Revue de presse théâtre
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August 6, 2025 3:54 PM
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«Le Serment d’Europe» de Wajdi Mouawad avec Juliette Binoche : coup de chœur à Epidaure 

«Le Serment d’Europe» de Wajdi Mouawad avec Juliette Binoche : coup de chœur à Epidaure  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Anne Diatkine, envoyée spéciale à Epidaure pour Libération - 3 août 2025

 

 

Dans le cadre magique du théâtre antique, la création chorale du metteur en scène libano-canadien a entraîné, vendredi 1er et samedi 2 août, les spectateurs dans une tragédie cathartique qui résonne autant avec nos histoires intimes qu’avec les catastrophes contemporaines.

 
 

Ils sont venus pour la plupart en bus ou en voiture d’Athènes, deux heures et demie de route, et ils repartiront de même après le spectacle, à minuit. Ils grimpent prestement les hautes marches sur le sentier jusqu’au théâtre antique d’Epidaure, pour la première mondiale du Serment d’Europe, la dernière création de Wajdi Mouawad commandée pour les 70 ans du festival Epidaure-Athènes par sa directrice Katerina Evangelatos. Une foule joyeuse s’installe, avec coussins et pliants pour les plus prévoyants, et regarder les gradins de pierre se remplir pendant que la nuit tombe fait déjà partie de la représentation si particulière. Il y aura une seconde fois. Puis peut-être une tournée. Il est encore trop tôt pour l’affirmer et du reste, du metteur en scène aux stagiaires, chacun est concentré sur l’instant présent. Les derniers portables s’éteignent un à un et rallument le ciel étoilé.

 

 

Une troupe ? Sans aucun doute. Formée par un acteur et cinq comédiennes d’exception et une petite fille de 8 ans, visiblement ravie d’être là, la plus star d’entre elles au moment des saluts qu’elle s’amuse à multiplier alors que ses aînés, déjà, s’éclipsent dans la nature. Cinq actrices, Violette Chauveau, Leora Rivlin, Daria Pisareva, Danai Epithymiadi et bien sûr Juliette Binoche, dont c’est le grand retour au théâtre depuis Antigone de Sophocle qu’avait monté Ivo van Hove il y a dix ans, et qui tout au long de la pièce rayonne d’une lumière noire et ombrageuse. Celle de la maternité blessée, celle de l’enfant abandonné, qui n’a pas renoncé à croire en l’amour de sa mère, Europe. Laquelle lui lancera qu’elle l’a laissée au bord de la route faute d’avoir le courage de la tuer. Attention danger : la pièce est chorale, et ce qui participe de la réussite de ce Serment d’Europe est la manière dont aucune des actrices ni même la star française internationale ne tire la couverture à elle. Chœur : elles en forment un assurément, et l’un des plus beaux moments de cette création en trois langues et des poussières tient à leur manière de ne former plus qu’un seul corps comme un puzzle à cinq morceaux qu’on découvre à l’arrière-fond du plateau.

Trivialité du quotidien

Le Serment d’Europe est aussi une pièce sans père, sans Zeus, mais avec un seul et fantastique acteur canadien, Emmanuel Schwartz, Zachary, petit criminel qui ne se voit pas tuer sa compagne, Wanina, quand elle lui annonce qu’elle s’en va. Long monologue final où l’acteur quitte le plateau pour s’avancer sur la terre meuble, debout, au plus près des premiers rangs : «Qui mieux que le meurtrier pour témoigner du meurtre de la victime, et qui mieux que les peuples génocidaires pour raconter l’histoire des génocidés ? Comment rendre possible la réparation pour ceux qui ont été massacrés sans le récit de leurs morts par ceux qui ont été massacrés ?» Questions qui percutent l’actualité la plus tragique et immédiate. C’est la moindre des politesses de cette pièce que de ne jamais nommer précisément et de laisser à chaque spectatrice, spectateur la liberté de songer à tel massacre, telle «apocalypse», ou à tel chanteur, auteur de féminicide. On se dit qu’il n’a pas dû être facile d’offrir une parole à Zacharie, long texte qui n’est en rien une plaidoirie pro domo. Mais alors que dire ? Zacharie-Emmanuel Schwartz, toujours : «Je peux consacrer ma vie à réapprendre à avaler ma salive pour retrouver le souffle et la parole. Mais la parole du bourreau comme signe de son humanité, est-elle seulement possible ?»

 

Comment souvent dans les pièces de Wajdi Mouawad, chaque personnage porte un conglomérat d’histoires qui lui échappent, travaillent en lui et forgent une destinée. Comme souvent, il y a la trivialité du quotidien - un talon qui casse dans une grille, et pas n’importe quel talon ni n’importe quel quotidien puisque les semelles sont rouges. Un talon Louboutin donc, comme le talon d’Achille d’une enquêtrice des Nations unies en Suisse (Daria Pisareva, d’une intense drôlerie). Comme souvent chez Wajdi Mouawad, il y a la description précise et horrible de massacres – en l’occurrence dit en anglais – et une colère exprimée par les jurons les plus grossiers. Mais plus que toute autre, cette pièce, qui ne s’appelle pas Mère, charrie le fleuve de la maternité sans être pour autant une promenade de santé.

S’échapper du filet de la malédiction

Lui, Zacharie, est né d’une femme comme tout le monde. Cette femme, Weedia, Juliette Binoche, professeure d’anglais au lycée Marie-Curie, bien décidée à ne pas «lâcher» son fils, c’est-à-dire à le convaincre de dire la vérité sur le féminicide commis il y a sept ans, a été abandonnée à la naissance. Mais comment, par qui ? C’est l’un des plus beaux monologues de cette pièce fragmentée, conçue par blocs qui se frottent à la manière où deux silex font du feu. Il faut la stature de Binoche pour faire entendre, de la bouche de celle qui a été abandonnée, l’amour dans le geste de l’abandon qui suppose de longuement, à l’aurore, en février, porter et réchauffer son bébé pendant une longue marche avant de le déposer au bord d’un fleuve.

 

Sortir de la tragédie, s’échapper du filet de la malédiction, et «oser l’effraction» pour reprendre l’un des termes de l’introduction aux leçons de Wajdi Mouawad cet hiver au Collège de France (1), c’est bien ce que font les six protagonistes de cette pièce dont les pierres tiennent sans ciment.

 

 

La foule des spectateurs repart lentement du sanctuaire archéologique édifié pour Asclépios, le dieu de la médecine, dont le nom même ravive à la mémoire que l’expérience cathartique était d’abord guérisseuse. A la dernière minute, les places les plus hautes, à cinq euros, se sont arrachées. Ils seront encore plus nombreux le lendemain, près de 6 000, public en grande partie grec qui se souvient que leur pays a inventé la tragédie. Mystère acoustique de ce théâtre édifié quatre siècles avant notre ère et qui permet qu’on entende parfaitement ce qui se passe sur scène, même au dernier rang.

(1) Wajdi Mouawad, Jusqu’au bord de son ravin, les verbes de l’écriture, éditions du Seuil, parution le 12 septembre. Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad s’est donné à Epidaure les vendredi 1er et samedi 2 août. Tournée en cours d’élaboration.

Anne Diatkine / Libération 

 

Légende photo : Ce qui participe de la réussite de ce «Serment d’Europe» est la manière dont aucune des actrices ni même la star française internationale Juliette Binoche ne tire la couverture à elle. (© Patroklos Skafidas/Theofilos Tsimas)

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March 12, 2025 8:53 AM
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Wajdi Mouawad au théâtre de la Colline : le départ prématuré d’un directeur engagé 

Wajdi Mouawad au théâtre de la Colline : le départ prématuré d’un directeur engagé  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Anne Diatkine dans Libération - 12 mars 2025

 

Nommé à la tête du théâtre national en 2016, le metteur en scène libano-québécois a annoncé ce mercredi 12 mars qu’il mettrait fin à ses fonctions en mars 2026, soit un an avant la date prévue. Son bilan est marqué par des prises de position politiques fortes et un rajeunissement considérable du public du théâtre de l’Est parisien.

 

 
 
 

«Ecrire, c’est échapper à la dictature du sens. Expliciter, c’est égorger l’intuition. L’aventure de l’écriture ne consiste pas à maîtriser une idée, mais à découvrir ce qu’on ignore de soi. On est des immeubles habités par des locataires dont on ignore tout. Ecrire, c’est faire en sorte que ces locataires choisissent ce qu’il advient des personnages.»

 

 

On sort du Collège de France où Wajdi Mouawad, le directeur du théâtre de la Colline, vient de donner une enthousiasmante leçon intitulée «Puzzle sans image du verbe choisir», dans son séminaire sur les verbes de l’écriture ; et le lendemain, on apprend qu’il quitte le théâtre national dont il avait été nommé à la tête, il y a presque dix ans, le 6 avril 2016. Son départ sera effectif en mars 2026, un an avant la fin de son mandat. On poursuit le séminaire qui porte justement sur la difficulté à un humain de changer par lui-même sans qu’une force extérieure, une catastrophe, ne l’y oblige. Nous frappe qu’il s’astreint au mouvement, malgré, vient-il d’expliquer dans son séminaire, «l’impossibilité de se voir dans la partie creuse de la cuillère et de retourner cette cuillère». Wajdi Mouawad donne un exemple qui parle à tous : «Pourquoi est-il si difficile de se résoudre à changer de métier alors qu’il est si simple pour notre patron de nous mettre à la porte ? “Moscou, Moscou un jour j’irai”, répète Irina dans les Trois Sœurs de Tchekhov alors qu’il y a une gare.» C’est donc lui, Wajdi Mouawad qui prend le train pour une destination dont il ignore tout. Tout juste peut-on dire, selon les formules usuelles, qu’il se consacrera à d’autres projets artistiques, l’écriture d’un roman, son travail de metteur en scène, mais aussi, c’est un scoop, l’écriture et la conception d’un premier long métrage. Autre annonce : Wajdi Mouawad présentera pour les 70 ans du festival d’Athènes-Epidaure, une création, le Serment d’Europe, les 1er et 2 août. Avec entre autres Juliette Binoche !

Prises de position fortes

L’attention aux auteurs qu’il recherchait et invitait avant même de savoir celles et ceux qui mettraient en scène leur texte marque son mandat dans ce théâtre de l’Est parisien dédié, il faut le rappeler, aux écritures contemporaines. On songe à l’autrice et metteuse en scène actrice Isabelle Lafon, dont on a beaucoup aimé  Cavalières, les Imprudents et Je pars sans moi, à Léonora Miano – autrice beaucoup lue, mais qu’on ne voyait pas beaucoup sur un plateau – mais aussi à sa fidélité à Valère Novarina, quatre-vingt-trois ans, dont le directeur de la Colline a à chaque fois présenté des créations, des œuvres inédites.

 

Durant sa décennie, le public s’est considérablement rajeuni. Il suffit de regarder autour de soi dans la grande salle de 650 places pour s’en convaincre, et on est à chaque fois surprise et étonnée de son étonnement. Cette jeunesse raffole particulièrement des propres spectacles du directeur, auteur, metteur en scène, et bientôt cinéaste, puisque pour Racine carrée du verbe être, durant les 47 représentations de cet automne, ils formaient 45 % des 24 000 spectateurs. C’est beaucoup.

 

Wajdi Mouawad, c’est aussi du silence et des prises de paroles publiques, politiques, des positions fortes et évidentes. Mais aujourd’hui, même les évidences sont courageuses. Mardi 11 mars, au Collège de France, invités à discuter sur la réconciliation, sont assis côte à côte l’ex-Premier ministre israélien Ehud Olmert, l’ancien ministre des Affaires étrangères de l’Autorité Palestinienne Nasser Al-Qidwa, et Anne-Claire Legendre, conseillère Afrique du Nord et Moyen-Orient auprès de l’Elysée. Et bien sûr lui-même, libanais de naissance, exilé d’abord au Canada, puis en France. Rappelons qu’Ehud Olmert est le Premier ministre qui opérait pendant la guerre qui opposait Israël au Liban en 2006 – la pire année pour les Libanais. Wajdi Mouawad : «Mon pays m’interdit d’être en lien avec les Israéliens. Ce n’est pas chose facile. Tellement de morts, tellement de territoires envahis, tellement de violence, qu’être assis ensemble autour d’une table, c’est déjà un choix.»

 

 

Ses prises de parole politiques ne sont pas des palabres. Il en a payé le prix récemment quand sa pièce Journée de noces chez les Cromagnons, qu’il tenait à créer au Liban avec une troupe libanaise, a été annulée en avril en raison des pressions causées par ses amitiés israéliennes. Amos Gitaï, pour prendre un seul exemple. Mais lui a surtout été reproché que dans Tous des oiseaux, cette pièce où les acteurs parlaient en hébreu, en arabe, en allemand, et en anglais, certains étaient Israéliens. Car oui, ne pas oublier les langues, dans ses pièces, multilingues aussi souvent que possible. Ne pas oublier l’enfance non plus, tant son œuvre dramatique ressuscite la sienne, d’enfance, en particulier dans Mère, créé en 2021 avec Christine Ockrent excellente dans son propre rôle. Et évidemment, on aimerait l’oublier mais il y eut la controverse Cantat à qui Mouawad avait confié la musique de cette pièce. L’effet fut paradoxal : il fallait l’entendre dans une salle pour saisir combien c’était insupportable. Sur le parvis du théâtre, le soir de la première, il y eut des manifestations, mais aucune annulation. Ne pas oublier la guerre au Liban, tout ce que Wajdi Mouawad aurait pu être s’il n’avait pas dû quitter son pays natal, question qui l’obsède notamment dans son dernier «blockbuster», Racine carrée du verbe être.

 

 

La nouvelle directrice ou le nouveau venu arrivera un an avant les élections présidentielles de 2027. Il est possible que Wajdi Mouawad y ait pensé en écourtant son mandat d’un an, donnant ainsi le temps aux autorités de mettre en place une direction, et éviter de laisser la place vide deux mois avant des échéances électorales cruciales.

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September 26, 2024 3:24 AM
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Wajdi Mouawad : cinq possibilités d’une vie 

Wajdi Mouawad : cinq possibilités d’une vie  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog - 24 septembre 2024

 

 

Le directeur du Théâtre de la Colline remet le couvert de sa pièce fleuve « Racine carrée du verbe être ». Six heures de théâtre à travers le monde et le prisme d’une famille qui prend racine dans l’histoire de sa propre famille. Même distribution qu’à la création il y a deux ans. Même triomphe côté public.

 

A quoi tient le cours d’une vie ? Un jour d’août 1978, alors que le Liban est meurtri par une guerre civile qui voit le pays se détériorer chaque jour un peu plus, le père de Wajdi Mouawad envoie le frère de ce dernier à l’agence retirer des billets pour le premier vol atterrissant à Rome ou à Paris. Prévoyant, le père avait fait en sorte que les visas de la famille soient renouvelés. Le père a un faible pour l’Italie, son fils le sait mais le premier vol est pour Paris. Ils partent pour la France. Wajdi va apprendre le français. Cependant, en France, la famille se heurte à un problème administratif concernant l’un de ses membres. Faute de pouvoir aller aux États-Unis, ils partent pour le Québec.

 

Et si cela avait été Rome ? Et si Wajdi était devenu italien ? Et si famille avait été au Texas ?... Racine carrée du verbe être, pièce forcément au long cours (plus de six heures), déploie ces possibilités de vie en s’appuyant aussi sur la physique quantique selon laquelle une présence au point A n’ est possible que par sa présence simultanée au point B. Ce faisant, l’auteur organise un époustouflant tourniquet identitaire et géographique dramatiquement concentré, quarante deux ans après l’exil, dans les six jours qui suivent le mardi 4 août 2020, jour où explosa le port de Beyrouth.

 

 

Deux acteurs, Wajdi Mouawad et Jérôme Kircher, au physique presque interchangeable grâce aux costumes ( Emmanuelle Thomas) et aux maquillages (Cécile Kretschmar) se partagent le rôle de Talyani Waqar Malik aux multiples figures. Ils sont exceptionnels et entourés d’une troupe nombreuse (sans compter de multiples enfants) et performante où seuls Norah Krief et Raphael Weinstock, interprètent avec maestria un seul rôle au visage changeant, ceux respectivement de Layla et Nabil , la sœur et le frère de Talyani, les trois oscillant entre la cinquantaine et la soixantaine tout comme l’auteur.

 

 

Une noria de personnages dans une noria de lieux dont la scénographie tout en ruse et souplesse d’Emmanuel Clolus et la mise en scène au rythme soutenu y compris dans les passages où l’écriture souvent tendue de Wajdi Mouawad cède parfois à la facilité, se conjuguent et savent ruser pour éviter toute pesanteur en ne s’attardant pas. D’un rien ou presque, on passe de Rome à Wellington, du Québec à une bourgade française. En Italie, Talyani est devenu un neurochirurgien imbus de lui-même accro aux jeunes putes d’une agence ; au Québec c’est un artiste peintre (comme l’est par ailleurs Mouawad) aussi doué que torturé ; en France, c’est un chauffeur de taxi affable qui accompagne les clients et sympathise avec eux ; aux États-Unis,c‘est une homme qui attend dans un prison texane d’être exécuté pour avoir tué à bout portant un couple dans une voiture.

 

 

Jour après jour après l’explosion, du lundi au samedi, on s’enfonce dans ces histoires et leurs ramifications. Tel, Wyoming Monroe, l‘enfant américain du couple assassiné devenu journaliste qui vient voir Talyani dans sa cellule de condamné à mort et finit par lui avouer son identité Il rencontre la sœur du condamné qui espère un recours que son frère ne veut pas, c’est lui, Wyoming, qui, dans une des dernières scènes de la pièce, finira par persuader Talyani d’engager un recours. Tel encore le Talyani resté à Beyrouth dans les décombres de son atelier de jeans qui raconte à Hirâm et Hind, ses enfants jumeaux de vingt cinq ans, comment la nuit même où Layla et Nabil sont partis en avion, lui et son épouse les ont conçus « sous une nuit psychédélique ». Au lieu de cela, leur dit-il, «  on serait arrivés en Floride , on aurait attendu d’être installés et ça aurait été un autre enfant qu’on aurait eu au lieu de vous avoir vous. Et comment je fais moi pour imaginer la vie sans vous ? ».Tel, en France, le botaniste Gilles Parent qui, conduit en taxi par Talyani, se bat contre le maire du village de Féricy (qui veut un parc de loisirs) pour qu’on n’abatte pas des arbres, cinq ginkgos (des cyprès chauves) devenus énormes, plantés en 1811 à la naissance de son fils par Napoléon. Tel, à Montréal, le saccage des toiles de Talyani et ce qui s’en suivit. Tel, en Italie, la prostituée albanaise mineure mais se disant majeure qui meurt dans un accident de voiture auprès de Talyani. La Ferrari est amochée, lui est indemne, la Police vient l’interroger. Etc...

 

 

Le rythme toujours soutenu de l’ écriture hormis quelques facilités (scènes de baise) et la force collective de la distribution, entraînent les spectateurs dans ce voyage au sein d’une famille éclatée qui tôt au tard, ne serait-ce que par un détail, croise celle des spectateurs dont l‘empathie est contagieuse. Comme à la création de la pièce il y a deux automnes, le public, à l’heure des saluts se lève. Voir ce spectacle aujourd’hui alors que le Liban connaît d’autres sortes d’explosions est d’autant plus troublant.

