Revue de presse théâtre
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LE SEUL BLOG THÉÂTRAL DANS LEQUEL L'AUTEUR N'A PAS ÉCRIT UNE SEULE LIGNE  :   L'actualité théâtrale, une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement.
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March 27, 2023 6:18 AM
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Emmanuel Meirieu : «Jouer et verser notre cachet à une caisse de grève»

Emmanuel Meirieu : «Jouer et verser notre cachet à une caisse de grève» | Revue de presse théâtre | Scoop.it
Avant une dixième journée de mobilisation contre la réforme des retraites mardi 28 mars, artistes, intellectuels et militants nous livrent leurs réflexions sur la crise sociale et les moyens d’en sortir.

 

par Emmanuel Meirieu, metteur en scène

Je ne crois pas cette bataille perdue. Les gens sont en lutte. La perspective, c’est la victoire. Ce que je vois, c’est la détermination des grévistes et des manifestants. Le Président a choisi d’instaurer un rapport de force plutôt que de laisser voter nos députés. Je m’engage dans ce combat bien au-delà de ma situation sectorielle, même s’il est parfaitement fondé de la part des artistes et des techniciens.

 

 

On assiste depuis quelque temps au saccage patient, systématique de tout ce qui nous protège et je ne veux pas élever mes enfants dans cette société. Sept ans de Macron, c’est sept ans de guerre sociale. Les théâtres publics accueillent des œuvres profondément politiques. Concernant notre pratique, il y a cette question qui nous oppose parfois : est-ce qu’on doit grèver et bloquer tous les spectacles ? Et si on les bloque, doivent-ils tous l’être de la même façon ? Peut-être devrait-on ouvrir nos théâtres en journée pour accueillir les assemblées générales – les gens ont besoin de lieux qui soient protégés pour se retrouver ?

 

Comme d’autres, ma compagnie Bloc opératoire a parfois choisi de verser notre cachet à une caisse de grève. Jeudi, nous avons choisi de jouer les Naufragés d’après Patrick Declerck parce que c’est un spectacle politique. Si j’avais monté un Feydeau ou même Racine, j’aurais opté pour la grève. Et si gens de ma compagnie ou du théâtre avait choisi de bloquer notre spectacle, je l’aurais compris et on n’aurait pas joué. Je suis sidéré que le président Macron tienne cette ligne après le Covid. Il y a deux ans, la question mise en évidence était : «Comment vieillir dignement dans nos sociétés ? Quelle place fait-on à des corps plus vieux, plus fragiles ? Comment les protège-t-on ?» On a aux manettes un pyromane.

En tournée avec les Naufragés, d’après l’essai de Patrick Declerck.
 
 
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February 10, 2023 10:50 AM
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Théâtre de Lorient. Les premières pistes du projet Simon Delétang 

Théâtre de Lorient. Les premières pistes du projet Simon Delétang  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Publié par P.W. dans Ouest-France 10/02/23



Théâtre de Lorient. Les premières pistes du projet Simon Delétang ...

Mobilité, itinérance, compagnies associées, coopérations… Le metteur en scène dévoile les premiers ingrédients de son projet pour le centre dramatique national de Lorient.

 

 

Le metteur en scène Simon Delétang succède à Rodolphe Dana et prend les commandes du Centre dramatique national à Lorient (Morbihan).

Mobilité, itinérance

Rodolphe Dana avait initié la Fabrique des territoires. Son successeur souhaite lui emboîter le pas et aller plus loin. « L’itinérance est l’une des clefs du rayonnement du Théâtre de Lorient, au contact des publics. Dans le Morbihan, en Bretagne et au-delà. Des créations seront dédiées à cette nouvelle mobilité. Nous avons même quelques idées pour que les artistes se déplacent, de lieux en lieux… À vélo ! »

Profiter des paysages

 

Simon Delétang entend aussi propulser les artistes dans différents espaces de la ville et du pays de Lorient. « Investir les paysages, proposer du spectacle vivant dans des lieux atypiques »

 

Des compagnies associées

 

Simon Delétang a levé le voile sur les compagnies de théâtre associées : La Compagnie Alexandre avec Léna Paugam, Le Combat ordinaire avec Antoine De la Roche, Le Bloc opératoire avec Emmanuel Meirieu et Le Grand nulle part avec Julie Guichard. « Toutes ont l’expérience et l’envie d’œuvrer en prise avec le territoire ».

 

Billetterie nomade

 

« Nous imaginons que la billetterie du théâtre, statique aujourd’hui, puisse aussi se déplacer dans des lieux publics, des marchés par exemple. Au plus près des gens ».

 

Unité de lieux

 

En juin 2023, lors de la présentation de la future saison, Simon Delétang et son équipe présenteront la nouvelle identité visuelle, la future communication du Théâtre. Au revoir le Souffleur, décliné par saison. Un seul catalogue annuel, plus épais donc. Une méthode de présentation plus classique. « Nous proposerons aussi bientôt aux Lorientais de se prononcer sur les nouvelles appellations du CCDB et du Studio du Théâtre. Nous nous orientons d’ores et déjà vers des noms d’auteurs ».

 

Au bon accueil…

 

Simon Delétang le sait. L’accueil au théâtre peut progresser. « On peut imaginer de nouveaux espaces d’accueil, une nouvelle décoration, plus chaleureuse. Qui invite à pousser la porte du théâtre. À nous aussi, à moi aussi, d’être plus présent, plus disponible les soirs de représentations ».

 

Eldorado… au fil de l’eau ?

 

Le festival dédié aux jeunes, le printemps venu, ne devrait plus se jouer dans son tempo actuel. « Il se poursuivra différemment, sur l’année sans doute. Nous sommes en discussions avec l’équipe. Je souhaite aussi développer les pratiques artistiques favorisant l’accès de tous au théâtre et les projets intergénérationnels ».

 

Bonne intelligence

 

Simon Delétang veut défendre la création en synergie et en bonne intelligence avec l’ensemble des salles de spectacles du pays de Lorient. « On peut, dit-il, nouer de beaux partenariats, en cohérence et pas dans la concurrence, avec des lieux qui ont des identités fortes ».

 

P.W.    Ouest-France  

 

Légende photo : Simon Delétang © Stéphane Lavoué

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March 20, 2021 12:57 PM
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Un message d'Emmanuel Meirieu, metteur en scène

Un message d'Emmanuel Meirieu, metteur en scène | Revue de presse théâtre | Scoop.it
 
Je m’appelle Emmanuel Meirieu, je suis metteur en scène de théâtre.
 
Le jeudi 4 mars, j’ai répondu à l’appel des insurgés de l’Odeon. Ils avaient hissé leur drapeau rouge au sommet du théâtre, ils dressaient le poing, Du bout de ma Bretagne, je l’ai entendu ici cet appel, sur ces réseaux sociaux. J’ai pris le premier train et ils m’ont fait l’honneur de m’accueillir. Ils m’ont offert un sac de couchage et un café chaud, et leur fraternité.
 
1 an que je crevais d’impuissance, de rage, de solitude, comme vous peut être. Citoyen déchu de son droit à travailler, sous-citoyen comme tous “ceux qui ne sont rien” en Macronie, les non-essentiel, les inutiles, les économiquement non viables. De ceux qui ne pèsent rien dans leurs tableurs Excel, quand ils évaluent le coût et le profit politique d’une vie humaine.
 
Depuis 1 an, j’appelais à la désobéissance, à l’ouverture des théâtres coûte que coûte. J’ai fait quelques clandestines, ouvertes à tous, grâce au courage de directeurs de théâtre. Mais je criais, seul, dans le désert.
 
Le jeudi 4 mars, j’ai répondu à l’appel des occupants de l’Odéon, parce que je voulais, plus que tout, qu’on réouvre les salles de spectacles. Je voulais qu’on me rende mon outil de travail, injustement confisqué, cadenassé. Et je voulais qu’on me garantisse mes droits à l’assurance chômage pour un an encore, en tant qu’artiste et technicien du spectacle.
 
Et sur le balcon de l’Odeon, ce soir là, sous les drapeaux rouges, j’ai découvert des femmes et des hommes qui dressaient le poing pour une cause plus grande que la mienne. Ils refusaient que 800 000 de nos concitoyens vivent sous le seuil de pauvreté. Ils exigeaient travail et protection sociale pour toutes et tous, sur le toit ce théâtre que l’on dit public. Ils exigeaient le retrait de la réforme de l’assurance chômage.
 
Aujourd’hui, devant toutes les scènes publiques de France, nous nous réunirons. “Le printemps est inexorable”, c’est le nom qui a été donné à cet événement, reprenant une citation de l’immense poète révolutionnaire Pablo Neruda, défigurée par notre Ministre de la Culture en conférence de presse. Pour appeler à la réouverture des théâtres et à « l’année blanche » pour les bénéficiaires d’un régime spécifique d’indemnisation chômage que l’on appelle les intermittents du spectacle.
 
Un puissant mouvement social est né dans nos théâtres publics le jeudi 4 mars. Nous portons maintenant d’autres espoirs, d’autres colères, et c’est l’honneur de notre métier. Nos théâtres redeviennent des maisons du peuple et des travailleurs, c’était notre utopie. Celle de nos pères fondateurs.
 
Ne laissons pas penser, pas un seul instant, pas une seule seconde, que nous nous désolidarisons de ce mouvement social pour réclamer la seule réouverture des salles et « l’année blanche ». Nos théâtres rendent leurs voix à tous les sans voix, tous les oubliés, les humiliés. Nous affichons nos valeurs de fraternité, dans chaque édito, chaque plaquette de saison, chaque spectacle. Ne les renions pas. C’est notre plus grand combat depuis la décentralisation.
 
Ne luttons pas seulement pour être épargné de la foudre de Jupiter, car la foudre tombera sur d’autres. Et il n’y aura aucune place pour l’art et la culture dans une société de calculs égoïstes. Sinon, cette année blanche, et la réouverture de nos lieux d’art, ne seront que la dernière cigarette du condamné à mort. Quelques bouffes de plateau avant l’échafaud.
 
Les salles rouvriront à 40 pour cent de leur capacité d’accueil, sous le poids de plomb des normes sanitaires.
 
Les prix des places augmenteront, et fermeront les portes de nos théâtres au plus grand nombre. L’année blanche sera accordée, comme un fait du prince, et apparaîtra comme un privilège scandaleux.
 
Mais si nous nous battons pour un idéal plus grand que nous , nous pourrons regagner notre droit au travail et à la protection sociale.
 
Et quitte à citer le poète, autant le faire entier :
« La vie des vieux systèmes a éclos dans les énormes toiles d’araignée du Moyen Age… Des toiles d’araignée plus résistantes que l’acier des machines… Pourtant, il existe des gens qui croient au changement, des gens qui ont pratiqué le changement, qui l’ont fait triompher, qui l’ont fait fleurir… Le printemps est inexorable ! » (Pablo Neruda)
 
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February 15, 2019 6:34 PM
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Paroles de désastre : La fin de l'homme rouge, par Emmanuel Meirieu

Paroles de désastre : La fin de l'homme rouge, par Emmanuel Meirieu | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot
Mis à jour le 14/02/2019 à 17h34 | Publié le 14/02/2019 à 17h04

LA CHRONIQUE D'ARMELLE HÉLIOT - À Sceaux, Emmanuel Meirieu met en scène une partie de «La Fin de l'homme rouge» de Svetlana Alexievitch. Des voix fortes pour un texte puissant.

Un espace dévasté. Par la guerre, l'abandon, l'oubli. Un vaste espace qui pourrait être une ancienne école depuis longtemps désertée. Seymour Laval a imaginé ce décor et c'est lui aussi qui signe les lumières, grises, déprimantes et les vidéos complexes qui ne cessent de défiler sur le grand écran qui occupe le mur du fond. Il a pensé cette installation en dialogue avec l'adaptateur du texte et metteur en scène Emmanuel Meirieu. Il y a là une cohérence très forte, quelque chose de puissant qui plonge le spectateur dans un monde sans échappatoire. Le son et la musique ajoutent à cette impression oppressante. Trop, d'ailleurs. Pour intéressante qu'elle soit, la composition de Raphaël Chambouvet exerce une pression un peu trop forte sur qui écoute les différents protagonistes.

Car, ici, il n'y a pas d'autre dramaturgie qu'une suite de témoignages portés par des interprètes puissants, profonds, une distribution d'excellence qui donne un supplément d'âme au projet d'Emmanuel Meirieu.

Le livre de la Biélorusse Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015, est célèbre. Il est donné comme un roman. Notons qu'il a connu des adaptations théâtrales précédemment. Ainsi ne peut-on que saluer le travail accompli par Stéphanie Loïk depuis une dizaine d'années, comme a été adapté à la scène son extraordinaire recueil de témoignages des soldats soviétiques envoyés en Afghanistan, Les Cercueils de zinc, paru dès 1990.

