau et endosse avec brio ce rôle de chanteuse-actrice, l’une ou l’autre, les deux à la fois. C’est sa voix qui conte l’épopée moderne d’une danseuse écorchée par la réalité de son rêve. Showgirl est un exemple de la pluralité des formes théâtrales et des disciplines engagées dans une création. Jeu, danse, chant, musique. L’intelligence de la compagnie aura été de les réunir, sans les aplanir. C’est une comédie musicale, une performance, une pièce, un concert. Showgirl brouille les lignes et c’est exactement ce qui fait sa réussite : la beauté du désastre, la netteté du bordel, la précision de la fête. Le mantra, c’est jouer pour gagner, c’est la destruction du bon goût et l’adoubement du kitsch. Jouant sur l’emphase, mais sans tomber dans le gouffre de la mauvaise parodie, Marlène Saldana délivre une prestation hilarante, touchante, puissante. La pluralité de cette création existe aussi dans la réécriture, largement affranchie de son original, qu’en font Marlène Saldana et Jonathan Drillet. Librement adapté du scénario initial du film de Verhoeven et suivant en apparence le parcours de son personnage principal, Nomi Malone, le spectacle dérive rapidement sur le véritable miroir de cette histoire : celle de son interprète, Elizabeth Berkley, dont la carrière fut injustement brisée par l’échec cuisant de cette seule production ; et celles de toutes les actrices, d’avant et d’aujourd’hui, submergées par les attentes irréalistes et irréalisables qu’on projette sur elles dans l’industrie du show-business. Pratiquement seule – sauf lors des quelques apparitions de Jonathan – mais entourée de tous ces personnages qu’elle incarne les uns après les autres, Marlène déambule dans ces décors bariolés. Ces objets scéniques opulents semblent être autant d’accessoires et partenaires de jeu. Elle se débarrasse des sourires débordants des comédies musicales façonnées à la bonne humeur de Broadway pour faire tourner la recette à un cynisme non moins hilarant. Et fait naître, sous les yeux médusés de l’audience, un Las Vegas tordant et rayonnant, chimérique et creux ou débordant de magnificence, artificiel ou bien glorieux et vivant, selon ses humeurs et ses avatars. Avec la sortie du clip de « La Valise », le spectacle s’offre aujourd’hui une nouvelle dimension. On y voit Marlène, dans le décor du spectacle, faire du lip sync sous l’œil d’une caméra malicieuse qui brouille les couleurs. Comme une annexe, une bande-annonce ou un spin-off, cette vidéo donne encore du relief à cette performance multi-artistique. Jolie façon d’annoncer que Showgirl fait aussi ses bagages pour parcourir la France ; et donner un aperçu de ce qu’il vous sera alors donné de voir. Léa Simonnet Voir le clip "La Valise" : Rebeka Warrior feat Marlène Saldana - La Valise Showgirl 22 janvier 2022 – Poitiers – TAP 2 mars 2022 – Orléans – Scène nationale d’Orléans : Soirées performances Du 5 au 7 avril 2022 – Reims – Comédie de Reims 20 et 21 avril 2022 – Caen – CCN et Comédie de Caen 29 avril 2022 – Roubaix – La Condition Publique : La Rose des Vents hors les murs Pour les Parisien·nes, il faudra attendre 2023 pour une programmation à Chaillot… patience.
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
January 3, 2022 9:39 AM
|
Par Brigitte Salino dans Le Monde 22/12/21 Légende photo : Aïda Sabra dans « Mère » au Théâtre de la colline, à Paris, en novembre 2021. TUONG VIN GUYEN La comédienne libanaise joue le rôle-titre du nouveau spectacle de Wajdi Mouawad, « Mère », troisième volet du cycle que le dramaturge consacre à sa famille. La scène se passe dans un bus, à Montréal, au début des années 1990. Un homme aborde Aïda Sabra. Ils entament une conversation, elle lui dit qu’elle est libanaise, comédienne. L’homme lui parle de Wajdi Mouawad, dont le nom commence à circuler, et lui donne son numéro de téléphone – peut-être pourrait-elle travailler avec lui ? « J’ai gardé le numéro, mais je n’ai pas osé appeler », dit Aïda Sabra. C’est Wajdi Mouawad qui l’a appelée. Trente ans plus tard, il lui a demandé de jouer sa mère. Sans connaître, évidemment, l’histoire du numéro de téléphone qu’Aïda Sabra raconte un après-midi, au Théâtre de la Colline, à Paris, où elle est fabuleuse dans Mère, le troisième volet du cycle que Wajdi Mouawad consacre à sa famille, après Seuls, et Soeurs. C’est une mère qui n’en peut plus. Déchirée d’angoisse, exilée du Liban en proie à la guerre civile, elle vit à Paris avec ses trois enfants, dans un appartement du 15e arrondissement. Son mari est resté à Beyrouth pour gagner de l’argent, elle n’arrive pas à le joindre, les lignes téléphoniques sont sans cesse coupées. Elle trouve les Parisiens méchants, elle s’emporte contre ses enfants, se noie dans le ménage, la cuisine, les cris et les injures. Et quelles injures ! D’une grossièreté telle qu’elle en devient céleste, elles éclatent comme les bombes qui tombent sur Beyrouth, et envahissent l’écran de la télévision, à l’heure du journal présenté par Christine Ockrent, qui joue son propre rôle dans le spectacle. « Je suis en ruine », hurle cette mère incapable de tendresse envers ses enfants, détruite par la guerre qui détruit sa vie, et désespérément accrochée à l’espoir d’un retour au Liban. Il n’y en aura pas. Et la France refusera, au bout de cinq ans, de renouveler les visas, poussant la famille à partir pour Montréal. « Je suis en ruine » Ces cinq années, Wajdi Mouawad les a vécues de 1978 à 1983. Sa mère est morte le 17 décembre 1987 à Montréal, et « je n’ai plus pleuré depuis », avoue-t-il au début du spectacle, auquel il participe. Il se tient sur le plateau, déplace les meubles, écoute les uns et les autres. Naji, le frère aîné n’apparaît pas, on devine sa présence hors du salon où tout se joue entre sa sœur, Nayla, lui-même enfant, la mère, et Christine Ockrent qui sort de l’image de la télévision et les rejoint. Nous sommes au théâtre, Wajdi Mouawad ne cherche pas la vérité, sinon celle du souvenir, de ses cicatrices et de ses repères – les oiseaux de Folon, Goldorak, les chansons d’Adamo, de Gainsbourg ou de Pierre Bachelet sont de la partie, au même titre que le téléphone et la nourriture. Cette vie, Aïda Sabra sait ce qu’il en est, de l’intérieur. Elle l’a vécue, semblable et différente. Quelques années la séparent de Wajdi Mouawad. Tous les deux sont nés dans les années 1960, dans une famille chrétienne-maronite, pour lui, musulmane, pour elle. « Mais on peut dire que j’ai été élevée dans une famille laïque », explique cette femme délicate et attentionnée. « Mon père et mes oncles, commerçants, travaillaient avec des commerçants de toutes les religions. J’ai été dans une école de sœurs, mes parents jeûnaient pendant le ramadan, mais ne me laissaient pas jeûner, on fêtait Noël, il y avait beaucoup de mariages mixtes, et, même pendant la guerre, mes parents ont gardé leurs relations avec leurs amis d’autres religions. » La famille habitait près de la ligne de démarcation. Plusieurs fois, elle a quitté Beyrouth, pour se protéger des bombardements, et elle est venue quelques mois en France, à Villeurbanne. En 1988, Aïda Sabra épouse un chrétien. Formée à la danse et au théâtre, elle joue avec des figures du théâtre libanais, comme Roger Assaf, et participe au festival de Damas, qui la récompense à deux reprises. En 1990, elle part pour Montréal avec son mari, qui a perdu son travail à Beyrouth. « Il y avait beaucoup de bombardements, on était jeunes mariés, on voulait vivre. » Aïda Sabra espère poursuivre sa carrière artistique. Elle déchante. A une audition pour une troupe de danse, on lui demande si elle est musulmane ou chrétienne. « Ça a un rapport avec mon engagement ? » , rétorque-t-elle. Lors d’une autre audition, on lui fait remarquer qu’on préfère engager des Québecois plutôt que des immigrés. « J’ai enseigné dans une école maternelle, ce n’était pas ce que je voulais faire. Et je voulais revenir au Liban, parce que je croyais que la situation allait s’arranger. » Retour à Beyrouth En 1994, Aïda Sabra et son mari retournent à Beyrouth, avec leur jeune fils. Elle joue beaucoup, écrit des pièces sur la condition des femmes, l’état de son pays. Son mari travaille au journal Al-Hayat, un second fils naît. Mais, peu à peu, la situation se dégrade. « Quand tu quittes un pays, puis que tu y reviens, explique Aïda Sabra, tu perçois les choses d’une autre manière. J’ai vu les mentalités changer, j’ai senti s’aggraver une déchirure entre les gens. » Le travail se fait plus rare, Al-Hayat cesse de paraître, un nouveau départ s’impose. En juin 2020, retour à Montréal, où la naturalisation et l’expérience rendent désormais la vie plus facile à Aïda Sabra et à sa famille. C’est là que Wajdi Mouawad l’a appelée. « Je cherchais une comédienne libanaise d’une cinquantaine d’années, mais je n’en connaissais pas. On m’a envoyé trois photos. J’ai choisi Aïda parce qu’elle a quelque chose de terrien, et que j’ai reconnu quelque chose de ma mère dans son visage. Je ne savais pas qu’elle était très populaire au Liban. Ma sœur m’a dit : “C’est Catherine Deneuve !” En travaillant avec elle, j’ai découvert une machine de guerre : elle a une puissance émotive inépuisable. Elle vient du même milieu que ma mère, elle m’a permis de comprendre des choses sur elle que je ne comprenais pas. » Mère, de et mis en scène par Wajdi Mouawad. Avec Odette Makhlouf, Wajdi Mouawad, Christine Ockrent, Aïda Sabra, Emmanuel Abboud, Théo Akiki, Dany Aridi, Augustin Maîtrehenry (Wajdi enfant, en alternance). théâtre national de la Colline, 15, rue Malte-Brun, Paris 20e. Tél. : 01-44-62-52-52. De 8 euros à 30 euros. Durée : 2 h 10. Jusqu’au 30 décembre. Brigitte Salino
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
November 21, 2021 6:46 AM
|
Par Joëlle Gayot dans Télérama - 20 novembre 2021 REPÉRÉE — Hyper traqueuse et donc… hyper exigeante avec elle-même, Suzanne de Baecque brille en Lisette dans “La Seconde Surprise de l’amour” de Marivaux, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Sous la direction avisée du découvreur de talents Alain Françon.
Actualité Elle est celle qu’on voit en premier dans la mise en scène d’Alain Françon à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Un corps vif, de grands bras qui voltigent en tous sens, le sourire généreux : à peine sortie de son école de théâtre à Lille, Suzanne de Baecque, 26 ans, vient de faire une entrée fracassante dans le monde du spectacle vivant. Alors qu’elle joue Lisette dans La Seconde Surprise de l’amour, de Marivaux, cette actrice débutante se découvre « hyper traqueuse ». Au point qu’elle n’a qu’une envie dans les secondes qui précèdent la représentation : courir dans la loge, ôter son costume et rentrer chez elle dare-dare. Mais elle ne file pas à l’anglaise et tant mieux : elle est une suivante frondeuse et burlesque dont l’aplomb, la fraîcheur et la précision n’ont rien à envier à l’expérience de ses partenaires de jeu. Ascendants Le théâtre, elle en rêvait depuis longtemps et rien ne l’a détournée de son désir : ni ses trois échecs successifs au concours d’entrée du prestigieux Conservatoire d’art dramatique parisien, ni le conseil de sa mère, prof de lettres, qui lui avait suggéré de s’inscrire en études théâtrales. Dans la bibliothèque de son père, journaliste et critique de cinéma, figure en bonne place une histoire du Festival d’Avignon. Normal, c’est lui qui l’a écrite. Elle la lira sans doute un jour, si ce n’est déjà fait. Elle adore se cultiver, chercher et apprendre mais sa place n’est pas sur les bancs de la fac. Elle l’a dit à ses parents : « Mon chemin ne sera pas universitaire. Je veux jouer. » Signes particuliers Aujourd’hui elle marivaude, à l’aise dans la peau d’un personnage que ne perturbe pas le regard des autres. Tout l’inverse, finalement, de ce qu’elle est dans la vie : « Je suis à vif, très émotive et je doute beaucoup, ce qui me rend trop exigeante avec moi-même. » Suzanne de Baecque conjure au théâtre sa timidité et son manque de confiance en elle. Elle est de ces comédiennes qui transforment leurs failles en force. Un don qui n’a pas échappé à l’œil de lynx d’Alain Françon. Projets Après les représentations parisiennes, la troupe partira en tournée jusqu’au printemps 2022. « Je vais dormir à l’hôtel et prendre mon petit déjeuner avec Lubin et la marquise. » Boire son café avec les héros de la pièce, explorer des villes qu’elle ne connaît pas encore : Suzanne de Baecque profite du présent. Ce qui ne l’empêche pas de penser à l’avenir car pas question, pour cette jeune femme bien de son temps, de s’enfermer dans un seul registre de théâtre. Elle veut tester d’autres façons de jouer. Si elle n’a pas de « plan de carrière », elle n’est, en revanche, pas en manque de désirs. À voir La Seconde Surprise de l’amour, de Marivaux, mis en scène par Alain Françon, jusqu’au 4 décembre, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris 17e. Joëlle Gayot
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
November 15, 2021 12:20 PM
|
Propos recueillis par Baudouin Eschapasse dans Le Point - 15/11/2021 ENTRETIEN. Le comédien triomphe actuellement au théâtre dans un rôle shakespearien, à sa mesure. Il livre au « Point » souvenirs et secrets. Quand il entre sur scène, dans le costume du roi Lear*, un frisson parcourt la salle. Il n’a encore rien dit que son autorité s’impose déjà. Jacques Weber est, à 72 ans, au sommet de sa carrière. Le comédien rêvait depuis longtemps de se glisser dans le costume de ce monarque de légende. Il y est. Mis en scène par Georges Lavaudant, avec lequel il entretient un long compagnonnage, le comédien incarne ce père trahi par ses filles que taraude la folie. Chaque soir, trois heures durant, il parcourt avec panache le chemin escarpé au terme duquel son personnage, rongé par le désespoir, finit par sombrer. Un grand moment de théâtre. Le Point : Cela faisait un moment que vous disiez vouloir jouer Lear. Qu’est-ce qui vous attirait donc dans ce rôle ? Après Cyrano, après l'Avare, Dom Juan, Monte Cristo mais aussi Tartuffe... Jacques Weber embrasse le rôle de Lear avec gourmandise.© Jean-Louis Fernandez Jacques Weber : On me rappelle souvent que j’évoque, depuis longtemps, mon envie de jouer ce personnage. Mais, de vous à moi, quel acteur n’a jamais eu envie d’enfiler ce costume ? C’est un rôle monstre, l’un des plus beaux du répertoire. Pour les femmes, il y a Phèdre. Pour les hommes, Lear. Dans quelques mois, ce sera Denis Podalydès qui reprendra ce rôle. Il en proposera sûrement une version très différente de la mienne, mais je suis sûr qu’il sera formidable. Comme d’habitude. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de jouer ce personnage ? C’est un rôle intimidant, car difficile. Pour un comédien, la fenêtre de tir est étroite. Il ne faut pas être trop jeune pour être crédible et pas trop vieux pour avoir encore assez d’énergie. C’est en effet une partition qui demande un engagement physique et mental important. Pour moi, c’était maintenant. « Lear » est une pièce sur la démesure, sur l’excès. Tous ses personnages débordent d’eux-mêmes. Ils sont animés par la passion, tantôt amoureuse, tantôt politique.