 

 

Théâtre de la Colline, jeu et ven à 17h30, sam à 16h, dim 13h30 (six heures dont deux entractes de 30 mn), jusqu’au 22 déc (relâche durant les vacances scolaires du 21 oct au 6 nov).

La pièce est publiée aux éditions Leméac/Actes sud-Papiers

 
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June 4, 2024 1:29 PM
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Wajdi Mouawad : “‘Ensemble’ est le mot qu’on déteste le plus au Liban”

Wajdi Mouawad : “‘Ensemble’ est le mot qu’on déteste le plus au Liban” | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Pascaud dans Télérama - 4 juin 2024 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - Contraint d’annuler ses représentations au Liban en mai en raison de ses supposés liens avec Israël, le metteur en scène s’exprime pour la première fois sur cette aventure avortée. Sa pièce débarque à Montpellier le 7 juin.

 

 

 

Il n’aura pu créer dans son Liban natal, à Beyrouth, en arabe, cette burlesque et tragique pièce de jeunesse qui pourtant s’y déroulait. L’auteur-metteur en scène et comédien Wajdi Mouawad, 56 ans, patron du Théâtre national de la Colline depuis 2016, s’est vu interdit de théâtre en avril dernier. Au fallacieux motif de liens avec Israël. On ne badine pas avec l’ennemi au pays du Hezbollah. Alors c’est au Printemps des comédiens de Montpellier, chaleureusement accueilli par Jean Varela et son équipe du 7 au 9 juin, qu’on découvrira Journée de noces chez les CromagnonsAvant de retrouver au Théâtre national de la Colline, au printemps 2025, cette terrible farce familiale. Histoire d’un spectacle tourmenté par un auteur-metteur en scène encore blessé du rejet de ses compatriotes.

 

 

Que s’est-il passé à Beyrouth pour Journée de noces chez les Cromagnons ?
Le 10 avril, au nom de sa propre sécurité, le Théâtre Le Monnot a annulé le spectacle programmé du 30 avril au 19 mai. Sous prétexte d’un soutien qu’octroyait l’ennemi israélien au Théâtre de la Colline, la directrice avait reçu des menaces d’incendies, redoutait que les assurances ne suivent pas et que le théâtre soit ruiné. Une de mes comédiennes libanaises m’avait dit aussi avoir subi des pressions pour cesser le travail avec moi, traité partout de « collabo ». Ça ne m’inquiétait pas, je suis habitué aux violences. Sauf qu’à Beyrouth on ne parlait plus que de ça. « Pourquoi es-tu venu ? » me demandait-on avec suspicion. – « Mais parce que le Liban est mon pays ! Quarante ans que j’en parle dans mes pièces ! Et c’est la première fois que j’y reviens en artiste. Nous aurons enfin l’occasion au Théâtre Le Monnot de mêler nos équipes, de créer des amitiés. Les jeunes d’ici étudient mon théâtre, j’ai fait des répétitions en salle ouverte, j’en ai beaucoup rencontré et j’ai été bouleversé par leurs réactions. Ces retrouvailles, c’est un don réciproque que nous nous faisons. » Je voulais discuter avec ceux qui nous menaçaient, un seul a accepté.

 

Des activistes ont bientôt déposé une plainte contre moi auprès du parquet militaire pour dénoncer « les liens et communications avec l’ennemi israélien » et le « non-respect de la loi sur le boycott d’Israël » pour la création d’un spectacle de 2017, Tous des oiseauxL’ambassade de France en Israël avait alors juste acheté trois billets d’avion pour les comédiens / traducteurs israéliens… Mais j’avais invité en 2023 le cinéaste Amos Gitai à mettre en scène House et organisé un cycle autour de l’auteur David Grossman. Le Comité des représentants des prisonniers et détenus libérés des geôles israéliennes s’est par ailleurs constitué partie civile au nom d’un groupe de prisonniers individuellement nommés, pour saisir le parquet du tribunal militaire du Liban sur les mêmes chefs d’accusation requérant « la suspension de la pièce et l’arrestation de Wajdi Mouawad ». En fait, ces prisonniers n’étaient même pas au courant : leur avocat avait agi seul sans leur en parler… Nous sommes repartis répéter à la Colline pour la création au Printemps des comédiens. Et après notre départ, la presse libanaise nous a largement soutenus et crié à la censure.

 

Toutes les communautés ont été élevées dans la haine de l’autre du fait de l’ignorance, des préjugés et d’avoir vécu cinq siècles sous le joug ottoman.

Mais pourquoi la pièce a-t-elle été si mal accueillie à Beyrouth ?
Pour la première fois de ma vie, je voulais faire quelque chose de « normal ». Si toutes mes pièces parlent du Liban, elles se sont en effet toujours jouées ailleurs en français, et sans acteurs libanais. Mettre en scène à Beyrouth, avec des Libanais, Journée de noces chez les Cromagnons, qui se passe là-bas, me semblait juste. On allait pouvoir rire et pleurer ensemble. J’avais oublié qu’« ensemble »  est le mot qu’on déteste le plus au Liban. Toutes les communautés ont été élevées dans la haine de l’autre du fait de l’ignorance, des préjugés et d’avoir vécu cinq siècles sous le joug ottoman. Chaque confession s’est refermée sur elle-même. Malgré tout l’amour qu’ils m’ont prodigué, mes parents m’ont aussi appris à haïr ceux qui n’étaient pas de mon clan. À 8 ans, je dansais à l’annonce de la mort du chef druze Kamal Joumblatt ; et en 1982, après l’assassinat de Bachir Gemayel, j’étais persuadé que les Palestiniens massacrés à Sabra et Chatila par des miliciens chrétiens méritaient leur sort. Cette détestation était un héritage qu’on ne remettait pas en question, nous considérant comme des victimes éternelles. Il a fallu la guerre, l’exil, la découverte d’une autre langue, de l’art, de la littérature, la mort de ma mère et de riches amitiés pour prendre conscience de l’horreur de cette haine d’abord, apprendre à l’assumer. Il faut connaître le mal pour le dépasser. L’antisémitisme en est un. Ne tombons pas aujourd’hui dans le piège que nous tend le Hamas : éventrer des femmes enceintes le 7 octobre n’était pas un acte de résistance mais de barbarie. Comme le gouvernement israélien fait œuvre de barbarie aujourd’hui à Gaza.

 

"À l’époque, j’essayais de faire du Tchekhov… Ça a donné l’histoire d’une famille déglinguée de Beyrouth."

 

 

Comment s’était écrit Journée de noces chez les Cromagnons ?


Ayant fui la guerre civile, mes parents, des chrétiens maronites, s’étaient d’abord réfugiés en France en 1979. Ils n’y ont pas obtenu un deuxième permis de séjour. Nous avons donc débarqué au Québec en 1983. Ma mère est morte peu après. On avait transporté la guerre dans nos bagages. On n’en parlait jamais. Nous les enfants, on en avait honte. Comme de parents alcooliques. Mon père y a tout perdu. Il avait été le premier de sa famille à avoir appris à lire. Pour lui, l’école permettait d’échapper à la misère. Il a voulu fuir pour que mon frère, ma sœur et moi continuions nos études. En échange de son sacrifice, il fallait lui obéir au doigt et à l’œil. Ne pas boire, ne pas fumer. Mon père pensait qu’avec notre nouveau savoir, nous le regardions avec mépris. Pour le reste, il disait, « si ton corps va bien tout va bien, sinon tais-toi ». Mon seul moyen de survie était de m’enfermer dans ce qui plaisait à mon cœur. Écrire, aller au cinéma. J’ai vu vingt et une fois Les Amants du Pont-Neuf, de Léos Carax. Le feu, en moi, apparaissait enfin sur l’écran. J’ai raté mon bac. En 1987, j’entre à l’École nationale de théâtre de Montréal. Au cours d’une improvisation autour d’un arrêt de bus, je me mets tout à coup à évoquer un bus mitraillé, des enfants abattus à bout portant : la scène que j’avais vue du balcon à 8 ans, avant de fuir pour Paris. Après l’impro, tout le monde me demande d’où ça sort. Avais-je vécu la guerre ? C’était la première fois qu’on me posait la question et la première fois que j’en parlais. J’avais tout refoulé. Le directeur de l’école me dit que je devrais écrire, mais que je ne deviendrais vraiment auteur que si je retournais au Liban. Il m’obtient une bourse pour un séjour d’un mois, en 1991. J’ai tout revu. Au retour, j’ai commencé Journée de noces chez les Cromagnons.

 

Que raconte la pièce ?


À l’époque, j’étais passionné par En attendant Godot de Beckett, La Lettre au père que Kafka écrivit en 1919, à 36 ans, à propos d’un mariage interdit, et j’essayais de faire du Tchekhov… Ça a donné l’histoire d’une famille déglinguée de Beyrouth, qui prépare obstinément sous les bombes le mariage d’une fille narcoleptique dont on sait que le fiancé ne viendra jamais. Tous s’engueulent. J’avais envie de raconter aussi les violences de ma famille. En pleine guerre, vivre dans la surprotection permanente crée par contrecoup beaucoup d’agressivité. Compensée par la douceur de la cuisine. Même en exil, ma mère tenait à ce que nous restions libanais à travers sa cuisine.

 

Quelles traces vous a laissées cette mésaventure ?


J’ai été naïf. J’ai voulu oublier la culture de la haine libanaise, l’incapacité à se construire ensemble, l’obsession de se croire victime et de prendre l’autre pour un bourreau. Les Libanais ont l’art poussé à l’extrême de se tirer dans le pied. Je me suis caparaçonné avec ce que j’appelle mon stoïcisme d’Avilien. Dans son livre Le Château intérieur, Thérèse d’Avila écrivait en 1577 : « Ne vous pensez pas propriétaire de ce qui arrive de bien et de mal. Ne ressassez pas. »

 

 

 

Cela vous aide-t-il aussi à digérer la coupe de 500 000 euros dans le budget de la Colline, et le gel de la réserve budgétaire : soit 730 000 euros en moins pour 2024, sur un budget de 13,5 millions ?


Alors qu’on nous oblige au même quota de remplissage des lieux, cette brutale diminution va contraindre à limiter la grande salle à cinq spectacles, soit deux de moins que la saison passée et une reprise trois mois durant de mon propre spectacle, Racine carrée du verbe être. À l’heure des jeux Olympiques, avec moins, nous sommes condamnés à obtenir le même résultat, ce qui nous oblige à devenir de vrais champions ! Et si dans le Petit Théâtre nous proposons sept spectacles, soit un de plus qu’en 2023-2024, ce sont des productions plus modestes. Pareilles restrictions condamnent à la désobéissance ou à l’invention, aux choix, à l’association avec d’autres. Je redoute pourtant que le discours violent de Laurent Wauquiez contre les artistes en Rhone-Alpes n’ait été un laboratoire pour nos politiques. Taper sur les artistes, ces fainéants, est toujours payant. Et les gens n’ont pas manifesté dans la rue pour nous soutenir. Ça prouve qu’on peut nous attaquer. On ne touchera peut-être pas brutalement au régime des intermittents, mais avec la baisse des subventions, ils auront forcément moins de productions auxquelles participer, moins d’heures à faire, et certains disparaîtront à bas bruit. Certes ces politiques de droite ont aujourd’hui le pouvoir, mais nous gardons la puissance. Le pouvoir ne dure qu’un temps, la puissance est infinie.

 

Propos recueillis par Fabienne Pascaud / Télérama

 

 

Journée de noces chez les Cromagnons, Printemps des comédiens de Montpellier, du 7 au 9 juin. Et du 29 avril au 22 juin au Théâtre national de la Colline, Paris 20ᵉ. Tél. : 01 44 62 52 52.
 
Wajdi Mouawad : « Il faut connaître le mal pour le dépasser. L’antisémitisme en est un. » Photo Julien Mignot/The New York Times/REDUX-REA
 
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April 11, 2024 10:51 AM
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Beyrouth : la nouvelle création de Wajdi Mouawad annulée après des menaces

Beyrouth : la nouvelle création de Wajdi Mouawad annulée après des menaces | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Lara Clerc et AFP publié par Libération le 11 avril 2024

 

Le directeur du théâtre de la Colline à Paris devait mettre en scène sa nouvelle pièce au théâtre Le Monnot dans la capitale libanaise à partir du 30 avril. Mais en raison d’une campagne contre lui, que certains jugent trop pro-israélien, la direction a été contrainte d’annuler les représentations.

 

 

 

 

Une nouvelle conséquence du conflit au Proche-Orient. Le théâtre Monnot à Beyrouth a annoncé mercredi 10 avril l’annulation de la nouvelle pièce de théâtre de Wajdi MouawadJournée de Noces chez les Cromagnons. La création du dramaturge devait démarrer dès le 30 avril dans la capitale libanaise, pays en proie à de vives tensions en raison de la guerre entre le Hamas et Israël.

La cause de cette rétractation : une campagne menée contre l’auteur libanais et québécois, directeur du théâtre de la Colline à Paris depuis huit ans, accusé par des militants de «normalisation avec Israël». Cette campagne a entraîné des «pressions inadmissibles et de menaces sérieuses faites au théâtre Le Monnot et à certains artistes et techniciens», selon le communiqué de l’établissement. «Les acteurs ont été harcelés via leur téléphone» précise Josyane Boulos, la directrice du théâtre.

Une ONG demande l’interdiction de la pièce et l’arrestation de Wajdi Mouawad

En plus de ces pressions, l’ONG The Commission of Detainees Affairs (chargée du bien-être des prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes) a annoncé lundi avoir demandé au Parquet militaire «l’ouverture d’une information judiciaire contre Wajdi Mouawad […] pour délit de communication avec l’ennemi israélien, en contravention de la loi sur le boycott d’Israël». L’ONG demande aussi l’interdiction de la pièce et l’arrestation de Wajdi Mouawad. Pour cette ONG créée en 1998, les pièces du dramaturge seraient «financées par l’ennemi israélien» et feraient «la promotion de la normalisation» avec Israël.

 

En cause, la pièce Tous des Oiseaux en 2017 sur le conflit israélo-palestinien et l’identité, création accusée par des militants d’avoir été financée par l’ambassade d’Israël à Paris et le théâtre Cameri de Tel-Aviv – ce que Wajdi Mouawad a réfuté dans un entretien à L’Orient - Le Jour en 2017 : «l’ambassade a payé les billets d’avion des artistes israéliens qui sont sur ce plateau, comme il se fait très régulièrement dans le théâtre. Rien de plus». Autres points de tensions : la présence d’une actrice israélienne dans Tous des Oiseaux, et la collaboration du dramaturge en 2023 avec le réalisateur israélien Amos Gitai dans l’adaptation théâtrale de sa trilogie documentaire House. Autant d’éléments qui ont poussé le 6 avril le collectif «Campagne de boycott des partisans d’Israël au Liban» à demander l’interdiction de la pièce de Mouawad, mentionnant son «passif de normalisation et de promotion de l’occupation israélienne».

 

 

Ce «passif» est également alimenté par les prises de position de Mouawad sur le conflit israélo-palestinien loin de correspondre à la ligne de «boycott d’Israël» portée par le Hezbollah, qui interdit à ses ressortissants de se rendre en Israël ou d’avoir des contacts avec cet Etat. Un mois après l’attaque terroriste du Hamas en Israël, le dramaturge publiait une tribune dans Libération avertissant des risques de montée d’antisémitisme et expliquant comment il s’est émancipé d’une haine «par héritage». Le 2 avril, il expliquait au micro de France Inter que «depuis toujours, l’artiste a pris position dans les guerres», et que la solution dans ce conflit était un cessez-le-feu et une empathie pour les deux camps.

Son équipe rentre donc en France pour la suite des répétitions de sa nouvelle création. La première de Journée de Noces chez les Cromagnons aura lieu à Montpellier au Printemps des Comédiens, du 7 au 9 juin 2024.

 

 

 Lara Clerc avec AFP / LIBERATION

 

Légende photo : La pièce du dramaturge libano-québécois fera finalement sa première à Montpellier le 27 juin 2024. (Stéphane de Sakutin/AFP)

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November 18, 2022 5:29 AM
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«Racine carrée du verbe être», Wajdi Mouawad reçu cinq sur cinq

«Racine carrée du verbe être», Wajdi Mouawad reçu cinq sur cinq | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Anne Diatkine dans Libération - 16 nov. 2022

 

A travers cinq personnages qui ne font qu’un, le metteur en scène raconte le destin d’une famille libanaise bouleversée par l’explosion du 4 août 2020 à Beyrouth. Le brio de la mise en scène et le foisonnement de trajectoires font oublier quelques lourdeurs d’écriture.

 

par Anne Diatkine

publié le 16 novembre 2022 à 18h04
 

Puisque la pièce dure six heures et trente minutes entractes compris, elle laisse le temps d’admirer l’extraordinaire brio de la mise en scène et la fluidité de la scénographie, tout en fustigeant la lourdeur explicative de certaines scènes et finalement d’apprécier cette même pesanteur car on acquiert au fil de la représentation la certitude que Wajdi Mouawad ne nous y engluera pas. Enfin pas complètement. Compliqué ? Tentons de le dire autrement : comme dans cette dernière création, les cinq avatars de Wadji Mouawad nommés Talyani Wakar Malik font l’expérience de se trouver au même moment dans cinq lieux différents. Il arrive qu’on éprouve quasi simultanément un sentiment profond d’adhésion face au foisonnement des trajectoires et à l’intimité qu’elles propulsent, et un autre tout aussi vif de rejet, qui tient en grande partie au débordement de l’écriture : parfois redondante avec des passages scatologiques qu’on biffe et des personnages qui multiplient les interjections, s’appuient sur des béquilles, type «mais putain», expression d’une colère qui convient à un certain nombre d’entre eux bloqués dans des situations inextricables, mais moins justifiées, par exemple, dans la bouche de l’attachée de presse dont le portrait pourrait être plus nuancé et différencié.

En haleine

Dès qu’on se fait la réflexion que tous les personnages parlent de la même manière, la pièce nous abandonne. Dès qu’on regarde les acteurs, elle nous aimante. Car dans les raisons d’aimer, il y a évidemment Jérôme Kircher, génial dans sa version de Talyani Wakar Malik, abject homme puissant et cependant pas dupe de son abjection, neuro chirurgien qui traite les femmes en objet et qui a abandonné ses enfants. Ou encore Norah Krief en Layla la sœur, qui réussit l’exploit de dialoguer simultanément avec plusieurs versions de Talyani Wakar Malik sans que le spectateur ne s’embrouille les pinceaux. Il faudrait citer toute la distribution, mais notons également Julie Julien, qui tient en haleine une salle comble avec un exposé sur la physique quantique, ou encore Raphaël Weinstock – le grand frère – et Jérémie Galiana – l’enfant secret.

