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Le spectateur de Belleville
June 7, 2024 1:21 PM
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Par Philippe Lançon dans Libération - 7 juin 2024 Célie Pauthe et Claude Duparfait, impeccable comédien, adaptent avec bonheur le monologue féroce et drôle de l’Autrichien Thomas Bernhard au Théâtre de l’Odéon. Oui, c’est d’abord non. Dans ce long monologue écrit par l’écrivain autrichien Thomas Bernhard en 1978, seul un homme parle, mais il en embarque d’autres, une femme surtout, et tout le monde épelle son non à travers lui, flotte dedans faute de pouvoir dire oui. Tout le monde, sauf l’agent immobilier Moritz. Lui, il écoute. C’est le rôle de l’agent immobilier : écouter les névroses, les fantasmes, les solitudes des clients, pour les transformer en maisons. Mais Moritz n’est pas le narrateur. Le narrateur, un double de l’auteur en scientifique, s’est coupé de tout, de tous. Il ne travaille plus. Il ne lit plus Schopenhauer et n’écoute plus Schumann, ses passions, ses deux oui. Il est dévasté par la maladie, la dépression, horrifié par les habitants de cette contrée autrichienne perdue, isolée, brutale, hostile. Et il est venu chez Moritz pour vider son sac. Il commence à le faire quand apparaît un couple venu conclure l’achat d’un terrain froid, humide, toujours à l’ombre, au-delà du cimetière et de la forêt. Pourquoi l’homme, le Suisse, veut-il construire dans cet endroit invivable ? Parce que «leur vie à tous deux, c’est ainsi que le Suisse s’était exprimé, débouchait en cet endroit précis». Il a construit partout des centrales électriques, dans des contrées chaudes et riantes, et maintenant, «de toute évidence, le Suisse avait conçu son domicile, qu’il appelait constamment son dernier domicile, exactement comme ses centrales, qu’il avait bâties aux quatre coins du monde. Quand on examinait le plan de plus près, on se trouvait en présence d’une quantité de pièces où l’on n’aurait voulu vivre à aucun prix, mais le Suisse était convaincu d’avoir dessiné la maison d’habitation idéale». Un musicien et un mime Qu’il s’agisse du Suisse, de la tenancière de l’auberge, de cette campagne d’Autriche, le texte est une cantate, féroce et drôle, de la solitude négative. Il concentre le talent de Bernhard, Bach du désastre moral et mental autrichien : cet art du rabâchage et du contrepoint où les discours rapportés par une voix furieuse forment de petites phrases musicales qui reviennent et reviennent dans le flux d’une mélodie noire, avec de légères variations signifiant les changements de ton : les récits de Bernhard sont des règlements de comptes et des leçons de musique. Pour les faire vivre sur scène, le comédien doit être un musicien et un mime : intonation, débit, grimaces, gestes, tout doit être exagéré et retenu, plein de chagrin et de jeu. Claude Duparfait, qui a beaucoup incarné les personnages de Bernhard, est ce comédien. Aussi comique que désespéré, tranchant que subtil, sauvage que délicat, absent que présent. Même de face, il semble de profil : un oiseau humain qui plie une jambe, casse un poignet, tape sur une cuisse, pour mieux articuler et désarticuler le texte selon des perspectives cassées, des angles aigus. Assis sur une chaise de jardin, entre une bouteille d’eau et un gros sac à vêtements, il désespère de tout et attend quelqu’un. Pour s’envoler, pour revivre, il en a besoin. Et voilà l’autre grand personnage du texte, la jeune femme du Suisse : «Une Persane native de Shiraz, comme je n’avais pas tardé à l’apprendre, un être qui me régénérait de fond en comble, et donc un partenaire de marche, de pensée, et donc de conversation et d’échanges philosophiques, qui me régénérait de fond en comble, et comme je n’en avais plus eu depuis des années et comme je n’aurais jamais imaginé qu’une femme puisse l’être avec moi.» Avec elle, il va de nouveau aimer Schopenhauer, Schumann : vivre un trip d’adolescent. Il va respirer, travailler. Et il va pouvoir la tirer du désespoir jumeau où elle a plongé. Du moins veut-il le croire, ce gros malin. Réciter du Schopenhauer sous la pluie Dans le texte, la Persane n’existe et ne parle qu’à travers la voix du narrateur. A l’Odéon, jouée par l’actrice iranienne Mina Parvani, elle apparaît, mais uniquement filmée, avec lui, tandis qu’ils se promènent en hiver dans une forêt de mélèzes. Réciter du Schopenhauer sous la pluie, il faut le faire. Ils le font. Elle dit même quelques poèmes en persan. Pour éviter une heure et demie de monologue, Célie Pauthe a fait ce choix qui donne au personnage une présence fantomatique, comme dans le texte (fort bien coupé, réduit à l’essentiel) : ni là, ni pas là. Pour une fois au théâtre, la vidéo n’est pas un gadget, même si les dialogues cassent la musique du texte. Cette histoire, naturellement, finira mal, très vite : «Incroyable, dit le narrateur, la rapidité avec laquelle la meilleure relation, quand on lui demande plus qu’elle ne peut donner, se détériore et finit par se consumer entièrement.» Il a pompé la Persane, et puis, saturé ou repus, il l’a abandonnée. Qu’elle le lui reproche ne peut le conduire qu’à une chose : écrire ce qu’ils ont vécu, comment elle a fini. Oui est le dernier mot du texte. C’est le Oui qu’elle dit à la mort, mais c’est lui qui l’écrit. «Une belle fin, non ?» ajoute Claude Duparfait, mutin. Philippe Lançon / Libération Oui, d’après Thomas Bernhard. Adaptation et conception de Claude Duparfait et Célie Pauthe, mise en scène de Célie Pauthe, à l’Odéon-Ateliers Berthier (75017), jusqu’au 15 juin. Légende photo : Pour une fois au théâtre, la vidéo n’est pas un gadget, même si les dialogues cassent la musique du texte. (Jean-Louis Fernandez)
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Le spectateur de Belleville
February 14, 2021 12:03 PM
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Par Olivier Frégaville - Gratian d'Amore pour l'Oeil d'Olivier - 14/02/2021 Au CDN de Besançon Franche-Comté, qu’elle dirige depuis 2013, Célie Pauthe adapte, avec malice et ingéniosité, Antoine et Cléopâtre, une des tragédies historiques de William Shakespeare. En collaboration avec Irène Bonnaud, elle donne aux mots du dramaturge anglais une belle contemporanéité et offre à sa comédienne fétiche, Mélodie Richard, un rôle en or.
En ce samedi après-midi, une petite bruine hivernale humidifie l’atmosphère bisontine. Il y a peu de monde dans les rues, qui mènent de la gare au CDN, installé dans l’ancienne salle des fêtes du complexe thermal de Besançon-les-Bains. L’air glacé a refroidi les ardeurs même des plus téméraires. Devant le théâtre, quelques étudiants, emmitouflés dans leur parka, fument des cigarettes. A l’intérieur, dans le foyer, un petit nombre de professionnels, heureux de se retrouver, échangent sur les dernières non-annonces du gouvernement concernant le secteur culturel.
Reine sensuelle et lucide L’heure passe. Il est temps de rejoindre l’Égypte des pharoaons, sa dernière reine (lumineuse Mélodie Richard) et son amant guerrier (Ténébreux Mounir Margoum). Derrière les murs mordorés d’un somptueux palais alexandrin, une fête orgiaque bat son plein. Les femmes chantent, les hommes se dévêtissent, se travestissent. Enivrés par la beauté de leur chère souveraine, servantes, suivantes, soldats, hérauts et voyants batifolent joyeusement. Seule Cléopâtre semble inquiète. Après le grand Jules César, elle aime à en mourir le ténébreux et turbulent Marc-Antoine. A-t-elle peur d’être délaissée ou a-t-elle peur que les devoirs du turbulent consul envers Rome finissent par l’éloigner de ses charmes ? Des monstres politiques Malgré les bacchanales, où s’enivrent la fine fleur de l’antiquité, l’heure est sombre. Les amours de la divine Cléopâtre et du martial Marc-Antoine n’enchantent guère de l’autre-côté de la Méditerranée. Le fringuant et rusé Octave (extraordinaire Eugène Marcuse) rêve de ceindre la couronne de laurier des Césars. De manipulations en mensonges, de pourparlers biaisés en pièges dissimulés, nos trois bêtes politiques s’affrontent sans relâche. Entre amour et haine, désir et rancœur, séduction et ressentiment, la guerre est déclarée. Elle est terrible, violente, sans concession et funeste. Entre passion et devoir En s’emparant de l’histoire mythique de la femme la plus célèbre de l’Antiquité, dont William Shakespeare s’est inspiré pour l’une de ses tragédies historiques, Célie Pauthe ne cherche pas à figer le récit de ce destin mortifère dans une sorte de péplum théâtralisé. Bien au contraire, comme elle l’avait fait avec Bérénice de Racine, elle donne un coup de jeune au texte en plaçant son propos sur la ligne de crête entre les désirs de la femme et le devoir d’une reine envers son peuple. Avec la complicité de la traductrice Iréne Bonnaud, elle impulse une vraie modernité au récit et à l’intrigue. Captivé, séduit, on se laisse emporter près de quatre heures durant dans cette spirale infernale de sentiments, qui mène nos deux héros aux portes des abîmes. Des amours d’adultes Par-delà les intrigues de cour, la grande force d’Antoine et Cléopâtre se situe dans la double dimension entre érotisme exalté et rêve politique. Quand ils se rencontrent, ces deux-là, ce ne sont plus des enfants. Ils ont chacun vécus d’autres amours. Bien sûr, on ne peut nier leur attirance charnelle qui affleure comme un souffle torride dès qu’ils sont en présence l’un de l’autre, mais leur vision d’un bassin méditerranéen où Alexandrie serait l’égale de Rome, où toutes les civilisations se métisseraient sans dominé sans dominant, attise leur incandescente passion. Ce rêve fou, d’un monde unit, multi-ethnique, rien n’a pu l’engloutir, le détruire, ni Octave, ni les lois romaines qui empêchent chez Racine la reine Bérénice d’épouser Titus. Il hante l’histoire moderne, celles des deux guerres, mais aussi celle des migrations. Une distribution épatante Derrière les mots, qu’elle fait magnifiquement résonner dans nos consciences, Célie Pauthe fait le choix d’un casting en or massif. Dans le magnifique écrin scénographique imaginé par Guillaume Delaveau, qui permet en quelques manipulations de passer des palais égyptiens au couloir du sénat romain, du tombeau de Cléopâtre au désert de Lybie, chacun joue sa partition avec une belle intensité, un profond engagement. Bien que la pièce ne devrait voir le jour qu’en juin à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, tout est déjà là. Mélodie Richard est impériale, troublante dans ses amours, ferme dans ses décisions. Mounir Margoum se glisse doucement dans le rôle de Marc-Antoine. Il l’habite avec une belle gravité. Face à eux, Guillaume Costanza, Maud Gripon, l’éblouissante Dea Liane à la voix envoutante, Régis Lux, le détonnant Glenn Marausse, l’angélique Adrien Serre, Lounès Tazaïrt, Assane Timbo, la lumineuse Mahshad Mokhberi et Bénédicte Villain ne déméritent absolument pas et offrent des personnages empreints d’humanité. Mais, c’est le jeune Eugène Marcuse, que l’on avait déjà remarqué en 2017 dans un Koltés au Poche Montparnasse, qui brûle littéralement les planches. Dans le rôle du froid et calculateur Octave, il est parfait. Voix grave, silhouette fine, il impose sa présence féline, son jeu entre clairvoyance et soif de pouvoir. Un bijou scénique Impatiente de présenter sa dernière création au public, Célie Pauthe ronge son frein. Signataire de la lettre de soutien pour une réouverture au plus tôt des musées, la metteuse en scène signe avec son Antoine et Cléopâtre, une tragédie moderne percutante. Réussissant la gageure de tenir en haleine quatre heures durant l’attention, elle donne magistralement corps et chair à ces amours mythiques, qui alimentent nos fantasmes depuis la nuit des temps. Olivier Fregaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Besançon Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare Création à huis-clos au CDN de Besançon Franche-Comté Avenue Edouard Droz Esplanade Jean-Luc Lagarce 25000 Besançon Durée 3h45 Tournée Du 7 mai au 5 juin 2021 aux Ateliers Berthier – Odéon – théâtre de l’Europe Mise en scène de Célie Pauthe traduction d’Irène Bonnaud en collaboration avec Célie Pauthe Avec Guillaume Costanza, Maud Gripon, Dea Liane, Régis Lux, Glenn Marausse, Eugène Marcuse, Mounir Margoum, Mahshad Mokhberi, Mélodie Richard, Adrien Serre, Lounès Tazaïrt, Assane Timbo & Bénédicte Villain Collaboration artistique de Denis Loubaton Scénographie de Guillaume Delaveau Costumes d’Anaïs Romand Lumière de Sébastien Michaud Son d’Aline Loustalot Vidéo de François Weber Crédit photos © H. Bellamy et Marion Lefebvre
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Le spectateur de Belleville
March 15, 2019 8:26 PM
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Par Joshka Schidlow dans son blog Allegro Théâtre 16 mars 2019 Pour ses débuts dans la mise en scène d'opérette Célie Pauthe ne s'est pas rendue la tâche facile. Hitler n'ignorait évidement pas que Johann Strauss avait des origines juives. Appréciant la gaieté acidulée de ses opérette, il lui offrit un certificat d'aryanisation. Ses oeuvres ne furent de ce fait jamais interdites. Brillamment mis en scène, le début du spectacle est, avec sa foison de quiproquos et ses danses tourbillonnantes, d'une folle allégresse. Les inflexions harmonieuses des voix des chanteurs-acteurs ajoutent à notre plaisir. Mais la maîtresse d'oeuvre a tenu à ce que le regard rapidement se décille. Les interprètes incarnent les artistes juifs qui furent déportés au camps de Térézin. Ils y jouèrent plusieurs spectacles. La chauve -souris y fut montée en 1944, pour abuser les représentants de la croix rouge à qui les nazis, experts en manipulation, firent croire que ceux qui vivaient dans cette ancienne forteresse y menaient joyeuse vie. Kurt Gernon, cinéaste de grand talent se prêta au jeu. Il filma les "habitants" de Terezin vivant dans des conditions idylliques. Le film terminé et les membres de l'organisation humanitaire partis, il fut comme la majorité de ceux qu'il avait montré profitant d'excellentes conditions de vie, envoyé dans les chambres à gaz d'Auschwitz. Le spectacle chatoyant était en fait une danse de spectres. Ce qu'un acteur à l'ouverture du 3e acte dit sur un ton inutilement larmoyant. C'est là la seule réserve qu'inspire cette représentation pour laquelle Anaïs Romand, plus habituée à mettre son remarquable métier au service du cinéma que de la scène, à conçue des costumes d'une exceptionnelle beauté. Jusqu'au 23 mars MC93 Bobigny tél 01 41 60 72 72 En collaboration avec l'Opéra national de Paris.
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Le spectateur de Belleville
May 26, 2018 5:58 PM
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Bérénice de Jean Racine mise en scène Célie Pauthe du 11 mai au 10 juin Berthier 17e Titus et Bérénice vivent un amour impossible. Ils ne peuvent se l’avouer. Bérénice ne peut pas même le concevoir : depuis cinq ans, son amant n’a cessé de lui jurer une passion éternelle. Quant à Titus, il préfère s’étourdir, s’aveugler. Mais voici que s’est levé le jour tragique. Entre la loi du monde et la foi des amants, il va falloir choisir.
