Revue de presse théâtre
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Montrer le sexe au théâtre, un équilibre difficile à trouver –

Montrer le sexe au théâtre, un équilibre difficile à trouver – | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Lucile Commeaux dans Libération - Le 9 avril 2026

 

Le corps féminin s’immisce progressivement sur scène pour alerter sur l’hypersexualisation ou les violences faites aux femmes. Mais alors comment travailler sur la matière sexuelle, en assurant une distanciation, et sans tomber dans le voyeurisme ou le pornographique ?

 

Depuis des années que le théâtre public s’est emparé en gourmand d’un féminisme sans doute souvent sincère, mais surtout très vendeur, il semble qu’on ait jamais vu autant sur scène de corps féminins : nus, souffrants, démonstratifs, ils alertent sur l’hypersexualisation et les violences. Se tord là quelque chose d’inhérent à la pensée féministe et une contradiction à bien des égards douloureuse pour le spectateur ou la spectatrice averti : montrer l’assujettissement des femmes n’est-il pas aussi le reproduire ?

 

Quels moyens le théâtre – cette forme d’autant plus redoutable qu’elle s’exerce au présent sous le regard d’une communauté réunie – se donne-t-il pour décoller du réel, et, lorsqu’il pose sur le plateau le corps d’une femme, montrer autre chose qu’une comédienne nue comme des milliers d’autres couchées avant elle par des plumes, des directions et des caméras ? Faut-il proscrire le nu des plateaux ou le recouvrir de voiles hygiéniques et de dispositifs prudents pour épargner le spectateur ? Il s’agit de manier des notions complexes – la performance, la distanciation, la pornographie – dont l’agencement est trop souvent le lieu d’une mystification, voire d’un enfumage théorique. Il ne suffit pas pour un spectacle de revêtir les atours propres d’un féminisme de papier pour s’abstraire de l’obscénité ou de la naïveté – il faut sans doute l’intelligence du drame coordonnée avec l’assise théorique et politique. Hélas, ce n’est pas donné à tout le monde.

Pornographie sur scène

Invité il y a peu au théâtre de l’Odéon, à Paris, l’artiste transgenre Samira Elagoz plonge son regard dans ceux des spectateurs. Il va s’agir dans le film projeté et régulièrement commenté par le principal intéressé de sa jeunesse – lorsqu’il se genrait encore au féminin, et que ce corps, après avoir subi un viol, il l’offrait à des inconnus rencontrés sur des applis. «Personne n’a envie d’entendre parler d’histoires de viol», s’excuse-t-il. La projection sur le public paraît bien candide : comment peut-on à la fois travailler sur la matière sexuelle et spécifiquement pornographique, et se figurer que parmi les centaines de personnes qui sont là, installées dans la salle, personne n’a envie d’entendre parler de viols.

 

La contradiction éclate d’autant plus spectaculairement que de spectacle, il n’y a guère, et qu’à nouveau la «performance» annoncée se recroqueville et se révèle pour ce qu’elle est : un dispositif intellectuellement assez pauvre, déjà daté, et qui sur le fond ne raconte à peu près rien de la condition féminine ou de la guerre des sexes. Et ce ne serait guère notable, si cette pauvreté théorique ne rejoignait une certaine banalisation de l’image pornographique censément subvertie, en fait totalement validée.

En gros plan, une jeune femme maquillée et dont le visage correspond en tous points aux normes de beauté actuelles laisse couler du sperme sur son menton et dans son cou. On a beau jeu d’avoir plaqué dessus une lamentation de Haendel – cliché, encore. Ce qu’on nous donne à voir n’est pas davantage qu’une image pornographique ultra-mainstream : une jeune femme la bouche pleine de sperme. La question n’est pas morale : elle est esthétique et politique. Faire de la pornographie sur scène ne suffit pas à arracher le corps des femmes à un réservoir d’images d’une puissance absolue, qui a lui-même largement absorbé sa propre subversion, en maximalisant les possibilités et les catégories – on ne serait pas étonné de trouver quelque part (en ligne principalement) quelqu’un pour jouir au spectacle de jeunes filles qui crachent du sperme sur de la musique baroque. Le porno est partout, le reproduire revient quasi systématiquement à en faire.

Coup de force

Dès lors faut-il, à l’inverse, proscrire le cru et le nu de la scène ? Dans Chiens l’autrice et metteuse en scène Lorraine de Sagazan s’appuie sur un cas judiciaire réel, l’affaire French Bukkake, pour décrire et dénoncer tout ce qui a abouti à ce qu’une jeune femme se fasse toucher et éjaculer dessus par des centaines d’hommes masqués dans un hangar de banlieue parisienne. Sur le plateau, elle cantonne la pornographie et la violence à des mots : le verbatim des sévices subits par la jeune femme s’inscrit dans une sphère suspendue en guise d’écran, tandis qu’au-dessous, des comédiens offrent un contrepoint chorégraphié, musical ou comique inégal. C’est que le spectacle, bourré d’avertissements, s’excuse trop de montrer toute cette violence, quitte à dénaturer son engagement initial.

 

Que l’image du corps soit manquante, c’est un principe dramatique intéressant. Qu’elle soit remplacée sur le plateau par un discours à bien des égards moralisateur, qui rassemble autoritairement le public dans une communauté censément vertueuse gâche le spectacle et pose cette même question : comment le théâtre peut-il nier la puissance, y compris pour son public, de la représentation pornographique, fut-elle une représentation de viol ?

 

 

Dans Œdipe Roi, spectacle brillant qui déroule l’histoire de sa famille et des violences sexuelles subies notamment par sa petite sœur, Eddy D’aranjo pointe à l’inverse une réalité, en s’adressant directement à la salle en pleine lumière : la probabilité qu’il y ait dans la salle des incesteurs. Une fois posée cette projection sur le public, évidemment divers, potentiellement coupable et nécessairement voyeur, l’avènement de la crudité – dans une scène finale qui voit une comédienne se déshabiller avec l’aide de deux compagnes avant d’insérer dans son vagin une petite caméra projetant en gros plan l’intérieur de son sexe –, produit une tension particulière, rabattant spectaculairement le désir sur une forme de tendresse féminine, et la représentation pornographique sur une image non-sensuelle et quasi abstraite. Malgré toute la beauté du spectacle et l’extrême douceur avec laquelle cette dernière séquence se déroule, il n’en reste pas moins que cette image donne l’impression finale d’un coup de force dont la nécessité interroge.

Transcender les contradictions

Le corps féminin, objet de désir et de violence, embarrasse autant le spectacle vivant qu’il n’en fait ses choux gras. On scrute la nécessité et la réflexivité du geste, d’autant plus lorsqu’il se sent autorisé par ce régime fourre-tout de la «performance». Ainsi, de la création de Séverine Chavrier Occupations, qui enserrait de vrais corps nus et beaucoup de fausses bites dans un dispositif inutilement compliqué de grillages, d’objets, de citations et d’écrans, comme pour tenir à distance le cru et livrer à la place un discours tout cuit depuis longtemps sur la sexualité contemporaine.

 

En guise de repère, on peut en référer à des répertoires plus anciens, cherchant en vain des critères objectifs ou des jurisprudences qui ont rendu certaines scènes sexuelles acceptables : Angelica Liddell qui se masturbe longuement et compulsivement dans la terre à la fin de son spectacle Todo el Cielo sobre la tierra en 2018, ou encore la scène gynécologique filmée en gros plan qui évoque le viol sous substance de Carolina Bianchi dans A Noiva e o Boa Noite Cinderela récemment, mais qui semble avoir marqué autant le public que ses collègues metteurs en scène.

 

Si leurs corps à elles excèdent la seule image pornographique, et transcendent les contradictions évoquées au-dessus, c’est sans doute parce que leurs spectacles respectifs sont vraiment des performances, c’est-à-dire des actions en train de se produire, et que ce présent du spectacle, exempt de préfaces et d’avertissements, garantit une singularité esthétique de l’image – burlesque chez Liddell, scientifique chez Bianchi. Arracher le corps des femmes au tout-venant des représentations est un travail esthétique qu’il faut se coltiner, au-delà des vœux pieux et des automatismes militants.

 

Lucile Commeaux / Libération

 

Légende photo : Samira Elagoz présente «Cock, Cock.. Who’s There ?» au théâtre de l'Odéon, à Paris. (Adam Forte)

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Raconter les violences sexuelles, un défi périlleux pour le théâtre

Raconter les violences sexuelles, un défi périlleux pour le théâtre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - 5 mars 2026

 

Depuis le début du mouvement #MeToo, les créateurs s’emparent des affaires de viols, d’incestes et d’agressions sexuelles. Des sujets hautement inflammables qui les obligent à se réinventer.

 

Lire l'article sur le site du "Monde" 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/05/raconter-les-violences-sexuelles-un-defi-perilleux-pour-le-theatre_6669599_3246.html

C’est un sentiment persistant qui s’accroît de spectacle en spectacle. La sensation que le théâtre est en train de chercher des formes nouvelles, et peut-être de s’inventer un futur à partir d’un sujet qui pourtant remonte à la nuit des temps : les violences sexuelles. Ces affaires déferlent sur les scènes contemporaines depuis le mouvement #MeToo et la libération de la parole des victimes, et leur saisie par les artistes semble reconfigurer la structure des représentations et la nature du lien avec l’assemblée théâtrale.

 

Rares sont les mois sans qu’une création s’en fasse l’écho. A Paris, en février, le public a découvert coup sur coup deux projets dont il n’est pas sorti indemne : le premier, aux Bouffes du Nord, évoquait le viol de femmes par des centaines d’individus sous couvert de tournages de films pornographiques. Le second, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe-Ateliers Berthier, révélait les tenants et les aboutissants d’un inceste infligé par le père de l’auteur et metteur en scène.

 

Entre Chiens, conçu par Lorraine de Sagazan autour de l’affaire de viols en réunion French Bukkake, et Œdipe roi, écrit par Eddy D’aranjo d’après son drame familial, le viol était le dénominateur commun. Il est aussi ce qui relie ces deux histoires au Procès Pelicot, un oratorio, créé par Milo Rau et Servane Dècle au Festival d’Avignon en juillet 2025, repris pour une date unique, le 5 mars, au Théâtre de la Concorde, et dont le texte vient d’être publié aux éditions Flammarion.

Trois spectacles, pas un qui ressemble aux autres, et pourtant, de l’un à l’autre, c’est bien la question des modalités de la représentation qui est obsédante. Jusqu’où peuvent aller les artistes lorsqu’ils s’emparent du thème des violences sexuelles ? Comment articuler la brutalité du réel et sa transformation en objet esthétique ? Comment trouver des métaphores pour dire les actes ? Quant au public, quelle est sa place : témoin, voyeur, complice ?

 

Ces interrogations, les créateurs se les posent parce que, en abordant le viol, ils manipulent une matière inflammable : « Nous sommes environ 400 réunis à Berthier » avait prévenu Eddy D’aranjo, « statistiquement, il y a ici 22 hommes qui ont commis ou vont commettre l’inceste. Ce qui veut dire un nombre, au minimum, équivalent de victimes ».

Vomir d’horreur en répétition

Ce constat effrayant est-il une raison pour que les metteurs en scène prennent des précautions ? « Ce spectacle contient des descriptions de violences sexuelles, exploitations et humiliations racistes et sexistes. Nous vous invitons à prendre soin de vous et à vous sentir libre de quitter la salle à tout moment » prévenait, d’un cartel projeté aux murs des Bouffes du Nord, Lorraine de Sagazan. La metteuse en scène de Chiens, qui confie avoir travaillé dans la peur, avoir vomi d’horreur en répétition et mis sa vie en danger en relatant l’affaire French Bukkake, affirme risquer bien plus que sa place dans le théâtre avec cette création : « Ce qui m’arrive dépasse des considérations purement esthétiques. »

 

 

 

Pas question pour autant d’escamoter son propos pour ménager les âmes sensibles. L’artiste a pensé à la dramaturge britannique Sarah Kane (1971-1999), pour qui le théâtre se devait d’être « in your face » : ni plus ni moins « dans ta gueule ». C’est exactement l’impression produite par Chiens, et ça n’a rien de plaisant. Un œil sur un écran où reviennent en boucle les termes « pénétration pénienne buccale », l’autre sur un cérémonial musical relevant de la messe noire porno-sacrificielle et de la farce sarcastique, le spectateur n’a aucun moyen d’échapper au malaise suscité par le capharnaüm d’images. Un embarras qui a pu confiner, pour certains, au rejet pur et simple.

 

Pas de quoi décourager la metteuse en scène, qui a joué sur les effets de sidération : « Je ne voulais pas qu’on puisse se débarrasser facilement du spectacle. Pour en finir avec l’invisibilisation des victimes, il faut inventer des représentations de rupture. » Que cette rupture exige de violenter le public en sursaturant sa rétine de visions contrariantes, elle l’assume. « Pour moi aussi, ça a été un calvaire de regarder mon spectacle chaque soir. Mais je me sens en guerre contre cette moitié de l’humanité qui, de tout temps et en tous lieux, asservit l’autre moitié de l’humanité », s’emporte Lorraine de Sagazan avec l’ardeur de celle qui ne transigera pas.

 

Convoquer les violences sexuelles au théâtre, c’est entrer dans une lutte. Un combat politique, en ce qui concerne Eddy D’aranjo. Le concepteur d’Œdipe roi entend livrer bataille contre un patriarcat qui, souligne-t-il, « occulte les vérités ». Raison pour laquelle l’auteur et metteur en scène place chacun face à l’inceste, « ce mal ultime, radical, dont on sait aujourd’hui qu’il n’est pas une fatalité, mais qu’il s’inscrit dans des structures sociales et culturelles qu’on peut essayer de comprendre et de transformer ».

Eddy D’aranjo a documenté avec soin Œdipe roi. Il exhibe des Photomaton de son père enfant, il fait entendre des enregistrements de sa mère, donne à lire des échanges d’e-mails avec sa famille ou des actes de naissance et de décès. Pendant les trois premières heures d’une représentation qui en compte quatre, le public est éclairé, et le langage l’emporte sur les images. Pas de simulation, sur scène, d’un viol sur enfant, « c’est impossible, et par ailleurs, la représentation se passe dans la tête de chacun », analyse D’aranjo, soucieux d’offrir aux gens le cadre qui les autorise à plonger en eux-mêmes. « Nous devons permettre aux résistances des spectateurs de céder une à une. Comme je suis celui qui ouvre le spectacle, je vérifie en temps réel l’écho de mes mots sur leur visage. » Subtil renversement de postulat : Œdipe roi, qui dénonce le non-consentement des victimes, recherche, en permanence, le consentement d’un public à ce qui va lui être soumis sur le plateau dans un calme stratégique.

 

 

 

Rien ne se déroule qui n’ait été, au préalable, annoncé. La façon d’être d’Eddy D’aranjo est d’une neutralité tacticienne. S’il introduit de la « négativité » dans son discours, il garde le contrôle sur la diction. Dépassionnée et atonale, elle sécurise, met en confiance, participe d’une dramaturgie qui fabrique du commun : « Ça pourrait n’être qu’une mise en scène sur une expérience solitaire, autobiographique et identitaire, mais c’est l’inverse qui a lieu, constate-t-il, c’est un spectacle sur le collectif, le général et l’universel. »

 

Régénérer et souder une humanité en politisant l’intime : Gisèle Pelicot y est parvenue lorsqu’elle a refusé que son procès se tienne à huis clos. Ce procès, Milo Rau et Servane Dècle l’ont reconstitué à partir des notes et des articles de journalistes présents au tribunal. Quarante fragments, quarante prises de parole, quarante voix et quarante interprètes (dont certains issus de la société civile) : le dispositif adopté par le metteur en scène suisse pour ce qu’il nomme un « oratorio » est pourtant minimal. Lui qui est un adepte des vidéos filmées en direct ne fait, cette fois, appel qu’aux mots. « J’ai décidé de ne presque pas esthétiser le cas Pelicot, explique-t-il. Esthétiser, ça voudrait dire que seul le regard de l’artiste importe. Cela aura peut-être lieu dans vingt ans. Mais là, c’était trop tôt. »

Dimension planétaire

Des bancs et un pupitre : chaque lecteur se lève et s’exprime à la barre. Les coupables, la victime, ses enfants, les experts, les avocats : le texte ramasse, condense et ordonne les moments saillants du procès. « La structure entre lentement dans l’horreur, elle s’y enfonce puis elle essaie d’en sortir en délivrant un sens » : Milo Rau n’a pas donné de consignes de jeu. Sauf une : « Si vous savez, sur le plan personnel et politique, pourquoi vous avez accepté de lire, si vous connaissez votre motivation et si vous parvenez à vous approprier le personnage sans distance ironique, ça marchera. Si vous ne savez pas pourquoi vous êtes là, ça n’ira pas. »

Proposé à Avignon, dans la ville même où, quelques mois plus tôt, était jugée l’affaire, Le Procès Pelicot se détache peu à peu de ce réel dont il provient en droite ligne. Collé d’un peu trop près aux faits en Provence, cet « oratorio en 40 fragments » atteint désormais une dimension planétaire. « Aux Etats-Unis, où est né le mouvement #MeToo, l’intérêt sera évidemment différent de celui qui s’est manifesté en Serbie. » A Belgrade, en octobre 2025, un festival a censuré le spectacle – le gouvernement a été accusé d’avoir fait pression en coulisse pour bannir la pièce. Relayé par des citoyens, diffusé sur les réseaux sociaux devant une centaine de milliers de personnes, Le Procès Pelicot, un oratorio est devenu, témoigne Milo Rau, « un acte de résistance contre la violence de l’Etat ». Stupéfiante trajectoire d’un procès qui a quitté l’enceinte des prétoires pour gagner les salles de théâtre, et qui, sillonnant les pays et les villes (une dizaine à ce jour), accède à l’universalité.

Cette propagation de représentations théâtrales sur le thème des violences sexuelles a quelque chose d’un cercle vertueux. « Plus nous les déplions, plus nous les représentons de manière juste, en insérant à nos projets les images et les récits manquants », analyse l’autrice et metteuse en scène Pauline Bureau, qui se félicite de cet essor : « Lorsqu’on vit des choses sur lesquelles on n’a pas de représentations, on est dans une solitude extrême. »

L’artiste répète Entre parenthèses, adaptation de La Petite fille sur la banquise, d’Adélaïde Bon, qui témoigne de son viol, enfant, par un agresseur en série. Pauline Bureau, qui n’en est pas à son premier projet sur les agressions sexuelles (sa mise en scène de Modèles date de 2011), observe l’évolution de la société, mais aussi celle des esthétiques, des artistes et du public. Elle n’évoque plus la libération de la parole, mais elle invoque la « libération de l’écoute ». Un phénomène auquel le théâtre contribue pleinement : « De spectacle en spectacle, le public comprend mieux ce qui lui a déjà été raconté. Il y a des choses qu’aujourd’hui on n’a plus besoin de dire ou de montrer. »

Les représentations sur les violences sexuelles font tache d’huile. C’est trop ? Non. C’est heureux. Car, à chaque fois, c’est un peu de la honte, de la culpabilité, de l’angoisse et de la solitude qui se dissipent. Et un peu plus de solidarité et d’humanité qui s’affirment.

 

Le Procès Pelicot, un oratorio, de Milo Rau et Servane Dècle. Théâtre de la Concorde, Paris (8e). Le 5 mars à 18 heures. Diffusion sur le site YouTube de la Concorde.


Entre parenthèses, d’Adélaïde Bon et Pauline Bureau. La Colline, Paris 20e. Du 27 mars au 19 avril.


Œdipe roi, d’Eddy D’aanjo. Reprise à l’Odéon-Théâtre de l’Europe-Ateliers Berthier, Paris 17e en novembre 2026.


Chiens, de Lorraine de Sagazan. Tournée en préparation.

 

Joëlle Gayot / Le Monde

 

Légende photo :

« Le Procès Pelicot, un oratorio », mis en scène par Milo Rau et Servane Dècle, au Festival d’Avignon, le 18 juillet 2025. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE/FESTIVAL D’AVIGNON

 

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February 10, 11:23 AM
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Avec «Œdipe roi» à l’Odéon, Eddy D’aranjo signe une grande œuvre sur l’inceste 

Avec «Œdipe roi» à l’Odéon, Eddy D’aranjo signe une grande œuvre sur l’inceste  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Lucile Commeaux / Libération - Publié le 10 février 2026

 

 

 

L’écrivain et metteur en scène reconfigure la pièce de Sophocle pour creuser l’histoire de sa propre famille dans un spectacle hybride, cérébral et de toute beauté.

 

 

«L’inceste est la texture de ma vie» : un homme seul parle sur une scène blanche comme une page vide, les bras ballants, le verbe bas, et le sourire du désastre directement adressé aux spectateurs. Eddy D’aranjo, à la fois écrivain, metteur en scène et acteur de cet Œdipe largement reconfiguré, joue pendant quelque quatre heures un spectacle qui prend tout – mythe, réel, langue, image – pour tisser une grande œuvre à la fois douce et rêche. C’est qu’il faut, pour représenter l’inceste, coudre ensemble le théâtre antique, la psychanalyse moderne, les sciences sociales, la performance et la littérature, et surtout prendre soin de laisser les coutures et les accrocs visibles ; à cette condition seulement, le spectateur pourra voir. De fait, on est assailli par ce spectacle hybride qui a quelque chose de cérébral et d’immature à la fois, et qui, pour peu qu’on lui résiste, abat bien de nos réticences, à force de beauté.

 

Le premier tour du spectacle consiste à escamoter la pièce de Sophocle sous la matière autobiographique. En fait de Thèbes, nous sommes en Picardie dans la maison d’Eddy D’aranjo, figurée seulement d’abord par une machine à laver et une baignoire carrelée, un des lieux sans doute où le père viola la grande sœur, avant que la mère ne fuie avec ses deux enfants. Comment on montre ça sur une scène ? Comment on fait avec les attentes des spectateurs, parmi lesquels statistiquement il existe sans doute à la fois des victimes et des agresseurs ? Est-ce qu’il s’agit là de réparer ou de creuser la plaie ? Doit-on selon la doxa inspirer terreur et pitié ? De toutes ces questions, le spectacle ordonne un prologue très (trop) rhétorique. Il souffre sans doute du fait qu’avant lui, on ait lu et entendu pléthore d’un contenu hybride entre le récit de soi et l’analyse, entre les sciences et la fiction. Eddy D’aranjo le sait, cite Neige Sinno, et se perd dans un dédale de prétéritions, disant sans cesse ce qu’il ne va pas faire, tout en le faisant un peu quand même (pleurer dans les chaumières /choquer le bourgeois /sortir les statistiques).

Pieuvre terrible

On s’agace un temps, mais sans doute on se soumet devant un tel déploiement cérébral, qui semble d’abord limiter le théâtre, mais qui finalement constitue son espace. La scène d’abord presque vide, puis augmentée d’un écran et d’une petite maison de bois, se transforme en une carte mentale, celle d’un homme qui enquête sur les siens, avant de les incarner dans un dispositif bien connu désormais des spectateurs, qui consiste à filmer et diffuser en direct ce qui se passe dans un décor demi-clos. On déplore les quelques tics d’une grammaire trop vue, mais aussi le relais pris par des comédiens par ailleurs irréprochables, car c’est Eddy D’aranjo et sa prosodie étrangement molle qu’on veut seulement entendre. Au cœur du spectacle résonne ainsi un exposé remarquablement mené par le principal intéressé, vêtu ironiquement d’un uniforme de policier, qui une heure durant raconte, documents à l’appui, l’histoire de la famille D’aranjo. Une famille minée par le désordre, l’errance, la misère, l’alcool, et la reproduction de l’inceste, pieuvre terrible figurée par des flèches sur un arbre généalogique projeté plein écran. On comprend alors que l’hémorragie explicative du début reproduit dans le fond celle indispensable de l’enquête, et que sur cette scène parfois trop encombrée de mots et de théories, le symptôme travaille sans résoudre, dans le conflit et la contradiction.

 

Retournement spectaculaire

Une image flanque le vertige et d’un coup fait tout basculer : sur l’écran se superposent brièvement l’image d’un antique et grec rameau d’olivier et celle du motif végétal caractéristique d’un papier peint, de ceux qui tapissaient les intérieurs populaires. Se joue là le retournement le plus spectaculaire de la pièce, celui qui permet que les dialogues de Sophocle résonnent dans une cuisine picarde : la littéralisation du mythe. Le théâtre ne rend pas l’expérience incestuelle, c’est elle qui le rend dans un processus à l’inverse de la transfiguration. La violence n’est pas symbolique, elle est littérale : c’est le mot «pute» prononcé au téléphone par un oncle et qui résonne dans le noir de la salle, c’est l’odeur d’un oignon qu’on épluche sur le plateau, c’est la faute d’orthographe au mot «violée» dans une lettre froissée.

Œdipe roi d’après Sophocle, écriture et mise en scène Eddy D’aranjo, au théâtre de l’Odéon - Ateliers Berthier (75017) jusqu’au 22 février.

 

Lucile Commeaux / Libération

 

Légende photo : La scène se transforme en une carte mentale, celle d’un homme qui enquête sur les siens. (Simon Gosselin)

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December 18, 2025 3:27 PM
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Le comédien Philippe Caubère mis en examen pour proxénétisme

Le comédien Philippe Caubère mis en examen pour proxénétisme | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Télérama, avec AFP - Publié le 11 décembre 2025

 

Déjà poursuivi pour viols, agressions sexuelles et corruption de mineurs, l’acteur connu pour ses rôles au théâtre et dans “La Gloire de mon père” et “Le Château de ma mère” est cette fois soupçonné de proxénétisme.

 

Le comédien Philippe Caubère, déjà poursuivi pour viols, agressions sexuelles et corruption de mineurs sur trois mineures, a été mis en examen pour proxénétisme, a indiqué jeudi le parquet de Créteil à l’AFP, confirmant une information de BFMTV. Philippe Caubère, âgé de 75 ans, a été mis en examen le 24 novembre. Il est soupçonné d’avoir contraint sa victime à avoir des relations sexuelles tarifées avec des centaines d’hommes, selon la chaîne d’information. Contactée par l’AFP, l’avocate du comédien, Mᵉ Fanny Colin, n’a pas souhaité faire de commentaire.