© Jean-Louis Fernandez Le texte de Shakespeare résonne étonnamment à nos oreilles aujourd’hui. Quand il évoque les dieux qui se comportent avec les hommes comme les enfants jouent avec les mouches, on a l’impression qu’il parle de la pandémie qui frappe la planète. Est-ce le fait que cette pièce est très actuelle qui vous a poussé à la jouer cette année ? Je n’aime pas trop dire que Shakespeare est actuel. Mais c’est indéniablement le génie de cet auteur que d’être intemporel et poétique. Ses pièces continuent de questionner l’univers et notre intimité plus de quatre siècles après avoir été écrites. On pourrait multiplier à l’infini les parallèles entre ce qui est évoqué dans ses textes et ce que nous vivons aujourd’hui : ces guerres qui ravagent la planète, ces inégalités qui se creusent, les familles qui explosent… jusqu’à la manière dont le modèle patriarcal de notre société est remis en cause. Cordelia, la fille chérie de Lear, n’est pas seulement bannie du royaume parce qu’elle a n’a pas exprimé assez d’affection aux yeux de son père. Elle est vouée aux gémonies parce qu’elle a osé dire la vérité traduite par un seul mot : « rien ». Elle n’a rien à dire à ce père qui, comme beaucoup d’hommes, est au départ obsédé par un ridicule souci de paraître. Ce rôle fait écho à celui d’Architecture que Pascal Rambert a écrit pour vous et que vous avez créé en 2019 au Festival d’Avignon… C’est vrai. Pascal Rambert y évoque aussi une famille qui se disloque dans un monde qui se désagrège. C’est une histoire de naufrage sur fond de fin du monde. J’ai abordé le rôle que Pascal Rambert me confiait dans un état particulier. Je sortais d’une épreuve physique. Je venais de combattre la maladie. Un petit crabe avait jugé bon de s’installer dans mes veines comme dans un océan. Si j’en parle aujourd’hui, c’est non seulement parce que je l’ai vaincu, mais aussi parce que c’est important que les gens sachent que l’on peut continuer de travailler pendant le traitement d’un cancer et, surtout, vivre pendant et après le traitement. Jouer ce rôle à ce moment-là a été une délivrance. Dans la pièce de Shakespeare, les personnages expriment, chacun à leur façon, leur vision d’un monde sur le point d’imploser. Vous aviez toujours dit que vous ne joueriez pas dans la cour d’honneur. Pourquoi avoir changé d’avis ? J’ai parfois dit des bêtises dans ma jeunesse. J’ai pu avoir des propos excessifs. C’est ma nature. Mais c’est vrai que les proportions de l’endroit ne me semblaient pas idéales pour faire du théâtre. Jean Vilar est tombé amoureux de ce lieu. Il a commencé à y créer des spectacles devant un parterre beaucoup plus réduit, composé de chaises de jardin. C’est aujourd’hui un espace chargé d’histoire et de fantômes. On y célèbre cette messe païenne qu’est le théâtre. On y joue sous la voûte étoilée. C’est assez magique. Chaque soir de première, un petit chat traverse la scène. Comment ne pas y voir un signe ? Ce revirement concernant le Festival d’Avignon augure-t-il un possible changement d’avis sur votre entrée à la Comédie-Française ? J’avais refusé d’y entrer à ma sortie du Conservatoire. J’avais 22 ans. J’étais rebelle. J’avais alors déclaré à Pierre Dux, son directeur, que j’exécrais ses mises en scène poussiéreuses, trop bourgeoises, trop convenues à mon goût. On m’a, par la suite, proposé plusieurs fois d’intégrer cette troupe. Mais ce n’était pas le bon moment. J’ai évolué depuis. Cette institution a aussi beaucoup changé. Quand on regarde la liste de ses pensionnaires aujourd’hui, on ne peut qu’être impressionné par l’équipe que Muriel Mayette a commencé à renouveler et qu’Éric Ruf a su fédérer en faisant venir tous les grands metteurs en scène contemporains. Quels talents, quelle virtuosité, quelle inventivité ! À LIRE AUSSI Séphora Pondi et Claïna Clavaron, les nouveaux talents de la Comédie-Française Intégrer le Français signifierait peut-être, pour vous, d’accepter de jouer de plus petits rôles… Êtes-vous prêt à renoncer aux personnages principaux ? L’obstacle n’est pas d’accepter de jouer trois lignes de dialogue, car il n’y a pas de petits rôles. La difficulté tient plutôt au rythme de travail. Quand je vois l’énergie que déploient les membres de cette troupe, je ne peux que m’interroger : serais-je capable de tenir leur rythme ? Non pas que je sois paresseux. Mais quand je suis dans un rôle, je le vois bien avec Lear, je ne peux rien faire d’autre que de marcher, lire et relire encore ce texte. Mais aussi le rêver. Est-ce à dire que vous êtes le roi Lear du matin au soir ? Quand on joue cette pièce où l’univers est convoqué à chaque réplique, quand on est amené à interpréter un personnage de Shakespeare pour qui le théâtre est véritablement, et pardon pour le gros mot… cosmologique, on se sent tout petit. Ce texte suscite des questionnements innombrables, il remet en question des affirmations que l’on croyait définitives, il instille la conviction que les certitudes sont le commencement de la sottise. Il suscite chez moi des pensées obsédantes. Alors, oui, je lis moins. Je remâche mon texte en me baladant le nez au vent. J’arrive plus tôt en loge. Mes journées sont bouffées. Est-il facile de vous diriger ? Acceptez-vous facilement les consignes de mise en scène des autres, sachant que vous avez monté vous-même de très nombreuses pièces et dirigé pendant plus de vingt ans un théâtre ? Oui, je ne suis pas compliqué. J’ai juste un défaut : je n’arrive vraiment à travailler qu’une fois sur le plateau. Je ne me plonge complètement dans mon rôle que lorsque je suis dos au mur. Et je sais que le rôle n’est « descendu » qu’au bout de vingt représentations. C’est alors que je l’ai bien en bouche. Parfois, il me semble qu’aux premières représentations tout n’est pas encore en place. Votre défaut, dites-vous parfois, c’est de « brasseuriser », c’est-à-dire d’imiter Pierre Brasseur qui, lui-même, avait copié à ses débuts Jules Berry. C’est ça ? Effectivement. Pierre Brasseur, avec qui j’ai joué ma première pièce (Tchao, en 1969, NDLR) et que je considère comme mon « père » de théâtre, m’a beaucoup influencé. J’ai tendance, comme lui, à « surdimensionner » le texte dans les premières. Je le sais. Je me le reproche parfois. Je suis mon premier critique. Un critique sans pitié. Vous dites avoir beaucoup le trac. Est-ce toujours le cas ? Plus que jamais. Pierre Brasseur affirmait que « plus on vieillit, plus c’est difficile ». Je croyais qu’il cabotinait quand il disait ça. Mais il avait raison. Plus on avance, plus on a le trac, car on sait ce que cela coûte d’être non pas seulement « bon », mais simplement « bien ». Vous savez qu’à tout moment la partition peut vous échapper. Chaque soir est un nouveau début quand il s’agit d’essayer d’être un peu moins nain. On ne sait jamais comment va être le public, j’allais dire comment va être le taureau. Heureusement, il y a les autres comédiens : c’est un travail d’équipe et j’ai la chance d’être très bien entouré sur scène. Vous avez aussi été bien formé… J’ai eu la chance de passer du cours Florent à la rue Blanche avant d’intégrer le Conservatoire. Mais c’est François Florent qui m’a le plus marqué. Nous avons été, Francis Huster et moi, parmi ses premiers élèves quand il a ouvert son école. J’ai gardé le contact jusqu’au bout. Sa mort m’a beaucoup peiné. L’été dernier, je lui ai demandé des conseils pour jouer Lear. Voici ce qu’il m’a répondu (il sort son téléphone et lit): « l’alignement des mots d’abord… l’essentiel est là : essercizi (exercices en italien, NDLR). Surtout, ni tricher ni vagabonder. Scarlatti franc et déterminé. La dernière ligne droite de la vie… » C’est son dernier message. Il parlait de Lear, mais aussi de lui. Sa disparition est une grande perte, pour beaucoup. Revenons à vos débuts. Comment est née votre vocation ? Est-ce vraiment en entendant, à six ans, vos parents écouter en boucle le disque de La Vie parisienne que tout a commencé ? Au départ, il y a une vieille institutrice qui déclame les fables de La Fontaine. Il y a aussi un spectacle vu à la télévision, chez une tante que je n’aimais pas particulièrement, mais que j’allais voir pour regarder ce que diffusait son poste, le seul de la famille. En l’occurrence, un spectacle de music-hall : un numéro de transformiste où Gérard Sety jouait douze personnages en se changeant à toute allure. Ce qui est drôle, c’est que, bien plus tard, ce même Sety a joué le rôle de mon père dans Tchao. On pourrait ajouter d’autres souvenirs : celui de ma mère pleurant à l’annonce de la mort de Gérard Philippe ; L'Avare vu à 12 ans à la Comédie-Française avec Georges Chamarat dans le rôle d’Harpagon et Henri Rollan surgissant du fond de la scène, à la fin, avec un chapeau à plumes ! Vous êtes le seul comédien, à ma connaissance, à avoir joué à la fois dans la cour d’honneur du Palais des papes à Avignon et dans une boucherie parisienne… J’ai joué dans des lieux bien différents. Un jour où je faisais mes courses chez Hugo Desnoyer, je lui ai dit en riant que je me produirais bien chez lui, entre ces morceaux de bidoche suspendus à des crochets de boucher. Il m’a mis au défi de le faire. Je l’ai relevé et nous avons donné plusieurs représentations entourés par les pâtés et les demi-veaux. Mais j’ai aussi joué dans un bar de joueurs de rugby, dans la Grande Chapelle sur l’île de la Cité, sur une péniche et même sur la boule électrostatique du Palais de la découverte dans le cadre d’un parcours qui s’intitulait « Paris en vingt lieux ». Nous changions chaque jour d’arrondissement. J’adore ce genre de choses. Quand un endroit me touche, que je le sens habité, j’ai plaisir à y entamer une conversation théâtrale. Est-il vrai que votre première vocation était d’être chanteur d’opéra ? Je ne sais pas si c’était une vocation, mais j’ai eu cette envie à un moment. Et j’ai pris des cours de chant avec une grande professeure qui accompagne de nombreux artistes lyriques : Raymonde Viret. J’aurais dû prendre plus tôt soin de mon instrument de travail. Cela m’aurait sans doute évité le problème que j’ai rencontré lorsque je jouais Cyrano de Bergerac sous la direction de Jérôme Savary. Une phobie vocale m’a privé de ma voix pendant quelques mois au début des années 80. Comment l’avez-vous récupérée ? En allant au Liban où sévissait alors la guerre et où j’ai risqué plus que de perdre ma voix. Ma peur prenait alors une autre dimension. Une expérience que je raconte dans mon dernier livre (Paris-Beyrouth, le Cherche Midi, 2020). Quels sont vos projets ? Je joue Le Roi Lear jusqu’au 28 novembre puis je fais un long break jusqu’en septembre prochain. J’aurai quelques dates de tournée, mais je veux pouvoir finir un livre. Quel en est le sujet ? C’est un peu tôt pour en parler. Vous multipliez, depuis l’an dernier, les pièces filmées. Après Oncle Vania et Le Misanthrope, vous avez mis en scène un Cyrano avec François Morel, actuellement visible sur la plateforme de France 5. La série que j’ai réalisée au théâtre de l’Atelier pour France Télévisions, au moment où la salle était fermée à cause du confinement, m’a redonné envie de tourner. L’outil audiovisuel offre des moyens fantastiques pour exprimer différemment le silence au théâtre. Un gros plan dit beaucoup. J’ai envie de continuer d’explorer ça. Je le ferai d’ailleurs en janvier prochain en filmant Céleste Brunnquell dans L’École des femmes à l’occasion de la célébration du 400e anniversaire de la naissance de Molière. À quand l’adaptation de votre livre sur Flaubert (Vivre en bourgeois, penser en demi-dieu, Fayard, 2018) avec Gérard Depardieu ? Pas tout de suite, malheureusement. C’est une autre de mes envies que de retravailler avec ce géant qu’est Depardieu. Un comédien shakespearien s’il en est. Mais je ne peux pas tout faire en même temps. Quid de vos prochains rôles ? Pascal Rambert m’a écrit un nouveau rôle que je créerai à Rennes à la rentrée 2023 avant de le jouer aux Bouffes du Nord. J’ai envie d’enchaîner avec une nouvelle pièce de Shakespeare. J’avais en tête La Tempête, mais Georges Lavaudant m’a dit en souriant qu’après Lear, je risquais de m’ennuyer. *Théâtre de la Ville hors les murs : 18, boulevard Saint-Martin, Paris 10e. Jusqu’au 28 novembre. Légende photo : Après Cyrano, après l'Avare, Dom Juan, Monte Cristo mais aussi Tartuffe... Jacques Weber embrasse le rôle de Lear avec gourmandise.© Jean-Louis Fernandez
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
October 31, 2021 7:43 PM
|
Yuming Hey, le sens du collectif par Fabienne Arvers dans Les Inrocks - 30 oct. 21 Extrait de l'article "Lyna Khoudri, Wet Leg, Yuming Hey… qui sont les visages du mois de novembre ? " Au théâtre, on l’a découvert dans les spectacles de Pascal Rambert, Stéphane Braunschweig ou Stanislas Nordey. Un visage magnétique, une silhouette fluide que Robert Wilson retient en lui donnant le rôle de Mowgli dans Jungle Book, créé en 2019 avec CocoRosie – et repris au Théâtre du Châtelet cet automne. Il fut aussi, la même année, l’un des personnages-clés de la série Osmosis d’Audrey Fouché, une dystopie sur les futurs codes amoureux confiés à un algorithme. Avec Mathieu Touzé, jeune directeur du Théâtre 14, rencontré à l’EDT91 (École départementale de théâtre de l’Essonne),Yuming Hey fonde le collectif Rêve concret et crée des spectacles avec une troupe d’acteur·trices rencontré·es au sein du dispositif 1er Acte, initié par Stanislas Nordey pour favoriser la mixité sur les scènes nationales. Aujourd’hui, c’est à nouveau auprès de Pascal Rambert qu’on le retrouve dans 8 ensemble (aux Bouffes du Nord en novembre), une création pour jeunes comédien·nes à qui le metteur en scène a demandé : “Comment te vois-tu en 2051 ?”, avant d’écrire la pièce. “Pour moi, Pascal écrit comme une partition de musique”, analyse Yuming Hey. À l’acteur d’en déchiffrer le rythme interne pour en délivrer son sens et sa saveur. Jungle Book de Robert Wilson et CocoRosie, du 30 octobre au 20 novembre, Théâtre du Châtelet, Paris. 8 ensemble de Pascal Rambert, les 5 et 6 novembre, Bouffes du Nord, Paris.
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
September 1, 2021 8:00 AM
|
Par Brigitte Salino dans Le Monde - 1er sept. 2021 Judith Magre, au théâtre de Poche-Montparnasse, à Paris, le 24 août 2021. LOT A Paris, la comédienne joue magnifiquement un monologue inspiré des souvenirs de Brunhilde Pomsel, qui travailla auprès du dirigeant nazi. Une comédienne magnifique ouvre la saison : Judith Magre. Elle joue Une vie allemande au Poche-Montparnasse à Paris, et elle est sur scène quand les spectateurs entrent dans la salle. Des chaises sont installées en demi-cercle autour d’un bureau en bois à l’ancienne, avec de vieux livres et des photos, que Judith Magre regarde. Elle porte un chemisier blanc et un gilet clair, ses pieds reposent sagement sur un tapis, et rien, semble-t-il, ne pourrait la distraire de son occupation : se souvenir. Remonter dans le temps jauni des documents qu’elle manipule avec précaution. Et la voilà qui lève les yeux. Les spectateurs ont pris place, elle s’adresse directement à eux : « Il y a tellement de choses que j’ai oubliées. Presque tout, en réalité. » Presque ? Avec cet adverbe s’ouvre une faille que creuse Christopher Hampton, l’auteur de la pièce inspirée par les souvenirs de Brunhilde Pomsel (1911-2017), qui fut secrétaire du dirigeant nazi Joseph Goebbels (1897-1945). Ces souvenirs ont été recueillis par un collectif viennois formé de Christian Krönes, Florian Weigensamer, Roland Schrotthofer et Olaf S. Müller. Ils ont filmé Brunhilde Pomsel en 2013 dans la maison de retraite proche de Munich où elle vivait. Elle avait 102 ans, toute sa tête et un visage labouré de rides. Elle est morte à 106 ans, en 2017. Le film qui lui est consacré, Ein deutsches Leben, est sorti en 2016. Le monologue de Christopher Hampton a été créé en 2019 par Maggie Smith, à Londres. Dans la préface de la pièce, publiée à L’Avant-Scène (77 pages, 13 euros), l’auteur précise qu’il considère son texte comme « une matière brute, dans laquelle toutes les actrices pourront creuser leur propre chemin ». Soit se confronter à la vérité improbable d’une vie – un exercice que Brunhilde Pomsel porte à son paroxysme. Née à Berlin le 11 janvier 1911, dans une famille allemande « normale », dit-elle (père tapissier, mère au foyer), elle commence à travailler comme secrétaire à 16 ans. En 1942, ses talents de sténographe lui valent d’être engagée au secrétariat de Joseph Goebbels, au ministère de la propagande, où elle reste jusqu’à la fin de la guerre. En 1945, elle est jugée par le NKVD (commissariat aux affaires intérieures de l’URSS) et condamnée à cinq ans de prison, qu’elle effectue en partie dans les camps de Buchenwald et Sachsenhausen. Puis elle travaille pour différentes radios et la chaîne de télévision ARD, jusqu’à sa retraite, en 1971. Camps de rééducation Que faisait exactement Brunhilde Pomsel au secrétariat de Goebbels ? Qu’a-t-elle vu, entendu, su ? Elle dit qu’elle tapait à la machine, que ce n’était pas excitant mais qu’elle gagnait beaucoup d’argent. Qu’il fallait gonfler les chiffres des atrocités commises par les ennemis, mais qu’elle n’en savait pas plus que le laitier du coin. Qu’elle croyait que les camps de concentration étaient des camps de rééducation. Qu’elle ne cherchait pas plus loin, elle était naïve et ne s’intéressait pas à la politique. Brunhilde Pomsel était intelligente, il suffit de l’écouter jouer avec les méandres de la vérité – jusqu’à quel point, c’est toute la question – pour mesurer combien elle sait s’y prendre pour raconter « sa » vie allemande : piquante ou cynique. Désabusée ou écœurée, elle oscille entre l’affirmation (« on ne savait pas ») et l’aveu (« on ne voulait pas savoir »), entre les faits et le regret. Mais une chose est sûre : Brunhilde Pomsel ne se sent pas coupable et elle en veut aux Russes qui l’ont condamnée. Chacun dans la salle du Poche-Montparnasse se fera son avis. Judith Magre a le sien : dans le programme du spectacle, elle explique que, tout en ne pensant pas que Brunhilde Pomsel soit « un petit agneau innocent », elle la croit « quand elle affirme n’avoir jamais entendu parler des camps d’extermination ». Sur scène, la comédienne se concentre plus subtilement sur les mécanismes de la mémoire. Que fait-on avec ses souvenirs ? Comment en joue-t-on ? Quels tours nous jouent-ils ? Dans son grand âge, de femme et de comédienne, Judith Magre observe le passé comme une terre lointaine et proche, solide et friable. Tout dans son jeu exprime le flux changeant, vivant et piégeant, des mots accolés au temps. C’est en cela qu’elle est magnifique. Une vie allemande, de Christopher Hampton. Adaptation française, Dominique Hollier. Mise en scène Thierry Harcourt. Avec Judith Magre. Théâtre de Poche-Montparnasse, 75, boulevard du Montparnasse, Paris 6e. Tél. : 01-45-44-50-21. De 10 euros à 30 euros. Du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 15 heures. Durée : 1 h 20. Lire aussi Judith Magre en quatre dates Brigitte Salino
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