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May 18, 2018 11:28 AM
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Par Fabienne Darge dans Le Monde 18.05.2018 Célie Pauthe met en scène « Bérénice » aux Ateliers Berthier, avec l’actrice Mélodie Richard. On en voit trop peu, des spectacles comme celui-ci, qui mène vers les rivages raciniens avec une douceur, une profondeur calme et tranquille, loin des grandes orgues déclamatoires, des numéros d’acteurs souvent attachés à l’auteur français. C’est un Racine à la fois intime et vivant que mettent en majesté la metteuse en scène Célie Pauthe et sa magnifique actrice, Mélodie Richard (Le Monde daté 8 mai), avec cette Bérénice en état de grâce, visible aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon jusqu’au 10 juin. On y entre comme on entrerait dans un paysage palpitant de multiples correspondances imaginaires, historiques, littéraires, géographiques… Le plateau, pourtant, est d’une grande simplicité, mais, à l’image de l’ensemble du spectacle, d’une simplicité on ne peut plus pensée et raffinée. L’histoire de Bérénice et de Titus prend place dans un salon contemporain, envahi par un sable blanc comme de la poussière de marbre, et surmonté par un long voilage immaculé – scénographie aérienne signée par Guillaume Delaveau. Lire aussi le portrait : Mélodie Richard, le théâtre du haut d’un trapèze C’est sur cet écran frémissant au moindre souffle que Célie Pauthe inscrit d’emblée son projet : mettre en scène Bérénice, écrite par Racine en 1670, en regard avec un court-métrage méconnu de Marguerite Duras, Césarée, réalisé en 1979. Célie Pauthe est une grande lectrice de Duras : elle avait signé, en 2015, un très beau spectacle qui associait La Bête dans la jungle et La Maladie de la mort. C’est l’auteure de L’Amant qui l’a menée à Racine, elle qui l’aimait plus que tout. A l’heure où cette épure tragique – une des plus belles, faut-il le rappeler, du classicisme français – commence, on est à Rome, en 79 de notre ère. Titus rentre de Judée, où il a écrasé la révolte des Juifs et détruit le temple de Jérusalem. Il va être proclamé empereur et doit épouser Bérénice, la reine de Judée, qui l’aime et qu’il aime, et qui l’a suivi à Rome. Un triple conflit tragique porté à incandescence La pièce tient en un triple conflit tragique, porté à incandescence. Celui de Titus, qui devra choisir entre Bérénice et la raison d’Etat, à cause des lois romaines, qui condamnent l’union de l’empereur avec une étrangère. Celui d’Antiochus, roi de Commagène (située dans l’actuelle Turquie) et ami de Titus, qui aime Bérénice en secret. Et celui de Bérénice, qui a abandonné son peuple, sa terre, sa religion, pour suivre Titus, et se retrouve abandonnée, répudiée. La mise en scène de Célie Pauthe mêle l’intime et le politique sans jamais forcer ni insister sur cette histoire qui marque le début de la diaspora juive. L’Histoire est là comme un fantôme, notamment à travers le film-poème de Duras, très inspiré, et qui est une découverte pour nombre de spectateurs. C’est bien l’amour qui est au premier plan de cette mise en scène, l’amour qui brûle les personnages, les calcine et les grandit à la fois L’écrivaine-cinéaste est allée à Césarée, où, dit-elle, il ne reste plus rien, que du sable blanc mêlé de poussière de marbre. Elle n’a rien filmé là-bas, elle raconte en voix off, de sa voix inimitable, l’histoire de Bérénice, qui a trahi son peuple par amour, pendant que défilent des images des femmes plantureuses de Maillol ou celles de la reine de pierre du pont du Carrousel, alors enfermée dans un échafaudage. C’est bien l’amour qui est au premier plan de cette mise en scène, l’amour qui brûle les personnages, les calcine et les grandit à la fois. L’amour qui, chez Racine comme chez Duras, noue un pacte secret avec la langue, en avançant vers sa sublimation grâce au langage. Et cette langue, ces alexandrins qui constituent un des écueils premiers de toute mise en scène racinienne, sont ici superbement portés, sans emphase, avec une rigueur de fond qui permet de les jouer de manière naturelle et vivante. Sentiment d’éternité Vivants, palpitants, frémissants, les acteurs le sont aussi. A commencer par Mélodie Richard qui, avec sa beauté brune, sa longue tunique verte, restera comme une Bérénice inoubliable de fraîcheur et d’émotions contraires, légère comme une enfant joueuse ou furieuse comme une Médée. Mais ses deux partenaires sont tout aussi remarquables. Clément Bresson en Titus torturé à l’excès, ambigu, déchiré, se détruisant lui-même en détruisant son amour. Mounir Margoum, en Antiochus vibrant de sensualité et de douleur. Mais le plus beau, dans cette Bérénice, c’est le sentiment d’éternité, si rare et précieux au théâtre, qu’elle fait souffler dans l’air de manière impalpable. Une des images du spectacle l’incarne merveilleusement, quand Phénice, la confidente de Bérénice (jouée par la comédienne iranienne Mahshad Mokhberi), fait filer entre ses doigts, comme dans un sablier, une longue traînée de ce sable immaculé et parfait, que n’a altéré ni le sang des guerres ni les larmes des tragédies intimes. Bérénice, de Jean Racine, accompagné de Césarée, court-métrage de Marguerite Duras. Odéon-Théâtre de l’Europe aux Ateliers Berthier, 1, rue André- Suarès, Paris 17e. Tél. : 01-44-85-40-40. Du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures, jusqu’au 10 juin. De 8 € à 36 €. theatre-odeon.eu Légende photo : Clément Bresson dans « Bérénice », de Jean Racine, mis en scène par Célie Pauthe.
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Le spectateur de Belleville
May 10, 2018 10:23 AM
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Par Patrick Sourd dans Les Inrocks - 4.05.2018 Une première mise en scène d’un classique qui offre une partition de rêve à Mélodie Richard.
C’est la découverte de “Césarée”, le court métrage consacré par Marguerite Duras à la figure de Bérénice, qui décide Célie Pauthe à mettre en scène la tragédie de Racine. L’enjeu du spectacle étant de faire dialoguer les deux œuvres, on se plaît à rappeler qu’à trois siècles de distance, c’est une même urgence qui anime le dramaturge et la réalisatrice.
En 1670, Racine doit se justifier dans sa préface d’avoir dû “faire quelque chose de rien” en accordant ses vers au simple drame d’une rupture amoureuse : “Ce n’est pas une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie ; il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.” Une volonté de faire avec presque rien
En 1979, c’est cette même “tristesse majestueuse” qui habite le texte dit en voix off par Duras, et sa volonté de faire avec presque rien est avérée quand on sait que les plans de Paris qui accompagnent Césarée proviennent des rushs inutilisés de son film Le Navire Night.
Il y a toujours un hors-champ dans l’histoire de Bérénice. Avec Racine, cinq ans ont passé depuis que la reine des juifs a trahi son peuple pour aller vivre à Rome avec son amant Titus, le destructeur du temple de Jérusalem. La raison d’Etat étant plus forte que l’amour, Titus la renvoie de Rome au moment où il devient empereur. Usant de son droit de suite, Duras parle de l’après, du retour à Césarée, le port de Palestine d’où Bérénice était partie.
Incarnée avec une élégance sans pareille par Mélodie Richard, la Bérénice de Racine est une femme sous influence qui oscille entre le désespoir et la colère de se voir condamnée à devoir tout perdre. Devenue un empêchement pour celui qui la chérissait hier, elle sait qu’après avoir renié les obligations de sa couronne et subi la trahison de Titus, il ne lui reste plus rien.
Les brumes du petit matin sur la place de la Concorde enfermée
Tout se passe dans l’espace pétrifié d’un salon envahi par le sable. Projeté sur les voiles qui cadrent la scène, le film, comme une savante ponctuation, séquence la pièce d’acte en acte. L’évocation métaphorique de Marguerite Duras a valeur d’un baume au cœur face au cauchemar de Bérénice. Pour lui rendre hommage comme on le ferait d’une déesse injustement bafouée sur l’autel de l’amour,
Duras ne retient de Paris que des images dignes d’un Olympe. Les brumes d’un petit matin au jardin des Tuileries rappellent l’idylle des débuts en se référant aux corps sensuels des statues de Maillol. D’une jeune reine taillée dans le marbre sur le pont du Carrousel à cette autre qu’un échafaudage enferme place de la Concorde, tout est dit de Bérénice. Dans l’inoubliable de ses images, Duras hisse son cinéma à égalité avec l’éternel des alexandrins de Racine. Un accord parfait.
Patrick Sourd
Bérénice de Jean Racine, mise en scène Célie Pauthe, avec Clément Bresson, Marie Fortuit, Mounir Margoum, Mahshad Mokhberi, Mélodie Richard et Hakim Romatif. Du 11 mai au 10 juin, Odéon-Théâtre de l’Europe aux Ateliers Berthier, Paris XVIIe,
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February 11, 2018 3:19 PM
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Propos recueillis par Alexandre Demidoff dans LeTemps.ch
L’actrice chérie de Jacques Rivette, de Barbet Schroeder et de Marguerite Duras a le génie du décalage. Elle joue «Un amour impossible» de Christine Angot, au Théâtre populaire de La Chaux-de-Fonds, mardi et mercredi. Conversation avec une écorchée neigeuse
L’allure de Bulle Ogier. Ses yeux de voyance, ses bottines d’amazone des villes, son air de mutinerie qui vous happe. On ne sait plus comment ça a commencé. Quand Bulle est apparue vraiment. Mais depuis un demi-siècle, la comédienne est de toutes les fugues qui marquent. Dans sa jeunesse, elle intimidait parfois ses partenaires. Sur La Salamandre, le film d’Alain Tanner, Jean-Luc Bideau raconte que ni lui ni Jacques Denis n’osaient approcher ce corps voyou, tant il était tentateur et dangereux. Marguerite Duras, qui la chérissait sur les planches ou devant sa caméra, disait: «Bulle, ce n’est pas la Nouvelle Vague, c’est le vague absolu.»
L’amour d’une mère Dans l’oreille, la voix de Bulle justement, pas vague du tout, une de ces matinées où le pôle Nord s’invite à Paris où elle s’emmitoufle, comme à Genève d’où on l’appelle. Elle vous parle d’Un amour impossible, l’histoire de Christine Angot et de sa mère Rachel. Dans ces pages passe le spectre d’un mari aimé et d’un père qui abuse de tout, de la confiance, de l’ardeur, du printemps de sa fille. L’auteur de L’Inceste a adapté son récit pour les planches. Bulle Ogier joue Rachel, Maria de Medeiros est sa fille. La metteuse en scène Célie Pauthe, une farouche qui sait où elle va, a réglé ce face-à-face à Besançon, puis à Paris, avant la reprise au Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds, mardi 13 et mercredi 14 février.
Pascale Ogier comme un ange On imagine Bulle Ogier dans son repaire parisien. Son mari, le cinéaste Barbet Schroeder, rôde pas loin. Sur un guéridon, des livres en équilibre. Aux murs, beaucoup de tableaux – sa mère était peintre. Et encadré, le texte que Marguerite Duras a écrit dans Libération pour saluer la si libre Pascale Ogier, fille unique de Bulle, décédée à 25 ans, le 25 octobre 1984. Un jour, Bulle Ogier a raconté à Libération justement qu’au théâtre, au moment des saluts, elle finissait toujours par discerner dans la salle une jeune fille souriante aux cheveux noirs. «Pendant un court instant, je pense: «Tiens, Pascale est venue, ce soir. Elle aurait pu me prévenir.» C’est très bref.»
Vous écoutez Bulle Ogier et la marée remonte, en douce. Vous la revoyez, passante dans le vent glacé de Rêve d’automne, cette déchirure bouleversante signée Patrice Chéreau en 2010 sur un texte de Jon Fosse. Vous repensez à ses lunettes fumées et à sa silhouette d’hermine, façon Sunset Boulevard, dans Les Fausses Confidences. C’était Marivaux aiguisé en 2014 par ce papillon de Luc Bondy, à Paris encore. C’était leste et hautement troublant. Alors Bulle, si on parlait du métier de vivre?
Le Temps: Que faut-il pour que vous acceptiez un rôle?
Bulle Ogier: Il faut que j’aie vu un spectacle du metteur en scène, qu’il m’ait donné envie. Quand c’était Patrice Chéreau, Luc Bondy ou Claude Régy, je n’avais pas d’hésitation. La demande d’un maestro est une joie. Célie Pauthe, en revanche, je ne connaissais pas. Mais je savais qu’elle avait monté La Maladie de la mort de Duras, avec Valérie Dréville, une comédienne que j’aime. Je me suis dit qu’il fallait la rencontrer. Nous sommes allées ensemble à Paris écouter Christine Angot qui lisait son texte Conférence à New York. Et je l’ai aimée tout de suite, Célie Pauthe. A l’instinct. Elle m’a dit aussi que Christine adapterait elle-même Un amour impossible. Ça m’a convaincue.
Et Christine Angot, la connaissiez-vous?
Nous nous sommes croisées un jour chez Yohji Yamamoto à Paris. Nous avions toutes les deux flashé sur une paire de bottes rose vif. Mais il n’en restait plus qu’une. Nous les avons essayées. Le lendemain, je suis retournée au magasin pour dire que je laissais la préséance à Madame Angot. Le vendeur m’a dit que je pouvais les prendre, parce que finalement nous n’avions pas la même taille. C’est futile, mais c’est le genre de rencontre qui vous lie. Parce que c’est intime.
Vous aviez lu ses livres?
Oui, beaucoup, parce que mon mari était fou de cette littérature. J’avais lu L’Inceste, La Petite Foule, Sujet Angot, Le Marché des amants. Mais pas Un amour impossible. Ce texte est différent, je l’ai trouvé émouvant. Le rôle de cette mère était magnifique. Je n’ai mis qu’une condition: il fallait que Christine l’adapte vite pour me laisser le temps de mémoriser. Parce qu’à mon âge, ça devient difficile.
Qu’avez-vous fait le premier jour des répétitions avec Célie Pauthe et Maria de Medeiros?
Christine était là, avec nous, autour d’une table. Nous avons lu le texte, elle a enlevé des mots, ajouté des phrases, comme Marguerite Duras qui était toujours très impliquée dans les spectacles.
On rapproche parfois Marguerite Duras de Christine Angot. Se ressemblent-elles?
Je ne dirais pas ça. Toutes les deux parlent d’elles, mais pas de la même façon. Christine écrit à la première personne, elle considère que ce «je» est le «je» de tout le monde, que c’est un «je» habitable. Elle est plus directe que Marguerite. Mais face aux acteurs, elles ont la même attention à la parole, à sa musique, à la nécessité de couper, de changer la place d’un mot.
Qu’est-ce que raconte ce spectacle?
Un amour maternel et joyeux. Dans le récit, le père, Pierre, est présent. Dans la pièce, Christine l’a fait disparaître. Mais il hante la mère et la fille abusée. Devenue adulte, cette dernière questionne: «Pourquoi tu n’as rien dit? Pourquoi tu n’as rien fait? As-tu vu d’ailleurs ce qui se passait?» Elle enquête, ça prend un tour dramatique, mais ça finit dans la lumière, à cause de leur amour.
Avez-vous rencontré Rachel?
Oui, elle est venue voir le spectacle deux fois. Elle a souri, je lui ai mis des fleurs dans les bras. C’est une femme qui a beaucoup de classe, très belle encore. On comprend comment elle a pu séduire Pierre, ce bourgeois qui n’aimait pas les juifs.
Impossible de ne pas penser à votre fille Pascale?
Oui, mais c’est difficile d’en parler. Parce qu’elle est partie tellement jeune. Dans la pièce, nous traversons une vie. Au début, j’ai 26 ans, à la fin 84. Mais c’est vrai, jouer le rôle de cette mère magnifique est éprouvant, pour les raisons que vous dites. Ça peut vous esquinter, surtout quand on reprend après une longue interruption, comme c’est notre cas, à Maria et à moi.
A 15 ans, je n’imaginais pas que je serais comédienne. Pas du tout. Je voulais être journaliste pour rencontrer des gens
Vous n’avez pas été élevée par votre père, avocat, mais par votre mère, artiste. Qu’a-t-il pensé de votre choix d’être actrice?
Il n’a pas aimé, en tout cas pas le théâtre que je pratiquais avec Marc’O, un ami d’André Breton, qui pensait que la musique faisait partie du jeu, qui avait une vision anarchique de la création, incroyablement stimulante et rigoureuse. Mon père a écrit une lettre pour que je ne porte pas son nom. Mais ça m’était égal. J’étais très proche de ma mère.
A 15 ans, comment voyiez-vous votre vie?
Je n’imaginais pas que je serais comédienne. Pas du tout, mais pas du tout. Je voulais être journaliste pour rencontrer des gens, parce que je ne voyais personne, à part ma mère, ma famille Ogier, les bonnes sœurs.
Quand vous vous êtes tournée vers le théâtre, qui vous inspirait?
Je ne connaissais rien, à part Gérard Philipe, Jean Vilar et le Théâtre national populaire. Quand je me suis mise à travailler comme apprentie actrice, à 20 ans, j’ai vu beaucoup de films américains. J’étais fascinée par les acteurs de l’Actors Studio, Natalie Wood notamment. Et j’allais beaucoup au Théâtre des Nations à Paris, à la découverte d’artistes étrangers, le Berliner Ensemble de Bertolt Brecht et de son épouse Helene Weigel. Là, j’ai commencé à comprendre ce qu’était un acteur. J’étais avide de tout, de la libération prônée par le Living Theatre des Américains Julian Beck et Judith Malina, de l’étrangeté magnifique du théâtre nô et kabuki. Ces spectacles, c’était mon école.
«La Salamandre» et Alain Tanner vous révèlent en 1971. A partir de là, vous serez l’égérie des cinéastes les plus raffinés, Jacques Rivette, Barbet Schroeder, Daniel Schmid, un autre Suisse, Marguerite Duras… Qu’évoque pour vous «La Salamandre»?
«Je joue une mère, un rôle magnifique mais qui peut vous esquinter.» Le film m’a fait connaître, pas seulement en France, en Belgique et en Suisse, mais un peu partout. Il représentait l’esprit post-68. Il est devenu un emblème de ça. C’était curieux. Parce que j’incarnais Rosemonde, une ouvrière dans une usine de saucisses, tout le monde pensait que j’étais Suisse et que j’avais vécu des choses difficiles. Alors que j’avais grandi dans le XVIe arrondissement à Paris.
Le cinéma vous accapare très vite, mais vous n’avez jamais renoncé aux planches. Pourquoi?
Parce que le théâtre est un exercice physique. J’aime ce côté sportif. Ma crainte dans les années 1970-1980, c’était de me figer dans une certaine image au cinéma, qu’on me confie toujours le même type de rôle. De cela, je ne voulais pas. Alors, quand Jean-Louis Barrault m’a proposé en 1975 de jouer dans Des journées entières dans les arbres, de Marguerite Duras, je n’ai pas hésité. Au théâtre, je pouvais composer, inventer, comme dans Les Fausses Confidences avec Luc Bondy où j’ai proposé de porter des lunettes noires à la Peggy Guggenheim et de boire du whisky.