 

La pièce est composée de sept journées, qui elles-mêmes se subdivisent en plusieurs parties, avec pour centre nodal une famille renvoyée à son histoire lors de l’explosion qui éventra Beyrouth le 4 août 2020. Comme dans MèreWajdi Mouawad revisite son enfance plongée dans la guerre civile et ce moment fatidique, le 22 août 1978, quand il quitta le Liban avec sa soeur et son frère et leur mère, pour trois mois, c’était juré, le temps que la guerre finisse disaient les parents, qui hésitaient entre Paris et Rome, avec une petite préférence pour l’Italie et surtout pour le premier vol venu. Ce sera Paris. Mais que se serait-il passé si… S’ils étaient restés au Liban. Si au bout de cinq ans, la France leur avait accordé la nationalité française ? S’ils l’avaient quittée pour le Texas comme prévu plutôt que d’échouer à Montréal ? Si son père n’était pas resté seul à Beyrouth pour gagner la vie de la famille. «Chaque exilé, chaque enfant adopté se pose ce genre de question», dit l’un des cinq alter ego de Wajdi Mouawad, en l’occurrence peintre (joué par le metteur en scène lui-même, et fort bien), auteur d’un triptyque conçu avec des matières organiques – sang, sperme, salive, cendre, on n’est jamais dans la complète légèreté – qui mordra une journaliste s’étant introduit dans une zone interdite et c’est assez drôle.

Rubik’s Cube

Toutes les scènes sont limpides. Elles s’agrègent les unes aux autres comme dans le Rubik’s Cube que tient l’enfant au début de la représentation. C’est l’agencement de l’ensemble qui peut générer des malentendus, mais ça n’a pas tant d’importance si le spectateur invente de faux liens de parenté et s’obstine à imaginer que le neuro physicien abjecte ou le condamné à mort texan sont frères. Fait notable et questionnant : Wajdi Mouawad s’invente des destins meurtriers. Mais pourquoi faut-il que son seul avatar plutôt gentil – le chauffeur de taxi – s’échappe de la mémoire ? Et fait exceptionnel : une salle archi comble, plutôt jeune, et qui reste comble jusqu’aux saluts triomphaux.

 

Anne Diatkine 
Racine carrée du verbe être, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, au théâtre de la Colline jusqu’au 30 décembre. Possibilité de voir la pièce en entier le week-end – ce qu’on conseille – ou en deux parties en semaine.

 

 

Légende photo : Maïté Bufala, Anna Sanchez, Richard Thériault, Merwane Tajouiti, Jérémie Galiana dans «Racine carré du verbe être» de (Simon Gosselin)

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October 27, 2022 8:00 AM
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Racine carrée du verbe être, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

Racine carrée du verbe être, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Critique de Christine Friedel dans Théâtre du blog - 26 octobre 2022

 

Extraire la racine carrée d’un nombre, une opération étrange rappelant le collège est ici associée à la conjugaison d’un des deux verbes auxiliaires. Calcul et grammaire : on ne les pratique plus guère en grandissant mais on n’oubliera jamais à quel point l’école compte pour former un être, dit Wajdi Mouawad. Commençons par le verbe : être, mot clé du théâtre depuis Shakespeare. « Être ou ne pas être ? » Question étrange : nous sommes, nous pensons donc nous sommes. Mais qui, nous ? Moi ? Et si les hasards du destin en avaient décidé autrement ?

 

La pièce arborescente de Wajdi Mouawad part d’une hypothèse: si le premier avion emmenant ses parents (lui avait neuf ans) loin du Liban en guerre, avait été celui de Paris au lieu de celui de Rome ? Et si nous étions non seulement chacun soi-même, mais cinq ou six nous-mêmes possibles et différents, vivant en même temps, avec la même parentèle, dans d’autres villes et d’autres histoires ?Hypothèse culottée, que l’auteur, metteur en scène et acteur met en place posément, puis de façon de plus en plus vertigineuse.
Nous retrouvons Talyani Waqar Malik en chirurgien génial et odieux à Rome. Ensuite en peintre peut-être génial et un peu moins odieux (encore que…) aux Etats-Unis. Puis en commerçant cyclothymique, peintre lui aussi à ses heures, récupérant des pantalons dans sa boutique écrasée par l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. Ses parents, eux, n’ont pas quitté le pays.
Puis en chauffeur de taxi parisien bien intégré et joueur de trompette entre deux prises en charge ; en condamné à mort dont le propre père quitte ce monde, chacun attendant à la même seconde, l’injection finale…

 


Talyani Waqar Malik, le même et un autre, garde son nom et ses origines, et chacun pousse comme un rameau d’arbre, à sa façon, différente de celles de ses avatars, puisque pour lui l’histoire commence avec ce premier avion. Parfois, il aura deux enfants adolescents ou non, en conflit avec lui, comme dans n’importe quelle famille « normale », ou jusqu’à la guerre totale, parfois.
Nous ne perdrons jamais le fil et les suivrons tous jusqu’au bout. Ce sera drôle pour certains, et pour d’autres, ira jusqu’au tragique. Apparaîtront un bébé miraculé et curieux de l’assassin de ses parents, un roi Lear vendant à ses enfants un héritage imaginaire contre des certificats d’amour, une Antigone, une Tamar… Nous entendrons résonner les grands mythes antiques et bibliques. La famille n’est-elle pas le nid la tragédie ?

 

 

Dans la première partie du spectacle, Wajdi Mouawad prend le temps de poser les règles du jeu, dont le sens se précise ensuite. Ce qu’il faut pour laisser pousser les ramifications de cette identité au pluriel, à partir d’un premier point de départ : l’avion, et autour d’une catastrophe : l’explosion du port de Beyrouth.  Ensuite, tout s’accélère et s’approfondit à la fois : l’arbre métaphorique pousse ses racines et entrecroise ses branches. Et il n’est pas que métaphore : parmi les problèmes de société et d’une urgence actuelle, rencontrés dans la pièce, Wajdi Mouawad donne une grande place au sauvetage des arbres. Avec un hommage au grand jardinier Gilles Clément qui célèbre la capacité des arbres à se régénérer et à revivre sous d’autres formes, quand les créations humaines, vite obsolètes, encombrent la terre de débris toxiques.

Comment jouer une pièce feuilletée de tant de récits, grandes questions, affaires de famille, vies et morts ? Vite et les interprètes ne perdent pas de temps, se renvoient la balle du texte, évoluent dans le décor sans cesse changeant d’Emmanuel Clolus, tenant le fil de chaque histoire.

 


Wajdi Mouawad joue le rôle multiple de Talyani Waqar Malik, qu’il a médité durant le confinement en silence dans la salle de répétitions. Il le partage avec Jérôme Kircher, son double de théâtre : même densité physique, même évidence dramatique.
Les différents Talyani Waqar Malik peuvent se croiser à la charnière d’une scène à l’autre, jusqu’à se trouver ensemble sur scène, quand toutes les destinées finissent pas se tresser. Un, plusieurs, cent mille, dirait Pirandello.

 


Nora Krief la sœur de tous, comme le personnage du film de Saeed Roustaee Leila et ses frères, répond avec une grande justesse sur un ton égal et aussi forte, aussi présente, à quatre ou cinq histoires simultanées.

 

 

Parmi les prouesses de ce spectacle : une vertigineuses démonstration sur la racine carrée de 2 et les abîmes philosophiques et poétiques qu’elle ouvre. Entre autres, l’existence des nombres irrationnels (démontrée par le calcul de la raison), et le fait que cette suite infinie de chiffres contient –en représentant chaque lettre de l’alphabet par un chiffre- le mot : Hamlet en entier (mais on ne nous dit pas en quelle langue).

Le public applaudit le spectacle avec un grand soupir de joie, rapportant chez lui quelques vérités solides comme : l’école est la seule chose qui peut faire de vous un homo sapiens. Et il faut arrêter de plaindre les exilés de luxe et les sommer de rentrer au pays, non pour la nostalgie, mais pour le reconstruire, en famille. Qu’il ne s’agit pas d’être pour ou contre l’homosexualité, mais tout simplement d’aimer les gens, que c‘est une nécessité, comme la vie et la mort. Que ça vaut la peine d’écouter de longues et belles histoires tourmentées, à l’orientale. Que l’art est indispensable pour voir le monde et que le calcul mathématique contient des surprises gigantesques et d’une beauté renversante.

 


Professeur Mouawad, n’arrêtez pas de nous faire la leçon. La vôtre est parfois drôle, parfois tragique, parfois confuse sur le moment mais s’éclaire ensuite. Grave, elle ose des transgressions : c’est la vie même.

 

 

Le mieux : voir l’intégrale. Mais sinon les première et deuxième parties, et la troisième le lendemain. Mais de toute façon, vous aurez envie de voir la suite…

 

 

Christine Friedel

 

 

Jusqu’au 30 décembre, Théâtre National de la Colline, 17 rue Malte-Brun, Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52.

 

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November 25, 2021 9:38 AM
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Wajdi Mouawad, bouleversantes retrouvailles

Wajdi Mouawad, bouleversantes retrouvailles | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot dans son blog - 25/11/2021

 

Depuis qu’il écrit, l’auteur de Littoral bâtit une œuvre contre la perte. Il sait que le théâtre rend tout possible. Dans Mère, il renoue avec l’enfant qu’il fut et tente désespérément de retrouver cette maman bousculée, morte en 1987, au Québec.

 

Vers la fin de la pièce intitulée Mère, il y a une scène encore plus bouleversante que les autres, une scène qui appartient consubstantiellement à Wajdi Mouawad. Une scène dans laquelle l’artiste explique à sa mère comment il a pu, grâce au théâtre, la rendre présente, elle, Jacqueline, pourtant morte depuis trente-quatre ans. Elle est ici, maintenant. Il peut lui expliquer sa vie. Et exposer aux autres, nous, les spectateurs, en quoi consiste sa vocation d’écrivain, son destin au cœur du théâtre. Il dit combien la guerre, épouvantable, et l’exil, douloureux, sont la source de sa vocation d’écrivain. C’est une scène très sobre et complète, une des plus belles scènes que l’on puisse imaginer entre une mère et son fils, aussi audacieuse que bouleversante, rigoureuse, sobre répétons-le. Il y a là comme le point de fuite de toute l’œuvre si vaste de Wajdi Mouawad.

 

La pièce Mère est présentée comme le troisième volet du cycle « domestique », après Seuls, Sœurs, deux solos –malgré le pluriel- et avant les pages Père et Frères. Wajdi Mouawad, infatigable et toujours au travail, circonscrit peu à peu l’histoire de sa famille.

Il était déjà d’une puissance saisissante dans ses premiers écrits pour le théâtre, il y a maintenant bien des années : Littoral date de 1999 et fut suivi, sans que l’écrivain ait conscience alors de construire un ensemble, d’IncendiesCiels, Le Sang des Promesses. Il n’a rien perdu de son ampleur lyrique, et il a écrit des dizaines de textes pour la scène, les a mis en scène. A donné des chefs-d’œuvre avec son épais roman Anima, avec son spectacle en plusieurs langues, Tous des oiseaux.

 

Mère est magnifique. Parce qu’un fils tente de « montrer » sa mère, se souvient de ses années parisiennes et nous donne donc à voir sa grande sœur, le petit garçon d’une dizaine d’années qu’il était, et leur lien d’exilés avec ce Liban où le père est demeuré, pour ne pas tout perdre. Ce lien passe par le téléphone aux communications si difficiles, et par le journal de 20h00 sur Antenne 2. Christine Ockrent, elle-même joue son propre rôle, sérieuse et émue, devant le micro mobile. Parfois, elle s’entretient avec le petit Wajdi. Elle tente de rassurer chacun. Le grand Wajdi Mouawad d’aujourd’hui est là, lui aussi. Qui déplace les éléments du décor léger, tandis que s’animent les souvenirs, en scène souvent drôles à force d’être tramées de tragique.

 

Cinq années à Paris, de 78 à 83, avant un autre exil, pour le Québec. Parce que le renouvellement de leur carte de séjour n’a pas été acquis. Parce qu’ils n’ont pas obtenu le droit d’asile. Le Québec où mourra Jacqueline, le 18 décembre 1987, à 55 ans, à peine.

 

Cette mère explosive, inquiète, angoissée, qui passe toute son énergie dans la délicieuse cuisine de son pays, qui embaume la grande salle de la Colline, pleine à craquer d’un public très touché. Cette maman déchirée, aime Pierre Bachelet. C’est une très grande interprète libanaise qui est Jacqueline, Aïda Sabra. Pas le temps de s’épancher, elle est creusée par l’inquiétude : la guerre est de plus en plus violente, là-bas. Elle est torturée par la crainte de voir son mari mourir loin d’elle, loin d’eux. Elle est angoissée par le devenir de ses enfants. Elle rudoie plus qu’elle ne caresse, et dans la scène où Wajdi, le grand Wajdi d’aujourd’hui lui parle, il lui avoue combien il aurait aimé avoir une maman plus clairement aimante, quand il était plus petit…

 

La comédienne déploie une énergie immense, elle donne à Jacqueline, une furieuse colère qui traduit son désespoir. Mais dans la scène de la retrouvaille avec Wajdi aujourd’hui, elle est douce, tendre. C’est cette même artiste, cette même femme, qui s’effondre au pied d’un mur, anéantie…

On voit des photos d’elle, la vraie Jacqueline. Une femme très belle, au visage grave. Son fils y lit de la tristesse, de la résignation. Même à son mariage, elle ne souriait pas, Jacqueline…

La grande sœur, Nayla, est, elle aussi, interprétée par une grande comédienne libanaise, Odette Makhlouf. Elle est pleine d’une vitalité solaire qui doit aider le Wajdi de 10 ans…Son jeu est fin, nuancé, chatoyant.

 

On écoute la radio. Les tubes d’alors, tels quels ou réinterprétés, par Bertrand Cantat, avec le son omniprésent distillé par Bernard Valléry et Michel Maurer, tout traduit le besoin éperdu de comprendre la guerre là-bas…Cette autre mère. Et en 2021 où en est ce pays de légende ? Le pays des Phéniciens dit Jacqueline…Encore plus exsangue à cause des mêmes cyniques au pouvoir.

Quatre jeunes comédiens jouent en alternance Wajdi jeune. Le soir où nous avons vu le spectacle, c’était Augustin Maîtrehenry, remarquable, avec une autorité formidable et un sens de la vérité épatant et une ressemblance sidérante avec son modèle. Une photo, l’unique photo qui réunit alors toute la famille, papa et frère compris, nous le prouve !  

 

Beaucoup d’échanges se font en arabe du Liban. Car si Jacqueline parle la langue française, elle est effrayée de voir ses enfants basculer dans une culture occidentale qui est loin de son cher Liban.

 

Wajdi Mouawad nous conduit lui-même sur le plateau. Avec une confidence liminaire : « Depuis la mort de ma mère, je n’ai plus pleuré. »

 

On ne saurait épuiser en quelques lignes la richesse de la pièce. Tout ce qui y est inscrit. Le décor d’Emmanuel Clolus est là pour fluidifier le jeu. On est dans un appartement meublé du XVème arrondissement.  Au mur une reproduction de tableau…Il va compter, ce tableau, pour Wajdi, comme les hommes volants de Folon. Ils planent dans la nuit bleue. Pacifiques et tendres. Mais même le téléphone, ici, sonne comme une mitrailleuse…

 

 

La Colline, Grand Théâtre, mardi à 19h00, du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 15h30. Et lundi 27 décembre à 20h30. Durée : 2h15. Relâches les 7, 24, 25, 26 décembre. Jusqu’au 30 décembre. En langues française et libanaise, avec surtitrages très lisibles.

Tél : 01 44 62 52 52.

 

Légende photo : Tandis que Christine Ockrent parle du Liban, on entend les reportages de Philippe Rochot. Assise, Odette Maklouf, debout, Aïda Sabra. Assis sagement, l’un des enfants qui joue Wajdi : pas celui que nous avons vu, Augustin Maîtrehenry, l’un des trois autres. Ils se nomment Emmanuel Abboud, Théo Akiki, Dany Aridi. Une photographie de Tuong-Vi Nguyen.

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April 16, 2021 5:48 PM
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Facebook Live avec Wajdi Mouawad à propos de "Tous des oiseaux"  | La Colline théâtre national

Facebook Live avec Wajdi Mouawad à propos de "Tous des oiseaux"  | La Colline théâtre national | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Voir la vidéo (1h10)

https://youtu.be/BvfFdTzwgeM

Facebook Live avec Wajdi Mouawad

Tous des oiseaux au programme du BAC Théâtre : Wajdi Mouawad répondait en direct aux questions des lycéens

 

Jeudi 2 avril, Wajdi Mouawad a répondu en direct aux questions que les lycéens se posent au sujet de Tous des Oiseaux, pièce programmée au Baccalauréat spécialité théâtre.

 

avec la participation de Amalia Weber et Thomas Rennuit en terminale L spécialité théâtre au lycée Victor Hugo à Paris, établissement partenaire du théâtre.

en partenariat avec le Réseau Canopé et l'Éducation nationale

 

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March 17, 2020 5:07 PM
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Journal de confinement - Jour 0, par Wajdi Mouawad (lien audio)

Par Wajdi Mouawad, publié sur la page Facebook du Théâtre national de la Colline, mardi 17 mars 2020

 

Un directeur de théâtre qui est aussi un écrivain, un poète.


Quand Wajdi Mouwad (auteur, metteur en scène, directeur du Théâtre national de la Colline) décide de livrer, jour après jour, son journal de confinement, c'est l'intime, la mémoire, l'émotion qui priment. Une pensée qui circule des plateaux déserts et silencieux des deux salles de la Colline aux bombardements de l'enfance au Liban.

Ecoutez-le chuchoter pour vous ces paroles puissantes, Accordez-vous un petit quart d'heure (votre emploi du temps le permet désormais), mettez vos écouteurs ou bien isolez-vous.

Le lien audio est juste là (cliquer sur le rond rouge de la page Soundcloud)    https://soundcloud.com/user-308301388/sets/journal-de-confinement

 

Ici la transcription d'un petit extrait :
" (...) Je ne sais pas où est la mesure de toute chose. Je ne sais pas si ma lucidité est une panique. Je me couche le soir, et me dis que, sans le savoir, je ne verrai peut-être pas l’été. Tant d’entre nous ne le verront pas. Chagrin immense et collectif. Je n’arrive pas à me rassurer à l’idée, de plus en plus fragile, que cela ne touche que les vieux. Et même si cela est vrai, comment se rassurer à travers la mort des autres ? Et, de toutes les manières, comment vivre dans un monde sans vieux, si tous les vieux sont appelés à disparaître. Une heure durant, je suis pris de malaise, et tout me revient. Ce n’est pas une guerre civile qui empêchera une épidémie, et les malheurs n’attendent pas leur tour : les dieux n’existent pas. Aucune logique autre que la nature et son dérèglement. Confusion de mes pensées. Dispersion de mes sentiments, sensations multiples. Comme autant de morceaux de puzzle, sans image précise, sauf celle d’un brouillard, et dont aucun ne se rattache parfaitement à l’autre : peur, tristesse, inquiétude. Et souvenirs. Oui, souvenirs : comme tous ceux et celles qui, comme moi enfants, ont connu guerres civiles, épidémies ou temps de catastrophe : Fukushima, tremblement de terre en Haïti, etc. j’ai tout cela qui met en place un brouillard, et pour des raisons, qui remontent justement à ces temps de l’enfance, je suis incapable d’entendre la phrase : dans deux semaines ce sera passé, dans deux mois ce sera passé. Car c’est là la même phrase que j’ai entendue, enfant, au sujet de la guerre du Liban: « Dans deux mois, ce sera réglé, et nous pourrons rentrer au pays ». Dans deux mois, dans six mois… Cela a duré dix-neuf ans, 400 000 morts plus tard, destructions, et exils. Alors je préfère espérer l’été, plutôt que présumer de lui. Annonçant à mon garçon de six ans que l’école sera fermée pour cause d’épidémie pour une durée indéterminée, j’ai vu se dessiner sur son visage le même sourire, qui se dessinait sur le mien lorsque enfant, j’entendais les bombes tomber. Pas d’école ! Joie de l’enfant devant les catastrophes des adultes. » (…)

Wajdi Mouawad - Journal de confinement - Jour 0

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May 11, 2018 12:42 PM
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« A la trace » : enquête autour d’un secret familial

« A la trace » : enquête autour d’un secret familial | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge  dans Le Monde | 11.05.2018

 

Au Théâtre de la Colline, à Paris, un spectacle hypnotique et émouvant avec un quatuor d’actrices exceptionnel.