 

Dans une interview au quotidien Libération en janvier, la comédienne Agathe Pujol, à l’origine d’une des plaintes, avait déjà affirmé avoir été victime de viols « organisés plusieurs fois par semaine » entre 2011 et 2018 par Philippe Caubère au cours desquels ce dernier « regarde et prend des photos ».

Figure de la scène théâtrale, Philippe Caubère a été mis en examen en février 2024 pour des faits s’étant déroulés, selon les victimes, en 2012 pour une première, et entre 2010 et 2019 pour une deuxième. Philippe Caubère a reconnu avoir eu une relation intime pendant quatre mois en 2012 avec une mineure âgée de 16 ans, une relation selon lui consentie. Il est aussi mis en examen pour corruption de mineure de plus de 15 ans sur une troisième victime, des faits ayant eu lieu entre 2019 et 2021.

En octobre, son ancienne avocate, Mᵉ Marie Dosé, a elle-même été mise en examen pour soustraction ou altération de document dans une enquête visant son ex-client suite à une première plainte pour viols déposée en 2018. Le parquet avait classé cette plainte sans suite en 2019, « aucun élément » ne permettant « de corroborer les déclarations de la plaignante sur l’absence de consentement ». Selon le quotidien Le Monde, Mᵉ Dosé est soupçonnée d’avoir fait disparaître un ordinateur personnel de Philippe Caubère, dont les contenus auraient pu se révéler compromettants pour le septuagénaire.

 

Télérama, avec AFP

 

Légende :  Philippe Caubère. Photo Julien Pebrel/MYOP

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December 1, 2025 7:18 AM
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Théâtre du Soleil : la faillite d’une utopie

Théâtre du Soleil : la faillite d’une utopie | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Article de Sarah Brethes dans Mediapart - 30 nov. 2025

 

 

La célèbre troupe est visée par une enquête de la brigade de protection des mineurs de Paris. Deux comédiens, qui nient les faits, sont accusés d’y avoir agressé sexuellement des jeunes filles et des femmes pendant au moins quinze ans, selon une enquête de Mediapart. Son emblématique directrice, Ariane Mnouchkine, reconnaît avoir été informée d’accusations dès 2023.

 

Le 2 avril dernier, en toute discrétion, deux comédiens quittaient les anciens bâtiments militaires qui abritent depuis 1970 le Théâtre du Soleil, franchissant pour la dernière fois la grille en fer forgée rouge et argent de la Cartoucherie de Vincennes, à Paris. Six jours plus tôt, les mots d’une jeune femme, entendue par une commission d’enquête à l’Assemblée nationale, avaient provoqué une déflagration au sein de la troupe fondée en 1964 sur un projet d’utopie artistique, politique et communautaire, toujours dirigée par Ariane Mnouchkine.

À 86 ans, la célèbre metteuse en scène, longtemps connue pour ses engagements à gauche, est à la tête de la compagnie la plus subventionnée de France, avec 2 millions d’euros versés chaque année par le ministère de la culture.

 

Le 24 mars, Agathe Pujol, 32 ans, avait livré, sous serment, le récit accablant de ses années de « bénévolat » au théâtre – deux ans de « travail gratuit » au bar, à la cuisine ou en coulisses, alors qu’elle était lycéenne et rêvait de devenir comédienne, entre 2010 et 2012. « J’y ai appris les messes basses, les manipulations constantes, le “diviser pour mieux régner”, les addictions diverses, la sexualité imposée », avait énuméré la jeune femme, par ailleurs plaignante dans l’enquête judiciaire visant le comédien Philippe Caubère, pilier du Soleil dans les années 1970, mis en examen pour viols sur mineures notamment.

Paroxysme d’« une pression sexuelle constante », Agathe Pujol avait dénoncé face aux député·es « une tentative de viol » lors du réveillon du 31 décembre 2010, alors qu’elle était mineure et ivre.

 

Quelques semaines plus tard, la commission d’enquête parlementaire sur les violences dans le secteur artistique, puis le ministère de la culture, qui subventionne le théâtre, ont adressé des signalements au parquet de Paris, portant sur des faits de violences sexuelles et comportant plusieurs témoignages écrits, selon les informations de Mediapart. « Le signalement a été confié à la brigade de protection des mineurs au début de l’été 2025 », a indiqué le parquet. De premières auditions sont prévues pour décembre, selon nos informations.

Agathe Pujol est-elle un cas isolé ? Au cours de plusieurs semaines d’enquête, Mediapart a pu rassembler et recouper les témoignages de huit personnes, ex-salariées ou bénévoles du théâtre, qui dénoncent des violences sexuelles allant du harcèlement au viol, pour trois d’entre elles. Certaines étaient mineures au moment des faits, qui se seraient déroulés entre 2010 et 2025. Toutes désignent deux hommes : Sébastien Brottet-Michel, présenté comme le « protégé » voire le « bras droit »d’Ariane Mnouchkine, et Farid Gul Ahmad.

Les deux quinquagénaires ont finalement été priés de quitter la « famille » du Soleil par une Ariane Mnouchkine acculée par des pressions internes, mais aussi externes : une enseignante avait signifié fin mars que son étudiante en alternance, en arrêt maladie après avoir dénoncé une agression sexuelle, ne reviendrait pas tant que le second serait membre du théâtre.

Sollicités par Mediapart, les deux hommes, accusés respectivement par huit et trois personnes, nient les faits. Maïa Kantor, l’avocate de Sébastien Brottet-Michel, contre lequel se concentrent les accusations les plus graves, a indiqué que son client « conserv[ait] pour l’institution judiciaire ses explications, si une procédure devait être engagée ». Farid Gul Ahmad a de son côté répondu que « les faits » avaient été « déformés » et que de « fausses accusations » étaient portées contre lui.

 

Ariane Mnouchkine, qui nous a accordé un long entretien (lire notre boîte noire), reconnaît avoir été informée de premières accusations visant Sébastien Brottet-Michel en 2023. Elle dit « regretter d’avoir réagi trop tard », mais estime avoir été « dupée » et réfute tout « côté systémique ».

En tant qu’employeuse, elle affirme avoir elle-même transmis à la justice environ soixante-cinq témoignages recueillis dans le cadre d’une « enquête interne », dont plusieurs mettent en cause les deux comédiens, et précise avoir nommé dix « référents » harcèlement, qui ont été formés.

Aux yeux des seize membres et anciens membres du Soleil que nous avons interrogés, les hommes mis en cause au fil des ans ont bénéficié de l’indulgence voire de la protection d’un système délétère, régi depuis plus de soixante ans par la toute-puissante metteuse en scène.

« À quel moment un groupe comme le Soleil chasse, complètement et sans pardon possible, un de ses membres ? », demandait Ariane Mnouchkine au lendemain de l’audition d’Agathe Pujol, lors d’une réunion de crise édifiante (lire notre encadré). Enquête en trois actes.

 

Acte I – Le calvaire des « lycéennes naufragées »

 

Agathe Pujol n’était pas la seule « lycéenne »– c’est ainsi qu’on appelait leur petite bande au Soleil – à passer week-ends et vacances scolaires dans le cadre magique de la Cartoucherie, isolée au cœur du bois de Vincennes, au début des années 2010. Julie*, Lucie C. et Marion C. avaient entre 15 et 17 ans quand elles y ont débarqué, « éblouies par le lieu, les comédiens, la troupe » au rayonnement international.

Toutes faisaient option théâtre dans leur lycée, à Paris ou en banlieue, où l’Agamemnonmis en scène par Ariane Mnouchkine, dont le caractère autoritaire les « terrorisait »« mais on pensait que cela allait avec le génie », dit Lucie C .–, était au programme du bac. Certaines étaient arrivées pour prêter main-forte lors des manifestations contre la réforme des retraites de l’époque, où la troupe arborait dans les cortèges une gigantesque marionnette, allégorie de la justice. Elles aidaient au bar, à la cuisine, au ménage, dormaient dans le « gourbi » à l’étage, parfois même sous la scène.

Quinze ans plus tard, toutes les quatre, dont les chemins se sont éloignés après le Soleil, gardent un traumatisme de leur expérience à la Cartoucherie. Toutes les quatre dénoncent aussi des violences sexuelles de la part de Sébastien Brottet-Michel, alors âgé d’une quarantaine d’années, qu’elles présentent comme le « favori » d’Ariane Mnouchkine.

Julie a déposé plainte contre lui en 2021 pour corruption de mineure, au terme d’un long processus, aidée par le mouvement #MeToo – des faits requalifiés en viol sur mineure par le magistrat au cours de la procédure car, selon son témoignage, le comédien lui aurait « imposé une pénétration [...] et des attouchements par surprise dans les coulisses du théâtre ».

 

 

 

La jeune femme dénonce plus généralement une relation faite de manipulation avec le comédien de vingt-trois ans son aîné, alors qu’elle n’avait que 15 ans. Selon son récit, l’acteur qui se posait en « mentor » lui aurait notamment imposé des actes sexuels dans des lieux publics, dans une voiture devant un collège et au jardin des Tuileries. L’enquête a été classée sans suite en 2023 pour infraction insuffisamment caractérisée. Julie se prépare à déposer une nouvelle plainte avec constitution de partie civile.

Lucie C. décrit, elle, l’emprise et les violences sexuelles que le comédien lui aurait infligées pendant plus d’un an, alors qu’elle était, à peine majeure, employée pour s’occuper des enfants de la troupe, entre 2012 et 2014. Elle relate des actes sexuels violents, dans les recoins du théâtre – « sa main sur ma bouche pour que je me taise » –, sous les gradins ou dans un placard à balais situé derrière la scène. Mais aussi dans un cimetière et dans un jardin près du Grand Palais.

 

« Je ne pouvais rien faire ou dire. Il était proche d’Ariane et moi j’étais juste une nouvelle. Je voulais être comédienne, je me disais que tout ça était affreux mais que ça allait passer », raconte la jeune femme qui a finalement fui à l’étranger. Et abandonné le théâtre.

 

Pour illustrer cette injonction au silence, Lucie C. évoque une scène, celle d’une comédienne, Céline*, qui serait « sortie de scène en hurlant qu’elle n’en pouvait plus, qu’un comédien lui avait encore touché les fesses ». « On lui a répondu “c’est bon, ça va” », se souvient-elle. Après des années marquées par des conduites à risque, les souvenirs de cette époque la hantent encore : « Tellement de choses se sont passées là-bas… Aujourd’hui, pour 10 % de ça, j’appellerais la police ! »

Agathe Pujol désigne aussi Sébastien Brottet-Michel comme son deuxième agresseur au Soleil, après Farid Gul Ahmad, auteur, selon son récit à Mediapart, de la tentative de viol subie lors du réveillon du Nouvel An 2010 dénoncé à l’Assemblée. Elle décrit des masturbations exigées dans la voiture quand il la ramenait chez elle, mineure, mais aussi un viol par sodomie, chez lui, alors qu’elle avait à peine 18 ans.

« Nous n’avions aucune relation. J’étais un objet de consommation, mise en concurrence avec les autres lycéennes naufragées, à qui il a imposé un univers perverti », dit-elle aujourd’hui. La jeune femme a gardé de cette époque le texte d’un mail où le comédien lui propose de le « retrouver autour d’un café »si elle veut « lui poser des questions sur ce dur métier », daté de 2010. Et une lettre de recommandation pour intégrer un CAP, en 2011.

 

« Il ne peut que rappeler que les relations qu’il a pu entretenir et nouer ont toujours été consenties », a répondu à Mediapart l’avocate de Sébastien Brottet-Michel, interrogé précisément sur l’ensemble de ces accusations. Son collègue nie également les faits reprochés.

 

Dans un signalement adressé en juillet à la Milivudes, une ancienne bénévole dénonce « un système d’emprise, de précarité organisée, de violence tue ».

Une quatrième ancienne bénévole, Marion C., très amie avec Lucie C. à l’époque, raconte de son côté « une injonction au sexe » de la part de « certains comédiens », injonction qu’elle aurait refusée, ce qui lui aurait valu d’être « écartée » de la troupe. « De nombreux livres parlaient du Soleil, ça rendait les comédiens immenses et importants dans nos yeux d’adolescentes. On les idolâtrait. Certains en ont profité et abusé, nous répétant sans cesse combien nous étions matures », raconte-t-elle.

 

Marion, comme les autres, décrit des « caresses sur les fesses », même quand elles étaient « en sous-vêtements ». « L’absence totale d’intimité », alors que les jeunes filles se changeaient et se douchaient « en public ». « J’ai toujours parlé du Soleil comme d’une secte et d’un baisodrome. Ces gens travaillent, mangent, vivent, dorment, copulent ensemble et, pour certains, font des enfants », lance-t-elle.

Un comédien présent ces années-là se souvient très bien des adolescentes. « Ces filles-là sont venues par amour du théâtre, il aurait fallu les prendre sous nos ailes et les protéger. Au lieu de ça, des comédiens en ont profité. Ce qu’a décrit Agathe Pujol lors de son audition, je ne peux pas mieux le décrire », dit-il, affirmant avoir vu Julie « essayer de résister ». En vain.

Les acteurs mis en cause « jouissaient d’une totale confiance auprès d’Ariane et il était impossible de l’atteindre pour les dénoncer », regrette-t-il, tout en précisant qu’« [il] n’[a] aucun compte à régler avec le Théâtre du Soleil », « où il y a eu de la joie, et beaucoup de beauté aussi ».

« Il s’est passé des choses qui n’étaient pas acceptables, j’ai de la colère envers moi-même de n’avoir rien dit », abonde une autre salariée de la troupe, qui avait 20 ans à l’époque. « Elles étaient mineures et on n’a pas fait la différence, personne n’a réagi. […] On a tous participé à ça », admet-elle. Plusieurs autres membres de la troupe, plus âgés et moins présents lors des soirées, alcoolisées, assurent quant à eux n’avoir rien vu.

Informée par Mediapart de la nature des témoignages des « lycéennes », outre celui d’Agathe Pujol, dont elle a parlé en des termes très violents (lire l’encadré), Ariane Mnouchkine semble abasourdie : « Je reste dans l’incompréhension qu’elles n’aient pas prévenu quelqu’un. Si seulement elles avaient eu le réflexe d’envoyer une bonne claque, ou au moins de répondre ! »

Début juillet, une des anciennes bénévoles a adressé un signalement à la Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires (Milivudes), que Mediapart a pu consulter. Elle dénonce, dans cette alerte en cours de traitement, « un système d’emprise, de précarité organisée, de violence tue ». Mais aussi un lieu d’exploitation des vulnérabilités, dominé par une « hiérarchie organisée » via du favoritisme, où règne une « atmosphère de paranoïa », une « valorisation de la brutalité », des identités « gommées », une absence d’intimité. Qui, in fine, « brisent des vies ».

« Lunaire », répond une Ariane Mnouchkine « coite ». « C’est toute la tentative de fonctionnement solidaire du Théâtre du Soleil, qui a fait son travail de collectivité humaine en accueillant des gens venus d’Algérie, du Cambodge ou d’Afghanistan, ou des familles monoparentales sans logement », lâche-t-elle

 

 

Acte II – Des alertes, des œillères et quinze ans d’ultimatums

« J’étais au courant de sa violence. Il était querelleur, agressif, parfois méchant, mais parfois très gentil aussi. Rien de sexuel n’avait été porté à ma connaissance », se défend Ariane Mnouchkine au sujet de Sébastien Brottet-Michel, présenté par de nombreux témoins comme son « protégé », voire son « fils spirituel ».

La dramaturge reconnaît pourtant avoir appris de la bouche du comédien, en 2023, qu’il avait été visé par une enquête judiciaire pour viols sur mineure à la suite de la plainte de Julie. « Il m’en a parlé quand ça a été fini », balaie-t-elle.

Elle reconnaît aussi avoir été saisie, en avril 2024, par une jeune comédienne, venue lui parler, « avec deux, trois filles, bouleversées », de violences de nature sexuelle commises par ce dernier. « J’ai écrit une lettre d’ultimatum avec elles, que je leur ai soumise, disant que si ça se reproduisait ce serait une rupture, quelles que soient les conséquences pour le spectacle », relate-t-elle.

 

 

Lors de la réunion de crise, déni et victimes malmenées

Au lendemain de l’audition d’Agathe Pujol, le 24 mars, la fondatrice du Soleil convoque l’équipe pour une réunion de crise. Une journaliste du Monde, critique de théâtre, est invitée, mais son article élude certains éléments édifiants.

 

Lors de cet échange de plus de trois heures, dont Mediapart a pu écouter un enregistrement, deux clans semblent s’affronter : celui des « anciens », qui s’émeuvent du tableau au vitriol dressé par la jeune femme, dans lequel ils ne reconnaissent pas leur théâtre, et les plus jeunes, qui appellent à de vrais changements. Un jeune comédien révèle avoir subi des agressions sexuelles, ajoutant que « trois personnes » ont été victimes d’agressions, « deux autres ici présentes », et que « ça date de cette année », avant de lire un extrait du Code pénal définissant les agressions sexuelles.

 

« Je me suis fait toucher le sexe aussi. Qu’est-ce qu’on va faire pour plus que ça arrive ? », enchaîne un autre. Alors que plusieurs personnes prennent la parole pour appeler à des mesures contre les comédiens mis en cause (jamais nommés et présents lors de la réunion), leur employeuse, qui a pour premier souci de « défendre » le théâtre, renvoie la conversation à « plus tard ». À une jeune fille qui souligne l’urgence de réagir, victime elle aussi, elle répond qu’elle parle « sans se rendre compte du concret de la situation ».

 

Ariane Mnouchkine y a aussi des mots très durs pour Agathe Pujol, qualifiée de « pathologie ambulante », qui « serait dans une entreprise de destruction du théâtre » : « Elle veut nuire, et Sandrine Rousseau [la présidente de la commission d’enquête parlementaire – ndlr] va s’en servir pour son projet politique », dit-elle sans plus de précision.

 

« Ça me met très en colère d’être mise en défaut devant ces gens-là, dont je n’approuve pas les méthodes, dont je n’apprécie pas la férocité radicale. Moi, je vais peut-être vous surprendre, mais je ne suis pas une féroce radicale, je crois toujours à la persuasion, à l’éducation, à l’amour, à l’amitié, à l’estime réciproque, à la patience », conclut-elle.

 

« Ariane le protégeait et lui pardonnait tout car il a eu une enfance difficile, dénonce Julie, l’ancienne bénévole du théâtre qui a déposé plainte contre l’acteur en 2021. C’est très bien de défendre les sans-papiers, d’aller en Ukraine, mais ça paraît sournois et hypocrite quand derrière on protège des hommes accusés d’agresser des femmes. Encore une fois, les femmes sont les premières victimes. »

Selon nos informations, la fondatrice du Soleil a par ailleurs été saisie à de multiples reprises par plusieurs membres de la troupe, depuis au moins quinze ans, au sujet des « accès de violence » du comédien (gifles infligées à des collègues, insultes, prises au col, crises de colère, jets d’assiettes…).

 

Des membres se souviennent notamment d’une réunion, en 2010 – année de l’arrivée des « lycéennes » –, où son départ avait, en vain, été réclamé à Ariane Mnouchkine. « Il y a eu une discussion où des gens ont été virulents, mais la majorité a décidé qu’il fallait encore essayer, se remémore la metteuse en scène. C’est vrai qu’on a eu trop de patience avec Sébastien. Je le regrette, j’aurais dû réagir plus tôt mais je n’avais pas tous les éléments. Et puis les gens changent parfois, progressent, se calment… »

 

« Je crois que notre responsabilité a été de faire porter à des gens qui n’avaient rien demandé le poids d’un personnage problématique, qu’on avait décidé de porter collectivement, au nom de principes “éducatifs” », concède une comédienne présente à cette époque. « Ariane savait des choses et ne faisait pas grand-chose contre sa violence verbale, physique et envers les femmes. Il était très préservé, elle passait systématiquement l’éponge, aussi car il lui était très loyal », estime un autre, plus sévère.

 

Au-delà, certain·es vont même jusqu’à pointer la responsabilité, loin du modèle égalitaire affiché, d’une ambiance de « monarchie absolue » avec son « cercle de courtisans », « patriarcale », voire même une forme de « misogynie » – ce qui fait sourire jaune la dramaturge, qui jouit d’une image publique de militante féministe de la première heure.

 

Outre les bénévoles, plusieurs membres du théâtre nous ont affirmé avoir subi des violences sexuelles de la part de Sébastien Brottet-Michel entre 2010 et 2025. Céline*, évoquée par Lucie C., confirme à Mediapart les mains aux fesses, actes sexuels mimés sur son corps et exhibitions de son sexe, endurées alors qu’elle était jeune comédienne, entre 2010 et 2012. Et dont elle n’a jamais osé se plaindre auprès d’Ariane Mnouchkine.

 

Louise*, en poste à l’administration, n’a, elle non plus, pas parlé à la cheffe de la troupe des « insanités » glissées de manière récurrente à son oreille, « parfois audibles par tout le monde, et qui ne semblaient choquer personne », et des gestes déplacés, entre 2017 et 2020, alors qu’elle avait une vingtaine d’années et avait été cataloguée « sainte Nitouche » par le comédien.

 

Questionné sur ces témoignages, Sébastien Brottet-Michel a répondu par l’intermédiaire de son avocate : « Des attitudes familières à la vie de troupe pourraient sembler déplacées hors de leur contexte. »

 

 

Acte III – En 2024, une « grosse baffe » en guise de sanction

Le 14 mars, quelques jours avant l’audition d’Agathe Pujol, Manon, 23 ans, franchit la porte du commissariat du XIe arrondissement. Elle est étudiante en alternance au service de presse du théâtre depuis un an et vient de se résigner à déposer une main courante pour dénoncer une tentative de viol qui aurait eu lieu un an plus tôt, lors de la fête organisée au Soleil pour les 85 ans d’Ariane Mnouchkine.

 

 

Elle explique au policier qu’un comédien, Farid Gul Ahmad, l’aurait attirée dans les vestiaires alors qu’elle cherchait de l’eau, avant de la bloquer contre l’évier, de « l’embrasser de force » malgré ses « non », de toucher ses parties intimes et frotter son sexe contre elle. Jusqu’à ce qu’elle parvienne à s’échapper.

 

Elle relate aussi à la police que la patronne du théâtre, informée, a convoqué le comédien et lui « a remonté les bretelles ». « Sur le moment ça m’a suffi. Les gens de la troupe sont venus me voir et me réconforter, ils m’ont dit “désolé [...], on t’a pas prévenue” », poursuit-elle, selon le procès-verbal consulté par Mediapart.

Lors de son entrevue avec le comédien, Ariane Mnouchkine confirme lui avoir assené une gifle après l’avoir traité de « dégueulasse » et de « pervers ». « À l’ancienne », a convenu auprès de nous la metteuse en scène, expliquant que le « récit de la jeune fille n’était pas suffisamment étayé » à l’époque et qu’elle pensait qu’il s’agissait d’un « baiser volé ».

 

 

C’est aussi comme ça qu’elle se justifie d’avoir ensuite laissé le comédien accueillir le public à ses côtés à la porte du théâtre, alors même que Manon lui avait demandé qu’il ne soit plus dans son champ de vision quand elle travaillait à la billetterie. « Ariane m’a dit sèchement qu’il avait eu sa punition et que ce n’était pas à moi de lui dire quoi faire avec ses comédiens », expose la jeune fille.

L’étudiante finit par se décider à venir au commissariat car, explique-t-elle aux policiers, « au mois de janvier, [elle a] appris qu’il avait demandé son contact à une stagiaire de 19 ans ». Sur procès-verbal, Manon explique : « Je souhaite faire une main courante dans le cas où une autre fille viendrait déposer plainte. »

 

 

La scène qu’elle décrit ressemble, sans qu’elle le sache, à celle décrite par Agathe Pujol à Mediapart, qui aurait eu lieu quatorze ans plus tôt : « Farid m’a prise par le bras et entraînée vers les caisses de stockage, contre lesquelles il m’a bloquée de tout son poids », relate cette dernière. La trentenaire ajoute qu’elle était « saoule » et se souvient « avoir dit non » et « avoir réussi à réunir ses forces pour le repousser en entendant une chanson des Beatles » qui l’aurait ramenée à la réalité.

 

De cette fête de réveillon, Marion C., une des autres bénévoles, se remémore, écœurée, « des pleurs » et « des lycéennes qui consolaient Agathe ».

 

« C’est aussi comme ça qu’elle se justifie d’avoir ensuite laissé le comédien accueillir le public à ses côtés à la porte du théâtre, alors même que Manon lui avait demandé qu’il ne soit plus dans son champ de vision quand elle travaillait à la billetterie. « Ariane m’a dit sèchement qu’il avait eu sa punition et que ce n’était pas à moi de lui dire quoi faire avec ses comédiens », expose la jeune fille.

L’étudiante finit par se décider à venir au commissariat car, explique-t-elle aux policiers, « au mois de janvier, [elle a] appris qu’il avait demandé son contact à une stagiaire de 19 ans ». Sur procès-verbal, Manon explique : « Je souhaite faire une main courante dans le cas où une autre fille viendrait déposer plainte. »

 

 

La scène qu’elle décrit ressemble, sans qu’elle le sache, à celle décrite par Agathe Pujol à Mediapart, qui aurait eu lieu quatorze ans plus tôt : « Farid m’a prise par le bras et entraînée vers les caisses de stockage, contre lesquelles il m’a bloquée de tout son poids », relate cette dernière. La trentenaire ajoute qu’elle était « saoule » et se souvient « avoir dit non » et « avoir réussi à réunir ses forces pour le repousser en entendant une chanson des Beatles » qui l’aurait ramenée à la réalité.

 

De cette fête de réveillon, Marion C., une des autres bénévoles, se remémore, écœurée, « des pleurs » et « des lycéennes qui consolaient Agathe ».

 

 

Les relations affectives prennent l’ascendant sur tout, ouvrant un magnifique terrain de jeu aux gens mal intentionnés.

Manon, dans son rapport d’alternance sur le Théâtre du Soleil

 

 

Une autre des lycéennes, Lucie C., raconte avoir subi les assauts du comédien à la même période. Elle a conservé des SMS de 2011, consultés par Mediapart, où Farid Gul Ahmad insiste pour la voir et lui dit que « ce n’est pas grave » si elle « n’est pas amoureuse ».