Quel est le livre que vous offrez?
Oblomov de l’écrivain russe Ivan Gontcharov, un classique du XIXe. J’adore ce roman, ce personnage d’Oblomov qui a décidé de vivre sur son divan. Je suis fascinée par cette position de refus, dont la nature nous échappe. Est-elle philosophique ou existentielle? Ou s’agit-il seulement de paresse?
Avec le temps, qu’est-ce qu’on gagne?
J’ai de plus en plus peur. Je me souviens de Madeleine Renaud dans Savannah Bay de Marguerite Duras. Nous jouions ensemble et Madeleine, qui avait tant de métier, qui avait joué tous les rôles, me disait: «Ma petite, j’ai tellement peur, tellement peur…» Ça m’étonnait. Aujourd’hui, je comprends.
«Un amour impossible», La Chaux-de-Fonds, L’Heure bleue, ma 13 et me 14 à 20h15. www.tpr.ch/saison/
«Un acteur, voyez-vous, est fait de talent et de chance» De Bulle Ogier, le metteur en scène Claude Régy a dit que c’était «une force sans contour net. Une transparence avec un centre de gravité très fort.» Dans Libération encore, il précisait ainsi sa pensée: «Elle a ce don, sans parler, sans écrire, sans même jouer, de donner à voir l’invisible.» Cela pourrait être une définition de la présence. Elle est là, juste là, et dans son sillage, tout est là aussi. Marc’O, son professeur en théâtre dans les années 1960, Marguerite Duras plus tard, Patrice Chéreau, Luc Bondy ont chéri cette vibration, cet archet écorché à l’improviste. Mais elle, que retient-elle de ces maîtres du détail?
Vous avez joué pour Patrice Chéreau dans «Le Temps et la Chambre» de Botho Strauss au début des années 1990, dans «Rêve d’automne» en 2010. Que vous a-t-il appris?
Il était lui-même un grand acteur. Comme metteur en scène, il était d’une précision implacable, au centimètre près. Il n’autorisait aucun laisser-aller. Au cinéma, avec Jacques Rivette, j’étais beaucoup plus libre, je pouvais improviser. Patrice cherchait le moment exact.
Avec Claude Régy, vous avez joué «L’Eden Cinéma» de Marguerite Duras en 1977. C’est un maniaque du détail, lui aussi, non?
Chaque soir, il était dans la salle pour assister à la représentation, s’assurer que nous respections ses intentions à la virgule près. Travailler avec lui était parfois douloureux. Il peut dire des choses blessantes d’une voix impassible, c’est sa méthode un peu sadomaso de guider les acteurs. Et quand il sort du théâtre, il est tout content.
Vous avez été très fidèle à Luc Bondy, depuis «Terre étrangère» d’Arthur Schnitzler en 1984 jusqu’aux «Fausses Confidences» en 2014, en passant par «John Gabriel Borkman» d’Ibsen en 1993 au Théâtre de Vidy. Comment s’est noué ce lien?
Je me souviens, j’étais à l’étranger pour un tournage et j’apprends que Luc Bondy cherche une actrice pour jouer Génia dans Terre étrangère. J’avais lu le texte de Schnitzler, j’étais folle de ce rôle, mais j’étais loin. A mon retour à Paris, j’apprends que Luc n’a pas trouvé sa Génia. C’est ainsi que j’ai travaillé avec lui. Un acteur, voyez-vous, est fait de son talent, de son imagination et de la chance. J’ai eu beaucoup de chance.
Luc Bondy et Patrice Chéreau: qu’est-ce qui les distinguait?
Luc était tout le temps sur scène pour jouer les rôles. Il pouvait passer à l’improviste d’un personnage à l’autre et ces bifurcations le faisaient rire. Il riait beaucoup. Patrice, lui, était comme un chef d’orchestre, il était sur le plateau et il dirigeait tout avec son index. Les deux travaillaient leur matière jusqu’à la dernière minute de l’ultime répétition. Luc pouvait changer toute une scène la veille de la première. L’un et l’autre aspiraient au tableau parfait, c’est-à-dire la vérité de l’instant.
A toute allure
1939 Bulle Ogier naît à Paris, de son vrai nom Marie-France Thielland. Sa mère est peintre, son père avocat.
1963 Elle fait ses débuts au théâtre dans «Le Printemps», spectacle de Marc’O, son mentor, un artiste qui va la former.
1971 Elle joue Rosemonde dans «La Salamandre» d’Alain Tanner, aux côtés de Jean-Luc Bideau et de Jacques Denis. Ce film la révèle. Désormais, elle enchaîne les tournages, pour Jacques Rivette, Daniel Schmid, Barbet Schroeder, son mari, etc.
1984 Sa fille Pascale meurt à 25 ans.
1999 Elle pique dans «Vénus beauté» de Tonie Marshall.
2014 Elle est merveilleusement excentrique dans «Les Fausses Confidences» de Marivaux, avec Isabelle Huppert, sous la direction de Luc Bondy, l’un de ses «trois Suisses chéris» avec Barbet Schroeder et Daniel Schmid.
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Le spectateur de Belleville
January 27, 2018 8:27 PM
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Bérénice, texte de Jean Racine, mise en scène de Célie Pauthe, création au Centre dramatique national de Besançon Franche-Comté
Bérénice, texte de Jean Racine, accompagné de Césarée court-métrage (1979) de Marguerite Duras, mise en scène de Célie Pauthe
Célie Pauthe, metteure en scène et directrice du Centre dramatique national Besançon Franche-Comté, a frayé de près avec l’œuvre de Marguerite Duras – elle a créé en 2015 La Bête dans la jungle suivie de La Maladie de la mort -, et c’est du coup sous l’angle durassien qu’elle s’est attachée à la grande figure tragique racinienne de Bérénice, analysant « sa disponibilité à l’esclavage comme à la royauté, sa manière si particulière de s’être intégralement livrée à l’amour ».
Est ainsi déterminante pour la metteure en scène la découverte du court-métrage Césarée réalisé par Duras en 1979, après un voyage en Israël. La femme de lettres et de cinéma imagine le retour de Bérénice à Césarée, ville de Judée Samarie, terre dont elle est reine, et qu’elle quitte pour suivre Titus, le « destructeur du temple », fils de l’empereur Vespasien, missionné pour mater la révolte de Judée, une catastrophe majeure dans la l’histoire tragique du peuple juif, écrit Célie Pauthe.
Après sa répudiation par Titus, Bérénice s’exprime en hébreu sur la scène de théâtre, égrainant des tirades traduites en vers par Nir Ratzkovsky. Mélodie Richard passe d’une langue à l’autre avec grâce, attentive à la transmission symbolique d’une douleur morale originelle.
Racine et Duras, le combat est le même pour que l’amour ne provoque le moindre compromis mais un pari engageant l’être entier, sans réserve.
Avec pour fond sonore, le violon d’Ami Flammer, défilent sur les hauts voilages fluides d’un blanc cassé, en guise d’écran et entre les actes tragiques, les images énigmatiques des statues de femmes de Maillol, sculptures gisant en équilibre instable ou debout, admirables, dans le jardin des Tuileries dont on voit les bâtiments du Louvre attenant.
Dans Bérénice de Racine, le modèle triangulaire est parfait entre les trois personnages tragiques – Titus, empereur de Rome, Bérénice, reine de Palestine et Antiochus, roi de Comagène – ; de même, l’égalité entre les protagonistes dans leurs relations morales et sentimentales. Titus et Antiochus partagent tant les hauts fais militaires que les liens d’amour.
Une femme est aimée par deux hommes dont elle aime l’un d’amour et l’autre d’amitié. Antiochus déclare à Bérénice :
« Titus vous chérissait, vous chérissiez Titus. » Et à Titus, il avoue :
« Vous m’avez, malgré moi, confié l’un et l’autre, / La reine son amour, et vous, seigneur, le vôtre. »
Devant l’impossibilité de résoudre l’incompatibilité entre amour et Etat, est envisagé le suicide des trois éconduits pour des raisons diverses.
Bérénice s’y refuse, ne serait-ce que pour ne pas glorifier Rome encore.
Ce dont l’étrangère se moque et ne veut pas, à tout prix, voir advenir en définitive, ce sont « les passions romaines, l’héroïsme, la glorification de soi, l’impérialisme : bref, le fanatisme ». (Richard Parish)
Dans la scénographie lumineuse et méditerranéenne de Guillaume Delaveau – simplicité des accessoires, coussins et salon de jardin, amas de sable blond sur les rochers jouxtant la plage-, les acteurs sont admirablement dirigés dans leur parcours précis jalonné d’alexandrins.
Le tragique de Titus est qu’il est empêché de se déclarer, ne s’ouvrant ni au pouvoir romain ni à l’amour, tiraillé dans la douleur par des attraits incompatibles, ne pouvant accéder à l’ample éloquence expressive.
Clément Bresson dans le rôle déplie toute la belle indécision voulue.
Paulin, le confident, incarné par Hakim Romatif, soutient les passions romaines et viriles auxquelles devrait se référer le nouvel empereur.
Quant à la Bérénice de Mélodie Richard, elle diffuse la teneur de son engouement pour l’être aimé, une passion vive sans nulle concession : la couronne royale qui la pare, à la fin de la représentation, est sublime. Phénice, la confidente, qu’interprète l’actrice de théâtre et de cinéma iranienne, Mahshad Mokhberi, apporte la fidélité exigée par sa reine.
Un accessit est accordé à Antiochus, et Mounir Margoum pour le rôle incarne la fatalité, un modèle paradoxalement tonique et crédible de l’abnégation, déclamant ses leitmotivs amers, « Hélas ! » et « Pour la dernière fois », avec désenchantement et souffrance manifestes.
Mais la distinction concerne aussi son confident Arsace – Marie Fortuit, évanescente et aérienne à la façon d’Ariel de Shakespeare, avec lequel Antiochus noue une relation ludique beckettienne de l’ordre de l’absurde.
Une Bérénice émouvante dont la juste pertinence esthétique et l’égrainement patient des alexandrins provoquent la qualité de l’attention.
Véronique Hotte
Centre dramatique national Besançon Franche-Comté, du 24 janvier au 2 février 2018. Tél : 03 81 88 55 11. Théâtre national de Toulouse Midi-Pyrénées, du 16 au 20 mars. Odéon – Théâtre de l’Europe, du 11 mai au 10 juin.
Crédit photo : Elisabeth Carecchio
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Le spectateur de Belleville
February 28, 2017 7:37 PM
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Par Jean-Pierre Thibaudat pour son blog Balagan Christine Angot : « Un amour impossible », un spectacle improbable
Après l’avoir lu, Célie Pauthe a tout de suite voulu mettre en scène « Un amour impossible » de Christine Angot, récit de l’amour difficile entre Christine et sa mère. Pas simple, cette transposition théâtrale, même servie par deux grandes actrices, Maria de Medeiros et Bulle Ogier.
Dans un roman ou dans un film, on passe d’un espace à l’autre en un clin d’œil. Un retour à la ligne, un changement de plan et, hop, c’est fait. Au théâtre, c’est beaucoup plus coton. Par exemple, dans la deuxième journée de la pièce de Claudel Le Soulier de satin, la scène 7 se passe la nuit sur le bateau de Don Rodrigue en pleine mer et la scène suivante dans la forteresse de Mogador. Comment faire ? La réponse choisie par Iannis Kokkos et Antoine Vitez fut d’abord de construire un plancher légèrement incliné, d’y apporter des petits éléments disparates et de laisser les spectateurs imaginer le reste. Aujourd’hui, les changements de décor quand ils existent (on en observe de moins en moins) se passent de plus en plus souvent sous le regard des spectateurs. Dans le dernier spectacle d’Ariane Mnouchkine Une chambre en Inde, c’est l’un des charmes du spectacle : en quelques secondes, tout a changé.
Changements de décor
Tout ce préambule pour en arriver au spectacle Un amour impossible, le livre le plus récent de Christine Angot adapté par ses soins dans un dialogue permanent avec Célie Pauthe qui signe la mise en scène. Cette dernière, après avoir lu le livre, a tout de suite voulu le porter au théâtre.
Cette fois, les changements de décor disent des changement d’espace mais aussi de temps : de l’enfance de Christine (Maria de Meideros) à la rencontre tardive avec son père et ce qui s’ensuivit (c’est le sujet de L’Inceste, premier succès de librairie pour Christine Angot en 1999), jusqu’au présent de sa mère (Bulle Ogier), octogénaire. Un amour impossible se concentre sur ces rapports fille/mère au fil du temps jusqu’à une longue scène d’explication (et de réconciliation) finale entre les deux femmes, une scène le plus souvent dialoguée dans le livre.
Le parti pris de Célie Pauthe et de son scénographe Guillaume Delaveau est aux antipodes de celui du Théâtre du Soleil et proche de l’esprit d’un Vitez. L’espace, nullement réaliste, est essentiellement composé de fauteuils, d’une étroite table de travail (sur laquelle l’enfant fait ses devoirs puis, devenu’écrivain, écrit), d’une autre table un peu moins étroite où la mère et la fille s’assoient pour grignoter et discuter et encore une table de restaurant, tout cela apparaissant, disparaissant, se déplaçant au gré des scènes. Il y a également une ouverture centrale au fond de la scène, c’est là qu’une machiniste de l’Odéon déroule un tapis (qui n’est pas rouge) avec un geste magistral du pied droit. Tous les changements sont théâtralisés. Ils auraient pu être effectués dans le noir en une poignée de secondes, ils se font en pleine lumière calmement, lentement, accompagnés d’une musique. Les quatre machinistes du Théâtre de l’Odéon qui les effectuent (un seul, Julien Cosqueric, est nommé dans le programme car il « joue » dans une scène en servant des petits pains à la table du restaurant) viennent saluer à la fin du spectacle et c’est justice. Ces hommes et femmes vêtus de noir comme des corbeaux et comme les manipulateurs du bunraku marchent sans se presser, chacun ayant son lot de tâches à effectuer ; cela frise parfois la chorégraphie. Autant de moments de grâce dans un spectacle qui peine à se trouver.
C’est la scène finale
Célie Pauthe voulait concentrer le spectacle sur les trente dernières pages, le long dialogue entre Christine et sa mère. Elle avait raison car c’est la partie la plus forte du roman, avec un dialogue nourri. Christine montre à sa mère que le refus du futur père de Christine de se marier avec elle, de ne pas reconnaître l’enfant dans un premier temps, de renvoyer constamment la mère à ses origines prolétaires et juives, que tous ces événements sont d’abord dictés par des considérations de classe, lui « dans son monde supérieur » n’ayant de cesse de rabaisser la mère dans un « monde inférieur », et que la transgression de l’interdit fondamental (l’inceste) participe à cette entreprise générale d’humiliation sociale.
Face à la proposition de Célie Pauthe, Christine Angot a raison de faire remarquer que l’on ne peut comprendre cette scène qui si on connaît tout ce qu’ont vécu la mère et la fille depuis l’enfance de cette dernière. Et même avant. Alors Angot se propose d’écrire ces scènes explicatives sous forme de dialogues. Célie Pauthe accepte cette proposition. Christine Angot est familière du théâtre, l’un de ses premiers textes, Corps plongé dans un liquide, a été publié en 1992 dans la collection Tapuscrit de Théâtre Ouvert.
Le résultat est cependant bancal. D’abord, ces dialogues avancent sans enjeu sinon celui de nous informer ; scéniquement, la matière est faible, le dialogue paraît artificiel. Or ce n’est pas le cas lorsque, reprenant le récit du livre, les deux personnages filmés nous parlent par écran interposé. Le contraste est flagrant. Enfin, ce sont des êtres qui, sous nos yeux, vieillissent, Christine au début est une enfant, à la fin elle a l’âge de Christine Angot aujourd’hui. Pas simple pour un comédien adulte de jouer un enfant. Célie Pauthe et son actrice Maria de Medeiros optent pour la pire des solutions : une transformation de la voix (qui devient criarde, etc.) et un jeu du corps de petite fille nerveuse assez caricatural. Tout cela va peser sur le reste de la représentation. Dans le cas de Bulle Ogier (la mère), partant d’un âge plus avancé, les dégâts sont moindres.
C’est d’autant plus regrettable que le spectacle semblait vouloir se détacher de tout réalisme. Mais il y retourne. De plus, l’écriture au quotidien de Christine Angot peine à atteindre le tragique que Célie Pauthe croit y déceler. Cependant, il faudrait avoir un cœur de pierre pour ne pas se laisser emporter dans la dernière scène quand Bulle Ogier-la mère dit qu’elle aurait bien voulu garder le souvenir des « bons moments » passés avec l’homme follement aimé, malgré toutes les humiliations subies. Mais non, après ce qu’il a fait à sa fille et qu’elle n’a pas su pressentir, « ce n’est plus possible ». Cet amour-là aussi est devenu impossible.
Théâtre de l’Odéon aux ateliers Berthier, du mar au sam 20h, dim 15h sf le 28 fév, jusqu’au 29 mars. Puis au Théâtre de Vannes le 6 avril.
Un amour impossible est paru en poche J’ai lu, suivi de la Conférence à New York qui en explique la genèse et que Christine Angot lira à l’Odéon le samedi 4 mars à 16h.