«Les yeux d'une littéraire»
Née en Ukraine, Svetlana Alexievitch est une journaliste dans l'âme et, après ses études à Minsk, elle a sillonné l'URSS et poursuivi ses voyages après l'éclatement de l'union. Cette femme courageuse née en 1948, le dit bien: «Je regarde le monde avec les yeux d'une littéraire et non d'une historienne.» Mais, avec son magnétophone, ses petits cahiers, ses crayons, elle a accompli un travail extraordinaire, car, à chaque fois, elle sait installer une relation intime de confiance avec des personnes d'un naturel très taiseux. Elle recompose ces témoignages. On est bien du côté de la littérature. Mais elle ne trahit en rien le réel. Elle l'éclaire, lui donne du relief et du sens.

Le monde dont parle Svetlana Alexievitch est corrosif, destructeur. Qui a lu ses livres, qui a déjà entendu ces témoignages, n'a pu les oublier. Ils s'impriment avec une force très particulière dans la mémoire, car ceux qui s'expriment sont des êtres humains simples, qui n'étaient pas forcément révoltés contre le régime et qui ont subi les tragédies, impuissants. Leur sincérité bouleverse.

Le monde dont parle Svetlana Alexievitch est corrosif, destructeur

Dans la version d'Emmanuel Meirieu, sept comédiens de haut talent se succèdent. Ils pénètrent dans l'espace, cette salle de classe détruite, et se plantent devant un micro sur pied. Rien de naturel dans ce dispositif. Et pourtant c'est la réalité qui nous saisit et nous transperce. On commence avec Anouk Grinberg, grave, pénétrée, on finit avec André Wilms, magnifique et nuancé. Les voix ici, le grain des voix, le timbre particulier de ces acteurs au long chemin, donne une puissance singulière à la suite des prises de parole. Emmanuel Meirieu les a dirigés en musicien, simplement. Attentif aux rythmes, à la succession des morceaux, à leur enchaînement. Certaines pages sont insoutenables. Celles qui concernent Tchernobyl, en particulier.

Après Grinberg et Wilms, saluons les autres: Évelyne Didi, blonde et douce, Xavier Gallais, aigü et précis, Jérôme Kircher, sourdement hanté, trois fortes personnalités, et des jeunes moins connus, Stéphane Balmino, imposant et fin, Maud Wyler, délicate.

À l'opposé de ce projet, Stéphanie Loïk ne travaille qu'avec des jeunes, des inconnus, des débutants pour certains. Disons-le: l'effet est le même. Car avec Svetlana Alexievitch c'est l'encre qui compte. C'est ce qui impressionne. Au-delà des voix, l'écriture.

La Fin de l'homme rouge, Les Gémeaux de Sceaux (92), jusqu'au 17 février, puis en tournée en France avant la reprise aux Bouffes du Nord en septembre prochain. Durée: 1 h 50. Tél.: 01.46.61.36.67.


Armelle Héliot

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June 22, 2018 7:15 PM
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De la rue aux planches, quand la figure du clochard inspire le théâtre

De la rue aux planches, quand la figure du clochard inspire le théâtre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Violaine Duca dans Télérama - Sortir-Paris  Publié 22/06/2018



En s’inspirant du “Vagabond” de Charlie Chaplin et des “Naufragés” de Patrick Declerck, le duo de “Deux rien” questionne le statut des sans-abris avec humanité et tendresse. 

Clochard, exclus, nouveaux pauvres, marginaux, mendiants… Qui sont-ils ces êtres étranges aux visages ravagés ? Ces exilés qui nous côtoient, qui dérangent notre regard et suscitent nos fantasmes. Des fainéants ? Des réfractaires ? Ou des philosophes ? », écrivait en 2001 Patrick Declerck, philosophe, psychanalyste et anthropologue, dans Les Naufragés. Celui qui a passé 15 ans à étudier ceux qu’il nommait « clochards » faute de meilleur terme, — vivant parfois avec eux —, livrait un récit brut, fort, chargé d’un mélange de répulsion et de fascination envers ces habitants de la rue. 

Hasard du calendrier ? Deux pièces directement inspirées de ce texte se jouent actuellement sur les planches. L’une – intitulée Les Naufragés, proposée jusqu’au 23 juin à la 73e édition des Nuits de Fourvière, est une adaptation littérale, brute et réaliste mise en scène par Emmanuel Meirieu. 
 

L’autre, Deux rien, présente ce week-end au festival Et 20 l’été, et créée par Caroline Maydat et Clément Belhache, s’affranchit des mots au profit de la gestuelle et de l’expressivité des corps, travers le clown, le mime et la danse. A la dureté inhérente du texte, les deux artistes ont préféré une poésie, un comique et une légèreté assumés. 

Questionner par le rire
Avec ce spectacle burlesque et muet (mais pas silencieux !), ces Charlots des temps modernes préfèrent rire pour ne pas pleurer. « Nous ne voulions pas regarder les clochards avec pathos et sentimentalisme. Si le contexte dans lequel nos personnages évoluent est tragique, eux sont clownesques : ils s'amusent pour ne pas mourir. » Avec un banc pour simple décor, ces deux SDF, un homme et une femme, jouent ensemble à tromper l’ennui.

“A aucun moment on ne se moque”
De l’étonnement de découvrir des passants qui les regardent, au passage du chapeau pour faire la manche et l’attente interminable qui en découle, les situations tragiques de leur quotidien prennent ici des airs plus légers, rythmés par des passages dansés sortis tout droit de leur imaginaire.

Si Caroline Maydat et Clément Belhache se permettent le registre comique, c'est avec une extrême humanité et tendresse. « A aucun moment on ne se moque. Parfois ce sont eux justement qui rient de nos travers ». Avec cette interrogation philosophique en filigrane : « Qui est plus riche, un millionnaire seul ou un clochard avec un ami ? ». 

Sortir l'art dans la rue
Pour joindre la pensée aux actes, les deux artistes se sont rapidement affranchis de la salle. Les festivals de rue, souvent gratuits, forment une partie de leur tournée. D’autres lieux leur ont permis de se produire devant des personnes marginalisées. Ce fût le cas devant les détenus du centre d’arrêt de Périgueux. « Une expérience très forte et l’occasion de tester le formidable potentiel de communication du théâtre corporel, au travers de ce spectacle et d’ateliers », se souvient Caroline Maydat. « Durant la représentation, il s’est passé une anecdote géniale : il y a un passage dans le spectacle où l’on pose le chapeau et on danse comme pour faire l’aumône. A un moment, l’un des prisonniers se lève et dépose quelque chose au fond. Etonnés et s’apprétant à improviser, on va voir le chapeau. Il n’y avait rien, il nous avait mimé une pièce ! »

La prochaine étape pour les deux artistes : pouvoir jouer devant ces SDF dont ils s’inspirent. Qui sait si ça ne sera pas à l’occasion des deux représentations du festival Et 20 l’été les 23 et 24 juin prochains. Ils ne seront d’ailleurs pas les seuls à proposer ce week-end un spectacle inspiré des sans-abris. Au théâtre Pandora, Achille Jourdain jouera les deux dernières de sa pièce Lettres sans abri, composée de monologues de vrais SDF parisiens. Si le ton se veut plus réaliste que Deux rien, les œuvres se rejoignent dans cette volonté d’offrir un regard différent sur le clochard, étrange nouvelle muse du théâtre moderne.



A voir : Festival d’art de rue Et 20 l’été, du 21 au 24 juin dans tout le 20e arrondissement. Gratuit. Représentations de Deux rien : samedi 23 à 11h , et dimanche 24 à 11h30.

Lettres sans abri, d’Achille Jourdain au théâtre Pandora, vendredi 21 juin à 19h30 et dimanche 22 juin à 19h.

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June 6, 2018 6:05 PM
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Nuits de Fourvière - Des naufragés sublimés par Emmanuel Meirieu

Nuits de Fourvière - Des naufragés sublimés par Emmanuel Meirieu | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Nadja Pobel dans Le Petit Bulletin - Lyon -  MARDI 5 JUIN 2018

 

Nouvelle agora et décor à couper le souffle : Emmanuel Meirieu adapte Les Naufragés de Patrick Declerck qui a écouté, soigné, panser les clochards que la société efface. Spectacle hors normes.


Il y a un mois, Nuits sonores rugissait dans le quartier Debourg. Plus accessible encore que ces anciennes usines Fagor, Julien Poncet, directeur de la Comédie Odéon de Lyon et initiateur-producteur du spectacle, a trouvé un autre local, sur la ligne de tram, à quelques encablures de la Halle Tony Garnier. C'est un ancien entrepôt de fret-triage dont l'histoire est encore un peu un mystère dans lequel Emmanuel Meirieu fait son retour en terres lyonnaises, les siennes, pour créer Les Naufragés d’après l’invraisemblable et déchirant témoignage qu’a publié l’ethnologue-psychanalyste Patrick Declerck.

Depuis vingt ans, à quelques exceptions près (ses Chimères amères, Electre, Médée, De beaux lendemains), le metteur en scène donne la parole à des hommes, des témoins directs et sensibles de l’âpreté extrême de l’existence, mais loin de s’apitoyer, il ouvre au contraire une fenêtre sur une humanité souvent méconnue, limite planquée.


Nicolas Gabion est un ambulancier qui parcourait, parfois ivre de fatigue, les rues de New York pour ramener les malades à l’hôpital (Ressusciter les morts) ; Birdy était cet homme enfermé dans son mutisme. Tout récemment, Meirieu livrait Des hommes en devenir de Bruce Machart, récit déchirant, à la limite du soutenable parfois, d’hommes qui ont perdu une enfant, une compagne, ou qui n'ont rien à perdre puisque seuls.

Aux larmes, citoyen !
Et puis, Emmanuel Meirieu tourne encore avec Mon traître, cinq ans après la création de ce somptueux récit de trois voix échappées de l'Irlande et de l'IRA pour dire la trahison et l'amitié. Il avait alors gardé 6000 des 120 000 mots que comptent les deux romans jumeaux de Sorj Chalandon. Car au-delà et avant la performance des comédiens, c’est le travail d'adaptation qui fait la force première de ses spectacles. Pour Les Naufragés, il n’a pas compté mais, dit-il, « c’est une réduction de l'ouvrage, pas une compression ni un résumé. »

Voilà donc qu’il place Patrick Declerck sur un plateau (François Cotrelle en fait qui un jour lui a apporté ce livre). C’est lui qu’on entendra sur la scène. En racontant son parcours de soignant au sein du Centre d’accueil et de soins hospitaliers (CASH) de Nanterre, Declerck dit les attentions portées là-bas à ceux que la société ne sait même pas nommer (SDF, sans-abri...?), comment on leur rase la tête quand ils arrivent tant ils sont infestés de poux, il décrit leur puanteur sans s’apesantir, sans la nier non plus. Il les fait exister, de façon quasi clinique, sans enjoliver. Il leur donne vie. Et notamment à Raymond qu’Emmanuel Meirieu a choisi d’extraire du livre.

Habitat et humanisme
Que le théâtre de la Comédie Odéon se soit lancé dans cette aventure est loin d’être un hasard. Emmanuel Meirieu le dit : « avec Julien Poncet nous faisons le même métier », rappelant que celui qui dirige le théâtre privé depuis 2016 a longtemps milité et travaillé au sein de Forum Réfugiés. « Je me suis emparé du projet d’Emmanuel d'autant qu'il défend des valeurs fortes aussi pour moi » dit-il. Et les Nuits de Fourvière de s’associer à ce projet en début d’année. La création aurait dû avoir lieu dans une station fantôme du métro lyonnais, mais « parler des clochards dans le froid, l’hiver, aurait été indécent » analyse rétrospectivement le metteur en scène qui s’empare pleinement de cette halle et jubile « car aujourd’hui dans les théâtres on ne peut plus planter un clou, là c’est un décor comme ceux que je voyais enfant, ceux de Chéreau, Planchon. Il ne reste plus que Mnouchkine pour faire ça » !

Un voilier installé par grue, des tonnes de sable, une mer, tout est là pour ces Naufragés. Mais la métaphore n’est pas si simpliste. C’est aussi un clin d’œil à Declerck, navigateur solitaire à ses heures et à cette règle qui veut qu’en mer, le bateau le plus proche d'une embarcation en détresse se détourne immédiatement pour lui porter secours. Alors que « sur terre, on crée le délit de solidarité ! » tonne Emmanuel Meirieu dont le travail s'affirme de plus en plus comme un combat politique, sans étendard, mais avec la conviction pour lui que la formule présidentielle des « gens qui ne sont rien » est inacceptable. « Mon boulot de metteur en scène c’est montrer les gens comme je les vois. J’aime les humains friables, les derniers de cordées ».

Les Naufragés
À la Halle Debourg (45 avenue Debourg) du 5 au 23 juin dans le cadre des Nuits de Fourvière

Thierry Belleguic's curator insight, June 6, 2018 9:37 PM

Nuits de Fourvière - Des naufragés sublimés par Emmanuel Meirieu

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October 10, 2017 3:52 AM
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Emmanuel Meirieu : « Donner des émotions fortes c'est mon boulot »

Emmanuel Meirieu : « Donner des émotions fortes c'est mon boulot » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par NADJA POBEL dans Le Petit Bulletin - Lyon


Il trace un sillon de plus en plus fin dans le théâtre contemporain. Emmanuel Meirieu revient là où il y a presque vingt ans il dézinguait les contes avec Les Chimères amères. Des hommes en devenir lui ressemble. Les fêlures de ses personnages se sont accrues mais en émergent une humanité proportionnelle. Avec ce spectacle, il atteint l'acmé d'une émotion déjà largement contenue dans Mon traître qui repasse cette semaine aussi. Conversation



Vous souvenez-vous de la raison pour laquelle vous avez voulu faire du théâtre au lycée alors que depuis que vous êtes metteur en scène, vous ne montez quasiment pas de textes de théâtre ? Vous vouliez casser le théâtre ?