« A la trace », d’Alexandra Badea, mis en scène par Anne Théron, au Théâtre national de la Colline.

Voilà toute une bande de femmes qu’il va falloir absolument suivre – et suivre A la trace, titre du spectacle, hypnotique et émouvant, qu’elles composent ensemble, et que l’on ne saurait trop recommander d’aller voir au Théâtre de la Colline, à Paris, en ce mois de mai. La jeune auteure Alexandra Badea signe le texte et Anne Théron la mise en scène de cette pièce portée par un quatuor d’actrices exceptionnel : Nathalie Richard, Judith Henry, Liza Blanchard et Maryvonne Schiltz.

L’histoire, en forme de quête d’identité et de polar familial, commence le jour où la jeune Clara perd son père, et trouve, dans la cave de la maison, un sac de femme n’appartenant pas à sa mère officielle. Le sac contient quelques bricoles, ainsi qu’une carte électorale au nom d’une certaine Anna Girardin. Qui est cette femme ? Cette sensation d’inconfort, de grincement existentiel que connaissent tous les enfants sur qui pèse un secret autour de leur filiation se réveille chez la jeune femme.

Clara part à la recherche de cette inconnue, mais il existe de par la France et le monde plusieurs Anna Girardin. La première est assistante maternelle et chante, le soir, des chansons d’amour pour des hommes seuls, dans un bar près d’une gare. La deuxième est avocate, elle est chargée de défendre un homme de quatre-vingt dix ans qui a tué sa jeune compagne. La troisième vit en autarcie à la campagne, elle a choisi de rompre avec la société. La quatrième est audio-psycho-phonologue à Berlin, et elle décèle dans l’oreille interne de Clara que quelque chose s’est rompu avec sa mère.


Maternité, mémoire et filiation

Parallèment, on suit l’histoire d’une autre femme. Dans la splendeur de sa quarantaine, elle vit d’hôtel en hôtel, de Kinshasa à Tokyo, de Berlin à Kigali. Comme elle le dit elle-même, elle « flotte », sans ancrage. Elle peuple cette solitude de rencontres virtuelles avec des inconnus de hasard, apparaissant sur l’écran depuis d’autres mondes, d’autres fuseaux horaires. A l’un, elle dit qu’elle est architecte, à un autre, qu’elle est marchande d’art. A un autre encore, qu’elle a une fille, avant de prétendre à un quatrième interlocuteur qu’elle n’a pas d’enfant. Elle aussi s’appelle Anna.

Sera-t-elle la bonne Anna, et permettra-t-elle à Clara de dénouer les fils du secret familial ? On ne dévoilera pas tout de ce spectacle où l’émotion vous prend à la gorge d’emblée, et où le puzzle agencé par Anne Théron, qui est à l’origine du projet, et par Alexandra Badea, s’avère d’une justesse parfaite dans sa manière de s’aventurer sur le terrain infiniment complexe de la maternité, de la mémoire et de la filiation.

Lire la critique en 2014 : L'aliénation au travail en quatre portraits croisés
Une nouvelle forme de théâtre-cinéma

S’il en est ainsi, c’est que le spectacle est brillamment écrit, aussi bien du point de vue textuel que scénique. A la pièce où se mêlent avec fluidité dialogues, monologues intérieurs et narration, répond la mise en scène d’Anne Théron, qui, comme certaines de ses consœurs – Katie Mitchell, Christiane Jatahy… – invente une nouvelle forme de théâtre-cinéma.


Et cette forme est au cœur du sujet même de la pièce, et de son interrogation sur le réel, la fiction et le virtuel, sur l’amour et la perte. Sur le plateau, ce sont les femmes qui sont présentes en chair et en os, qui endossent la part organique de cette vie recréée qu’est un spectacle de théâtre. Les hommes, eux, apparaissent uniquement à l’image. Et c’est sans doute la première fois que l’on voit, à ce point, une actrice, en l’occurrence Nathalie Richard, fabuleuse, jouer de manière aussi vivante et naturelle avec des partenaires virtuels. Anne Théron décline également avec une grande sensibilité les superpositions entre l’image et le corps de son actrice, et la mise en scène de l’ubiquité supposée permise par les réseaux sociaux.


Nathalie Richard trouve ici un défi à sa mesure, relevé avec son élégance aérienne

Et quelles actrices ! Nathalie Richard, donc, qui trouve ici un défi à sa mesure, relevé avec son élégance aérienne ; Liza Blanchard, qui incarne Clara dans sa quête initiatique avec une vérité profonde ; Judith Henry, qui joue les quatre premières Anna avec subtilité, comme si chacune était une pièce du puzzle, périphérique mais essentielle ; Maryvonne Schiltz enfin, qui offre à la grand-mère, celle d’où tout est parti, une humanité puissante et brute.

Mais les hommes, pour n’apparaître que sous forme d’image, ne sont pas en reste. Yannick Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad [le patron du Théâtre de la Colline] et Laurent Poitrenaux composent une belle mosaïque des fragilités des hommes d’aujourd’hui, tout en gardant leur mystère. L’opacité subsiste dans le regard porté par les un(e)s sur les autres, et la supposée transparence amenée par la présence de l’image dans nos vies n’y change rien. Sans doute même rajoute-t-elle un écran de plus.

A la trace, d’Alexandra Badea. Mise en scène : Anne Théron. Théâtre national de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris-20e. Tél. : 01-44-62-52-52. Mardi à 19 h 30, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30, jusqu’au 26 mai. De 10 à 30 €. Durée : 2 heures.

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Les écoles d’art dramatique changent de ton - Culture / Next

Les écoles d’art dramatique changent de ton - Culture / Next | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Aurélie Charon dans Libération / Next  — 1 mars 2018

Le Théâtre national de Bretagne réforme le projet de son école et son concours d’entrée. Arthur Nauzyciel, directeur, et Laurent Poitrenaux, responsable pédagogique, questionnent les motivations des postulants pour faire d’eux, au-delà de bons interprètes, des artistes et créateurs engagés. Une démarche qui suscite des crispations.
Quand quelqu’un n’a apparemment rien à dire, c’est souvent qu’on ne lui a adressé aucune question. A 19 ans, apprenti acteur à l’école de Chaillot, Arthur Nauzyciel croise Ludmila Mikaël, sortant des douze heures du Soulier de satin de Claudel monté par Antoine Vitez, «extatique, avec cette fatigue de sortie de scène, et là elle me dit : "Alors, l’école, ça se passe comment ?"» L’élève n’en revient pas de la question sincère de l’immense actrice : «J’ai tellement appris dans ces dix minutes de discussion !» Devenu directeur du Théâtre national de Bretagne (TNB) en janvier 2017, Arthur Nauzyciel prend maintenant la direction de l’école du théâtre et rêve de réinventer pour elle un dispositif de rencontres, loin des traditionnelles balises du concours d’entrée : scène classique, scène contemporaine, parcours libre. Parce que le concours d’une école devait être pour les candidats, selon Antoine Vitez «l’occasion d’un manifeste». Arthur Nauzyciel rappelle que Chaillot ne délivrait aucun diplôme, n’apposait aucune validation, mais offrait la question.

Emporté par son élan, le 9 février à minuit, il se rend compte qu’il vient de poser 50 questions à 1 100 jeunes gens. «On a eu des suées», mais, avec l’acteur Laurent Poitrenaux, directeur pédagogique de l’école, tous deux s’estiment heureux : ce sont bien 1 100 candidats, soit 400 de plus que l’année précédente, qui ont répondu au premier tour du concours ; le «dossier de création». Il a été pensé avec un collectif d’artistes dont Mohamed El Khatib, Adèle Haenel, Valérie Mréjen ou Julie Duclos. Certains feront partie du jury. Il permettra de retenir 150 candidats pour l’audition du deuxième tour (dont les «répliques» seront les actuels élèves du TNB), puis 40 pour un stage et enfin 20 pour former la promotion 10.

LIRE AUSSI NOTRE REPORTAGE
«Ici, on parle du regard que la société porte sur eux» http://next.liberation.fr/theatre/2018/03/01/ici-on-parle-du-regard-que-la-societe-porte-sur-eux_1633219

«Profonde indignation»
A la question «Pourquoi le TNB ?» certains ont répondu : «C’est le premier concours de ma vie où on me demande davantage que deux scènes et un chèque.» Ou encore : «Les scènes de trois minutes, j’en ai avalé, ça a été désagréable, mécanique et c’est la chose la plus anti-théâtrale du monde.» Pour éviter le premier tour chronométré où l’on a eu envie de mourir dans un couloir, Nauzyciel et Poitrenaux ont eu l’idée du «dossier», agrémenté de deux vidéos tournées au portable. C’est le contraire d’un dossier scolaire, il teste l’engagement et l’imaginaire : «Qu’est-ce qu’un acteur engagé ? Quel théâtre voulez-vous défendre ?» Puis : «Qu’est-ce que l’amitié ? Comment et quand allez-vous mourir ?» Des images sont là pour susciter des histoires. Pour les vidéos : au choix, des poèmes - dont Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas ou Andrée Chedid - ou des textes, parmi lesquels Genet, Racine ou Elfriede Jelinek.

Ces dernières années, Nauzyciel a été troublé par le paradoxe d’un diplôme qui ouvre sur une vie sans garanties, et par ses discussions avec la jeune génération ayant intégré parfaitement le chemin institutionnel : école-statut-intermittent-demandes-financements.Il a repensé à ses années dans l’école de Vitez : «Il disait : "Je ne propose rien pour l’avenir." Mais il ajoutait : "Ils se seront au moins rencontrés là." C’est ça, une école . Se dire : "Ils se seront au moins rencontrés là."» Il y a l’envie de créer un groupe engagé, le plus divers possible, et de renouer avec une nécessité absolue. Pour ça, il faut leur offrir de l’espace pour qu’ils puissent parler d’eux.

Le recours au dossier, cependant, ne fait pas l’unanimité, il bouscule la définition que chacun se fait d’un acteur. Si les écoles partagent le même objectif - renouveler les visages, les récits et mettre à jour leur formation -, les réponses diffèrent. Claire Lasne-Darcueil, qui dirige le CNSAD (Conservatoire national supérieur d’art dramatique, à Paris), a fait part de sa «profonde indignation aux personnes concernées et à mes interlocuteurs au ministère de la Culture». Pour elle qui, depuis 2013, a réussi à ouvrir largement son école à la diversité, «quand on choisit le théâtre, c’est parce qu’on a une frustration dans la relation aux mots, on prend une revanche sur ce handicap. L’unique question, c’est : "Si je me présente devant vous et que j’essaie d’incarner ce texte, qu’en pensez-vous ?" Ça nécessite la présence physique des deux parties.»

appel à l’autofiction
Fin février, Arthur Nauzyciel et Laurent Poitrenaux reçoivent ainsi, entre deux dossiers, une lettre de la DGCA (Direction générale de la création artistique) qui relaie ces inquiétudes : si, au ministère, on reconnaît la liberté de penser son concours, on émet des réserves. La lettre rappelle que l’école délivre le DNSPC, Diplôme national supérieur professionnel de comédien, sous-entendu : vous formez des comédiens, pas des créateurs. Par ailleurs, le «dossier» du TNB serait discriminant pour ceux qui maîtrisent mal l’écrit, du fait de leur parcours ou situation sociale. Le bac est pourtant toujours exigé. En outre, ce dossier s’immiscerait trop dans l’intime. Claire Lasne-Darcueil précise : «Acteur, c’est un art de la ruse, du langage codé. On répond à ces questions sur un plateau, là où on est en sécurité.»



A la Comédie de Saint-Etienne, Arnaud Meunier, son directeur, a créé une classe préparatoire pour l’égalité des chances - sur critères socio-économiques et non sur critères «ethniques», comme la formation 1er Acte en propose (lire page suivante).Il dit avoir d’abord été inquiet : «Mon premier réflexe a été de me dire : "Ça va faire des dégâts, s’il faut avoir fait Normale Sup, maintenant…"» Une fois le dossier imprimé, Meunier a consacré deux heures de discussion avec les jeunes de Saint-Etienne qui ont candidaté au TNB et «contre toute attente, ils n’ont pas du tout réagi comme moi». Ils y ont vu «une liberté». Pas une intrusion dans leur intimité, mais un appel à l’autofiction. «Finalement, ça leur a paru excitant, pas plus socialement discriminant qu’une scène obligatoire en alexandrins comme au CNSAD.» Réponse du CNSAD : cette scène en alexandrins est une façon de maintenir l’exigence, «et pas de discrimination positive».

A la lecture des «dossiers», les réponses démontent les clichés : ceux d’origine étrangère ne sont pas ceux qui choisissent Aimé Césaire et ceux dont les parents ne parlent pas français décrivent de façon puissante leur rapport à la langue. Laurent Poitrenaux s’amuse : «"Comment allez-vous mourir ?", c’est une question d’acteur ! Pas une question psychologique. C’est la question que tu vas te poser quand Zucco [personnage de Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès, ndlr] tuera sa mère.» Pour les vidéos, dont certaines ont été postées sur YouTube, ils ont imaginé de vraies mises en scène : sur leur vélo, dans leur chambre ou sous la neige. Antiochus, personnage du Bérénice de Racine, se retrouve dans un champ au nord de Marseille. Il était précisé que les scènes ne sont pas «genrées» : les garçons ont choisi Drames de princesses de Jelinek.

Au sein de la classe prépa à Saint-Etienne, les jeunes candidats au TNB ont eu l’impression de répondre à «Qui es-tu ?» et n’ont pas trouvé la question déplacée. Ryan, 19 ans, a déposé son dossier : «D’habitude, on a neuf minutes pour montrer ce qu’on est, ce qu’on pense, ce qu’on a à l’intérieur, c’est dur.» Lisa, 18 ans, a été étonnée : «"A quel public voulez-vous vous adresser ?" : c’est une question qu’on ne m’avait jamais posée, j’ai répondu plus pour moi-même.»

«Solution commune»


De son côté, Stanislas Nordey connaît bien le TNB. Il l’a dirigé pendant douze ans avant de prendre la direction du TNS (Théâtre national de Strasbourg) et a été le premier à imposer des auteurs contemporains. «Il faut être radical dans ce que tu proposes pour une école. Il n’y a pas de demi-mesure. Quitte à le regretter, il faut un projet en bloc, auquel les élèves peuvent se confronter.» Au TNS, le premier tour du concours d’entrée dans la prestigieuse formation nationale permet «un gros temps de plateau : dix minutes seul sur scène». Un monologue. Il rappelle que les auteurs contemporains, «ça n’a pas fait râler les élèves, mais les profs des cours privés qui les préparent aux éternelles mêmes scènes». A Paris, le CNSAD est à l’initiative de la création de la master class «Egalité des chances» de la MC93 à Bobigny, dirigée par Nicolas Bigards. Lequel a été curieux de ce dossier «qui leur offre le plus rare : du temps». Ses jeunes venant de milieux difficiles «savent pourquoi ils sont là, ils ont envie de répondre à tout ça».

Pour le TNB, c’est aussi une réponse économique : «C’est un budget de voyager avec ta réplique, en plus des 75 euros de participation.» Ici, l’envoi se fait sur Internet et les frais sont descendus à 15 euros, textes fournis. C’est aussi une des priorités de Claire Lasne-Darcueil : «On devrait trouver une solution commune, évaluer ces trajets et chercher de l’argent.» Si la révolution de la diversité a été accomplie au CNSAD, la question des bourses insuffisantes pour ces élèves reste entière.

Nauzyciel rappelle que les écoles ne doivent pas se ressembler, ce concours raconte le projet artistique du TNB : «Il faut être choisi autant que choisir.» Les trois ans de formation de l’école du TNB ont été repensés. Le texte sera au centre, explique Nauzyciel, «un côté tradi que je revendique : on se construit à travers les rôles, ce qu’on dit, un acteur grandit grâce au texte». L’élève travaillera un grand rôle toute l’année. Pour la deuxième année, c’est Vincent Macaigne qui a soufflé l’idée : les élèves auront un lieu, le leur, et iront jouer tous les soirs pendant un an «pour éprouver et travailler la répétition, la dureté du théâtre», dit Macaigne. Les élèves auront en charge la dimension technique, les relations publiques et la communication.

La troisième année se passera en partie à l’étranger. L’accent sera mis sur la transmission directe entre artistes : un grand acteur sera en lien avec quatre ou cinq élèves toute l’année. «Une semaine avec Valérie Dréville, ça te fait gagner six mois de cours», confirme Stanislas Nordey. Il se rappelle qu’avec l’écrivain Didier-Georges Gabily, ils imaginaient un «innovatoire» : «Je n’ai jamais aimé le terme "conservatoire", ça conserve trop.» Il vient de lancer un chantier de réflexion au TNS pour réfléchir à ce que sera l’école dans les trente prochaines années. Vincent Macaigne conclut : «C’est tellement dur qu’il vaut mieux leur dire tout de suite qu’il va falloir beaucoup de rêve et de désir, c’est ça la vérité. Acteur ? Ce ne sera pas autre chose qu’un chemin d’artiste.»

 

Aurélie Charon


Légende photo :  Mise en scène d’«Incendies», de Wajdi Mouawad, par les élèves de troisième année à l’école du TNB, lors de l’atelier de création. Photo Thierry Pasquet. Signatures

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Alexandra Badea et Anne Théron, à la recherche de mères perdues

Alexandra Badea et Anne Théron, à la recherche de mères perdues | Revue de presse théâtre | Scoop.it
Par Jean-Pierre Thibaudat pour son blog Balagan :


Fruit de la rencontre féconde entre celle qui écrit, Alexandra Badea, et celle qui met en scène, Anne Théron, « A la trace » explore la relation entre mère et fille. Une pièce pour quatre actrices, un spectacle qui sait bien faire usage du cinéma. Une très belle navigation entre deux mères.