June 13, 2021 6:35 AM
|
Par Denis Cosnard dans Le Monde 13 juin 2021 ENTRETIEN Chaque dimanche, « Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. Cette semaine, la comédienne aux 150 rôles, féministe engagée, revient sur la découverte de la littérature, qui la nourrit depuis l’enfance. Depuis 1954, Françoise Fabian n’a cessé de jouer au théâtre, au cinéma et à la télévision, zigzaguant entre Molière, Rohmer, Lelouch ou récemment la série Dix pour cent. Après un premier disque en 2018, elle prépare de nouveaux spectacles et rêve d’un tour du monde. « J’ai décidé que j’avais toujours 55 ans », affirme cette octogénaire. Je ne serais pas arrivée là si… …S’il n’y avait pas eu la lecture. Elle a été et reste ma nourriture. Enfant, je lisais tout le temps, jour et nuit, car j’étais déjà insomniaque. Mon père avait une bibliothèque très importante. J’y piochais beaucoup de pièces de théâtre, Shakespeare, Molière, Corneille, mais aussi Mein Kampf, des livres communistes, la comtesse de Ségur, Dostoïevski… Parfois, je tombais en larmes : « C’est tellement beau ! » Tout cela m’incitait à m’inventer énormément d’histoires. Je me transportais dans mes lectures. Je m’enfermais dans les cabinets pour être tranquille, à lire et parler. Ma mère s’exclamait : « Qu’est-ce que tu racontes là-dedans ? Sors ! » Je restais. Je parlais aussi beaucoup la nuit, au désespoir de ma sœur, que j’empêchais de dormir. Qu’imaginiez-vous ? Je m’inventais une autre vie, romanesque, pleine de dangers. J’imaginais que je n’étais pas la fille de mes parents, mais une enfant trouvée, qu’il fallait que je m’en aille… J’étais une héroïne, sortie d’une fiction, et je le suis toujours. Je rêvais que j’étais archéologue, ou architecte. J’ai d’ailleurs créé dans ma tête deux ou trois très belles maisons. En particulier une maison sur pilotis, au bord du Rhône, qui ressemblait à une huître ouverte, toute vitrée. Il y avait un ascenseur pour les voitures. Cette maison, elle est devant moi, là, tandis que je vous parle. Je suis très sensible à la mémoire involontaire. Soudain, je vois, je sens quelque chose qui me transporte dans une autre vie. Comme Proust avec sa madeleine. Une odeur, un son, une parole peuvent me replonger des années en arrière. Lire aussi (archive 1980) :Portrait d'une actrice Jusqu’où ? Jusqu’à Tipasa, cette ville, faubourg d’Alger, où je suis née et où mon grand-père tenait l’Hôtel de France. Je me souviens encore du goût des mandarines que j’ai mangées, un jour, assise en maillot de bain sur un trottoir, avec mon cousin Alain. Ce panier de mandarines, je le porte toujours en moi, je le mange encore. Une autre fois, j’étais seule sur la plage, à la tombée du jour, et j’ai vu trois grands mecs venir vers moi. Je me suis répété : « Je n’aurai pas peur, je n’ai pas peur. » Ils sont passés, et je me revois encore me disant : « Je n’ai pas eu peur ». Vous avez passé votre enfance en Algérie, mais vos ancêtres sont polonais, catalans… D’où vous sentez-vous ? Mon père est catalan, et ma mère, moitié catalane, moitié polonaise. Je dois être la condensation de tout ça, mais je me sens totalement algérienne. Quand, en 1968, je suis retournée là-bas en visite sur le tournage de Z, de Costa-Gavras, j’ai pleuré quatre jours et quatre nuits. C’étaient les ruines de mon enfance. « Ma mère m’a toujours dit : “Il faut que les filles travaillent, qu’elles soient indépendantes. Ne vous soumettez pas !” Le mot d’ordre est resté » Quel couple vos parents formaient-ils ? Un couple improbable. Mon père était un enseignant, un intellectuel silencieux, qui ne dormait pas, lui non plus, lisait, écoutait de l’opéra et militait à gauche. Le dimanche matin, je vendais L’Humanité dans la rue avec lui. Je me souviens encore du jour où j’ai entendu que les Américains avaient débarqué. J’ai annoncé la nouvelle à mon père. Il a levé le drapeau français. Mais une voisine nous a prévenus que les pétainistes voulaient faire la peau à ce « salopard de gauche ». Ma mère a alors préparé un baluchon, et mon père s’est caché pendant trois semaines dans les montagnes, dormant dans des gourbis pour échapper à la chasse à l’homme. Ma mère, elle, était une femme très belle, coquette, d’une famille de neuf enfants. Son père, un horrible macho, avait fait faire des études à ses fils, pas à ses filles, et elle en a souffert. Elle m’a toujours dit : « Il faut que les filles travaillent, qu’elles soient indépendantes. Ne vous soumettez pas ! » Le mot d’ordre est resté. Donc mon père était dans les livres, ma mère dans la vie. Mon père aimait que ses filles soient des intellectuelles, ma mère, qu’elles soient élégantes et indépendantes. J’étais tout cela : très bien habillée par ma mère, lisant beaucoup, et libre par-dessus tout. Quand avez-vous décidé d’être comédienne ? Je faisais beaucoup de musique, du piano. Au conservatoire de musique d’Alger, j’ai eu à 15 ans un flirt avec un élève qui apprenait la comédie, qui m’a incitée à assister à un cours avec lui. J’ai ainsi découvert sa professeure, Paule Granier, une femme dont j’ai encore la photographie dans ma chambre. Elle m’a demandé de monter sur scène et de dire un texte que je connaissais par cœur. J’ai commencé : « Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille… » Elle a ensuite appelé mon père pour lui dire que j’avais une présence, un physique, une belle voix, et qu’elle aimerait me donner des leçons de comédie, même sans être payée. Et me voilà partie au conservatoire d’art dramatique d’Alger. Au bout d’un an, elle a de nouveau appelé mes parents : « Feriez-vous le sacrifice d’envoyer votre fille à Paris, pour prolonger ses études au Conservatoire ? » Ma mère était folle de chagrin. Mon père m’a laissée libre. Et quand il est mort, j’ai retrouvé dans la poche de son gilet le télégramme annonçant que j’étais reçue au Conservatoire. Et au Conservatoire, quelle équipe ! Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Marielle, Annie Girardot, Bruno Cremer, Claude Rich… C’était exaltant. En même temps, j’étais très seule. Eux avaient tous leurs familles. Moi, j’étais une jeune fille pauvre, je vivais dans des chambres de bonne. Et puis, je ne m’aimais pas. Je ne me suis jamais aimée. Jusqu’au jour où Suzanne Lalique, qui créait des costumes à la Comédie-Française, m’a dit : « Vous n’avez pas la taille fine ? Mais les statues grecques non plus. Vous êtes une statue grecque. » Cela m’a fait un bien fou. « J’ai choisi un pseudonyme en cinq minutes : Fabian, un nom romanesque qui était celui d’un ami, et Françoise, parce que cela sonnait bien avec. Mais il y a toujours une petite Michèle Cortès qui traîne derrière moi » En arrivant à Paris, vous vous appeliez Michèle Cortès. Quand êtes-vous devenue Françoise Fabian ? J’étais au Conservatoire depuis deux ans, et on allait au cinéma avec deux copains. En passant devant le théâtre de la Madeleine, ils sont entrés pour voir s’ils pouvaient faire de la figuration. Je les ai attendus au café. Un petit monsieur m’a abordée : « Vous permettez ? » Je l’ai rembarré. Il a poursuivi : « N’ayez pas peur ! Je suis l’auteur de la pièce qui se joue en face, et on cherche une fille un peu comme vous, jeune, sauvage. J’aimerais vous présenter au metteur en scène. » Je l’ai suivi, j’ai croisé mes deux copains qui avaient fait chou blanc, et… j’ai décroché le rôle. Mais étant au Conservatoire, vouée en principe à entrer à la Comédie-Française, je n’avais pas le droit de jouer un vrai rôle dans un théâtre privé. J’ai alors choisi un pseudonyme en cinq minutes : Fabian, un nom romanesque qui était celui d’un ami, et Françoise, parce que cela sonnait bien avec. Depuis, tout le monde m’appelle ainsi. Je me sens vraiment Françoise Fabian, mais il y a toujours une petite Michèle Cortès qui traîne derrière moi. Quant au Conservatoire, je l’ai quitté avant terme, pour faire du théâtre. Et du cinéma. C’est pour cela, avant tout, que vous êtes connue… Pourtant, ma vie, mon vrai travail, c’est le théâtre. Sur les planches, on est un personnage, on va jusqu’au bout, jusqu’à la victoire. Il m’est arrivé d’avoir une bronchite épouvantable, ou de me casser le poignet en scène, mais le personnage, lui, n’avait pas mal. J’adore ce combat. Le cinéma, ce sont davantage des vacances… Vous avez tout de même tourné près de soixante-dix films, avec Luis Buñuel, Eric Rohmer, Jacques Rivette, Guillaume Galienne et bien d’autres ! Lesquels revendiquez-vous le plus ? La Bonne année, de Claude Lelouch, un bonheur à tourner. Per le antiche scale, de Mauro Bolognini, parce que l’équipe me plaisait. Ma nuit chez Maud, de Rohmer, évidemment. L’histoire d’une femme moderne, qui s’assume complètement, n’a besoin de personne, revendique son identité, et qui finit seule : Maud, c’est moi. Et aussi Rose, un rôle magnifique que je viens de tourner sous la direction d’Aurélie Saada. Cette femme traverse la maternité, le mariage, le veuvage, elle perd son identité sociale, se laisse aller, renonce à tout, jusqu’au jour où elle a un éclair : « Je ne suis pas morte, il n’y a aucune raison que je ne continue pas à vivre. » Regrettez-vous certains rôles ? Aucun. Certains films ne sont pas impérissables, comme Le Spécialiste, ce western italien que j’ai tourné avec Johnny Hallyday en 1969. Mais mon premier mari, Jacques Becker, était mort [en 1960], j’avais une fille à élever, et il n’est pas déshonorant de devoir gagner sa vie. Non, aucun regret. J’ai toujours choisi librement. C’est d’ailleurs pour cela que je ne suis pas entrée à la Comédie-Française, alors qu’on me l’a proposé trois fois. Ma mère n’espérait que cela, mais je voulais rester libre. Indépendante. Libre et indépendante, vous avez aussi milité pour la liberté d’avorter… J’ai été enceinte alors que je ne le souhaitais pas, donc j’ai avorté. J’ai aussi perdu des enfants que je désirais. Tout cela était alors le lot de bien des femmes. J’ai beaucoup milité au côté de femmes magnifiques comme Simone Veil, Gisèle Halimi et Delphine Seyrig. En 1971, j’ai signé le manifeste des 343 femmes qui affirmaient avoir eu recours à l’avortement. J’ai témoigné au fameux procès de Bobigny. J’ai aussi loué à Massy-Palaiseau un appartement où des obstétriciens effectuaient des avortements par aspiration. Nous n’avions qu’un espoir : que les flics viennent nous déloger, et que cela provoque un scandale. Hélas, ils ne sont pas venus ! Aujourd’hui que la contraception est disponible, je suis désespérée que des gamines de 14 ans aient encore besoin d’avorter. Il faut éduquer les parents. Les mères qui survalorisent leurs fils, à l’italienne, ont une lourde responsabilité. Lire aussi :« Etre enceinte sans le vouloir, c’était une catastrophe », le « Manifeste des 343 » raconté par des signataires Féministe, vous avez pourtant incarné Madame Claude, la plus célèbre des proxénètes… Avant de tourner, je l’ai rencontrée trois fois. Elle était épouvantable. A ses yeux, les hommes étaient des portefeuilles et les femmes, des trous. Elle les méprisait tous. J’ai fait récrire le scénario pour que ce ne soit pas un film à sa gloire. Article réservé à nos abonnés Lire aussiLa vraie histoire de Madame Claude : loin du joli conte licencieux, une pourvoyeuse du sexe impitoyable Parmi vos pièces, « Les Gens d’en face » occupe une place particulière. Pourquoi ? C’est une pièce formidable que j’avais vue à Londres, dont j’avais acheté les droits et qu’on a montée à Paris. J’y incarnais une femme très simple transformée par les événements en héroïne de tragédie, et j’avais convaincu mon mari, Marcel Bozzuffi, de la jouer avec moi, lui qui n’était pas remonté sur scène depuis des années. La pièce était très forte. Nous avons, hélas, dû l’interrompre après avoir découvert, un lundi, que Bozu souffrait d’un cancer généralisé. Pendant deux ans, on a essayé de le sauver. En vain. Il est mort le 1er février 1988. Cela a été un raz-de-marée. Il était la grande histoire de ma vie. Vingt-cinq ans d’amour. Depuis, je vis seule, mais toujours avec cet homme. Lire aussi (archive 1985) :" LES GENS D'EN FACE " Françoise Fabian, héroïne de l'ordinaire C’est-à-dire ? Nous continuons à nous parler. Il est dans ma vie, dans mes rêves aussi. Comme celui-ci, qui date d’il y a un an. Je suis à la brasserie Lipp, attablée avec des amis. Soudain, je vois Bozu descendre de l’étage, alors qu’en général, personne ne déjeune là-haut, sauf les ploucs. Bozu est en premier plan, dans l’escalier. On se regarde. Je lui demande : « Mais tu es vivant, ou… ? » Il me répond : « Oui, j’ai fait semblant d’être mort pour te quitter. » Voilà le genre de rêves que je peux faire. Il y a quelques années, un éditeur avait envisagé de les consigner dans un livre. Je n’y croyais pas. Qui cela peut-il intéresser, les rêves de Françoise Fabian, franchement ? Vous avez « apprivoisé » l’idée de la mort, comme vous le chantez dans votre disque sorti en 2018 ? Oui. Je suis pour l’euthanasie choisie. Et honnêtement, je n’ai pas envie de vivre le futur qu’on nous propose. Tous ces réseaux sociaux, tous ces gens dans la rue avec leurs tablettes, la misère, le sida en Afrique, la lèpre, la mer pleine de plastique, vous ne trouvez pas ça triste, vous ? Mais à vrai dire, je n’arrive pas à me faire à l’âge que j’ai. Alors j’ai décidé que j’avais toujours 55 ans. Un peu plus de 50 ans, certes, mais pas encore 60. Donc je m’amuse. Je joue. Je chante. Après Rose, je dois tourner dans une grande saga de Claude Lelouch. Au théâtre, on m’a proposé une pièce sur un fantasme d’Isabelle Le Nouvel, et j’aimerais beaucoup donner un seul-en-scène de Rachid Benzine, Dans les yeux du ciel. Après le premier disque réalisé par Alex Beaupain, j’ai aussi quelques chansons de Charles Aznavour et de François Morel qui pourraient nourrir un deuxième album. Et puis, j’espère voyager en Egypte, en Afrique du Sud, en Polynésie… En 2020, j’ai vendu ma maison des Alpilles. Cela devait me donner un peu d’argent pour faire le tour du monde. Quinze jours plus tard, confinement ! Je me suis donc retrouvée dans ma maison vide, où ne restaient qu’un fauteuil, un lit et une télévision. J’ai dû emprunter une poêle, deux verres, deux assiettes. J’étais comme une SDF dans une gare désaffectée. Aujourd’hui, je suis prête à repartir. « Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été », comme disait Camus. Je suis toujours vivante ! Festival Sœurs jumelles à Rochefort du 23 au 25 juin. Françoise Fabian participera le 25 juin au spectacle « Musicaa » écrit par Alex Beaupain et Stéphane Foenkinos, mêlant musique et cinéma. Retrouvez tous les entretiens de la série « Je ne serais pas arrivé là si… » de « La Matinale » ici Denis Cosnard
|
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
September 19, 2022 6:51 PM
|
Par Corinne Denailles dans Webthéâtre - 19 septembre 2022 Entre la vie et la mort Une jeune femme vient d’accoucher. Son bébé, dont les poumons sont insuffisamment développés, est entre la vie et la mort. Une attente insupportable durant laquelle la mère parle dans un flot continu à son enfant, comme pour lui insuffler le désir de vivre, l’aider à déployer les alvéoles pulmonaires pour accueillir l’air et la vie. Cette adresse à sa petite fille l’aide à tromper l’angoisse. Les mots arrivent vite, les idées déboulent, elle n’a pas le temps de trier. Dans l’urgence de la situation elle dresse un portrait du monde qui attend son enfant, dans toutes ses contradictions, ses horreurs et ses beautés, l’absurdité de la société des hommes sans avenir qu’elle devra affronter, mais aussi la chance extraordinaire d’être en vie. L’évocation de désastres planétaires laisse place à la joie des mille premières fois à venir qu’elle égrène dans l’oreille de son petit écureuil (ou suricate, ou castor, etc., c’est selon), comme un hymne à la joie, à la vie. Imaginer les premiers pas, les premiers mots, la première chute, le premier baiser, le premier voyage, etc., c’est projeter l’enfant dans sa future existence et si elle n’entend rien à ce qu’on lui raconte, un jour, elle vivra une de ses premières fois avec une impression de déjà vu, une réminiscence indéfinie. Ainsi de l’ange qui à la naissance efface tout le savoir détenu par le nouveau-né en déposant un baiser au-dessus de sa lèvre supérieure dont cette petite fossette qui nous reste est le témoin. Romane Bohringer porte le texte tendre, terrible et drôle de Sophie Maurer avec beaucoup d’émotion et de tenue. Dommage que Panchika Vélez n’ait pas fait complètement confiance à l’auteur et à la comédienne qu’elle encombre d’une scénographie malvenue et d’une musique superflue, ce qui ne met nullement en cause le talent du musicien. Etait-il nécessaire de s’adresser à une pseudo-couveuse absente qu’on tente de faire exister au milieu d’un matériel vaguement hospitalier, surligné par la projection d’images de couloir d’hôpital (travaillées avec talent par Mélina Vernant) ? Romane Bohringer a suffisamment de présence et de talent pour se passer de ces artifices. Le spectacle et la métaphore qu’il suggère de l’incertitude d’un monde entre la vie et la mort gagneraient en intensité.