Même au tout début, je n'ai jamais eu la volonté d'être original, ou décalé, de casser les codes. Je n'ai pas poursuivi une recherche formelle ou de langage du théâtre.

Quelle langue de théâtre vous alors donné envie de faire du théâtre ?

C'est le vivant et l'humain. C'est ma passion. Ce sont les voix humaines. Le théâtre n'est que ça. Il n'y a pas ça au cinéma.

Pour autant, vos références sont souvent cinématographiques. Quand vous montez À tombeau ouvert, c'est parce que vous avez vu le film de Scorsese. Pas parce que vous avez lu le texte.
Oui c'est vrai pour A tombeau ouvert, Birdy, De beaux lendemains, pas pour Mon traître. Oui j'ai plus vu de films dans ma vie que de spectacles de théâtre, c'est certain, et les premières grandes émotions dans mon enfance viennent du cinéma c'est vrai. Après je fais tout sauf du cinéma au théâtre parce que je fais quelque chose d'impossible au cinéma, à savoir que le personnage s'adresse directement au spectateur. Au cinéma, à part chez Godard ou Truffaut, ça n'existe pas. C'est un effet. Dans Pierrot le fou, Belmondo se retourne et me regarde mais c'est une fois. Au théâtre il y a cette possibilité que le personnage vous parle à vous directement, vous regarde dans les yeux. Je pense que ce qui m'attire profondément est la présence physique du personnage d'une histoire. J'adore lire des beaux romans, voir des beaux films mais là le personnage est au même endroit du monde, au même moment que moi, il respire le même air que moi, il est à quelques mètres de moi, je peux le toucher si je veux. Il est présente physiquement et c'est irremplaçable.


Paradoxalement, c'est ce que ne permet pas le texte de théâtre car c'est un dialogue avec des protagonistes qui ne se regardent entre eux mais ne nous regardent pas non plus. Pourquoi ne montez-vous pas ou plus des textes de dramaturges (hormis Butterworth) ?

Il y a au théâtre le quatrième mur, ce mur invisible qui sépare le spectateur de l'acteur. Je n'y crois pas, jamais. Je ne crois pas que ces gens qui se parlent entre eux ne savent pas que je suis là. Je n'arrive pas à accepter ça en tant que spectateur. Des gens y arrivent très bien. Moi je ne peux pas.

Aucun metteur en scène ne vous a ému, "attrapé" ?

Si mais seulement s'il n'y a pas de quatrième mur. Comme chez Peter Brook qui m'"attrape" à chaque fois. Il n'a pas cette convention-là. Je ne peux plus faire du théâtre comme ça. Pour moi, il est le maître. Évidemment il y a des scènes dialoguées. Mais il y a aussi un aparté au public. Souvent ça commence par ça : « bonjour je m'appelle Hamlet, j'ai vu le fantôme de mon père hier ». Là j'y crois instantanément. Je suis d'accord. Et là, on peut faire des choses. Hamlet ne fait pas semblant de croire que le public est pas là pour le regarder et l'écouter. Et je trouve ça tellement puissant qu'un personnage crève le quatrième mur comme il crèverait un écran de cinéma et qu'il vienne me parler en me disant « voilà ce qui m'est arrivé » et que dans la seconde où il me le dit, si la discussion est belle, si le texte est pertinent, j'oublie que c'est du théâtre. Je pense que la personne qui me raconte ça est celle à qui c'est vraiment arrivé. J'adore ! Que les acteurs parlent vraiment au public, en frontal est une chose que j'adore faire.

Et cela passe essentiellement par le roman. Pourquoi ? Parce que vous êtes moins coincé que dans un texte théâtral ?

Le répertoire de théâtre que j'aime en terme d'écriture est celui qui suit les règles : unité de lieu, unité de temps. Comme Jez Butterworth ou David Mamet. Mais si tu fais ces textes-là, tu n'auras jamais la densité d'un roman, on ne racontera jamais autant de choses, c'est impossible. Dans Mon traître, Tyron raconte soixante ans de la vie d'un homme. J'ai besoin de cette densité. Je suis d'une génération aussi de séries où il y a du choral, du polyphonique, des intrigues extrêmement multiples, des fresques immenses. Là, dans Des hommes en devenir, même si tout se passe dans la même ville, au même moment, j'ai six histoires différentes riches où certains racontent trente ans de leur vie.

Pour autant vous ne faites pas des fresques de quatre heures à la Gosselin mais des spectacles très ramassés, compacts. Que reste-il alors de cette densité ? C'est le travail d’adaptation ?

Oui. Je le fais avec Loïc Varraut. Il a été un regard, un contradicteur fort, en particulier sur Mon traître. La partie la plus difficile, la plus importante de mon travail est la partition. Ce n'est pas un résumé. Mon traître c'était 120 000 mots et on en écoute 6000. Il y a ce ratio dans tout. Il faut tout reconstruire, retrouver une structure. Ensuite il y a le travail sur la langue, le passage de l'écrit à l'oral, le niveau de langage la syntaxe, le rythme. Ce ne sont pas des textes faits pour être dits par des acteurs. À chaque fois, j'en ai fait un témoignage. Ce n'est pas la même chose. Certains passages dans Des hommes en devenir étaient écrits au « il », ça passe au « je ». Ça change de point de vue.

Vous pointez là quelque chose de récurrent dans le théâtre contemporain : cette façon dont un personnage parle de lui à la troisième personne et annonce qu'il va faire quelque chose...

Je ne comprends pas ça. Même si le personnage ne parle pas que de lui mais aussi de son entourage. Il vient crever le quatrième mur. Il ne fait pas semblant de nous parler en regardant la ligne d'horizon.

Sur Des hommes en devenir, il est question à nouveau de la perte, comme pour De Beaux lendemains ou Mon traître. On va au cœur du mal mais ce n'est pas sombre. Il y a une lueur. Le sujet ne vous intéresse pas si c'était très dark ou nietzschéen ?

Si les spectateurs sortent en disant que ce n'est pas la peine de se battre, j'ai raté mon spectacle. Ces textes sont des leçons de courage. Après il y a la brutalité du monde mais tous mes personnages l'affrontent magnifiquement. J'ai besoin de modèles comme ça dans ma vie. J'espère que ces spectacles donnent du courage pour affronter la vie mais il faut bien montrer ce qu'ils traversent et la plupart des gens dans la vie traversent ce que traversent les personnages de Des hommes en devenir (tomber malade, perdre son enfant...), la vie est faite de ça. Ce n'est pas particulièrement noir.

Non, en effet, mais vous gardez sciemment le plus dur : le pansement que l'infirmier enlève sur la peau d'une petite fille brûlée. On ressent cette douleur. Est-ce que ce moment-là, quand vous l'adaptez, vous ne cherchez pas à provoquer, même trois secondes ?

J'ai fait ma maîtrise d'histoire sur le théâtre du grand-guignol (de rire et d'horreur de la Belle Époque), un théâtre de sensations fortes. Je suis très sensible à ça. C'est resté. Mais je ne mets plus d'hémoglobine sur mon plateau. Donner des émotions fortes c'est mon boulot. Mais mettre un peu les doigts dans la plaie n'est jamais gratuit même si la frontière est mince, c'est sûr. Après, je travaille sur de très grands auteurs. Machart a des strates et des niveaux de sens extraordinaires dans ses textes sur lesquels j'ai travaillé deux ans. Dans le passage que vous citez, ce personnage travaille chez les grands brûlés. Et tous seront des grands brûlés de la vie. Il y a la valeur de la métaphore et puis la valeur très concrète. Une métaphore qui ne serait pas concrète n'est pas une bonne métaphore pour moi. Là il y a une métaphore très concrète sur comment guérir ses plaies, comment on cicatrise. Je parle de cicatrisation tout le temps, au sens souvent affectif, spirituel. Là, j'en parle concrètement. Et une brûlure est ce qu'il y a de plus difficile à cicatriser. Ce personnage porte tout mon thème avec cette petite fille qui est chez les grands brûlés, un scandale absolu. Là c'est le point de vue de celui qui essaye de la soigner. Comment il peut encaisser, vivre avec cette douleur, l'impuissance à calmer ; il faut lui faire mal pour la guérir. Ce n'est pas juste dégueulasse ou violent, ça a un sens très profond. À chacun, si ça vous fait mal, c'est parce qu'au-delà de la sensation que le corps nous communique, ça résonne avec des choses très fortes. Comment on vit avec la douleur des autres ? Cependant il ne faut jamais aller au point de rupture avec le spectateur.


Sauf qu'il qu'il est personnel à chacun...

Oui. Et je le sais, il y a des curseurs différents pour chacun. Je m'inscris dans la tradition des groupes de partages. En France on en connaît un, les Alcooliques anonymes. Je crois en ça., en la parole où quelqu'un dit ce qu'il a vécu et ça aide tout le monde. Il faut que le personnage se brûle un peu pour faire une histoire. Mais là encore c'est une culture. On a été habitué à des histoires avec des enjeux dramatiques super forts. Chez les Américains, tous le potards sont à fond de tout de suite. Même dans les séries, il affrontent des conflits tout le temps.

Et c'est mon émotivité, je ne triche pas avec ça. C'est ma façon de voir des choses. Il faut être sincère. C'est là qu'on commence à faire du bon boulot. On ne peut pas tricher avec la sensibilité.

Mais on pourrait se dire que parce que le texte est fort, que les comédiens font un travail très précis qu'on n'aurait pas besoin de filtres comme ce tulle qui nous sépare par exemple du plateau ?

C'est une protection. Je pense qu'avec le théâtre que je fais, je dois protéger un peu les gens. Et puis ça me permet de faire ce que j'aime : des gros plans visage que je projette sur ce tulle plutôt qu'en fond ou sur un écran, ça ça ne m’intéresse pas.

Pourquoi ça ne vous intéresse pas ?

Parce que je ne fais pas du cinéma. Je fais du théâtre. Je projette sur nu support immatériel. J'arrive à travailler sur incrustation de l'image et faire que le gros plan visage ne bouffe pas la présence physique de mon acteur. Il y a un effet de transparence. Mon comédien ne disparaît jamais. J'utilise la captation en direct pour faire de très gros plans sur le visage. Ça me manquait avant car je dirige les acteurs à 20 cm de leur visage, je vois le moindre frémissement d'une paupière, une lèvre qui tremble, une veine du cou qui se tend, la peau qui transpire. Et maintenant je peux le rendre. L'infinie palette d'émotions d'un visage humain, je peux le montrer désormais. Un visage c'est un paysage et, avec de grands acteurs, c'est sublime. J'ai toujours été frustré que seuls les deux premiers rangs puissent voir cela. Je l'avais trouvé en son avec le micro. Ça permet de faire passer une infinie richesse de tout ce qui se passe dans une voie humaine. Je travaille d'abord à l'oreille. Je pense d'abord en terme de voix. Ce qui me bouleverse, c'est ce que j’entends frémir dans une voix. C'est pour ça que je n'ai pas besoin que les acteurs en fasse des tonnes. J'aime qu'on entende une voix se fissurer à peine, j'ai besoin de faire des gros plans là-dessus et je le fais avec un micro. Maintenant je peux le faire avec une caméra.

Est-ce que c'est pour ça qu'il y a des chansons depuis Judith Chemla dans De beaux lendemains ?

Oui et même avant. Je faisais déjà chanter Emma Utgès dans la Trilogie. C'était même très musical. Il y avait cinq chansons. J'appelais d'ailleurs cette trilogie une comédie musicale.

C'est encore une histoire de voix humaine. Qu'est-ce que je peux faire avec ? Ne pas la faire chanter est inconcevable. C'est vrai aussi que c'est le chemin le plus direct à l'émotion. Surtout quand Stéphane Balmino chante. Ce n'est pas n'importe. J'ai eu un coup de foudre humain, artistique absolu qui fait qu'il est dans tous mes spectacles et j'espère ne jamais faire un spectacle sans lui. J'aimerai qu'il soit là toute ma vie. La première fois qu'il a travaillé avec moi, c'est avec l'opéra de Lyon sur Mojo dont il a fait la première partie. Il conclu American Buffalo. Et il est là depuis. Il a tout ce que j'aime : c'est un grand brûlé de la vie, il a la grâce, une joie immense à vivre. Il est pas lisse.

Il y a autre chose qui m'intéresse, et là encore il y encore une fidélité, une densité à ce que vous faites, c'est que c'est un théâtre relativement masculin. Dans Mon traître, il n'est même pas question des femmes. Qu'est-ce que ça signifie ?

Ce qui m'a bouleversé quand j'ai lu le texte de Des hommes en devenir est cette façon de parler des femmes. Ces hommes aiment les femmes. Ils sont dingues de la leur. Ils sont fous amoureux d'elles. Elles ont une place immense dans ce spectacle.