Scène de "Un amour impossible" © Elisabeth Carecchio
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Le spectateur de Belleville
February 25, 2017 5:55 AM
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Par Brigitte Salino dans Le Monde
Paru en août 2015, Un amour impossible a été publié en poche (J’ai lu) en septembre 2016, avec la « Conférence à New York », un texte dans lequel Christine Angot revient sur le chemin qui l’a conduite au roman. Un long chemin : depuis qu’elle écrit, trente ans, Christine Angot pense à un livre non pas sur sa mère – elle déteste ce « sur » qui, selon elle, surplombe la réalité mais ne la contient pas –, mais un livre qui raconterait la mère, ce que sont l’amour maternel et l’amour pour une mère. Avant d’en arriver là, elle est passée par le père, qui a scellé sa vie par l’inceste, et qui est mort après la parution de L’Inceste, justement, en 1999. De la mort de sa mère, âgée de 83 ans, Christine Angot écrit : « Je ne la supporterai pas. » Elle écrit aussi : « Ça m’ennuierait beaucoup de devoir attendre la mort de ma mère pour faire ce livre. Ce serait nul. Ce serait pathétique. »
Lire l’entretien avec Christine Angot : « Le théâtre est le seul endroit du présent »
Le désir de lui rendre hommage fut donc le plus fort, comme le raconte Christine Angot dans sa conférence prononcée à New York, qui a constitué un socle important dans le travail mené par Célie Pauthe pour faire passer Un amour impossible au théâtre. Car il est beaucoup dit, dans ce texte que Christine Angot a lu, un soir de décembre 2016, lors de la création du spectacle au Centre dramatique national de Besançon, dirigé par Célie Pauthe, et qu’elle lira de nouveau à Paris, aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, où le spectacle est présenté du 25 février au 26 mars. C’est un spectacle simple, qui ne cherche pas midi à 14 heures, mais restitue le roman, devenu une pièce écrite par Christine Angot et nourrie par les discussions entre l’auteure et la metteuse en scène.
Une admiration folle
Au départ, Célie Pauthe voulait se concentrer sur la fin du roman, qui réunit la mère et la fille dans un restaurant parisien où les mots viennent enfin, après des années de luttes sourdes ou violentes, et de silences tout aussi lourds. Evidemment, la question qui retient l’attention, c’est celle qui traverse les débats « sur » l’inceste : pourquoi n’as-tu rien dit ? Pourquoi n’as-tu rien fait, toi qui savais ? Mais cette question, peu à peu, s’efface devant celle qui est essentielle pour Christine Angot : comment ? Comment elle, jeune fille née de l’amour entre une mère juive pauvre et un père bourgeois antisémite, et élevée par sa mère seule, le père n’ayant pas voulu d’une femme indigne de son rang, a-t-elle été l’objet de l’inceste ? Pour cette raison même. La raison sociale, qui a fait qu’un homme s’est donné tous les droits, au nom d’une supériorité dont il ne doutait pas.
CHRISTINE, SUR SCÈNE, C’EST MARIA DE MEDEIROS, QUE L’ON VOIT TROP PEU EN FRANCE Prendre la fille comme objet de l’inceste, c’était en sorte une manière définitive de sceller une guerre sociale, dit Christine Angot, qui donne ainsi une explication à l’inceste, sans pour autant fournir plus d’explication. Mais il y eut de l’amour, entre la mère et le père. Mais il y eut un amour grand comme l’enfance, entre la mère et la fille, à Châteauroux, puis à Reims, avant la première rencontre entre le père et la fille. Et il y eut de l’admiration, une admiration folle de la fille pour le père quand elle le connut et découvrit un monde de culture et d’aisance qu’elle ignorait. Ainsi, il y eut une vie, celle de la mère et de la fille, indissociablement liées jusqu’à l’arrivée du père. Puis il y eut deux vies, celle de la mère et celle de la fille, liées par un amour impossible. Et un long, si long chemin pour reconquérir cet amour.
Christine Angot voulait que ce chemin soit visible dans la pièce. Avec raison : comment comprendre, sinon ? Elle a donc écrit des scènes qui suivent, comme de petits cailloux, l’histoire de la mère et de la fille, Christine, dans le roman. Christine, sur scène, c’est Maria de Medeiros, que l’on voit trop peu en France. Elle a en elle tous les âges de la vie, comme elle dit (pas la vieillesse, tout de même !), et elle sait aller les chercher pour sautiller comme une enfant à la voix haute, pour crier comme une adolescente en pleurs qui ne peut pas dire ce qui lui est arrivé, mais voudrait que sa mère le comprenne, pour parler comme une femme déchirée, devenue mère, qui n’arrive plus à voir sa propre mère, puis comme un écrivain adulte, décidé à poser les mots qui libéreront.
Justesse décalée
Face à elle, brune, il y a Bulle Ogier, blonde. Non pas le jour et la nuit, mais un jour et une nuit. Portée et accablée, ou accablée et portée, par le souvenir de l’amour pour le père de sa fille. Dévastée par l’inceste qu’elle sait, mais qu’elle ne peut pas nommer ni combattre, sinon par la maladie, quand il lui est dit par un ami de la famille. Déséquilibrée par cet « entre » qui désormais la lie à sa fille. Patiente et attentive. Complexe. Bulle Ogier joue cette femme par petites touches : elle a vécu, elle aussi, un « trop » qu’elle ne peut effacer, mais qu’elle voudrait tenir à distance. Là encore, c’est comme l’amour pour sa fille : impossible. Et Bulle Ogier le rend avec cette belle justesse décalée qui n’appartient qu’à elle.
Quelques éléments de décor, quelques images filmées pour certains passages : Célie Pauthe n’en rajoute pas. Elle est même un peu contenue, comme sur la défensive. C’est en tout cas le sentiment que donnait le spectacle, quand nous l’avons vu à Besançon, à la création. A Paris, il a un mois pour se délier. Un temps à l’image, théâtrale, de celui qu’il a fallu à la mère et à la fille pour se retrouver. Ou se trouver.
Un amour impossible, d’après le roman de Christine Angot, adapté par l’auteure. Mise en scène : Célie Pauthe. Avec Maria de Medeiros et Bulle Ogier. Odéon-Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, 1, rue André-Suarès, Paris 17e. Tél. : 01-44-85-40-40. Du mardi au samedi, à 20 heures. De 8 € à 38 €. Durée : 1 h 40. Jusqu’au 26 mars. Samedi 4 mars, à 16 heures : lecture de « Conférence à New York », par Christine Angot.
Brigitte Salino Journaliste au Monde
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Le spectateur de Belleville
November 17, 2016 5:43 PM
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Une lecture concert de La Fonction Ravel un projet de et avec Claude Duparfait, en collaboration avec Célie Pauthe
est présentée le 23 novembre à 20h à l'Odéon, théâtre de l'Europe dans le cadre des Bibliothèques de l'Odéon lecture par Claude Duparfait accompagné au piano par François Dumont en co-production avec France Culture
La Fonction Ravel réunit Claude Duparfait, comédien, Célie Pauthe, - que lie une amitié artistique de longue date -, ainsi que le pianiste François Dumont, interprète fin et sensible de l’oeuvre ravélienne.
Ensemble ils interrogent le lien si intime et intense qu’entretient depuis l’enfance l’acteur à Maurice Ravel. « La pulsation de mon coeur est ton coeur. Je pose la main sur mon coeur, et je t’entends. J’entends ma pulsation ou la tienne, et je suis vivant. »
La Fonction Ravel, création du CDN Besançon Franche-Comté, en coproduction avec le Festival de Musique de Besançon Franche-Comté
Contact diffusion Isabelle Morel / Fabrik Cassiopée 01 46 33 37 68 - isabelle@fabrikcassiopee.fr
Le livre "La Fonction Ravel" de Claude Duparfait est paru en septembre 2016 aux éditions Les Solitaires Intempestifs.
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Le spectateur de Belleville
September 6, 2016 6:54 PM
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Par Jean-Pierre Thibaudat pour son blog Balagan
Trois metteurs en scène, dialoguent en deux langues autour de « L’Orestie » d’Eschyle. Haythem Abderrazak vit à Bagdad, l'Irakien Mokhallad Rasem est en exil à Anvers chez Guy Cassiers, Célie Pauthe dirige le Centre Dramatique national de Besançon. Des rencontres impulsées par la franco-tunisienne Yagoutha Belgacem. Cette longue histoire a bivouaqué à la Fonderie du Mans.
C’était un soir tard au réfectoire de la Fonderie du Mans, ce lieu unique dans le paysage du théâtre français. Ils étaient là depuis plusieurs semaines, deux jours plus tard ils présenteraient en public (et aux professionnels) une étape de leur travail mais ce soir-là, après un dîner, simple et délicieux comme toujours, la soirée s’étirait en cette fin d’été où la porte ouverte du réfectoire apportait un peu de la fraicheur de la nuit.Trônant au bout de la grande table commune, un maillot de corpsbleu abritant son buste massif, les bras royalement écartés, la voix généreuse et sinueuse, le sourire accroché à ses yeux plissés, Maimoon Al Khalidi chantait.
Assis à ses côtés, de part et d’autre de la table, les deux musiciens irakiens l’accompagnaient. Sari Al Bayati, joueur de djoza, petite vieille à quatre cordes (une puis deux puis trois dans les temps de moins en moins anciens) que vient faire pleurer un archet. Et Khaled al Khafaji qui avait troqué son santour contre un tambourin. Derrière lui, François Tanguy, le rêveur de la Fonderie, venait d'apporter son violoncelle et prenait place pour les accompagner.
L'imposant roi Maimoon
Maimoon (tout le monde l'appelle ainsi) que l’on connait peu en France mais qui est un acteur roi de Bagdad, avait commencé par lire en arabe un poème pré islamique, l’un des fondements de la poésie en langue arabe, le premier poème à avoir été accroché à la pierre noire de la
Mecque m’expliqua mon voisin, l’histoire d’un prince dont le père est mort, qui a perdu son royaume et cherche la demeure de sa bien-aimée. C’est après qu’il avait commencé à chanter des chansons d’amour, comme celles chères à Oum Khalsoum. Au milieu de la table, Inaam Wali Al Battat, une actrice iranienne exilée à Berlin chantait, elle aussi et d’autres encore. Parfois Maimoon se levait et avec un(e) partenaire de passage dansait, remuant son énorme carcasse avec la légèreté d’une frêle danseuse arabe ou d’un petit rat de l’opéra. A un moment, n’y tenant plus, au-delà de la fatigue accumulée, Yagoutha Belgacem se leva et dansa avec Maimoon. Sans Yagoutha Belgacem, sans son énergie, sa faculté de déplacer des montagnes de méfiance et d’incompréhension, cette soirée-là n’aurait pas eu lieu, ni le reste. J’ai parlé dans ce blog de la plateforme Siwa qu’elle a créée il y a neuf ans lorsque j’ai raconté l’une de ses actions à Redeyef dans le sud Tunisien, au cœur des mines de phosphates (lire ici, là et encore là). C’est là-bas que le projet syrien et celui de l’économat de Redeyef se sont croisés avec la venue en Tunisie du metteur en scène irakien Haythem Abderrazak et de l’équipe du théâtre du Radeau, âme de la Fonderie du Mans. Célie Pauthe fit aussi le voyage pour assister à la mise en scène d’un spectacle fait en quelques jours par Haythem Abderrazak avec des acteurs irakien et des amateurs et artistes de Redeyef. «Horace », une coute pièce d’Heiner Müller plongée dans les échos sanglants et assourdissants de Bagdad et éclairée par la poussière de Redeyef, cela avait de la gueule.
J’ai retrouvé cette façon unique qu’a Haythem de cingler l’espace à La Fonderie, où bivouaquait un ambitieux projet autour de la trilogie d’Eschyle, baptisé « Looking for Orestia ». Un titre que l’on peut penser avoir été inspiré par le « Looking at Tazieh », cette installation magnifique d’Abbas Kiarostami, d’autant que les plaintes du tazieh ne sont pas loin des lamentations du Komos ourlées du maqâm irakien qui hante « l’Orestie » de la Fonderie.
De Bagdad à Besançon
Mais revenons à Bagdad où tout a commencé. La franco-tunisienne Yagoutha Belgacem a fait plusieurs fois le voyage et depuis 2006travaille avec la troupe fondée et dirigée par Haythem Abderrazak. La metteuse en scène Célie Pauthe l’a accompagnée là-bas bien avant qu’elle ne soit nommée au Centre Dramatique de Besançon. Le projet autour de « L’Orestie » est né de la rencontre entre les deux metteurs en scène, et plus tard, comme il y a trois parties dans l’œuvre d’Eschyle (telle qu’elle nous est parvenue), est venu les rejoindre Mokhallad Razem, un ancien élève d’Haythem aujourd’hui exilé à Anvers où il est artiste permanent au Toneelhuis que dirige Guy Cassiers.
L’arrivée de Célie Pauthe à Besançon a donné un sérieux coup de pouce au projet en accueillant une étape de travail l’été dernier et en cofinançant cette nouvelle étape à la Fonderie. Une résidence de traduction à la Saline d’Arc et Senans a facilité l’écriture d’une nouvelle traduction en arabe de l’« Orestie » par Youssef Seddik (pour la partie en langue française le choix est celui de la traduction de Florence Dupond parue à l’Arche). Le séjour de plusieurs semaines à la Fonderie constituait donc une troisième étape, la suivante devant se dérouler à Bagdad avant la création en France et en Irak au cours de la saison 2017-2018.
C’est un projet exemplaire car né d’un désir d’artistes, d’une envie et d’un besoin de partage. Rien à voir avec ces projets bâtards qui pour obtenir des crédits européens ou autres, constituent des dossiers épais comme un bottin, contorsionnés d’arguments fallacieux assortis d’une salade de nationalités où les acteurs tiennent lieu de pions-croutons, tout cela pour répondre aux « critères » et toucher le pactole mais dont l’enjeu artistique est nul ou diaphane. Rien de tel ici. C’est une histoire d’amitiés et de rêves partagés. De séjour en séjour, une sédimentation dans le temps et les déplacements s’est faite,façonnant l’aventure comme la poussière accumulée sur des vêtements ou des chaussures gardent la mémoire du voyage, y compris dans la façon de déplacer les trois pièces d’Eschyle.
Le résultat le plus étonnant est que les uns parlent le français, les autres l’arabe, et que pour eux comme pour nous spectateurs, cela semble aller de soi, rendant superflu l’usage de sous-titres lesquels, à ce stade du travail, apparaitraient incongrus. Cette aventure, nomade dans l’âme, impliqueun bagage scénique léger, mouvant, et bricolage avec les moyens du lieu. Des caddies de super marché, des lits d’hôpitaux sommaires, un charriot d’hôtel usagé pour linge sale, des branchages, une bâche noire en plastique, de la boue, des caisses à bouteilles tenant lieu de siège, une chaise en guise de trône pour Agamemnon, des blouses blanches maculés de sang et des éclairages non sophistiqués..
Massacres et maqâm
L’« Agamemnon » d’Eschyle ouvree la trilogie avec le retour du roi (Marc Berman), vainqueur de Troie, ville anéantie comme il en est tant aujourd’hui au Moyen Orient. Haythem Abderrazak remonte le flux du temps jusqu'à ce qui a précédé l’expédition victorieuse grâce aux vents favorables offerts par les dieux en échange du sacrifice d’Iphigénie, ici un bébé auquel on colle un scotch sur la poitrine et que l’on fusille.Infernal enchaînement des faits et gestes. C’est par la bande-son (bruit de salves, d’avions à basse altitude, d’incendie) que l’actualité contamine la scène et par la sauvagerie du jeu -cette litanie sans fin de pays meurtris, envahis, détruits, et d’innocents sacrifiés. Sur ordre de Clytemnestre (impériale Ikbal Naim) un sniper invisible abat le roi et la captive Cassandre, l’étrangère dont personne n’a écouté les prédictions.
La pièce avance ainsi, coupée à la hache, Haythem met en scène moins des scènes que des visions (Agamemnon portant un casque de fer), des cauchemars, des mini guerres intestines comme celle qui oppose sans un mot le guetteur (Dan Artus) en tablier de boucher et pantalon rafistolé au serviteur zélé et ivrogne (Maimoon) de la reine meurtrière dans une scène où chacun cherche à berner et humilier l’autre. Un glissement de bâche comme une page d’un livre que l’on tourne fiévreusement pour connaitre la suite nous entraîne dans « Les choéphores » que met en scène Célie Pauthe. Le retour d’Oreste (Yas Khdhaer) que l’on croyait mot sur la tombe de son père que sa sœur Electre (Judith Morriseau) prend d’abord pour un étranger quand ellele découvre caché sous des branchages comme un enfant. Que seraient les pièces d’Eschyle sans le mot "étranger" ?
Scène de "Looking for Orestia" au Mans © Mokhallad Rasem Après la fureur, la douceur et le temps des lamentations avant que le couteau d’Oreste ne tranche la gorge de sa mère et de son amant Egisthe. Viendra alors le temps sombre et festif de la procession nocturne du Komos, autre vision forte, rythmée et musicale comme l’aura été toute cette partie bercée et pansée par les mélopées du maqâm irakien.
A Mokhallad Rasem revient la troisième partie celle des « Euménides », le jugement d’Oreste, coupable ou non coupable ? Caméra au poing il questionne les acteurs autant qu’il s’interroge lui-même sur la violence et son usage. Troisième partie encore en devenir, manquant d’une ligne de force plus assurée mais qui, déjà, éclaire en la matérialisant, la façon dont cette trilogie procède par accumulations, chavirements et déplacements. Et soudain le théâtre apparait comme une ville assiégée, poussée dans ses plus archaïques et magnifiques retranchements, pour se défendre, ruser, faire du neuf avec du vieux. Une tragédie non des larmes mais des lueurs.