Les plus belles pages de théâtre sont des histoires de rencontre. Elles peuvent être éphémères, le temps d’un spectacle, elles peuvent être durables comme celle de Tchekhov et de Stanislavski. Je ne sais si la rencontre entre Anne Théron et Alexandra Badea connaîtra d’autres aventures, espérons-le toutefois, mais celle-ci est touchée par la grâce, l’évidence, le moment juste. Dans leurs parcours respectifs, elle vient en son heure, l’une épaulant l’autre pour aller plus loin dans les ressacs de leur identité artistique. Il en résulte une pièce magnifique, à la fois dense et fluide, et une mise en scène sublime, tout en glissements de paroles entendues et de regards captés. Un flux continuel d’une douceur rythmique hypnotique. La pièce aussi est construite sur un jeu de rencontres et la mise en scène organise avec bonheur celle du théâtre et du cinéma.

Femme de nuit, fille de jour

Longtemps avant que rien de concret n’existe, Alexandra Badea et Anne Théron se sont beaucoup vues, ont parlé de tout, de rien, de films, de livres, de souvenirs intimes, de ce qu’elles souhaitaient approcher explorer, interroger ensemble : les rapports entre une mère et sa fille. Et puis Alexandra Badea est partie écrire seule A la trace. Et quand Anne Théron s’est mise au travail, l’auteure (elle préfère ce terme à celui d’autrice) n’est pas venue assister aux répétitions.

Les pièces d’Alexandra Badea (huit à ce jour, parues aux éditions de L’Arche ainsi que son roman Zone d’amour prioritaire) ne sont pas prolixes en didascalies, elles en sont même dépourvues. Ce qui laisse le champ libre au lecteur et donc au metteur en scène pour imaginer des espaces, des corps, des visages... C’est ainsi que le spectacle commence dans la salle d’attente d’un aéroport, celui que suggère la séquence 9 (la pièce en compte onze), renvoyant les huit séquences précédentes à un long flash-back où l’on suit parallèlement le parcours de deux femmes, Clara et Anna, effectuant quatre rencontres chacune, avant qu’elles ne se croisent sans se connaître dans le même aéroport.

Anna, femme de la quarantaine encore dans la splendeur de sa beauté comme aurait dit Duras, connaît bien les aéroports. Au gré de son métier, architecte ou marchand d’art ou autre chose, on ne sait au juste (le mensonge est sa romance), elle circule de par le monde. Elle fuit. Un jour, alors qu’elle promenait son enfant en bas âge, elle a fumé une cigarette sur un pont et elle s’est jetée dans le fleuve. Elle a survécu, laissant tout derrière elle, son compagnon, son enfant, sa mère, qu’elle n’a pas vue depuis plus de trente ans quand commence A la trace. Dans les villes où elle séjourne de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel, elle se branche sur un site de rencontres pour parler avec des inconnus. Des hommes qui vivent souvent dans d’autres villes, d’autres pays, d’autres fuseaux horaires. Le hasard fait parfois que l’homme et Anne se trouvent dans la même ville, alors la rencontre virtuelle peut, le temps d’une nuit, virer au réel. « Je ne sais pas pourquoi je suis là. Je me réveille et je ne sais pas où je suis. Il y a un moment dans la nuit où on n’arrive plus à faire barrage à cette pensée sauvage qui nous guette de partout. Les voix éclatent à l’intérieur. Ça devient bruyant. Je voudrais entendre autre chose que mes voix. La nuit, le passé arrive à me rattraper et je n’aurai plus envie de me laisser faire », dit Anna à l’un de ces hommes de nuit.

Clara est une jeune femme dans les vingt, vingt-cinq ans, elle ne fuit pas, elle cherche. Mais elle fuit aussi, et Anna aussi cherche. Deux êtres blessés, solitaires mais nullement repliés sur eux-mêmes, en quête d’un sens à donner à leur vie peut-être. Si Anna s’ouvre la nuit, c’est plutôt le jour que Clara part à la recherche d’une femme, possiblement sa mère. A la mort de son père, Clara a trouvé dans son bureau un sac à main. Dedans, des bricoles de femme et une carte électorale au nom d’Anna Girardin. Qui est cette femme ? « Je ne sais pas ce que je cherche, je ne sais pas qui je cherche, je ne sais pas pourquoi je te cherche », dit Clara. On se doute bien que celle qu’elle cherche est cette Anna dont on suit les rencontres avec des homme sur Internet. La rencontre aura lieu, in fine, quand Anna retrouvéera celle qu’elle a si longtemps fui : sa propre mère interprétée avec une bouleversante humanité par Maryvonne Schiltz. Dès lors, A la trace cesse, la traque étant achevée ; une autre pièce commence dont on ne saura rien mais que chacun peut imaginer.

Ces retrouvailles finales entre Anna et Clara constituent une péripétie qui tient en deux brèves répliques, juste ce qu’il faut pour couper la chique au pathos et boucler la boucle. Comme pour tout voyage, l’important n’est pas le but mais le chemin qui y mène, ces relativement brèves mais intenses rencontres que les deux femmes font l’une avec des hommes croisés sur un écran le temps d’une connexion et l’autre avec différentes femmes nommées Anna Girardin. Ces rencontres sont des stations où, par bien des détours, des reflets et des étonnements, Anna et Clara apprennent en conversant, à mieux (se) comprendre, à mieux (s’)accepter, à mieux appréhender l’autre et embrasser la vie.

Deux fois quatre

Les huit premières séquences de la pièce présentent en alternance, non sans infra-correspondances, les rencontres respectives que font Clara et Anna selon un mode narratif propre à chacune. Clara écrit comme à haute voix le journal des moments qui précèdent, accompagnent ou suivent ces rencontres avec différentes Anna Girardin qu’elle suit à la trace avant de les aborder et de parler enfin. Dans ce double registre, la jeune actrice Liza Blanchard s’impose avec une détermination du pas et une obstination du regard en symbiose avec son personnage en quête de la « vraie » Anna Girardin à travers quatre figures. Successivement : une chanteuse de cabaret connue de quelques habitués qui dans la journée s’occupe d’enfants dans une école, une avocate défendant un vieil homme qui a assassiné sa compagne, une femme qui a quitté la ville et ses petits boulots pour vivre « en autoproduction en dehors du circuit de l’argent » à la campagne, une spécialiste en auto-psycho-phonologie installée à Berlin.


Ces quatre femmes « peuvent être interprétées par la même comédienne », note Alexandra Badea en préambule, et c’est le cas. Judith Henry apporte aux quatre possibilités d’Anna Girardin sa façon d’aborder les rôles en les caressant, comme des animaux sauvages, en les apprivoisant avec sa voix douce, sa façon de regarder tout personnage avec bienveillance et de l’accueillir dans son corps qui garde en lui une part d’enfance.

Anna, en pianotant sur le site de rencontres, va successivement parler avec Thomas qui répare des réseaux informatiques à travers le monde, Bruno qui fréquente le site pour améliorer son anglais, Yann handicapé à la suite d’un accident dans le sport à haut risque qu’il pratiquait, Moran qui ,après avoir parlé longuement de la fin de vie de sa mère, dira écrire une thèse sur les rencontres virtuelles. Autant de moments où le mensonge flirte avec la vérité, où la séduction est une forme de l’introspection. Ces êtres qu’Anna rencontre sans pouvoir les toucher et sans qu’ils puissent la toucher, elle les foudroie par sa voix, celle oiseleuse et ensorceleuse de l’actrice Nathalie Richard. L’irradiation de sa présence, l’ambiguïté de son regard allant du doux au dur conviennent parfaitement à cette Anna-là qui se livre par bouffées et brouille les cartes en permanence.

Anne Théron a choisi Nathalie Richard et Judith Henry très en amont, elle voulait travailler avec elles, parfois depuis longtemps, et c’est aussi en songeant à elles qu’Alexandra Badea a écrit.

De l’écran d’ordi au cinéma

Mais comment mettre en scène sur un plateau de théâtre les conversations d’Anna voyant successivement les visages de ses interlocuteurs via des webcam ? Rien de moins présent sur une scène qu’un écran d’ordinateur, lequel ne vaut que par le scintillement que renvoie l’écran. Anne Théron trouve une solution qui, pour être astucieuse, est d’abord lumineuse. Les quatre hommes (interprétés successivement par Yannick Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad et Laurent Poitrenaud) ont préalablement été filmés avec une caméra de cinéma. Anna leur parle depuis une chambre d’hôtel matérialisée par une construction au fond du plateau servant aussi d’écran (scénographie Barbara Kraft qui signe aussi les costumes), l’actrice est équipée d’un micro hf si bien que les sons s’accordent (déterminant apport de Sophie Berger, comme l’est celui de Benoît Théron pour la lumière). Etrange expérience pour une actrice que de parler avec un partenaire dont les répliques sont enregistrées, d’être sur une scène et de dialoguer comme en direct avec le film. Cela demande une concentration extrême.

Rien à voir avec le « cinéma en direct » d’un Cyril Teste, rien à voir non plus avec ces spectacles où l’on suit les acteurs caméra à l’épaule comme sait le faire magistralement l’équipe de Frank Castorf. Pas de contamination, pas d’enveloppement du théâtre par le cinéma, mais un respect mutuel, à l’image de ce qui se passe dans A la trace : une rencontre entre deux mondes, à chaque fois deux êtres qui font un bout de chemin ensemble. Le générique de fin, qui défile sur l’écran comme un générique de film, est conséquent. Anne Théron n’a de cesse d’insister sur le travail d’équipe, sur le rôle de ses collaborateurs. Elle a raison, ils font tous front commun. C’est fou ce qu’il faut de personnes pour parler de l’intimité de quelques-unes.

Théâtre national de Strasbourg, du lun au sam 20h, dim 10 fév 16h, jusqu’au 10 fév. Puis tournée : La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc, les 20 et 21 fév ; Les Célestins, Lyon, du 28 fév au 3 mars ; Comédie de Béthune du 20 au 23 mars ; MC2 Grenoble du 24 au 27 avril ; Théâtre de la Colline, Paris, du 2 au 26 mai.

Le texte A la trace suivi de Celle qui regarde le monde est paru aux éditions de L’Arche, 96 pages, 13€.


Légende photo : Scène de "A la trace" © jean-Louis Fernandez

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March 12, 2025 10:44 AM
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Wajdi Mouawad avance son départ du Théâtre de la Colline : le symptôme d’un profond malaise

Wajdi Mouawad avance son départ du Théâtre de la Colline : le symptôme d’un profond malaise | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Pascaud dans Télérama - Publié le 12 mars 2025

Le metteur en scène quittera la direction du théâtre national en 2026, soit un an avant la fin de son mandat. Après ceux de Stéphane Braunschweig à l’Odéon et de Jean Bellorini à Villeurbanne, ce départ alerte sur la situation de nos institutions théâtrales.

 

 

Pourquoi donc Wajdi Mouawad, patron estimé d’un de nos cinq théâtres nationaux, écourte-t-il d’un an son mandat à la direction de la Colline dans le 20ᵉ arrondissement de Paris ? L’incurie du ministère de la Culture ne semble pas être pour rien dans le départ de l’auteur-metteur en scène. Nommé par décret en avril 2016 pour cinq ans – les directeurs de théâtres nationaux ont droit ensuite à deux mandats de trois ans, soit onze ans de direction au total –, Wajdi Mouawad a vu son mandat repoussé jusqu’à 2023 à la suite d’un vice de procédure du décret. Mais en mai 2023, il n’était pas officiellement reconduit, et dut attendre, sans certitude, mars 2024 pour confirmation, assurant son propre intérim durant neuf mois ! Pendant lesquels ses subventions étaient en plus amputées de 500 000 euros par le ministère – comme plusieurs grands établissements nationaux en avril 2024 –, histoire de participer aux économies exigées par Bercy. En oubliant que la Colline est le moins doté des théâtres nationaux…

 

2025 verra ainsi une drastique réduction de la marge artistique, limitant les créations du théâtre de la rue Malte-Brun. Qui, après de grands travaux de rénovation durant l’automne 2025, fêtera ses 40 ans l’année suivante. Sans Wajdi Mouawad. En mars 2024, un décret avait enfin renouvelé son mandat, prolongé jusqu’en 2027. Le poète libano-canadien, actuellement invité au Collège de France pour un cycle de conférences, préfère s’en tenir à la première date prévue : 2026. Sans doute la carrière de directeur de théâtre ne le passionne pas non plus. Il avoue désirer se consacrer à l’écriture – sa prochaine pièce, Le Serment d’Europa, sera jouée en août prochain au Festival d’Athènes-Épidaure avec Juliette Binoche – ou au cinéma.

Quelque chose de pourri

Le bilan est bon en ce qui concerne le rajeunissement du public souhaité par le patron – 35 % des spectateurs ont désormais moins de 30 ans ! – et sa riche programmation d’écritures contemporaines féminines et masculines, selon le cahier des charges propre à la Colline. Et si on lui a parfois reproché de trop monter ses textes – qui font salles pleines… –, c’était aussi pour obéir aux injonctions de remplissage et de recettes du ministère. Résultat : cent mille spectateurs annuels !

 

Mais cette charge mentale budgétaire, salariale, politique (les négociations avec l’État, les collectivités locales) imposée aux artistes dirigeant les grandes maisons de théâtre leur convient-elle ? Le dogme d’artistes à la tête d’institutions ultra bureaucratisées n’est-il pas dépassé ? Ils créent souvent moins, et avec le cerveau encombré de problèmes qu’ils ne sont pas formés à résoudre.

 

 

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Le départ avancé de Wajdi Mouawad, comme les récents désirs de non-renouvellement de mandat de Stéphane Braunschweig à l’Odéon-Théâtre de l’Europe et de Jean Bellorini au TNP de Villeurbanne témoignent du malaise. Il y a quelque chose de pourri au royaume de nos institutions théâtrales, hier les plus vivantes du monde et que les meilleurs fuient aujourd’hui. Manque d’élan, de confiance, et de considération donnés par le ministère ? Peut-être les artistes craignent-ils aussi que dans le malaise sociétal, politique, international actuel, l’élection présidentielle de 2027 ne rende plus difficile encore leur action. Sauve qui peut.

 

Fabienne Pascaud / Télérama

 

Légende photo : Wajdi Mouawad dirigeait la Colline, à Paris, depuis 2016. Photo Audoin Desforges pour Télérama

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February 7, 2025 9:48 AM
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Au Collège de France, le metteur en scène Wajdi Mouawad fait couler le sang pour sa leçon inaugurale

Au Collège de France, le metteur en scène Wajdi Mouawad fait couler le sang pour sa leçon inaugurale | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde - 7 février 2025

 

Sollicité par l’historien Patrick Boucheron pour intervenir dans la vénérable institution, le dramaturge n’a ménagé ni sa pensée, ni son humour, ni sa peine.

 

https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/02/07/au-college-de-france-le-metteur-en-scene-wajdi-mouawad-fait-couler-le-sang-pour-sa-lecon-inaugurale_6536097_3246.html

Il y avait foule, jeudi 6 février, au Collège de France, à Paris, pour assister à la leçon inaugurale de l’auteur et metteur en scène Wajdi Mouawad. Longue file de gens frigorifiés au-dehors, qui patientaient en espérant entrer, salle pleine au-dedans, avec, aux premières loges, trois anciennes ministres de la culture. Rima Abdul Malak, Roselyne Bachelot et Aurélie Filippetti avaient fait le déplacement. Pas Rachida Dati. L’actuelle locataire de la Rue de Valois a raté un discours dont le contenu et la conclusion ont laissé l’assemblée bouche bée.

 

 

Lire l’entretien avec Wajdi Mouawad (en 2024) : Article réservé à nos abonnés « L’exil m’a apporté le désir et la curiosité d’aller vers l’autre »
 

Pour sa première conférence, l’artiste n’a ménagé ni sa pensée, ni son humour, ni sa peine. Sollicité par l’historien Patrick Boucheron pour intervenir dans la vénérable institution (où il donnera huit cours et séminaires), le directeur de La Colline s’est livré à une prestation théâtrale radicale et impérieuse, allant jusqu’à se maculer le visage de son sang dans un final digne des performances de l’Espagnole Angelica Liddell.

 

Veste tombée, en chemise blanche, manches retroussées, il a tendu ses veines à la seringue d’une infirmière. « En attendant que le sang soit ici versé, car il le sera à n’en point douter », avait-il prévenu le public d’entrée de jeu. Wajdi Mouawad ne vient pas faire le beau dans le saint des saints de l’intelligence à la française. Il vient y parler d’écriture. Or, aujourd’hui, pas de doute selon lui, l’encre, c’est le sang.

« Entre le cœur et le crayon »

Joindre le geste à la parole n’était pas de nature à effrayer cet homme de plateau aguerri. Maniant le verbe avec un sens fou de ses rythmes, il a promené ses hordes de mots du passé au présent, de ses origines libano-québécoises jusqu’aux horizons créatifs qu’il habite désormais.

 

 

Alors qu’il va occuper la chaire annuelle « L’Invention de l’Europe par les langues et les cultures », il a titré son monologue introductif d’un énigmatique « L’ombre en soi qui écrit ». Et c’est bien elle qui a surgi, l’ombre sans qui « rien n’est possible entre le cœur et le crayon », et qu’escortaient, dans une oraison passionnante, les débris du Liban, les blessures de l’enfant, les questions de l’adulte.

 

Fustigeant les morales étriquées, les replis sur soi ou la perte du sens tragique, les sommations de Mouawad n’ont poursuivi qu’un but : « Tout ce qui n’est pas poésie est trahison. » Des phrases de ce goût-là, rappels à l’ordre fulgurants de vérités à marteler en temps de crise, il y en avait des dizaines, toutes plus frappantes les unes que les autres. Elles ont fait le show autant que leur auteur, par ailleurs excellent comédien. Prochain rendez-vous, mardi 18 février : « Epiphanie du verbe “être” ». Prenez date, il va y avoir foule.

 

 

Wajdi Mouawad au Collège de France, chaire annuelle : « L’Invention de l’Europe par les langues et les cultures ». Jusqu’au 8 avril. Programme détaillé disponible sur le site du Collège de France.

 

 

Joëlle Gayot / LE MONDE

 

 

Légende photo : Wajdi Mouawad lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, à Paris, le 6 février 2025. PATRICK IMBERT/COLLÈGE DE FRANCE

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June 6, 2024 3:25 AM
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Au Printemps des comédiens, Wajdi Mouawad si loin, si proche du Liban

Au Printemps des comédiens, Wajdi Mouawad si loin, si proche du Liban | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde -  6 juin 2024

 

A Montpellier, le metteur en scène présente « Journée de noces chez les Cromagnons », sa nouvelle pièce, qui devait initialement être créée à Beyrouth avant d’y être annulée.

 


Lire l'article sur le site du "Monde" : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2024/06/06/au-printemps-des-comediens-wajdi-mouawad-si-loin-si-proche-du-liban_6237557_3246.html

Est-ce un cas avéré de censure politique ou un règlement de comptes libano-libanais qui a dérapé ? Présentée, du 7 au 9 juin, au Printemps des comédiens, à Montpellier, Journée de noces chez les Cromagnons, pièce écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, arrive des rives tourmentées d’un Liban qui n’a pas voulu d’elle. La création, prévue le 30 avril, au Théâtre Le Monnot, à Beyrouth, a été annulée. Une décision « difficile », prise « en raison de pressions inadmissibles et de menaces sérieuses faites au Théâtre Le Monnot et à certains artistes et techniciens (…) par certains activistes », précisait, dès le 10 avril, dans un communiqué de presse, Josyane Boulos, la directrice du lieu.