La question du masculin est évidemment importante pour moi. Je pense que Machart et Butterworth rebattent un peu les cartes du masculins. Ils racontent des hommes qui me ressemblent. C'est fini ce temps de la virilité crasse, de la surpuissance, tout ce que je déteste et qui, pour moi, détruit les hommes et aussi les femmes. Ce ne sont pas que des hommes fragiles – ça on avait déjà vu. Ils parlent beaucoup de leu boulot. Je suis contre la sur-sexualistion par ailleurs. Je pense qu'on a 99% de convergence entre un homme et une femme. C'est une énorme erreur de dire que tel comportement est masculin, tel autre féminin. Ce n'est pas vrai. Mais j'ai fait des portaits d'hommes car je suis un homme et que s'il ne faut jamais être narcissique, dans tout geste artistique il y a de l'auto-portrait.

Vous aviez envisagé de faire un spectacle avec des marionnettes et moins de textes...

Oui. La production de ce spectacle n'a pas décollé. C'est rare quand je laisse mourir une idée. Et si je l'ai laissé mourir ce n'est peut-être pas pour rien non plus. Mais j'adore la marionnette. J'avais été bouleversé par Tadeusz Kantor qui mettait des mannequins et des grandes marionnettes sur le plateau. Ma première grande émotion de théâtre, c'était pour La Classe morte que j'ai vu en vidéo. Quand j'avais 17 ans, j'ai cassé ma tirelire, fait 60h de car pour aller en Pologne à la cricothèque, le musée de Kantor ! Donc j'ai toujours envie d'avoir une marionnette sur le plateau. C'est quelque chose qui me travaille. Je cherche un partenaire pour ça. Ça me permettrait de ré-inventer quelque chose aussi.

Vous avez un autre projet de théâtre hors les murs avec la Comédie Odéon. Vous ressentez ce besoin, non pas de prendre des risques car vous en prenez déjà en allant si près des émotions et loin des grands classiques, de faire une nouvelle pratique ? Parce qu'on a l'impression que vous pourriez monter à l'infini ce type de texte hyper forts.

Oui, en France il y a des acteurs d'une puissance à celle des acteurs américains. On les voit très peu au cinéma ou à la télé. Moi j'ai la chance de travailler avec des auteurs comme ça. Par contre il faut que je leur donne à bouffer, que j'arrive avec du costaud, des mots choisis que j'assemble note à note. Ce sont de très très grands interprètes et il faut une partition à leur mesure. Ce geste-là, je peux le faire à l'infini. Mais c'est bien aussi de délier, d'accidenter un peu son geste. Je suis obsessionnel, monomaniaque dans ma façon de faire. Mais là avec Les Naufragés, je vais me confronter au hors les murs (avec la Comédie Odéon). Quelqu'un vient prendre la parole dans un lieu hostile. Dans Mon traître je mettais déjà de la pluie et de la neige pour que le personnage ait à lutter pour pouvoir parler. J'avais adoré aussi le plein air et le ciel ouvert aux Nuits de Fourvière (De beaux lendemains). Ça me plaît d'avoir quelque chose à affronter pour faire entendre une parole. Faut que je dévie un peu mon geste.

Le théâtre aujourd'hui ne vous paraît-il pas trop attendu avec ses effets de mode ? Est-ce que des metteurs en scène vous surprennent ?

Pour moi, dans le théâtre subventionné, on est trop gâté. C'est une chose extraordinaire et très attaquée en ce moment. C'est unique au monde. Il y a encore des gens qui disent à un artiste : « tu veux faire ce texte ? Ok je te produis, et en plus, t'as le final cut, tu décideras ». Cette liberté-là donnée à artiste pour qu'il tente des choses sans contrainte de très forte de rentabilité, de remplissage est extraordinaire et ça nous a habitué à être surpris tout le temps. Ce n'est pas convenu. Y'a pas deux spectacles de théâtre qui parlent le même langage.

Et en même temps il y a des gens qui se copient, qui racontent la même histoire

Oui il y a des effets de mode et c'est normal. Que des dialogues s'installent entre metteurs en scène, que ça résonne, c'est plutôt beau et sain. Qu'il y est des esthétiques qui s'enflamment puis retombent... c'est ça dans l'histoire des arts.

Évidemment il y a parfois un conformisme dans l'anticonformisme - c'est le paradoxe - mais honnêtement, là où il y a le plus de variations artistiques c'est dans le théâtre subventionné. C'est unique. Il y en a moins au cinéma. On est très loin de ça à la télévision...

On ne peut pas dire qu'on fasse un métier conformiste ou de gens qui ont des recettes commerciales. On fait un métier où les gens peuvent risquer des trucs incroyables. Moi je ne pourrais raconter aucune de mes histoires au cinéma ou à la télé française Je pitche mon histoire et on me rit au nez. Il n'y a que dans le théâtre public que je peux le faire. Parce que, même si dans le cinéma il y a des pépites d'or comme récemment 120 battements par minutes, très clairement le niveau des discussions avec les cadres de la télé française - je m'en suis approché en collaborant avec Kaamelott - est vraiment vraiment difficile. Très sincèrement, il faut arrêter d'être dans l'auto-dénigrement, les directeurs de Scènes nationales, de CDN, de théâtres ont tous des valeurs très fortes humanistes. Ils ont tous des valeurs politiques qui ne sont pas de l'hypocrisie. La vie d'un directeur de théâtre subventionné aujourd'hui c'est six soirées par semaine prises, tu vois pas ta famille, c'est une vocation. Et tu ne fais pas d'argent avec ça.

Et pour autant très prochainement, en janvier, vous ferez donc une création dans le privé, à la Comédie Odéon, Les Naufragés

Son directeur Julien Poncet été co-fondateur de Forum réfugiés à Lyon. Il s'est battu contre la double peine. Il a une vie d'activiste mitant. Il a un théâtre plutôt censé être dédié à la comédie grand public et il m'appelle parce qu'il veut faire quelque chose avec moi. Je lui réponds que je ne fais pas de la comédie et c'est justement ça qui l'intéresse. Aujourd'hui, il peut m'offrir une série de vingt représentations à Lyon – qui d'autre peut le faire – pour raconter une histoire qui est sublime sur un homme qui a vécu avec des sans-abris à Paris, un thème fort, dur, violent, politique. On est loin de la comédie, ce n'est pas mercantile du tout. C'est le genre histoire qu'on raconte dans le subventionné justement. Il m'ouvre son théâtre. C'est magnifique. Je devrais lui dire « ah non excuse-moi, je ne travaille pas dans le privé ». Il n'a de leçon de morale et de politique à recevoir de personne du théâtre subventionné. Moi je n'ai pas fondé Forum réfugié, je suis pas allé accueillir des réfugiés à la sortie des bateaux... C'est grâce à lui que cette création va pouvoir exister et que ces mots-là vont pouvoir être entendus.

Mon traître au Radiant le 5 octobre

Des hommes en devenir au théâtre de la Croix-Rousse du 10 au 14 octobre

Crédit Photo : P. Chantier



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May 25, 2017 6:00 AM
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Des hommes en devenir, mise en scène Emmanuel Meirieu

Des hommes en devenir, mise en scène Emmanuel Meirieu | Revue de presse théâtre | Scoop.it
Emmanuel Meirieu adapte et met en scène le roman de Bruce Machart et offre, avec l’équipe artistique et les comédiens de cet exceptionnel spectacle, une époustouflante analyse de la condition humaine.

Xavier Gallais dans Des hommes en devenir. Crédit photo : Emmanuel Meirieu
Pour que les hommes ne soient pas tentés par la gloire héroïque, le théâtre a inventé la tragédie, qui les console de leur misérable condition. Aux pitoyables humains, reste le drame d’une existence ordinaire promise à la mort, mais exempte des affres réservées aux êtres supérieurs, seuls capables de les affronter. Le fait divers est notre lot. Perte d’un enfant, d’un amour, d’une jambe ou d’un bras : autant de malheurs sordides à force d’être communs… Emmanuel Meirieu relève la gageure d’affronter cette banalité quotidienne, qui remplit les couloirs d’hôpital, les allées des cimetières et les soirs de débine alcoolique de plaintes tristement communes. Mais sa brillante mise en scène sait éviter les pièges du pathos attendu et de l’empathie forcée. Derrière un tulle sur lequel sont projetés des images illustratives et les visages en gros plan des comédiens, se tiennent Stéphane Balmino, Jérôme Derre, Xavier Gallais, Jérôme Kircher et Loïc Varraut. A distance du public, fichés derrière un micro sur un vaste plateau en pente au sol plissé, ils disent les mots sans fard et pourtant pleins de pudeur d’hommes qui ont tout perdu, sauf la vie…

Passe, impair et manque…

Apparaît alors ce qu’est le bonheur : avoir quelqu’un à perdre. Et le malheur gît dans cette capacité à survivre à la perte. Faire avec, autrement dit, faire sans… Sans le cri de l’enfant mort-né, sans la peau à l’odeur de jasmin de l’amoureuse enfuie, sans le babil incessant de la compagne que la mort a fait taire, sans l’insouciance joyeuse du temps où l’on ignorait qu’on avait tout. Les personnages de Bruce Machart ne se plaignent ni ne geignent. Ils racontent. Emmanuel Meirieu les fait murmurer quand ils pourraient hurler, et on entend pourtant leurs cris à l’intérieur de soi, échos des sanglots enfouis au fond de son âme. Le théâtre se fait le lieu d’une parole incandescente, éblouissante d’authenticité, jamais obscène, jamais pompeuse, évitant avec un talent sidérant la prise d’otage de la sensiblerie. Les cinq comédiens sont les instruments parfaitement accordés et exceptionnellement justes d’un blues métaphysique aux accents déchirants. La rage et la tendresse mêlées de ces êtres terriblement humains les haussent alors à la hauteur de héros tragiques, qui transcendent leur condition en ayant le courage d’en faire le récit. Si notre besoin de consolation est insatiable, ce spectacle en est l’impeccable et hypnotique rappel.

 

Catherine Robert
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March 20, 2023 6:39 AM
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Au théâtre Les Gémeaux, à Sceaux, Emmanuel Meirieu met en scène l’oraison funèbre d’une Terre qui agonise

Au théâtre Les Gémeaux, à Sceaux, Emmanuel Meirieu met en scène l’oraison funèbre d’une Terre qui agonise | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Le Monde 10/03/2023

 

Avec « Dark Was the Night », le dramaturge embarque le public pour une traversée cosmique, désenchantée et lucide.

 


Lire l'article sur le site du Monde : 
https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/03/10/au-theatre-les-gemeaux-a-sceaux-emmanuel-meirieu-met-en-scene-l-oraison-funebre-d-une-terre-qui-agonise_6164985_3246.html

Mélancolique, planant, cosmique, désenchanté et lucide. Dark Was the Night, le spectacle qu’a écrit et mis en scène Emmanuel Meirieu, est tout cela à la fois. Ouvert sur un rideau coloré par un dessin d’enfant, il vire au gris sans prévenir. Le voile disparaît, révélant un décor postapocalyptique. Un terre-plein cabossé avec de hauts troncs d’arbres décharnés : sans doute un bord d’autoroute ou de périphérique. Sur le sol, des détritus, des sacs plastiques, des bidons rouillés. Au lointain, la lueur de phares ; en sourdine, le trafic urbain. Des contrebas du talus surgissent les comédiens. Quatre hommes et une femme qui ont à jouer là, dans ce dépotoir sinistre, et à y faire naître quelque chose qui ne soit pas pur désespoir.

Emmanuel Meirieu donne le ton. Sa création vise les étoiles mais elle a les pieds sur terre. Et celle qui est exposée sur la scène des Gémeaux à Sceaux (Hauts-de-Seine) ne vaut parfois guère mieux que les fossés concédés par les villes à ceux qui n’ont plus de toit sur leur tête. Avec Dark Was the Night, l’artiste quadragénaire radicalise un chemin d’une cohérence remarquable. Remarqué en 2011 pour son adaptation du roman de Russell Banks, De beaux lendemains (Actes Sud, 1991), il s’impose depuis comme un créateur d’intensités émotionnelles que certains assimilent (à tort) à un goût pour le pathos.

 

 

 

 

C’est vrai qu’il n’a pas peur des larmes. Ses comédiens non plus à qui il arrive de pleurer lorsqu’ils jouent. Il n’y a rien d’obscène là-dedans puisqu’ils ne parlent que de l’humain qui doute. Pas le vainqueur mais le vaincu. Pas le héros exemplaire mais le raté qui a fauté, menti, tué et que la société relègue dans les coins. En faisant des exclus quels qu’ils soient, sans jamais les juger, des personnages de fiction, le metteur en scène leur redonne la parole. Ainsi qu’une forme de dignité.