Respire de Sophie Maurer, mise en scène Panchika Velez, avec Romane Borhinger et Bruno Ralle. Scénographie et lumières, Lucas Jimenez. Musique, Baloo Productions. Paris, La Piccola Scala, du jeudi au samedi à 19h30 du 15 septembre au 8 octobre 2022 et du 3 février au 1er avril 2023. Tel : 01 40 03 44 13. www.lascala-paris.fr
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
July 26, 2022 10:02 AM
|
RÉCIT« par Samuel Blumenfeld dans Le Monde - 24 juillet 2022 Trintignant, acteur complexe » (1/6). Au début des années 1960, le trentenaire, qui a déjà joué dans une quinzaine de films, traîne son manque de confiance en lui. C’est au hasard du remplacement de dernière minute de Jacques Perrin dans « Le Fanfaron », chef-d’œuvre de l’Italien Dino Risi, que le jeune homme prend son envol. En ce 12 août 1962, le cinéaste italien Dino Risi fait venir en catastrophe Jean-Louis Trintignant de Paris à Rome, comme on appelle un médecin urgentiste, afin de tenir l’un des deux rôles principaux du Fanfaron. Lorsqu’il monte dans l’avion, l’acteur français a 31 ans et il n’est presque personne. Mais l’après-midi, sur le sol de la capitale italienne, il se dit qu’il peut devenir quelqu’un. Il a pourtant déjà tourné dans quinze films en sept ans, dont Et Dieu… créa la femme (1956), avec Bardot. Son problème ? Sa taille. Il mesure 1,72 mètre. Il est persuadé qu’elle est un handicap. On le lui dit. Mais pour la première fois, elle devient un atout. Il n’imagine pas une seconde que ce chef-d’œuvre (sorti en France en juin 1963), dans lequel il ne devait pas jouer, va le propulser dans une autre dimension. Vers une carrière phénoménale. A sa mort, le 17 juin 2022, à l’âge de 91 ans, les hommages citent en bonne place son interprétation dans le film de Dino Risi. Avant de saluer une carrière étirée sur soixante-cinq ans, avec pas moins de cent vingt-deux films et une quarantaine de pièces de théâtre ou lectures de poésie. Ce qui frappe, surtout, c’est la densité quasi unique de ses rôles, jusqu’à Amour, le film de Michael Haneke, en 2012, qu’il tourne à plus de 80 ans et qui triomphe au Festival de Cannes. Dans sa génération, née dans la première moitié des années 1930, il y a Delon, Belmondo, et lui. Trintignant est très loin de tout cela quand il se retrouve, autour du 15 août 1962, dans une Rome vidée de ses habitants, en un temps suspendu, une sorte de trêve entre deux batailles. Et Dino Risi ne sait pas que son Fanfaron, avec près de six millions d’entrées en Italie, l’imposera comme le maître de la comédie italienne. Le cinéaste veut tourner l’été, quand l’Italie n’est que décor où tout devient possible. Y compris quand le scénario n’est pas évident de prime abord : un magouilleur professionnel nommé Bruno Cortona, hâbleur et dragueur, vivant d’expédients, embarque dans sa décapotable un inconnu répondant au nom de Roberto Mariani, un étudiant en droit, timide et amoureux secret d’une voisine, pour aller boire un verre à Livourne, à cinq heures de Rome. Risi a depuis longtemps trouvé son Cortona, en la personne de Vittorio Gassman, un acteur avec lequel il partage la même personnalité exubérante et le même goût prononcé pour les femmes. Pour Mariani, c’est une autre histoire. Risi a engagé le français Jacques Perrin (1941-2022). Bizarre, un Français, pour un personnage italien jusqu’au bout des ongles. Mais, à l’époque, les coproductions entre les deux pays s’intensifient. Et puis, allez savoir pourquoi, les metteurs en scène italiens ont tendance à penser que les bons acteurs ne peuvent être que français. Depuis le début des années 1960, les studios romains de Cinecitta voient débarquer Alain Delon dans Rocco et ses frères (1960), de Luchino Visconti, et Jean-Paul Belmondo dans La Viaccia (1961), de Mauro Bolognini, et La Ciociara (1960), de Vittorio De Sica, mais aussi Gérard Blain, Jean-Claude Brialy, Jacques Charrier, Jean Sorel, Laurent Terzieff… Dino Risi doit prendre un Français. Et comme Vittorio Gassman est grand et brun, son alter ego doit être petit et blond. Il opte pour Jacques Perrin, un jeune premier qui ne dépasse pas 1,70 mètre et qui vient de tenir, aux côtés de Claudia Cardinale, le rôle principal de La Fille à la valise (1961), de Valerio Zurlini. Mais le samedi 11 août, alors qu’il a déjà tourné quelques plans avec Gassman et une doublure à la silhouette et aux traits de Jacques Perrin, le cinéaste apprend que l’acteur ne viendra pas – il a d’autres projets. Dans la journée même, il doit trouver un autre Français, à l’allure juvénile et de petite taille. Comme Perrin. Et comme sa doublure. Sa grande force, c’est sa voix Cela n’aurait tenu qu’à Risi, un comédien italien aurait fait l’affaire. Mais la production impose un Français. L’agent André Bernheim envoie une photo de son client, Jean-Louis Trintignant, tirée de Pleins feux sur l’assassin (1961), de Georges Franju. Le visage sinistre de l’acteur épouvante Dino Risi. Mais lui revient en mémoire une autre photo, repérée dans un magazine. On y voit Trintignant rire, avec le visage lisse d’un postadolescent. Cette adolescence, l’acteur la déplore. Il peut désormais la bannir. « Elle s’est estompée d’un coup », constatera-t-il, juste après le tournage du Fanfaron. En débarquant à Rome comme un plan B, Trintignant n’a aucune certitude, mais il sait au moins que la langue ne sera pas un obstacle. « Tous les metteurs en scène italiens parlent français. Mieux que moi je ne parle italien. Et ils adorent parler français. » Il le sait, car il a déjà fait le voyage dans la Péninsule pour tourner Un été violent (1959) sous la direction du francophile Valerio Zurlini. Mais Trintignant sait aussi que les acteurs étrangers sont systématiquement doublés en italien. Or, sa grande force, c’est sa voix. Une voix claire, limpide, chaude, offrant au spectateur le sentiment d’un temps suspendu. Une voix qui le portera toute sa carrière. Cette voix si caractéristique est ici confisquée, ouvrant un paradoxe : avec Le Fanfaron, et plus tard Le Conformiste (1970), de Bernardo Bertolucci, et quinze autres films, Trintignant va marquer de son empreinte le cinéma italien plus que tout autre acteur français, pourtant privé de son principal atout. Cette voix, Dino Risi s’en moque. Lorsqu’il découvre Trintignant, il tombe à la renverse. « Il est étonnant ce Trintignant, si petit, avec des mouvements un peu mécaniques. Gentil, timide, poli. Oui, tout à fait le personnage. » Alors que Le Fanfaron est une comédie, il comprend à toute allure que Trintignant n’a pas inventé le fou rire. L’opposé d’un boute-en-train. Un homme déprimé, tenaillé par le doute. L’obsession de sa petite taille, qui lui a en partie valu de pouvoir remplacer Jacques Perrin, le renvoie à ses tourments. « J’étais malade de timidité » Lorsque Roger Vadim informe son épouse, Brigitte Bardot, qu’elle aura pour partenaire (un jeune homme transi d’amour) Trintignant dans Et Dieu… créa la femme (1956), l’actrice éructe. Cet obscur acteur de théâtre, qui vient juste de tourner ses deux premiers films la même année, Si tous les gars du monde, de Christian-Jaque, et La Loi des rues, de Ralph Habib, lui apparaît « tarte » et « trop petit ». Comment « un petit provincial » pourrait faire face à cette femme qui, dans la vie comme à l’écran, a déjà l’habitude de choisir ses hommes ? Il deviendra pourtant l’amant de Bardot lors du tournage. Mari humilié, Roger Vadim se demande s’il doit casser la figure du jeune Trintignant. Il y renonce. La petite taille de son rival imposerait un combat trop déséquilibré. Sur le plateau de Et Dieu… créa la femme, les partenaires masculins de Trintignant, Curd Jürgens et Christian Marquand, affichent respectivement 1,92 mètre et 1,84 mètre. Roger Vadim lui répète avant chaque prise : « Prends le créneau » (« trouver sa place », dans le jargon cinématographique), ce à quoi Trintignant, désemparé, répond : « Je ne peux pas prendre le créneau, je n’arrive pas à leur épaule. » Trintignant veut grandir. Le Combat dans l’île (1962), d’Alain Cavalier, tourné juste avant Le Fanfaron, va lui en donner l’occasion. Le cinéaste laisse à l’acteur le choix entre les deux rôles principaux : celui d’un progressiste et celui d’un fils d’industriel, fasciné par la violence, lié à un groupuscule terroriste d’extrême droite. Cavalier est persuadé que Trintignant optera pour le fasciste, et il a raison. En pleine guerre d’Algérie, alors que l’OAS fait couler le sang, ce personnage méprisable – le premier d’une longue lignée incarné par l’acteur – lui permet d’extérioriser son caractère, de modifier son image terne et lisse, d’exprimer à l’écran une nature profonde que les bienséances de la vie recommandent de laisser enfouie. Lire aussi : Longtemps, Jean-Louis Trintignant s'est trouvé mauvais acteur C’est aussi le premier film où Trintignant se trouve, par instants seulement, « pas trop mal ». Sur le plateau du Combat dans l’île, Alain Cavalier remarque les talonnettes d’un comédien encore sceptique sur son talent. Ces talonnettes, c’est le biais désespéré d’un homme qui ne sait plus ce qu’il lui faut faire pour se hisser à la hauteur de ses partenaires, Henri Serre et Romy Schneider. Ce manque de confiance et d’estime de soi remonte à loin. Né à Piolenc (Vaucluse), près d’Orange, Trintignant mettra des années à se débarrasser de son accent chantant et des décennies pour revenir s’installer dans une région qu’il adore, au point de produire un vin à Uzès (Gard), dénommé Garance, en hommage au personnage joué par Arletty dans Les Enfants du paradis (1945), de Marcel Carné. Installé à Paris à l’automne 1950, il intègre l’Institut des hautes études cinématographiques afin de se faire une idée du métier de réalisateur, puis le cours Charles Dullin pour mieux connaître celui d’acteur, ayant eu la révélation du théâtre à Aix-en-Provence. « Très vite, j’ai fait l’unanimité chez mes professeurs », constate l’acteur dans Un homme à sa fenêtre (éd. Jean-Claude Simoën, 1977), son livre de Mémoires. Ce qu’il entend ? « Trintignant est faible, marmonneur, bloqué. » Il écrit : « Je passais toutes mes scènes en baissant la tête. J’étais mauvais, je jouais faux. Mais le découragement de tous ceux qui m’entouraient ne faisait que me stimuler. J’étais malade de timidité, et c’est aussi pour vaincre ma timidité que je m’accrochais avec autant de ténacité. Je savais qu’un jour quelque chose se débloquerait en moi. » Pour échapper à la guerre, il se rend malade Pas gagné. Le grand Jean Dasté, patron de la Comédie de Saint-Etienne, le renvoie des répétitions de Macbeth, en 1951, où il ne tient pourtant que plusieurs petits rôles, lui expliquant gentiment mais sans ambages : « Vous êtes trop mauvais. » Trois ans plus tard, il incarne un personnage plus important dans une pièce de Robert Hossein, Responsabilité limitée, au Théâtre Fontaine, à Paris, mais au bout de quelques jours de travail, le metteur en scène, Jean-Pierre Grenier, le juge si épouvantable qu’il lui demande de rester juste pour faire répéter ses partenaires, le temps de lui trouver un remplaçant. Qui n’arrivera jamais. Trintignant tient le rôle, mais dans l’état d’esprit d’un condamné avec un pistolet sur la tempe. Qu’il soit l’amant de Bardot à la fin des années 1950 devrait au moins lui redonner confiance. C’est oublier à quel point la diva française, devenue phénomène planétaire, absorbe toute la lumière, reléguant son compagnon dans l’ombre. Pourtant, le talent de Trintignant n’échappe pas à tous. Costa-Gavras qui dirigera l’acteur dans son premier film, Compartiment tueurs (1965), puis dans Z (1969), est d’emblée frappé par sa singularité dans Et Dieu… créa la femme : « Nous nous trouvions face à un acteur qui n’avait pas les caractéristiques de l’amant. Il était effacé, petit, timide. Un acteur complètement Nouvelle Vague. » Mais ce train de la Nouvelle Vague (Truffaut, Chabrol, Godard), parti depuis la fin des années 1950, il le rate aussi. Car il est confisqué par l’histoire. A la sortie de Et Dieu créa… la femme, l’acteur n’échappe pas à la guerre d’Algérie. Déjà politisé, marqué à gauche, sympathisant du FLN, il est appelé sous les drapeaux, où il connaît les brimades aussi. « Pour ma première sortie, écrit Trintignant, je me présente au poste de garde, pour faire signer ma permission à un sergent-chef – à tête de sergent-chef. Avant de signer, il me demande : “Comment va Brigitte Bardot ?” Je ne réponds pas. Lui : “Z’avez les cheveux trop longs, allez m’ faire rectifier ça !” Je monte chez le coiffeur de la caserne. De retour au poste de garde, je lui tends de nouveau ma permission. Et lui de nouveau : “Comment va Brigitte ?” Je ne réponds toujours pas. “Encore un peu long, autour des oreilles !” Cette fois, je me suis fait raser le crâne. » Pour échapper au combat, il se rend malade en avalant une sale mixture, ce qui lui vaut d’être hospitalisé. Il est envoyé dans un bataillon disciplinaire à Trèves, en Allemagne. A l’occasion d’une permission, alors qu’il pleut très fort, l’acteur se rend en uniforme au domicile de Bardot, à Paris, qu’il surprend dans les bras d’un homme. S’il aperçoit juste son amante se réfugier dans la salle de bains, il se souvient bien de l’individu, dont le visage lui est familier. C’est Gilbert Bécaud. Le chanteur, attendri, regarde Trintignant, lui demande ce qu’il peut faire. Il lui répond qu’un chèque d’un million de francs (l’équivalent d’environ 20 000 euros aujourd’hui) peut arranger les choses. Bécaud, nu sous les draps, attrape son pantalon, en tire son chéquier et s’exécute. Trintignant repart avec un chèque qu’il n’encaissera jamais. Dans ses Mémoires, il résume cette période de guerre en quelques formules noires, et l’on imagine qu’elles valent aussi pour sa vie privée : « L’armée m’a dévoré, anéanti, réduit à un état de loque. Je n’étais plus bon à rien. » Il songe même à abandonner le métier d’acteur pour se consacrer à la photographie. Une violence sourde Il se marie avec la monteuse de cinéma Nadine Marquand, qui a travaillé sur Du rififi chez les hommes (1955), de Jules Dassin, et s’apprête à opérer sur Léon Morin, prêtre, de Jean-Pierre Melville, sorti en 1961. La future mère de leurs trois enfants – Marie, Pauline et Vincent – doit faire avec la personnalité de son conjoint : « Jean-Louis ne disait pas un mot. » Elle se souvient de ses amis, le réalisateur Michel Drach et le danseur et chorégraphe Jean Babilée, lui lancer en forme de plaisanterie : « Ton mec, c’est Le Monde du silence. Il a un Cousteau entre les dents ! » C’était quelques années après la sortie du documentaire de Jacques-Yves Cousteau, Palme d’Or à Cannes en 1956 et encore dans les mémoires. Lire aussi Jean-Louis Trintignant : « Le vin et la poésie sont toujours liés » Nadine Trintignant raconte que son mari peut alors rester quarante-huit heures seul, avec un magnétophone et des livres, sans contact avec le monde extérieur, réfugié dans leur minuscule appartement de la rue de Beaune, à Paris, avec des tomettes au sol comme dans le Midi, une table en ardoise et une peau de bête devant la cheminée. Cette quarantaine imposée constitue le temps mort de sa vie. Mais utile. Avec le magnétophone, il s’enregistre en train de lire des poèmes, parfois le même plusieurs centaines de fois : Le Voyage, de Baudelaire, Le Bateau ivre, de Rimbaud, La Prose du Transsibérien, de Cendrars. Comme s’il pressentait que sa voix sera la pierre angulaire de son jeu. Durant presque deux ans, Trintignant vit avec l’argent gagné au poker. Ce jeu représente sa face extravertie, si l’on peut dire, tant les parties se déroulent dans le silence. Mais ce sont des moments où le moine comédien s’affiche en petit comité après de longs jours d’ascèse. « J’aime bien jouer au poker », confie-t-il au journaliste Philippe Labro, en 1966, dans Elle, qui le dirigera en 1971 dans son film Sans mobile apparent. L’acteur en explique même la chorégraphie cruelle : « Je me défoule de tout ce que j’ai de mauvais en moi. Dans le poker, vous avez des rapports de force, et il faut savoir encaisser. Quand on est dominé, et ça arrive au poker, on sent ça… Il y a un gars qui vous massacre et on ne peut rien faire. Il faut avoir l’humilité de s’écraser, d’attendre, et d’être particulièrement attentif, calme, réservé, humble. Et il y a toujours un moment où on se retape, on se retrouve le plus fort, et à ce moment-là il faut être d’une cruauté terrible. Je suis très salaud au poker. J’ai une joie à être mesquin et à matraquer le type qui est là. » Ces mots renvoient