Que s’est-il passé pour que le rideau ne se lève pas ? Triste résolution d’une cabale née de la « malveillance et de la jalousie », affirme Aïda Sabra (l’une des actrices du spectacle), cette annulation découlerait, selon Wajdi Mouawad, d’une controverse « ne reposant sur rien de vrai », mais qu’aurait alimentée un « millefeuille de ressentiments entre artistes libanais ». Aiguisé par l’actualité géopolitique, le « millefeuille » s’est transformé en tenaille qui a broyé l’art entre ses mâchoires.

 

Lorsque l’auteur metteur en scène arrive à Beyrouth, le 5 avril, pour répéter son spectacle, il atterrit en territoire hostile. Né au Liban, en 1968, exilé depuis 1978 (ses parents ont fui la guerre civile), Wajdi Mouawad n’est pas le bienvenu. Voilà une semaine que des rumeurs enflamment les réseaux sociaux : il serait coupable de promouvoir la « normalisation » avec l’ennemi israélien. On lui reproche d’avoir accueilli, en 2023, un spectacle d’Amos Gitaï au Théâtre de la Colline, à Paris, qu’il dirige depuis 2016.

On l’accuse aussi d’avoir fait financer sa propre création Tous des oiseaux (2017), dans laquelle jouaient des Israéliens, par l’ambassade d’Israël à Paris. Il s’en est depuis expliqué : ce financement correspond à l’achat de trois billets d’avion pour le traducteur et les deux comédiens israéliens. Trois fois rien ? Beaucoup trop au regard de la loi libanaise qui, depuis juin 1955, interdit les contacts avec les Israéliens et les relations économiques avec les entreprises de l’Etat hébreu. La violation de cette législation peut être passible de trois à dix ans de travaux forcés.

« Les fruits de l’exil »

Dénonçant, dans un communiqué, les « liens et communications avec l’ennemi israélien » et le « non-respect de la loi sur le boycott d’Israël », la Campagne pour le boycott des partisans d’Israël au Liban appelle, le 3 avril, les « acteurs des distributions à se retirer » et « tous les artistes libanais libres à mener une mobilisation militante et artistique qui contribue à l’arrêt du spectacle ». Lui emboîtant le pas, le Comité des représentants des prisonniers et détenus libérés des geôles israéliennes amplifie l’offensive. Il se constitue partie civile au nom d’un groupe de prisonniers individuellement nommés, pour saisir le parquet du tribunal militaire du Liban sur les mêmes chefs d’accusation, en requérant la « suspension de la pièce et l’arrestation de Wajdi Mouawad ».

 

 

 

L’affaire devient suffisamment grave pour que Josyane Boulos, soucieuse de préserver la sécurité du théâtre et de ses équipes, jette l’éponge. Le 10 avril, Wajdi Mouawad regagne donc la France. « Cela fait trente-cinq ans que j’écris des pièces qui ne parlent que du Liban et qui n’y sont quasiment jamais présentées, trente-cinq ans qu’on me dit qu’il faut que les Libanais voient mon travail et que cela n’arrive pas. Une fois de plus ou de moins, qu’est-ce que ça change ? »

 

Quelques semaines après son retour précipité, l’artiste balance entre ironie et fatalisme : « Lorsqu’on me reproche de programmer un artiste israélien comme Gitaï à La Colline, je ne peux que répondre : si vous vouliez que je continue à penser comme un Libanais vivant au Liban, vous auriez mieux fait de ne pas faire la guerre parce que, alors, je ne serais pas parti et je n’aurais pas découvert d’autres cultures et d’autres manières de penser. Les voilà les fruits de l’exil. »

C’est de cet exil que le dramaturge écrit des pièces de théâtre dans lesquelles il creuse sans relâche l’histoire de sa patrie, sans craindre de la passer au crible de sa critique. C’est du Québec qu’à l’âge de 23 ans il rédige une première version de Journée de noces chez les Cromagnons, récit d’un mariage improbable qui se prépare sous un déluge de bombes. Et c’est de la France qu’il signe, dans Libération, le 9 novembre 2023, une tribune appelant à ne pas tomber dans le piège de l’antisémitisme tendu (dit-il), le 7 octobre 2023, par le Hamas.

Contexte épidermique

« Son discours a été mal reçu au Liban où toutes les formes de résistance, même armées, à Israël, un Etat d’occupation, colonisateur et dominateur, sont justifiées pour une grande partie de la population, témoigne Rita Bassil, écrivaine et journaliste résidant à Beyrouth. Si la polémique autour de Journée de noces a déchaîné les passions et divisé le milieu culturel, c’est parce que chacun, ici, n’en revient pas de ce qui se passe à Gaza. Le monde continue à tourner, et les Libanais sont en larmes à la vue des enfants qui meurent sous les bombes. Les gens ne comprennent pas l’impunité dont bénéficie Israël. Il faut prendre cette réalité en considération. Elle explique pourquoi un boycott, qui était à l’origine pacifique, s’est achevé devant les tribunaux militaires. »

 

Dans un contexte épidermique, la parole d’un exilé n’est pas audible. D’autant moins lorsqu’elle se refuse à la radicalité : « Obéir à l’injonction qui implique de choisir un camp contre un autre est beaucoup plus simple que de cultiver la nuance, déplore le dramaturge. Face à une pensée libanaise dogmatique, les tentatives de distinction ne pèsent pas lourd. Si j’affirme ne pas confondre le Hamas avec la population palestinienne, si je dis ne pas amalgamer le gouvernement israélien et les Israéliens, ma journée va être longue et rude. Nous nous heurtons actuellement à l’incapacité qu’a ce pays à accepter que l’autre pense différemment. »

 

Cet apprentissage d’une pensée différente, les acteurs présents dans Journée de noces chez les Cromagnons l’ont effectué vaille que vaille : « Nous nous sommes tous posé des questions », souligne Aïda Sabra. Ils ont malgré tout choisi de poursuivre l’aventure. « L’art de Wajdi vient d’une douleur et d’une souffrance, il n’a même pas pu s’en expliquer au Liban », regrette Aly Harkous, 21 ans. « Les gens qui l’accusaient n’ont pas lu sa pièce », renchérit Layal Ghossain, 27 ans, qui a mis ses doutes de côté : « Face aux accusations de normalisation, je me suis d’abord dit que je ne voulais pas travailler avec lui. »

Goût pour la transgression

Ces deux jeunes acteurs habitent au pays du Cèdre. S’ils n’ont pas subi la guerre civile (1975-1990) de plein fouet, ils se méfient des traces qu’elle a laissées dans le peuple : « Nous savons la violence qui s’est exercée. A nous de ne pas marcher dans ses pas et de lui préférer la culture », s’exclament-ils sous le regard de leur aînée.

A 61 ans, Aïda Sabra ne transige pas avec ses convictions : « Israël est l’ennemi, point à la ligne. » Est-ce une raison pour se désolidariser de Wajdi Mouawad ? Certainement pas. « J’ai vécu l’invasion israélienne. Je ne peux pas accepter les agissements de ce pays, mais il faut les confronter sur tous les fronts. Pas seulement par la guerre mais par l’art. Le théâtre de Wajdi est un laboratoire qui laisse toutes les idées s’exprimer. Parce que l’artiste est plus humain et sait être clairvoyant, il peut avoir la solution à tous les problèmes. »

 

Fine connaisseuse de l’œuvre de Wajdi Mouawad dont elle apprécie le théâtre, Rita Bassil rappelle le goût de l’auteur pour la transgression. « Il ne la pratique pas au sens freudien, mais sophocléen du terme. Il était évident qu’à un moment donné il allait s’approcher de l’“ennemi” israélien. Sa pièce, Tous des oiseaux, a beau avoir été perçue comme propalestinienne, le propos qu’elle contient et développe ne l’a pas emporté face aux accusations de financement. A un moment moins dramatique du conflit israélo-palestinien, il aurait sans doute été épaulé par cette élite intellectuelle et raffinée qui, aujourd’hui, le condamne et, ce faisant, passe pour extrémiste alors qu’en réalité elle ne l’est pas. »

Journée de noces chez les Cromagnons, tragi-comédie au goût de sang et de fête mêlés, naîtra sur la scène du Printemps des comédiens, à Montpellier. L’auteur a payé d’un exil de plus sa liberté de penser. Mais il n’en démord pas : « Je continuerai à parler de cette terre que j’aime et de cette guerre que je n’aime pas. C’est mon rôle. »

 

 

« Journée de noces chez les Cromagnons ». Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad. Avec Fadi Abi Samra, Jean Destrem, Layal Ghossain, Aly Harkous, Bernadette Houdeib, Aïda Sabra. Printemps des comédiens, à Montpellier. Du 7 au 9 juin. Reprise au Théâtre national de la Colline à Paris du 29 avril au 22 juin 2025.

(traduction des comédiens libanais assurée par Odette Makhlouf)

 

 

Joëlle Gayot / LE MONDE

 

Légende photo :  Fadi Abi Samra et Jean Destrem, dans « Journée de noces chez les Cromagnons », de Wajdi Mouawad, à La Colline, à Paris, le 14 mai 2024. SIMON GOSSELIN

 

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April 11, 2024 11:08 AM
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Conflit Hamas-Israël : vous n’aurez pas notre haine, par Wajdi Mouawad - Tribune publiée le 9 nov. 2023

Conflit Hamas-Israël : vous n’aurez pas notre haine, par Wajdi Mouawad - Tribune publiée le 9 nov. 2023 | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Tribune publiée par Libération le 9 novembre 2023

 

Le dramaturge libano-québécois, directeur du Théâtre de La Colline, appelle à ne pas tomber dans le piège tendu depuis le 7 octobre par l’esprit destructeur du Hamas qui veut faire en sorte que «l’après» soit avant tout la haine du Juif.

 

par Wajdi Mouawad, auteur libano-québécois et directeur du théâtre de la Colline

publié le 9 novembre 2023 
 

Cela vient à peine de commencer et il nous faut déjà «panser» l’après. Un après qui, au rythme où vont les choses, nous arrivera aussi meurtri que l’effroyable 7 octobre dernier. «Panser» l’après, c’est se préparer à accueillir quelque chose dont nous ignorons encore tout, c’est tenter de soigner un temps pas encore arrivé, pour que, défait de ses pulsions de meurtres, il puisse être un réel après.

La volonté des gouvernements qui nous dirigent tout comme leurs enjeux géopolitiques échappent à notre volonté. Et si nous pouvons nous exprimer, nous ne pouvons pas, sur un temps court, agir sur les événements qui nous impactent et cette incapacité, à partir du moment où la question de l’action se pose, crée chez chacun un insupportable sentiment d’impuissance.

 

 

Qu’y puis-je, moi, contre le Hamas ? Qu’y puis-je contre la frange suprémaciste du gouvernement israélien ? Qu’y puis-je contre le Hezbollah ? Qu’y puis-je contre le gouvernement iranien ? Qu’y puis-je contre la politique américaine au Moyen-Orient ? Qu’y puis-je contre le cynisme sanglant de Vladimir Poutine ? Qu’y puis-je contre la zizanie qui mine la communauté européenne ? Qu’y puis-je contre l’opportunisme de Xi Jinping ? Peut-être que la question ne devrait pas se poser en ces termes et au lieu de viser ce qui est hors de ma portée, rapprocher la cible et me demander : «Sur quoi suis-je capable d’agir ?»

 

A cette question la réponse la plus concrète est aussi la plus simple : sur moi. Je peux commencer par agir sur moi et me demander, à l’aune de la situation, qui suis-je réellement. Qu’est-ce que cette situation est en train de faire de moi ? Comment est-elle en train de me transformer ? Comment me révèle-t-elle à moi-même ? Qu’est-ce qu’elle dit sur ce que je suis et sur ce que je crois être ? Quel est l’œdème qu’elle met en lumière et qui menace mon cerveau ?

Si «panser» dès à présent l’après c’est faire en sorte que ce qui l’a précédé ne se reproduise plus, alors un changement drastique incombe à chacun. Il ne suffit pas de dire que les autres, Israéliens ou Palestiniens, doivent changer, mais reconnaître que quelque chose en moi doit se transformer. Pour de bon. C’est la somme de la transformation de chacun qui fera en sorte que cet après en sera un.

Une fleur immortelle et indéracinable : la détestation

Né au Liban en 1968 au sein d’une famille chrétienne maronite, je n’ai nullement manqué d’amour. Mes parents ont tout sacrifié pour moi, fuyant la guerre civile libanaise dans le seul but de me permettre d’étudier sereinement. Mais, du fait de l’ignorance et des préjugés ; du fait, aussi, que le Liban a vécu cinq siècles sous le joug ottoman obligeant chaque confession à se refermer sur elle-même, du fait de paramètres autant historiques qu’intimes, mes parents, en plus de l’amour et l’affection, ont aussi planté en moi la graine d’une fleur immortelle et indéracinable : la détestation. Et dès mon plus jeune âge j’ai su détester ceux qui n’étaient pas de mon clan. A l’âge de huit ans, j’ai dansé à l’annonce de la mort du chef druze Kamal Joumblatt et en septembre 82 j’ai considéré qu’après l’assassinat de Bachir Gemayel [trois semaines après son élection à la présidence du pays, ndlr], les civils palestiniens des camps de Sabra et Chatila, massacrés par les miliciens chrétiens, n’avaient eu que ce qu’ils méritaient.

 
 

Je n’ai pas eu à apprendre à détester : je détestais par héritage. Et si je détestais consciemment, heureux de détester, heureux de haïr, je n’avais pas conscience de combien j’étais esclave de cette détestation car ma haine était viscérale et, ne m’animant pas de manière intelligible, je n’avais aucun moyen de l’interroger. Car cette détestation vient de loin et se transmet de génération en génération. En prendre conscience est difficile, comme il est difficile à celui qui porte un sac à dos vide de sentir le poids s’additionner si, de jour en jour, quelqu’un y déposait un caillou. Le poids augmente sans que l’on s’en aperçoive. Ainsi en est-il de cette détestation. Elle pousse à notre insu, grandit, fait des ramures, s’enracine à jamais, s’intrique tant à notre identité que l’on finit par élaborer des schémas de pensée pour la légitimer, nous transformant par la même occasion en victime éternelle.

Paradoxalement, il a fallu la guerre, l’exil, la découverte d’une autre langue, la découverte de l’art, la qualité de certains professeurs (Gérard Pouchain, Sylvette Montale, Philippe Guettier, soyez ici éternellement remerciés) ; il a fallu l’amitié, la mort de ma mère, Sophocle, Kafka, François Ismert, le théâtre, des voyages, des mots, des poèmes, des histoires d’amour, pour que je prenne conscience de sa présence. Elle m’est apparue dans toute son horreur, sorte d’épiphanie impitoyable et, réalisant ma monstruosité, j’ai voulu l’arracher de moi. Mais la détestation plantée dès la naissance ne se déracine pas. C’est une plante immortelle, imbriquée à jamais et, chez qui elle a été semée, elle demeure. Me découvrant une terre propice à sa floraison, je ne pouvais plus me fier à moi-même, je ne pouvais plus présumer de moi. Je me devais à jamais de monter la garde, faire preuve de prudence et m’assurer constamment que rien n’allait ni la nourrir ni l’abreuver car si on ne peut pas s’en débarrasser, on peut cependant l’isoler, la mettre sous verre, cesser de nourrir sa terre, travailler jour après jour à l’assécher pour l’empêcher de fleurir.

Mais pour y parvenir, il faut commencer par ne plus nier sa présence et, au contraire, l’assumer. Se souvenir que tout fleuve a un marécage qui le tient en santé. Marécage où vont se déposer les poisons et les pollutions qui pourraient le tuer. Si c’est vrai des fleuves, c’est vrai aussi des humains. Cette plante de la détestation est mon marécage où se dépose tout ce qui est nauséabond chez moi. Ma responsabilité consiste alors à empêcher le débordement du marécage, l’empêcher, par des digues fortes, d’envahir mon esprit, putrifiant mon lien au monde. Cette responsabilité, ces digues, cette vigilance, sont ce que j’appelle effort d’empathie, d’humanité, de sensibilité et d’amour.

Volontés inhumaines

Delphine Horvilleur [rabbin et philosophe, ndlr] m’a fait remarquer qu’une image biblique qui pourrait correspondre à celle du marécage pourrait être celle de l’arbre de la vie du jardin d’Eden. Pourquoi au paradis fallait-il un arbre interdit ? Justement pour rappeler que le mal n’est pas séparé de la vie, rappeler la vigilance constante que nous devons avoir face à sa présence. En ce sens, ce n’est pas le marécage qui est mauvais : il rend puissant le fleuve ; ce ne sont pas les sentiments que nous éprouvons qui sont mauvais : ils nous apprennent à les dépasser ; c’est le fait de nous laisser aller à leur bestialité qui est mauvais.

 

Or, si la plante de la détestation a la capacité de donner des fleurs de haines multiples, chacune déployant un parfum différent envers un groupe différent à haïr (musulman, noir, homosexuel), il se trouve qu’une des fleurs qui se déploie le plus aisément en nos contrées et qui dégage le parfum le plus envahissant, est la fleur de l’antisémitisme. Je l’ai observée partout où j’ai vécu. Au Moyen-Orient, en Europe, en Amérique du Nord. Un instant de distraction et la voilà qui refleurit. Tous les clichés qui incombent à cette détestation sont au fond de nous. Il est si aisé de détester le Juif. C’est un peuple d’une commodité extraordinaire. Tout est de sa faute. Maux passés, maux présents, et même maux futurs, il est x dans l’équation de nos frustrations, l’inconnue qui s’accorde comme on veut à nos haines.

 

A l’heure où les images de Gaza nous parviennent dans toute leur violence, où les morts se comptent par milliers, à l’heure où la colonisation de la Cisjordanie se poursuit, que des volontés inhumaines issues du pire de l’extrême droite ont droit de parole dans un gouvernement israélien ouvertement raciste et pour qui la brutalité militaire est la seule réponse possible, à l’heure où des forces d’une obscurité folle travaillent des deux côtés pour empêcher le moindre espoir, où les empathies vont vers les civils palestiniens mais où la mémoire des victimes israéliennes du 7 octobre est en train de se diluer et que les otages ne sont plus, pour l’opinion publique, qu’un détail secondaire, il est vital de voir le piège dans lequel nous jette le Hamas en nourrissant et abreuvant la plante de la détestation faisant fleurir partout l’antisémitisme. Deux mille ans d’un christianisme dont une partie de la propagande consistait à répéter que les Juifs ont assassiné le Christ nous ont formatés pour en être une terre fertile. Cela l’Europe le sait bien.