 

Selon le témoignage de la jeune fille, ce dernier l’aurait « embrassée de force » et aurait « tenté plusieurs fois de l’entraîner dans sa roulotte ». « Je me souviens qu’il m’avait tenue beaucoup trop fort, qu’il m’avait fait mal et que j’étais terrorisée », relate-t-elle, expliquant « avoir arrêté de venir au Soleil pendant un moment », de peur que la scène se reproduise.

 

Ariane Mnouchkine nie avoir été informée des violences de ce deuxième comédien avant mars 2024. La question de l’exclure de la troupe à ce moment-là s’est-elle posée ? « À l’époque, Ariane m’a répondu qu’il avait une femme et des enfants, et que c’était elle qui l’avait fait venir de l’étranger », témoigne une membre de la troupe, qui regrette aujourd’hui « des choses qui se sont passées et qu’on aurait pu empêcher ».

 

« Les agresseurs sexuels qui fréquentaient encore la troupe lors de mon année d’alternance ont longtemps bénéficié du silence de certains membres de la troupe. Par tendresse, par histoire commune, par désintérêt peut-être », écrit Manon dans son rapport d’alternance, remis à l’été 2025 à l’université de Nanterre.

 

« L’affection et l’amour » ont pu servir de « bouclier » aux coupables, estime-t-elle, rappelant qu’Ariane Mnouchkine considère son théâtre comme une famille, interpellant les membres de la troupe par des « mes enfants » ou « mes chéri·es ».

 

À ses yeux, comme à ceux de beaucoup d’autres membres, « le Soleil est aussi un lieu magnifique où on aide les gens, mais où les relations affectives prennent l’ascendant sur tout, ouvrant un magnifique terrain de jeu aux gens mal intentionnés ».

 

Sarah Brethes

 

Boîte noire

Mediapart a sollicité par téléphone le 13 novembre les deux comédiens mis en cause, Sébastien Brottet-Michel et Farid Gul Ahmad, pour leur demander un entretien.

 

Tous deux nous ont demandé des questions écrites. Le 17 novembre, nous leur avons donc adressé une série de questions précises relatives aux témoignages que nous avions recueillis, afin qu’ils puissent répondre précisément aux accusations portées.

Sébastien Brottet-Michel les a transmises à son avocate, Maïa Kantor, qui nous adressé par SMS, le 22 novembre, une réponse générale, qui figure en intégralité dans l’article, précisant que son client « conserv[ait] pour l’institution judiciaire ses explications ».

Farid Gul Ahmad nous a répondu par SMS le 18 novembre : « J’ai lu vos questions mais, dans la plupart des cas, les faits ont été déformés et de fausses accusations ont été portées contre moi, ce que je réfute. […] Si vous le souhaitez, nous pouvons en discuter directement. » Après ce message, nos appels et relances SMS sont restés sans réponse.

 

 

Nous avons fait le choix de mentionner leurs noms complets, s’agissant de comédiens d’une compagnie de théâtre mondialement connue, pour l’un d’entre eux en situation de pouvoir au sein de cette troupe, visés par une enquête judiciaire pour des faits de violences sexuelles et par ailleurs mis en cause au cours de notre enquête par de nombreux témoignages courant sur de nombreuses années. Nous avons jugé qu’il s’agissait d’informations d’intérêt public.

 

Pour l'heure, selon nos informations, les deux comédiens ne sont pas visés nominativement par l'enquête judiciaire ouverte par la brigade des mineurs. Si cela venait à être le cas, ils bénéficieraient dans ce cadre de la présomption d'innocence. 

 

Ariane Mnouchkine a reçu Mediapart pendant près de deux heures au Théâtre du Soleil, accompagnée de son assistant, et elle a accepté de répondre à l’ensemble de nos questions. En préambule, elle a tenu à souligner qu’elle « ne se sentait pas la légitimité de remplacer la justice » et tenait donc confidentielles les informations relatives à l’enquête interne menée dans son théâtre, transmises au parquet de Paris. 


À l’issue de la rencontre, nous avons proposé de nous entretenir avec d’autres membres de la troupe. Seule une personne a accepté. 

 

 

Boite noire de l’article de Mediapart:

Nous avons enregistré l’entretien, tout comme Ariane Mnouchkine.

* Les prénoms qui portent un astérisque sont des prénoms d’emprunt, les personnes ayant souhaité conserver leur anonymat.

Les personnes qui dénoncent des violences sexuelles ont relu et validé leurs témoignages et citations par écrit.

Nous avons débuté notre enquête en juin 2025. Outre Ariane Mnouchkine, nous avons mené seize entretiens avec des personnes qui ont été ou sont membres du Théâtre du Soleil, et consulté un certain nombre de documents (enregistrement sonore de réunion, SMS, mails…).

 

Sarah Brethes - Mediapart 

 

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L'article de Télérama :

 

“J’ai giflé ce garçon” : Ariane Mnouchkine se défend tant bien que mal, acculée par une enquête de “Mediapart” sur le Théâtre du Soleil

 

De nouvelles accusations d’agressions sexuelles et de viols, notamment sur mineures, visant deux comédiens, renforcent les soupçons de dysfonctionnements sur le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine ces quinze dernières années.

 

Par  Tiphaine Le Roy / Télérama 

Réservé aux abonnés

Publié le 01 décembre 2025 à 18h

 

Le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine pourra-t-il se relever des accusations de violences sexistes et sexuelles qui auraient eu cours pendant de nombreuses années en son sein ? Au vu de l’enquête publiée par Mediapart le 30 novembre, il est raisonnablement permis d’en douter. D’autant que les propos de la metteuse en scène au média d’investigation posent question quant au respect des engagements dans la lutte contre les violences et le harcèlement sexistes et sexuels (VHSS), auxquels sont pourtant conditionnées les aides du ministère de la Culture — soit 2 millions d’euros annuels de subventions de fonctionnement pour le Théâtre du Soleil.

 

L’image de la mythique troupe s’assombrissait déjà sérieusement à la suite du témoignage sous serment de la comédienne Agathe Pujol, le 24 mars dernier, devant la commission d’enquête parlementaire relative aux violences commises dans le secteur artistique. Les déclarations de huit ex-salariées ou bénévoles du Théâtre du Soleil à Mediapart l’obscurcissent encore. Les faits porteraient sur des agressions sexuelles, mais aussi sur des viols pour trois d’entre elles. Ces propos viennent ainsi corroborer les propos d’Agathe Pujol, qui avait dénoncé une tentative de viol commise sur elle par un comédien au soir du 31 décembre 2010, au sein de l’établissement situé à la Cartoucherie de Vincennes, à Paris. Comme pour la comédienne — qui a également porté plainte pour viol contre Philippe Caubère, autre ancien de Soleil —, certaines agressions auraient été perpétrées sur des personnes mineures. Comme pour elle, toujours, certains faits se seraient déroulés au sein du théâtre.

 

Les témoignages recueillis accusent deux acteurs aujourd’hui quinquagénaires (tous deux également incriminés par Agathe Pujol de l’avoir agressée). Le premier est mis en cause par huit personnes, le second, par trois. Tous les deux nient les faits qui leur sont reprochés.

 

Le climat décrit à Mediapart se rapprocherait d’un système d’emprise de ces derniers portant sur de jeunes bénévoles, comédiennes ou professionnelles de l’administration du spectacle, au Théâtre du Soleil. Parmi les jeunes femmes interrogées, l’une d’entre elles, qui avait porté plainte en 2021 pour viol, dénonce une relation qui aurait été basée sur de la manipulation du comédien, alors qu’elle était âgée de 15 ans seulement. L’enquête aurait été classée en 2023 pour infraction insuffisamment caractérisée. Une autre femme, tout juste majeure, évoque des « actes sexuels violents dans les recoins du théâtre ». Comme la précédente femme citée, elle indique des rapports qui auraient été imposés dans des lieux publics à Paris. La proximité du comédien avec Ariane Mnouchkine revient dans les témoignages pour indiquer la difficulté à en parler à la metteuse en scène.

 

"Nous mesurons tout à fait la gravité depuis le début."

Ariane Mnouchkine

 

 

 

Interrogée par Télérama, Ariane Mnouchkine déclare « ne pas vouloir entrer en polémique avec Mediapart par article interposé. Je ne vois qu’une seule bonne nouvelle : la justice est moins lente que ce que l’on craignait, dit-elle en évoquant l’ouverture d’une enquête. Cela me soulage car nous allons pouvoir lui parler ». Mais si les deux comédiens sur lesquels portent les accusations ont quitté le Théâtre du Soleil le 2 avril, à la suite des pressions internes au sein de la compagnie, notamment, Ariane Mnouchkine semble avoir tardé à prendre les mesures nécessaires. Les propos qu’elle tient en réaction aux accusations de tentative de viol portées contre l’un des comédiens interrogent sur la difficulté pour la metteuse en scène à prendre la mesure des obligations en matière de VHSS.

 

 

L’acteur — sur lequel portent déjà les accusations d’Agathe Pujol concernant le réveillon du 31 décembre 2010 — aurait agressé une étudiante en alternance au service presse du Théâtre du Soleil lors de la fête organisée pour les 85 ans d’Ariane Mnouchkine, en 2024. « Nous mesurons tout à fait la gravité depuis le début », nous assure la metteuse en scène. Un début qu’elle date de l’audition d’Agathe Pujol, en mars dernier. Pourtant, ses réponses à Mediapart laissent entendre que certains faits d’agressions lui avaient été rapportés en 2024. À Télérama, elle précise, au sujet de l’agression dont aurait été victime l’étudiante en alternance : « Il y a eu un premier épisode qui ne semblait pas concerner des événements trop graves. J’ai été informée il y a un an, et j’ai giflé ce garçon, dit-elle à propos du comédien incriminé. La jeune femme semblait satisfaite. Ensuite, il y a eu un deuxième témoignage et les faits alors annoncés étaient beaucoup plus graves. C’était le 27 mars dernier. J’ai convoqué et congédié le comédien le lendemain, le 28 mars. »

Interrogée sur la description précise des faits qui lui avaient été rapportés la première fois, Ariane Mnouchkine n’a pas répondu. Lorsque nous lui avons demandé si elle n’aurait pas dû — dès cette époque — prendre des mesures pour accompagner la jeune femme, compte tenu des engagements imposés aux structures bénéficiant de subventions du ministère de la Culture, Ariane Mnouchkine a mis fin à la conversation.

 

 

Le ministère de la Culture informé

Depuis 2022, pourtant, le plan de lutte du ministère de la Culture contre les violences et le harcèlement sexistes et sexuels (VHSS) est on ne peut plus clair. Il impose aux structures qui lui demandent des aides de respecter un certain nombre d’engagements et de mesures de protections des personnes portant à leur connaissance des faits de VHSS, qu’elles en soient victimes ou témoins. Sur son site, le ministère note très précisément les obligations des structures à accompagner ces personnes, à les informer sur leurs droits et à les protéger. Contacté par Télérama, le ministère précise analyser la situation et avoir déjà demandé au Théâtre du Soleil de prendre les mesures requises pour toutes les conventions de financement, indiquant que cela aurait été fait. Il précise travailler actuellement sur les faits nouvellement portés à sa connaissance, dans le sens d’une gestion approfondie des questions soulevées.

 

La prochaine création du Théâtre du Soleil, Ici sont les dragons, deuxième époque, est prévue pour mars. Une exposition consacrée au Théâtre du Soleil doit aussi se tenir au Centre national du costume de scène et de la scénographie de Moulins (Allier) d’avril à septembre. Reste à voir comment les institutions se positionneront prochainement, et si le public conservera son enthousiasme pour une compagnie emblématique du renouveau théâtral post-1968, mais au travers de laquelle apparaît aujourd’hui le reflet d’une époque révolue.

 

Propos recueillis par Tiphaine Le Roy / Télérama 

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July 20, 2025 6:46 AM
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Au Festival d’Avignon, le théâtre du réel au plus haut avec « Le Procès Pelicot » par Milo Rau

Au Festival d’Avignon, le théâtre du réel au plus haut avec « Le Procès Pelicot » par Milo Rau | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge (Avignon, envoyée spéciale du Monde), publié le 19 juillet 2025

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Dans une soirée qui fera date, le metteur en scène suisse a transposé sur scène, vendredi 18 juillet, les quatre mois d’un procès hors norme, avec une rigueur sans faille et en évitant tout sensationnalisme.

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/07/19/au-festival-d-avignon-le-theatre-du-reel-au-plus-haut-avec-le-proces-pelicot-par-milo-rau_6622196_3246.html

 

En apnée pendant quatre heures. Rarement on aura vu au théâtre une telle concentration, un tel unisson entre les acteurs et le public, un tel sentiment de l’essentiel. Transposer sur scène le procès Pelicot exigeait d’être à la hauteur d’un moment judiciaire historique. C’est peu de dire que ce fut le cas, vendredi 18 juillet, à Avignon, lors de cette soirée unique proposée par le metteur en scène suisse Milo Rau : historique, ce Procès Pelicot le sera aussi pour l’art théâtral, et restera dans les annales comme exemplaire de ce que peut être un théâtre du réel.

 

 

Comment faire entrer en quatre heures de représentation un processus judiciaire qui s’est déroulé pendant près de quatre mois, du 2 septembre au 19 décembre 2024, et a profondément ébranlé la société française, et bien au-delà ? Comment éviter toute spectacularisation, tout sensationnalisme ? Milo Rau et sa dramaturge, Servane Dècle, répondent par une rigueur sans faille, et une confiance absolue dans les pouvoirs du théâtre, lequel a partie liée avec la justice depuis ses origines grecques.

 

A quelques encablures à peine du tribunal d’Avignon, où s’est tenu le procès, le Cloître des Carmes, haut lieu du festival, s’est offert comme un écrin parfait pour rejouer les grands moments du procès, et toute la pensée suscitée par cet insondable que sont les événements advenus dans un village tranquille du sud de la France pendant dix ans. Nul besoin de décor ici, tout va se jouer dans la parole. Sur le plateau nu, deux rangées de bancs en bois à cour et à jardin, comme dans une salle d’audience, sur lesquels sont assis les comédiens, vêtus de couleurs sombres. Au milieu, une petite table derrière laquelle se tiennent deux autres actrices, faisant office aussi bien de narratrices que de présidente et vice-présidente du tribunal.

Dissonance insupportable

Marie-Christine Barrault s’avance vers le micro posé à l’avant-scène pour évoquer d’abord le cadre de l’histoire, ce village de Mazan (Vaucluse) planté au pied du mont Ventoux chanté par Pétrarque, qui abrita aussi, chose moins connue, l’un des châteaux du marquis de Sade, cruelle ironie. Puis la focale se resserre sur la maison des sévices, cette maison en laquelle Gisèle Pelicot croyait avoir trouvé le havre protégeant son bonheur conjugal, jusqu’à ce jour de novembre 2020, où sa vie a basculé dans l’inimaginable. Une maison dont Caroline Darian, la fille du couple, dit, par la voix de l’actrice Julie Moulier, l’horreur qu’elle lui inspire dorénavant, la dissonance insupportable entre le souvenir des moments joyeux et les actes commis par son père.

 

A partir de là se met en place le puzzle savamment composé par Milo Rau et Servane Dècle, qui va mêler des moments saillants du procès avec des prises de parole extérieures qui l’ont accompagné tout du long, pour penser aussi bien la culture du viol et le patriarcat que la figure du monstre, la banalité du mal ou la question du punitivisme. Pour réunir toute cette matière, le metteur en scène et la dramaturge ont travaillé directement avec des journalistes, qui ont livré leurs notes, avec certains des avocats, des chercheurs, des membres d’associations féministes ou des habitants d’Avignon ayant assisté au procès.

Ce travail documentaire, d’un sérieux irréprochable, a permis de reconstituer aussi bien les interrogatoires de Dominique Pelicot et de ses coaccusés que les deux grands discours de Gisèle Pelicot, au début et à la fin du procès, les plaidoiries des avocats, les expertises des psychiatres. Sans compter la description des vidéos des séances de viol tournées et archivées par Dominique Pelicot et qui, diffusées lors des audiences à la demande de Gisèle Pelicot elle-même, ont été au cœur du procès.

Saisissant tableau

La représentation s’offre donc comme un processus qui se calque sur celui de la justice, dans la tentative de comprendre ce qui s’est passé dans cette chambre, et ce que cela raconte de notre civilisation et de ses soubassements. Ce processus est tenu de bout en bout grâce aux acteurs et au travail mené sur le jeu : il ne s’agit pas de simples lectures, mais bien d’incarner avec force une parole ou une pensée, plus que des personnages. Plusieurs sommets sont atteints, avec Ariane Ascaride, portant le premier discours de Gisèle Pelicot. Avec Elios Noël, en expert analysant avec complexité le rôle de la pornographie. Avec Philippe Torreton, qui humanise de manière troublante Dominique Pelicot. Avec Clara Hédouin, défendant avec flamme les théories antipunitivisme du philosophe Geoffroy de Lagasnerie. Ou avec Camille Etienne, dans la plaidoirie magnifique d’Antoine Camus, l’un des deux avocats de Gisèle Pelicot.

 

L’ensemble tel qu’il se présente ainsi, concentré, ramassé sur une seule soirée, brosse un saisissant tableau de cette culture du viol, avec cette interrogation en ligne de fuite : qu’est-ce qui a mené certains hommes dans la chambre de Mazan, tandis que d’autres, sollicités par le « metteur en scène » Dominique Pelicot, s’y sont refusés ? « Le pourquoi n’est pas à chercher dans un dénominateur commun », analyse Antoine Camus. On ne sort pas forcément du Procès Pelicot avec des réponses. Mais avec une méthode et une énergie de pensée et d’action, ô combien.

 

 

 

 

Fabienne Darge  / Le Monde

 

Légende photo : « Le Procès Pelicot », mis en scène par Milo Rau, au Festival d’Avignon, le 18 juillet 2025. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE/FESTIVAL D’AVIGNON

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June 7, 2025 12:28 PM
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Attitude «inquiétante», «ouin-ouin»… Nâzim Boudjenah condamné pour menaces de mort envers Sandrine Rousseau –

Attitude «inquiétante», «ouin-ouin»… Nâzim Boudjenah condamné pour menaces de mort envers Sandrine Rousseau – | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 

L’ex-acteur de la Comédie-Française, déjà jugé coupable pour des faits similaires envers une ancienne compagne, a été condamné, ce vendredi 6 juin, à neuf mois de prison avec sursis. Le parquet a dû recadrer les débats et rappeler la réalité des violences faites aux femmes.

 

On repart au moins avec la certitude que Nâzim Boudjenah, 52 ans, a finalement été licencié de la Comédie-Française, fin février. L’ex-acteur de théâtre était jugé ce vendredi 6 juin par la 28e chambre du tribunal correctionnel de Paris, pour des menaces de morts proférées sur X dans la nuit du 18 juillet 2024. Ces cibles : l’élue parisienne Alice Coffin – absente et non représentée – et la députée écologiste Sandrine Rousseau. Soit les «porte-parole» d’un «discours qui fait qu’entre deux partis, un homme et une femme, l’homme n’a aucune chance», selon le mis en cause, dont l’attitude à la barre a fortement irrité la présidente et la représentante du ministère public, Valentine Géraud.

Jusqu’à pousser cette dernière à requérir une peine «beaucoup plus lourde» que ce qu’elle avait prévu, soit six mois de prison ferme, 300 euros d’amende, un stage de deux jours de sensibilisation contre la haine en ligne et une interdiction d’entrer en contact avec les victimes.

«J’ai été extrêmement choquée»

Lors de cette audience, courte parce qu’il y a beaucoup d’affaires à juger ce vendredi – de quoi empêcher Nâzim Boudjenah de se lancer dans une tirade théâtrale que personne ne souhaitait vraiment entendre –, il a beaucoup été question de contexte. Celui-ci est plutôt simple. Le 18 juillet 2024, l’acteur, en chute libre après une première condamnation pour menaces de mort envers son ancienne conjointe Marie Coquille-Chambel, venue en soutien de l’élue écolo, a «tout perdu». Il est sans domicile fixe, ne travaille plus.

 

Ce soir-là, «sous la pluie», il «craque». De nombreux messages insultants, menaçants – personne n’a le nombre précis – jaillissent sur son compte X. Lui se remémore mal du moment. Etait-il bourré ? Pour son avocate, Me Florence Bourg, l’histoire est simple. Cinq ans sans travail, plusieurs procédures judiciaires – Boudjenah est accusé de viol par Marie Coquille-Chambel –, des manifestations devant la Comédie-Française, des «tournées de la plaignante sur des plateaux de télévision». Pendant cinq ans, elle lui a dit : «Non, Nâzim. Non. On ne répond pas.» Mais à un moment ça pète, et «c’est le feu d’artifice».

 

 

Lui s’est excusé, plusieurs fois. Sur X, devant les enquêteurs. Il a croisé, «par hasard», Sandrine Rousseau non loin de l’Assemblée nationale. Naturellement, il s’est présenté à elle. «C’est moi qui vous menace de mort !» Là aussi, il s’excuse.

 

Mais la rencontre reste traumatique pour l’élue écologiste, pourtant habituée du cyberharcèlement et des menaces en tous genres. «J’ai été extrêmement choquée. Il m’arrive rarement de croiser les personnes qui me cyberharcèlent ou me menacent de mort. Ça m’est arrivé une fois au restaurant [avec un autre homme], j’étais avec ma fille et ça ne s’est pas bien passé. Il m’a dit que c’étaient juste des messages parmi tant d’autres, que j’en recevais tellement. A quel moment on minimise encore une fois la violence des propos ?»

 

«Il va falloir essayer de canaliser votre colère»

Sandrine Rousseau s’est portée partie civile, mais ne demande qu’un euro symbolique, «pour qu’il comprenne». Cependant, au milieu d’une salle d’audience acquise à la femme politique féministe, ce n’est pas l’impression que donne Nâzim Boudjenah. D’apparence d’abord, celui qui ne reviendra «jamais» sur scène paraît marqué. Crâne rasé, polo gris clair, pantalon noir, il semble ne pas en mener large et baisse la tête au moment de l’énoncé des faits. Il reconnaît tout, s’excuse encore.

Puis, petit à petit, il reprend confiance, se redresse, et c’est la colère qui apparaît. Sur son corps – les pieds qui tapent le sol, les mains serrées, parfois derrière la nuque – et dans le discours aussi. «Quelqu’un est intervenu dans un travail que j’ai patiemment construit pendant trente ans, elle a tout détruit.» Ce quelqu’un, c’est Marie Coquille-Chambel. La désormais actrice est vue par le prévenu comme la cause de tous ses problèmes.

 

 

«Ce ne sont pas Mme Coquille-Chambel et Mme Rousseau qui vous ont mis à la rue, si ?» fait remarquer la présidente du tribunal. Boudjenah botte en touche. «Monsieur, il va falloir essayer de canaliser votre colère. Je ressens votre colère, peut-être est-elle légitime, ou pas. Mais dans la vie, on a toujours des personnes qui n’ont pas le même avis que nous et qui, parfois, ont raison. D’autres fois non. C’est pas pour autant qu’on se pourrit tous les uns les autres. Sinon, c’est une société qui part en cacahuète.»

«Vous donnez l’impression que vous allez repasser à l’acte»

La procureure, elle, est moins patiente face à un mis en cause qui penserait, selon elle, «que l’homme n’a plus aucune chance depuis le début du mouvement #MeToo». «C’est mon métier au quotidien, de superviser des enquêtes, d’être aux audiences. Contrairement à ce que vous pensez, les femmes et les enfants sont particulièrement en danger face aux menaces des hommes. Que ce soit dans la rue, dans le cadre de l’intimité ou dans le cyberespace.»

 

Elle se dit exaspérée par la rengaine «pauvre de nous les hommes» ; «ces folles de féministes», elle cite des chiffres de l’Insee : «85 % violences physiques sont commises par des hommes, 97 % des violences sexuelles sont commises par des hommes.» La magistrate finit par lancer : «Si vous voulez venir à toutes les audiences au lieu de participer à ce “ouin-ouin” général…»

 

Après une pause due à un problème informatique, Nâzim Boudjenah est finalement condamné à neuf mois de prison avec sursis, 300 euros d’amende, un stage de sensibilisation contre la haine en ligne, un euro symbolique à verser à Sandrine Rousseau et une interdiction d’entrer en contact avec les victimes. «Dans la rue, vous voyez Mme Rousseau, Mme Coffin, vous changez de trottoir. Pas de message, pas de tweet, pas de pigeon voyageur», précise la présidente du tribunal.

«A la première lecture du dossier, je me suis dit que vous étiez un troll, expliquait plus tôt la procureure de la République. Vous reconnaissez immédiatement les faits, vous aviez un positionnement modéré dans la procédure.» Puis, au vu de l’attitude «inquiétante» du prévenu à la barre, ainsi que sa «fragilité psychologique», une crainte persiste chez elle : «Vous donnez l’impression que vous allez repasser à l’acte.»

 
 

Légende photo : L'acteur Nâzim Boudjenah, à la Comédie-Française, en septembre 2019. (Agathe Poupeney /Divergence)

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May 1, 2025 3:52 AM
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Le numéro 2 du Festival d’Avignon, Pierre Gendronneau, va quitter son poste après des signalements pour violences sexistes et sexuelles 

Le numéro 2 du Festival d’Avignon, Pierre Gendronneau, va quitter son poste après des signalements pour violences sexistes et sexuelles  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Radidja Cieslak et Sonya Faure dans Libération - 30 avril 2025

 

Le directeur délégué du Festival n’occupera plus ses fonctions à partir du mois de juin, selon une information donnée par «Télérama» confirmée à «Libération». Le ministère de la Culture a saisi le procureur de la République alors que deux anciennes salariées l’accusent de violences et harcèlements sexistes et sexuels.

 

 

Agitation à la veille de la grand-messe du théâtre. Le départ de Pierre Gendronneau, directeur délégué du Festival d’Avignon depuis février 2023, a été annoncé pour début juin selon les informations de Télérama, confirmées par la direction du festival à Libération. Très peu de temps, donc, avant l’ouverture de l’édition 2025, le 5 juillet. Ce retrait intervient dans un contexte de tensions autour de faits supposés de violences et harcèlements sexistes et sexuels qui se seraient déroulés au Festival d’Avignon, mais aussi au Festival d’automne, il y a plusieurs années, lorsque Pierre Gendronneau, 35 ans aujourd’hui, y occupait là encore les fonctions de directeur délégué.