De l’intime au politique

Dark Was the Night est inspiré d’une histoire vraie. En 1977, aux Etats-Unis, une sonde part à l’assaut de l’espace. Décollant de Cap Canaveral, le vaisseau Voyager transporte un disque sur lequel sont gravés des messages destinés à d’éventuels extraterrestres : photos et sons de la Terre, chant d’une baleine, salutations en 55 langues différentes et morceaux de musiques, parmi lesquels Dark Was the Night, Cold Was the Ground (1927), de Blind Willie Johnson. Ce compositeur afro-américain est mort dans la rue d’une pneumonie en 1945. Il était noir donc s’est vu interdire l’accès à l’hôpital. Vingt-deux ans plus tard, il devient l’émissaire intergalactique des Terriens. Emmanuel Meirieu évoque cette ironie dans un texte dilaté qui étire ses filets de part et d’autre d’une Amérique à la grandeur chancelante.

 

 

Incarné par des comédiens sonorisés qui monologuent à tour de rôle, le spectacle s’étoffe de sens multiples à mesure qu’il se déploie. Procès de l’Amérique raciste, réquisitoire contre les fossoyeurs de la nature, cérémonie mémorielle en l’honneur du musicien mort : la représentation navigue de l’intime au politique, du brin d’herbe au cosmos, du présent au big bang. Les acteurs font entendre ces va-et-vient, trois d’entre eux étant aux avant-postes. Le premier joue un enfant émerveillé par la conquête de l’espace et ses promesses d’avenir radieux. Bien plus tard, ses rêves ont vécu. L’extraterrestre n’existe pas et la nature ressemble à une déchetterie. Devenu apiculteur, il doit euthanasier ses abeilles malades.

Le plateau est un cimetière et le spectacle un cortège de deuils que l’on vit calmement, guidé par la musique, les lumières et la présence des comédiens

La deuxième s’appelle Jane. En 1977, elle a condensé, en douze minutes de sons, 4 milliards et demi d’années d’évolution sur la planète. Son récit qui brasse large convoque un décentrement salutaire. Façon de dire que nous sommes peu de chose au regard du temps et de l’univers. Le troisième se nomme Shane et consacre ses week-ends à restaurer les tombes de Noirs enterrés à la va-vite dans des champs par des esclavagistes blancs. Il ne s’agit pas d’une fiction mais d’une réalité qui a lieu au Texas aujourd’hui.

 
 

Voici comment, par la magie d’une mise en scène subtilement articulée, ce qui devait être une célébration de la puissance technologique de l’homme et de ses ambitions sans limites se transforme en oraison funèbre. Le plateau est un cimetière et le spectacle un cortège de deuils que l’on vit calmement, guidé par la musique, les lumières et la présence des comédiens.

Promené d’un bout à l’autre de la gamme des émotions, le public opère une traversée flottante et captivante qui le dépose face à l’évidence. Pendant que l’homme scrute Mars, la Terre agonise. Cette héroïne meurtrie tient, charnellement et organiquement, le premier rôle d’une représentation saisissante. Emmanuel Meirieu est allé fouiller les poubelles pour métamorphoser le bronze en or. Une fois encore, il frappe fort.

Dark Was the Night, écrit et mis en scène par Emmanuel Meirieu. Les Gémeaux, scène nationale de Sceaux (Hauts-de-Seine). Jusqu’au dimanche 19 mars. De 18 € à 28 €.

 

 

Joëlle Gayot / Le Monde 

 
Légende photo : Nicolas Moumbounou et Jean-Erns Marie-Louise (au premier plan), en octobre 2022, lors d’une répétition de « Dark Was The Night », d’Emmanuel Meirieu à Grenoble. PASCAL GELY/HANS LUCAS
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October 14, 2022 4:54 PM
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Dark was the night d'Emmanuel Meirieu

Dark was the night d'Emmanuel Meirieu | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Vincent Bouquet dans Sceneweb - 14 octobre 2022

 

Au Théâtre du Nord, puis lors d’une grande tournée, le dramaturge et metteur en scène émeut aux larmes avec sa dernière création en forme de requiem, entre ciel et terre, pour une planète et des Hommes meurtris.

 

En 1977, alors que le jeu Pac-Man n’est pas encore sorti et que la chanson de Marie Myriam, L’Oiseau et l’enfant, résonne dans tous les foyers français, une fusée Titan décolle de la base américaine de Cap Canaveral. À son bord, les astronomes ont placé l’une des deux sondes spatiales du programme Voyager. L’objectif de ce vaisseau est aussi simple que vertigineux : parcourir l’ensemble du système solaire et rejoindre l’espace interstellaire grâce à l’assistance gravitationnelle des planètes rencontrées en chemin. Sur sa paroi extérieure, les équipes de la Nasa ont fixé un étrange objet, un disque phonographique recouvert d’or qui contient « tout ce que l’on voulait alors pour témoigner du meilleur de notre espèce, et de notre terre », résume Emmanuel Meirieu. Conçu à destination d’une éventuelle civilisation extraterrestre, ce message de l’humanité recèle 115 photographies, 27 musiques, une compilation de sons enregistrés sur notre planète, mais aussi 55 salutations prononcées en autant de langues différentes. Et parmi elles, nous raconte le metteur en scène, figurent la voix d’un petit garçon français, François, et la chanson de Blind Willie Johnson, Dark Was the Night, Cold Was the Ground. Décédé en 1945, à l’âge de 48 ans, des suites d’une pneumonie que l’hôpital de Beaumont au Texas avait refusé de lui soigner au motif qu’il était noir, pauvre et aveugle, le bluesman a vu son corps enseveli à la va-vite, dans un terrain vague transformé en cimetière pour les Noirs, celui de Blanchette.

 

 

Sans doute convaincu que la fiction peut soulager les maux de la réalité, Emmanuel Meirieu a fait pousser de somptueuses ramifications fictionnelles sur ce substrat réel – un enchevêtrement dont nous ne dévoilerons rien pour ne pas nuire à sa poétique – pour faire dialoguer par la bande, à quelques milliers de kilomètres de distance, deux hommes blessés. À jardin, au milieu des arbres plantés dans une colline duale – reproduction aussi fidèle que subjugante de celle où la dépouille de Blind Willie Johnson a été enterrée – s’affaire François, le petit garçon du Golden Record devenu grand, et apiculteur. Les yeux toujours rivés vers le ciel pour suivre les péripéties de son Voyager, l’homme est atteint, comme son père avant lui, de la maladie de Charcot et désespère de voir ses abeilles disparaître, essaim après essaim. À cour, au milieu d’un terrain vague jonché de déchets plastiques en tous genres, officie un homme sans nom. Épaulé par son fils, fan de Blind Willie Johnson, il sonde cette terre maculée pour retrouver le corps du chanteur, et lui offrir, enfin, une sépulture digne. Avec les moyens du bord – une débroussailleuse, de la mousse à raser, de la rubalise, un radar de sol –, il en profite pour cartographier le souterrain et redonner une identité aux descendants d’esclaves enterrés là, sans cercueil ni tombe.

 

 

À la manière du réalisateur chilien Patricio Guzmán qui, dans son film Nostalgie de la lumière, fait se répondre, dans un subtil écho, les quêtes d’astronomes qui observent le ciel du désert d’Atacama et de femmes qui fouillent le sol à la recherche des restes de leurs proches disparus pendant la dictature de Pinochet, Emmanuel Meirieu entretient, dans Dark was the night, une série de parallèles et de correspondances bouleversantes, capable de recoudre une humanité en lambeaux. Au fil de ce dialogue entre les époques, entre les vies, entre passé lointain et présent douloureux, mais aussi entre ciel et terre, le dramaturge et metteur en scène orchestre un requiem pour une planète et des Hommes meurtris, et transforme le Golden Record en dernière relique d’une civilisation et d’un écosystème en voie d’extinction. Dans une ambiance mélancolico-nostalgique, portée par la musique de Raphaël Chambouvet, qui s’est inspiré, notamment, des 27 morceaux présents sur le disque de la Nasa, tout déborde d’humanité, de délicatesse, de finesse et de précision, y compris dramaturgique. Conscient qu’il ouvrait là les portes d’un monde tout entier, Emmanuel Meirieu a même imaginé un prologue vidéo, à la fois drôle et sensible, en forme de sas préparatoire à la déflagration émotionnelle qui s’ensuit.

 

 

D’une richesse inouïe dans sa façon d’explorer la puissance symbolique, et émotionnelle, du moindre détail – des chiffres mal agencés sur les photographies du Golden Record aux images d’époque envoyées par la sonde Voyager –, le travail du metteur en scène profite aussi de l’écrin scénographique immersif qu’une nouvelle fois, après ceux des Naufragés et de La Fin de l’homme rouge, il a su méticuleusement concevoir avec l’aide de Seymour Laval et des ateliers du Théâtre du Nord. À la fois hostile et magnétique, cette colline organique semble être, pour partie, à l’origine du tremblement humain, trop humain, qui, de part en part, traverse le spectacle. En équilibre précaire, Stéphane Balmino, François Cottrelle, Jean-Erns Marie-Louise, Nicolas Moumbounou et Patricia Pekmezian, tous déchirants, sont obligés de cheminer à tâtons, dans une fragilité sublime qui sied parfaitement au texte d’Emmanuel Meirieu. Plus qu’à un voyage dans le temps et dans l’espace, c’est alors à un voyage en nous-mêmes que l’artiste, à travers ce « monument aux oublié.e.s », nous invite, à la recherche de ce fol espoir qui, un jour, a permis à des femmes et des hommes d’y croire, et d’envoyer un vaisseau aux confins de l’univers.

 

 

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Dark was the night
Texte et mise en scène Emmanuel Meirieu
Avec Stéphane Balmino, François Cottrelle, Jean-Erns Marie-Louise, Nicolas Moumbounou, Patricia Pekmezian
Musique originale Raphael Chambouvet
Décor Seymour Laval, Emmanuel Meirieu
Costumes Moïra Douguet
Lumière Seymour Laval
Son Felix Muhlenbach
Maquillage Emmanuelle Gendrot
Vidéo Emmanuel Meirieu
Réalisation de la structure principale du décor Ateliers du Théâtre du Nord
Peintres de décor Bloc Opératoire Emilie Barbelin, Jules Cruveiller, Doriane Fréreau, Suzanne Sebo
Conseillère en apiculture Yanna Javaudin
Conseillère en chant lyrique Odile Heimburger

Production Le Bloc Opératoire ; MC2 Maison de la Culture Grenoble
Co-production Théâtre du Nord, Centre dramatique national ; Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux ; Comédie de Genève ; Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne ; La Machinerie, Théâtre de Vénissieux ; Les Scènes du Golf, Théâtres de Vannes et Arradon ; Théâtre Durance à Château-Arnoux-Saint-Auban Scène conventionnée ; DSN Dieppe Scène nationale ; Châteauvallon-Liberté Scène nationale ; Le Carré Scène nationale ; Théâtre l’Air Libre, CPPC Scène conventionné Rennes ; Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence ; Théâtre de Bourg-en-Bresse, Scène conventionnée ; Théâtre de l’Olivier Scènes et Cinés, Scène conventionnée ; Quai des Arts, Argentan ; Le Sémaphore, Port-de-Bouc ; Scène nationale Grand Narbonne ; Théâtre d’Aurillac, Scène conventionnée

La compagnie Bloc Opératoire est soutenue par la DRAC Auvergne Rhône-Alpes, la région Auvergne-Rhône-Alpes et la Ville de Lyon.

Durée : 1h45

Vincent Bouquet - Sceneweb

 

Théâtre du Nord, L’Idéal, Tourcoing
du 12 au 15 octobre 2022

 

Mons arts de la scène, Théâtre de le Manège
le 19 octobre

 

Théâtre de Bourg-en-Bresse
les 9 et 10 novembre

 

Théâtre Durance, Château-Arnoux
le 15 novembre

 

Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence
du 17 au 19 novembre

 

Théâtre de l’Olivier, Istres
le 22 novembre

 

Châteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon
les 24 et 25 novembre

 

Le Sémaphore, Port-de-Bouc
le 29 novembre

 

La Machinerie, Vénissieux
le 2 décembre

 

Théâtre des Quartiers d’Ivry
du 8 au 14 décembre

 

Quai des Arts, Argentan
le 10 janvier 2023

 

Dieppe Scène nationale
le 12 janvier

 

Scènes du Golfe, Théâtres Vannes Arradon
les 17 et 18 janvier

 

Théâtre L’Aire Libre, Saint-Jacques-de-la-Lande
les 20 et 21 janvier

 

Espace Malraux, Chambéry
les 24 et 25 janvier

 

Les Célestins, Théâtre de Lyon
du 31 janvier au 4 février

 

Le Carré, Château-Gontier
le 7 février

 

Comédie de Genève
du 15 au 19 février

 

Maison des Arts du Léman, Thonon
le 21 février

 

Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux
du 9 au 18 mars

 

Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne
le 21 mars

 
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September 21, 2019 9:17 AM
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«Les Naufragés» et «la Fin de l’homme rouge» : Tristes héros de l’amer 

«Les Naufragés» et «la Fin de l’homme rouge» : Tristes héros de l’amer  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Guillaume Tion dans Libération — 19 septembre 2019 


«LES NAUFRAGÉS» ET «LA FIN DE L’HOMME ROUGE» : TRISTES HÉROS DE L’AMER

Aux Bouffes du Nord, Emmanuel Meirieu reprend ses adaptations des romans de Patrick Declerck sur le désarroi des SDF et de Svetlana Alexievitch sur les Russes qui ont vécu la fin du communisme. Des témoignages puissamment restitués, malgré une surenchère d’effets tape-à-l’œil.