à d’autres, qu’il lâche un jour à Nadine Trintignant : « Tu n’as pas côtoyé la bêtise à l’armée. Après, tu as envie d’écraser, de dominer, de prendre. Avant, je ne connaissais pas ça. » Un soir, à Saint-Tropez (Var), à l’hôtel de La Ponche, l’acteur se retrouve face à Paul Gégauff, le scénariste des Cousins (1959), de Claude Chabrol, et de Plein soleil (1960), de René Clément. Gégauff est un dandy aux opinions provocatrices, très à droite, qui aurait hurlé à sa compagne, durant la nuit de Noël 1983, avant qu’elle ne le poignarde mortellement : « Tue-moi si tu veux mais arrête de m’emmerder. » Trintignant méprise cet excentrique. Avec sa violence sourde, l’acteur entend écraser Gégauff au poker. Il y parvient. N’ayant pas son carnet de chèques sur lui, le vaincu propose à l’acteur de le payer le lendemain. « Jean-Louis lui a dit, se souvient Nadine Trintignant : “Tu paies tout de suite, c’est maintenant qu’on joue.” C’était terriblement humiliant. » « On le tue, ou on ne le tue pas, Trintignant ? » Dino Risi cueille Trintignant comme un fruit mûr. Le réalisateur est psychiatre de formation. C’est parce qu’il ne parvenait pas à soigner ses patients qu’il s’est tourné vers le cinéma. Ce passé de médecin amuse et rassure un acteur qui a tant de nœuds à démêler. A Rome, Trintignant découvre une douceur inconnue et les dîners de groupe au restaurant Otello, où Federico Fellini, Michelangelo Antonioni, Luchino Visconti et d’autres confrontent leurs idées dans un climat d’allégresse. Il y a aussi cette trattoria de la via Cassia, où Dino Risi a ses habitudes. A l’intérieur, un merle apprivoisé imite à la perfection le bruit d’un coup de frein suivi d’une collision, amenant les clients garés devant à courir voir ce qui se passe. Cette joie de vivre imprègne une Italie qui, sortie des décombres de la deuxième guerre mondiale, profite d’une croissance inédite. L’opulence est là pour certains, dépensée dans la candeur et la vulgarité, comme Fellini le montre dans La Dolce Vita (1960). Ce miracle italien, proche du mirage, possède également une part sombre, un vide spirituel. Cette ambivalence n’a jamais été aussi bien incarnée que par le personnage faussement élégant, raciste et fourbe incarné par Gassman dans Le Fanfaron. Un homme qui, selon Dino Risi, personnifie l’Italien de l’après-guerre. Le titre original du Fanfaron, Il Sorpasso, désigne le dépassement d’une voiture. Un titre plus pertinent pour ce road-movie en Lancia Aurelia décapotable, un modèle de voiture apparu à la fin des années 1950, symbole, avec la Vespa, de consommation débridée et libre. Mais Il Sorpasso désigne aussi la supériorité intellectuelle d’un individu, en l’occurrence celle de l’étudiant naïf et impressionnable, mais doté d’une remarquable acuité, interprété par Trintignant. Dino Risi raconte son histoire à travers les yeux d’un jeune homme qui constate la vacuité de son compagnon et la tristesse de sa propre existence. Vers la fin du tournage, Dino Risi se rend compte que l’acteur français n’a pas compris qu’il jouait dans une comédie. Trintignant rit et sourit pourtant dans Le Fanfaron, sans obéir aux indications – le film est en partie improvisé. Bien que mélancolique, il peut enfin souffler après la guerre d’Algérie. Il sent même l’importance du film. Il dira plus tard : « Plus personne ne remarquera à nouveau que je suis petit. » Dino Risi et son producteur, Alfredo Bini, se posent une question avant de donner le clap de fin : « On le tue, ou on ne le tue pas, Trintignant ? » Le destin choisira. S’il pleut, les deux protagonistes, dans la Lancia, filent à l’horizon comme une étoile filante. Si le soleil brille, le bolide plonge dans un ravin. Dans la nuit, Risi se lève pour prendre l’air sur la terrasse. Le ciel est splendide. Le sort de Trintignant est scellé. « C’est un de vos parents ? », demande un motard à Gassman devant le corps. « Non, c’est Roberto, je ne me souviens plus de son nom. » Nous sommes en décembre 1962. Pour la dernière fois, un homme vient de demander comment s’appelait Jean-Louis Trintignant. Samuel Blumenfeld / Le Monde
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
June 18, 2022 4:55 PM
|
Par Brigitte Salino dans Le Monde - 17 juin 2022 En dépit de sa voix de velours et de sa présence unique, le comédien, mort vendredi à 91 ans, n’aura réussi son grand rendez-vous avec la scène qu’au soir de sa vie, avec la forme des récitals. Il commence comme un enfant resté seul : « J’entends mon cœur qui bat, c’est maman qui m’appelle. » Jean-Louis Trintignant sait qu’il n’en a plus pour longtemps quand il choisit de dire ces mots de Jules Laforgue (1860-1887), le 28 janvier 2018, à Radio France. Ce soir-là, l’acteur fait un enregistrement public, dont le CD (paru en juin 2018) restera comme son testament. Daniel Mille est à l’accordéon, Grégoire Korniluk au violoncelle, Diego Imbert à la contrebasse, ils jouent des musiques d’Astor Piazzolla, et Jean-Louis Trintignant les écoute comme il écoute battre son cœur au rythme des poètes libertaires qu’il aime, Boris Vian, Robert Desnos, Guillaume Apollinaire… Lire aussi Jean-Louis Trintignant, l’acteur qui voulait rester clandestin, est mort D’Aujourd’hui je me suis promené, de Robert Desnos, à Je voudrais pas crever, de Boris Vian, en passant par Mon ptit Lou adoré, de Guillaume Apollinaire, et Cher frère blanc, de Léopold Sédar Senghor, c’est un cœur vivant, à gauche, amoureux et revenu de tout qui nous parle, de cette voix magnifique dont le temps n’a pas altéré l’élégante mélancolie. Une voix qui se souvient, qui va et vient entre hier et aujourd’hui, dans l’instant frémissant du très grand âge. Chaque jour, Jean-Louis Trintignant disait qu’il allait mourir et, chaque jour, il semblait trouver une lueur de bonheur, comme dans celle de faire connaître un poème de son petit-fils Paul Cluzet, Je dors à l’ouest, que l’on entend dans l’ultime CD. S’oublier en s’exposant Lire aussi Jean-Louis Trintignant : « Le vin et la poésie sont toujours liés » L’acteur vivait la vieillesse comme une expérience contemplative, et il aimait s’oublier en s’exposant devant des spectateurs, au théâtre, à qui il disait « merci d’être venus », comme s’il s’excusait d’être là pour dire ses poèmes préférés. Il y aurait eu une coquetterie dans cette attitude si Jean-Louis Trintignant n’avait pas tout connu, et s’il ne lui était pas resté un fond de la timidité qui le tétanisait quand il apprenait le métier, dans sa jeunesse. C’était à Paris, dans l’immédiat après-guerre. Et c’était arrivé d’une manière banale : un jeune homme suit mollement des cours de droit, en province. Un comédien passe dans la ville, il va le voir. Et lâche le droit, parce qu’il a compris que sa voie était sur scène. Ainsi fit Jean-Louis Trintignant, à Aix-en-Provence, après que Charles Dullin (1885-1949) y eut joué L’Avare. Il monta dans la capitale, apprit, se trouva mauvais. Mais il avait une présence que les metteurs en scène ont aussitôt repérée. Dès 1950, Jean-Louis Trintignant s’aguerrit dans les petites salles de la rive gauche où s’invente le théâtre d’art. Il est encore « un débutant » quand Le Monde le remarque dans une pièce de Robert Hossein, Responsabilité limitée, en 1954. Six ans plus tard, c’est le grand saut : Maurice Jacquemont (1910-2004) choisit l’acteur pour être Hamlet dans la traduction de Shakespeare par Jacques Copeau. Du prince du Danemark, Jean-Louis Trintignant fait, selon le journaliste et académicien Bertrand Poirot-Delpech, « un gamin bourru maladif qui aurait juré d’inquiéter ses parents ». En 1971, Maurice Jacquemont remettra Hamlet sur le métier, toujours avec Jean-Louis Trintignant qui, cette fois, montrera « une retenue fraternelle ». Dans les deux cas, l’entreprise s’avère périlleuse, et la réussite incertaine. Un charme absolu Le succès n’est pas non plus au rendez-vous quand Jean Vilar (1912-1971) met en scène La guerre de Troie n’aura pas lieu, de Giraudoux, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon, en 1962. Trop datée de l’avant-guerre, la pièce passe mal, malgré la présence de Jean Vilar, de Judith Magre et de Jean-Louis Trintignant. Ce dernier n’aura pas réussi son grand rendez-vous avec le théâtre, dans sa carrière. Est-ce parce qu’il n’a jamais appartenu à une troupe ou qu’il a trop peu travaillé avec de grands metteurs en scène ? Ou tout simplement parce que le cinéma a pris le dessus, même s’il le trouvait beaucoup moins intéressant que le théâtre ? Une pièce de Tennessee Williams, La Ménagerie de verre, en 1961 ; une autre de Françoise Sagan, Bonheur, impair et passe, en 1964… Puis vingt ans s’écoulent avant que Trintignant ne renoue avec la scène, dans un boulevard mièvre, Deux sur la balançoire, de William Gibson. En 1996, il joue dans Art, de Yasmina Reza, et en 2001 dans Comédie sur un quai de gare, de Samuel Benchetrit, l’ancien compagnon de Marie Trintignant. Unis sur le plateau comme ils le sont dans la vie, Jean-Louis Trintignant et sa fille dégagent un charme absolu. En 1994, ils s’étaient retrouvés pour la première fois sur scène, pour une lecture de Roland Dubillard (1923-2011), à Avignon. Puis ils firent, en 1999, un récital Apollinaire. « Mon ptit Lou adoré, je voudrais mourir un jour que tu m’aimes », disait l’acteur. C’est ainsi, avec sa voix berçant les jours et les nuits des poètes, que Jean-Louis Trintignant aura donné le meilleur de lui-même. En 2005, deux ans après la mort de Marie, il a créé une autre pièce de Samuel Benchetrit, Moins 2, dans laquelle il jouait un vieil homme enfui de l’hôpital. Cette année-là, il a retrouvé la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon pour le récital Poèmes à Lou, déjà avec Daniel Mille et Grégoire Korniluk. Et il a triomphé. Mais il a refusé de revenir à Avignon, où il était invité en 2011, parce que Bertrand Cantat, le meurtrier de sa fille, était lui aussi invité à se produire dans un spectacle de Wajdi Mouawad. Lire aussi Jean-Louis Trintignant annule sa participation à Avignon en raison de la présence de Bertrand Cantat Dans les années qui ont suivi, Jean-Louis Trintignant est apparu, de récital en récital, tel un Lear sur la lande, privé de sa Cordélia mais continuant, sans se départir du mystère d’un homme et d’un acteur qui comme nul autre pouvait dire : « Beau temps mauvais temps ; qui pourrait se vanter d’en avoir vécu autant ? » Brigitte Salino Légende photo : Avec sa fille, Marie Trintignant, au Théâtre de l’Atelier, en 1999 VICTOR/ARTCOMPRESS/LEEMAGE
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
June 8, 2022 7:17 PM
|
Par Fabienne Darge dans Le Monde - 9 juin 2022 Le comédien et metteur en scène revient au Théâtre de la Bastille, à Paris, avec son seul-en-scène culte « L’Oral et Hardi », festin langagier burlesque.
Et le voilà, l’acrobate des mots caracolants, l’athlète des rebondissements verbaux, le diseur de bonnes aventures langagières, le divin jongleur de parlures pas gênées aux entournures. Il entre en scène et c’est Jacques Bonnaffé, bien sûr. Qui revient, ô bonheur, au Théâtre de la Bastille, à Paris, avec son L’Oral et Hardi, pour nous « oxygéner la gnognotte », comme dirait son vieux complice Jean-Pierre Verheggen, poète, belge et auteur des textes ici dits. Le spectacle est culte. Oui, on ose l’expression rebattue, dont on se prend à rêver quels glissements langagiers et éruptifs elle pourrait soulever chez Verheggen et Bonnaffé. Mais n’empêche, culte quand même, depuis sa création, en 2007, au Théâtre-Sénart (Seine-et-Marne). Et toujours aussi exultant, jouisseur et jouissif dans sa manière de trancher à vif dans les éléments de langage les plus stéréotypés de notre époque, comme dans une viande avariée à hacher menu, pour redonner à la chair des mots du sang et du nerf. Jacques Bonnaffé : « J’aime toujours ce voyage en groupe qu’est le théâtre. Mais la poésie m’apparaît plus forte » Bonnaffé a caracolé longtemps – et continue encore, à l’occasion – sur les meilleures pistes du cinéma d’auteur (Godard, Doillon, Garrel, Rivette… ) et du théâtre d’art (Alain Françon, Jean-Pierre Vincent, Bernard Sobel, Tiago Rodrigues…), mais la poésie a été là, très vite, et a pris de plus en plus de place. « J’aimais, j’aime toujours, jouer des rôles, oui, et ce voyage organisé désorganisé, en groupe, qu’est le théâtre. Mais la poésie m’apparaît plus forte, comme étant ce moment cinglé où la comédie s’arrête », raconte-t-il. Du plus loin qu’il s’en souvienne, il a toujours été là, ce goût des mots, depuis l’enfance au milieu d’une famille nombreuse, dans le quartier des blocs Millions, à Douai (Nord). « Je crois que je me sentais assez vide à l’intérieur de moi, un vide que j’ai eu besoin de remplir de mots. J’aimais les livres, je les trouvais beaux, et j’ai eu très tôt ce besoin de leur donner la parole. J’ai rêvé d’être cette personne qui, face à certaines circonstances, avait des textes qui se réveillaient. Ou de pouvoir marcher avec le rythme de certains poèmes… Et donc il y avait ce goût d’énoncer des mots, et cette difficulté à les trouver, à les écrire. Ce qui a impliqué la nécessité de les écrire ailleurs ou autrement, et qu’ils passent par le corps. Ce que d’autres accomplissent formidablement sur le papier, le déplacer, le mettre ailleurs. » Accent du Nord La poésie l’a ramené vers le Nord, à moins que le Nord ne l’ait ramené vers la poésie, c’est à voir. Elle l’a ramené, aussi, à son goût pour les formes foraines, le théâtre de rue, découvert là-bas dans l’enfance. « Verlaine dit, à propos de Marceline Desbordes-Valmore [née à Douai, en 1786] : elle est du Nord cru. Il ajoute que le Midi est toujours cuit, et que c’est toujours mieux considéré. Et pourtant, Verlaine a raison, quelque chose se joue là, dans ce cru. Il y a autant de récits de matamores et d’extravagants dans la langue du Nord que dans celle du Sud, mais ils n’ont pas du tout la même figure. Dans le Nord, on aime bien tomber les masques. C’est toute l’histoire du carnaval : porter des masques pour mieux les tomber. Il y a cette tendance un peu forcenée dans le Nord à taper du pied, à carnavaler, à bruiter, à secouer la vie qui fait mal, alors on la transforme. » Quand il en parle, de tout cela, Jacques Bonnaffé, l’accent du Nord en lui se réveille, il enveloppe les phrases, il colle au sujet. « Quand j’y retourne et que je l’ai dans les bottes, je le ressens fortement, ce sentiment que l’on a que notre accent est considéré comme vraiment pas beau, comparé à ceux du Sud, plus chantants : il y a en lui quelque chose qui s’enfonce, une façon d’étriller la langue, d’appuyer sur sa propre laideur, avec l’effet de stupéfaction que cela crée. Je n’ai pas résolu la question du pourquoi une langue aussi marquée est née à cet endroit-là ni du pourquoi ça me touche autant. » Jacque Bonnaffé fait faire le grand huit à la langue avec une virtuosité jamais mise en avant Jacques Bonnaffé n’a pas résolu la question, mais ce qu’il sait, c’est que ce rapport au patois du Nord est sans doute au cœur du désir de laisser parler en lui d’autres langues, et partant d’autres corps, d’autres corps sociaux aussi. Il le dit ainsi : « Dans le Nord, l’invention de la langue permet de se rapprocher d’un individu social » – entendez populaire. Alors bien sûr, la rencontre avec Jean-Pierre Verheggen a relevé de l’évidence. Verheggen et sa poésie enracinée dans ce qu’il appelle la « Belgique sauvage » et son parler baroque, trivial, explosif. « Pour moi, c’est un bienfaiteur qui arrive avec son couteau à trancher le vocabulaire, à tronçonner la langue, explique Bonnaffé. Un chirurgien qui découpe dans tous les sens mais qui ne recoud pas, qui laisse la langue ouverte. » « Offrir la lecture en partage » Jacques Bonnaffé s’est délecté de ces textes, en a croqué à pleines dents, de Portrait de l’artiste en Hercule de foire à Sodome et Grammaire, de Ridiculum Vitae au Degré Zorro de l’écriture, en passant par Artaud Rimbur ou Portrait de l’artiste en Castafiore catastrophique. Il la dévore en Hercule des mots, et l’incarne, la langue qui n’est pas de la vieille carne mais un parler juteux, jouisseur et jouissif, comme si son corps tout entier devenait cette langue. Il la soulève, la danse, lui fait faire le grand huit avec une virtuosité d’autant plus séduisante qu’elle n’est jamais mise en avant. « Je n’aime pas qu’on reste petit-petit dans la lecture, s’amuse-t-il. Je pense qu’il faut un peu projeter, quand même. La chose qu’on fait, avec Jean-Pierre Verheggen, elle est d’usage de la vie, on l’offre en partage, on dit : prenez, servez-vous, allez-y… Je ne me vois pas parler avec l’air de ne pas y toucher. » Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Jacques Bonnaffé, la voix du Nord Alors il n’y a pas à hésiter, pour vous, « vieux roudoudous du Nord et barges plein Sud », « perdus magnifiques et frappadingues grandioses », « rieurs inextinguibles et gros marieurs agricoles », « tartailleurs, fafiaux et autres bégayeurs diserts », « présidents de rien », « punks ruraux et branchouilles antéchrist », « badauds béats et crachouilleurs de chuintis », « pétomanes dans les trams », « joueurs à docteurs et lacaniens des sous-bois » et autres « responsables des tapettes à mouches » : il faut se précipiter à la Bastille pour se repaître de ce festin langagier-carnassier. Avis à ceux qui veulent « la bure, le burlesque et l’argent du burlesque », ils les auront. L’Oral et Hardi, allocution poétique, par Jacques Bonnaffé, sur des textes de Jean-Pierre Verheggen. Théâtre de la Bastille, 76, rue de la Roquette, Paris 11e. Tél. : 01-43-57-42-14. A 20 heures, jusqu’au 24 juin, sauf le dimanche. De 15 € à 25 €. Fabienne Darge