 

 

Le nom de Pierre Gendronneau a été signalé au ministère de la Culture par deux femmes, salariées au moment des faits par le «in» d’Avignon pour l’une et par le Festival d’automne pour l’autre, pour des problématiques relatives aux violences sexistes et sexuelles (VSS), comme le rapporte Télérama. Conformément à l’article 40 du code de procédure pénale, le ministère en a informé le procureur de la République qui décidera des suites judiciaires à donner à ces accusations – dont on ne connaît pas la teneur exacte, les deux femmes tenant à ne pas rendre public leur témoignage.

Une première enquête avec un cabinet indépendant

Le directeur du Festival, Tiago Rodrigues, assure ne pas avoir eu connaissance des faits présumés avant ces signalements. «La direction du Festival en a été informée le 6 novembre 2024 par le ministre de la Culture dans le cadre de la procédure de l’article 40, explique-t-il à Libération. Le festival a décidé dans les deux jours qui ont suivi d’embaucher un cabinet indépendant [Egaé, dirigé par Caroline de Haas et spécialisé dans la lutte contre les violences sexuelles], qui a enquêté de novembre à décembre. Celui-ci a effectivement remonté des cas d’accusations visant Pierre Gendronneau», poursuit-il.

 

«Rassurés de savoir que la justice avait connaissance de faits sur lesquels elle allait prendre la décision de poursuivre ou non des investigations, nous avions de notre côté à envisager les suites possibles en tant qu’employeur», dit encore Tiago Rodrigues. Qui s’entoure alors de plusieurs avocats et juristes du droit du travail. «Ceux-ci ont estimé que les cas remontés ne relevaient pas de faits de harcèlement ou de violences sexuels», assure-t-il, permettant à Pierre Gendronneau de rester à son poste jusqu’à aujourd’hui.

Néanmoins, «le climat de suspicion et les rumeurs persistantes ne lui ont pas permis de remplir pleinement ses fonctions», souligne Tiago Rodrigues. «C‘est pourquoi d’un commun accord avec la direction, son départ a été annoncé ce mercredi. Il sera effectif début juin». Pierre Gendronneau ne pourra être remplacé qu’à partir de l’automne, lors du prochain conseil d’administration du festival.

Le 13 janvier 2024, l’administratrice du Festival d’Avignon, Eve Lombart, avait été entendue par la commission d’enquête relative aux violences commises dans la culture dirigée par la députée écologiste Sandrine Rousseau. Elle rapportait avoir reçu 9 signalements de VSS en 2024, 11 en 2023. Aucun ne concernait Pierre Gendronneau, selon Tiago Rodrigues. Qui assure que chacun de ces signalements a provoqué une enquête interne, et parfois des sanctions disciplinaires. Comme de plus en plus de structures, le Festival s’est également doté d’une cellule d’écoute et de référents chargés d’accompagner et d’orienter les personnes victimes de violences sexuelles.

 

 
 
Légende photo :  Pierre Gendronneau, directeur délégué du Festival d'Avignon, à Avignon 1er août 2023. (Angelique Surel/Le Dauphine. MAXPPP)
 
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April 8, 2025 5:20 PM
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Violences sexuelles dans le milieu de la culture : la commission d’enquête parlementaire passe aux recommandations 

Violences sexuelles dans le milieu de la culture : la commission d’enquête parlementaire passe aux recommandations  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 

 
 
Fruit de six mois de travaux et de quasi 120 heures d’auditions, le rapport de la commission d’enquête parlementaire rendu ce mercredi dresse le tableau d’un secteur «surexposé» au risque de violences et propose des solutions.
 
 

C’est une actrice anonymisée qui confie : «On m’a convaincue que c’est parce que je souffre qu’un réalisateur est heureux.» Une autre à qui un réalisateur a demandé «de [s]‘insérer un œuf dans le vagin en [lui] laissant entendre que, si [elle était] une vraie actrice, [elle serait] capable de le faire». Ou Anna Mouglalis, décrivant cette intensité recherchée chez les actrices y compris dans les silences, qu’elle appelle «vulnérabilité charismatique» et qui s’avère   «particulièrement sensible chez les survivantes – d’inceste, de viol».

 

85 auditions et tables rondes, 118 heures d’échanges avec 350 professionnels, 87 recommandations au total. En 279 pages, le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les violences dans le milieu culturel dresse un diagnostic accablant pour les secteurs artistiques, tirant l’un après l’autre les fils d’une omerta tenace. Mise en place après les accusations de l’actrice Judith Godrèche contre les cinéastes Benoît Jacquot et Jacques Doillon, cette commission a ensuite été élargie aux secteurs «de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité».

Révélations terribles et inouïes sur le métier

Tuée dans l’œuf lors de la dissolution le 9 juin, après un mois de travaux, elle avait été remise sur pied début octobre, sous la présidence de la députée Sandrine Rousseau (Les Ecologistes), avec le rapporteur Erwan Balanant (Modem). Ses conclusions seront remises mercredi 9 avril. Un exercice inédit et historique pour dépasser l’accumulation de témoignages individuels, aller au-delà de ce «#MeToo en pointillés» décrit par la députée, où chaque récit de violences sexuelles en chasse un autre, sans permettre un recul suffisant sur des «violences systémiques».

 

«C’est au nom de l’art et de la création que les aspirants artistes sont prêts à tout sacrifier ; c’est aussi au nom de l’art et de la création que d’autres commettent les plus terribles violences», résume Sandrine Rousseau dans son avant-propos. Techniques d’apprentissage maltraitantes, travail autour du corps, très forte hiérarchisation de ces milieux marqués par la précarité d’un grand nombre de professionnels, usage banalisé d’alcool et de stupéfiants, négation de la relation de travail, peur des représailles dans un milieu où le réseau est primordial… Tous ces paramètres accentuent le risque de subir des violences.

L’émotion non dissimulée des députés, parfois les larmes, ont marqué les cinq mois d’auditions. Entre autres professions (dont certaines rarement représentées, tels les scénaristes ou critiques), les actrices y ont livré les récits les plus médiatisés, révélations terribles et inouïes sur leur métier. Sara Forestier, racontant avoir dû refuser d’enlever sa culotte lors de son premier casting à 13 ans ou s’être entendu dire à 15 par un régisseur de l’Esquive : «J’ai envie de te faire l’amour dans les fesses». Anna Mouglalis, évoquant les baffes improvisées par un acteur sur elle en tournant une scène d’agression sexuelle ou encore ce plan volé sur son sexe lors d’un autre tournage, conservé au montage du film et sa bande-annonce contre son consentement. Eprouvants, les extraits de ces témoignages scandent le rapport où bien d’autres disciplines, comme le spectacle vivant, ont voix au chapitre. Témoignant de son expérience au Théâtre du Soleil, la comédienne  Agathe Pujol déclenchait un séisme dans l’institution d’Ariane Mnouchkine, en plus d’un signalement au procureur de la République.

Protection de l’enfance

Certaines recommandations cliveront. D’autres étonnent surtout parce qu’on ne soupçonnait pas l’existence du vide qu’elles viennent combler. Au centre : la protection de l’enfance, motivation initiale de la création de la commission. Avec une attention particulière aux castings, apparus comme les lieux de tous les débordements, négligés par l’inspection du travail. Professionnalisation des personnes amenées à encadrer les enfants, recours aux psychologues obligatoire, renforcement de la présence des représentants légaux… La commission souhaite aussi rendre obligatoires les coordinateurs d’intimité pour les scènes impliquant les mineurs, et interdire leur «sexualisation à l’écran et dans les photos de mode, par exemple en les montrant en sous-vêtements».

 

Le rapport recommande aussi d’encadrer impérativement les scènes d’intimité entre adultes avec clauses de contrat et médiation d’un coordinateur spécialisé, ce qui pourrait braquer le milieu encore réfractaire à cette idée. Les parlementaires vont plus loin et préconisent un droit de regard aux comédiens sur le montage final, sous l’égide du Centre national du cinéma et de l’image animée, pour «s’assurer que leur image n’est pas utilisée de manière abusive». De quoi potentiellement bousculer l’intouchable «final cut» du cinéaste.

 

S’attaquant à la phobie des préjudices financiers liés à des dénonciations de violences sexuelles, la commission veut rendre obligatoire la couverture assurantielle des risques VHSS (violences et harcèlement sexistes et sexuels). L’invitation à réfléchir sur «la prescription glissante» des violences sexuelles à l’encontre des majeurs promet de relancer un débat houleux. Aide juridictionnelle sans condition de ressources pour accompagner les victimes lors du dépôt de plainte ou conditionnement des aides publiques à une exemplarité sur la parité et la diversité complètent la liste des préconisations.

Confrontation de mondes professionnels

Parce qu’en grande partie filmées et retranscrites en direct, quand le huis clos n’était pas réclamé, les quelques centaines d’auditions auront souvent fait l’effet d’étranges moments de télévision. Uniques, pour la teneur des sujets abordés, la nouveauté de l’adresse au législateur. Mais aussi pour la confrontation de mondes professionnels, parlementaires d’un côté et institutionnels de la culture de l’autre (la Cinémathèque française, Serge Toubiana), parfois même de critiques de cinéma (Télérama, les Cahiers du Cinéma), où personne ne semblait parler la même langue ni tout à fait de la même chose, les arguments hésitant entre l’esthétique et la morale, certitudes et approximations, débat sur le culte de l’auteur et coquettes citations de Jacques Rivette ou François Truffaut.

Lorsqu’à des victimes de violences succédaient des personnes identifiées comme parties prenantes d’un système qui les autorise, le ton a pu évoquer celui d’un conseil de discipline, laissant couver la défiance voire le clash. Auditionnée en pleine polémique liée aux conditions de projection du Dernier Tango à Parisla direction de la Cinémathèque ne bronchait pas lorsque Sandrine Rousseau déclarait en conclusion : «La résistance dont vous êtes l’un des piliers ne tiendra pas très longtemps parce que la société est bien en avance sur vous.» A l’inverse, pour avoir fulminé à l’adresse de la présidente de la commission – «Arrêtez de faire la morale à tout le monde. Ça commence à bien faire. Si c’est mon procès, je me taille !» –, l’agent Dominique Besnehard, créateur de la série Dix pour cent, aura marqué les esprits. Non sans avoir rappelé son soutien à Gérard Depardieu, revendiquant son appartenance à «l’ancien monde» et imputé les agressions d’Harvey Weinstein au comportement des actrices – «On ne va pas dans un hôtel avec un metteur en scène. Excusez-moi, Weinstein qui allait à Cannes, certaines actrices allaient dans sa chambre pour peut-être faire une carrière américaine.»

 

 

A l’issue des travaux de la commission, trois signalements pour parjure ont été réalisés, visant l’ancien président de la Cinémathèque Serge Toubiana, entendu au sujet des accusations contre Benoît Jacquot, le directeur délégué de NRJ, Gaël Sanquer, et l’équipe de la Maîtrise des Hauts-de-Seine. Si la plupart des mécanismes ne sont pas spécifique au milieu culturel, «certaines singularités en font vraisemblablement des secteurs surexposés au risque de violences», insiste la commission en appelant de ses vœux à la mise en place d’une étude de victimation de vaste ampleur.

 
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April 2, 2025 2:07 PM
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Anouk Grinberg sur les traumatismes vécus depuis son enfance : «C’est bien pratique pour les prédateurs de faire passer une femme pour folle» 

Anouk Grinberg sur les traumatismes vécus depuis son enfance : «C’est bien pratique pour les prédateurs de faire passer une femme pour folle»  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par par Anne Diatkine / Libération - 2 avril 2025

 

Dans «Respect», qui paraît jeudi 3 avril, l’actrice revient sur les violences sexuelles qu’elle a subies depuis l'enfance, les abus psychologiques dont elle accuse son ex-compagnon Bertrand Blier, et l’omerta qui a entouré ses souffrances.

Respect, peut-on lire sur la couverture du récit d’Anouk Grinberg, sur une photo par Sarah Moon en noir et blanc, où elle pose bras serrés. Respect pour celle qui entreprend de relater non pas la totalité de sa vie, mais une part sombre, et s’oblige à soulever la gangue d’une série d’agressions sexuelles ou crimes afin de décrire leurs répercussions. Autant que faire se peut, Anouk Grinberg évite le registre plaintif sans rien éluder, par la grâce de ses formulations acérées. Cela débute à la campagne dans les années 60 et 70, dans une famille fortunée et intellectuelle. Anouk est la dernière de la fratrie de quatre enfants livrés à eux-mêmes sous couvert de liberté. Leur mère, gravement dépressive, enchaîne les hospitalisations d’où elle revient dans un état toujours pire. Son père, l’homme de théâtre Michel Vinaver, PDG le jour, écrivain la nuit, manque entre autres de temps. Sous le «cagnard de solitude», des prédateurs rodent. L’entretien a lieu un mardi après-midi chez Julliard, la maison qui publie Respect ce jeudi 3 avril. L’inquiétude n’empêche ni le calme, ni la générosité, ni la précision chez Anouk Grinberg.

 

 

Dans Respect, vous décrivez une impressionnante mainmise sur le corps des femmes. Il y a la stérilisation forcée de votre mère endormie sans qu’elle ait été mise au courant, les neuroleptiques qu’on vous oblige à prendre lorsque vous refusez de tourner dans Mon homme de Bertrand Blier, le réalisateur avec qui vous avez vécu et qui est décédé en janvier. Avez-vous eu ultérieurement la possibilité d’en discuter avec les personnes qui disposaient de ces corps féminins ?

 

 

C’est ma mère qui m’a parlé de cette stérilisation forcée juste après ma naissance. Ces messieurs ont cru bien faire. Lorsque c’est arrivé, elle était déjà fragile, avec quatre enfants tout petits. Mais cette prise de son corps a provoqué chez elle une très grave dépression, un chaos, qui a duré quarante, cinquante ans. Une dépression très mal soignée – probablement qu’être l’épouse du PDG de la région n’a rien arrangé.

 

La maladie mentale s’est accompagnée de honte, elle était salissante. On n’en parlait pas, il y avait l’idée qu’elle était contagieuse, qu’on pouvait l’attraper. Elle n’avait plus aucune lumière, plus aucune dignité, plus aucune pulsion maternelle. En ce qui concerne les neuroleptiques que Bertrand Blier m’a obligée à prendre pendant six ans, bien sûr que je n’en ai pas parlé avec lui puisqu’il était celui qui me terrorisait et me menaçait. Quand j’ai trouvé les forces pour m’arracher à cette vie, je ne l’ai plus jamais revu.

 

Comment vous a-t-il imposé la prise de ces médicaments ?

 

Pour comprendre ma soumission, on ne peut pas faire l’économie de ce que ma mère avait déclenché chez moi comme terreur de la folie. J’ai été noyée dans son désespoir. Toute mon enfance, je l’ai vue être embarquée par des infirmiers et revenir encore plus démolie qu’avant. Donc Blier, qui me disait que j’étais folle comme ma mère, qu’il faudrait que je me fasse interner ou que j’avais du pus dans la tête, qu’on allait me retirer mes droits sur notre enfant, venait frapper quelque chose de très blessé et vulnérable chez moi. La possibilité que ma fragilité puisse rejaillir sur mon enfant, l’abîmer comme j’avais été moi-même abîmée m’était intolérable. Pourtant, je savais très bien que je n’étais pas folle. Il y a une feuille de cigarette qui sépare la folie de la vitalité. C’est bien pratique pour les prédateurs de faire passer pour folle une femme qui veut se redresser.

 

Il y a aussi eu un médecin pour accepter de vous prescrire des neuroleptiques.

 

C’était un psychiatre de stars. Un homme avec un cabinet somptueux. Il ne m’a pas posé de questions ou très peu. Il parlait à Blier et répondait à son désir de me neutraliser. C’est d’ailleurs à lui qu’il envoyait les ordonnances. Je n’avais pas de délire, mais il fallait briser ma volonté. Si ce n’est que pour Blier, c’était du délire que de ne pas vouloir jouer dans son film. A sa demande, le médecin a transformé une femme en poupée. Je devais être opérationnelle pour divertir en me laissant humilier.

 

Vous êtes violée à 7 ans par un homme que vous considérez comme votre père d’adoption. Vous révélez immédiatement ce qui vient de se passer, mais vous n’êtes pas entendue. Il y a une absence de réaction totale des adultes.

 

Mon père était le seul adulte à qui je pouvais parler avec mes mots à moi, déjà imbibés de honte. Mais quand je l’ai appelé au secours, il n’a pas compris. Il devait être requis par ses affaires, ses problèmes. Il m’a ramenée chez le violeur, qui était le beau-père de ma meilleure amie. Et il s’est mis à bavarder avec lui avant de me laisser dans cette famille. L’homme n’a pas récidivé. J’étais devenue très peureuse en sa présence. Je ne m’approchais plus de lui.

 

Jusqu’alors, il était en effet un père de substitution. J’ai passé des mois dans cette famille, pendant des années. Les parents connaissaient mon histoire familiale, ils savaient qu’elle était difficile, mais au lieu de prendre soin de moi, de me respecter, l’homme a commis cet acte. C’était tellement violent que je n’ai pas pu m’opposer. Pas un son n’est sorti de moi, mon corps, mon âme, tout était mort, je ne pouvais plus bouger, ce qui lui a peut-être fait croire que j’y trouvais mon compte. Pourtant je ne peux pas supposer qu’un homme imagine qu’une enfant de 7 ans trouve son compte dans un viol digital qui dure au moins une heure, le temps du film qu’on regardait à la télé, allongées sur le ventre, mon amie et moi. Ça a duré, ça l’amusait, il faisait ça pendant que le film se déroulait, et comme je n’ai pas bougé d’un millimètre et que j’étais comme torpillée dans un trou noir, personne n’est venu… Il n’y avait aucun recours ni de la part de ma copine qui était sur le lit, qui regardait la télévision et qui n’a pas vu, ni évidemment de cet homme qui était un tueur.

C’était un banquier. J’aimais beaucoup ce monsieur. J’étais gentille, câline, comme un chaton peut être câlin. Mais je n’ai jamais demandé de sexe. Toute une génération d’hommes a pu se persuader que les enfants étaient très sexualisés. Ils le disaient pour se laisser aller à leur pulsion de prédation. Je veux croire que ces hommes ne savent pas le mal qu’ils font lorsqu’ils agissent ainsi. Mais je me souviens très bien du sentiment de mourir, et de celui d’avoir compris que les hommes étaient tueurs avec leur sexe. Ce que je ne savais pas, c’est combien longue serait la mort qu’il avait distillée en moi. Ce mal fait pouvait durer une vie entière…

 

Avez-vous toujours eu ce viol en mémoire ?

Tout le temps. Mais j’écrasais ce souvenir au fond de moi, pour paraître la femme la plus libérée de la Terre, pour surtout ne pas avoir l’air d’être une victime. Et je me mettais sur le marché des femmes sexuelles avec un semblant de joie. Tant que je trichais avec les hommes, en tout cas, tant que je ne disais pas mon histoire, la douleur restait dans l’arrière-fond.

Ce qui est bizarre quand on a été tué mais qu’on n’est pas mort, qu’on continue de vivre, c’est que cette mort ne se voit pas et elle se voit d’autant moins qu’on passe son temps à la cacher parce qu’on a honte. Honte d’être devenue une infirme. Honte d’avoir peur du sexe alors que toute la société nous dit «youpi youpi, crie, c’est comme ça que tu seras une femme». On a honte de ces blessures et de ce qu’elles empêchent. C’est le mouvement #MeToo, la parole des femmes, les témoignages parus dans Libé, Mediapart, les livres publiés récemment, qui m’ont fait sortir de ces années de solitude où je croyais être coupable, être une femme pas normale.

 

Vous parlez effectivement le plus précisément possible de ce qu’il advient de la possibilité d’une vie sexuelle après…

J’ai hésité avant d’écrire, parce que c’est très intime. Un être violé (enfant, femme, homme) le paie toute sa vie dans sa sexualité. Ça peut passer par une terreur quand le soir arrive même si on est avec celui qu’on aime. Le sexe devient le passage obligé pour avoir accès à l’amour dont on a tant besoin.

Et puis il y a les flashs. J’ai mis des années avant de comprendre que les images envahissantes et terribles qui venaient hanter mon esprit étaient liées aux traumatismes. Si je suis couchée avec mon amoureux, il me faut beaucoup de sang-froid et de concentration pour ne pas me sentir une petite fille avec des petites jambes, des petits bras. J’ai toujours un couteau dans la main, et je voudrais tuer. Il faut beaucoup de douceur et de tendresse de la part de l’homme que j’aime et accepter de ne rien faire pendant un temps, pour laisser le corps à côté de lui se reposer des terreurs qu’il a emmagasinées. Et ce rien-faire est un amour immense, bouleversant. Ce qui est étonnant, c’est que mon compagnon qui, donc, parce qu’il m’aime, a dû beaucoup réfléchir au féminisme et à la vie des femmes, me dit qu’il est plus heureux qu’avant… Lui aussi prend sa place dans ce mouvement mondial.

 

Il y a un condensé d’événements terribles qui vous arrivent pendant l’enfance. Vous évoquez un épisode incestueux avec votre frère quand vous avez une douzaine d’années. Là aussi, vous comprenez ce qui se passe.

Je ne nomme pas, mais je comprends que mon grand frère ne devrait jamais faire ce qu’il est en train de faire. Il n’était pas du tout un garçon méchant, mais il l’a fait. Je me souviens d’avoir été tétanisée que mon grand frère chéri, qui était censé me protéger, agisse ainsi. C’était comme si je montais une marche supplémentaire dans l’omniprésence du sexe. Comme si dès l’enfance, on me disait : «Le sexe sera partout, tout le temps, tu ne pourras jamais y échapper.» Quand on vous tord enfant, il faut beaucoup d’efforts pour se détordre. Ce que produit l’inceste, quand de plus il se passe avec quelqu’un en qui on a très confiance, c’est qu’à jamais, le sexe et la trahison sont liés.

 

C’est d’ailleurs à cet âge que vous voulez devenir religieuse.

C’est vrai, absolument. Je pensais que l’église était le seul endroit où je pourrais me soustraire du regard et de la queue des hommes. On a vu que ce n’est pas exact. La traque a commencé enfant, elle s’est poursuivie durant toute l’adolescence puis après. Je ne sais pas ce qu’il y a dans la tête des hommes, j’aimerais tellement qu’ils parlent et qu’ils prennent leur place dans ce grand mouvement.

Tout de suite après l’inceste, le silence l’a entouré. Mon frère n’a rien dit, je n’ai rien dit, mon père, qui nous a surpris, n’a rien dit. Ou n’a pas vu ce qu’il avait vu. Quand des décennies plus tard, j’ai voulu parler pour me délivrer de ce passé, l’expérience de l’omerta au sein de la famille a été parmi la plus violente de ce que j’ai eu à vivre.

 

Il n’y a pas eu d’écoute possible ?

Aucune. Pas une seule question ne m’a été posée. Mon père, qui est le seul avec qui j’ai un peu parlé de cet «abus» m’a dit : «Il y a plusieurs vérités.» Pour mes sœurs, mon frère, je suis devenue celle qui détruisait le clan. Dans cette famille où l’on s’aimait, le crime d’inceste a fabriqué de l’inhumanité. Ce n’est pas seulement le jour où ça se passe que c’est terrible. Durant toute la vie, on devient la personne à faire taire, à mettre en exil à cause d’une vérité qui ne doit pas être entendue et qu’on fait passer pour de la folie. On ne m’a pas traitée de folle mais on m’a traitée en folle.

 

C’est aussi en raison de l’omerta que j’ai voulu percer les secrets de famille, parce qu’en les respectant, on sacrifie des personnes. Je ne pouvais pas m’en sortir avec toutes ces agressions et cette silenciation à l’intérieur de la famille. Ce silence est comme un tombeau dans lequel on vous met alors que vous êtes vivante. Je n’étais pas agressive avec mon frère lorsque j’ai essayé de parler, pas du tout. Je voulais juste lui dire : «Tu te souviens que ça s’est passé et que ça se décline encore aujourd’hui sous d’autres formes quand tu me considères comme ta chose ?» Il était dans un tel déni que prononcer le mot inceste voulait dire enfreindre une loi majeure.

 

L’autre violence, c’est qu’à votre naissance, vos parents demandent à votre frère et vos sœurs d’exprimer leur haine et jalousie à l’égard de ce nouveau-né en vous choisissant un deuxième prénom, le plus moche pour eux.

C’est comme un tatouage. Un rejet de ma personne inscrit dans l’état civil. Je vivais de façon un peu aveugle le mépris de ma fratrie, tout en courant derrière leur amour. Je savais qu’on m’avait appelée Elizabeth, mais j’ignorais que c’était par détestation. Ils ne voulaient pas que je naisse, ma mère non plus ne voulait pas, elle a raté son avortement. Et quand je suis née, ils ont retrouvé une mère malade. Ils ont perdu leur mère quand je suis arrivée, mais je n’y suis pour rien.

 

 

Préadolescente, adolescente, une porte de sortie apparaît, vous commencez à jouer au théâtre avec des metteurs en scène aussi importants que Jacques Lassalle ou Alain Françon.

Il se trouve que j’avais une telle rage de ne pas ressembler à ma mère, de ne pas être victime, de ne pas être brisée devant tout le monde, que j’ai eu la chance incroyable qu’on me réquisitionne pour faire du théâtre. J’avais l’obligation de briller même si j’étais démolie. L’obligation quelques heures par jour, quelques mois par an d’être dans le dépassement de ma propre histoire. Etre un moulin qui transforme le blé en farine et en pain. Je trouve un lieu où me dédoubler, je rencontre des gens pour qui je ne suis pas une criminelle mais une petite poète et ça, je n’en reviens pas. Je découvre des textes, et avec eux, en repartant à zéro, le b.a.-ba des sentiments et la faculté de les nommer, d’humaniser ce qui n’est plus. Je faisais tout ce que je pouvais pour être dans une forme de lumière. C’est aussi cette lumière que les hommes ont voulu capter. Cette increvable joie de vivre qui vient de derrière les fagots réveille des sadismes. Et avant le sadisme, des sentiments un peu paternalistes.