Laissons les derniers mots à l’infatigable Yagoutha : « Pour l’opinion européenne, l’Irak est devenu une nation spectrale, associée à l’horreur d’un désastre sans fin. Or, contre toute attente, les Irakiens montrent encore une vitalité et une maturité intellectuelles à tous égards exceptionnelle. Tournant le dos à quelques postures victimaires que ce soit, ils restent de par leur attachement à la culture et leur créativité, uniques dans la région. »
A l’heure où j’écris ces lignes, Haythem, Maimoon et les autres sont retournés en Irak. C’est là-bas que « L’Orestie » poursuivra, entre deux langues, deux pays, son voyage introspectif. Rendez-vous à Bagdad l’année prochaine.
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Le spectateur de Belleville
February 28, 2015 4:10 PM
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Publié par Fabienne Darge pour Le Monde : Célie Pauthe met admirablement en regard « La Bête dans la jungle » et « La Maladie de la mort », au Théâtre de La Colline, à Paris « Entre le chagrin et le néant, je choisis le chagrin », fait dire William Faulkner à son (anti) héros fracassé des Palmiers sauvages, ce livre sublime qui sert de viatique d’existence à toute une confrérie de lecteurs à travers le monde. Marguerite Duras aimait Faulkner. Entre la douleur d’aimer et la douleur d’être incapable d’aimer, elle a toujours choisi : aimer à en mourir, plutôt que vivre une vie morte de ne pas aimer. Dans les années 1980, en lien avec son histoire avec Yann Andréa, son dernier compagnon, de presque quarante ans son cadet, ses textes reviennent inlassablement sur ces êtres – des hommes, en général – affligés de cette « bêtise du cœur » qui les rend inaptes à vivre cette expérience anthropologique essentielle qu’est l’amour. Célie Pauthe, qui est devenue au fil des années une des metteuses en scène les plus intéressantes dans le paysage hexagonal, a choisi de présenter en regard deux de ces textes, La Bête dans la jungle et La Maladie de la mort. Et c’est un des plus beaux spectacles de cet hiver théâtral, par sa qualité littéraire et musicale, son intelligence durassienne – intelligence du cœur, donc –, le talent de ses trois interprètes, John Arnold, Mélodie Richard et, surtout, Valérie Dréville, qui est tout simplement prodigieuse. (...) Fabienne Darge pour Le Monde Pour lire l'article complet dans son site d'origine (édition abonnés) http://www.lemonde.fr/scenes/article/2015/02/28/marguerite-duras-de-chair-et-de-scene_4585222_1654999.html#x8J8F4roJVISYqer.99.
La Bête dans la jungle, d’après la nouvelle de Henry James, adaptation française de Marguerite Duras. La Maladie de la mort, de Marguerite Duras (textes publiés chez Gallimard et aux Editions de Minuit). Mise en scène : Célie Pauthe. Théâtre national de la Colline, 15, rue Malte-Brun, Paris 20e. Tél. : 01-44-62-52-52. Mardi à 19 h 30, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30, jusqu’au 22 mars. De 14 € à 29 €. Durée : 2 h 20. Puis à Belfort les 2 et 3 avril.
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Le spectateur de Belleville
May 6, 2021 9:07 AM
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Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan 6 mai 2021 Photo : Scène de "Antoine et Cléopâtre" © Marion Lefebvre Irène Bonnaud a traduit « Antoine et Cléopâtre » de Shakespeare avec la collaboration de Célie Pauthe enrichissant le texte de poèmes et de chansons venus d’Egypte. Dans la lignée de sa « Bérénice » et de ses séjours en Irak, Célie Pauthe met magistralement en scène cette histoire entre deux mondes et deux visions du monde. Un buste de César. En pierre, en plâtre, peu importe. Il est là, posé sur une table, pesant de tout son poids de symbole et regardant comme nous la lutte pour le pouvoir suprême qui se dispute sous nos yeux avec l’amour comme mouche du coche. Le buste fait partie du décor puisqu’il est là. Mais on ne sait trop quoi faire de ce buste. Il encombre. On le déplace, on le met par terre, on le remet sur une table. Et puis, quand cela se corse, quand on se dispute la suprématie du « vaste monde », vingt ans après l’assassinat de Jules César, quand ça devient sanglant, le buste disparaît du paysage. Un oiseau en bois coloré. On reconnaît un ibis. Oiseau qui, dans l’Egypte ancienne, tenait lieu de tête au dieu Thot, dieu de l’écriture, scribe des dieux et veilleur de la justice. L’oiseau se pose dans le décor quand les affaires de Cléopâtre et de son amant Antoine traversent une période de trouble qui s’achèvera par leur double suicide, mais pas ensemble, l’Histoire est mal faite. L’oiseau se pose dans le décor vers l’avant-scène, regarde du côté de Cléopâtre d’un air que l’on peut imaginer protecteur. Et puis, lui aussi s’envole, disparaît. Le buste et l’oiseau Entre la masse de pierre sculptée à la couleur terne et la légère sculpture en bois de l’oiseau bariolé, il y a tout un monde. Celui qui sépare Rome d’Alexandrie, deux empires et, entre les deux, l’arc tendu d’une histoire d’amour. Ces deux objets – au théâtre, on parle d’accessoires – sont inutiles, ils ne jouent aucun rôle dramatique, ils ne sont nullement déterminants dans le déroulement de la pièce et le cours du spectacle. Ils sont posés là. Shakespeare n’a pas besoin d’eux pour écrire Antoine et Cléopâtre, l’une de ses plus longues pièces. Mais Célie Pauthe a besoin du buste et de l’oiseau pour parachever sa mise en scène fourmillante de détails. Le buste et l’oiseau sont comme des talismans, des symboles, des indices, des porte-bonheurs, pourquoi pas. César et Ibis veillent au grain tout comme Isis. Ils participent au charme infini de ce spectacle, le plus accompli, le plus libre, le plus inventif jusqu’à aujourd’hui des spectacles mis en scène par Célie Pauthe (mais je n’ai pas tout vu) laquelle dirige de main de maître le CDN de Besançon. La partie n’était pas gagnée d’avance car Antoine et Cléopâtre est une pièce monstre, rarement mise en scène. Pour l’apprivoiser, Célie Pauthe a demandé à Irène Bonnaud une nouvelle traduction de la pièce et a collaboré avec elle. Tout est parti d’un de ses précédents spectacles, Bérénice (lire ici). En voyant évoluer sur le plateau, Mélodie Richard (Bérénice) et Mounir Margoum (Antochius), elle les a vus dans Cléopâtre et Antoine, poursuivant autrement et plus violemment le frottement entre l’Orient et l’Occident. Fortifiant cela, il y eut son expérience irakienne. Célie Pauthe a effectué plusieurs séjours à Bagdad en liaison avec l’association Siwa et décisive fut sa rencontre avec le foudroyant metteur en scène irakien Haythem Abderrazak (dont les grands festivals français continuent d’ignorer l’existence) autour de l’Orestie d’Eschyle (lire ici). Ce travail lui a « ouvert une porte vers Antoine et Cléopâtre », dit-elle. De là à enrichir le spectacle d’éclairages musicaux orientaux faisant écho à la pièce, il n’y avait qu’un pas, vite franchi, avec Cléopatra, chanson extraite d’un opéra égyptien (inspiré par la pièce La Mort de Cléopâtre d’Ahmed Chawqi) immortalisée par le chanteur et roi de l’oud Mohamed Abdel-Wahab. Ou encore la célèbre chanson Ya Habibi taala chantée dans les années trente par Asmalah. A cela s’ajoutent trois poèmes de Constantin Cavafy, le grand poète grec né en Egypte à Alexandrie, des poèmes faisant écho à l’histoire d’Antoine, traduits, bien sûr, par Irène Bonnaud. Garce et bouffon Cléopâtre, aux yeux des Romains ? Une métèque, une bougnoule (ces mots n’y sont pas, ils n’existaient pas encore mais c’est tout comme). Une « putain », dit Démétrius au tout début de la pièce qui voit son « capitaine » Antoine, l’« un des trois piliers du monde », il y a peu, flamboyant au combat sous sa cuirasse, « changé en soufflet et éventail pour refroidir les chaleurs d’une garce d’Egypte », cet homme qu’il admire est devenu le « bouffon d’une putain ». Antoine lui-même est pris au piège de son amour pour cette « reine ensorceleuse », dit-il, sa clairvoyance a laissé la place à ce qu’il nomme son « indolence ». Rome l’appelle, ses partisans l’appellent, Octave l’appelle, une guerre se prépare contre Sextus Pompéee qui tient « l’empire des mers ». Octave va informer Cléopâtre de son départ. Elle apparaît, grande, élancée, son corps légèrement enveloppé dans des tissus vaporeux aux couleurs délicates, entourée des fidèles Iras ( Mahshad Mokhberi, actrice iranienne, qui jouait Phénicie dans Bérénice), Charmian ( Dea Liane, passée par l’école du TNS) et l’eunuque Mardian (Bénédicte Villain, violoniste). Plus tard, un témoin nous racontera la première rencontre entre Antoine et Cléopâtre sur une rivière, il la voit allongée dans une barque à la proue d’or martelé, aux voiles pourpres « si parfumées que le vent en était malade d’amour ». A Rome, le sortilège de l’« ensorceleuse » s’estompe quelque peu. L’épouse d’Antoine, l’« indomptable » Fulvie, étant morte, on fait en sorte que le veuf épouse Octavie (Maud Gripon) , une sœur d’Octave (Eugène Marcuse). Ainsi Octave et Antoine scellent-ils leur « réconciliation ». Cela ne durera pas, sinon Shakespare n’aurait pas été chez Plutarque choisir cette histoire. Toute la pièce oscille ainsi entre deux pôles : les couleurs flamboyantes et festives, le triomphe féminin de l’Égypte et de l’amour d’un côté, de l’autre l’empire romain affairiste, conquérant les pays et les marchés dirigés par des hommes (aucune femme et une bonne dose de misogynie). Tous, Octave le premier, en manteaux gris d’aujourd’hui , prêts à entrer dans un conseil d’administration du CAC 40. Subtils costumes signés Anaïs Romand (pléiade de merveilles pour Cléopâtre) et bel espace ouvert du scénographe Guillaume Delaveau où chaque accessoire a valeur de signe. Antoine et Cléopâtre D’un côté, un lit vaporeux (qui, plus tard, laissera place à un tombeau) entouré de coussins, de l’autre une table et des chaises spartiates. D’un côté l’amour et l’indolence, de l’autre le pouvoir politique ourlé d’une stratégie d’empire. D’un côté le chaud, de l’autre le froid. Et entre les deux, un Antoine à la fois indécis et déterminé, aux tenues un peu débraillées, courageux mais sur mer « abandonnant la bataille au moment crucial » pour rejoindre la flotte enfuie de Cléopâtre. D’où ce dialogue d’une rouerie sublime : « Cléopâtre. Oh mon seigneur, mon seigneur,/ Pardonnez mes voiles pleines de peur, je n’aurais jamais pensé /Que vous me suivriez. Antoine. Egypte, tu ne le savais que trop bien/ - Mon coeur était attaché par des cordes à ton gouvernail - / Que tu me trainerais après toi. Sur mon esprit/ Tu connaissais ton pouvoir absolu, et qu’au moindre ./Geste de toi, j’en oublierais les ordres des dieux. Cléopâtre. Oh je demande ma grâce ! » Octave, stratège hors pair, aveuglée de politique, ne croit pas à la possibilité de l’ amour fou. Antoine plus lucide sait que son temps est passé, se sachant « sur le déclin ». Vaincu, devenu moins que rien, dernier coup de rein de l’ancien monde, il se retourne contre Cléopâtre, la traite de tous les noms, avant de se tuer, croyant, ultime stratagème de la reine d’Egypte, que Cléopâtre vient de se suicider. Il mourra dans les bras de la reine éperdument aimée, comme un vieil acteur retrouve son talent d’antan pour mourir en scène dignement (extraordinaire Mounir Margoum) . A Cléopâtre (Mélodie Richard qui grandit et atteint les sommets au fur et à mesure que la pièce avance), celle qu’Antoine aimait à surnommer « mon serpent du vieux Nil », il ne reste plus qu’a offrir son sein au poison d’un aspic comme, avant et après elle, ses plus proches amies. Les derniers mots. c’est le devin (envoûtant Lounès Tazaïrt) qui les dira. Un poème de Constantin Cavafy, qui comme ses deux autres poèmes dits par le même acteur au fil de la pièce, se souviennent d’Antoine, de Cléopâtre, des enfants de cette dernière et d’Alexandrie. Ce voyage inouï, ponctué de stupeurs et de tristesses, que nous offrent Shakespeare dans cette nouvelle traduction, la mise en scène de Célie Pauthe, le travail fantastique des treize actrices et acteurs et de la nombreuse équipe technique, n’aura duré que quatre heures. Spectacle vu au CDN de Besançon en janvier lors d’une séance réservée aux professionnels et aux journalistes. Antoine et Cléopâtre devait être ensuite à l’affiche du CDN de Valence du 3 au 5 février, puis à la scène nationale d’Albi le 13 avril. Le spectacle devait enfin être à l’affiche du Théâtre de l’Europe-Odéon à Paris de ce 5 mai jusqu’au 5 juin. Toutes ces représentations ont été annulées Reprise et tournée la saison prochaine : du 11 au 14 janv 2022 au Théâtre de la Cité - CDN de Toulouse et d’Occitanie ; du 10 au 16 mars 2022 au Centre dramatique national de Besançon Franche-Comté ; les 22 et 23 mars 2022 à la Maison de la Culture de Bourges: du 9 mai au 5 juin à l’Odéon-Berthier; les 13 et 14 avril 2022 à la La Comédie de Valence, Centre dramatique national de Drôme-Ardèche.
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Le spectateur de Belleville
April 19, 2019 3:00 PM
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Par Fabienne Arvers dans Les Inrocks La metteure en scène Célie Pauthe replace l'œuvre de Strauss dans le contexte de sa représentation dans un camp de concentration. On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux. Ce titre du livre de Robert Bober est resté gravé en nous et surgit, de nouveau, au moment d’écrire sur la mise en scène que propose Célie Pauthe de La Chauve-Souris de Johann Strauss, réalisée avec des chanteurs et musiciens du monde entier, en résidence à l’Académie de l’Opéra de Paris. Parce qu’elle en offre une double lecture.
Celle de l’opérette, bien sûr, fantasque et parée de mille couleurs, dans laquelle on suit les péripéties d’un homme qui doit partir en prison mais décide plutôt de se rendre au bal masqué donné par un prince. Et celle aussi, surtout, de sa représentation donnée en 1944 au camp de Terezin, en actuelle République tchèque, par les prisonniers enfermés par les nazis.
Film de propapande
En introduction à l’opérette, on entend la voix de Célie Pauthe replaçant son projet dans ce contexte historique, rappelant que les nazis avaient fourni un certificat d’aryanité posthume à Strauss pour qu’Hitler puisse continuer d’écouter ses valses qu’il aimait tant…
Découvrant que La Chauve-Souris faisait partie du répertoire donné par les détenus de Terezin où étaient enfermés les meilleurs musiciens d’Europe, Célie Pauthe ancre sa mise en scène dans ce souvenir à vif qui fut l’objet d’une propagande abjecte à travers le film réalisé alors sur ordre des autorités nazies, Le Führer offre une ville aux Juifs.
Projeté au cœur de l’opérette, commenté par un acteur, avec un arrêt sur image cadrant le regard d’une détenue saisi dans un miroir, il est alors le témoin muet mais implacable d’une vérité de l’histoire qui échappe à toute manipulation.
La Chauve-Souris de Johann Strauss, direction musicale Fayçal Karoui, mise en scène Célie Pauthe. Le 26 avril, Compiègne. Du 15 au 17 mai, Amiens. Du 22 au 24 mai, Grenoble
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Le spectateur de Belleville
September 23, 2018 4:40 AM
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Par Anaïs Héluin pour Sceneweb 23 sept. 2018 Fruit de cinq ans de collaboration entre le Training Space Workshop à Bagdad et le CDN de Besançon, Looking for Orestia est une passionnante traversée de L’Orestie d’Eschyle. Une expérience théâtrale interculturelle hors normes.
Dans la seule langue qui leur permet de communiquer un peu sans l’aide de leur traducteur Arafat Sadallah, qui les accompagne depuis le début de leur travail autour de L’Orestie, Célie Pauthe et Haythem Abderrazak l’annoncent dès leur titre : leur rapport à la trilogie d’Eschyle est complexe. Intranquille. Né en 2011 d’une rencontre initiée par Yagoutha Belgacem, directrice de la plateforme Siwa, laboratoire itinérant des mondes arabes contemporains dont CDN de Besançon a fait son partenaire, Looking for Orestia se présente comme grand un chantier qui n’a pas vocation à être terminé. Comme une quête. Dans cette pièce créée entre France et Irak, présentée pour la première fois à Besançon du 20 au 22 septembre 2018, la tragédie grecque est abordée non comme un matériau sur lequel s’appuyer, mais comme un terrain qui ne cesse de se dérober. Et qui, en se dérobant, force les deux explorateurs à renforcer leurs liens. À multiplier les mains tendues. Les mots partagés.