Jamais la fleur de l’antisémitisme n’aura été si bien nourrie

Ce qui se passe à Gaza est monstrueux. Il faut que les bombardements cessent, que les morts cessent, que les otages soient libérés. Il faut trouver comment faire pour que le Hamas ne puisse pas recommencer son ouvrage de destruction, lui qui n’a de cesse d’affirmer qu’il recommencera. Il faut trouver une autre voie à la justice qui ne soit pas celle de la destruction dont les Palestiniens depuis si longtemps paient un effroyable prix. Il faut que le gouvernement israélien accepte de s’intégrer en intégrant les Palestiniens et les pays arabes dans cette bataille contre le Hamas et qu’il cesse de croire qu’Israël seul contre tous peut assurer sa survie. Mais pour que tout cela advienne je n’ai, pour ma part, que des vœux. Par contre, je sais que jamais la fleur de l’antisémitisme n’aura été si bien nourrie, si bien arrosée par les images qui nous proviennent d’Israël et de Gaza, jamais depuis longtemps elle n’aura été aussi opulente. L’islamophobie gronde partout en France et c’est une lèpre aussi dévastatrice que l’est toute forme de détestation. Un constat pourtant s’impose. Bien des personnes à qui l’ont dit «antisémitisme» répondent avec raison «oui, mais il ne faut pas faire l’impasse de l’islamophobie», et ils ont absolument raison. Mais lorsqu’on dit «islamophobie», la plupart d’entre nous qui ne sommes pas juifs n’avons pas le réflexe de dire «oui, mais il ne faut pas faire l’impasse de l’antisémitisme». Cette petite différence est un des symptômes du danger qui nous guette.

 

 

Je dois, à la lecture de l’actualité de chaque jour, ériger en moi des digues de plus en plus hautes pour empêcher le débordement du marécage. Or c’est précisément là que se trouve le piège tendu depuis le 7 octobre par l’esprit destructeur du Hamas : faire en sorte que l’après soit avant tout antisémite. Que l’après soit un tombeau pour tout Juif où qu’il se trouve. Que l’après soit un temps où chaque Juif vive dans l’effroi, terrorisé, viscéralement méfiant envers le monde. Que l’après soit une autre forme de diaspora. Que l’après soit synonyme d’exil pour tout Juif. C’est contre ce piège que nous devons lutter, chacun. A cet endroit il est possible d’agir : prendre conscience de ce que la situation tente de faire de moi, lutter contre elle, faire en sorte que le marécage ne déborde pas et par tous les moyens assécher la plante de la détestation pour espérer que les prochaines générations, sans doute encore lointaines, parviennent un jour à couper le fil macabre de sa transmission.

 
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October 17, 2023 1:22 PM
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Un message de Wajdi Mouawad, auteur dramatique, metteur en scène, acteur, directeur du Théâtre national de la Colline 

Un message de Wajdi Mouawad, auteur dramatique, metteur en scène, acteur, directeur du Théâtre national de la Colline  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Texte publié sur le site du Théâtre national de la Colline - 16 octobre 2023


 


Au cours des dernières années, La Colline a eu la chance d’accueillir régulièrement des artistes iraniens, israéliens, libanais, palestiniens, syriens, animés par l’amour des mots, la puissance de l’esprit, la volonté de partager et de témoigner du monde.


 


De Tous des oiseaux à House, de Salman Rushdie à Amos Gitaï, de Aïda Sabra, Leora Rivlin, Jalal Altawil à David Grossman, la question de l’Autre, de l’ « ennemi » et du dialogue nécessaire n’a eu de cesse d’être au centre de nos réflexions.


 


Une semaine après les massacres de civils israéliens, perpétrés par les miliciens du Hamas dont l’organisation ne cherche rien de moins que la destruction d’Israël, massacres qui renvoient, par leur cruauté, autant à ceux du Rwanda qu’à ceux de Sabra et Chatila, qu’à ceux des pires pogroms et qui s’inscrivent dans la longue liste des obscurités, celles des massacres des Amérindiens comme ceux de Srebrenica que ceux de mars 2022 de la ville de Boutcha par les militaires russes sur les civils ukrainiens, qu’à tant d’autres si longs à énumérer ici, massacres où, toujours, enfants, femmes, hommes, vieillards, sont assassinés, avec la préméditation et l’intention de les assassiner, une semaine donc après ces massacres que rien ne peut ni justifier, ni excuser, et que rien ne peut contextualiser - car aucun massacre de ce genre, jamais ne peut, ni ne doit se contextualiser - l’effort de réfléchir à la manière de rester humain dans une situation inhumaine s’impose à nous avec une violence folle. Nous voici face à ce que la barbarie exige de dépassement pour continuer à créer des espaces où les « ennemis » peuvent encore dialoguer et faire entendre ensemble une voie, même infiniment petite, qui ne soit pas celle de la haine.


 


Le théâtre peut en ce sens être cet espace.


 


Alors que les civils palestiniens de Gaza, aujourd’hui, à leur tour meurent et mourront sous les bombes israéliennes comme ils meurent déjà depuis trop longtemps dans le manque de dignité, d’espoir, de reconnaissance d’être un peuple, qu’ils meurent dans l’attente d’un État que bien des forces contraires s’entêtent à leur dénier, qui meurent depuis si longtemps dans l’impossibilité de rêver, de partager, d’être dans le monde, dans l’égarement de leur terre, spoliée par la colonisation meurtrière dans l’indifférence presque totale, aujourd’hui donc que la violence qui va s’exercer sur eux sera impitoyable par la volonté politique d’un gouvernement israélien d’extrême-droite aussi impitoyable que raciste, impitoyable parce que raciste, irresponsable devant l’avenir, face à cette vague immense de haine, La Colline, comme bien d’autres à travers le monde, goutte d’eau à contre-courant, tâchera de participer à recoudre la trame de l’espoir, mille fois déchirée, mille fois déchiquetée, mise en lambeaux. Participer en tentant de continuer à être un espace de rencontre et de dialogue, par l’art, entre acteurs, artistes, techniciens et spectateurs, participer, du moins en ne participant pas à ajouter haine et fragmentation à toute la haine et toute la fragmentation que le sang versé ne manquera pas de décupler, préparant à son tour d’autres massacres dans l’addition des malheurs.


 


 


 


Wajdi Mouawad


 


16 octobre 2023

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November 13, 2022 4:16 PM
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« Racine carrée du verbe être », de Wajdi Mouawad : une pièce à l’efficacité indiscutable, mais qui n’évite pas les clichés

« Racine carrée du verbe être », de Wajdi Mouawad : une pièce à l’efficacité indiscutable, mais qui n’évite pas les clichés | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 

 

Par Fabienne Darge dans Le Monde - 13 nov. 2022

 

La nouvelle création du metteur en scène libano-québécois fait un triomphe au Théâtre de la Colline, à Paris

Lire l'article sur le site du Monde : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2022/11/13/racine-carree-du-verbe-etre-de-wajdi-mouawad-une-piece-a-l-efficacite-indiscutable-mais-qui-n-evite-pas-les-cliches_6149676_3246.html

 

 

La critique est un exercice solitaire. On le ressent plus que jamais quand une œuvre rencontre un public enthousiaste mais vous laisse, en tant que journaliste, totalement sur le bas-côté de la route, incapable de vous agglomérer à l’élan collectif. Ainsi en a-t-il été, pour nous, avec Racine carrée du verbe être, la nouvelle création de Wajdi Mouawad, le directeur du Théâtre de la Colline, à Paris. Le spectacle dure six heures, à voir en version intégrale, le week-end, ou en deux parties, en semaine. Et il triomphe, avec un public qui se lève comme un seul homme à l’issue des représentations.

 

Avec cette pièce fleuve, l’auteur libano-québécois revient aux racines de sa vie et de son œuvre : le Liban, la guerre, l’exil, la question de la filiation et celle de l’identité. Tout part de sa propre histoire, lui qui a dû quitter le Liban à l’âge de 9 ans, en 1978, avec sa famille, pour venir vivre en France d’abord, puis au Québec. A partir de là, Wajdi Mouawad s’invente une série d’avatars, avec pour matrice métaphorique cette constante mathématique qui fait de la racine carrée de 2 un nombre irrationnel, possédant un nombre infini de chiffres après la virgule.

 

 

De ces infinis possibles, il extrait cinq projections de lui-même, de ce qu’il aurait pu devenir, au gré des grains semés par le hasard. Son premier double est un neurochirurgien italien, homme détestable qui a abandonné ses enfants et passe sa vie dans des hôtels de luxe avec de jeunes prostituées. Le deuxième, un chauffeur de taxi parisien, qui se retrouve à accompagner un botaniste à la Gilles Clément et de jeunes activistes écologiques dans leur combat. Le troisième a les traits d’un plasticien québécois, homosexuel et misanthrope, confronté à une polémique sur l’une de ses œuvres. Le quatrième, qui a une boutique de vêtements à Beyrouth, se retrouve pris dans le chaos de l’explosion du 4 août 2020 dans la capitale libanaise. Le cinquième, enfin, attend son exécution dans le couloir de la mort d’une prison texane, après avoir assassiné un couple vingt ans auparavant.

Rhétorique du pardon

On voit par là que Wajdi Mouawad embrasse bien des sujets de ce qui fait notre monde. La construction de sa pièce est tout à fait virtuose, l’exercice mathématique parfaitement exécuté, avec ces cinq histoires en parallèle qui finissent par se mêler et se développer de manière rhizomateuse. Idem pour la mise en scène qui, aidée par la scénographie mobile d’Emmanuel Clolus, passe d’un univers à l’autre avec fluidité.

Le trait est souvent un peu gros, dans ce spectacle qui n’évite pas les clichés

Le problème, c’est ce que les personnages, auxquels on n’a pas le temps de s’attacher par ailleurs, et les situations nous disent. Et là, de même que sur la direction d’acteurs, Wajdi Mouawad ne fait pas toujours dans la dentelle. Le trait est souvent un peu gros, dans ce spectacle qui n’évite pas les clichés. Ainsi les mères ont tendance à être forcément hystériques, les sœurs forcément dévouées − c’est leur rôle, n’est-ce pas ? −, les artistes forcément torturés, et les enfants dont les parents ont été massacrés forcément remplis d’empathie pour leurs meurtriers. La rhétorique du pardon développée dans le spectacle, provenant d’un substrat chrétien sans doute, apparaît bien naïve au regard de la réflexion autrement plus complexe sur la justice traditionnellement proposée par la tragédie depuis les Grecs.

 

Que dire aussi de la représentation − toujours délicate au théâtre − hyperréaliste et appuyée des scènes de sexe, de l’insistance un peu gênante dans la manière de montrer la violence à l’égard des femmes ? Que dire, encore, du « viol » (le mot ici est-il bien employé ?) d’un père par sa fille, tel qu’il est mis en scène ? Wajdi Mouawad semble avoir oublié l’existence de la métaphore et du mystère, qu’il maniait si bien dans sa trilogie composée de Littoral, Incendies et Forêts.

 

La dimension métaphorique est prise en charge par les mathématiques, mais, au-delà de cet affichage brandi en étendard, elle apparaît comme assez gratuite, un habillage chic, une caution intellectuelle. Du côté des acteurs, on est également partagé tant certains d’entre eux surlignent leur jeu. Jérôme Kircher, qui partage l’incarnation de ses avatars avec Wajdi Mouawad lui-même, et Norah Krief sont formidables. Et dans la jeune garde éclatent les talents de Jade Fortineau, Jérémie Galiana, Julie Julien et Maxime Le Gac Olanié.

 

Racine carrée finit par apparaître comme une machine théâtrale d’une efficacité indiscutable, mais où, malgré les qualités de la pièce, l’émotion, à force d’être convoquée comme si elle était une obligation, peut décider d’aller se faire voir ailleurs, dans des biotopes où on l’aura laissée s’épanouir avec plus de délicatesse.

 

Racine carrée du verbe être, de et par Wajdi Mouawad. Théâtre national de la Colline, 15, rue Malte-Brun, Paris 20e. Tél. : 01-44-62-52-52. En version intégrale ou en deux parties, jusqu’au 30 décembre.

 

Fabienne Darge

 

Légende photo : 
« Racine carrée du verbe être », de et par Wajdi Mouawad, au Théâtre national de la Colline, à Paris, le 3 octobre 2022. SIMON GOSSELIN

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January 3, 2022 9:39 AM
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Au Théâtre de la Colline, Aïda Sabra, fabuleuse mère en guerre

Au Théâtre de la Colline, Aïda Sabra, fabuleuse mère en guerre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Brigitte Salino dans Le Monde 22/12/21

 

Légende photo : Aïda Sabra dans « Mère » au Théâtre de la colline, à Paris, en novembre 2021. TUONG VIN GUYEN

 

 

La comédienne libanaise joue le rôle-titre du nouveau spectacle de Wajdi Mouawad, « Mère », troisième volet du cycle que le dramaturge consacre à sa famille.

 

La scène se passe dans un bus, à Montréal, au début des années 1990. Un homme aborde Aïda Sabra. Ils entament une conversation, elle lui dit qu’elle est libanaise, comédienne. L’homme lui parle de Wajdi Mouawad, dont le nom commence à circuler, et lui donne son numéro de téléphone – peut-être pourrait-elle travailler avec lui ? « J’ai gardé le numéro, mais je n’ai pas osé appeler », dit Aïda Sabra. C’est Wajdi Mouawad qui l’a appelée. Trente ans plus tard, il lui a demandé de jouer sa mère. Sans connaître, évidemment, l’histoire du numéro de téléphone qu’Aïda Sabra raconte un après-midi, au Théâtre de la Colline, à Paris, où elle est fabuleuse dans Mère, le troisième volet du cycle que Wajdi Mouawad consacre à sa famille, après Seuls, et Soeurs.

 

C’est une mère qui n’en peut plus. Déchirée d’angoisse, exilée du Liban en proie à la guerre civile, elle vit à Paris avec ses trois enfants, dans un appartement du 15e arrondissement. Son mari est resté à Beyrouth pour gagner de l’argent, elle n’arrive pas à le joindre, les lignes téléphoniques sont sans cesse coupées. Elle trouve les Parisiens méchants, elle s’emporte contre ses enfants, se noie dans le ménage, la cuisine, les cris et les injures. Et quelles injures ! D’une grossièreté telle qu’elle en devient céleste, elles éclatent comme les bombes qui tombent sur Beyrouth, et envahissent l’écran de la télévision, à l’heure du journal présenté par Christine Ockrent, qui joue son propre rôle dans le spectacle. « Je suis en ruine », hurle cette mère incapable de tendresse envers ses enfants, détruite par la guerre qui détruit sa vie, et désespérément accrochée à l’espoir d’un retour au Liban. Il n’y en aura pas. Et la France refusera, au bout de cinq ans, de renouveler les visas, poussant la famille à partir pour Montréal.

« Je suis en ruine »

Ces cinq années, Wajdi Mouawad les a vécues de 1978 à 1983. Sa mère est morte le 17 décembre 1987 à Montréal, et « je n’ai plus pleuré depuis », avoue-t-il au début du spectacle, auquel il participe. Il se tient sur le plateau, déplace les meubles, écoute les uns et les autres. Naji, le frère aîné n’apparaît pas, on devine sa présence hors du salon où tout se joue entre sa sœur, Nayla, lui-même enfant, la mère, et Christine Ockrent qui sort de l’image de la télévision et les rejoint. Nous sommes au théâtre, Wajdi Mouawad ne cherche pas la vérité, sinon celle du souvenir, de ses cicatrices et de ses repères – les oiseaux de Folon, Goldorak, les chansons d’Adamo, de Gainsbourg ou de Pierre Bachelet sont de la partie, au même titre que le téléphone et la nourriture.

 

Cette vie, Aïda Sabra sait ce qu’il en est, de l’intérieur. Elle l’a vécue, semblable et différente. Quelques années la séparent de Wajdi Mouawad. Tous les deux sont nés dans les années 1960, dans une famille chrétienne-maronite, pour lui, musulmane, pour elle. « Mais on peut dire que j’ai été élevée dans une famille laïque », explique cette femme délicate et attentionnée. « Mon père et mes oncles, commerçants, travaillaient avec des commerçants de toutes les religions. J’ai été dans une école de sœurs, mes parents jeûnaient pendant le ramadan, mais ne me laissaient pas jeûner, on fêtait Noël, il y avait beaucoup de mariages mixtes, et, même pendant la guerre, mes parents ont gardé leurs relations avec leurs amis d’autres religions. »

 

La famille habitait près de la ligne de démarcation. Plusieurs fois, elle a quitté Beyrouth, pour se protéger des bombardements, et elle est venue quelques mois en France, à Villeurbanne. En 1988, Aïda Sabra épouse un chrétien. Formée à la danse et au théâtre, elle joue avec des figures du théâtre libanais, comme Roger Assaf, et participe au festival de Damas, qui la récompense à deux reprises. En 1990, elle part pour Montréal avec son mari, qui a perdu son travail à Beyrouth. « Il y avait beaucoup de bombardements, on était jeunes mariés, on voulait vivre. » Aïda Sabra espère poursuivre sa carrière artistique. Elle déchante. A une audition pour une troupe de danse, on lui demande si elle est musulmane ou chrétienne. « Ça a un rapport avec mon engagement ? » , rétorque-t-elle. Lors d’une autre audition, on lui fait remarquer qu’on préfère engager des Québecois plutôt que des immigrés. « J’ai enseigné dans une école maternelle, ce n’était pas ce que je voulais faire. Et je voulais revenir au Liban, parce que je croyais que la situation allait s’arranger. »

Retour à Beyrouth

En 1994, Aïda Sabra et son mari retournent à Beyrouth, avec leur jeune fils. Elle joue beaucoup, écrit des pièces sur la condition des femmes, l’état de son pays. Son mari travaille au journal Al-Hayat, un second fils naît. Mais, peu à peu, la situation se dégrade. « Quand tu quittes un pays, puis que tu y reviens, explique Aïda Sabra, tu perçois les choses d’une autre manière. J’ai vu les mentalités changer, j’ai senti s’aggraver une déchirure entre les gens. » Le travail se fait plus rare, Al-Hayat cesse de paraître, un nouveau départ s’impose.

 

En juin 2020, retour à Montréal, où la naturalisation et l’expérience rendent désormais la vie plus facile à Aïda Sabra et à sa famille. C’est là que Wajdi Mouawad l’a appelée.  « Je cherchais une comédienne libanaise d’une cinquantaine d’années, mais je n’en connaissais pas. On m’a envoyé trois photos. J’ai choisi Aïda parce qu’elle a quelque chose de terrien, et que j’ai reconnu quelque chose de ma mère dans son visage. Je ne savais pas qu’elle était très populaire au Liban. Ma sœur m’a dit : C’est Catherine Deneuve ! En travaillant avec elle, j’ai découvert une machine de guerre : elle a une puissance émotive inépuisable. Elle vient du même milieu que ma mère, elle m’a permis de comprendre des choses sur elle que je ne comprenais pas. »

 

 

Mère, de et mis en scène par Wajdi Mouawad. Avec Odette Makhlouf, Wajdi Mouawad, Christine Ockrent, Aïda Sabra, Emmanuel Abboud, Théo Akiki, Dany Aridi, Augustin Maîtrehenry (Wajdi enfant, en alternance). théâtre national de la Colline, 15, rue Malte-Brun, Paris 20e. Tél. : 01-44-62-52-52. De 8 euros à 30 euros. Durée : 2 h 10. Jusqu’au 30 décembre.