 

 

Vous donnez le sentiment de vous être rapprochée de votre père, Michel Vinaver, en travaillant avec lui.

Oui, en faisant du théâtre, on a partagé un espace poétique. On a souvent travaillé ensemble et même quand on ne travaillait pas ensemble véritablement, il me le faisait lire ce qu’il écrivait, et avant de jouer, j’aimais beaucoup faire des séances de travail avec lui. Qu’il ne m’ait pas protégée n’a pas noirci notre relation. Je cherchais et j’ai eu accès à une exceptionnelle relation intellectuelle débarrassée de toute menace. Mon père a été dépassé entre ma mère malade, les quatre enfants qui partaient en sucette, son métier de PDG, son métier d’écrivain, et quelque chose constitutif de sa personne, où il n’était pas en prise avec la réalité. Il le disait : «C’est à cause et grâce à ça que j’ai pu écrire.» C’était mon père et il a failli.

 

Avec votre mère, vous réussissez à vous rencontrer bien que très tardivement…

On a eu de grandes discussions les deux dernières années de sa vie. Je suis allée la voir en vacances. J’ai compris qu’il n’aurait jamais fallu que je sois son enfant. J’ai compris sur le tard la femme brisée qu’elle avait été par une société patriarcale, bourgeoise. Ses enfants en ont fait les frais, mais c’est elle, en premier lieu, qui a été détruite.

 

 

Vous vous êtes retrouvées malgré tout. Ça engage à l’optimisme…

Ce qui m’a renouée à elle de manière très forte, c’est quand j’ai passé trois ans à constituer une anthologie de textes d’art brut. Elle était au cœur de ce travail même si je n’en avais pas conscience. C’est en écrivant la préface que je l’ai compris. Malheureusement, elle n’a pas eu l’énergie créative que les artistes d’art brut ont eue pour se sauver. A sa mort, j’étais tellement étonnée. On a découvert beaucoup de gens merveilleux qui l’entouraient, des gens extraordinaires pour qui elle était quelqu’un d’extraordinaire. On l’avait mise dans le coin de la folie et on n’a pas soupçonné la richesse de sa vie affective.

 

 

Qu’est-ce qui a suscité le besoin d’écrire ?

Quand les femmes ont commencé à parler, j’ai eu l’impression qu’un peu partout, sur le globe, des flammes s’allumaient. Pour moi, ça a été déterminant. Ça m’a réveillée de mon anesthésie et de mon indifférence aux femmes. Je ne dis pas que ma vie se rouvrait comme un accordéon, mais en tout cas, il y avait une lueur nouvelle. La première fois que j’ai pris la parole, c’était pour défendre Charlotte Arnould. J’étais en soutien de quelqu’un qui était vraiment malmené, pas seulement par Depardieu, mais par la société qui la traînait dans la boue. Je savais très bien que ma main tendue s’adossait aux expériences que j’avais connues.

Ce qui a été déterminant, c’est que j’ai été malade, malade à côtoyer la mort. Et cet événement a eu un effet tout à fait surprenant sur moi. Alors que je me soumettais à des soins très invasifs, je n’ai jamais été autant en vie. Et être en vie était synonyme de faire la clarté. Ce n’était plus négociable, je ne pouvais pas faire tout ce qu’on me demandait pour guérir et supporter encore l’injustice, les cruautés, vivre dans le noir. Mon propre déni n’était plus possible. Pas seulement sur le viol enfant, l’inceste, les années avec Blier, mais aussi les autres agressions sexuelles. Il fallait que je comprenne ma vie.

 

Tous les gens autour de moi me disaient : «Anouk, tu dois lutter contre gros, vraiment gros. Garde toutes tes forces pour lutter contre le cancer.» Ils n’avaient pas compris que je me guérissais en cherchant enfin la vérité. Quand on a passé des années étouffée par les autres ou s’étouffant soi-même pour ne pas faire de vagues, pour ne blesser personne, il faut de la patience pour désencombrer son cœur de tout ce qui vous jette dans la mort. Cette année de maladie a aussi été l’année de l’écriture. Il fallait beaucoup d’heures pour éplucher le souvenir et faire des liens entre tous ces événements depuis la toute petite enfance jusqu’à aujourd’hui. Mais ce travail était celui de me remettre en vie. Quand on est attaqué par une puissance mortelle, on n’a pas d’autre choix que de se respecter. A devenir maternelle avec Charlotte Arnould, je le suis devenue pour moi-même. Et pas seulement pour l’enfant, mais la femme qui pendant les années Blier a tout confondu : le besoin d’affection, la prédation, la soumission, qui est devenu l’objet des fantasmes les plus dégradants. Tout ça, il fallait que je comprenne. Ça fait partie du soin.

 

Propos recueillis par Anne Diatkine / Libération

 

Légende photo :  «Mon père, qui est le seul avec qui j’ai un peu parlé de cet “abus” m’a dit : “Il y a plusieurs vérités.” Pour mes sœurs, mon frère, je suis devenue celle qui détruisait le clan.» (Jérôme Bonnet/ Libération)

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March 26, 2025 9:53 AM
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Accusations de violences sexuelles au Théâtre du Soleil : “Ce qui pouvait arriver de pire”, réagit Ariane Mnouchkine

Accusations de violences sexuelles au Théâtre du Soleil : “Ce qui pouvait arriver de pire”, réagit Ariane Mnouchkine | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Pascaud dans Télérama - 26 mars 2025

 

La comédienne Agathe Pujol, qui porte par ailleurs plainte pour viol contre Philippe Caubère, a déclaré lundi avoir subi “une pression sexuelle constante”, voire “une sexualité imposée” au sein de la troupe. Une réunion de crise s’est tenue à la Cartoucherie.

 


Lire l'article sur le site de Télérama :
https://www.telerama.fr/theatre-spectacles/accusations-de-metoo-au-theatre-du-soleil-ariane-mnouchkine-traverse-ce-qui-pouvait-arriver-de-pire-7024949.php

 

Coup de tonnerre, lundi 24 mars, au Théâtre du Soleil.

 

Bouleversement et sidération après que la comédienne Agathe Pujol a déclaré devant la Commission de l’Assemblée nationale sur les violences dans les secteurs artistiques (présidée par Sandrine Rousseau) avoir appris ce que sont « les manipulations constantes, le masochisme […] les addictions diverses [et] la sexualité imposée » dans la troupe d’Ariane Mnouchkine. Laquelle fut juste prévenue par l’AFP de ces déclarations avant publication de sa dépêche. Elle n’était au courant de rien.

 

Lycéenne en option théâtre à Paris, passionnée par les créations du Soleil, Agathe Pujol affirme y être entrée en 2010 comme bénévole au service restauration, où elle a officié près de deux ans, et dans l’espoir de monter sur les planches. Mais l’expérience se serait vite transformée « en film pornographique ».

Réunion de cinq heures filmée

Après pareils propos, Ariane Mnouchkine convoque dès le lendemain la troupe pour une longue réunion d’information de quelque cinq heures, se refusant à tout commentaire avant cette prise de parole commune. La metteuse en scène, qui vient de fêter son 86ᵉ anniversaire, et l’année passée le 60ᵉ anniversaire de sa troupe, avoue au téléphone traverser « ce qui pouvait arriver de pire ». Et aller mal, très mal, tout en voulant maintenir le cap, c’est-à-dire chercher résolument la vérité sur ce qui s’est passé à la Cartoucherie et en ayant soin de ne pas impacter la comédienne Agathe Pujol, dont on sait par ailleurs qu’elle a porté plainte pour viol, agression sexuelle et corruption contre le comédien Philippe Caubère, grand ancien du Soleil, avec lequel elle a été liée de 2010 à 2022, selon Libération.

 

Efforts de mémoire et de vérité. En fait, lors de la longue réunion (filmée) de la troupe, ce mardi 25 mars dans l’après-midi, très peu se souvenaient d’Agathe Pujol. Et n’imaginaient pas qu’elle ait pu rester aussi longtemps parmi eux ces années-là – la compagnie partant en effet dans de longues tournées. Quelques-uns se souvenaient juste d’une improvisation qu’elle aurait faite au cours d’un stage – à l’issue duquel, elle n’a d’ailleurs pas été embauchée. Improvisation autour du… viol. À la grande surprise de tous, et surtout d’Ariane Mnouchkine, qui aurait plusieurs fois interrompu la jeune comédienne en lui demandant si elle avait la force de continuer, si tout allait bien… Elle avait continué. Et Ariane d’expliquer collectivement le soir même aux stagiaires que pareille impro pouvait permettre d’affronter l’horreur, que le théâtre permettait ça de montrer le monstre en chacun, le mal…

Ivresse et oubli

Chacun a pu librement s’exprimer cet après-midi-là, raconter ses souvenirs de cette nuit du 31 décembre 2010, où Agathe Pujol aurait été victime de la tentative de viol d’un comédien devant beaucoup de témoins. Mais le réveillon avait été fort arrosé et les comédiens totalement ivres ne se rappelaient pas… Difficile de se rappeler. Difficile peut-être d’envisager que « les hommes qui travaillaient au Soleil […] faisaient peser sur nous [elle et d’autres jeunes femmes bénévoles, ndlr] une pression sexuelle constante, que nous ne comprenions pas ou mal », comme l’a dit la victime présumée. Les bénévoles, comme elle l’était, n’osaient sans doute pas aller raconter les harcèlements qu’elles pouvaient endurer à l’impressionnante patronne des lieux. Pourtant, on sait qu’Ariane Mnouchkine ne transige jamais sur ce genre d’affaires. Ni sur toute autre affaire qui contredit son féminisme militant et son sens aigu des valeurs républicaines et laïques. N’a-t-elle pas, encore récemment, giflé un comédien afghan après des gestes incorrects auprès d’une membre de la troupe ?

Faits et interprétations

Aujourd’hui, Ariane Mnouchkine « veut faire la distinction parmi ces terribles accusations, entre ce qui peut être factuel et donc possiblement vrai, et ce qui peut être de l’ordre de l’interprétation ». Elle cherche. Les temps, aussi, ont tellement changé où, dans la foulée des permissives années 1968, flamboyait le jeune collectif du Soleil. Certains se souviennent encore qu’on y prenait des douches collectives. Les mœurs ont heureusement évolué, et les relations entre les hommes et les femmes ont gagné en respect, même si elles peuvent toujours mieux faire.

 

Devant la soixantaine de personnes présentes à la réunion d’information, Ariane Mnouchkine aurait même déclaré, selon des témoins, qu’elle avait envie de tout arrêter puisqu’elle n’avait pas été capable de voir les dangers qu’encouraient les comédiennes… Heureusement les anciens de la troupe sont intervenus. Et le public, lui, continue de venir en foule au spectacle. Mais le coup est rude pour celle qui est toujours prête à se battre pour rendre justice. Elle avait ainsi prévu de partir début avril en Ukraine. L’enquête et le travail qu’elle veut mener au Soleil l’en empêcheront.

 

Fabienne Pascaud / Télérama

 

 

Légende photo : Ariane Mnouchkine est metteuse en scène et directrice de la compagnie du Théâtre du Soleil. Photo Patrick Swirc pour Télérama

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February 4, 2025 11:53 AM
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Adèle Haenel : "Je suis la représentante de cette enfant qui a disparu, que personne n'a protégée"

Entretien du 16 décembre 2024, émission de France Inter 

 

À 7h50, l'actrice Adèle Haenel est l'invitée de Sonia Devillers, quelques jours après la fin du procès du réalisateur Christophe Ruggia, qu'elle accuse de l'avoir agressée sexuellement alors qu'elle était mineure. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/adele-haenel-2610582?gdfsvg

 

Mise à jour du 3 février 2025

Le réalisateur français Christophe Ruggia a été condamné à quatre ans de prison, dont deux ferme à effectuer sous bracelet électronique, pour avoir agressé sexuellement l'actrice Adèle Haenel quand elle avait entre 12 et 14 ans #AFP

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January 25, 2025 6:04 PM
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«Peau d’âne» à l’heure des comptes 

«Peau d’âne» à l’heure des comptes  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Marie-Eve Lacasse dans Libération, publié le 23 janvier 2025

 

Hélène Soulié et Marie Dilasser donnent au personnage de Perrault les alliées et les armes nécessaires pour combattre de l’intérieur le monstre du foyer. Jubilatoire.

 
 

Il ne reste rien ou presque du conte de Perrault dans ce Peau d’âne réduit à son sujet, son seul sujet, son terrible sujet. Sous la plume de Marie Dilasser, la metteuse en scène Hélène Soulié confie à six comédiennes et comédiens le soin d’incarner l’essentiel de la trame narrative avant d’en subvertir la fin. Dans un décor noir, blanc et rouge, une famille parfaite se présente aux spectateurs : une petite fille qui sourit trop, une mère toute dévouée et un père absorbé par un manuscrit qui raconte l’histoire d’un «roi porc». «Un roi porc ?» demande la mère, légèrement inquiète, la mine dégoûtée. Le père, galvanisé par ce qu’il vient de lire, se met à quatre pattes, grogne comme un cochon, effraie la fille qui ne veut pas jouer à ce drôle de jeu. Plutôt que de protéger son enfant, la mère quitte la maison, laissant sa fille subir ce «père porc» qui veut «faire un jeu de sieste» avec elle, mais seulement après qu’elle a pris son bain. Et même si c’est «rien que pour jouer», l’enfant, appelée Mon Cœur, n’a pas le droit de parler de ce qu’ils fabriquent tous les deux, dans le secret de la chambre conjugale.

«Patriarcalite aiguë»

La magie de ce Peau d’âne repose dans l’intelligence de l’écriture, où Marie Dilasser donne à la petite fille d’autres armes que la seule fuite sous une peau d’animal mort. Dans cette version, l’âne est un bourricot magique qui prend vie, se métamorphose en un «Francis» qui se genre au féminin, s’habille avec un microshort, des collants à résille et des sabots (on ne peut que remercier Drag Race d’avoir insufflé autant de joie, de faux cils et de lycra fluo aux productions culturelles des dernières années). Pour se sortir du joug paternel, Mon Cœur se confie à sa voisine adorée, une fermière aimante qui l’envoie chez le médecin. Et c’est là où la libération opère, quand cette femme lui diagnostique un mal grave à l’origine de bien des pathologies : la «patriarcalite aiguë». L’enfant n’y est pour rien, la rassure-t-elle, son père a agi ainsi car il profite d’un système qui le protège, tout comme l’auteur du livre sur le roi porc. La petite s’inquiète : «Mon papa ira-t-il en prison ?» «Je l’espère bien !» répond la femme, qui affirme qu’elle reçoit «beaucoup, beaucoup d’enfants» comme elle dans son cabinet.

 
Monstre familier

A partir du moment où les personnages fantaisistes entraînent Mon Cœur loin de sa maison hantée par ce monstre familier, la petite fille revit. Elle se répare, rit et fait «disparaître les monstres qui grimpent en [elle].» Ce sont des personnages queers, pris eux-mêmes dans les sables mouvants de l’identité (changeant perpétuellement de noms, de genres et de costumes au fil de la pièce, non sans humour), qui viennent en aide à l’enfant, et pas ses parents bien campés dans leurs statuts rigides (père éditeur, tout de blanc vêtu, tout comme la mère au foyer, drapée dans une forme de pureté). La pièce donne ainsi des outils bien pratiques aux parents et aux professeurs qui souhaiteront aborder avec tact le sujet de l’inceste avec un jeune public. Et c’est d’autant plus heureux qu’à la fin, Mon Cœur gagne : le sous-titre de la pièce, plus joyeux qu’il n’en a l’air («La fête est finie») sonne le glas de l’impunité – car quand la justice se fait, l’enfance peut se faire.

 

 

Peau d’âne, la fête est finie, jusqu’au samedi 25 janvier à la MC93 de Bobigny. A partir de 10 ans.

 

 

Légende photo :  Sous la plume de Marie Dilasser, la metteuse en scène Hélène Soulié confie à six comédiennes et comédiens le soin d’incarner l’essentiel de la trame narrative avant d’en subvertir la fin. (Marc Ginot)

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Avec « Entre parenthèses », au Théâtre de la Colline, Pauline Bureau décortique une affaire de pédocriminalité

Avec « Entre parenthèses », au Théâtre de la Colline, Pauline Bureau décortique une affaire de pédocriminalité | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sandrine Blanchard dans Le Monde - 4 avril 2026

 

 

Dans sa nouvelle création, la metteuse en scène cherche, en adaptant librement « La Petite Fille sur la banquise », d’Adélaïde Bon, à tout nous expliquer de la vie d’une femme victime, dans son enfance, d’un violeur.

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/04/04/avec-entre-parentheses-au-theatre-de-la-colline-pauline-bureau-decortique-une-affaire-de-pedocriminalite_6676676_3246.html

Alma avait 9 ans en 1990, lorsque, un dimanche de mai, alors qu’elle rentre seule de la kermesse de l’école, un homme la suit et la viole dans la cage d’escalier de son immeuble. Découvrant leur fille en pleurs et mutique, ses parents l’emmènent au commissariat pour déposer une plainte. Vingt ans plus tard, alors qu’elle est enceinte, Alma reçoit un appel téléphonique de la brigade de protection des mineurs lui annonçant que, grâce aux avancées scientifiques liées à l’analyse de l’ADN, l’affaire est rouverte. Ce coup de tonnerre fait resurgir le traumatisme qu’elle avait enfoui mais qui a insidieusement contaminé son existence.

En adaptant librement le brillant récit autobiographique d’Adélaïde Bon La Petite Fille sur la banquise (Grasset, 2018), Pauline Bureau fait œuvre avant tout de pédagogie : au récit intime d’Alma elle ajoute, en parallèle, la reconstitution de la minutieuse enquête policière qui va mener à l’arrestation du violeur en série. L’histoire est vraie. Giovanni Costa, surnommé « l’Electricien » par les policiers parce qu’il prétendait avoir besoin d’aide pour accéder à un compteur ou changer une ampoule avant d’abuser de petites filles, a fait plus d’une trentaine de victimes, âgées de 6 à 13 ans, entre 1990 et 2003, à Paris. Confondu en 2012, il sera condamné à dix-huit ans de prison ferme en avril 2016.

 

La démarche de Pauline Bureau, qui consiste à alerter, à travers cette affaire emblématique, sur le drame des violences sexuelles sur mineurs – sur ces « attouchements », tels que les adultes et les institutions les nommaient à l’époque du dépôt de plainte des parents d’Alma –, est plus que louable et nécessaire. Mais son choix d’un théâtre documentaire disséquant chaque étape (la levée des scellés au laboratoire scientifique, le flash-back au commissariat, la séance de tir cathartique de l’enquêtrice de la brigade des mineurs, etc.) tourne à une démonstration trop didactique.

Parcours intime et judiciaire

Dans la grande salle du Théâtre de la Colline, à Paris, enveloppée du papier peint de la chambre d’enfant, on est d’abord saisi par la beauté de la scénographie, particulièrement réussie, tant elle parvient à mêler passé et présent, à signifier l’espace mental de la victime et à faire se succéder, avec simplicité, tous les lieux de ce double parcours, intime et judiciaire. Mais cette accumulation de tableaux souffre d’un rythme linéaire renforcé par une musique répétitive. Certaines scènes, en particulier celles qui se déroulent dans les locaux de la brigade des mineurs, semblent sortir d’une série policière télévisée.

 

Néanmoins, on s’attache à la complicité et à la détermination des deux enquêtrices (interprétées par Coraly Zahonero et Rébecca Finet) et à la profondeur de jeu d’Héloïse Janjaud, si touchante et déterminée Alma. Autour d’elles, Maxime Dambrin et Céline Milliat-Baumgartner, pour ne citer qu’eux, jouent avec une aisance remarquable de multiples personnes (juge, psychanalyste, commissaire, greffière, avocate…).

 

Mais, à vouloir tout (trop) raconter, cette enquête théâtrale devient interminable. A regret, mais inéluctablement, on lâche la main que Pauline Bureau nous avait tendue. Fallait-il aller jusqu’à l’exposé de la psychiatre expliquant le fonctionnement du cerveau des enfants confrontés à une agression ? Fallait-il une experte judiciaire si caricaturale ? Fallait-il, en dernière partie, mettre en scène le procès des victimes, au risque de répéter ce que tout le déroulé du parcours d’Alma avait déjà démontré ? Reste la capacité de cette autrice et metteuse en scène à mettre des mots sur la réalité des violences sexuelles et des silences qui les entourent. A ce titre, cette pièce a le mérite d’être instructive.

 

 

Entre parenthèses, librement adapté de La Petite Fille sur la banquise, d’Adélaïde Bon, texte et mise en scène de Pauline Bureau. Avec Sabrina Baldassarra, Salomé Benchimol, Maxime Dambrin, Rébecca Finet, Héloïse Janjaud, Sergio Longobardi, Céline Milliat-Baumgartner, Coraly Zahonero de la Comédie-Française. Jusqu’au 19 avril au Théâtre national de la Colline, Paris 20e. Le 28 avril à Scène nationale 61, Alençon ; les 6 et 7 mai à la Maison des arts de Créteil. Durée : 2 h 30.

 

 

Sandrine Blanchard / Le Monde

 

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Au Théâtre du Soleil, une vague inédite de défections fait suite aux révélations d’agressions sexuelles

Au Théâtre du Soleil, une vague inédite de défections fait suite aux révélations d’agressions sexuelles | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - Publié le 19/02/26

 

Ariane Mnouchkine, sa fondatrice et directrice, a décidé de prendre la parole à travers une lettre adressée au public.

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/02/19/au-theatre-du-soleil-une-vague-de-desaffection-inedite-fait-suite-aux-revelations-d-agressions-sexuelles_6667412_3246.html

Théâtre du Soleil, J − 22. La troupe travaille d’arrache-pied à sa fresque historique et politique consacrée à l’émergence des totalitarismes au XXe siècle. Après Ici sont les dragons. Première époque (2024), les acteurs peaufinent la création imminente de la Deuxième époque de sa représentation. Fidèle à la tradition, Ariane Mnouchkine a publié, jeudi 19 février, sur le site Internet du Théâtre du Soleil, une lettre donnant des nouvelles. La date de la première du spectacle devrait avoir lieu, en principe, le 12 mars, à la Cartoucherie de Vincennes.

 

 

Jusque-là rien d’anormal. Sauf que cette lettre rompt avec le rituel car, l’artistique mis à part, plus rien ne va de soi pour la directrice et son équipe depuis la révélation, en mars 2025, d’agressions sexuelles qui auraient eu lieu au sein de l’iconique institution. Un an plus tard, Ariane Mnouchkine ressent le besoin de s’adresser directement à son public. Une façon de livrer son analyse de la situation avant même le rendu des conclusions d’un audit externe.

 

Retour sur une tourmente : les faits d’agressions sexuelles ont été rendus publics le 24 mars 2025, lors de l’audition d’Agathe Pujol devant une commission d’enquête relative aux violences commises dans les secteurs artistiques. Evoquant un climat délétère notamment pour les stagiaires recrutées au Soleil, Agathe Pujol, qui fut elle-même stagiaire, a affirmé avoir été victime d’une tentative de viol par un acteur de la troupe. Des accusations gravissimes susceptibles d’emporter, dans leurs remous, les fondations et la réputation d’une maison de 80 employés, maison respectée internationalement pour son histoire, son travail et la sincérité de ses engagements politiques ou humanitaires.

Très secouée, l’équipe avait réagi sur-le-champ : les deux comédiens incriminés ont été renvoyés dès le mois d’avril 2025 tandis qu’une enquête interne était menée par des membres du Soleil. Ses conclusions ont été remises au procureur de la République le 13 mai 2025. Mais en novembre 2025, c’est la directrice elle-même qui est mise en cause dans un article de Mediapart. Suspectée de ne pas avoir pris la pleine mesure de la gravité des dérives au sein de son équipe, Ariane Mnouchkine se retrouve sous le feu des critiques. L’affaire est suivie par le ministère de la culture, qui recommande qu’une autre enquête ait lieu, menée, cette fois, par un cabinet indépendant.

 

 

Cet audit externe dont les résultats sont attendus fin mars suffira-t-il à dissiper les doutes et apaiser les esprits ? Soucieux de faire, une fois pour toutes, le point sur les zones d’ombre de son passé, le Théâtre du Soleil a recensé les comportements délictueux qui ont surgi au fil de ses soixante années d’existence. Une dizaine, selon lui.

 

L’un des plus anciens à être remonté à la surface date de 2003. En novembre de cette année-là, une jeune femme porte plainte contre un membre de l’équipe qui aurait tenté de l’embrasser de force. C’est dans ces termes, affirme aujourd’hui Ariane Mnouchkine, que la victime est venue, à l’époque, lui décrire l’agression. La police classera l’enquête sans suite, faute d’infractions insuffisamment caractérisées. L’homme (qui n’est pas comédien) n’a pas été licencié et travaille toujours sur le site.

« Accusateurs infaillibles »

Lorsqu’elle a été informée de déviances ou de manquements, Ariane Mnouchkine a – d’après un document que Le Monde s’est procuré – fait le choix de se séparer des fautifs ou de les éloigner du plateau. Cela a été le cas en 2004, en 2015, en 2020 et en 2021. Dans sa lettre au public, la directrice se dit « prête à présenter toutes les excuses légitimement attendues par les victimes elles-mêmes, pour, ajoute-t-elle, mes lacunes, mes aveuglements, mes fautes éventuelles ».

 

Mais elle passe aussi à l’offensive contre ceux qu’elle nomme ses « accusateurs infaillibles » en s’interrogeant : « Que cherchent-ils ? Le pilori, la mise à mort en place publique d’une entreprise de 80 salariés, comédiens, techniciens, costumières, artistes en tous genres, coupables de rien ? Pire, veulent-ils le déshonneur de plus de 600 travailleurs qui, parcourant un bout de chemin avec nous, ont fait vivre, créer et rayonner le Théâtre du Soleil au cours de ces soixante-deux années, ou, seulement, moins grave, mon effacement ? »

 

Cette mise au point de l’artiste n’arrive pas par hasard. Depuis plusieurs semaines, le Soleil fait face à une vague inédite d’annulations ou de reports d’événements auxquels il aurait dû être associé. Mi-janvier, la troupe apprend ainsi le report d’une exposition consacrée à ses costumes. Portée par la Bibliothèque nationale de France, la manifestation devait avoir lieu au Centre national du costume et de la scène (CNCS) à Moulins. Contactée, la directrice du CNCS, Delphine Pinasa, explique : « L’article de Mediapart a été une douche froide. Face à cette actualité qui nous a paru difficile à gérer, le conseil d’administration a pris la décision de reporter. » Contrecoup immédiat : le catalogue de l’exposition, qui devait être publié aux éditions Gallimard, est au point mort.