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
March 13, 2022 6:07 PM
|
Par Marie Sorbier sur le site de France Culture - 19 janvier 2022 En 2022, Maria Casarès aurait eu 100 ans. Retour sur le parcours de cette actrice qui a marqué le théâtre du 20eme siècle avec Johanna Silberstein, directrice de la maison Maria Casarès à Alloue en Charentes. écouter la chronique de Marie Sorbier (6 mn) Légende photo : Maria Casarès• Crédits : PF Jentile Exilée espagnole, maîtresse ardente d’Albert Camus, Maria Casarès est avant tout une grande actrice de théâtre, une tragédienne qui a marqué de son empreinte si particulière les œuvres qu’elle a incarnées et les spectateurs qu’elle a rencontrés. La comédienne Maria Casarès Après la mort d’Albert Camus, Maria Casarès achète une maison dans les Charentes qui pour elle, selon Johanna Silberstein, directrice de la maison Maria Casarès dans les Charentes, est un refuge, le « chez elle » dont elle avait besoin après avoir fuit l’Espagne. « Dans son autobiographie "Résidente privilégiée", Maria Carasès dit que c’est un lieu pour se refugier hors du bûcher théâtral. Maria Casarès a brûlé toute sa vie entière sur les planches et a dédié sa vie à défendre un théâtre public, des poètes et des grandes histoires aussi bien classiques dans "Marie Tudor" de Victor Hugo ou dans le rôle de Lady Macbeth chez Shakespeare. Elle a également défendu des auteurs contemporains comme Albert Camus, qui a été sa grande histoire d’amour ; et a inspiré d’autres jeunes auteurs tels que Sartre, Genet, Claudel, Copi ou encore Bernard-Marie Koltès, qui raconte que parce qu’il avait vu Maria Casarès jouer le rôle de Médée, il avait commencé à écrire pour le théâtre. Ce sont des rencontres qui ont changé la face du théâtre du XXème siècle. » À LIRE AUSSI Selon Johanna Silberstein, Maria Casarès a participé à de nombreuses aventures qui ont fondé les bases du théâtre d’aujourd’hui, notamment celle de la décentralisation. La comédienne a travaillé avec Jean Vilar, fondateur du Festival d’Avignon et du Théâtre National Populaire à Chaillot ; et a été l’une des premières grandes actrices interdisciplinaires en dansant pour Maurice Béjart dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Maria Casarès continue le théâtre auprès de Patrice Chéreau au Théâtre des Amandiers ou encore avec Bernard Sobel à Gennevilliers. « Elle avait un rapport à son corps d’actrice très particulier. On se souvient d’elle au cinéma comme une très belle jeune comédienne brune et mystérieuse, qui, au fur et à mesure de sa vie, devient de plus en plus androgyne. A la fin de sa carrière, elle joue des rôles comme le Roi Lear chez Shakespeare, et Genet lui écrit des monologues où elle incarne le pape. Maria Casarès est aussi dans cette question transgenre. » « La maison Maria Casarès est un centre culturel de rencontre dédié au théâtre où l'on défend la jeune création théâtrale » Fille du Premier ministre de la République espagnole, Maria Casarès a fui la dictature de Franco quand elle avait quatorze ans. Elle a alors appris le français et est devenue comédienne. En 1961, à la mort d’Albert Camus, Maria Casarès achète le domaine de Lavergne, comptant cinq hectares en Charente. Quand Maria Casarès décède en 1996, elle décide de léguer le domaine et tout ce qu’il contient à la commune d’Alloue pour remercier la France d’avoir été une terre d’asile. Ce domaine est devenu aujourd’hui la maison Maria Casarès, un centre culturel de rencontre dédié au théâtre où l'on défend la jeune création théâtrale avec le dispositif "Jeunes Pousses" qui accueille de jeunes metteurs en scène sortis d’école mais aussi de jeunes auteurs de théâtre. De plus, un Festival d’été se déroule pendant cinq semaines célébrant le patrimoine, le matrimoine, la gastronomie locale et le théâtre. À LIRE AUSSI Réécouter La Maison Maria Casarès, du côté de la vie3 MIN Une année de commémoration 2022 est le centenaire de la naissance de Maria Casarès. Il s’agit, selon Johanna Silberstein, de trouver le bon équilibre entre commémoration et jeune création. « Les différentes directions se sont emparées du leg de Maria Casarès afin qu’elle inspire les jeunes générations et qu'elles assurent la continuité du geste théâtral. Ce centenaire va se déplacer dans plusieurs endroits en commençant à la Corogne, sa ville natale, en Espagne où on redécouvre sa mémoire. Il y aura donc des commémorations mais aussi des colloques universitaires notamment à Barcelone et à Avignon. Cet été aura lieu une lecture au Festival d’Avignon sur Maria Casarès et Gérard Philippe car on célèbre également le centenaire de ce dernier. Cette lecture est programmée par le Festival d’Avignon mais également par la maison Jean Vilar qui va consacrer un grande exposition aux deux comédiens stars des années Vilar du TNP. »** *« Pendant le Festival de la Maison Casarès, on monte également le parcours sonore de la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès pour découvrir les jardins du domaine accompagné de différentes lectures. De plus, on va créer une exposition autour des années du TNP de Maria Casarès et chaque année on s'arrêtera sur une année particulière de sa carrière. Actuellement, on est en train d’organiser un week-end de commémoration qui aura lieu en novembre à Alloue avec de jeunes auteurs car ce qui nous intéresse c’est la création d‘aujourd’hui. »* À LIRE AUSSI Réécouter "Notre éternel été" Albert Camus-Maria Casarès, correspondance 1944-19591H12 Actualité : Centenaire de la naissance de Maria Casarès. mmcasares.fr
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
February 2, 2022 6:41 PM
|
Par Armelle Héliot dans Le Figaro - 1er février 2022 DISPARITION - La comédienne s'est éteinte samedi dernier. Elle avait 95 ans. Une vie consacrée au théâtre, du jeu à l'enseignement en passant par la mise en scène. Elle était impressionnante et douce. Une longue silhouette, déliée, un visage à la beauté classique, entre Athènes et Rome, un visage qui pouvait sembler sévère, mais que son esprit, son intelligence, sa lucidité, son goût du rire, métamorphosaient sans cesse. Une voix superbe, moirée du grave au plus tendre. Il y avait en elle une immortelle jeunesse, malgré le temps qui avait passé. Une très grande comédienne, qui s'était décidée tard à se vouer au théâtre. Michelle Marquais avait été journaliste avant de passer le concours du conservatoire. Elle était déjà mariée avec un peintre de très grand talent, Pierre Lesieur. Un homme de la couleur et des vibrations du monde, paysages comme intérieurs, qui s'est éteint en septembre 2011. Michelle Marquais fut très importante dans son œuvre, car elle était sa muse, son modèle et sa belle présence, énigmatique et sensuelle, hante de nombreux tableaux, aux cimaises de célèbres musées dans le monde. Michelle Marquais s'est éteinte samedi 29 janvier, chez elle, à Paris, entourée de sa famille et en particulier de ses deux filles, Manuelle et Sarah. Elle aurait eu 96 ans en mai prochain. On ne peut circonscrire en quelques lignes sa brillante carrière sur les planches. Elle travailla beaucoup avec Pierre Debauche, à l'orée des années 60 : Gorki, Andreïev. Dix ans plus tard, Shakespeare et Le Roi Lear. Mais entretemps, elle a fait la grande rencontre de sa vie. Ou, plus exactement, Patrice Chéreau a trouvé en cette femme rayonnante l'idéal de l'art du jeu. Michelle Marquais, comme avec Pierre Lesieur, est pour l'ardent metteur en scène, une inspiratrice, de ses tout débuts, jusqu'à Rêve d'automne en 2011. Ainsi Michelle Marquais joua-t-elle dès 68 dans Le Prix de la révolte au marché noir de Dimitris Dimitriadis, dans Richard II de Shakespeare en 70, dans Toller de Tankred Dorst en 73, dans l'inoubliable Quartett d'Heiner Müller avec son ami Roland Bertin, à Nanterre. Ensemble, un moment, ils donneront des cours d'art dramatiques très fertiles. Michelle Marquais, qui s'est peu consacrée au cinéma, est la nourrice, dans La Reine Margot de Chéreau en 1994. D'autres metteurs en scène l'ont engagée : Gérard Vergez, Gabriel Garran Roger Planchon, Claude Confortès, Lucian Pintilié, Luc Bondy, Bruno Boeglin, Patrice Kerbrat, Brigitte Jaques, Emmanuel Demarcy-Mota et, au cinéma, elle avait tourné avec Rossellini dans La Prise de pouvoir par Louis XIV, jusqu'à Villa Amalia de Benoît Jacquot, en 2009, en passant par Le Pull-over rouge de Michel Drach où elle incarnait la mère de Christian Ranucci. Metteur en scène, elle avait monté ses contemporaines, Madeleine Laïk, Hélène Cixous et signé Don Carlos de Schiller au festival d'Avignon avant de retrouver un texte d'Andreiev. En 2011, on l'avait applaudie dans une lecture de Dea Loher à Théâtre Ouvert. Depuis, elle s'était retirée, entre Paris et sa maison de Saint-Rémy, avec ses chats et les tableaux de Pierre Lesieur, attentive au monde et aux autres. Armelle Héliot
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
January 18, 2022 10:38 AM
|
Par Fabienne Darge dans Le Monde - 17 janvier 2022 Légende photo : Océane Caïraty, dans le parking de son immeuble à Paris (20e arrondissement), le 21 décembre 2021. BAUDOUIN POUR « LE MONDE » « Promesses de 2022 » (12/12). Douze artistes à suivre. Ancienne joueuse professionnelle de foot, la jeune comédienne sera à l’affiche de six spectacles cette année. Heureuse qui comme Océane a fait un beau voyage… La jeune femme a franchi la distance abyssale qui la séparait de ses rêves, enfoncé les défenses adverses de la reproduction sociale et des préjugés de classe. Et là voilà aujourd’hui, comédienne épanouie, à l’affiche de pas moins de six spectacles en cette année 2022, sans compter un petit rôle dans Les Olympiades, le film de Jacques Audiard. On retrouvera sa haute silhouette élégante, son charme et sa douceur tout d’abord dans La Cerisaie de Tchekhov, mise en scène par Tiago Rodrigues, où elle joue Varia, la fille adoptive de Lioubov Andreevna, incarnée par Isabelle Huppert. Le spectacle a fait l’ouverture du Festival d’Avignon en juillet dernier dans la Cour d’honneur du Palais des papes et Océane Caïraty s’est dit qu’elle avait eu raison de suivre le chemin de son désir. Ce chemin commence dans un quartier HLM de Saint-Denis de La Réunion, où les enfants vivent dehors et jouent au foot, filles comme garçons, tous les jours. Océane Caïraty se souvient d’« une enfance heureuse, pleine d’aventures et libre ». Elle se rappelle aussi de son désir, « obsessionnel », de larguer les amarres et d’aller vers cette France métropolitaine qui faisait miroiter ses mirages via la télévision. Et des DVD de films de Bollywood, qu’elle regardait en boucle. Courir après ses rêves, ce sera d’abord, pour elle, courir après un ballon. Repérée dès son entrée en club à La Réunion, Océane Caïraty connaît un parcours fulgurant dans un football féminin qui, au cours de ces années 2000, se professionnalise et accède à la reconnaissance. A quinze ans, elle se retrouve pour cinq ans dans le milieu bien particulier des jeunes sportifs de haut niveau et devient défenseuse centrale de l’équipe de l’Olympique lyonnais, plusieurs fois championne de France. La jeune femme aurait pu s’en tenir à cette vie somme toute facile, pour elle qui, à l’époque, joue au foot les doigts dans le nez, sans effort particulier. « Et puis un jour, je suis allée voir une exposition sur les métiers du cinéma et je me suis dit que c’était ce dont j’avais toujours rêvé, être actrice ». « Manger du théâtre » Elle monte à Paris où elle « coche toutes les cases de la galère ». Et finit par tomber sur le Théâtre de la Colline et son programme 1er Acte : un dispositif particulier, mis en place par Stéphane Braunschweig et Stanislas Nordey en 2014, visant à donner un coup de pouce, une chance d’accéder aux scènes du théâtre public, à des jeunes se sentant en dehors du cercle, souvent « issus de la diversité », comme on dit aujourd’hui. Tout s’est alors enchaîné avec une forme d’évidence, à commencer par l’école du Théâtre national de Strasbourg (TNS), où elle a « mangé du théâtre par tous les bouts » pour « rattraper [son] retard ». Océane Caïraty y fait deux rencontres décisives : celle de la comédienne et formatrice Véronique Nordey (1939-2017), qui l’encourage à jouer Racine, et celle du regretté Jean-Pierre Vincent, décédé en novembre 2020, qui travaille L’Orestie avec ses élèves, les ramenant ainsi aux origines du théâtre et fait d’Océane une superbe Athéna, noble et sculpturale. « Comme je n’aime pas beaucoup le réel, être conviée par des réalisateurs à l’intérieur de leurs fictions me met en joie » Depuis, elle n’a pas arrêté. Elle a joué avec Stéphane Braunschweig, Arthur Nauzyciel, Pascal Rambert ou l’auteur et metteur en scène Lazare, passant en souplesse d’un univers à l’autre. « Ce qui me plaît par-dessus tout, c’est de rentrer dans l’univers d’un metteur en scène, de développer ma partition à l’intérieur d’un cadre, plus que la construction de personnages, note-t-elle. C’est un peu comme si on me lâchait dans un parc d’attraction en me disant “vas-y, joue !” Comme je n’aime pas beaucoup le réel, être conviée par des artistes à l’intérieur des fictions qu’ils inventent me met en joie. » Vers plus de diversité Et puis Océane Caïraty accompagne, avec le calme et la sérénité lumineuse qui la caractérisent, le vaste mouvement en cours pour ouvrir le théâtre français vers plus de diversité. « Je suis bien placée pour savoir qu’un comédien noir peut aujourd’hui aussi bien jouer des rôles du répertoire, universels, sans que sa couleur de peau fasse sens, que se faire le porte-parole d’auteurs et de récits qui n’avaient pas voix au chapitre jusque-là », constate-t-elle. Elle se dit aussi heureuse de jouer Tchekhov ou Alexandre Dumas que d’incarner la parole de l’écrivaine franco-camerounaise Léonora Miano ou celle de la jeune dramaturge afro-caribéo-britannique debbie tucker green. De la première, la jeune comédienne porte Ce qu’il faut dire, un ensemble de trois chants poétiques et politiques mis en scène par Stanislas Nordey. De la seconde, elle joue Mauvaise, une pièce montée par Sébastien Derrey. Les deux spectacles tournent au long de cette saison, où l’on la verra un peu partout sur les scènes de France. Avant, peut-être, qu’elle ne réalise son rêve ultime : incarner les héroïnes shakespeariennes de Comme il vous plaira ou de La Nuit des rois. Lesquelles lui iraient comme un gant, avec son jeu fluide et aérien. « Promesses de 2022 », une série en douze épisodes Douze portraits de jeunes artistes à découvrir en ce début d’année. - Sofia Teillet, comédienne
- Paula Luna, actrice
- Emilie Gleason, autrice de bande dessinée
- Pilani Bubu, chanteuse
- Le duo Ittah Yoda (formé par Virgile Ittah et Kai Yoda)
- Guy2Bezbar, rappeur
- Ymane Chabi-Gara, plasticienne
- Maxime Chamoux, musicien, scénariste et journaliste
- Adélaïde Ferrière, percussionniste
- Mellina Boubetra, danseuse
- Léon Volet, acrobate
- Océane Caïraty, comédienne
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
January 2, 2022 10:12 AM
|
Par Sandrine Blanchard dans Le Monde - 2 janvier 2021 Légende photo : La comédienne Sofia Teillet, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 20 décembre 2021. BAUDOUIN POUR « LE MONDE » « Promesses de 2022 » (1/12). Douze artistes à suivre cette année. Aujourd’hui, l’autrice et interprète du spectacle « De la sexualité des orchidées ».