Le pari était loin d’être gagné. Entre la metteure en scène et directrice du CDN de Besançon et le directeur du Training Space Workshop de Bagdad, compagnie privée fondée en 2006, la distance culturelle, esthétique et économique est de taille. Mais, affirme la comédienne Ikbal Naïm, engagée de longue date auprès de Haythem Abderradak et directrice générale du département cinéma et théâtre au ministère irakien de la culture, « les divergences de points de vue, les conflits nous ont tous poussés à aller de l’avant. Car quelque chose naissait de ces différences ». Un souffle, une générosité qui témoignent des cinq ans d’expérimentation qu’ont mené les deux metteurs en scène et leur équipe franco-irakienne entre Bagdad, Besançon et Le Mans, La Fonderie dirigée par François Tanguy étant aussi coproductrice du projet. « Qu’une institution comme un Centre dramatique ‘’national’’ puisse ainsi se dé-territorialiser, s’inventer autrement, en dehors de ses modes de production traditionnels, me semble être en effet au cœur de ses missions », explique Célie Pauthe dans le journal réalisé à l’occasion du premier focus Irak d’une saison qui en comptera trois.
À la recherche de la démocratie
Plutôt que sur le monologue du veilleur dans la pièce originale, Agamemnon, le premier volet de la trilogie, s’ouvre sur une course effrénée. Thyeste vient d’avaler sa progéniture cuisinée par son frère Atrée, et Clytemnestre annonce le retour victorieux du personnage éponyme de la pièce après la Guerre de Troie. Dès cette première scène, Haythem Abderrazak, qui signe la mise en scène – Célie Pauthe s’empare quant à elle du second, Les Choéphores, et ils signent ensemble Les Euménides – fait preuve de sa liberté face aux formes existantes. Il expose les règles du jeu qu’il s’est inventé avec sa complice. On est d’abord frappé par le tissage des langues. En choisissant de ne jamais traduire le texte arabe – pour l’occasion, le chercheur tunisien Youssef Seddik a réalisé une nouvelle traduction de L’Orestie, tandis que la traduction française choisie est celle de Florence Dupont – , les deux artistes incitent le spectateur à chercher du sens au-delà des mots. Dans les gestes, dans la musique jouée en direct par Khaled Al Khafaji et Sari Al Bayati et dans les accents divers des huit comédiens.
On accepte de ne pas tout comprendre. On se laisse traverser par l’énergie singulière qui se déploie sur le plateau, tandis que la trilogie suit son cours. Pendant qu’Oreste venge son père Agamemnon en tuant sa mère Clytemnestre, avant d’être acquitté par Athéna, dont Haythem a eu la lumineuse idée de confier le rôle au grand Maimoon Al Khalidi, lors du premier tribunal démocratique de l’Histoire. Un motif sensible dans la France actuelle, et plus encore en Irak. Au point que le Training Space Workshop en fasse le sujet central de toutes ses créations. « Que l’on travaille sur un texte classique ou contemporain, c’est pareil. Ce qui nous importe, c’est de parler de l’Irak d’aujourd’hui. De questionner notamment son rapport à la démocratie. Aussi les spectacles de la compagnie sont-ils volontairement non-achevés sur le plan de la forme. Ouverts aux transformations que peut amener le réel ». Ce en quoi Looking for Orestie, avec sa belle fragilité et son côté « arte povera », ne fait pas exception. Sindbads du théâtre
Entre la Grèce du Vème siècle avant notre ère et l’Irak d’aujourd’hui, Looking for Orestia trace des lignes souvent oubliées qui rappellent, comme l’a dit Youssef Seddik lors d’une conférence le jour de la première à Besançon, « les liens très forts qui unissaient jusqu’à l’approche du colonialisme les deux rives de la Méditerranée, et qu’il faudrait faire renaître pour que celle-ci cesse d’être le cimetière qu’elle est devenue ». Plutôt que de chercher à exprimer chacun son style, Célie Pauthe et Haythem Abderrazak optent pour une unité esthétique qui dit à elle seule cette relation. De même que l’évolution du rapport entre les langues arabes et françaises qui, après de vrais-faux chevauchements et autres ratés, parvient dans Les Euménides à un équilibre. À une forme d’harmonie. Idéal qui, selon Ikbal Naïm, continue de survivre en Irak.
« Si l’âge d’or du théâtre irakien, dans les années 70-90, est loin, il y a toujours des artistes qui cherchent à créer. Malgré une vie quotidienne très difficile, malgré la destruction de toutes les infrastructures et la quasi-absence de budget alloué au théâtre par le gouvernement, les initiatives théâtrales privées sont nombreuses. L’Irak est plein d’aventuriers, de Sindbads du théâtre. Mais aussi de la littérature, du cinéma, de la musique. L’art participe de notre résistance. Il est notre parole au monde. Notre manière de donner une autre image de notre pays que celle qui domine en Occident. Les attentats, la dictature, les bombes existent, mais il y a aussi beaucoup de vie en Irak ».
Anais Heluin – www.sceneweb.fr
Looking for Orestia
Traduction française : Florence Dupont
Traduction arabe d’après Youssef Seddik
Avec Haythem Abderrazak, Maimoon Al Khalidi, Marc Berman, Yas Khdhaer, Judith Morisseau, Ikbal Naim, Hakim Romatif, Suha Salim, Violaine Schwartz et les musiciens Sari Al Bayati, Khaled Al Khafaji
Regard chorégraphique : Imen Smaoui
Collaboration artistique et traduction : Arafat Sadallah et Hajer Bouden
Création vidéo et régie : Mathieu Lontananza
Création lumière et régie : Adèle Grandadam
Régie son : Mélissa Vieille
Habillage et costumes : Anne Darot
Projet conçu et porté par Siwa Plateforme, laboratoire artistique itinérant des mondes arabes contemporains.
Direction artistique : Yagoutha Belgacem
Coordinateur : Chamseddine Zitouni
Collaboration artistique et écriture : Jean-Pierre Han
Production déléguée Siwa Plateforme en coproduction avec le Centre dramatique national Besançon Franche-Comté et La Fonderie – Le Mans.
Avec le soutien de l’Ambassade de France en Irak, de la Délégation européenne en Irak, du Ministère de la Culture en Irak, du Centre culturel du ministère du pétrole – Irak, de l’Institut français à Paris et de l’Onda – office national de diffusion artistique. Avec la participation du Training Space Workshop de Bagdad – Irak.
Projet conçu et porté par Siwa Plateforme, laboratoire artistique itinérant des mondes arabes contemporains. En coproduction avec le CDN Besançon Franche-Comté et la Fonderie – Le Mans. Avec le soutien de l’Ambassade de France en Irak, du Ministère de la Culture en Irak, de l’Institut français à Paris et de l’ONDA – office national de diffusion artistique. Avec la participation du Training Space Workshop de Bagdad – Irak et Kana Theatrical Center Szczecin – Pologne. Laboratoire expérimental présenté au CDN Besançon Franche-Comté du 20 au 22 septembre 2018.
La trilogie L’Orestie d’Eschyle est éditée dans la traduction française de Florence Dupont par L’Arche éditeur. www.arche-editeur.com
CDN de Besançon – Franche-Comté
Du 20 au 22 septembre 2018
Photo E.Carrechio
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Le spectateur de Belleville
May 26, 2018 5:29 AM
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Par Stéphane Capron dans Sceneweb 21 mai 2018 Thomas Ostermeier en a fait une sublime Nina dans la Mouette de Tchekhov en 2016, Célie Pauthe l’a choisie pour être sa Bérénice. Mélodie Richard retrouve la metteuse en scène qui l’a déjà dirigée dans La Bête dans la jungle de Henry James et La Maladie de la Mort de Marguerite Duras. C’est sur un lit d’hôpital qu’elle a accepté d’endosser le rôle-titre de cette tragédie de Racine. Elle est à l’affiche de l’Odéon-Berthier. Quelle image aviez-vous de Bérénice avant de vous plonger dans le rôle ? Un personnage mythique, j’avais lu la pièce étant beaucoup plus jeune, l’édition avec Ludmila Mikaël sur la couverture. Je l’ai relue il y a deux ans quand Célie a commencé à me parler de son projet. Et j’étais à l’hôpital pour un problème cardiaque, pour une maladie d’amour. Et je me souviens que je m’amusais à découper des extraits de la pièce, que je collais avec des électro cardiogrammes ! Est-ce que ce personnage vous a donné de la force ? De la force et de la lumière, et ce n’est pas juste parce que cela se termine sans mort ni suicide. Bérénice est dans un déni, elle ne comprend pas, c’est pour cela qu’au début on ne plonge pas dans la tragédie. Elle a tout quitté, elle a tout perdu; sa religion, sa langue, sa famille, son peuple qui a été massacré par Titus. Quand Antiocus lui dit qu’elle la quitte, elle ne peut pas l’entendre car elle n’a plus rien. Comment avez-vous appréhendé la langue de Racine ? Parfois c’est comme un outil ou une arme, ou une baguette magique. C’est comme une torche. Et on avance le vers à la main ! On balance cet alexandrin et ça fracture quelque chose de souterrain et on ne sait pas ce que l’on va trouver chaque soir. L’alexandrin ouvre des poches souterraines inconnues. Ça fait plaisir d’avoir cette langue dure comme un diamant Pour parler de langue à un moment donné, les alexandrins ne sont plus en français. Ils ont été traduits en hébreu par un grand professeur israélien. C’est la première scène de l’acte IV. C’est ma porte d’entrée dans la tragédie. Tout bascule. La langue maternelle revient dans la bouche de Bérénice. Et puis une autre langue traverse le spectacle, celle de Duras. Marguerite Duras était passionnée par Bérénice, par cette femme capable de tout quitter par amour. Ce sont pour elle, les amants du temple. La voix de Duras nous porte. Propos recueillis par Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr Photo : © Elizabeth Carecchio
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Le spectateur de Belleville
May 14, 2018 3:51 PM
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Par Stéphane Capron dans Sceneweb.fr
Célie Pauthe a trouvé en Mélodie Richard une Bérénice éclatante qui illumine sa mise en scène. C’est un volcan d’amour qui relègue au second plan tous les autres personnages de la pièce.
Le sable de Césarée recouvre le plateau, le vent l’a poussé dans le cabinet romain de la demeure de Titus. Césarée, ville portuaire de Judée sur la côte méditerranéenne, dont Bérénice est la reine. Césarée, titre d’un documentaire de Marguerite Duras tourné en 1979, récif filmique sur fond de travelling dans les jardins des Tuileries. Ce film a été le déclencheur du projet de Célie Pauthe, son envie de monter ce classique, elle qui est habituée aux textes plus contemporains. Duras imagine le retour de Bérénice sur les rives de la Méditerranée. Chacun des actes de la pièce est découpé par un extrait du court métrage. La voix de Duras en écho aux alexandrins de Racine, idée magnifique de Célie Pauthe; elle éclaire les vers.
Mélodie Richard incarne une Bérénice joyeuse, enivrée de son amour pour Titus, rieuse et insouciante. Son cœur se soulève tandis que celui des hommes qui l’entourent reste de marbre. Mélanie Richard rayonne. Elle tire vers le haut ce spectacle et relègue ses partenaires loin derrière. Les personnages masculins (Mounir Margoum en Antiochus et Clément Bresson en Titus) sont beaucoup plus éteints. Les alexandrins appuyés paraissent démodés par rapport à ceux magnifiés par le jeu tout en éclat de Mélanie Richard.
La mise en scène de Célie Pauthe ronronne parfois. L’austérité qui règne sur le plateau est heureusement balayée par la grâce de Mélodie Richard, dont le jeu au départ badin prend les accents du drame racinien au fur et à mesure des actes. On a aimé également dans le spectacle la présence de Mahshad Mokhberi, comédienne iranienne dans le rôle de Phénice. Inconnue en France, elle est membre de la troupe franco-iranienne Utopia, dirigée par Tinouche Nazmjou. Elle a interprété à Téhéran des pièces françaises, en version bilingue, dont notamment J’étais dans ma maison et j’attendais que le pluie vienne de Jean-Luc Lagarce. Rien que pour elle, et pour le couple qu’elle forme avec Mélodie Richard, on ne peut avoir que de la tendresse pour ce spectacle, si seulement les garçons étaient à la hauteur, ce serait parfait.
Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr
Bérénice de Jean Racine Mise en scène Célie Pauthe Avec Clément Bresson Titus Marie Fortuit Arsace Mounir Margoum Antiochus Mahshad Mokhberi Phénice Mélodie Richard Bérénice Hakim Romatif Paulin
Collaboration artistique Denis Loubaton Assistanat à la mise en scène Marie Fortuit Scénographie Guillaume Delaveau Lumières Sébastien Michaud Costumes Anaïs Romand Musique et son Aline Loustalot Vidéo François Weber Production
Production CDN Besançon Franche-Comté. Spectacle créé au CDN Besançon Franche-Comté le 24 janvier 2018. Durée: 2h15
> 24 janvier au 2 février 2018 CDN Besançon Franche-Comté – Création > 16 au 20 mars 2018 Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées > 11 mai au 10 juin 2018 Odéon – Théâtre de l’Europe photo Elisabeth Carrechio
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Le spectateur de Belleville
May 8, 2018 3:31 AM
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Par Fabienne Darge dans Le Monde | 07.05.2018 Après avoir joué pour Krystian Lupa ou Thomas Ostermeier, l’intense actrice joue « Bérénice », dans la pièce de Racine mise en scène par Célie Pauthe, à l’Odéon.
Mélodie Richard apparaît dans la lumière solaire d’une après-midi de printemps, devant le jardin du Luxembourg, à Paris. Elle porte une robe comme un paysage vaporeux, aux motifs végétaux floutés comme dans un rêve. Si être actrice consiste d’abord à savoir apparaître dans la lumière, alors Mélodie Richard l’a eu d’emblée, ce talent-là. Mais il s’accompagne de beaucoup d’autres, chez la jeune comédienne, qui, une fois de plus, est absolument magnifique dans Bérénice, de Racine, mis en scène par Célie Pauthe, et qu’il faut absolument aller voir, au Théâtre de l’Odéon, tout au long du joli mois de mai.
C’est bien comme une apparition qu’on l’a découverte, en 2012, dans Salle d’attente, un spectacle comme seul le maître polonais Krystian Lupa sait en créer, lui qui fait de la scène un lieu de haute intensité existentielle. Elle y était Anna, le bel ange rouge qui traversait les bas-fonds modernes de l’auteur suédois Lars Noren, à la fois poète et fracassée, cheminant vers la lumière.
Commencer sa carrière avec Krystian Lupa, c’est être d’emblée sur les sommets, sur lesquels Mélodie Richard a continué à cheminer tranquillement avec grâce. Elle a eu le rôle de Catherine Robbe-Grillet dans Nouveau Roman, le formidable spectacle de Christophe Honoré, puis elle a croisé la route de Thomas Ostermeier, autre maître des scènes européennes. Avec lui, elle a joué dans Les Revenants, d’Ibsen, et, surtout, elle a été une inoubliable Nina dans La Mouette, de Tchekhov. Puis elle a rencontré Célie Pauthe, metteuse en scène en plein épanouissement, qui a fait d’elle la jeune femme de La Maladie de la mort, de Marguerite Duras, avant de lui confier le rôle de Bérénice.
Pourtant, le théâtre est venu de façon étrange à Mélodie Richard, comme s’il avait été à la fois là et pas là. La jeune femme vient de Bourgogne, elle a passé son enfance au milieu des vignes, dans un petit village près de Nuits-Saint-Georges, avec une mère professeure de littérature anglaise à l’université de Dijon, spécialiste du théâtre élisabéthain et d’Howard Barker, et un père flambeur et aventurier.
« Un vilain petit canard » « J’étais très littéraire, je lisais énormément, j’écrivais, mais je n’allais pas au théâtre, et je n’en faisais pas en amateur, raconte-t-elle. Jusqu’à ce que, en terminale, je demande à une de mes tantes, qui était comédienne en Bourgogne, de venir animer un atelier d’art dramatique. J’ai choisi de travailler Phèdre dans Hippolyte, de Robert Garnier, autant dire une des langues les plus difficiles qui soient, et là il s’est vraiment passé quelque chose : moi qui avais l’impression d’être un vilain petit canard, je me suis sentie regardée, aimée, et mon entourage m’a vivement encouragée à me lancer. »
Mélodie Richard arrive à Paris à 17 ans en compagnie de son amoureux, un garçon brillant qui fera l’Ecole normale supérieure et l’agrégation de philosophie. Elle va sonner à la porte du seul cours de théâtre qu’on lui a recommandé, qui se trouve être spécialisé dans le boulevard.