«Ces personnages de roman devenus des personnages de chair et d’os […] crèvent le quatrième mur pour se confier à nous, partager leurs émotions», écrit le metteur en scène Emmanuel Meirieu. Pleurs, malaises, vieille dame hurlant «bravo» : des émotions, il y en a à partager aux Bouffes du Nord (Paris Xe) où sont donnés deux de ses derniers spectacles, les Naufragés et la Fin de l’homme rouge, créés l’an dernier à Lyon pour l’un et en février de cette année à Sceaux pour l’autre. Fondés sur des souvenirs et des témoignages interprétés face au public, adaptés de deux ouvrages, cette voix commune des invisibles et des oubliés a de quoi fasciner, mais aussi dérouter. Auscultation de ce groupe de parole du cataclysme auquel le spectateur est soudain amené à prendre part.

Patrick Declerck a écrit les Naufragés, avec les clochards de Paris en 2001. Il y a consigné quinze ans de proximité avec les SDF, d’abord en tant que médecin, puis psy. Il raconte sa première nuit avec eux, en insider, voyageant dans le bus qui les conduit au dépôt de Nanterre, le Chapsa (Centre d’hébergement et d’assistance aux personnes sans-abri), avec son bracelet antipuces au poignet. Il suit ensuite plus particulièrement le destin de Raymond, un clochard qui s’était enraciné au centre, s’y rendait utile, exerçait une fonction de service et n’a pas supporté une «promotion», une réinsertion à l’extérieur - comme si celle qu’il vivait déjà à l’intérieur n’était pas suffisante. Raymond meurt deux mois après sa sortie, en face du Chapsa, lors d’un premier froid de septembre.

Autre forme de réinsertion pas forcément consentie : dans la Fin de l’homme rouge (2013), le livre pivot d’une carrière qui l’a conduite au prix Nobel de littérature en 2015, Svetlana Alexievitch a suivi et interrogé des Russes ayant vécu la transition vers l’économie de marché, c’est-à-dire la génération mordant entre la fin du communisme, la glasnost et le capitalisme. Où l’on découvre, au fil des témoignages, la dichotomie marquée entre ceux qui regrettent l’URSS et ceux qui en ont été victimes, la subtilité s’étendant aussi à ceux qui en ont été victimes mais ne peuvent renier la façon dont ils ont été éduqués (enfant élevée dans un goulag). Au milieu des textes tirés de la Fin de l’homme rouge est glissée une contribution provenant de la Supplication, toujours de Svetlana Alexievitch, recueil de témoignages sur la catastrophe de Tchernobyl - l’un des marqueurs désignés de la chute de l’URSS.

Économie de gestes
Les deux spectacles sont totalement indépendants - on peut voir l’un sans assister à l’autre. Mais ils ont néanmoins été ici programmés pour se cumuler. Les spectateurs n’auront aucun problème à passer des Naufragés (à 19 heures) à la Fin de l’homme rouge (à 21 heures), pour une soirée en forme de mini-festival Emmanuel Meirieu, de grosse tranche de prise de parole socio-politique ou de florilège des aberrations du monde d’en bas. Les deux pièces communiquent par plusieurs portes, plusieurs thèmes, dont l’un des plus marquants se trouve dans leur rapport à l’Etat. Dans les Naufragés, personne ne vient s’opposer à l’aberration administrative qui conduit à relâcher Raymond, car tout le monde s’en fout. La démocratie, c’est aussi ne pas intervenir. Des procédures gèrent l’exclusion, et leur défaillance est vécue comme un moindre mal. Dans la Fin de l’homme rouge, personne ne peut s’en foutre, l’Etat totalitaire laisse une empreinte indélébile intime en chacun, y compris chez les néocapitalistes d’aujourd’hui qui réussissent. Mais les deux spectacles montrent aussi comment, à travers le miroir de l’Etat, tous ces protagonistes parlent de rapports familiaux. La famille des clochards de Nanterre, défiante contre l’autorité d’une structure de pouvoir qui les stocke, les lave, les couche, les chasse. Et l’idéal soviétique d’un peuple vivant d’entraide et de fraternité se coulant dans l’organisation autoritaire infantilisante menée par le Petit Père.

C’est cette complexité, ces parcours enchevêtrés qui finissent par composer une société, dont les huit comédiens convoqués sur les deux spectacles parviennent à rendre compte - pour les Naufragés, l’essentiel est monologué par François Cottrelle. Avec une aridité absolument pas déplaisante. Chacun d’eux se plante derrière un micro et, de façon statique, frontalement, avec une économie de gestes et de déplacements, laisse toute la place au texte. Les spectacles n’oublient pas d’où ils viennent : le style taillé et empathique de Declerck, la sidérante force de réécriture d’Alexievitch. Embarqués dans leur langue, les spectateurs voient passer les trois heures de scène à la vitesse d’une phrase nominale. Et la tension interprétative naît du décalage entre l’immobilité de l’adresse au public et le caractère tragique du contenu.

La scénographie, en revanche, est univoque : the inside is the outside, et le délitement propre aux deux ouvrages est matérialisé par un plateau absolument dévasté. Fuite au plafond, sol en plancher délatté, capot de voiture émergeant du sable… On pourrait croire les Bouffes du Nord au lendemain de son incendie. Quelques distinctions séparent les spectacles : la proue rouillée d’un bateau posée sur la scène pour les Naufragés se transforme en salle de classe soviétique détruite pour la Fin de l’homme rouge.

Dans les deux cas, histoire de bordéliser davantage, les comédiens sont filmés en gros plan, image ensuite flippée et projetée en direct sur les murs. D’autres vidéos y ont déjà leur place, qui montrent le visage de Raymond, un groupe de SDF attablé, des statues de Lénine déboulonnées, des dessins de propagande stalinienne, des aperçus du glorieux passé soviétique sur terre et en apesanteur. Avec, en entrée de discours, sur la voix off de Catherine Hiegel, les images d’archives d’un Mikhaïl Gorbatchev prononçant l’enterrement de l’URSS derrière un bureau sur lequel est posée sa tasse de thé. La bascule avec les talk-shows américains où l’on ne peut pas parler sans un mug à la main est déjà là, au cœur du Kremlin.

Rapacité du marché
Dans ce chantier du ravage, le metteur en scène se laisse aller, tout à son credo, à la création d’émotions. Il s’entoure donc de comédiens parfaits, à qui il laisse une grande liberté, et qui viennent clamer ou chuchoter la pendaison d’un enfant (Anouk Grinberg), le désarroi de néocapitalistes (Stéphane Balmino), les contradictions d’une victime de Staline (Evelyne Didi), le poids de la mort héroïque (Xavier Gallais), les tortures du régime (Jérôme Kircher) ou l’amour radioactif (Maud Wyler). André Wilms se charge, scéniquement ou en vidéo, de raviver la croyance dans les valeurs du communisme.

Mais cela ne suffit pas. Pour chacune des interventions de la Fin de l’homme rouge, Emmanuel Meirieu cherche un supplément de ressenti, à moins que ce ne soit le précipité d’un sentiment. Ce faisant, il bombarde la scène d’effets énormes. Grosses réverbes, lumières rouges, chants, Passion de Bach… Il veut brandir des représentations édifiantes : la peur de Staline, la solidarité de la masse, l’injustice du goulag, la rapacité du marché. Mais ses outrances se révèlent contre-productives et, à côté des interrogations sur les éventuels bienfaits du communisme ou sur l’absence de structure médicale d’urgence pour SDF hors périodes de grand froid, apparaît une nouvelle question : comment la personne qui a eu l’intelligence de laisser un texte pareil résonner sans perturbation, qui a sélectionné et agencé les témoignages de manière parfaitement cohérente, comment peut-elle in fine faire l’inverse de ce qu’elle avait posé ? Dans la voix des comédiens vibrent toutes les phases de l’effondrement de l’URSS, mais leur présence est noyée dans un écrin tape-à-l’œil à l’esthétique digne d’un Hollywood sur dénuement.

Perturbant, car le spectacle est incontestablement fort, fort quand même. Et à ce titre plus intéressant que la vague de productions politiques éclose cette saison, notamment autour du Festival d’Avignon. Car, quand sur cette scène bariolée on imagine triompher la représentation facile d’un revival soviétique, avec l’invocation de la fameuse foi en l’humain, le rêve qu’il faut aimer, le royaume d’égalité, les projections de Gagarine, le spectacle montre aussi qu’il s’agit de douleur. Il ne se place pas du côté de la nostalgie survendue, mais de l’injustice. S’il fallait choisir la bonne émotion du spectacle, ce serait celle-ci. Elle traverse tous les parcours et perdure. Vingt ans après, des SDF meurent toujours au mois de septembre et le capitalisme russe montre encore ses «crocs tout neufs».

Guillaume Tion

 

Les Naufragés de Patrick Declerck (à 19 heures) et la Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch (à 21 heures), m.s. Emmanuel Meirieu. Théâtre des Bouffes du Nord, 75010. Jusqu’au 2 octobre.

 

Légende photo : Maud Wyler, dans «la Fin de l’homme rouge». Photo Nicolas Martinez 

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November 7, 2018 7:20 PM
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La Fin de l’homme rouge - Théâtre / Entretien avec Emmanuel Meirieu

La Fin de l’homme rouge - Théâtre / Entretien avec Emmanuel Meirieu | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par Catherine Robert pour La Terrasse Publié le 20 septembre 2018 - N° 269 

 


THÉÂTRE / D’APRÈS LE ROMAN DE SVETLANA ALEXIEVITCH / ADAPTATION ET MISE EN SCENE EMMANUEL MEIRIEU


Emmanuel Meirieu, dont le talent se confirme de spectacle en spectacle, choisit d’adapter l’œuvre de Svetlana Alexievitch pour un hommage sensible aux victimes et aux orphelins de l’utopie communiste.

« J’aime les derniers de cordée et les chaînes de solidarité humaine. »

Pourquoi choisir cette œuvre ?

Emmanuel Meirieu : Je fais un théâtre face au public, où le documentaire se mêle à la poésie et à l’onirisme. La forme des écrits de Svetlana Alexievitch était donc faite pour moi : j’aime raconter des histoires individuelles prises dans les grands mouvements de l’Histoire. J’ai aussi, inutile de le cacher, des raisons biographiques : j’ai assisté à ma première réunion du PCF à cinq ans et j’ai grandi entouré de militants. Cette histoire est une partie de la mienne.

Quels personnages allez-vous choisir ?

E. M. : Ils sont tous magnifiques, mais sur les cinquante portraits du livre, je vais en retenir sept, en en mêlant peut-être certains pour n’en faire qu’un, voire en empruntant certains personnages à d’autres livres, comme La Supplication. Alexievitch le dit elle-même : ses sept livres qui n’en font qu’un raconte la fin d’une utopie. Je vais éviter l’aspect domestique en scénarisant ces témoignages, car ils ne sont pas seulement des récits de vie quotidienne. Valentina, qui accompagne les derniers instants de son mari, liquidateur de Tchernobyl, à la fin de La Supplication, est d’abord et avant tout une grande amoureuse.

Comment jugez-vous cette histoire ?

E. M. : Le spectacle ne jugera pas. Je ne juge jamais. Il y aura des paroles vraies, authentiques, sensibles. Il ne s’agit pas de condamner. D’abord parce que ce n’est pas mon rôle et ensuite parce que les choses sont beaucoup plus compliquées que ça. Alexievitch elle-même dit qu’elle ne le fait pas. Il s’agit évidemment de raconter les crimes commis au nom de cette utopie mais aussi comment il y a eu du bonheur. Il y a parfois de la mélancolie, de la nostalgie dans ces témoignages, et surtout des océans de sens à explorer. Le texte est nuancé, contradictoire et ce n’est pas un spectacle anticommuniste. Il y a encore, chez certains, de la foi, comme chez Vassili, membre du Parti, qui raconte son désir de mourir en vrai communiste. Certains ne renoncent pas, n’y arrivent pas, d’autant que la situation dans laquelle ils vivent aujourd’hui ne les rend pas plus heureux. Mais ce n’est pas non plus un spectacle bolchévique ! Je m’intéresse plus aux émotions qu’aux faits historiques : chacun jugera et choisira sa conviction. Je veux raconter cette histoire parce que j’aime ces personnages, cette foi-là et les gens qui continuent à y croire. J’aime les derniers de cordée et les chaînes de solidarité humaine. Aujourd’hui, il semble qu’il n’y a plus d’alternative au libéralisme. Pour ma part, je n’arrive pas à laisser les choses disparaître. C’est pour cela que je fais du théâtre.


Propos recueillis par Catherine Robert

A PROPOS DE L'ÉVÉNEMENT
La Fin de l’homme rouge
du Vendredi 8 février 2019 au Dimanche 17 février 2019
Théâtre Les Gémeaux - Scène nationale de Sceaux
49, avenue Georges Clemenceau, 92330 Sceaux.
Tél : 01 46 61 36 67. www.lesgemeaux.com

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June 14, 2018 4:55 PM
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«Les Naufragés», galère à vif. Une mise en scène d'Emmanuel Meirieu

«Les Naufragés», galère à vif. Une mise en scène d'Emmanuel Meirieu | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Gilles Renault envoyé spécial à Lyon pour Libération
— 15 juin 2018 


En adaptant l’essai de Patrick Declerck sur le quotidien des SDF, Emmanuel Meirieu illumine les Nuits de Fourvière.