Sofia Teillet aime cultiver sa curiosité. Sa formidable conférence-spectacle De la sexualité des orchidées n’aurait jamais vu le jour sans une escapade sur les hauteurs des Vosges alsaciennes, pour suivre un stage dans une chèvrerie. Un soir d’été 2012, après plusieurs journées à traire et faire du fromage, une voisine de la chèvrerie, en formation de maraîchage, lui raconte la reproduction du figuier. La comédienne découvre alors les aventures insoupçonnables du monde végétal. L’ingéniosité de la nature passionne cette Parisienne en mal d’espace. Elle est comme ça, Sofia Teillet, officiellement comédienne, officieusement toujours en quête d’expériences nouvelles et d’échappées. Elle se transforme en conférencière à la fois savante et foutraque, aussi intellectuelle que corporelle De retour d’Alsace, elle dévore les ouvrages de Maurice Maeterlinck (L’Intelligence des fleurs, 1955), d’Emanuele Coccia (La vie des plantes, Rivages, 2016) et, coïncidence, son ex-petit ami lui offre une orchidée. Cette plante, elle la déteste : trop « plastique », soi-disant rare alors qu’elle est partout, en promo aux caisses des magasins de bricolage, ou en déco dans les toilettes des restaurants. Mais, après ses lectures et notamment celle – « fascinante », insiste-t-elle –, de l’ouvrage de Charles Darwin De la fécondation des orchidées (1862), Sofia Teillet n’a pas le cœur à la laisser mourir. Au fur et à mesure de ses recherches pour savoir comment l’entretenir, elle découvre que la fleur est le sexe du végétal. De quoi largement nourrir son imagination et ouvrir des perspectives de récit ! Lors d’un stage de conférence théâtrale organisé par Frédéric Ferrer, elle reprend l’idée de la reproduction végétale comme thème de travail. « Ne fais que sur l’orchidée », lui conseille le metteur en scène. Et c’est ainsi que naît une première forme courte, d’une vingtaine de minutes, que la comédienne teste dans des bars et cabarets. Puis, sa rencontre avec la « bande » de l’Amicale va transformer l’aventure en spectacle à part entière. L’Amicale, une coopérative de production qui développe, accompagne et diffuse des projets d’art vivant. Sofia Teillet en est membre depuis trois ans. Mutualisation des moyens, prise de décisions en commun, cette organisation horizontale, sans chef désigné, elle en parle le sourire aux lèvres. Jeu délicieusement décalé Ce n’est pas le cas lorsqu’elle évoque ses années de formation. Elève à Paris au Cours Florent puis au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, cette comédienne, qui parle sans fard, ne garde pas un très bon souvenir de cette école tant prisée mais à ses yeux trop « hiérarchique ». « J’avais l’impression de souffrir de choses qui ne faisaient pas souffrir les autres. Je n’aimais pas certains enseignants mais il était impossible de le dire, de toucher à la stature des anciens. Il ne fallait pas avoir d’avis, il fallait se taire sous prétexte que notre place avait été chèrement acquise. » Néanmoins, elle y fait une rencontre déterminante : Yann-Joël Collin, un professeur d’interprétation avec lequel elle travaille sur l’adresse au public comme moteur de l’écriture théâtrale. Et elle y noue des amitiés, notamment avec les futurs metteurs en scène Benjamin Abitan (Théâtre de la démesure) et Yordan Goldwaser. On retrouve aussi Sofia Teillet dans En manque, de Vincent Macaigne, ou encore dans les créations de la compagnie suisse Old Masters (L’Impression, Le Monde, et prochainement La Maison de mon esprit). Avec L’Amicale, elle joue depuis cet hiver dans le nouveau spectacle d’Antoine Defoort, Elles vivent. Dans cette histoire extravagante, les idées ont une vie autonome, un « mnémoprojecteur » permet de projeter ses souvenirs devant soi et un nouveau parti politique, intitulé « Plateforme Contexte et Modalité », tente de renouveler le débat démocratique. Sofia Teillet y joue la « médiatrice fictionnelle », pour que « tout se passe bien » avec le public et aussi Rita, une idéaliste qui aimerait qu’on cesse « d’avoir peur de nos peurs ». Une aventure théâtrale singulière comme les aime cette comédienne au jeu délicieusement décalé. Parallèlement à ces projets de troupe, son solo De la sexualité des orchidées, « c’est mon petit endroit de liberté, mon truc à moi, une forme légère, avec une part d’improvisation », résume-t-elle. Cet ovni théâtral, drôle et poétique, a rencontré un très beau succès à l’été 2021 dans le « off » d’Avignon, puis à l’automne au Centquatre, à Paris, et part désormais en tournée. Sofia Teillet, 37 ans, y est incroyable d’espièglerie et de malice, embarque le public, avec son style direct, dans une enquête rocambolesque à travers la sexualité végétale. Armée d’un rétroprojecteur et d’un paperboard, elle se transforme en conférencière à la fois savante et foutraque, aussi intellectuelle que corporelle. Digressions philosophiques Il est bien sûr question de pollen, de pistil et d’étamines, mais pas seulement. Car Sofia Teillet fait de la capacité de l’orchidée à se reproduire depuis plus de quatre-vingts millions d’années (« le tyrannosaure peut aller se rhabiller ») un prétexte judicieux pour des digressions philosophiques sur les liens entre mondes végétal et animal et sur notre situation de simple humain. Elle ne transmet pas seulement son savoir, elle y ajoute un point de vue subjectif qui pousse à regarder le monde avec curiosité. Son constat est implacable : « Toute cette vie sur ce caillou inhabitable n’est qu’une série d’accidents. » « Cette histoire d’orchidée, dit-elle, a transformé mon rapport au vivant. » Maintenant qu’elle a un petit bout de jardin à Montreuil (Seine-Saint-Denis), elle prend du temps et du plaisir à observer la pousse des végétaux. Le spectateur, lui, après sa conférence-spectacle, ne regardera plus jamais une orchidée comme avant. Et il n’oubliera pas le charme fou de cette comédienne, sa capacité à transmettre sa passion pour la complexité du monde végétal en objet théâtral inclassable. Désormais Sofia Teillet trouve l’orchidée admirable dans sa façon de vivre. Elles Vivent, d’Antoine Defoort, du 18 au 27 janvier au Centquatre, à Paris 19e, les 24 et 25 mars au Bateau-Feu à Dunkerque (Nord). De la sexualité des orchidées de et avec Sofia Teillet, les 31 mars, 1er et 2 avril au Théâtre de poche à Hédé-Bazouges, les 14 et 15 mai au Tangram - Scène nationale d’Evreux… Sandrine Blanchard
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
November 15, 2021 5:36 PM
|
Par Nathalie Rouiller dans Libération - 16 nov. 2021 L’acteur aigu et aquilin aime les chiens et les motos, vit à la campagne où il se méfie des chasseurs et ne perd le contrôle que face caméra. L’esprit encombré du mot «charme», les oreilles bourdonnant de cette incantation à tomber en pâmoison, on remonte le Boul’mich à grands pas. Va-t-on vaciller devant les mèches soufflées haut de Pierre Niney, cet aquilin dont la pilosité oscille entre le hipster vintage et le révolutionnaire castriste ? Nos amies le fleurissent de superlatifs. Lestée de leur amour inconditionnel, on rejoint l’acteur dans un café perché au-dessus du cinéma du Panthéon. Veste-blouson Dior, slim anthracite, bottines de cuir, le dandy cool, qui aime varier les plaisirs et les looks, a le regard flou du myope daltonien. «Je vois des nuances différentes, mais je crois n’avoir jamais fait de maxi-faute de goût. Quand j’étais petit, je dessinais des chiens verts, c’est pour ça qu’on a testé ma vue.» Doté selon lui d’un «physique étrange», le trentenaire résiste bien à l’anamorphose et aux métamorphoses du grand écran. Plus qu’une plastique, les réalisateurs cherchent en lui le bosseur concentré et soulignent l’élasticité de son jeu. Lunettes sur le nez, timbre hypnotique, son élégance très rock’n’roll lui a valu un césar dans le biopic Yves Saint Laurent. Chez Ozon, il a dompté les der-die-das germaniques et les stridences du violon pour incarner un Français rescapé de 14-18. S’est coltiné le stress d’un acousticien de la BEA, le bureau qui enquête sur les crashs de l’aviation civile, pour Boîte noire de Gozlan. Ce qui lui a valu des migraines d’anthologie. Dans Amants, il campe un dealer de coke, aux côtés de Stacy Martin et de Benoît Magimel. Le film traite d’amours contrariées, d’existences raturées. De ces hasards hagards qui parfois mènent au drame. D’un duo qui triangule, avant de capituler. Nicole Garcia, la réalisatrice, évoque la grande ambition et le goût du risque de son protégé : «C’est un acteur de la métamorphose, je lui fais jouer un antihéros, un délinquant vulnérable très éloigné de ce qu’il est. Tourner avec lui est assez extraordinaire, il arrive avec un vrai projet, sans pour autant être rigide.» A la ville, les thématiques du film sont compliquées à porter. On subodore que celui dont les histoires de cœur un peu foireuses remontent à l’époque où il flashait sur ses baby-sitters ou sur les copines de ses sœurs ne pipera mot sur ses engouements. Qu’en matière de psychotropes, il risque de nous livrer un plein pochon de poudre de perlimpinpin. Qu’on pourra certes sniffer, mais sans grand effet. En dehors des fumettes adolescentes, il est «trop dans le contrôle» pour s’adonner aux hallucinations. En le poussant, on récolte, sur la légalisation du shit, une éloquente litote : «A priori, les Etats qui s’y sont mis n’ont pas couru à leur perte…» Par contre, quand il sort, il aime boire, avec une attirance particulière pour le gin. Bazardons tout de suite une légende. On a lu que c’était François Morel qui, interrompant une représentation pour échanger avec ce spectateur de trois pommes déluré et bavard, l’avait symboliquement hissé sur les planches. En réalité, le fils d’un prof à la Femis et d’une mère animatrice d’atelier de loisirs créatifs livre une version plus gore de son attirance pour la fiction. Un jour, pour les besoins d’un court métrage maison ébauché à la diable avec une caméra VHS, il se fait trucider par Cochonours, le doudou de sa sœur. Et ça l’éclate ! On savait que les peluches n’étaient pas toutes des boules de tendresse, de là à finir sous la lame d’un objet transitionnel… Applaudissons tout de même la résilience de la victime, dont le parcours, du cours Florent aux succès ciné en passant par le conservatoire et le Français, est assez exemplaire. En dehors de cette anecdote essentielle, Niney oppose un sourire majuscule à nos inquisitions minuscules, menotte notre curiosité qu’il estime cambrioleuse. On ne saura rien de Natasha Andrews, sa compagne rencontrée au cours Florent, avec laquelle il a deux fillettes. Guère plus sur ses sœurs. Lucie, l’aînée, est architecte à Paris, Marion s’occupe de la petite enfance à la mairie de l’île d’Yeu. Pour esquisser les pleins et les déliés du caractère de leur frère, il faut extrapoler. Comprendre que ce fan de comédie est particulièrement touché par ceux dont l’enfance affleure, Robin Williams, Tom Hanks ou Jim Carrey. Qu’il apprécie quand ça déraille façon frères Coen et aime «les personnages qu’on nous laisse deviner en creux ou qu’on attrape en vol, comme Mads Mikkelsen dans Drunk». Passionné par les chiens, il chérit le film Didier et avait adoré grimper sur les genoux du public en affectueux léchouilleur lors d’un atelier théâtre. Désormais c’est Neel, son Rhodesian Ridgeback, toutou à crête dorsale, qui joue le cabot bêta sur Insta. Un rôle de composition, évidemment. Installé depuis six ans à la campagne, le Parisien s’inquiète des hommes en treillis qui pullulent dans les champs et les sous-bois, des plombs qui défigurent ou tuent des promeneurs. Relayant les tweets du journaliste Hugo Clément, il mitraille les absurdités éculées de la chasse. Reçoit en retour des menaces de mort à l’orthographe fusillée. «C’est le seul hobby où des gens qui ne le pratiquent pas meurent. Il faudrait au moins parvenir à gérer l’espace commun de manière logique.» Le fait que Macron défende ce lobby pour d’évidentes raisons électoralistes le tue. Entre ses doigts, le fil bucolique se mue en pelote verte. «Aujourd’hui, il n’y a pas de plus grande urgence que l’enjeu écologique. Il va falloir sérieusement repenser l’idée de croissance dans un monde fini.» En 2022, il votera pour celui qui aura le projet le plus drastique en la matière. Affamé par une journée sans pause, notre interlocuteur avale du riz gluant à la mangue livré en barquette… plastique, matériau qu’il évite. A la maison, la viande n’a plus la cote. «Je vais choisir mon poulet chez le voisin agriculteur. Quand je le vois courir, ça modère mes envies.» Conducteur d’une Jaguar 100 % électrique, il est aussi motard. Paradoxalement, sa Triumph Thruxton 900 cc à émissions CO2 lui permet de rêver, d’absorber nature et paysage. Sinon, il passe ses vacances en France, surfe dans les vagues de la côte basque ou les rouleaux bretons et ne prend plus l’avion que pour les tournages. Athée, il se réjouit que certains de ses amis, très croyants, puissent exposer leurs divergences et rester potes. Par contre, il s’effraie des algorithmes qui, sur les réseaux sociaux, cristallisent la pensée et favorisent le complotisme. Verni de sérieux en interview, Niney peut aussi s’écailler très vite. Et se laisser déborder par un geyser de rire et une cascade de déconnade. Les canulars sont le ciment de ses amitiés. A tel point qu’en 2010, croyant à un gag, il avait d’abord boudé les sollicitations de la Comédie-Française. Récemment il a «ghosté» pendant quinze jours un appel de Houston, Texas. Thomas Pesquet a été patient. Depuis l’ISS, il voulait simplement le remercier de lui avoir envoyé Boîte noire. 13 mars 1989 Naissance à Boulogne-Billancourt. 2010-2015 Sociétaire à la Comédie-Française. 2015 César du meilleur acteur pour Yves Saint Laurent (Jalil Lespert). 8 septembre Boîte noire, de Yann Gozlan. 17 novembre Amants, de Nicole Garcia.
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
November 15, 2021 6:04 AM
|
Portrait par Gilles Renault / Libération 12/11/2021 Débutant au théâtre à 49 ans, l’actrice ne renie pas un lignage écrasant dont elle a su se démarquer, projet après projet. Le rideau se baisse, au moment des saluts, sur un ensemble jupe crème évasée, chemisier en soie rouge et blanc, avant qu’on retrouve la même, quelques minutes plus tard, côté coulisses, en jean noir, sweat informe et écharpe bleu marine. Casual, dans le jargon de la mode. Traduire : sans chichis. Ce que ne dément pas Christophe Honoré qui, depuis le 6 novembre à Lyon, dirige pour la première fois de sa carrière au théâtre celle qui, si longtemps, confessa une profonde appréhension, mâtinée de défiance, pour cette approche du métier d’actrice. Jusqu’à enfin tenter l’expérience, au seuil de la cinquantaine, dans le Ciel de Nantes, saga autobiographique de l’auteur qui, déterrant les cercueils d’une famille en vrac, clan prolo étouffé par les secrets et les griefs, entraîne dans son sillage une troupe en surchauffe. Dont, dans le rôle de la tante Claudie, Chiara Mastroianni, surmontant pour l’occasion cette «tendance à ne jamais se faire trop confiance» qu’Honoré avait préalablement taquinée : «Inutile de lui chercher des défauts, elle saura très bien le faire toute seule.» «Pourtant, quand elle parle, j’ai l’impression d’entendre ma voix», enchérit le réalisateur des Chansons d’amour et de Chambre 212 qui, après six collaborations cinématographiques, lui déclare sa flamme artistique. Non sans ajouter : «Alors qu’à la base, nous n’avions aucune raison d’être proches. Mais peut-être est-elle précisément attirée par des profils différents de ceux qui l’ont entourée, telle une façon d’échapper à la légende qui l’accompagne. Ce qui, dans un même ordre d’idée, a pu l’inciter à sauter le pas en direction du théâtre où sa mère ne s’est jamais aventurée.» Sinon, côté public, pour venir la voir jouer, sans préavis. De même que la fille de Chiara Mastroianni, Anna, 18 ans, s’assoira aussi incognito dans un fauteuil, quelques jours plus tard, accompagnée de son père, Benjamin Biolay. «J’ai été surprise et émue de voir l’une et l’autre en loge après la représentation. Mais, devinant à quel point je devais être angoissée, elles ont bien fait de ne pas s’annoncer», concède la benjamine de Catherine Deneuve. En somme, une histoire d’héritage, aux droits de succession exorbitants, telle que la chantera Biolay en 2009, scellant là un divorce sans esclandre après sept années de mariage – dont naîtra également un disque favorablement accueilli, Home : «Ça n’est pas ta faute /C’est ta chair ton sang /Il va falloir faire avec /Ou plutôt sans.» Un dilemme qui, dans le cas présent, aurait pu prendre une tournure insurmontable, comme l’observe Christophe Honoré, qui a vu évoluer la puinée (un demi-frère côté maternel, l’acteur Christian Vadim, une demi-sœur, côté paternel, la costumière de cinéma Barbara Mastroianni, disparue en 2018) au fil des projets : «Au fond, il n’y a rien qui doit vous donner confiance quand planent au-dessus de votre tête les noms de Marcello Mastroianni et de Catherine Deneuve. Mais je pense que Chiara s’est débarrassée film après film de ce poids. Jusqu’à imposer ce mélange de densité et d’évanescence qui l’amène maintenant à se fondre joyeusement dans un collectif où elle retrouverait un esprit de colonie de vacances renvoyant au plaisir de la jeunesse.» Que l’enfant de la balle a toutefois traversé cahin-caha : «C’est peut-être à l’école, que je n’aimais pas, que j’ai le plus souffert du qu’en-dira-t-on, comme lorsqu’un petit con dit que mes parents n’auraient jamais dû faire d’enfant si c’était pour ne pas s’en occuper, moi-même enviant les copains de classe qui avaient quelqu’un pour les engueuler le soir, en rentrant à la maison.» De fait, Chiara Mastroianni n’a aucun souvenir du schéma parental amoureux, le couple «hors norme» mettant un (bon) terme à quatre années de love story, alors qu’elle n’a que deux ans. Chacun continuant ainsi de tracer sa voie mythique sur les plateaux de tournage que, de la Cité des femmes de Fellini à Trois Vies et une seule mort de Raoul Ruiz, la gamine, puis l’ado, elle infiltre pendant les vacances, goûtant notamment «l’autodérision, la simplicité et la gentillesse» de son père, tandis que, longtemps, l’intendance est assurée par une nounou, Bruna, dont la protégée se souvient avec une émotion palpable : «C’était une femme rieuse et tendre d’une incroyable douceur, avec qui j’ai appris l’italien… et fumé ma première clope – une Royale menthol. Plus tard, j’allais la voir chez elle à Poissy. Elle a même connu mon premier enfant [Milo, né fin 1996 d’une relation avec un sculpteur, Pierre Torreton, NDLR] et j’ai vécu son départ comme un déchirement.» Conclusion d’une introspection sans fard, Chiara Mastroianni dresse un bilan de compétences (?) des plus relatifs : «Je suis quelqu’un de très lent qui se tend souvent des pièges, met un temps fou à concrétiser ses envies, pourtant réelles, et a grandi en ne sachant rien faire de particulier.» Ceci expliquant cela, quand une Charlotte Gainsbourg tient déjà le haut de l’affiche à la puberté, elle a déjà largement franchi le cap de la majorité le jour où André Téchiné lui confie son premier (autant que second) vrai rôle, dans Ma Saison préférée. Mais de là à plastronner… «Après avoir longtemps répété et joué en ayant mal au ventre, il m’a fallu des années pour que la panique s’estompe au profit du plaisir, voire de l’excitation», concède celle qui, trente ans plus tard, daigne s’accorder une «petite légitimité» dans un cinéma d’auteur raccord avec des goûts personnels précocement alimentés par sa mère. Hormis un trimestre peu concluant au lycée français de Rome, à 16 ans, Chiara Mastroianni a toujours habité dans le très chic et cher VIe arrondissement de Paris, dont elle connaît les moindres recoins – jardins, écoles, commerces, etc. Un «acte de rébellion» l’a bien incitée également à quitter un jour le domicile familial pour prendre la direction… du Ve. Mais l’exil a fait long feu. Casanière, elle aime cuisiner et, plus encore, manger. S’inquiète de la friture des réseaux sociaux ruinant les valeurs cardinales, autant qu’ils galvaudent la notion de célébrité. Et, les cancans people évanouis (exit, Benoît Poelvoorde), assure d’une vie sentimentale «très calme, avec rien d’amusant à raconter». Passée un lointain soutien apporté à l’infortuné candidat socialiste à la présidentielle, Lionel Jospin, en 1995, la fibre militante n’a guère vibré depuis. L’expérience l’a même un peu douchée : «Il convient de se demander si, aux yeux de la population, ce genre d’engagement ne nuit pas à une cause, plus qu’il ne la sert. Car, soyons lucides, j’ai quand même une vie particulière qui ne me rend représentative de personne.» Gilles Renault / Libération 1972 Naissance à Paris. 1993 Ma Saison préférée, d’André Téchiné. 2004 Home, album en duo avec Benjamin Biolay. 2019 Chambre 212, de Christophe Honoré. 2021 Débuts au théâtre dans le Ciel de Nantes, à Lyon (jusqu’au 13 novembre), puis en tournée (à Paris en mars 2022). Légende photo : Chiara Mastroianni au théâtre des Célestins, à Lyon le 8 novembre. (Hugo Ribes/Item pour Libération)