 

Brigitte Salino

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November 25, 2021 5:56 AM
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« Mère » de combat à la Colline

« Mère » de combat à la Colline | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Philippe Chevilley dans Les Echos - 24/11/2021

 

Avec ce nouveau volet de son cycle « domestique », Wajdi Mouawad signe une de ses pièces parmi les plus tendres et les plus belles. Un manifeste humaniste entre rires et larmes, porté par des comédiennes libanaises magnifiques et une surprenante Christine Ockrent en messagère de guerre.

 

On peut tout faire au théâtre : convoquer des fantômes, les confronter aux vivants à des âges différents, raviver ou inventer des souvenirs, se raconter soi-même et raconter le monde. C'est ce que fait chaque soir, à la Colline, Wajdi Mouawad, avec « Mère » son nouveau drame « domestique ». Une fiction autobiographique où l'homme de théâtre mêle la petite et la grande histoire, déchire les voiles du passé, pour mieux se mettre à nu. Après « Seuls » et « Sœurs », il franchit un nouveau pas dans l'intime, en mettant en scène crûment, éperdument, cette mère exilée à Paris avec sa fille et ses deux fils, à la fin des années 1970, pour fuir la guerre au Liban. Une femme à cran, parce que son mari et une partie de sa famille sont restés à Beyrouth et que son séjour sur la « terre d'en face » s'éternise. Il durera cinq ans, avant un nouvel exil, au Canada à Montréal, où elle mourra, en 1987.

Inversion des rôles

Wajdi Mouawad nous propulse dans le spectacle en un clin d'œil. Surgissant dans le public, il commence par rappeler les règles d'usage (extinction des portables, etc.). Puis, sans transition, il confie qu'il n'a plus pleuré depuis la mort de sa mère. Quelques secondes plus tard, il est sur scène. Dans la pénombre, il délivre un prologue à l'antique, puis laisse la place à sa famille d'antan ressuscitée par trois comédien(ne)s. Il reviendra plusieurs fois jouer les hommes de l'ombre. Fascinante inversion de rôles : sa mère virtuellement revenue parmi les vivants, c'est lui qui, deux heures durant, jouera les fantômes.

Le décor minimal d'Emmanuel Clolus (un mur de bois blond) se prête à toutes les métamorphoses (portes s'ouvrant vers de mystérieuses coulisses) et projections de souvenirs (photos de familles et images de guerre). Unique « décoration » : un tableau, la reproduction du vase bleu de Cézanne, seule fenêtre ouverte sur autre chose que cette guerre qui rythme les jours du petit Wajdi, dix ans, dans l'appartement-refuge du XVe arrondissement. Le spectacle prend la forme d'une chronique des jours, mi-réaliste, mi-fantastique, entre les rires et les larmes d'une mère trop inquiète pour offrir de l'amour à ses enfants.

 

Mère courage

En s'exprimant pour l'essentiel en arabe libanais (surtitré), Aïda Sabra incarne à merveille Jacqueline, cette truculente ogresse, qui court de sa cuisine au téléphone, pour recueillir les nouvelles hachées (la ligne est mauvaise) de ses proches à Beyrouth. Tour à tour drôle, cruelle, tendre et tragique, elle est l'archétype de la mère courageuse et nourricière. Odette Makhlouf campe avec grâce Nayla, la fille rebelle, métamorphosée en pacificatrice quand sa génitrice s'en prend injustement au petit Wajdi (joué par quatre jeunes acteurs en alternance). Quant au grand frère, il n'est présent que via une voix off.

 

L'actualité qui pénètre dans le foyer par le biais de la télé et du journal d'Antenne 2 n'est pas une voix off, en revanche. Wajdi Mouawad a eu la belle idée d'inviter celle qui présentait les nouvelles à l'époque, Christine Ockrent, à jouer son propre rôle. La journaliste délivre les infos tragiques sur le Liban avec sa rigueur légendaire, puis très vite « sort du poste » pour dialoguer avec la mère et la fille, répondre aux questions du jeune Wajdi ou lui raconter une histoire pour l'endormir.

Mère douleur

Derrière ces saynètes de comédie, pimentées de chansons de variété de l'époque, se révèle la tragédie d'une enfance volée et le mystère d'une destinée finalement heureuse. Wajdi Mouawad a eu deux mères de douleur : Jacqueline et la guerre. La première n'a pu lui prodiguer toute la tendresse qu'il escomptait. La seconde a balisé son chemin et suscité sa vocation de créateur, d'écrivain et d'acteur-conteur.

Au delà de sa dimension sensible, autobiographique, le spectacle offre une bouleversante réflexion sur la guerre, inextinguible au Liban comme ailleurs. Cette plaie mortelle qui contraint les femmes et les hommes à l'exil, à quitter leur terre pour « la terre d'en face ». Avant de terminer son cycle familial (« Père » et « Frères » sont en gestation), Wajdi Mouawad signe avec « Mère » une de ses pièces les plus tendres et les plus belles.

MÈRE

de Wajdi Mouawad

Paris, Théâtre de la Colline

www.colline.fr , 01 44 62 52 52

Jusqu'au 30 décembre

Durée : 2 h 10

 

Manifestation contre Bertrand Cantat

« Mère » a connu une première mouvementée vendredi 19 novembre. Des féministes très remontées ont manifesté et momentanément bloqué l'accès du théâtre de la Colline pour protester contre le choix de Wajdi Mouawad d'avoir confié la musique de son spectacle à Bertrand Cantat. Condamné en 2003 à la prison pour le meurtre de sa compagne Marie Trintignant, l'ex-leader de Noir Désir a bénéficié d'une libération conditionnelle à partir de 2007et son contrôle judiciaire a cessé en 2011. Dans une lettre ouverte, fin octobre, le directeur de la Colline faisait valoir que Bertrand Cantat avait purgé sa peine : « Toute personne libre au regard de la loi a le droit d'aller et venir, d'être invitée comme spectateur ou comme artiste. Je ne croyais pas qu'au pays des droits de l'Homme je doive défendre la présence d'un citoyen libre dans l'enceinte d'un théâtre public. ». Finalement, les manifestantes sont reparties au bout d'une demi-heure et le spectacle a pu démarrer sans encombre.

 

 

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November 16, 2020 7:35 AM
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Le Fil d’Ariane du Théâtre de la Colline

Le Fil d’Ariane du Théâtre de la Colline | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Mireille Davidovici dans Théâtre du blog - 15/11/2020

 

 

    Le Fil d’Ariane du Théâtre de la Colline  

Face à la coupure  que représente ce deuxième confinement pour tout citoyen et, en particulier, pour les artistes privés de contact avec le public, Wajdi Mouawad entend garder un lien avec lui. Il a donc imaginé plusieurs dispositifs ludiques aux titres attrayants Après les Poissons pilotes qui ont accompagné le premier confinement (voir Le Théâtre du Blog). Familier de la mythologie, il reprend la figure d’Ariane guidant Thésée hors du Labyrinthe. Il file ainsi la métaphore dans un manifeste poétique : « Si le sens est un horizon, voilà que sa ligne semble s’être défaite de son sillon et, voilà qu’elle se relâche brutalement et sous le choc, s’emberlificotant, se tortillant, s’entortillant autour de nous, elle est devenue labyrinthe, dédale. Perdant toute possibilité de rêver le temps, de rêver le futur, l’horizon nous tient désormais prisonnier. » 

 

Le metteur en scène et dramaturge déplore la situation mais n’abandonne pas pour autant le terrain, qu’il veut collectif : « Personne ne saurait lutter seul contre l’incertitude. Il faut alors avancer ensemble. Chacun devenant l’appui de l’autre dans un dédale dont nul ne connaît la superficie. Quand en sortirons-nous ? Nul ne peut répondre. Mais avancer chacun dans la capacité qui lui est propre. La nôtre, ici, consiste à être dans le récit, dans les histoires, dans le conte, dans l’oralité, dans la parole, dans la poésie de ce que parler veut dire.» Un combat par les textes, les mots, la poésie : « Avec la parole d’artistes et de spectateurs comme fil d’Ariane, (…) il s’agit de faire de La Colline, un métier à tisser engagé contre nos déchirures.» L’équipe du théâtre et de nombreux artistes associés ne manquent pas de ressources et reste à choisir entre des propositions de participation interactive à distance.

 

Comme écouter une émission hebdomadaire L’Autre horizon: un rendez-vous avec des artistes, en direct sur Facebook, tous les mardis soirs: « Depuis des pays différents, ils décrivent en temps réel, à celles et ceux qui écoutent, ce qu’ils voient depuis leur fenêtre, qu’elle soit réelle ou imaginaire ». Un cycle qui sera inauguré par Wajdi Mouawad, le 24 novembre à 21 h.

 

Participer à un récit collectif. Avec Bouche à oreille, on fait circuler par téléphone une histoire, inventée par Wajdi Mouawad. Un premier interlocuteur entend le texte et le transmet à un deuxième, qui le transmet à son tour… Les variations introduites par chacun constitueront un récit final qui sera restitué au théâtre. (A partir du 18 novembre). Il suffit de s’inscrire et d’attendre que le téléphone sonne…Dans le même esprit du jeu du cadavre exquis, il y a un récit fictionnel à plusieurs voix, en vidéo. A la manière des surréalistes qui l’inventèrent, chacun, artiste ou spectateur, doit poursuivre l’histoire à partir de la dernière image de son prédécesseur. Chaque fragment de vidéo sera diffusé sur les réseaux sociaux du lundi au vendredi; et le samedi, on pourra voir l’intégralité de l’histoire. A partir du lundi 23 novembre.

 

 Avec Poésie en boîtes, La Colline propose de recevoir dans notre boîte aux lettres une enveloppe contenant quelques lignes écrites à la main et choisies par de jeunes volontaires amis du théâtre. Des extraits de textes anciens ou contemporains qu’ils adressent à un destinataire inconnu. Le théâtre propose aussi des travaux manuels poétiques avec Papiers brodés : un puzzle géant de mots à assembler… Chaque participant recevra la poste un mot à broder accompagné d’un fil et d’une aiguille. Les deux cent premiers brodeurs et brodeuses seront invités à la Colline pour assembler chaque mot et faire renaître le texte.

 

La Parole Nochère : ce projet conçu par Wajdi Mouwad et la danseuse Kaori Ito autour de la mémoire des disparus, a dû être annulé mais se poursuit autrement. Par téléphone, les gens peuvent se confier à un artiste quand ils ont perdu un être cher. « Le nocher, dit Wajdi Mouawad, est le navigateur qui, sur sa barque, conduit un passager d’une rive à l’autre. Il est Charon, nocher de l’Hadès. Sa parole serait donc celle qui relie un monde à un autre et qui porte la mémoire de ceux et celles qui nous ont quittés. » (…) « Comment parler de la mort en dehors des statistiques ? Comment aider à faire son deuil ? C’est là une question qu’un théâtre doit se poser ? » Ces paroles, enregistrées sur un disque dur seront enterrées au troisième sous-sol sous la scène, «une présence radioactive au cœur du théâtre»  et ne pourront être exhumées qu’à l’été 2.520. Elles pourront aussi être dispersées, telles des cendres anonymes, depuis le toit du théâtre, lors d’une grande fête, après la levée des restrictions sanitaires. (à partir de samedi 21 novembre).

 

 En attendant, les artistes travaillent à huis-clos à maintenir le théâtre vivant !

 (à suivre)

 Mireille Davidovici

 

Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème). T. 01 44 62 22 22

https://www.colline.fr/publics/le-fil-dariane

 

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June 18, 2018 1:28 PM
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Le palmarès du Syndicat de la Critique 2018: Wajdi Mouawad, Gisèle Vienne, Andrew Skeels et Le Domino noir remportent les Grands Prix

Le palmarès du Syndicat de la Critique 2018: Wajdi Mouawad, Gisèle Vienne, Andrew Skeels et Le Domino noir remportent les Grands Prix | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Publié dans Sceneweb

L’Association professionnelle de la critique théâtre, danse et musique a dévoilé ce matin son palmarès 2018 au théâtre Paris-Villette. Wajdi Mouawad, Gisèle Vienne, Andrew Skeels et Le Domino noir remportent les Grands Prix.

Palmarès Théâtre

Grands prix: Tous des Oiseaux de Wajdi Mouawad


Prix Laurent-Terzieff du théâtre privé: Seasonal Affective Disorder mise en scène par Lélio Plotton au Lucernaire


Prix Georges-Lerminier (du meilleur spectacle créé en province): Saïgon de Caroline Guiela Nguyen
Meilleur Comédien: Benjamin Laverhne dans Scapin
Meilleure Comédienne: Anouk Grinberg dans Un mois à la Campagne de Tourgueniev mis en scène par Alain Françon


Prix Jean-Jacques-Lerrant de la révélation: Pauline Bayle pour Iliade-Odyssée
Meilleur spectacle étranger: Tristesses d’Anne-Cécile Vandalem


Meilleure création d’éléments scéniques: Emmanuel Clolus pour Tous des Oiseaux
Meilleur musique: Vincent Cahay et Pierre Kissling pour Tristesse


Meilleure création d’une pièce en langue française: Les Ondes magnétiques de David Lescot au Vieux-Colombier


Meilleur livre sur le théâtre: Qu’ils crèvent les critiques ! de Jean-Pierre Léonardini

 


Palmarès Danse

Grand Prix : Find Now » d’Andrew Skeels (Théâtre de Suresnes) et Crowd de Gisèle Vienne


Meilleur interprète: Hofesh Shechter


Personnalité chorégraphique de l’année: Bruno Bouché, directeur du CNN/ballet de l’opéra du Rhin


Meilleure compagnie: le Ballet du Canada pour Nijinsky de John Neumeier

 


Palmarès Musique

Grand prix: Le Domino noir d’Auber (direction Patrick Davin/Mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq) créé à l’Opéra-comique Prix Claude Rostand (Création en province): Werther de Massenet (direction : Jean-Marie Zeitouni/Mise en scène : Bruno Ravella) à l’Opéra National de Lorraine
Meilleure création musicale: Pinocchio (Boesmans/Pommerat), création au Festival d’Art Lyrique d’Aix en Provence
Personnalité musicale de l’année: le baryton, Stéphane Degout
Révélation, le chef d’orchestre Julien Masmondet

 

photo Simon Gosselin

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April 8, 2018 5:50 PM
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Simon Delétang revisite Littoral de Wajdi Mouawad pour sa première saison au Théâtre du Peuple de Bussang

Simon Delétang revisite Littoral de Wajdi Mouawad pour sa première saison au Théâtre du Peuple de Bussang | Revue de presse théâtre | Scoop.it
Wilfrid apprenant la mort de son père, se met alors en quête d’un lieu de sépulture. Il ne sait pas encore qu’il se lance dans une aventure qui le mènera aux fondements même de sa propre existence.

Fouillant la mémoire et le passé, faisant se côtoyer les vivants et les morts, mêlant comédie et tragédie, cette pièce au souffle épique écrite par l’un de plus grands auteurs du répertoire contemporain sera portée sur scène par dix-huit comédiens professionnels et amateurs.

Littoral
De Wajdi Mouawad
Mise en scène et scénographie Simon Delétang
Collaboration artistique Jean-Philippe Albizzati
Lumières Jérémie Papin
Son Nicolas Lespagnol-Rizzi
Costumes Marie-Frédérique Fillon
Collaboration à la scénographie et accessoires Léa Gadbois-Lamer
Avec Ali Esmili, Roberto Jean, Mathilde-Edith Mennetrier, Emmanuel Noblet, Anthony Poupard, Simon Delétang et la troupe de comédiennes et comédiens amateurs ( constitution en cours)
durée 2 h 30 (avec entracte)

Théâtre du Peuple de Bussang
14 juillet > 25 août 2018 à 15h00
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Scooped by Le spectateur de Belleville
February 28, 2018 3:33 AM
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“A la trace” d’Anne Théron traque une mère indigne

“A la trace” d’Anne Théron traque une mère indigne | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Patrick Sourd dans les Inrocks



Une troupe d’actrices hors pair sublime la quête passionnée d’une femme abandonnée très jeune par sa mère.



“Bang bang, he shot me down”. On entre de plain-pied dans l’action d’une enquête quasi policière avec les fameux coups de feu du hit de Nancy Sinatra en guise de trois coups. C’est à la manière d’un chasseur aguerri ou d’un prédateur sexuel qu’une jeune femme détaille les ruses utilisées pour surveiller une proie sans risquer de l’effrayer.

Rien n’échappe à son regard. Des talons hauts aux bagues dorées et jusqu’au corps de celle qui ondule en dansant derrière la vitrine d’un café musical de la rue Saint-Denis, sa première cible enfin logée, il ne reste qu’à l’aborder. En ménageant ses suspenses, la belle écriture de la pièce d’Alexandra Badea nous entraîne dans un jeu de pistes où la jeune Clara ne convoite que des femmes. 
Suite à la mort de son père, Clara (Liza Blanchard) se transforme en limier après la découverte d’un sac caché au fond d’un coffre. “Je l’ai secoué et plein d’objets bizarres sont tombés par terre : une tétine, le programme d’une expo d’art moderne, la photo de mon père découpée dans un magazine d’architecture, une fleur séchée, des cailloux, une bague, une boîte de bonbons, un mouchoir avec les initiales AG.”

Une course à la vérité menée sans temps morts

Autant d’indices qui lui permettent de dresser le portrait-robot d’une compagne de son père qui les avait abandonnés alors qu’elle n’était encore qu’un bébé. Au milieu du précieux fatras, la carte d’électrice d’une certaine Anna Girardin décide Clara à lister des profils de femmes portant le nom de celle qui pourrait être sa mère.

Pour rendre compte dans une même temporalité de ces deux destinées que la vie a séparées, la pièce se joue de l’alternance des points de vue. On suit la quête de la fille en parallèle de la vie de la véritable Anna Girardin (Nathalie Richard) qui sillonne la planète en tant que marchand d’art et noie son mal-être en addict des sites de rencontres.


Tour à tour chanteuse de cabaret, ex-baba cool retirée dans une ferme, avocate au barreau et médecin à Berlin, Judith Henry incarne à elle seule avec brio les quatre femmes que Clara rencontre sans succès en raison de leur homonymie. C’est en remontant d’un cran dans la pyramide de sa filiation que la jeune femme s’approche au final de son but en localisant sa grand-mère maternelle (Maryvonne Schiltz) qui ignorait son existence.

Menée sans temps mort par Anne Théron, A la trace est une course à la vérité qui n’est jouée que par des femmes. Reste que si les hommes demeurent les grands absents du plateau, ils apparaissent à l’image lors des échanges entre Nathalie Richard et ses amants du net. Impossible donc de ne pas saluer la justesse de cette seconde troupe de corps virtuels réunissant Yannick Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad et Laurent Poitrenaux.

A la trace d’Alexandra Badea, mise en scène Anne Théron, jusqu’au 3 mars, Théâtre des Célestins, Lyon. En tournée, dont un passage du 2 au 26 mai, Colline-Théâtre national, Paris XXe


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