Une « cabale » à l’œuvre

En immersion dans les murs, Thomas Briat filme quotidiennement les répétitions d’Ici sont les dragons. Il veut réaliser un documentaire sur cette fresque ambitieuse. En avril 2025, Arte s’est dite intéressée par une éventuelle diffusion sans pour autant signer d’engagement écrit. Mais fin janvier 2026, changement de ton, la chaîne réajuste le tir. « Ils assument de ne pas diffuser le documentaire à venir car, disent-ils, ils ne veulent pas prendre le risque d’une polémique », regrette Thomas Briat.

 

Il y a encore cette journée de colloque consacrée au Théâtre du Soleil qui devait se dérouler en juin 2026, à la Sorbonne. Béatrice Picon-Vallin, chercheuse et éminente spécialiste du travail de Mnouchkine, en était une intervenante. Elle a appris le 18 janvier qu’à la suite de « difficultés d’organisation », cette journée était déprogrammée. Indignée, l’universitaire n’hésite pas à parler d’une « cabale » à l’œuvre, selon elle, depuis la parution de l’article de Mediapart.

 

Une longue interview d’Ariane Mnouchkine qui devait paraître dans l’ouvrage de Victorien Bornéat (L’Exclusion culturelle, Editions du Faubourg, 10 euros) n’y figure finalement pas. « Ce n’est pas de mon fait », explique l’auteur, qui renvoie vers sa maison d’édition. « Pour ce premier essai d’un jeune auteur, nous tenions simplement à garantir la réception la plus sereine possible, en dehors de toute actualité chaude », assume, par mail, Sophie Caillat, fondatrice des Editions du Faubourg.

 

Dernier exemple et non des moindres : le courrier envoyé par des élèves de terminale d’un établissement de banlieue parisienne qui ne viendront pas voir la Seconde époque du spectacle Ici sont les dragons. Ils l’ont écrit au théâtre : « Nous ne sommes plus à l’aise à l’idée de nous rendre à la Cartoucherie et de financer le travail de la troupe, si beau et utile soit-il. » Cette défection de lycéens, la seule survenue à ce jour, est sans doute la plus cruelle pour les 80 salariés du Soleil. Mais, qu’on leur tourne le dos ou pas, toutes et tous seront au rendez-vous fixé avec le public le 12 mars à la Cartoucherie de Vincennes.

 

Joëlle Gayot / Le Monde 

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Télérama :

Face à la “tempête” des accusations d’agressions sexuelles dans sa troupe, Ariane Mnouchkine présente des excuses

 

La directrice du Théâtre du Soleil a publié jeudi une longue lettre, dans laquelle elle s’adresse au public et s’excuse auprès des victimes tout en fustigeant la “vocifération médiatique”. En toile de fond, l’avenir de la compagnie.

 

Par Emmanuelle Bouchez

À trois semaines de la création du second volet d’Ici sont les dragons, son « grand spectacle populaire » sur les racines du totalitarisme en Europe, le Théâtre du Soleil publie sur son site une « adresse d’Ariane Mnouchkine au public ». À la fois circonstanciée, argumentée, philosophique et personnelle, cette longue lettre résonne autant comme un mea-culpa que comme une réflexion sur le rôle, dans nos sociétés, du pouvoir médiatique versus le pouvoir judiciaire. Une telle initiative est rare. Même si, traditionnellement, des « éditos » précèdent et présentent les nouvelles créations, la plume y est toujours collective ; cette fois, c’est la patronne — depuis 62 ans — qui signe.

 

Un an que cette compagnie historique du théâtre français à la réputation internationale vit dans la tourmente. Au cours de la séance du 24 mars 2025 de la Commission d’enquête parlementaire relative aux violences commises dans le secteur artistique, la comédienne Agathe Pujol a en effet dénoncé une tentative de viol commise sur elle, le 31 décembre 2010, pendant une fête du Théâtre du Soleil. Aussitôt, la compagnie réalise une enquête interne, remise en mai 2025 au procureur de la République. Le ministère de la Culture se saisit de l’article 40 (selon lequel tout fonctionnaire témoin d’un délit ou d’un crime doit en donner aussitôt avis au procureur) et déclenche une procédure judiciaire. Mais en novembre de la même année, un article paru sur le site Mediapart fait état d’autres violences sexuelles perpétrées, ces quinze dernières années, à l’encontre d’autres jeunes femmes par les deux comédiens (déjà congédiés par Ariane Mnouchkine une semaine après le premier témoignage d’Agathe Pujol). Le ministère de la Culture commandite alors de son côté un nouvel audit, externe celui-ci, dont les conclusions devraient être livrées fin mars 2026.

Des signaux négatifs

Si ces faits ont été reconnus par des communiqués parus sur le site du Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine n’avait elle-même jamais livré son point de vue en direct. À l’heure où elle s’enferme avec sa troupe pour la dernière ligne droite des répétitions — elle n’a d’ailleurs pas souhaité répondre dans l’urgence à nos questions —, il lui a pourtant semblé nécessaire de prendre le temps de s’exprimer publiquement. Car, depuis janvier dernier, quelques signaux négatifs sont apparus. Ils pourraient affaiblir le fort lien de confiance tissé depuis tant d’années par le Théâtre du Soleil avec ses spectateurs et spectatrices — dont témoignait encore, en 2024-2025, la Première Époque d’Ici sont les dragons. En effet, en janvier dernier, le Centre national du costume et de la scène de Moulins a jugé bon de reporter l’exposition qu’il devait lui consacrer au printemps prochain ; la Sorbonne a annulé une journée de colloque prévue à la même période. Plus inquiétant encore : des lycéens de terminale, scolarisés en région parisienne, ont préféré annuler leur venue au théâtre.

 

J’ai, donc, manqué de discernement, au cours des soixante-deux années de ma vie professionnelle, je ne le nie évidemment pas.

Ariane Mnouchkine dans sa lettre publiée sur le site du Théâtre du Soleil
 
Dans sa lettre, Ariane Mnouchkine affronte les faits et les rapporte elle-même, étape après étape. Elle plaide coupable d’une certaine manière, en reconnaissant son manque de vigilance et son aveuglement : « Je suis, bien sûr, depuis le début de cette tempête, prête à présenter toutes les excuses légitimement attendues par les victimes elles-mêmes, pour mes lacunes, mes aveuglements, mes fautes éventuelles. » Sa lettre fustige par ailleurs « la systématisation ahurissante » dans l’analyse des faits survenus ces années au sein de la troupe qu’elle dirige. Elle dénonce « toutes ces infamies jetées pêle-mêle dans le chaudron brûlant de la vocifération médiatique » où il semble difficile de « discerner ce vrai — qui exige indubitablement mes excuses — de ce faux qui ne les mérite surtout pas. Comment faire cela sans paraître remettre en cause ce qu’il y a de vrai dans la parole des victimes et le respect dû à la liberté de la presse ? »

Inquiète pour l’avenir

Plus important, et plus attendu, surtout, elle présente ses excuses en assumant sa responsabilité de « cheffe » : « J’ai, donc, manqué de discernement, au cours des soixante-deux années de ma vie professionnelle, je ne le nie évidemment pas […]. Étant la cheffe, j’aurais dû savoir […]. Que les victimes se rassurent, je ne vais pas, comme je pensais devoir le faire au début de cette tourmente, attendre les conclusions d’une justice enfouie sous des montagnes de milliers de dossiers en attente […]. Je leur présente dès aujourd’hui mes excuses publiques et sincères. »

 

 

À bientôt 87 ans, dont 62 ans de Soleil, Ariane Mnouchkine s’inquiète aussi de l’avenir de la compagnie dont elle ne digère pas qu’on ait pu la faire passer pour une « secte perverse et malfaisante ». Elle en défend d’arrache-pied le modèle « différent » : quatre-vingts femmes et hommes y partagent, selon elle, équitablement les postes pour un salaire égalitaire devenu « indécent tant il est modeste pour des travailleurs aussi talentueux et expérimentés ». Un plaidoyer pro domo d’autant plus vital pour le Soleil que, sous l’égide du ministère de la Culture, une éventuelle transmission au metteur en scène Sylvain Creuzevault est à l’étude. Le cas échéant, celui-ci serait chargé de concevoir la Troisième Époque d’Ici sont les dragons…

 

Emmanuelle Bouchez / Télérama 

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February 9, 5:35 AM
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Face à l’inceste, le théâtre comme planches de salut 

Face à l’inceste, le théâtre comme planches de salut  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Ainhoa Jean-Calmettes dans Libération  - 6 février 2026

 

Si les violences sexuelles intrafamiliales ont toujours existé, les metteurs en scène s’en emparent plus librement aujourd’hui, comme «Œdipe roi» d’Eddy D’aranjo qui démarre le 7 février à l’Odéon.

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En 2010, la romancière Marielle Hubert, alors metteuse en scène, crée les Ames rouges. Une mère y impose quotidiennement à sa fille de «jouer à papa». Sur scène, si des actes sexuels sont explicitement mimés, beaucoup ne voient pas l’inceste. «Une spectatrice est revenue plusieurs fois et ne comprenait toujours pas. Il y a le tabou, et puis le tabou dans le tabou : les abus des mères», explicite l’autrice qui a, depuis, remis ces problématiques au travail dans son deuxième livre.

 

Seize ans plus tard, l’impression que les pièces de théâtre sur l’inceste se multiplient devient dès lors sujette à caution. Réalité statistique ou illusion d’optique propre à la levée du déni ? C’est avec Œdipe roi, d’après Sophocle, qu’Eddy D’aranjo abordera prochainement ces questions à l’Odéon. Un texte vieux de plusieurs millénaires.

 

Les violences sexuelles intrafamiliales ont toujours été là. Et se perpétuent. En France, 160 000 enfants en sont victimes chaque année selon la Ciivise. Ils et elles ont toujours parlé. On ne les entend toujours pas.

Christine Angot, un symbole

 

Dans le sillage de la parution de la Familia Grande de Camille Kouchner et du mouvement #MeTooInceste, lancé en janvier 2021, «la conspiration des oreilles bouchées» (comme le formule le documentaire de Carole Roussopoulos en 1988) a néanmoins commencé à se fissurer. L’évolution de la réception de l’œuvre de Christine Angot peut s’en faire un symbole. En 1999, quand sort l’Inceste, l’écrivaine est accusée de «trop aimer sa douleur» et traitée de «pute» dans l’émission le Masque et la Plume. Ses plus récents ouvrages, son film Une famille puis l’adaptation théâtrale de Voyage dans l’Est par Stanislas Nordey, ont été salués.

 

Dans cette dernière pièce, l’acteur Pierre-François Garel joue le père. Le comédien connaissait bien les livres de l’écrivaine. «Nous lui devons tous d’avoir, la première, eu le courage de mettre les mains dans la merde, tout en sculptant entièrement la littérature, la langue, la forme.» Voyage dans l’Est marque, selon lui, un tournant : «Son écriture s’est ramassée et est devenue plus évidente. Ce dont elle parle ne peut plus être évitable. Les mauvaises langues disent qu’elle écrit tout le temps le même bouquin, qu’il ne s’agit jamais que d’elle. Non : elle ne traite que de la société. Tant que la société n’aura pas cessé d’éluder cette question, tout en affirmant se charger du problème, il faudra qu’elle y retourne.»

 

Pour ce rôle, il a travaillé les notions d’amour et de douceur pour rendre plus saisissante la mécanique de la manipulation et la perversion du piège qui se referme sur l’adolescente. Ici, c’est le corps du bourreau, et non celui de la victime, qui est exposé et isolé, offert comme un objet d’observation, «un cas d’école». Pierre-François Garel se souvient, bouleversé, de la réaction de certains spectateurs. «Des hommes et des femmes sortaient en pleurant, comme si la représentation avait eu un effet cathartique. Quelque chose avait lieu, qui dépassait le simple cadre de l’œuvre.»

 

«Les adultes se défaussent trop souvent»

Anticipant ce que sa création tout public (à partir de 9 ans) traitant de l’inceste pourrait provoquer, la metteuse en scène Hélène Soulié a mûrement réfléchi au dispositif de médiation l’accompagnant. Les représentations scolaires de Peau d’âne et La fête est finie sont toutes suivies d’une discussion lors de laquelle, contrairement à l’usage, c’est l’équipe artistique qui interroge le public. «Face à l’inceste, la responsabilité est collective, explique-t-elle. Les adultes se défaussent pourtant encore trop souvent les uns sur les autres. Nous ne pouvions pas poser notre spectacle et dire : “Maintenant, débrouillez-vous avec ça.”»

 

Ces échanges permettent de préciser la compréhension. «Nous entendons fréquemment des discours piégeux type : “C’est parce que son papa l’aime trop.” Au-delà de l’éducation à la sexualité, nous aurions besoin d’éducation sentimentale pour apprendre aux enfants que l’amour, ce n’est pas ça. L’amour ça doit produire de la joie.»

 

L’écriture a été laborieuse. «Avec Marie Dilasser, c’est comme si nous avions, nous aussi, avalé l’impossibilité à dire. Or, la problématique n’est pas, contrairement à ce que relaient beaucoup de fiches d’information, de permettre à l’enfant de dire non. Cela peut même avoir l’effet délétère de remettre la responsabilité sur lui. La problématique, c’est : comment la silenciation de la parole crée des situations permissives. Ne pas réussir à écrire, c’était être complice.»

Le résultat ne porte aucun stigmate de cette difficulté. Après une première partie qui met en lumière le lent parcours des victimes pour comprendre ce qui leur arrive et les signes qui peuvent permettre de les identifier, la pièce trace une trajectoire d’émancipation. Ecrite à hauteur d’enfant, avec ses personnages hauts en couleur, sa joyeuse fugue à bord d’une auto-tamponneuse et son procès victorieux, celle-ci souligne également un enjeu fondamental : c’est l’alliance qui permet à la parole d’être entendue.

Domination adulte

Si l’inceste nous concerne tous, c’est que «théoriquement interdit», il se révèle en réalité «structurant de l’ordre social», comme l’écrit l’anthropologue Dorothée Dussy«Outil pédagogique majeur dans la palette du bon écraseur», l’inceste inculque la soumission dès le plus jeune âge. Appréhender précisément le phénomène nécessite alors autant d’en saisir les logiques qui le rendent possible, que le type de collectif qu’il constitue en retour, où la domination adulte est le terreau de toutes les autres.

 

La metteuse en scène Léa Drouet n’a eu de cesse de se tenir «auprès de l’enfance» pour ausculter nos sociétés par le prisme du continuum des violences faites auxdits mineurs, d’abord étatiques et policières, puis administratives. Sans traiter ouvertement d’inceste, sa prochaine création abordera notamment la persistance des traumas familiaux.

 

Pour comprendre le Covid long dont elle souffre, l’artiste est retournée sur le territoire de son adolescence chez son père. «Un climat de négligence, de rejet, la confusion des places et le stress continu peuvent durablement fragiliser le système nerveux.» Dans Rodéo, l’inflammation du corps physique, social et terrestre dialogueront, l’intime entrera en écho avec les révoltes pour plus de justice. Les individus souffrent, mais c’est la société qui est malade.

Œdipe roi d’Eddy D’aranjo, du 7 au 22 février à Odéon Théâtre de l’Europe, Paris. Peau d’âne – La fête est finie d’Hélène Soulié, du 9 au 11 février aux Quinconces & L’espal au Mans ; du 13 au 14 mars au TSQY ; à l’Onde à Vélizy-Villacoublay ; le 1er avril à l’Empreinte, Brive-Tulle… Rodéo de Léa Drouet, du 17 au 25 septembre à Bruxelles puis au festival Actoral à Marseille.

 

Ainhoa Jean-Calmettes  / Libération

 

Légende photo : Les représentations scolaires de «Peau d’âne» et «La fête est finie» sont toutes suivies d’une discussion lors de laquelle l’équipe artistique qui interroge le public. (Marc Ginot)

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December 18, 2025 3:23 PM
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Michel Didym mis en examen pour « viol »

Michel Didym mis en examen pour « viol » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Publié par Sceneweb le 18 déc. 2025

 

Le metteur en scène et ancien directeur du Centre dramatique national La Manufacture à Nancy, Michel Didym a été mis en examen pour « viol » suite à une plainte déposée en 2020, nous a confirmé l’avocate de l’une des victimes.

 

Fin septembre 2020, une enquête préliminaire pour violences sexuelles avait été ouverte visant le metteur en scène. Celui-ci avait été laissé libre à l’issue de sa garde à vue.

 

Dans une enquête publiée en octobre 2021 par Libération, plusieurs femmes  affirmaient avoir subi du harcèlement et des violences sexuelles de la part du metteur. Le témoignage d’Alice, accusant le metteur en scène nancéien de l’avoir violée en 2012 quand elle était une élève comédienne de 20 ans, avait ouvert la voie à plusieurs autres témoignages de violences sexuelles subies dans le milieu du théâtre et au mouvement #MeTooThéâtre sur les réseaux sociaux.

 

En novembre 2021, Michel Didym avait quitté la direction du festival de théâtre contemporain La Mousson d’été, dont il était le fondateur.

 

En 2021, les révélations autour de Michel Didym avaient constitué un élément déclencheur du mouvement #MeTooThéâtre.

 

 

18 DÉCEMBRE 2025  - PAR L'ÉQUIPE DE SCENEWEB

 

photo Eric Didym

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July 22, 2025 4:00 PM
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Comment Milo Rau a marqué le festival d'Avignon en honorant Gisèle Pelicot

Comment Milo Rau a marqué le festival d'Avignon en honorant Gisèle Pelicot | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Jean-Marie Durand dans Les Inrocks - 21 juillet 2025

 

Avec la transposition du procès de Mazan, restituée en une suite de fragments édifiants le temps d’une longue soirée aux Carmes, Milo Rau aura marqué l’édition 2025 du festival d’Avignon.

 

Comment comprendre – et se remettre – de ce qui s’est dit et joué dans le procès des viols de Mazan, où Dominique Pelicot et 51 autres hommes ont été condamnés pour viols aggravés sur Gisèle Pelicot ? Que faire de ce champ de ruines qu’est la sexualité masculine, se demandait la philosophe Manon Garcia dans son essai paru en mars dernier, Vivre avec les hommes Réflexions sur le procès Pelicot (Climats). Un “champ de ruines”, c’est précisément l’expression que Gisèle employa elle-même dans son ultime prise de parole au procès pour définir son état réel invisibilisé par la surface de son visage affable.

L’écart, ou plutôt la torsion, entre la surface et la profondeur, entre le social et l’intime, entre l’humain et le barbare, voire entre les hommes et les femmes : ces mystères traversent, à la mesure du procès, le spectacle extraordinaire de Milo Rau, joué aux Carmes lors d’une soirée unique au festival d’Avignon, après avoir été créé à Vienne le 18 juin dernier, au Wiener Festwochen. Comprendre, examiner, ce qui se passe à l’intérieur de chacun·e d’entre nous, pour y entrevoir possiblement le pire : ce fut l’enjeu en creux du procès de Mazan, tel que le suggèrent Milo Rau et Servane Dècle (à l’écriture) en préambule de la restitution. Quatre heures centrées sur les débats, les plaidoiries, les témoignages, les interventions extérieures, les tribunes de presse… qui dans une savante composition et un art du montage accompli mettent en lumière la violence insondable des hommes ayant abusé de Gisèle Pelicot.

 
Tout commence par un chant déchirant de Haendel ; le même que celui choisi par Maurice Pialat sur le générique de son film À Nos amours. “À Nos amours”, en effet, on y est, on s’y perd. À peine le chant sublime terminé, Marie-Christine Barrault pose de sa voix habitée le cadre de ce qui attend les spectateur·ices plongé·es dans la dramaturgie du procès : assumer une forme de responsabilité éthique pour comprendre ce qui se joue en nous, déplacer son regard vers les vies intérieures, en cessant de se détourner de soi, en ne se contentant plus d’observer les paysages, fussent-ils magnifiques, tels le Mont Ventoux, au pied duquel se trouve le village de Mazan.
 

En observant 14e siècle ce Mont Ventoux, dont une peinture rappelle la présence au cœur du tribunal d’Avignon, l’inventeur de l’humanisme occidental, Pétrarque, s’est dit que sa beauté ne pouvait en aucun cas nous faire oublier de penser d’abord à nous-mêmes.

Un “système” de domination patriarcale et sexiste

C’est par une lecture du texte magistral de Pétrarque par la comédienne, suivi par la parole de Gisèle Pelicot lue avec une grande dignité par Arianne Ascaride, que démarre ainsi un spectacle hors-norme, à la mesure du procès, durant lequel plus de 50 comédiens (Clara Hédoin, Adama Diop, Philippe Torreton, Robin Renucci, Simon Roth, Samuel Achache, Sara Louis…) et non-comédiens (l’activiste Camille Étienne, le directeur du théâtre de Lausanne Vincent Baudriller, une éditrice, Françoise Nyssen, des journalistes, des chercheur·ses, des psys…) viennent tour à tour au-devant de la scène pour lire – et jouer, sans chercher à appuyer l’effet théâtral – tous les mots qui ont circulé durant le procès, au cœur du tribunal, et à sa périphérie.

 

Milo Rau a choisi une structure fragmentaire pour saisir la totalité d’un moment décisif dans l’histoire sociale. Les fragments qu’il a prélevés dans la masse des mots et des peines dessinent ici un “système” de domination patriarcale et sexiste, qui même s’il est aujourd’hui largement analysé, sidère par la difficulté d’en sortir.

Un drame du monde

Sur le plateau nu du cloître des Carmes, au milieu duquel deux narratrices se tiennent assises, pour distribuer la parole, prise par tous les “acteur·ices” de ce procès, un drame du monde se tient, au point que la salle semble comme écrasée par la violence qu’elle affronte, souvent insupportable (la liste des sévices, qui fit pleurer au cœur du spectacle la comédienne Alison Deschamps). D’une densité impressionnante, grâce à un travail de documentation précis, mais surtout d’une grande tenue à la fois morale et théâtrale, le spectacle de Milo Rau honore la puissance de la parole (des victimes, des observateur·ices, des criminels eux-mêmes), dont l’écho pourra, peut-être un jour, conjurer la réalité d’un monde de pervers, où Gisèle Pelicot pensait avoir trouvé une place, quand elle y était perdue.

 

 

Le Procès Pelicot – Hommage à Gisèle Pelicot de Milou Rau – Narratrices : Séphora Haymann, Hinda Abdelaoui...

 

Jean-Marie Durand / Les Inrocks

 

Légende photo : Le Procès Pelicot, Milo Rau et Servane Dècle, 2025 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

 

 
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June 8, 2025 6:04 AM
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Anouk Grinberg : « Bertrand Blier s’est servi de moi comme d’une surface sur laquelle poussaient ses fantasmes »

Anouk Grinberg : « Bertrand Blier s’est servi de moi comme d’une surface sur laquelle poussaient ses fantasmes » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par Raphaëlle Bacqué, paru dans Le Monde du 8 juin 2025

 

ENTRETIEN

«Je ne serais pas arrivée là si… » Chaque semaine, « Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. La comédienne évoque sa mère suicidaire et son émancipation lorsqu’elle est devenue mère à son tour.

 

Lire l'article sur le site du "Monde" : 

https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/06/08/anouk-grinberg-bertrand-blier-s-est-servi-de-moi-comme-d-une-surface-sur-laquelle-poussaient-ses-fantasmes_6611144_3246.html

 

On la connaissait actrice et, la voici, à 62 ans, engagée auprès des femmes ayant déposé une plainte contre le comédien Gérard Depardieu. On la croyait enfant privilégiée issue d’un milieu d’artistes, on la découvre petite fille abîmée par une famille dysfonctionnelle qui a longtemps fait d’elle une proie facile pour les prédateurs. Respect (Julliard, 144 pages, 18,50 euros), c’est le titre qu’Anouk Grinberg a choisi pour décrire cette jeunesse qu’elle raconte devant nous, ainsi que sa renaissance.

 

 

Lire aussi | Article réservé à nos abonnés « Respect », d’Anouk Grinberg : aller droit au cœur du mal

Lire plus tard

 

 

Je ne serais pas arrivée là si…

 

Je pourrais aborder mon histoire par tout ce qui a pu m’abîmer, voire assassiner des parts de moi, ou, au contraire, par ce et ceux qui ont su me ressusciter. Mais si je remonte au tout début, je crois que je ne serais pas ce que je suis si je n’avais pas respiré dès la naissance le désespoir de ma mère. Si je ne l’avais pas vue, durant mon enfance et mon adolescence, se suicider tant de fois. C’est ce manque de lumière dans ma jeunesse qui m’a donné le goût de la lumière et poussée à être ce que je suis devenue aujourd’hui.

 

Pourquoi votre mère n’avait-elle plus le goût de vivre ?

 

Au début, c’était une femme solaire, rieuse. Elle avait été élevée pour être une bourgeoise, une bonne épouse, une bonne mère, et elle a fait une croix sur elle-même. Cette croix a fait d’elle une bombe. Le pire, c’est que mon père était un homme bien, mais il n’a rien pu contre son malheur. Lorsqu’elle l’a rencontré, elle peignait, elle était photographe, décoratrice, elle avait du talent. C’est ce qu’elle était en puissance lorsqu’elle a rencontré mon père [Michel Vinaver, 1927-2022] qui, lui, était écrivain. Seulement, très vite, il a pris la direction de Gillette France et elle qui aspirait à la création et avait épousé un artiste s’est retrouvée mariée à un PDG, à devoir assurer des dîners insipides avec d’autres PDG, à n’être plus que la femme de. Cela n’a pas tenu très longtemps, elle a craqué. Ils ont eu trois enfants, puis un quatrième, moi, et à ma naissance, elle est vraiment tombée très malade. Il y a des femmes, comme il y a des hommes, qui sont faits pour créer des œuvres, mais pas des enfants.

 

Cela se savait-il dans l’univers de PDG de votre père ?