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
October 6, 2021 9:11 AM
|
Par Nathalie Simon dans Le Figaro - 6 oct. 2021 Légende photo : L’authenticité et l’allant de Myriam Boyer font que le cinéma la sollicite. Astrid di Crollalanza PORTRAIT - La comédienne, qui vient de sortir son autobiographie, va notamment jouer prochainement dans le long-métrage de son fils Clovis Cornillac. «Should I Stay or Should I go!», clame Myriam Boyer, telle une rock star dans Chœur de rockers, un film d’Ida Techer et Luc Bricault qui sortira au printemps. «Je n’en reviens pas de m’être retrouvée dans une chorale de seniors, ce tournage à Dunkerque m’a fait un bien!», se réjouit l’actrice populaire. Qui n’a pas fini de nous surprendre et de se surprendre. «C’est un privilège de jouer avec elle comme avec Michel Bouquet», assure Francis Lombrail, qu’elle martyrisait en 2020 dans Misery, la pièce d’après le livre de Stephen King. Son ancienne partenaire vient de publier un livre autobiographique, Théâtre de ma vie, écrit avec la journaliste Hélène Rochette (Seuil). «Cela me titillait depuis un moment pour mes petites-filles», confie Myriam Boyer, qui souhaite faire entendre sa voix dans un milieu où la femme n’a pas toujours le beau rôle. «C’était important de montrer mon travail de comédienne à travers ma vie, je suis imprégnée de tout ce que j’ai vécu», insiste-t-elle. «Elle a eu un démarrage difficile humainement» renchérit Lombrail. En effet. Née en 1948 à Lyon, Myriam Boyer évoque son enfance agitée, brosse d’abord avec tendresse le portrait de sa mère, «la Berthe», violentée par un mari dont elle parviendra à grand-peine à divorcer. «Une pionnière à sa manière», bien avant le mouvement #MeToo, signale sa fille. Enfant, elle aime «malgré tout» cette «embarrassante figure paternelle» qui la traîne dans les bistrots et l’emmène voir les films d’Eddie Constantine. Mais c’est sa maman «née de guingois» et qui boitait qu’elle convoque encore aujourd’hui avant de jouer. «Chacun fait sa cuisine, moi, j’ai beaucoup de “la Berthe”, dit-elle, elle a été ma plus grande inspiratrice. J’aime les personnages qui sont dans la vie.» «Myriam a vécu des sentiments analogues à ceux qu’elle interprète, c’est pour cette raison qu’elle a cette intensité», estime à raison Francis Lombrail. Signoret, son modèle, dont elle suit les traces La comédienne se revoit en 2007, au théâtre, sous la robe de Madame Rosa, la prostituée généreuse de La Vie devant soi. Un signe: l’héroïne de Romain Gary marche également en claudiquant. Myriam Boyer l’incarna trente ans après Simone Signoret au cinéma. Son modèle, dont elle suit les traces. La pièce lui a d’ailleurs valu le Molière de la meilleure comédienne. En octobre, Myriam Boyer retrouvera un personnage prénommé Berthe dans la suite des Vieux Fourneaux, la comédie de Christophe Duthuron tirée de la bande dessinée à succès, avec Pierre Richard et Eddy Mitchell. C’est par hasard que cette saltimbanque découvre l’art dramatique. Assistante, secrétaire, dactylo-facturière chez Peugeot, elle vient de trouver une place dans une bijouterie quand elle tombe sur le Théâtre de la Croix-Rousse de Gisèle Tavet. C’est la révélation, elle se familiarise avec Molière et Shakespeare, Fernando Arrabal et Samuel Beckett. Ignore qu’elle interprétera un jour Combat de nègre et de chiens, de Koltès, sous la direction de Patrice Chéreau. «Nous nous nourrissions les uns des autres, dit-elle, c’était un échange magnifique.» «Nous avons le même âge, indique Francis Lombrail, elle est comme une sœur, mais elle en connaît beaucoup plus que moi sur le métier. C’est une pro, très sérieuse, elle travaille presque comme au premier jour avec l’expérience en plus.» Son authenticité et son allant font que le cinéma la sollicite. Personne n’a oublié sa prestation auprès de Patrick Dewaere dans Série noire, d’Alain Corneau (1979). «Le film n’a pas vieilli, sur le plateau, nous sentions qu’il se passait quelque chose, observe Myriam Boyer. Patrick était touchant, il a été le plus chouette partenaire que j’aie jamais rencontré.» Francis Lombrail est aussi admiratif: «Myriam est dans l’échange, à l’écoute, c’est une camarade généreuse. Elle a tellement souffert qu’elle donne ce qu’elle a à donner avec beaucoup de pudeur.» Pleine de gratitude envers les metteurs en scène L’actrice s’est construite au fil des rencontres. «Agnès Varda m’avait dit:“Faut laisser venir”», se souvient celle qui s’est «pas mal plantée». Elle est pleine de gratitude envers les metteurs en scène qui lui ont fait confiance. Bertrand Blier l’a dirigée à trois reprises. Claude Sautet l’a choisie à 24 ans pour être la femme de Serge Reggiani dans Vincent, François, Paul et les autres…, le réalisateur l’a rappelée plus tard pour Un cœur en hiver. Claude Zidi, avec lequel elle n’a jamais joué, l’a hébergée après sa séparation avec le père de Clovis Cornillac. «On vous perçoit à travers vos rôles, ce n’est pas évident, observe-t-elle, dans le livre, je voulais qu’on me voie moi, ma vraie personnalité», précise cette femme sensible qui est également passée derrière la caméra. Au passage, la comédienne règle aussi, gentiment, mais fermement, ses comptes. Elle dit ainsi sa «vérité» sur le «cauchemar» qu’elle a vécu au moment de Qui a peur de Virginia Woolf?, où elle donnait la réplique au très controversé Niels Arestrup. Le Molière qu’elle reçut alors, en 1997, n’a rien effacé. Mais ce qui est écrit est écrit. L’actrice ne nourrit pas de rancœur. Elle avance. En janvier, elle sera dans C’est magnifique!, le nouveau long-métrage de son fils Clovis. Cette battante n’hésite pas à prendre des risques quand un projet lui tient à cœur. Avant la pandémie, elle avait investi dans Louise au parapluie, d’Emmanuel Robert-Espalieu, qu’elle reprendra en tournée l’an prochain. «C’est l’histoire de tout le monde, entre une mère et un fils qu’elle ne comprend plus, un texte optimiste, dès que je l’ai eu en main, j’ai eu envie de foncer», raconte Myriam Boyer. Comme l’ouvrière qui fabrique des parapluies, elle a l’habitude de déplacer les montagnes.
|
Scooped by
Le spectateur de Belleville
June 15, 2021 6:37 PM
|
Par Adrien Gombeaud dans Les Echos - 11 juin 2021 Légende photo : Vincent Macaigne, en décembre 2020. Derrière le regard d'insomniaque, une colère généreuse. (© Audoin Desforges pour «Les Echos Week-End») Dans « Médecin de nuit », Vincent Macaigne vient d'incarner son plus beau rôle. On le retrouvera prochainement dans « L'Origine du monde » de Laurent Lafitte et « Cette musique ne joue pour personne » de Samuel Benchetrit présenté au festival de Cannes. A un moment carrefour de sa carrière, nous lui avons rendu visite.
Cet hiver-là, Vincent Macaigne habitait encore un nid minuscule sous les toits de Paris. Il s'en excusait presque : « Tout ce que j'ai gagné, j'ai préféré le mettre dans le cinéma et le théâtre. » En bas, la rue dormait dans le silence du Covid-19. Son nouveau film, « Médecin de nuit », aurait dû sortir la semaine suivante. La fermeture des salles l'a repoussé. Ce rôle est peut-être le plus important de sa carrière. Elie Wajeman lui a offert un personnage nourri de ses préoccupations et de leur amitié. A l'écran, en veste de cuir dans la bruine bleu grise, il ressemble à un Pacino parigot. Le public attendra le 16 juin. Pour l'instant, l'acteur a acheté des croissants, des pains au chocolat et aux raisins, des chouquettes… Vincent Macaigne est un homme de troupe. Eternels abîmés « Tu veux un café ? » Il a cette voix fragile, ce timbre si particulier qui fait de ses héros d'éternels abîmés. Il pose deux tasses sur la table basse. Bois la première. Puis, machinalement, l'autre. « Ce qui m'angoisse, ce n'est pas le confinement, mais la façon dont on va s'en sortir. Dans la culture, comme dans la médecine, ce qui est attaqué, c'est l'idée de recherche. On veut tout miser sur l'efficacité immédiate. J'ai peur qu'on nous prive de ce temps dont nous avons besoin pour être ensemble. Pour gratter et obtenir un résultat qui ne soit ni complètement soi, ni complètement l'autre ». « Médecin de nuit » s'ouvre par ce dialogue entre le docteur et un drogué : « Nos vies sont courtes. Si on nous enlève les sentiments, il ne nous reste pas grand-chose. » Réalisateur d'« Alyah » et des « Anarchistes », Elie Wajeman connaît Vincent depuis la fin des années 1990. Ils se sont croisés au concours de l'Insas, école de cinéma bruxelloise. L'un et l'autre sont restés à Paris. Elie à la Fémis, Vincent au Conservatoire. « A l'époque où je suis arrivé au Conservatoire, des gens très sérieux faisaient un théâtre de salle de classe où le spectateur devait s'asseoir et écouter. Ca me paraissait intolérable. Je suivais les cours de Joël Jouanneau qui m'a dit de m'intéresser à Frank Castorf, un metteur en scène allemand qui était de ceux qui avaient décidé de se battre et monter des spectacles d'une force, d'une violence dont j'avais besoin. » Bières partagées avec les spectateurs En sortant du Conservatoire, cette rage va jaillir sur scène : « Je jouais Platonov, Richard III, des rôles de fous ultraviolents », se souvient-il. Ses mises en scène exprimeront la colère généreuse qui l'habite encore à 42 ans : « J'avais l'impression d'évoluer dans un milieu théâtral réactionnaire, figé. Puisque tout était fait pour nous bloquer, j'ai voulu monter des spectacles qui transformeraient le théâtre en lieu de liberté, un lieu qui accueillerait les gens, sur scène. » D'où ces moments devenus cultes où les spectateurs partagent des bières avec les comédiens. En ce temps-là, il regarde le cinéma de loin. Il hésite, comme il hésitera à quitter cet appart d'étudiant qui flotte au-dessus des vagues de zinc de la capitale. « Je n'étais pas à l'aise avec l'argent qu'on donnait aux acteurs de cinéma. Ils ne me semblaient pas mériter de telles sommes. » Sa rencontre avec Guillaume Brac bouleverse ses certitudes. En 2009, le cinéaste lui offre le rôle du « Naufragé », court métrage qui constituera le premier acte de leur long « Un monde sans femmes ». Le cinéma comme antidote à la mort Entre-temps, Vincent a frôlé la mort, frappé par un infarctus cérébral. Ce vent glacé l'a poussé vers le cinéma : « Les spectacles sont des moments de vie, agréables ou désagréables, mais des moments qui passent. En rencontrant la mort, j'ai eu envie de faire des films car je voyais le cinéma comme une gravure, quelque chose de définitif. Je suis sorti de l'hôpital en septembre. Entre octobre et novembre, j'ai réalisé mon court métrage 'Ce qu'il restera de nous'. J'écrivais la nuit, on tournait le jour. » Le crépuscule et l'aurore ponctuent « Médecin de nuit ». Vincent y campe Mikaël, généraliste connu des toxicos pour distribuer des ordonnances de Subutex, pris dans la spirale d'un trafic par son cousin pharmacien. Mikaël hésite entre le jour et la nuit, entre deux femmes, entre la violence et la compassion. « La Loi de la jungle », « Les Deux Amis » et « 2 automnes 3 hivers » : les personnages de Macaigne ont toujours hésité. En une quinzaine d'années, il aura tracé le portrait d'une génération mal identifiée. Ses yeux d'insomniaque portent les souvenirs de ceux qui, comme lui, sont nés entre les boomers et les millennials. Des femmes, des hommes qui ont grandi après les Trente Glorieuses et avant Internet, sans trouver l'histoire qu'ils pouvaient écrire : « J'ai joué des personnages qui, à 30 ans, tentent d'entrer dans le monde du travail. Nous faisions des efforts pour intégrer un système qui ne marchait plus. Si on a pu me voir comme un enfant gâté du spectacle, avant de monter des projets importants, j'ai bien fait six ou sept mises en scène dans des garages. C'est ainsi qu'avec mes amis nous avons trouvé un endroit pour nous, aux marges d'un monde dont nous étions les enfants mais que nous n'avions pas créé. Nous sommes cette génération qui a marché dans la vie quand le sol se dérobait sous nos pieds. » « Médecin de nuit » traduit ce vertige à travers la route d'un solitaire qui vogue entre plusieurs clans sans savoir où s'ancrer : son épouse et ses filles, les fêtards, la mafia, les humanitaires qu'il aspire à rejoindre. C'est une autre particularité des films de Macaigne. Du « Sens de la fête » à « Fête de famille » ou « Doubles vies » en passant par son propre long métrage « Pour le réconfort », ils racontent des bandes. «Des engueulades de vie» Au début des années 2010, lui-même aimantait une petite troupe de cinéma. Des metteurs en scène comme Antonin Peretjatko (« La Fille du 14 juillet »), Vincent Mariette (« Tristesse Club »), Justine Triet (« La Bataille de Solférino ») ou Sébastien Betbeder (« 2 automnes 3 hivers ») : « J'ai fait des films comme je répétais des pièces, entre amis. Nous partagions l'envie de travailler coûte que coûte, avec ce qu'on avait sous la main. On s'engueulait parfois. Très fort. Mais c'était des engueulades de vie. Ces films parlent du rêve d'un cinéma qui nous appartienne, à nous et à notre époque. » Ce mouvement n'aura duré qu'une pincée d'années. « On était dans notre caverne, à faire des images très valables dans notre petit monde. Au-delà, il y avait le grand monde. Des acteurs, des réalisateurs ont eu envie de toucher un autre public, de travailler avec des gens plus connus. Au moins, il y aura eu ce moment presque gracieux. Ce qui me reste de mon trajet de cinéma, ce ne sont pas les gros films que j'ai pu tourner mais 'Une histoire américaine', 'Un monde sans femmes' ou 'La Bataille de Solférino' ». Au loin, dans son téléphone, Cat Power chante « The Greatest », la complainte de la première décennie du millénaire : « Autrefois je voulais être la plus grande. Aucune tempête, aucune cascade n'aurait pu me faire vaciller. Puis l'eau s'est engouffrée et les étoiles sont tombées en poussière. » «Des diamants dans ta chaussure» En 2014, Vincent Macaigne joue dans « Eden ». À travers l'origine des rave partys et l'électro française, Mia Hansen-Løve y raconte l'éphémère de toute aventure collective : « Ca s'arrête lorsque des membres veulent être plus que le groupe. Lorsqu'on veut se prouver qu'on est capable d'être plus grand seul qu'à plusieurs. Je crois que c'est une erreur. L'amitié, le groupe, c'est très précieux. Voilà pourquoi j'ai toujours été fidèle. Quand la machine devient plus grosse que toi, tes amis sont là pour te recadrer artistiquement. C'est un chemin laborieux, parfois ceux qui t'entourent te paraissent être des cailloux dans ta chaussure. En réalité, ils sont des diamants. » Dans « Médecin de nuit », Wajeman filme un groupe de médecins dînant dans un resto vide, à l'heure où la ville dort. Ils ressemblent aux comédiens que l'on voit entrer dans les brasseries après le spectacle, en lançant « vous servez encore ? » : « Ce sont des familles reconstruites à des horaires différents. Oui, je me suis reconnu dans cette amitié, cette chaleur que je connais à travers les troupes de théâtre. » «Créer des endroits de rencontres réelles» On touche là à l'essence du spectacle selon Vincent Macaigne : « Plus on va aller vers des plates-formes, des non-lieux de culture, plus notre responsabilité sera de créer des endroits de rencontres réelles. Car si les cinémas et théâtres venaient à disparaître, on renoncerait à notre lien au monde, à l'envie d'être ensemble et donc à l'un des fondements de la civilisation. Je lisais Malraux récemment. Le ministère de la Culture a été créé après la Seconde Guerre mondiale, après cette horreur, porté par ce rêve que l'homme est améliorable. » Les gens bien se trahissent à ce type de détail : Vincent Macaigne est de ceux qui attendent que vous soyez dans l'ascenseur pour refermer leur porte. Quand le film sortira, il aura déménagé. « Médecin de nuit » aura représenté un tournant dans sa carrière et une étape dans sa vie. « Tout ce dont on a parlé ce matin, toutes ces années, je les ai vécues ici. C'était petit… mais il y avait une jolie vue. » Adrien Gombeaud Le fou de théâtre C'est plus qu'une seconde corde à son arc. Artiste pluriel et fusionnel, Vincent Macaigne est autant un homme de théâtre qu'un homme de cinéma. En 2014, nous avions même baptisé ce comédien et metteur en scène surdoué le « théâtrissime », à l'issue de sa recréation fracassante de « L'Idiot » de Dostoïevski. Le spectacle intitulé « Idiot ! parce que nous aurions dû nous aimer » démarrait par un happening devant le Théâtre de la Ville, puis se poursuivait dans la salle, transformée en une gigantesque discothèque. Des pluies d'or et de faux sang, de la fumée, de la boue, du rock assourdissant, un décor explosé… et la fureur des comédiens pour évoquer les désillusions de notre temps. Trois ans plus tôt, le metteur en scène avait créé la sensation à Avignon, en délivrant une version délirante d'« Hamlet » (« Au moins j'aurai laissé un beau cadavre »). On y voyait le roi Claudius, déguisé en banane géante, traiter son beau-fils de « dépressif », la reine Gertrude dénudée serrer dans ses bras des spectateurs terrifiés. Le palais danois se dressait sous la forme d'un château gonflable ensanglanté. Un théâtre élisabéthain revu par les Monty Python que n'aurait pas forcément renié Shakespeare… Car derrière les gags potaches et les effets grandioses s'exprimait toute la tragédie des rois nus et du pouvoir qui rend fou. En 2016 et 2017, Vincent Macaigne mettait en scène deux spectacles, totalement écrits de sa main cette fois : « En manque » et « Je suis un pays / Voilà ce que jamais je ne te dirai ». Reprenant les mêmes recettes éprouvées (musique tonitruante, fumigènes, public convié sur scène), le diptyque souffrait d'un propos brouillon et d'un certain manque d'inspiration. Puis ce fut le silence… Avec le déconfinement, on espère que le « théâtrissime », regonflé à bloc, va faire son retour sur les planches. Le public, en manque de théâtre depuis un an, a envie de grandes claques et de beaux gestes. Philippe Chevilley
|