« Et c’est ce que j’ai fait pendant trois ans, du boulevard et du café-théâtre, sourit-elle. Je jouais au Théâtre du Renard, au Point-Virgule, au Splendid… C’était une vie heureuse, je m’amusais beaucoup : c’est un grand plaisir de faire rire, et je n’avais pas du tout la culture du théâtre d’art, à l’époque. Jusqu’au jour où mon partenaire s’est lancé dans une improvisation à la fois sexiste et raciste, qui a fait hurler de rire le public. Et là, je me suis dit que quelque chose n’allait pas. J’ai tenté le Conservatoire, et je l’ai eu. » Changement d’univers : Mélodie Richard tombe dans le creuset du théâtre, le vrai. Et, à la sortie de l’école, quand elle apprend que Krystian Lupa cherche de jeunes comédiens pour sa nouvelle création, elle écrit un texte de trente pages pour obtenir le rôle d’Anna, qu’elle veut absolument jouer. Elle l’a. « La rencontre avec Lupa a changé ma vie, dit-elle simplement. C’est un chaman, le travail avec lui n’a rien à voir avec celui des autres metteurs en scène. Avec Matthieu Sampeur et Pierre-François Garel [comédiens qui étaient aussi dans Salle d’attente], qui sont aujourd’hui encore mes meilleurs amis, on a très vite compris qu’on vivait là quelque chose de fondateur. »
MÉLODIE RICHARD : « LA SCÈNE A UN CÔTÉ ROULETTE RUSSE : EN FONCTION DU PARTENAIRE, DU PUBLIC, DE MULTIPLES FACTEURS, IL PEUT SE PRODUIRE TOUT À COUP UN PRÉCIPITÉ QUI FAIT QU’ON SE SENT EXTRÊMEMENT VIVANT… » C’est avec Lupa, avec qui elle jouera également dans Perturbation, d’après Thomas Bernhard, qu’elle prend conscience de ce qui l’anime principalement dans le jeu : « Une façon de se lancer comme du haut d’un trapèze. Peut-être est-ce dû à mon parcours, qui a été une succession de hasards, mais je n’ai jamais eu le culte du grand acteur. Ce qui m’intéresse, c’est que le plateau de théâtre peut être un endroit dangereux, un endroit pour l’expérience, à chaque fois renouvelée, parfois à des degrés extrêmes. Certains metteurs en scène peuvent être désarçonnés par ma façon de faire, de toujours repartir de zéro, de faire comme si à chaque seconde je sautais au-dessus du vide… »
Ce théâtre de l’expérience et de l’intensité du présent qu’elle recherche comme un Graal a aussi son revers. « La scène a un côté roulette russe : en fonction du partenaire, du public, de multiples facteurs, il peut se produire tout à coup un précipité qui fait qu’on se sent extrêmement vivant… Et cela peut devenir une sorte de drogue, et, comme toute drogue, elle a sa face horrible : la vie à côté paraît fade, terne, elle ne suffit plus. La scène exige chaque soir sa dose, sa livre de chair, son tribut d’âme, et les soirs où on ne peut pas les donner, c’est affreux, parce que plus rien n’a de sens. »
Un visage de Madone brune La comédienne l’a éprouvé douloureusement avec La Mouette, où Matthieu Sampeur et elle sont allés loin, très loin, dans ce que des acteurs peuvent donner d’eux-mêmes pour endosser une expérience humaine, en l’occurrence celle de la perte et de la folie. Mélodie Richard s’est retrouvée à l’hôpital avec une inflammation du cœur, et un chagrin d’amour. « On dit toujours que La Mouette porte malheur, et, là, je l’ai bien vécu », constate-t-elle.
Depuis, elle a pris du recul face à cette « mission sacrée de l’art », et elle a retrouvé une forme de légèreté, notamment avec Bérénice, pourtant rôle tragique s’il en est, mais que Célie Pauthe et elle abordent avec une fraîcheur et une grâce remarquables. Elle s’est reconstruite aussi grâce à la musique, qu’elle pratique depuis toute petite. Elle joue du piano, compose, écrit des chansons, des textes parlés-chantés. Elle a imaginé un concert « comme un VIe acte de Bérénice », qu’elle donnera à l’Odéon le 3 juin. Elle conçoit une performance musicale à partir de La Chambre des époux, le livre d’Eric Reinhardt.
Mélodie Richard semble avoir renoué avec les vertus apportées en cadeau de naissance par son prénom, sans pour autant avoir perdu sa profondeur et sa gravité, qui font d’elle une petite-fille des actrices de la Nouvelle Vague. Elle a une diction qui évoque celle de la regrettée Marie-France Pisier, une classe qui rappelle celle de la tout aussi regrettée Delphine Seyrig, et une douceur et une beauté bien à elle, avec son visage de madone brune ou de princesse juive. « C’est quand même un métier bien étrange que celui d’acteur, conclut-elle. Toujours un drôle de dosage entre l’abandon et la maîtrise… » Et elle repart sous les arbres du Luxembourg, avec sa robe couleur de printemps.
Bérénice, de Racine.
Mise en scène : Célie Pauthe. Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris 6e. Du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures, du 11 mai au 10 juin. De 8 à 36 euros. Durée 2 h 25.
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Le spectateur de Belleville
February 5, 2018 6:29 PM
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Par Jean-Pierre Thibaudat pour son blog Balagan
Plus de trente ans après la version inoubliable de Klaus Grüber, Célie Pauthe, trop jeune pour l’avoir vue, met en scène « Bérénice » de Racine. « Césarée », un court film de Marguerite Duras évoquant l’héroïne et son pays natal, lui ouvre la porte de la pièce, l’une des plus belles du monde.
Lire l'article dans son site d'origine : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-thibaudat/blog/040218/berenice-encore-jamais
Il est des spectacles qui, outre le fait de jalonner comme une borne inoubliable une vie de spectateur (et pas seulement), jettent comme un interdit sur la pièce qui en émane. J’avais vu en 1984 Bérénice de Racine dans la mise en scène de Klaus Michael Grüber montée à la Comédie Française ; je n’étais pas beau à voir à la sortie : en loques, en lambeaux, en larmes. Le théâtre n’avait jamais atteint en moi une telle émotion. Et celle-ci fut sinon redoublée, du moins prolongée, lorsque je me retrouvai au Nemours (ce café que les comédiens du Français affectionnent car on y accède sans avoir à traverser la place Colette), seul en face de Grüber, pour une « interview », exercice qui lui était peu coutumier et qu’il fuyait le plus souvent. Est-ce que j’ai posé la moindre question ? Je ne crois pas.
« Il faut cet abandon »
« Bérénice, c’est comme une perle, me disait-il. Ou bien le corps étranger entre dans l’huître et la perle naît de la mort, ou bien on reste fermé à la douleur… Quelque chose meurt et il reste la pureté, cela m’émeut beaucoup… C’est la première fois que je ressens cela : le passage de la froideur et du blabla à quelque chose d’intelligent et chaud. Pour un Boche, c’est difficile, il faut beaucoup de temps. Je suis trop habitué à Büchner, Kleist… Mais là, je le sens : l’intelligence peut être chaude… Maintenant, je sais que l’on peut pleurer en alexandrins… »
Quelques minutes passèrent où il parla de démocratie, de sa lassitude du désarroi, de Bérénice. Puis : « Le rêve au théâtre, c’est vraiment l’émotion. Il ne faut pas oublier Brecht car il avait raison. Mais en même temps arriver à l’émotion. Sinon le théâtre va mal tourner. Il faut une simplicité émouvante… Ne pas se contenter de “belles mises en scène”… Il faut que le théâtre passe à travers les larmes. » Alors il cogna de son poing sur la table et ajouta : « Il faut cet abandon. » Puis, revenant vers moi : « Je suis d’une sincérité que je ne peux soutenir plus longtemps. » Il se tut. C’était fini. Le lendemain, je publiais deux pleines pages dans Libération.
Depuis cet ébranlement, comme prostré dans mon souvenir, je demeurais dans l’impossibilité de voir cette pièce de Racine montée par qui que ce soit d’autre. Alors quand Anita Le Van, attachée de presse du CDN de Besançon, m’invita à voir la mise en scène de Bérénice que signait la directrice Célie Pauthe, je déclinai. Un peu plus tard, fine guêpe, elle me parla du film de Marguerite Duras, Césarée, dont j’ignorais l’existence. Un petit film d’une poignée de minutes, empruntant ses images à des chutes d’un de ses films. On y entend la voix off de Duras dire un texte, à dire vrai : un poème, consacré à Césarée et à sa reine, « la reine des Juifs, / la femme reine de la Samarie ». Bérénice, qu’elle ne nomme jamais, pas plus que « lui / Le criminel / celui qui avait détruit le temple de Jérusalem », lui, Titus, qui l’a répudiée, « elle ». Et, précisa Anita, sans ce film qui ponctue le spectacle, Célie Pauthe dit qu'elle n'aurait peut-être pas osé abordé la pièce de Racine.
Duras, Bérénice… J’étais trop intrigué, trop curieux. Et puis, au fil des années, bien qu’intact encore, le souvenir du spectacle de Grüber était passé, doucement mais forcément, du miracle au mirage, pour moi qui n’ai jamais voulu voir la « captation » conservée dans les archives de l’INA. Alors, je cédai. C’est Césarée qui avait ouvert à Célie Pauthe la porte de Bérénice et c’est par Duras que je suis revenu voir une nouvelle mise en scène de la pièce de Racine.
Ce soir-là, j’ai renoué avec l’éternité de Bérénice.
Jouer du triangle
Rien de commun entre les deux spectacles si ce n’est que le petit rideau de Gilles Aillaud caressé par un léger vent tout au long de la représentation trouve un écho épisodique dans les vibrations du haut tulle blanc que propose le décor de Guillaume Delaveau. Si ce n’est, aussi, l’importance accordée à ceux et celles, suivantes et confidents, qui accompagnent les héros.
Dans sa préface, Racine résume partiellement sa pièce en citant à peu près Suétone : « Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce que l’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui, et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. » Partiellement, car Racine, passant du duo au trio, introduit le personnage pivot d’Antiochus. Cinq ans auparavant, Antiochus était auprès de Titus quand ils massacrèrent le peuple de Judée et ramenèrent à Rome la reine Bérénice, captive et amoureuse de Titus, qui l’aime tout autant.
La pièce commence après la mort du père de Titus. Le deuil s’achève, le fils doit s’asseoir sur le trône de son père, le sénat et le peuple de Rome ne supporteraient pas qu’il épouse une reine étrangère. Antiochus qui aime en secret Bérénice depuis cinq ans finira par déclarer sa flamme, tout en se faisant le porte-parole de Titus qui n’ose dire lui-même l’inéluctable (il attendra la scène 5 de l’acte IV). C’est donc un amour à trois (je me souviens que, dans son décor pour Grüber, Gilles Aillaud avait dessiné sur une toile un petit triangle). Et quand Titus (acte V, scène 3) demande à Antiochus d’être présent quand il va à la rencontre de Bérénice pour lui dire combien il l’aime (« Venez, Prince, Venez. Je veux bien que vous-même, / pour la dernière fois vous voyiez si je l’aime »), on se croirait dans un roman de Duras (Le Ravissement de Lol V Stein par exemple, comme l’évoque Célie Pauthe), hormis la langue, c’est-à-dire l’essentiel.
Césarée, Cesarea
On a beau connaître presque par cœur certains des alexandrins, la magie opère, intacte, impériale. Ces vers aux balancements ensorcelants et soudain ces dépressions où le vers se casse en morceaux quand les cœurs s’affolent. Entre les actes, la projection par séquences du film (où revient régulièrement une déesse de pierre enfermée dans un échafaudage de planches) est comme un temps d’accalmie, mêlant incantation (« L’endroit s’appelle encore / Césarée / Cesarea ») et description (« La fin de la mer / La mer qui cogne contre les déserts / Il ne reste que l’histoire / Le tout »), la Césarée d’hier et celle d’aujourd’hui. Quelques mots de Duras (« Le sol / Il est blanc / De la poussière de marbre / Mêlée au sable de la mer ») semblent avoir inspiré le sable fin qui recouvre la scène jusqu’à enterrer partiellement le canapé où l’on ne s’assoit guère.
Comme il est étrange et pénétrant (merci Verlaine), ce chœur malgré lui que constitue le film fragmenté enveloppé par la voix de Marguerite Duras. Venu de notre aujourd’hui, il nous parle, au présent de la représentation, du temps d’après, de la Bérénice répudiée retrouvant Césarée avec dans ses bagages la pièce de Racine.
Outre Duras, Célie Pauthe s’autorise deux autres belles licences. La première, c’est, le temps de quelques répliques, de faire parler Bérénice et sa servante en hébreu. Cette langue natale de la reine de Judée, oubliée depuis cinq ans, lui revient soudain. Antiochus, à la demande de Titus, vient de lui déclarer que Titus et elle doivent se séparer, qu’elle doit partir dès le lendemain. Elle refuse de le croire tout en sachant qu’il dit vrai (« Hélas ! Pour me tromper je fais ce que je puis »), et demande à Antiochus de ne plus jamais paraître devant elle. Seule avec sa servante Phénice, son corps sans fard retrouve sa langue natale. La seconde licence, c’est, dans un moment de solitude et de désarroi, de mettre dans la bouche d’Antiochus le début d’un poème fameux de Baudelaire (« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille... »), lui le seul des trois à aimer sans être aimé.
Les deux dernières syllabes
Une fausse note tout de même. A la scène dernière, en des vers similaires, Titus une nouvelle fois convoque comme témoin son ami Antiochus (« Venez, Prince, venez, je vous ai fait chercher. / Soyez ici témoin de toute ma faiblesse »). Le trio est réuni. Antiochus avoue à Titus son amour ancien pour Bérénice. Tout est dit. Il est prêt à mourir, comme Titus l’était quelques instants plus tôt. Bérénice les arrête et, elle qui voulait aussi mourir, consent à vivre et à obéir aux lois de Rome, sauvant la vie des deux autres en les grandissant. A travers elle, c’est l’auteur Racine qui parle le temps de trois vers (« Adieu, servons tous trois d’exemple à l’Univers / De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse / Dont il puisse garder l’histoire douloureuse ») avant qu’elle ne reprenne la parole pour sortir de scène et de Rome : « Pour la dernière fois, Adieu Seigneur ». Reste à finir l’alexandrin, les deux syllabes manquantes, à entendre le dernier des dix-huit « hélas » de la pièce, qui la conclut. Mais cet « hélas ! » reste suspendu le temps de passer un ultime pan du film de Duras. Antiochus regarde le film, et à l’issue de celui-ci, dit enfin : « Hélas ! » C’est trop tard, trop loin, cela tombe à plat. C’est une idée joliment dramaturgique qui ne passe pas l’épreuve de la scène.
L’acteur qui joue Antiochus, Mounir Margoum, n’est pas en cause. Il est en tout point remarquable et désarmant dans son amour impossible, faisant la navette entre Titus et Bérénice, utilisé par l’un comme un porteur de télégramme, rejeté par l’autre comme un soupirant insistant, il est comme ces clowns qui reçoivent une claque et au retour une seconde (« Dieux cruels ! De mes pleurs vous ne vous rirez plus »). A ses côtés, Arsace est interprété avec une énergie rare par Marie Fortuit, Gavroche coiffé à la garçonne, les jambes et les bras souples, en alerte, tel un coach, entraînant son boxeur, l’encouragent avant l’assaut, lui faisant retrouver sa lucidité après les coups. Hakim Romatif au contraire, auprès de Titus, incarne le permanent et imperturbable rappel à la loi avec la froideur comptable de celui pour qui l’Etat est tout et l’amour la source de bien des emmerdements. Clément Bresson dans Titus, que l’on avait vu jouer dans les spectacles de Marie Rémond, fait preuve d’une carrure qu’on ne lui soupçonnait pas et d’une intense puissance rentrée qui sied à ce personnage en lui divisé. C’est une actrice iranienne, Mahshad Mokhberi, qui accompagne avec douceur et un léger accent parfumé d’orient, celle venue d’ailleurs qu’est Bérénice à laquelle Mélodie Richard, vue chez Lupa, offre sa jeunesse, excelle dans l’effrontée et la bafouée (à travers Ludmila Michaël, la Bérénice de Grüber était plus mûre, avait plus vécu). Chez elle, le jeu le dispute à l’instinct, et son corps parle souvent avant les mots, allant jusqu’à étreindre celui qu’elle aime (chez Grüber, les corps ne se touchaient pas).
Le soir où j’ai vu le spectacle, la représentation était suivie d’une rencontre avec l’équipe du spectacle préparée par les jeunes qui, tout au long de l’année dans le cadre du projet « Une saison en partage », voient les spectacles, découvrent le théâtre et ses métiers, participent à un atelier et animent les rencontres entre le public et les artistes. Posée par Léa, la première question en forme de constat s’adressait à Célie Pauthe : « Le spectacle que vous avez mis en scène l’an passé (La Bête dans la jungle de James suivi de La Maladie de la mort de Duras, lire ici) était une histoire d’amour impossible. Bérénice, c’est aussi une histoire d’amour impossible, c’est exprès ? » Célie Pauthe, prise de cours, a bafouillé, biaisé. Que répondre ? Les spectacles sont parfois des réponses à des questions que l’on n’ose pas se poser.
Les représentations à Besançon viennent de s’achever, le spectacle sera au TNT de Toulouse du 16 au 20 mars puis à Paris, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, du 11 mai au 10 juin.
Légende photo : Titus et Bérénice dans "Bérénice" © Elisabetrth Carrecchio
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Le spectateur de Belleville
June 17, 2017 8:23 AM
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Par Jean-Pierre Thibaudat pour son blog Balagan
Alors que Mossoul, la deuxième ville d’Irak, s’apprête à sortir des griffes de Daech et à se relever de ses décombres, à Bagdad, ville ultra-sécurisée, les jeunes artistes relèvent la tête sur fond de plaies et de traumatismes. Aujourd’hui le théâtre.