 

Justement non. Il y avait la maladie mentale de ma mère, les traitements en hôpital psychiatrique, et ces traitements étaient d’autant plus mal adaptés et destructeurs qu’elle était la femme du grand patron et que cela devait rester caché. Il a fallu très longtemps avant de poser le bon diagnostic sur elle et en attendant, les traitements l’ont dévastée.

 

La petite fille que vous étiez en a-t-elle vite été consciente ?

 

J’avais compris qu’elle se noyait dans le malheur et qu’elle nous y entraînait avec elle. J’avais compris que l’histoire était pliée, que la messe était dite, qu’elle n’était pas une mère et que c’était une tragédie d’être son enfant. Je ne lui mentais pas comme le faisaient mon frère et mes sœurs, qui lui disaient « oui, on t’aime, tout va bien ». Je ne pouvais pas. Elle était alcoolique, avec des débordements où elle ne se tenait plus. Son malheur me terrifiait et, face à ce malheur, j’étais l’enfant difficile.

 

Personne ne pouvait donc vous protéger ?

 

Mon père était un homme doux et aimant, mais avec des zones d’aveuglement qui étaient très certainement le corollaire de sa clairvoyance d’écrivain. Ce que je voyais, cependant, c’est un père en costard-cravate qui me faisait un peu peur, et une mère en proie aux flammes, qui faisait peur aussi. Il n’y avait pas de sécurité auprès d’eux. J’avais cependant du ressort, une capacité de rebond et je me suis débrouillée très tôt pour me faire adopter par les familles de mes copines, là où il y avait un semblant de vie normale avec un papa et une maman.

 

Ces familles de substitution savaient-elles ce qui se passait chez vous ?

 

Oui, mon père leur disait les tentatives de suicide ou les départs à l’hôpital psychiatrique. Moi aussi, j’étais au courant, mais personne n’en parlait dans ces familles. Je ne sais pas si c’était de la pudeur ou une volonté de me protéger, mais en tout cas on faisait comme si cela n’existait pas, alors que je restais parfois des mois chez ces gens. C’est là qu’a eu lieu ce premier viol dont j’ai été la victime, par le beau-père d’une de mes amies…

 

On a le sentiment d’assister à la construction méthodique d’une proie. Comme si cette famille dysfonctionnelle vous avait conduite à devenir la victime de prédateurs…

 

Lorsqu’un enfant manque d’amour et de cadre à ce point, c’est en effet le début du chemin pour être une proie. Il n’était pas envisageable de confier quoi que ce soit à ma mère et, du coup, elle ne m’avait rien appris de la vie et de ses dangers. Et puis, un enfant qui voit sa mère se suicider régulièrement finit par penser que c’est de sa faute, et que la vie est une saloperie. C’est aussi ça qui m’a rendue tenace pour dépasser le malheur, courir plus vite que lui.

 

Même votre fratrie n’est pas un refuge…

 

Eux formaient un trio. J’étais la quatrième, celle de trop. Le rôle qu’on vous assigne dans une famille se reproduit souvent quasi à l’identique dans la société, jusqu’à ce qu’on bouge pour de bon. Nous étions tous assez déglingués, sans cadre, et la drogue s’en était mêlée. Mais nous étions très proches, jusqu’à l’inceste avec mon frère, et plus tard l’omerta. Cela a été la trahison ultime, l’omerta est une négation pire que l’inceste. On vous enferme dans un silence mortifère qui peut rendre fou.

 

Pour le reste, lorsqu’on n’apprend pas à un enfant l’amour, on fait de lui un affamé qui confond l’amour et la prédation. Lorsqu’on ne lui apprend pas le respect de lui-même et des autres, il ne sait pas dire non. J’ai mis des années à comprendre que des gens avaient profité de cette fragilité et de mon besoin de reconnaissance et d’amour. Lorsqu’on est un enfant sans cadre, on se jette dans la gueule des loups, dans les bras de tous ceux qui pourraient vous accueillir.

 

Et c’est avec cette fragilité-là que vous êtes entrée au théâtre puis au cinéma…

 

J’avais 12 ou 13 ans. Des amis de mon père m’ont fait faire mes premiers pas sur scène et à l’écran. Ils ont aussitôt mis le doigt dans ma blessure. Ce n’est pas du sadisme, mais, dans le milieu artistique, la blessure est aussi une source de lumière pour les autres, un levier de création. J’avais d’ailleurs cette lumière en moi, cette volonté de survivre à tout et de porter beau. Je voulais être joyeuse, confiante, j’avais une sorte d’innocence qui attirait. Je ne voulais pas que l’on sache mon malheur, je voulais sentir bon la vie.

 

Au théâtre et au cinéma, y avait-il des adultes pour vous guider et vous protéger ?

 

Pas vraiment. Il n’y avait pas que la permissivité de mon père et la dysfonctionnalité de la famille. L’époque faisait que l’on pensait que les enfants étaient vite autonomes. Beaucoup d’hommes considéraient que les enfants étaient des petites bestioles très sexuelles qui n’attendaient que d’être révélées à elles-mêmes. Le cinéma d’auteur était aussi un milieu où il était possible de divertir en avilissant les faibles. Pour autant, j’ai eu très vite la sensation que la fiction était un lieu d’apprentissage de la vie bien plus sûr que la vie elle-même et j’ai tout de suite aimé ce travail.

 

Et un jour, la directrice de casting Margot Capelier vous dit d’aller voir le réalisateur Bertrand Blier, qui cherche une actrice pour son prochain film…

 

Je ne le connaissais pas du tout, je n’avais vu aucun de ses films, je n’avais même pas spécialement envie de faire du cinéma ni l’envie d’être une star. Je voulais juste être quelqu’un de bien. Lorsque j’ai rencontré Blier, j’avais 25 ans, lui 50. Il m’a fait faire des essais. Cela tournait autour du sexe, je devais jouer une fille facile. Je ne me suis pas rendu compte de ce qu’il me faisait jouer, j’étais une jeune fille paumée, extrêmement pudique, à la limite de la phobie du sexe. Je faisais semblant d’être libérée, et j’ai dû bien faire semblant puisqu’il m’a engagée tout de suite. Son plaisir, sa jubilation à me voir jouer me donnait des ailes et j’osais tout pour lui plaire. Lorsque ça lui a pris, un jour, de m’embrasser sur la bouche, j’ai été juste étonnée. Je n’étais pas amoureuse, mais j’aimais beaucoup celui qui m’aimait beaucoup. Et puis, le film s’appelle Merci la vie [1991] et j’ai eu l’impression que la vie m’ouvrait enfin les portes.

 

 

Vous n’avez pas été effrayée par le rôle qu’il vous proposait ?

 

Le tournage s’est très bien passé, mais je n’avais pas d’esprit critique. Je me prenais des gifles, on m’étranglait, on m’insultait, on me malmenait tous les jours, mais le sens de tout ça ne m’est pas parvenu. Lorsque je regarde le film aujourd’hui, j’ai la nausée. Mais Blier était dans une sorte d’adoration avec moi, et cela me faisait fondre. Du coup, il pouvait me malaxer entièrement.

 

Depuis « Les Valseuses » (1974), il y a dans ses films une misogynie. Utilisait-il ces ressorts parce que c’est ce qu’il était profondément ou parce que c’est ce qui faisait son succès ?

 

Je pense que sa misogynie profonde a été excitée par son succès. C’est devenu un fonds de commerce, et la société a applaudi ce qui passait alors pour de la liberté. Il avait sans doute peur des femmes. Elles étaient pour lui des étrangères, qu’il rabaissait. Il aimait rire et faire rire sur le dos des fragiles. J’ai fait Merci la vie et Un, deux, trois, soleil [1993], puis j’ai été la pute dans Mon homme [1996]. Il s’est servi de moi comme d’une surface sur laquelle poussaient ses fantasmes.

 

Cela a-t-il pesé sur les rôles qu’on vous a ensuite proposés ?

 

Oui, on ne me proposait que des rôles où il fallait se mettre nue ou on m’agressait comme on agresse les putes. Ou alors on ne me proposait plus rien, parce que Blier avait aussi le don d’écarter les metteurs en scène de moi. Il a réussi à me faire croire que je n’étais bonne que dans ses films, qu’il fallait avoir cet humour et ce cynisme, sinon on n’est pas libre, pas sexy, pas attractive. Du coup, je me suis entraînée moi-même à être un objet.

 

Vous vous émancipez pourtant de ce rôle d’actrice malléable lorsque vous avez un enfant…

 

Mon âme est née avec mon fils. Il n’était pas question, mais vraiment pas question une seconde qu’il vive avec une mère qui soit une ombre. J’en avais déjà fait l’expérience avec ma propre mère, et je me suis extirpée de mon propre malheur pour redevenir le soleil que j’étais. Je suis devenue maternelle pour lui et pour moi-même, et là Blier a trouvé que c’était moins intéressant. Il avait perdu son actrice, j’étais passée d’objet à sujet. J’ai adoré être mère, j’ai trouvé ça très facile et miraculeux. Il est faux de dire qu’on ne peut donner que ce que l’on a reçu. Avec cet enfant, j’étais comme un poisson dans l’eau, j’adorais le faire dessiner, le faire jouer, lui lire des livres. Je n’ai pas été une mère qui met son gamin devant la télé !

 

Avez-vous fait une psychanalyse ?

 

Non, mais une psychothérapie avec une femme spécialement fine, intelligente, pleine de bon sens, j’ai adoré faire ce travail. Sans elle, je ne serais plus là. On m’avait cousu la bouche, je l’ai décousue. J’ai parlé à mon père, que j’aimais infiniment, de l’épisode incestueux, mais il a dû se sentir acculé à devoir choisir entre ses enfants, ce que je ne lui demandais absolument pas. Je voulais juste que la vérité soit dite et entendue, pour pouvoir passer à autre chose. Cela n’a pas été possible. On ne m’a pas écoutée, on m’a dénigrée, c’est ça l’omerta qui peut tuer. Alors, j’ai rompu avec eux, sauf avec mon père. Je ne sais pas si mon frère et mes sœurs me traitent encore de menteuse ou de folle comme ils l’ont fait alors, ni même s’ils ont lu mon livre. Et s’ils l’ont lu, s’ils y ont réfléchi et en ont parlé à leurs propres enfants. Parce que, lorsque ces horreurs se passent dans une famille, cela se transmet à travers les générations.

 

 

Lire aussi (2021) | Article réservé à nos abonnés Un apéro avec Anouk Grinberg : « Est-ce que je suis quelqu’un de sincère, moi qui triche tout le temps ? »

 

Comment trouve-t-on la force de se relever ?

 

 

Je ne voulais pas être ratatinée, je haïssais le malheur. J’ai tout fait pour me sauver, et je n’ai pas été flemmarde pour conquérir ma liberté. Jouer Rosa Luxemburg [révolutionnaire germano-russe, 1871-1919] était un virage à 180 degrés, travailler à une anthologie de ses lettres m’a branchée sur la vie et sur mes propres forces. Jouer Gisèle Halimi [avocate et figure du féminisme] vous sculpte ; travailler avec de bons metteurs en scène vous nettoie et vous élève ; ça a beau être des fictions, les métamorphoses sont réelles, et elles durent. Et puis j’avais des amis fantastiques, un grand amour. Ecrire aussi est une forme de danse de vie, une vérité qu’on s’accorde.

 

Est-ce si difficile d’être respectée dans le milieu du cinéma ?

 

Un cercle vertueux est en train de se mettre en place.

Pour ma part, ces dernières années, je ne travaille qu’avec des gens formidables, qui sont dans le plaisir de la connivence et de la complicité artistique. Et je dois dire que dénoncer les comportements déviants ne m’a pas nui. Avant d’écrire ce livre, avant sa réception, j’étais un bloc de méfiance et de honte, et c’est comme si un océan de confiance avait immergé ce bloc. J’ai l’impression d’être comme un cheval blanc qui court librement.

 

Respect, d’Anouk Grinberg (Julliard, 144 pages, 18,50 euros).

 

 

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May 2, 2025 4:16 AM
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Pierre Gendronneau, le numéro deux du Festival d’Avignon, va quitter ses fonctions après des signalements de violences sexuelles sur un précédent poste

Pierre Gendronneau, le numéro deux du Festival d’Avignon, va quitter ses fonctions après des signalements de violences sexuelles sur un précédent poste | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Le Monde avec AFP - 30 avril 2025

 

 

Le départ du directeur délégué est prévu le 13 juin, a annoncé Tiago Rodrigues, le directeur du Festival. Une enquête interne a été menée en novembre et décembre par le cabinet spécialisé Egaé, après que le ministère de la culture a saisi le procureur de la République pour des signalements à son sujet.

 

 

Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/04/30/pierre-gendronneau-le-numero-deux-du-festival-d-avignon-va-quitter-ses-fonctions-apres-des-signalements-de-violences-sexuelles-sur-un-precedent-poste_6602035_3246.html

Pierre Gendronneau, directeur délégué du Festival d’Avignon, va quitter ses fonctions le 13 juin, à la suite « d’accusations » de violences sexuelles et sexistes alors qu’il occupait un poste dans une autre organisation, a annoncé, mercredi 20 avril, le directeur du Festival, Tiago Rodrigues.

 

« Nous avons annoncé aujourd’hui à l’équipe du Festival le départ de Pierre Gendronneau des fonctions de direction délégué, pour des raisons personnelles et pour poursuivre d’autres horizons professionnels », a déclaré à l’Agence-France Presse M. Rodrigues, confirmant une information de Télérama. Ce départ « a été pris d’un commun accord », a-t-il précisé, sans confirmer s’il s’agit d’une rupture conventionnelle. M. Gendronneau avait été nommé en février 2023.

 

Une enquête interne a été « menée en novembre et décembre » par le cabinet spécialisé Egaé, dirigé par Caroline De Haas. « Plusieurs avocats indépendants », sollicités par le Festival, ont conclu que « l’enquête ne révélait pas de faits avérés de harcèlement ou de violence de la part de Pierre Gendronneau pendant sa période de travail au Festival », a précisé Tiago Rodrigues.

 

 

Des signalements étaient parvenus à propos de M. Gendronneau au ministère de la culture, qui avait déclenché l’article 40 du code de procédure pénale, et informé le procureur de la République pour qu’il décide des suites judiciaires à donner à ces accusations. Le Festival a été informé de ces signalements début novembre, a expliqué M. Rodrigues, et a décidé de lancer cette enquête interne dans les « deux jours » qui ont suivi.

Une enquête menée également au Festival d’automne

A la suite de l’enquête d’Egaé, « Pierre Gendronneau a continué à son poste. Cependant, le fait qu’il y ait des accusations envers lui antérieures à son arrivée au Festival d’Avignon et d’autres enquêtes déclenchées a créé un climat de suspicion à son égard. Cela devenait impossible pour lui de mener sa mission », a encore déclaré M. Rodrigues.

 

Le Festival d’Automne à Paris, où M. Gendronneau a été l’adjoint du directeur Emmanuel Demarcy-Mota, a confirmé une information de Télérama selon laquelle le cabinet Egaé a également été mandaté pour une enquête. « Près de deux ans après son départ, soit à l’automne 2024, m’ont été signalés par une salariée qui disait en avoir été victime des faits de harcèlement sexuel de la part de Pierre Gendronneau », a expliqué à l’Agence France-Presse M. Demarcy-Mota.

 

 

« Un signalement a été fait au ministère. J’ai demandé à pouvoir en parler avec tous les membres de l’équipe du Festival, et nous avons mis en place une procédure pour parvenir à un diagnostic. Mais Pierre Gendronneau n’étant plus salarié, il n’y a pas de contradictoire, et pas de sanction possible au sein du Festival d’Automne », a-t-il ajouté.

Avant 2023, Pierre Gendronneau a aussi été chargé de production à la Scène nationale de Sénart et directeur de production au Centre dramatique national de Montreuil. La 79e édition du Festival d’Avignon est prévue du 5 au 26 juillet 2025.

 

 

 

Le Monde avec AFP

 
Légende photo : Pierre Gendronneau, directeur délégué du Festival d’Avignon, à Avignon (Vaucluse), le 1ᵉʳ août 2023. ANGÉLIQUE SUREL/PHOTOPQR/LE DAUPHINE/MAXPPP
 
 

 

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April 9, 2025 1:36 PM
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Violences commises dans le secteur de la culture : publication du rapport d’enquête

Violences commises dans le secteur de la culture : publication du rapport d’enquête | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Publication sur le site de l'Assemblée nationale , le 9 avril 2025

 

Liens de téléchargement ci-dessous

 

Mercredi 9 avril, la commission d’enquête relative aux violences commises dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité a rendu public son rapport d'enquête.

Accéder au rapport d’enquête

Accéder au dossier de presse

En savoir plus sur la commission d’enquête

 
Présidente : Sandrine Rousseau (EcoS, Paris)

Rapporteur : Erwan Balanant (Dem, Finistère)

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April 8, 2025 11:33 AM
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Humiliées, agressées, tétanisées : les actrices racontent les violences du cinéma devant les députés

Humiliées, agressées, tétanisées : les actrices racontent les violences du cinéma devant les députés | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Télérama avec AFP - Publié le 6 avril 2025

 

La commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les violences dans la culture a longuement entendu les professionnels des secteurs artistiques. Retour sur les témoignages poignants de plusieurs comédiennes à quelques jours des conclusions.

 

Lire sur le site de Télérama : https://www.telerama.fr/debats-reportages/humiliees-agressees-tetanisees-les-actrices-racontent-les-violences-du-cinema-devant-les-deputes-7025124.php

 

«La violence s’ancre en vous et vous ronge » : à l’instar de Nina Meurisse, des actrices ont profondément marqué la commission d’enquête de l’Assemblée nationale en racontant les violences subies durant leur carrière.

 

Ces prises de parole sous serment, d’Anna Mouglalis à Sara Forestier, sont la « partie émergée » de l’iceberg, explique à l’AFP la présidente de la commission, l’écologiste Sandrine Rousseau. D’autres, comme Virginie Efira, Noémie Merlant, ou Juliette Binoche ont témoigné à huis clos, et des dizaines se sont manifestées auprès des députés, pour livrer leurs expériences douloureuses.

Après des mois de travail, la commission d’enquête, un temps arrêtée en raison de la dissolution en juin 2024, rend son rapport mercredi.

Nina Meurisse : “Je suis tétanisée”

« J’avais 10 ans quand j’ai tourné pour la première fois. […] Dans ce film, il y a une scène de viol. […] Je vois arriver en courant un jeune acteur, qui me saute dessus, qui me prend la poitrine et qui essaie de me soulever la robe. On refera la scène plusieurs fois. J’ai 10 ans, je n’ai même jamais embrassé un garçon, je suis tétanisée ».

 

« Quelques années plus tard, à peine majeure, je dois faire une scène de représentation sexuelle avec un homme de l’âge de mon père. [Il] décide de ne pas mettre de peignoir entre les prises. […] Il doit m’appeler dans la salle de bains et me dire de me mettre à genoux pour lui faire une fellation. Moi, je dois hésiter, alors il doit me donner une baffe. On tourne la scène mais il se met à improviser. Il me met les mains sur les épaules et m’écrase au sol avec une grande force. Je me fais très mal au genou. Il enfonce son pouce dans ma bouche. J’ai la tête en arrière et, de son autre main, il me donne plein de baffes en me disant : “T’aimes ça, salope !” Je me mets à pleurer, je suis tétanisée. Il me donne une autre baffe, violente, et je m’écrase au sol. Coupez ! Le réalisateur et les techniciens trouvent cette scène bouleversante, alors on la refera, parce que ce sera beau pour le film. »

Anna Mouglalis : “L’acteur m’a mis une droite”

« J’ai travaillé sur un film lors duquel je devais être nue au-dessus d’un homme […] Je devais me relever pour m’allonger sur l’homme mais j’ai dit au metteur en scène que je ne pouvais pas faire ça, car l’angle de la caméra se retrouverait littéralement sur mon sexe. On m’a alors répondu de ne pas m’inquiéter […]. Je tourne la scène, puis je vérifie la prise. C’était un plan par-derrière où on voyait tout […]. Je dis alors à la scripte que je refuse le plan. Je le signale aussi à mon agent […]. Non seulement le plan initial a été conservé au montage mais il a aussi été repris dans la bande-annonce, qui est toujours visible ».

Sur un autre tournage, « j’ai été frappée. C’était d’ailleurs très prévisible, puisque l’acteur et le reste de l’équipe, masculine, s’étaient alcoolisés dès le petit-déjeuner. Au moment où l’acteur m’a mis une droite, le réalisateur a dit : “On continue à tourner !” »

Sara Forestier : dire “non”

À 13 ans, tout premier casting : « J’ai commencé ma carrière en disant “non” […] quand on m’a demandé de retirer ma culotte et de la faire tournoyer dans les airs pour qu’elle atterrisse dans l’assiette d’un autre personnage, dans une scène soi-disant comique d’un court-métrage. […] J’ai dit non et je suis partie. »

 

« Peu de temps après, j’ai 15 ans et je tourne mon premier film, L’Esquive. Sur le plateau, entre deux scènes, l’un des régisseurs me dit : “J’ai envie de te faire l’amour dans les fesses”. Il a 30 ans et j’en ai 15 ; je suis choquée […]. On est passés à autre chose. »

 

Sur un autre tournage, Sara Forestier raconte avoir été giflée par un acteur, plus tard identifié comme Nicolas Duvauchelle. Elle venait de sortir de l’hôpital, après une hémorragie interne liée à une grossesse extra-utérine. L’équipe tente de la dissuader de porter plainte, puis on l’accuse d’avoir elle-même donné la gifle. « Ils ont réussi à me faire taire. Psychologiquement, c’était comme un coup de massue supplémentaire. […] J’étais, littéralement, à terre, à genoux dans mon salon, en sanglots – je revois encore cette image et ça me fait mal d’y repenser. J’ai eu envie de mourir. »

 

Télérama avec AFP

 

Légende photo : Anna Mouglalis, photographiée ici à Cannes le 17 mai 2024, fait partie des actrices interrogées par la commission d’enquête sur les violences dans la culture. Photo Yann Rabanier pour Télérama

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Théâtre du Soleil : la douloureuse introspection après des accusations de « dérives sexuelles »

Théâtre du Soleil : la douloureuse introspection après des accusations de « dérives sexuelles » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - 26 mars 2025

 

 

La comédienne Agathe Pujol a détaillé devant la commission de l’Assemblée nationale les violences sexuelles dont elle aurait été témoin dans la troupe d’Ariane Mnouchkine et la tentative de viol qu’elle y aurait subie.

 


Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/03/26/apres-des-accusations-de-violences-sexuelles-la-douloureuse-introspection-du-theatre-du-soleil_6586523_3246.html

« Cette réunion est l’une des plus graves de l’histoire du Théâtre du Soleil. » Mardi 25 mars, 14 heures : Ariane Mnouchkine prend la parole dans le foyer du théâtre installé depuis soixante ans à la Cartoucherie de Vincennes. Face à elle, une quarantaine de visages fermés. La grande majorité de la troupe a répondu présente au rendez-vous décidé dans l’urgence par la directrice, après les propos de la comédienne Agathe Pujol. Hors de question de traiter avec désinvolture ce qui vient de se jouer. C’est le cœur même de la maison qui est atteint.

L’accusation a eu lieu la veille, le 24 mars, devant la commission de l’Assemblée nationale sur les violences commises dans les secteurs artistiques. Une session présidée par la députée Sandrine Rousseau (Les Ecologistes, Paris), diffusée en direct et en accès libre. Pendant près d’une heure, Agathe Pujol, qui en février 2024 a porté plainte contre le comédien Philippe Caubère, l’accusant d’« atteinte sexuelle » sur mineure (l’acteur est mis en examen pour viols, agressions sexuelles et corruption de mineur), a détaillé les « dérives sexuelles » dont elle aurait été témoin au Soleil. Affirmant y avoir été elle-même victime d’une « tentative de viol » par un acteur dans la nuit du 31 décembre 2010, dont, ajoute-t-elle, « beaucoup furent témoins », Agathe Pujol rend compte en détail et en termes dévastateurs de son séjour, encore lycéenne, dans le théâtre.

Une atmosphère « oppressante »

Venue au Soleil comme bénévole dans le courant de l’année 2010, elle déplore un travail effectué gratuitement pendant, dit-elle, presque deux ans au service de la restauration, à la cuisine ou à la plonge. « On me disait qu’il fallait que je fasse mes preuves, qu’à un moment peut-être quelqu’un manquerait et qu’on aurait besoin de moi sur scène (…) j’ai longtemps été aveuglée par ce système, y étant entrée très jeune. » Elle évoque les « messes basses, les manipulations constantes, le masochisme suggéré, le diviser pour mieux régner, les addictions diverses, la sexualité imposée ». Elle précise avoir appris là-bas à fumer et à boire, l’accès au bar étant « sans surveillance » ou « limite d’âge » et déplore, au-delà de la beauté et de la magie du lieu, des conditions « très dures », une atmosphère « oppressante », un fonctionnement « en vase clos » hors de Paris, dans le bois de Vincennes.

 

Un portrait au vitriol découvert par une équipe du Soleil sonnée, partagée entre la consternation, la colère ou la peur. Certains des membres regrettant aussi qu’« aucun contradicteur ne soit présent sur place ». Même si elles ont permis à la troupe de vérifier sa solidarité dans l’épreuve, les quatre heures de discussion menée dans le calme le mardi 25 mars n’auront pas suffi à purger les émotions. « Je pense au public. Comment le rassurer, ne pas désenchanter ces gens qui se disent heureux qu’on existe » : comme beaucoup de ses camarades, la comédienne Hélène Cinque accuse le coup avec effroi.

Personne n’évacue la violence des faits qu’aurait subie Agathe Pujol : « Nous devons investiguer sur cette tentative de viol », témoigne la comédienne Shaghayegh Beheshti. Mais le sentiment d’injustice domine aussi les conversations : « On ne peut pas laisser dire que les hommes ici sont des prédateurs », lance l’acteur Maurice Durozier. « Je ne conteste pas la manière dont les choses ont pu être vécues, ajoute son collègue Vincent Mangado, mais il est faux de dire que nous organisons du travail au noir. »

Démêler le vrai du faux

Au Soleil, le bénévolat est depuis toujours une porte d’entrée possible vers un emploi pérenne dans les murs. La recette fonctionne pour beaucoup. Mais pas pour tous. Revenue parmi l’équipe en 2022 pour participer à un stage à Amiens dans le cadre d’une école nomade, Agathe Pujol n’a pas été cooptée en tant que comédienne.