Si un site symbolise les Nuits de Fourvière, qui ont désamarré le 1er juin une édition 2018 aussi dense qu’à l’accoutumée (lire ci-contre), c’est bien celui du théâtre antique. Chaque soir ou presque, le public afflue ainsi sur les hauteurs de Lyon, où les imposants vestiges archéologiques font une cure de jouvence, souvent à base de décibels, à l’instar du concert de LCD Soundsystem, mardi, sous une pluie battante.

Clapotis
Une fois n’est pas coutume, il faut néanmoins filer à l’autre bout de la préfecture du Rhône, dans le quartier de Gerland, pour débusquer cette année un des spectacles du festival qui feront date. En préparant ses Naufragés, coproduit avec la Comédie Odéon, le metteur en scène Emmanuel Meirieu, qui souhaitait un hors les murs, est tombé sur la Halle Debourg. Un vaste hangar sans cachet particulier qui, autrefois, avait servi de gare de triage et d’entrepôt où les pompiers stockaient leurs camions de collection. Aussi, le dock décati ressuscite-t-il ces soirs-ci, sous la forme d’un «théâtre» aux volumes suffisamment extraordinaires pour y avoir fait rentrer 205 tonnes de sable importé des bords de Saône et réparti sous forme de monticules. Plus un vieux gréement de 1955 - offert par un habitant de la Drôme -, rafiot déchu qui, sans cette reconversion aussi tardive qu’inattendue en élément de décor, allait finir ses jours en bois de chauffage. Et même l’inexorable clapotis des vagues que l’on voit lécher la plage, souillée par des immondices - canettes vides, chaise, diable, carcasse de voiture.

La cadre planté tel quel, et rehaussé par un non moins formidable et méticuleux travail (signé Emmanuel Meirieu et Seymour Laval) sur les lumières et la vidéo - qui va annexer aussi bien les parois de l’édifice que les voiles blanches du bateau -, il émane de l’antre une atmosphère spectrale d’échouage aussi explicite que le titre de l’œuvre, lui, opère par métonymie. Car ces Naufragés-là sont juste nos semblables, communément dénommés clochards, ou SDF, ici ramassés par le Samu social et transférés, le temps d’un rafistolage, au Centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre. Un cul-de-basse-fosse de la civilisation, «cinq étoiles au Michelin de la désespérance» où, du début des années 80 à la fin des années 90, Patrick Declerck a effectué divers séjours en qualité d’ethnographe et de psychanalyste, et dont il a tiré en 2001 un essai devenu best-seller.

Pénombre
De cette enquête de terrain, aussi posément clinique («l’hypothermie commence par une phase dite agressive…») qu’inévitablement empathique - jusqu’à se focaliser sur la figure du défunt Raymond, apparié à Puck, le lutin du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare -, Emmanuel Meirieu tire aujourd’hui un (presque) seul en scène. Interprété avec maîtrise par Patrick Cottrelle qui, pieds nus, pantalon et chemise souillés, fait penser dans la pénombre au comédien Olivier Gourmet, le monologue porte haut l’étendard de l’indignation, sans jamais chavirer dans une pleurnicherie que, déjà, l’auteur réprouve à l’évidence. Après De beaux lendemains, d’après Russell Banks, et Mon Traître, qui contractait deux romans de Sorj Chalandon, voici donc le dramaturge lyonnais imprégné de Michel Foucault et des grands penseurs stoïciens, qui continue d’investiguer les anfractuosités d’une humanité valétudinaire.

A l’épilogue, poignant là où tout autre réglage aurait pu le faire basculer dans la gaucherie, un texte s’inscrit sur la pierre. Traduction de la chanson de Tom Waits, No One Knows I’m Gone, il dit notamment : «La pluie fait un bruit délicieux pour ceux qui sont six pieds sous terre.» Tandis qu’à l’extérieur, bonus scénographique inescompté, on entend le déluge s’abattre sur la ville.

Gilles Renault envoyé spécial à Lyon
Les Naufragés d’Emmanuel Meirieu dans le cadre des Nuits de Fourvière, Halle Debourg, Lyon (69). Jusqu’au 23 juin.

 

Légende photo : Le comédien Patrick Cottrelle interprète avec maîtrise ce monologue qui porte haut l’étendard de l’indignation. Photo Loll Willems 

 

 

À FOURVIÈRE, DES NUITS TRÈS ÉTOILÉES

 

Rituellement pléthoriques, les Nuits de Fourvière scandent l’actualité culturelle rhodanienne deux mois durant. Comme chaque été, la manifestation –à l’aise, financièrement– brasse tous les genres au gré d’une soixantaine de propositions combinant flamenco, danse hiphop, cabaret, rock, jazz…

 

Parmi les temps forts (ou présumés tels), on notera la dernière création du Cirque Aïtal, attachant duo franco-finlandais formé par Victor Cathala et Kati Pikkarainen, qui revient en force entouré de comparses (acrobates et musiciens) et de chevaux (Saison de cirque, du 27 juin au 6 juillet). Côté théâtre, on suivra la relecture que feront de Charles Dickens, les Comp. Marius, une troupe flamande fondée par des émules de TG Stan qui, en s’emparant de Pagnol, s’était naguère attiré la sympathie du public local, prêt à en reprendre pour cinq heures avec ces six interprètes jouant une trentaine de personnages autour d’une intrigue policière à dimension sociale (l’Ami commun, du 26 au 30 juin). Très fourni, le volet musique (qui fait tourner la billetterie) vaudra notamment pour l’hommage de Benjamin Biolay revisitant Mobilis in Mobile (19 juillet), usuellement cité comme disque de référence de l’Affaire Louis’ Trio, fleuron pop français des années 80-90 dont le chanteur –et autre enfant du pays– Hubert Mounier, est mort en mai 2016. G.R.

 

 

Les Nuits de Fourvière, Grand Lyon (69). Jusqu’au 28 juillet.

Rens. : www.nuitsdefourviere.com

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June 2, 2018 10:48 AM
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Nuits de Fourvière : un mausolée théâtral pour les sans-abri

Nuits de Fourvière : un mausolée théâtral pour les sans-abri | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge dans Le Monde - 01.06.2018

 

Emmanuel Meirieu adapte « Les Naufragés », de Patrick Declerck, récit d’une immersion totale parmi les clochards de Paris.

 

Pas de théâtre antique, pas d’amphithéâtre de pierre, pas de grande pièce du répertoire – et pas de pièce du tout, d’ailleurs –, pour l’ouverture théâtrale des Nuits de Fourvière. Et pourtant, on n’est peut-être pas si loin de la tragédie antique. Le festival fait un choix fort, avec cette première création confiée à Emmanuel Meirieu et à son théâtre, qui marche toujours sur les crêtes de l’intensité émotionnelle. Le metteur en scène a choisi d’adapter un livre extraordinaire, Les Naufragés – Avec les clochards de Paris, de Patrick Declerck, paru en 2001 (Plon, « Terre humaine »).

Poussé par son sujet, Emmanuel Meirieu prend le pari de faire sortir le théâtre de son domicile fixe. A Lyon, pendant trois semaines des Nuits de Fourvière, les représentations des Naufragés se tiendront à la Halle Debourg, un lieu au confluent des deux fleuves, déniché par le metteur en scène et par Julien Poncet, le directeur du théâtre Comédie-Odéon, qui coproduit le spectacle. « C’est un ancien entrepôt de triage de fret, qui est ensuite devenu une base d’entraînement pour les pompiers, puis un musée des pompiers qui, pour l’anecdote, a brûlé, raconte Emmanuel Meirieu. Je fais aussi une version du spectacle en boîte noire pour la tournée, mais le projet prend toute sa pertinence en étant présenté hors les murs. Cet entrepôt de fret-triage évoque évidemment le triage humain. Et c’est aussi un lieu magnifique, qui a conservé son quai d’arrivées et de départs, avec des destinations comme Dunkerque, Le Havre, Calais… ».

« Les morts du libéralisme »

La rencontre entre Emmanuel Meirieu et le livre de Patrick Declerck apparaît comme une évidence, au regard des engagements du metteur en scène, de sa sensibilité à la souffrance humaine et à l’exclusion. Pourtant, c’est François Cottrelle, l’acteur qui porte le spectacle, qui lui a fait découvrir Les Naufragés. Le choc a été immédiat : « C’est un grand livre, à la fois roman, essai, succession de cas cliniques, d’anecdotes, de statistiques, de pensées philosophiques, anthropologiques…, souligne Emmanuel Meirieu. Je le vois comme un immense monument aux morts non pas pour”, mais par la France. Et c’est ce que j’aimerais que le spectacle soit : un mausolée pour ces morts de la rue, ces morts qu’on ne montre pas, ces morts du libéralisme, qui est une guerre propre, hygiénique, dont on ne voit pas les victimes. »

L’histoire des Naufragés, de ces naufragés-là, parmi bien d’autres, commence au début des années 1980. Patrick Declerck a 28 ans, il vient de Bruxelles, est étudiant en ethnologie et choisit comme terrain d’étude les clochards de Paris. Un terrain dans lequel il s’immerge, direct. Dans sa chambre de la Cité universitaire, il s’équipe d’un collier antipuces et de poudre antigale, s’asperge de gros rouge, s’affuble d’un vieux bonnet, et se fait embarquer le soir même par le car de ramassage pour le Centre d’accueil et de soins hospitaliers (CASH) de Nanterre et son centre d’hébergement pour les sans-abri.

 

Patrick Declerck y restera un an et demi sous une fausse identité, grimé, déguisé, en immersion totale. Quelques années plus tard, il revient au CASH, cette fois pour ouvrir la première consultation de psychanalyse pour les sans-abri, persuadé que la pratique analytique, qui reste perçue comme une médecine de riches, peut aider les exclus de la société. Et en 2001, il publie ce livre, Les Naufragés, qui non seulement rassemble une expérience énorme, mais la pense et l’inscrit dans un contexte politique, psychanalytique et philosophique.

 
« LE RIRE PEUT ÊTRE VULGAIRE, MAIS LA LARME AUSSI. IL Y AURAIT UNE OBSCÉNITÉ À ÊTRE DANS LA SENSIBLERIE », AFFIRME LE METTEUR EN SCÈNE

Comment faire du spectacle avec ça ? Le théâtre en a vu d’autres, notamment celui d’Emmanuel Meirieu, qui n’a jamais monté de pièce au sens classique du terme. Encore fallait-il faire son chemin dans une telle masse d’histoires et de données. « C’est toujours important pour moi d’avoir un fil narratif très fort, explique le metteur en scène. J’ai donc retenu, parmi des dizaines d’autres, un cas particulier, celui d’un homme prénommé Raymond. C’est un ancien clochard, hébergé au CASH, où il travaille à la cantine. Un soir, il décide de se laisser mourir devant le centre d’accueil, d’hypothermie et de surdose d’alcool. Declerck ne peut pas accepter cette mort, et il va mener l’enquête, reconstituer sa vie. Cette enquête le mène au cimetière du CASH, un non-lieu, introuvable sur la carte, et une honte pour la République. J’y suis allé aussi, tourner des images, et je peux vous dire que c’est cinq étoiles au Michelin de la désolation… »

Lire l’éditorial :   Nuits de Fourvière, sonnez violons !

 

Emmanuel Meirieu ne sait pas créer un spectacle sans être totalement habité par son sujet. Pour autant, il a conscience des écueils d’une telle traversée, lui qui a toujours revendiqué un théâtre de l’émotion. « Le rire peut être vulgaire, mais la larme aussi. C’est évidemment ce que nous voulons éviter à tout prix : il y aurait une obscénité à être dans la sensiblerie, à arracher la larme facile. Mais il y aurait aussi une obscénité à ce que les gens n’aient pas envie de pleurer en voyant le spectacle. Le but, c’est aussi d’entrer en compassion et de sortir de l’indifférence. Car on s’est beaucoup habitués, ces dernières années, à la présence de ces sans-abri qui vivent parmi nous. Il y a eu une acclimatation, une tendance, instrumentalisée politiquement et idéologiquement, à développer une indifférence à la souffrance des autres. Alors, si on n’a pas envie de pleurer face à ces Naufragés, je considérerai que je n’ai pas fait mon travail. »

Les Naufragés, d’Emmanuel Meirieu, d’après Les Naufragés – avec les clochards de Paris, de Patrick Declerck. Avec François Cottrelle. Halle Debourg, du 5 au 23 juin (relâche les 10, 11, 17 et 18 juin). De 16,50 € à 22 €. Rencontre avec Emmanuel Meirieu et Patrick Declerck les 5 et 6 juin.