 

Dans le foyer où les tables ont été assemblées pour former un vaste rond, les nouvelles recrues et les vétérans discutent. Sont présents les acteurs mais aussi les équipes techniques : costumière, responsable des ateliers décors, créatrices lumière ou son. Jusqu’aux stagiaires, dont Ariane Mnouchkine a souhaité la participation : « Je leur ai demandé d’être là car elles doivent comprendre ce qui se passe dans une collectivité humaine comme la nôtre qui n’est à l’abri de rien, malgré toutes nos tentatives, efforts, espoirs. A l’abri de rien. Même si je pense que nous sommes un groupe digne. Parfois. Visiblement pas toujours. » Les mots de la directrice pèsent lourd, le silence qui les suit en dit long sur la sidération collective.

 

 

 

Sans débordements ni invectives, levant la main à tour de rôle, les participants exposent leurs ressentis et leurs points de vue. Les plus anciens tentent de se souvenir : que s’est-il passé réellement, qui était là et n’a rien vu, ou bien a vu et n’a rien fait ? Comment faire comprendre que le Soleil n’est ni une secte ni une mafia ? Faut-il porter plainte contre l’acteur agresseur au nom du théâtre ? Consulter un avocat ? Toutes les pistes sont sur la table.

Démêler le vrai du faux, tenter de faire la lumière entre des faits objectifs et leur interprétation forcément subjective : pendant quatre heures, chacun avance sur ce fil ténu en évitant les généralités. De la nuance en tout : Ariane Mnouchkine veille au grain. Elle pointe le changement des « curseurs » générationnels en matière d’agression sexuelle et appelle chacun à davantage de vigilance.

 

 

 
 

La jeune génération réclame, pour sa part, un renforcement des référents VHSS (violences et harcèlement sexistes et sexuels). Huit volontaires suivront très bientôt une formation. Arrivé dans les murs en 2022, l’acteur Tomaz Nogueira da Gama attend près de trois heures avant de s’exprimer : « Le Soleil, tout magique qu’il est, fait partie de la société. Se regarder dans le miroir, fort de notre trajectoire, c’est dire : oui, nous avons cultivé des miracles, mais nous avons aussi, sans doute, traîné quelques vices. Cela me suffit pour défendre le théâtre. »

Assumer sans se défausser, prendre les mesures qui s’imposent pour prévenir les dérives quelles qu’elles soient, mais ne pas, pour autant, courber la tête sous l’invective ou renier d’un trait de plume l’identité d’une maison dont les pratiques font la singularité : en introduction de cette réunion de crise, Ariane Mnouchkine avait prévenu : « Nous vivons un moment existentiel. » Le mot n’est pas usurpé. La troupe signera collectivement une lettre dûment réfléchie et adressée, dès que possible, au public.

 

 

Joëlle Gayot / LE MONDE

 

 

 

Légende photo : Le Théâtre du Soleil, fondé par Ariane Mnouchkine, à la Cartoucherie, dans le bois de Vincennes, à Paris, en 2014. BERTRAND GUAY/AFP

 

 

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Anna Mouglalis : « La domination patriarcale s'exerce partout »

Anna Mouglalis : « La domination patriarcale s'exerce partout » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par Sophie Joubert pour l'Humanité magazine - Publié le 7 mars 2025

 

 

Popularisée par la série « Baron noir », la comédienne, actuellement sur les planches dans le rôle de « Phèdre », évoque pour « l’Humanité magazine » ses choix de carrière singuliers, son enfance pétrie de culture et son engagement au long cours pour toutes les émancipations. « Je me suis syndiquée à la CGT, c’est pour moi le seul discours audible, sans faille, contre l’extrême droite », explique-t-elle notamment.


 

On la rencontre chez elle, dans un appartement rempli de livres qui donne sur un petit jardin où un merle vient cogner consciencieusement son bec contre un miroir. Actrice au cinéma et au théâtre, Anna Mouglalis est à l’affiche de la Mer au loin, de Saïd Hamich, un très beau film sur l’exil qui traverse les années 1990, et tient le rôle-titre de Phèdre dans la mise en scène d’Anne-Laure Liégeois.

Avec Lucie Antunes, P.R2B, Théodora Delilez et Narumi Herisson, elle forme le groupe Draga, qui a mis en voix et en musique les textes de Monique Wittig dans « Ô guérillères », un album qui sortira fin avril. Militante féministe, engagée dans le combat pour l’adoption d’une loi intégrale sur les violences sexuelles, elle a témoigné le 16 décembre 2024 devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les violences dans le secteur du cinéma.

 

 

Vous jouez « Phèdre », de Racine, en tournée. Comment vivez-vous ce compagnonnage au long cours avec ce texte et ce personnage ?

C’est merveilleux d’habiter avec un chef-d’œuvre. Racine demande d’aller très loin. C’est la rage ou l’égarement, on ne peut pas le jouer de façon tiède. « Phèdre » est une pièce de l’intime, mais d’un intime vertigineux. Elle est éprouvante physiquement. J’ai cru que je pourrais faire l’économie de la douleur du personnage, mais ce n’est pas le cas. Comme dit la metteuse en scène, Anne-Laure Liégeois, elle est un papillon de nuit qui va se brûler contre la lampe.

On revit chaque soir la violence masculine, avec ce personnage de héros, Thésée, qui apporte la mort partout où il passe. Les fils sont, avec les femmes, les premiers à souffrir de la violence patriarcale. C’est à la portée de tous les hommes de le reconnaître. On parle de Phèdre incestueuse, mais c’est surtout un inceste non consommé. Phèdre incestueuse non, scandaleuse oui.

 

Comment choisissez-vous vos rôles ?

J’ai besoin de pouvoir y mettre tout mon esprit et que ça me nourrisse dans tous les sens du terme. Je n’avais pas rêvé de jouer « Phèdre », mais c’est comme s’inscrire dans une historicité, avec toutes les traces des comédiennes qui l’ont joué avant moi. J’ai fait peu de théâtre, car j’ai du mal à me projeter à long terme. Au cinéma, j’avais envie de participer à des films qui cherchaient des formes nouvelles. J’ai fait ce qu’on appelle du cinéma d’auteur, de création. Bien sûr j’aime jouer, mais pas à tout prix.

 

Le désir de jouer vient-il de vos lectures, d’une cinéphilie née dans l’enfance ?

J’ai grandi à Nantes. Grâce aux politiques culturelles de gauche, j’ai vu sous chapiteau les premiers spectacles de Zingaro, des pièces d’Enzo Cormann, « Mars » de Fritz Zorn. Une troupe municipale, la Chamaille, montait des spectacles très divers. Mes parents ont tenu à ce qu’on puisse aller au cinéma, j’allais toutes les semaines au Cinématographe. Il pleut sur Nantes, tout le monde le sait, je me souviens d’une dame qui m’enlevait mes collants et les faisait sécher sur le radiateur pendant la séance. On avait aussi un compte en librairie pour prendre ce qu’on voulait. Mais j’étais surtout une spectatrice comblée, il y avait les Allumées, un festival de jazz… Et je suis venue vivre à Paris pour que la vie commence, pour voir encore plus.

 

C’est là que vous avez fait vos débuts d’actrice ?

J’étais avec un garçon qui est entré à la Fémis, j’allais au lycée et je ne faisais pas de théâtre. On m’a demandé de participer à un court métrage. J’ai eu une expérience d’assistante pour un metteur en scène, j’ai fait réciter leurs textes aux comédiens. Et j’ai rencontré le comédien Yann Goven, qui m’a parlé du Conservatoire et m’a aidée à préparer le concours. C’est lui qui m’a emmenée à la Fête de l’Humanité, il vivait ce métier comme un acteur ouvrier, il ne se serait jamais sali en participant à des projets qui allaient à l’encontre de ses idées.

En passant le concours, j’avais un trac monstrueux, que j’ai transformé en excitation puis en enthousiasme. L’assistante du cinéaste Francis Girod, qui faisait partie du jury, m’a demandé de passer le casting pour le film « Terminale » et j’ai été prise. J’ai aussi passé les auditions de « l’Éveil du printemps », de Wedekind, mis en scène par Yves Beaunesne. Le Conservatoire m’a accordé un congé d’un an pour que je puisse tourner le film et jouer dans cette pièce.

 

Quel souvenir gardez-vous de ce tournage ?

C’est là que j’ai rencontré le psychanalyste Gérard Miller, qui en était le scénariste. Le film raconte l’histoire d’une fille qui se suicide alors qu’elle a couché avec son prof de philo. Nous étions convoqués chez lui pour travailler sur les dialogues et les adapter à notre personnalité. J’ai appris des années après que les garçons n’avaient jamais eu ces rendez-vous.

 

 

Est-ce que cette expérience a abîmé votre désir d’être actrice ?

Non, je ne me suis pas sentie atteinte. C’était un vieux dominant qui faisait venir des jeunes filles chez lui pour les hypnotiser et les agresser sexuellement, je l’ai repoussé. Il a dit qu’il allait me retirer mes répliques pour les donner à d’autres et j’ai répondu : « Tant mieux. » J’ai essayé de disparaître le plus possible du film tout en étant payée. Francis Girod était élégant, respectueux. Il m’a appris qu’à partir du moment où on est convoqué le matin et qu’on passe au maquillage la journée est due.

En cours de tournage, on a fini par apprendre que Gérard Miller avait proposé à plusieurs filles de voir son home cinéma, puis de leur faire une séance d’hypnose, et qu’il les avait utilisées comme des objets. Elles avaient honte, se sentaient coupables. Quand on dit que la honte change de camp, ce ne sont pas des mots.

 

Cette expérience vous a-t-elle fait prendre conscience d’une violence patriarcale systémique ?

Non, c’est venu bien avant. Je viens d’une histoire de violence qui se répète de génération en génération. Je m’y suis même sentie chez moi. C’est une chose de la reconnaître, c’en est une autre d’avoir envie de vivre ailleurs. Dans ma famille, on avait accès à la culture, mais j’ai grandi avec un modèle classique où les femmes étaient à la maison. Tous les récits initiatiques, tous les films qu’on voyait ne parlaient que de ça. Ou bien de personnages féminins qui avaient une fin tragique.

J’ai grandi avec la misogynie et elle a grandi en moi. J’avais un mépris pour le féminin puisque tous les modèles étaient masculins. Quand je suis partie de chez mes parents, ma voix est devenue beaucoup plus grave, je me suis rasé la tête. Et c’est quand je l’ai fait qu’on m’a demandé de travailler dans la mode.

 

 

Votre rencontre avec Karl Lagerfeld a été décisive ?

Quand il m’a proposé d’entrer chez Chanel, je m’attendais à trouver tout ce qu’il y a de plus superficiel. Le réel est toujours surprenant. Le fait d’avoir rencontré cet homme tôt dans ma vie professionnelle m’a fait comprendre qu’il n’y avait pas que de la violence et des gens qui veulent nous utiliser. Il a été respectueux envers ma timidité, ma pudeur, ma discrétion.

Il a respecté mon choix de ne faire que des films d’auteur, expérimentaux, de ne pas sortir dans les soirées mondaines. Il avait un pouvoir immense, mais ne l’a pas utilisé contre moi. Quand il me photographiait, il choisissait toujours l’image où j’étais étrange, l’angle où j’avais le nez un peu long, il voulait voir le plus singulier en moi. Être regardée ainsi m’a donné de la force.

 

Votre voix grave vous a-t-elle posé problème ?

Dans tous mes premiers films, je chuchote. Au Conservatoire on m’avait proposé une opération en me disant que j’avais une voix qui ne correspondait pas à mon physique et que je ne travaillerais pas. Dans un film à gros budget, on m’a fait comprendre qu’il allait falloir que j’aie plus de seins. Quand j’étais dans une agence de mannequins, on m’a demandé de reboucher mon trou de varicelle, de remettre mes dents droites. Parfois, j’ai eu envie d’arrêter. On me proposait des rôles de femmes fatales ou de femmes « mystérieuses ».

 

Dans un scénario, si une femme est mystérieuse, ça veut dire qu’on ne s’intéresse pas à elle. J’en ai eu assez. J’ai dit stop, puis j’ai attendu. Et finalement on m’a proposé de jouer Simone de Beauvoir (« les Amants du Flore », 2006), ce qui a provoqué une levée de boucliers parce que j’avais été mannequin. Ce ne sont que des histoires de transgression : partir de chez ses parents, c’est bien ; garder sa voix, c’est bien.

 

 

On vous voit souvent dans les manifestations, d’où vient votre conscience politique et comment l’articulez-vous avec votre métier d’actrice ?

Mes parents ne votaient pas. Ils venaient de milieux prolétaires et ont réussi une ascension sociale. C’était important pour eux que j’aie accès à la culture et que je fasse de la danse. Mon grand-père était maçon, couvreur, zingueur, il est tombé et n’a pas pu continuer à travailler. Ensuite, en vivant seule, j’ai fait des petits boulots avant d’être majeure, payés à 80 % du Smic, parfois pas payés du tout. Cette conscience de l’injustice s’est aussi forgée grâce à la fiction. Enfant, si je regardais un film sur l’apartheid, je voulais être noire ; un western, je voulais être indienne.

Dans cette même perspective, j’ai compris que s’il y avait bien une chose intéressante c’était d’être femme, actrice d’une émancipation.  Je me suis rapprochée de milieux déjà organisés et militants quand j’ai appris que j’attendais ma fille. À partir de ce moment-là, je n’ai lu que des livres écrits par des femmes et j’ai essayé de me décoloniser. J’ai découvert des autrices exceptionnelles, des récits qui viennent remettre le monde à l’endroit : Goliarda Sapienza, Audre Lorde, Marina Tsvetaieva, Alexandra Pisarnik… La théorie féministe me porte : Andrea Dworkin, Silvia Federici, Virginie Despentes, Angela Davis, Rita Laura Segato ont changé ma vie.

 

 

Vous avez témoigné le 16 décembre dernier devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les violences sexuelles dans le secteur du cinéma, comment s’est passée cette audition ?

J’ai toujours parlé, à mon entourage, dans mon milieu professionnel. À partir du moment où les médias ont écouté, j’ai témoigné (à propos des agressions commises par Gérard Miller et Jacques Doillon – NDLR). J’avais déjà été auditionnée par le Sénat. J’ai suivi de près les travaux de la Ciivise, 82 recommandations ont été produites pour lutter contre les violences faites aux enfants, mais le juge Durand a été évincé et elles n’ont pas été appliquées.

Quand cette commission d’enquête sur le cinéma a été créée, j’étais un peu sceptique car on ne cesse de dire que les violences concernent tous les milieux. Parler spécifiquement du cinéma empêche de voir la dimension systémique. Mais j’ai été agréablement surprise par la pugnacité de Sandrine Rousseau et des autres parlementaires.

 

Lors de cette audition, vous avez retracé votre parcours d’actrice en montrant qu’à toutes les étapes d’un film les dangers sont présents…

La domination s’exerce à tous les endroits. Récemment, je me suis syndiquée à la CGT. C’est pour moi le seul discours audible, sans faille, contre l’extrême droite. Ce qui est terrible avec ce métier, c’est cette idée d’élections qui n’auraient rien à voir avec le travail. En tant que jeune acteur ou actrice, on pense qu’on a de la chance. Mais la chance est partagée. Le système pyramidal est puissant. Quand j’ai eu mon premier contrat au théâtre, on voulait me payer à 80 % du Smic, alors que j’étais majeure. On m’avait dit : certaines paieraient pour être à ta place. Je refuse cette idée construite par Hollywood selon laquelle il serait normal de sacrifier des personnes sous prétexte qu’on fait un métier qui brille.

C’est un métier encadré par le Code du travail, il faut le rappeler sans arrêt. Mais on peut dire non, ça m’est arrivé récemment : pour faire des économies de transport on m’a mise sur une branche nue, à 5 mètres du sol, on m’a fait monter par une colonne d’échafaudage et on m’a dit qu’on l’enlevait. J’ai crié : « Est-ce que quelqu’un peut prendre une photo de ce dispositif ? » On n’a pas tourné la scène. Très peu de comédiens sont syndiqués. Quand on fait des heures supplémentaires ou des castings, on n’est jamais payés. J’ai passé des essais avec Godard pour deux films différents, il payait la séance de travail et le ticket de transport de sa poche.

 

 

Vous qui avez fait votre formation de spectatrice à Nantes, comment réagissez-vous aux attaques menées contre la culture dans les Pays de la Loire et ailleurs ?

J’ai signé la pétition « Debout pour la culture ! Debout pour le service public ! ». Avant, quand on allait dans des théâtres subventionnés, il y avait des scolaires, des rencontres en bord de plateau. Mais, quand on joue une seule fois, ce n’est plus le cas. Partout où nous allons, Anne-Laure Liégeois arrive la veille pour rencontrer les collégiens et lycéens bénévolement, c’est tout le sens de l’utilisation de l’argent public, du commun. Et c’est complètement mis à mal. Les tournées n’ont plus rien à voir avec ce que j’ai connu à mes débuts. On faisait beaucoup de dates, j’étais très mal payée mais je l’étais mieux qu’aujourd’hui. On sacrifie l’hôpital, l’école, la culture et la jeunesse, en décidant de l’appauvrir et de la faire basculer dans l’obscurantisme.

 

 

Vous avez enregistré avec le groupe Draga « Ô guérillères », d’après les textes de Monique Wittig, comment ce projet vous porte-t-il ?

Nous sommes cinq, sans problème d’ego, avec une sororité qui permet la créativité. Tout est beau et joyeux dans cette histoire. Adolescente, j’aurais adoré connaître cette énergie et cette jubilation du combat. Nous avons une première date en juillet au festival Days Off, à la Philarmonie de ParisJ’aime sentir ces connivences de pensées, l’énergie des possibles. Je réalise un documentaire sur une autrice sicilienne magnifique, Maria Attanasio. Son livre « Concetta et ses femmes » (édition Ypsilon) parle de la création de la première section féminine du Parti communiste, une expérience qui n’a duré que trois ans. Ce sont des révolutions, de la politique de proximité qui fonctionne.

Elle est marxiste depuis toujours. Toute son œuvre s’appuie sur des archives locales de Caltagirone, où elle vit, des histoires de femmes effacées par la violence de genre. Elle a été prof d’histoire-géo et de philo pendant toute sa carrière. Son compagnon donne des cours de Pilates gratuits aux paysans qui ont mal au dos. Elle dit qu’en faisant ressurgir ces récits on se rend compte que, en tant qu’artiste ou femme qui lutte, on forme une chaîne de sœurs anonymes. Et qu’on n’est pas orphelines.

 

Propos recueillis par Sophie Joubert / L'Humanité magazine 

 

Légende photo : « Dans ma famille, on avait accès à la culture, mais j’ai grandi avec un modèle classique où les femmes étaient à la maison », raconte Anna Mouglalis, actrice et réalisatrice, ici le 18 février 2025 à Paris.

 

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January 30, 2025 4:07 AM
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Devant la Comédie-Française, une manifestation contre l’inaction de l’institution et «l’impunité» de Nâzim Boudjenah

Devant la Comédie-Française, une manifestation contre l’inaction de l’institution et «l’impunité» de Nâzim Boudjenah | Revue de presse théâtre | Scoop.it
 
 
Environ 80 personnes ont manifesté devant la Comédie-Française ce mercredi 29 janvier au soir. Le collectif #MeToo Théâtre fustige l’institution qui a maintenu à son poste le comédien accusé de violences.

 

«On balance les porcs, vous les engraissez.» Micro entre les doigts et doudoune sur les épaules, Nadège Cathelineau lâche ce slogan inspiré d’un morceau de rap de sa composition. Dans l’autre main de la membre du collectif #MeToo Théâtre, une pancarte marquée des mots «la comédie a assez duré». Ce mercredi 29 janvier au soir, environ 80 personnes étaient rassemblées avec elle sur la place Colette, dans le Ier arrondissement de Paris, face à l’illustre Comédie-Française.

 

A l’appel du collectif #MeToo Théâtre, les manifestantes et manifestants sont venus dénoncer «l’impunité» au sein de l’institution théâtrale la plus célèbre du pays. Sous une fine pluie, la comédienne et cofondatrice du collectif, Sephora Haymann, déroule ce qui a déclenché cette mobilisation au pied du théâtre à l’italienne. «Pourquoi avoir maintenu Nâzim Boudjenah parmi les pensionnaires de la Comédie-Française alors qu’il a été condamné pour menaces de mort ?»

 

 

Depuis deux semaines, le cas de l’acteur de 52 ans préoccupe l’institution. Le 13 janvier, Eric Ruf, administrateur général du théâtre, était auditionné devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les violences commises dans les secteurs du cinéma et du spectacle vivant. C’est à cette occasion que la députée écologiste Sandrine Rousseau, qui préside ce travail, a révélé avoir porté plainte en juillet 2024 contre Nâzim Boudjenah après des «menaces de mort» de l’acteur contre elle. Tout juste vingt-quatre heures plus tard, le 14 janvier, la Comédie-Française écrit dans un communiqué avoir pris connaissance «des agissements graves d’un de ses salariés», s’autorisant ainsi à «le convoquer à un entretien préalable en vue de son licenciement».

 

Une décision qui arrive «bien trop tard», déplore Sephora Haymann. Car dès juin 2021, Nâzim Boudjenah avait été condamné par le tribunal de Paris à six mois d’emprisonnement avec sursis pour des «menaces de mort» proférées en 2019 et 2020 sur son ancienne petite amie, Marie Coquille-Chambel, figure de #MeToo Théâtre.

 

 

Relaxé pour les faits de violences sur conjointe dans ce premier procès, il reste à ce jour mis en examen pour «trois viols susceptibles d’avoir été commis en février, mars, et mai 2020» à la suite d’une autre plainte de Marie Coquille-Chambel, selon le parquet de Paris. Bien que le témoignage de la jeune femme soit public, la Comédie-Française avait renouvelé le CDI du comédien à son poste. De quoi alimenter la colère de Sephora Haymann : «La question que nous sommes venues poser devant la Comédie-Française ce soir est simple : la vie d’une élue a-t-elle plus de poids que celle d’une femme qui n’a pas de statut politique ?»

Soutien de la CGT

Emmitouflée dans un blouson noir, Marie Coquille-Chambel est accueillie sous les applaudissements. Elle observe la manifestation d’un œil «ému» et «craintif». Depuis plusieurs semaines, elle est protégée par une sécurité privée. Elle affirme être la cible de nouvelles «menaces de mort proférées par Nâzim Boudjenah». Tout comme Sandrine Rousseau, elle a porté plainte en juillet 2024. Mais, contrairement à la députée dont le procès est prévu le 6 juin, Marie Coquille-Chambel n’a eu aucune nouvelle de la justice à ce jour. L’enquête est en cours, selon le parquet de Paris.

 

 

Au micro, elle rappelle ce que la médiatisation de son affaire lui a coûté : «On m’a accusée de chercher la notoriété, mais aucune victime ne veut ça. J’aimerais être reconnue pour mon travail, mon militantisme, pas pour les violences que j’ai vécues.»

 

Salomé Gadafi, secrétaire générale de la fédération CGT du spectacle, le rappelle à son tour au milieu des pancartes : cette affaire «témoigne de la difficulté que rencontrent les victimes»  quand elles tentent de se faire entendre. L’exemple que rien ne se passe «sans pression médiatique ou politique»

 

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La Comédie-Française, elle, se défend de toute inertie. Dans son communiqué du 14 janvier, elle assure avoir mis en place dès le départ «toutes les mesures nécessaires» pour protéger ses salariésnotamment en mettant Nâzim Boudjenah «à l’écart des plateaux». L’acteur, quant à lui, a démenti dans l’AFP, par la voie de son conseil, Me Florence Bourg, les accusations de viols pour lesquels elle compte «demander un non-lieu». Le comédien a par ailleurs déposé plainte contre Marie Coquille-Chambel pour  «harcèlement, tentative d’escroquerie au jugement, disparition de preuves», selon son avocate.

«Foutage de gueule»

Selon les informations de Libération, l’entretien préalable en vue d’un licenciement du comédien a déjà eu lieu, sans que la décision ne soit encore publique. Contactée, l’avocate du théâtre, Frédérique Cassereau, explique l’absence de sanction du comédien jusqu’alors par le fait qu’il était salarié protégé, car membre élu du CSE, de 2019 à 2023. Impossible donc de se séparer de l’acteur sans passer par l’inspection du travail : «Il était presque certain que l’inspection du travail ne validerait pas un licenciement, nous aurions risqué une réintégration du salarié pour discrimination.» Elle ajoute également qu’il «n’est pas possible d’envisager de licencier quelqu’un pour des faits qui ont été commis dans la sphère personnelle et pas professionnelle, sauf pour de rares exceptions».

L’exception est donc envisagée depuis la prise de parole de Sandrine Rousseau. «La Comédie-Française a appris que les menaces avaient été réitérées à l’endroit d’une autre femme et le trouble objectif en externe est devenu caractérisé, notamment avec les manifestations et les articles de presse depuis le témoignage de Sandrine Rousseau», justifie l’avocate.

 

Malgré les milliers de partages du témoignage de Marie Coquille-Chambel sur X au moment du lancement du mouvement #MeTooThéâtre en 2021 et les articles qui en ont découlé. Face à la Comédie-Française, adossée contre un lampadaire, Agathe Pujol essuie une larme. La comédienne de 31 ans témoignait publiquement dans Libération pour la première fois le 2 janvier, accusant l’acteur Philippe Caubère de l’avoir violée pendant des années. Elle crie un «Sauvez nos sœurs, virez les violeurs» à l’unisson avec la foule. Pour elle, ce silence de la Comédie-Française «long de quatre années» n’est autre que «du foutage de gueule». «Ce qu’il faut retenir, c’est que les témoignages des gens lambdas, la Comédie-Française s’en fout. En revanche, quand une personne publique parle, on l’écoute.»

 
 
 
Légende photo : Des membres de #MeTooThéâtre devant la Comédie-Française ce mercredi 29 janvier à Paris. (Benoit Tessier/Reuters)
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