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September 9, 2017 10:34 AM
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Judith Chemla, comme ça lui chante 

Judith Chemla, comme ça lui chante  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Aurélien Ferenczi, dans Télérama (septembre 2016)



Après les planches, le cinéma et le spectacle solo, la comédienne se lance dans “Traviata, vous méritez un avenir meilleur”, une adaptation chantée-parlée de l'œuvre de Verdi. Un projet dans ses cordes, la musique ayant toujours rythmé sa vie d'actrice.
Dans un café de la rue de Belleville, au coeur de l'été parisien, elle se couvre d'un châle rose puis se découvre, agite pas mal les bras, ce qui lui donne une belle envergure : grande fille brune, Judith Chemla se raconte avec feu et avec foi, regard très bleu et sourire en coin.


Cette jeu­ne femme de 31 ans ne fait pas les choses à moitié et on ne la cantonnera pas à un seul emploi. On l'a vue, sur scène, jouer les funambules trompe-la-mort (un pied cassé pendant la préparation de son spectacle solo, Tue-tête, en 2010), chanter du Purcell d'une voix divine (le succès du Crocodile trompeur, créé en 2013), puis incarner la « jeune fille » Violaine, héroïne de Paul Claudel, avec un mélange particulier de profondeur et d'espièglerie.


Intense et enfantine, chargée et aérienne


Sur grand écran, pareillement : elle plongeait nue dans la piscine de Camille redouble (2012, qui lui valut une nomination aux César) ou franchissait pudiquement les étapes du deuil d'un être cher dans Ce sentiment de l'été (2015). A chaque fois, dans l'exubérance comme dans la peine, à la scène comme à la ville, elle garde sa singularité : une façon d'être à la fois intense et enfantine, chargée et aérienne. « Je l'avais remarquée alors qu'elle était au Conservatoire national d'art dramatique, raconte Yves Beaunesne, qui l'a dirigée dans L'Annonce faite à Marie. Quand quelqu'un arrive à passer le cap de l'école — que j'appelle un cimetière de muses — tout en gardant son innocence, et même pour elle quelque chose de l'ordre du cristal, c'est remarquable, il ne faut pas laisser passer ça. »


Pour le metteur en scène, c'est le goût et la pratique de la musique qui font la différence : « Judith est une musicienne hors pair, et elle a compris que la musicalité de la langue claudélienne permettait d'accéder à des états de grâce insoupçonnables. De plus, le travail qu'on a fait lors de ce spectacle sur le chant et les compositions musicales a été capital. ­Judith a une soif de spiritualité, quel que soit le nom qu'on met dessus, et la spiritualité s'accompagne toujours de musique. »


C'est encore du théâtre musical qui occupe aujourd'hui la comédienne, avec Traviata, vous méritez un avenir meilleur, (du 17 septembre au 15 octobre au Théâtre des Bouffes du Nord) version épurée de l'opéra de Verdi pour six acteurs et huit instrumentistes. Elle en partage la conception avec le metteur en scène Benjamin Lazar, et le comédien et musicien Florent Hubert (l'un des trois coauteurs du Crocodile trompeur). « Il y a longtemps que je pense à La Traviata, j'en travaille des airs depuis que j'ai 20 ans, explique Judith Chemla, qui a mené de front l'apprentissage du chant et de l'art dramatique. Les émotions que traverse la musique de Verdi sont d'une grande pureté et d'une grande vérité. On a envie de pleurer, c'est immédiat ! »


“Mon père a souvent pensé qu'il était passé à côté de quelque chose. Moi, je ne veux passer à côté de rien !”


Le retour aux sources, la quête de la vérité sont les lignes directrices de cette adaptation : « Il s'agit de trouver la vraie personne sous l'archétype : la courtisane Alphonsine Plessis, qui s'est rebaptisée Marie Duplessis. Elle a inspiré à Dumas fils sa Dame aux camélias et à Verdi sa Violetta. Alphonsine est morte à 23 ans. Ce qui m'a toujours saisie, c'est sa façon de tout brûler, une ivresse de vivre plus forte que tout. Et aussi qu'elle ait accepté le sacrifice de son amour, à la demande de la famille de son amant : croire à quelque chose de plus grand que la satisfaction de la vie matérielle, garder intacte l'idée d'un amour qui n'est pas mis à l'épreuve de la vie, je trouve ça très beau. »


Le jour de l'interview, Judith Chemla et ses camarades peaufinent encore ce qui sera un spectacle parlé-chanté, espérant toujours, par exemple, se passer des sous-titres sur les airs en italien. Pourrait-elle chanter La Traviata sur une vraie scène d'opéra ? « Je ne sais pas. Pousser ma voix me ferait perdre une certaine légèreté, la pression de l'exécution m'entraverait... » Mais ils créent « leur » Traviata au Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris, et ce spectacle est, parmi d'autres, l'un des lointains héritiers de La Tragédie de Carmen, que Peter Brook y avait monté. « Ce lieu fait sans doute son histoire par lui-même ! Son dépouillement pousse à aller au coeur des choses, à mettre l'opéra à nu, comme Brook l'avait fait. »


A 14 ans — elle a souvent raconté l'anecdote —, elle voit son prof de français bouger tables et chaises, créer un espace de jeu, et c'est « la révélation de la liberté. Je me suis dit que la vie était dingue ». Elle se met alors à réparer, plus ou moins consciemment, l'empêchement fait à ses parents : sa mère voulait être danseuse mais, peu soutenue par sa famille, s'est tournée vers le droit et l'enseignement ; son père, violoniste « un peu rebelle », a davantage trouvé la reconnaissance à l'étranger qu'en France. « Une dynastie d'artistes contrariés... Mon père a souvent pensé qu'il était passé à côté de quelque chose. Moi, je ne veux passer à côté de rien ! »



“Chanter, c'est comme du surf : on est relié aux grands sentiments, aux grandes émotions comme si on était porté par les courants.”
Enfant puis ado, elle regarde Camille Claudel, à la télévision, et le film la fait toujours pleurer. « Je ne savais pas encore pourquoi la puissance émotionnelle d'Adjani me touchait à ce point. Mais c'est comme un chant, un torrent, quelque chose qui s'ouvre. On voit que ce n'est pas une composition : elle se livre, elle donne sa vie. Est-ce qu'il faut sacrifier quelque chose pour donner autant ? On peut se fourvoyer, aussi, avec cette pensée... »


Bien plus tard, après le Conservatoire, puis un passage court, mais remarqué, à la Comédie-Française (on l'a aimée, notamment, dans La Grande Magie, d'Eduardo De Filippo), une autre révélation la saisit alors qu'elle répète De beaux lendemains, d'après Russell Banks, sous la direction d'Emmanuel Meirieu.


« On avait travaillé comme s'il s'agissait d'un témoignage face caméra. Et moi qui faisais jusque-là du théâtre pour sortir de moi-même, faire la folle, j'ai été tout à coup comme traversée par un courant profond. J'avais l'impression de me dénuder pour sentir les mouvements souterrains de l'histoire que je racontais, de l'humain que j'incarnais. » L'analogie maritime taraude. Quand elle chante, elle imagine que « c'est comme du surf : on est relié aux grands sentiments, aux grandes émotions comme si on était porté par les courants ».


“A force d'œuvrer à créer de belles choses, on prend le pouvoir sur son existence... ”


Depuis, elle trouve « incroyable de rentrer dans des destins, dans des histoires. C'est comme une façon de me donner : tout ce que j'ai éprouvé sert a redonner vie ailleurs, c'est beau comme une offrande ! ». Elle prend l'exemple du film de Stéphane Brizé qu'elle a tourné l'an passé, Une vie, d'après le roman de Maupassant (en compétition à la Mostra de Venise, en salles le 23 novembre), son premier « grand premier rôle », récit du destin brisé d'une femme trompée. « Quand Brizé filme mon personnage, dont l'existence ne vaut rien, que personne ne regarde, il l'aime : et c'est comme s'il disait aux gens seuls, aux êtres brisés, qu'ils pouvaient être regardés, qu'on est avec eux. C'est magnifique... »


La mystique n'est pas loin ? « Ah ! je vois le portrait que vous allez faire, une illuminée... » On n'ira pas jusque-là, mais il y a chez elle, en plus d'une « confiance dans la vie, qui est une foi », une morale du geste artistique : « A force d'oeuvrer à créer de belles choses, on prend le pouvoir sur son existence... » Elle ne parle pas de carrière, ni de faire des choix, mais plutôt de « construire avec [ses] petites mains ». En gardant l'initiative et la liberté d'expérimenter : il lui reste un souvenir triste de Tue-tête, son « seule en scène », marqué par l'influence un peu trop directive de James Thierrée, avec qui elle partageait alors sa vie et a eu un fils.
« Quand on ne réussit pas quelque chose, il se passe autre chose », dit-elle dans un sourire. Son élan de vie, ses longs cheveux noirs, son oeil qui brille la font alors ressembler à Françoise Dorléac. On le lui dit, elle rougit presque. « Mais non, je ne suis pas aussi belle qu'elle... »

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January 8, 2017 8:54 AM
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Mon traître, d’après Mon traître et Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

Mon traître, d’après Mon traître et Retour à Killybegs de Sorj Chalandon | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Mireille Davidovici pour Théâtre du blog


Ça commence comme un conte cruel, égrené par une voix off enfantine : il était une fois une princesse dont le château s’écroulait un peu plus, chaque fois qu’elle accouchait,  et qui meurt écrasée par une pierre, et ses enfants, eux, sont devenus des corbeaux… Sous ces sinistres auspices et une pluie battante, dans un cimetière de Belfast en avril 2007, Antoine s’adresse à la dépouille de son ami : un récit « fondé sur des faits réels», annonce un cartouche projeté sur un écran transparent à l’avant-scène où défileront ensuite, entre deux éclairs, images d’actualité et vols de corbeaux.


 Dans un clair-obscur maintenu jusqu’à la fin, on entend, rapportée par trois voix successives, la tragédie d’un homme, traître à la cause de l’armée républicaine irlandaise (IRA), à l’admiration de son fils et à l’amitié d’un jeune militant français. Sorj Chalandon, grand reporter à Libération, a couvert le conflit en Irlande du Nord,  et s’est lié d’amitié avec Denis Donaldson, celui qui, sous sa plume, deviendra Tyrone Meehan, personnage de deux romans et dont il a appris l’assassinat par l’IRA dans la presse. «  C’était un tout petit article, “Un traître au sein de l’IRA“ disait le titre en gras.  L’article disait qu’il avait avoué avoir trahi les républicains pendant vingt-cinq ans (…) » 


 Immobile et face public, l’Antoine de Mon traître, (Laurent Caron), surmonte son chagrin pour dire à Tyrone Meehan combien il l’a admiré en héros de la lutte contre l’occupant britannique, et le choc de la révélation : «Il fallait que Tyrone me parle. Il fallait que je le voie. Il fallait qu’il m’explique. » «Pourquoi tu as fait ça ? Est ce que trahir, ça fait mal ? Est-ce qu’un traître, c’est tout le temps ? » lui demande à son tour son fils, joué par le chanteur Stéphane Balmino.


 Et le traître, revenu d’entre les morts et ressuscité par  Sorj Chalandon dans Retour à Killybegs, raconte son enfance dans l’Ulster assiégée, les humiliations et les violences subies par les Irlandais, la révolte, les années de prison et les circonstances de son acte odieux. Jean-Marc Avocat prend en charge avec conviction ce récit à la première personne qui met à nu le drame d’un homme et révèle un pan peu glorieux et trop vite oublié de l’histoire d’Angleterre : la répression sauvage dans les geôles britanniques, et ces interminables grèves de la faim et de la saleté (dirty protest) de quelque trois cents prisonniers politiques, dans une épouvantable puanteur.


Le théâtre, tout en restant sobre, apporte un supplément de chair et d’émotion à ces romans déjà chargés de vécu. «Meirieu a fait des choix dans ces textes. Coupes franches, disparitions de répliques, de personnages. Le théâtre est une autre aventure (…) C’est une histoire d’Irlande qu’Emmanuel Meirieu nous raconte », approuve Sorj Chalendon. La mise en scène, en effet, respecte l’esprit de ce diptyque, tout en lui donnant, par la magie des éclairages, vidéos et musiques d’une extrême discrétion, une densité propice à des prises de parole directes. Seul en scène, chaque acteur, immobile devant le micro, s’adresse au spectateur, et lui fait d’autant plus saisir les nuances d’une écriture ciselée, à fleur de peau.


 Mireille Davidovici


 Théâtre du Rond-Point, 2 bis Avenue Franklin Delano Roosevelt, 75008 Paris. T: 01 44 95 98 00,  jusqu’au 29 janvier.
www.theatredurondpoint.fr


 Le 7 février, Le Salmanazar, Epernay (51) ; les 14 et 15 février, Maison de la culture de Tournai (Belgique) ;  le 28 février, Quai des Arts, Argentan (61) ; le 2 mars,  Centre d’art et de culture de Meudon (92) ; le  10 mars, Châteauvallon (83) ; le 14 mars, Le Liburnia ,Libourne (33) ;  le 17 mars, Théâtre de Vénissieux (69) ;  le 23 mars La Piscine- Atelier Culture, Dunkerque (59) ; le 28 mars, Le Passage, Fécamp (76) ; le 31 mars ;  Le Vallon ,Landivisiau (29).
Mon traître et Retour à Killybegs sont publiés aux éditions Grasset.

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