La veille de notre arrivée à Bagdad, deux attentats dans la ville avaient fait une trentaine de morts. On ramasse les corps, on balaie les débris et la vie continue. Un an auparavant, quelques jours avant la fin du ramadan, le 3 juillet 2016, un attentat faisant usage d’ammoniaque avait fait en deux explosions successives plus de 300 morts à Karrada, un quartier populaire. Le lieu était bien choisi : un centre commercial fréquenté par les familles venues faire leurs courses pour la fête de l’Aïd, un lieu chéri par la jeunesse. Un attentat revendiqué par l’Etat islamique. Corps brûlés vifs retrouvés carbonisés, familles décimées d’un coup. « Depuis, la peur s’est installée dans le quartier, l’ambiance d’avant a disparu », dit un témoin.
Une danse de morts
Que peut faire le théâtre ? Caresser la plaie, embaumer dans ses langes la terrible mémoire sont une réponse possible. C’est celle que propose le jeune Ali Daïm dans Ammonium, un spectacle cauchemardesque qui fait retour sur le double attentat de Karrada. Des gens en noir qui ramassent des débris au sol dans la poussière noire et sortent en se congratulant (vivants !) puis la rencontre sur ce même sol entre deux corps calcinés qui dansent leur mort, le moins mort des deux n’osant, effrayé, toucher l’autre dont il est pourtant le miroir. Et puis, l’accord se faisant à distance, naissance d’un duo solidaire au sol. Début d’une harmonie, leçon de vie faite aux vivants. Pas un mot, mais une musique lancinante, et pour finir des versets du Coran parlant d’éternité. Une danse de morts à Bagdad. « On a voulu creuser le moment où l’on hésite entre continuer à vivre et mourir », dit le metteur en scène. Sorti de l’école des Beaux-Arts de Bagdad, formé à la danse en Suède, il semble tout ignorer du butoh auquel son spectacle fait parfois penser.
Le spectacle a été créé il y a deux mois à el Muntada, c’est là qu’on le voit et c’est la deuxième fois qu’il est joué. A deux pas du boulevard Al Rachid (surnommé l’Allée du pouvoir), el Muntada est un ensemble culturel installé dans la belle demeure d’un ancien vice-premier ministre. Le directeur, Haïden, est jeune, 35 ans, et c’est un acteur d’Ammonium. Le lieu est financé (modestement) par le ministère de la Culture mais on n’y sent pas le poids d’une institution. De fait, passé l’entrée sévèrement gardée par des hommes armés et des blocs de béton, c’est un lieu très agréable devenu le rendez-vous de toute la jeunesse artistique bagdadi. On y entre par un jardin un peu souffreteux (manque d’eau) donnant sur un café sommaire mais chaleureux comme tous ceux qui font vivre ce lieu ou viennent y travailler. Le Montana est une bouée, un havre.
« On souffre de voir les jeunes partir et ne plus revenir. Ce lieu, c’est le leur », dit Ikbal Naïm. Grande actrice entre deux âges, elle a été nommée à la direction du théâtre et du cinéma par le nouveau ministre de la Culture, Farid Rwandzi, il y a trois mois. « Si les jeunes sont dans l’idée de l’exil, c’est aussi qu’ils sont marginalisés. Si j’ai accepté ce poste, c’est pour les sortir de cette idée car si les jeunes partent, c’est le pays qui s’effrite. »
Un théâtre non millénaire
C’est à Redeyef dans le sud tunisien, grâce à la plateforme Siwa de Yagoutha Belgacem que l’on avait rencontré Ikbal Naïm et l’acteur et metteur en scène Haythem Abderrazak (lire ici). On les avait retrouvés à la Fonderie du Mans pour une étape de travail sur Looking for Orestia (lire ici) réunissant trois metteurs en scène : Célie Pauthe (CDN de Besançon), Haythem Abderrazak (Bagdad) et un metteur en scène irakien exilé à Anvers, Mokhallad Rasem. C’est autour d’une table à Redeyef que les Irakiens nous avaient tous invités à venir à Bagdad, fruit d'une amitié avec la plate forme Siwa qui dure depuis dix ans et plus.
On retrouve les visages d’Ikbal et d’Haythem ornant, parmi d’autres membres de la troupe, le hall du théâtre national. Une grande salle gradinée un peu froide et au plateau gigantesque, une autre plus conviviale hormis partout une atroce climatisation (il fait dans les 34°C dehors). Si le Montana est une ruche bien vivante, le Théâtre national semble en jachère. Comme si son histoire et celle de sa troupe étaient aussi les victimes de tous les errements et événements récents (guerres, embargo, Daech, les Américains, etc). C’est aussi que dans ce bout de la Mésopotamie qui inventa la roue et le zéro, sans parler de l’écriture, la notion de théâtre est relativement récente.
A en croire Maïmoun Al Khalidi, le plus connu de tous les acteurs irakiens, l’histoire du théâtre dans son pays de contes et de conteurs millénaires n’adviendrait qu’au milieu du XIXe siècle avec l’arrivée des évangélistes, puis celle des Anglais. Ce n’est qu’en 1928 qu’une troupe venue d’Egypte présente en arabe à Bagdad des pièces de Molière. La première troupe irakienne importante sera celle du Théâtre populaire en 1947, suivie par celle du Théâtre contemporain. Puis il y eut des bourses pour l’Europe, les Etats-Unis. « La meilleure époque du théâtre irakien fut les années 70 », assure l’acteur. Celle où on l’on mettait en scène les auteurs modernes du monde entier. La guerre Iran-Irak a contrarié cette évolution. L’embargo et ce qui s’en est suivi l’a bloquée. Et la suite que l’on sait n’a rien arrangé. Le bilan aujourd’hui est lourd : des théâtres brûlés ou bombardés et pas d’argent pour les reconstruire (« la situation financière est catastrophique, on a dû arrêter tous les projets », nous dira le Ministre de la Culture). Des théâtres encore debout mais où la programmation d’un spectacle n’est plus une habitude ; elle est devenue une rareté. Faute de continuité, le lien avec le public a été coupé.
« M’exprimer librement »
Restent les jeunes. Pour qui le théâtre est moins une affaire de répertoire que le miroir de leur réalité. Pour eux, le théâtre est devenu une urgence. Une façon de témoigner, de faire communauté, de s’affirmer. Ils n’ont pas de temps à perdre, alors ils parlent, alors ils bougent vite, trop vite. Ils se méfient avec raison du naturalisme mais c’est souvent pour se jeter dans les bras du formalisme sans voir le piège qui les y enferme. Ce qui ne va pas également sans séduire bien des publics. C’est le cas du Méta-théâtre ou Impossible théâtre (rien à voir avec Tadeusz Kantor) d’Anas Abdusamad, une troupe qui est allé jouer en Hollande ou au Japon, dont on a vu Tawbih, un spectacle réglé comme une revue militaire. Prochain projet : En attendant Godot encore, un spectacle muet, la pièce de Beckett sans ses mots (!) mais, présents sur scène, Beckett et son ami Godot.
Les jeunes acteurs irakiens manquent de bases, de références. Ils manquent surtout d’air. La plupart de leurs spectacles traduisent l’enclavement d’un pays, l’étouffement d’une nation saignée par la guerre, les bombardements, les attentats. « Je ne veux pas sortir de cette cave car j’ai trouvé ma liberté ici. Si je sors, je risque de me faire tuer », dit l’un des quatre personnages de Serdab écrit par Ahmed Nassim. « La scène est la seule place où je peux m’exprimer librement », dit ce dernier. Il voulait rassembler en scène quatre tabous dont la musique occidentale, l’homosexualité, le handicap (on compte un nombre respectable de vendeurs de chaises roulantes à Bagdad). Paradoxe : le seul rôle de femme est joué, travesti, par un homme. Ce n’est pas encore un tabou, mais on devine la pression religieuse grandissante pour déconseiller aux femmes de se montrer sur une scène. Les actrices sont devenues plus rares.
Ce n’est pas le cas dans le spectacle Hamlet 1983 où jouent deux actrices, Roudab Ahmed et Basman Munir. La première va tête nue à la ville comme à la scène ; la seconde porte un turban couvrant ses cheveux à la ville et, dans le spectacle, le metteur en scène Fekret Salem ne voulant pas de turban, lui fait porter une perruque qui masque ses vrais cheveux. Pourquoi 1983 ? « C’est mon année de naissance. Le spectacle raconte mon parcours ; ma naissance, la guerre, les victimes, les martyrs – dans chaque famille, il y a un martyr – et comment tout cela a bouleversé, déséquilibré la notion de famille. » Avec en particulier cette règle qui veut que l’épouse d’un soldat mort se marie avec le frère de ce dernier. Et si la veuve refuse, on lui prend ses enfants. La pièce de Shakespeare fonctionne tantôt comme un repoussoir, tantôt comme un pot de confiture, tantôt comme un référent. Chacun joue aussi avec un téléphone portable, étrange miroir et voie de communication avec l’âme d’Hamlet. Spectacle étrange, très bien éclairé, qui gagnerait en lueurs s’il n’était pas si précipité.
Ce spectacle aussi se donnait au Montana. Où un acteur nous explique qu’il vit là par peur d’être tué, non par Daech mais par la tribu d’une jeune fille. Alors qu’il montait sur un toit pour aller réparer un groupe électrogène, on a cru qu’il voulait rejoindre la dite jeune fille. Depuis, la tribu l’a condamné. Dans Bagdad où nombre de maisons semblent être des survivantes, où le délabrement est général, le temps semble parfois avoir reculé. Mais les embouteillages dus aux dizaines de check points qui parsèment la ville, remettent les pendules à l’heure, celle de ce jaillissement de vie à l’heure de la rupture du jeûne. Sur la place où se dressait la statue gigantesque de Saddam Hussein, l’herbe a poussé à l’abri d’une barrière circulaire. Les Irakiens ont inventé une boisson étonnante basé sur un citron que l’on laisse sécher jusqu’à ce qu’il devienne noir et qu’on en fasse une poudre. Après quoi, on ajoute de l’eau. C'est un délice amer. Un peu l’image que donnent les artistes irakiens de leur pays.
Illustration : Scène de " Ammonium" © Osama Sabri
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Le spectateur de Belleville
February 25, 2017 6:23 AM
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Propos recueillis par Brigitte Salino dans Le Monde
Son roman, « Un amour impossible », est à l’affiche de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, dans une mise en scène de Célie Pauthe.
Elle scande les mots, enchaîne les « ça », multiplie les répétitions qui font avancer sa pensée. Quand Christine Angot parle, on retrouve l’énergie physique qui se déploie dans ses livres. Sa façon de ne pas lâcher, d’aller au bout de son propos, quoi qu’il advienne. Le sujet du jour, en ce mois de février, c’est le théâtre : Un amour impossible (Flammarion, 2015), son dernier roman, est à l’affiche de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris, à partir de samedi 25 février.
Lire la critique : Du roman à la scène, un amour possible
Le spectacle a été créé en décembre 2016 à Besançon (Doubs), dans une mise en scène de Célie Pauthe, avec deux comédiennes merveilleuses, Bulle Ogier et Maria de Medeiros. Le théâtre tient son rôle dans le parcours de Christine Angot, qui se définit comme un écrivain, et surtout pas une écrivaine. Elle a écrit une dizaine de pièces, ses romans attirent les metteurs en scène, et elle-même est une lectrice hors pair de ses textes.
Qu’est-ce qui vous a décidée à écrire du théâtre ?
D’abord, il y a un constat. En 1990, je publie un premier roman, Vu du ciel, après un long parcours de refus par les éditeurs, qui dure six ans. Six années de refus dans la boîte aux lettres, c’est long. Le roman sort, il ne fait pas grand bruit, mais je suis contente parce qu’il existe. C’est très important pour moi.
Ensuite, logiquement, je cherche à écrire un autre livre. Et il commence à ce moment-là à m’arriver une chose qui malheureusement m’arrivera ensuite tout le temps, à savoir que je n’y arrive pas. Je vois vaguement autour de quoi ça pourrait tourner, une espèce de brouillard que je pourrais éclaircir, pas plus. Et ça ne marche pas. Je n’y arrive pas. Je ne sais pas combien de temps ça dure, mais ça commence à devenir très difficile pour moi. Je me dis : « Qu’est-ce qui se passe ? Pendant six ans je cherche à être publiée, je publie un livre et c’est terminé ? C’est ça, le truc ? »
Je suis inquiète, et puis je m’acharne, je m’acharne, je m’acharne. Et à un moment, ne me demandez pas pourquoi, je me dis : « Et si je faisais une pièce ? » Et là, ça s’écrit tout seul, de A à Z. Ensuite, j’ai réécrit un roman. Puis une pièce. Donc ça s’est alterné, comme ça.
Quand vous écrivez une pièce, que voyez-vous ?
Je vois la scène, qui est un espace abstrait. Sur cette scène, il y a une personne, seule, ou il y a des gens qui se parlent, et il y en a d’autres, en face, qui regardent. Je pense énormément à ça, tout le temps. A cette adresse. A comment faire pour que le spectateur trouve sa place. Qu’il ait une possibilité de ne pas être là, juste à observer. Parce qu’on s’ennuie, quand même, au bout d’un moment, quand on observe. Quand le spectateur est réduit à réfléchir à ce qu’il voit, il ne pense pas à ce qui se passe. Et il ne trouve pas d’autre place que commentateur : « Ah oui, c’est bien, ou c’est pas bien. »
Pourquoi aimez-vous le théâtre ?
J’aime le théâtre parce que c’est vraiment un endroit du présent, et du plain-pied. Ce qui est dit apparaît vraiment par le corps des acteurs. Par la présence, avec laquelle personne ne peut tricher. Ou alors le masque tombe. Si quelque chose n’est pas juste, si quelque chose n’est pas vrai, si la parole est un peu fausse, eh bien il s’ennuie, le spectateur. Si un grand acteur joue un texte intéressant, on se dit : « Ah, c’est un grand acteur. » Si le texte est moyen ou pas très bon, il plafonne, le grand acteur.
Comment définiriez-vous un grand acteur ?
C’est quelqu’un qui comprend l’intégralité d’une phrase. Qui comprend l’intégralité d’un mot. Qui parvient, sans appuyer, à faire résonner chez le spectateur toutes les ondes des mots, des ponctuations, des phrases, et donc de la pensée. Un grand acteur comprend tout, mais il n’est pas dans le savoir pour autant. Etre dans le savoir, dans les romans comme au théâtre, ça ne m’intéresse pas. Mais être dans la compréhension, oui. Et ce n’est pas la même chose. Je fuis le discours.
Pour vous, cette compréhension acquiert une acuité particulière au théâtre ?
Oui, parce que le théâtre est un endroit, pour ne pas dire l’endroit, le seul, où il est possible de dire quelque chose physiquement. Au tribunal, vous ne pouvez pas. Chez les flics, vous ne pouvez pas. En société, vous ne pouvez pas. En famille, vous ne pouvez pas. Vous ne pouvez nulle part.
Même pas dans la relation amoureuse ?
Je pense que dans la relation amoureuse, on peut se dire les choses, mais pas en phrases. On les dit par le silence, on les dit par le toucher, on les dit par la vie en commun. On les dit de toutes sortes de façons, mais pas en phrases. Au théâtre, on peut les dire en phrases, c’est-à-dire avec des mots, qui résonnent en nous de façon très, très, très sensible. Partout où on vous invite à parler : « Dites, on est là, on vous écoute, allez-y, dites la vérité », vous ne pouvez pas. C’est impossible. Vous êtes toujours trahi par les conditions de la mise en scène du truc. Au théâtre, c’est possible. Je ne dis pas que c’est facile, hein. C’est super difficile. Mais si on piétine ça, je le vis très mal, ça me déprime, et si je peux, je m’en vais.
Que pensez-vous de ce que l’on voit, actuellement, sur les scènes françaises ?
Ce que je vois, et ce que j’ai beaucoup vu, c’est beaucoup d’ironie. Très peu de premier degré. Très peu de plain-pied. Une légèreté ironique, autrement dit une fausse légèreté, une légèreté qui pèse des tonnes, une pensée ironique, c’est-à-dire pas une pensée. Beaucoup de choses comme ça qui, si je devais prendre un cliché, se matérialiseraient par l’arrivée sur scène d’un homme qui porte une cagoule. Et par-dessus la cagoule une chapka. Voilà. Là, vous avez le code de l’ironie, et une prise de pouvoir sur les spectateurs, par l’ironie.
Ce qui me gêne, là-dedans, c’est un bien-pensant esthétique, fait pour dire qu’on n’est justement pas bien-pensant. Moi, le théâtre qui m’intéresse, le théâtre qui me plaît, c’est celui où, demandez à Dominique Valadié, demandez à Gérard Desarthe, c’est celui où vous pouvez jouer au premier degré. C’est le plus difficile parce que, pour qu’il y ait la liberté du premier degré, il faut que toutes les couches de degrés aient été questionnées.
Vos textes sont peu portés au théâtre. Pourquoi ?
Parce qu’à un moment donné, j’ai dit stop. Il ne faut pas oublier que, dans ce que j’écris, je me suis beaucoup affrontée à une question qui fait partie des fondements de la tragédie, la question de l’inceste. J’ai eu beaucoup de difficultés quand des metteurs en scène ont voulu s’occuper de certains de mes textes. Le pathos : combien m’ont fait ce plan-là ? Combien d’acteurs, de metteurs en scène, etc. ?
Pleurer sur l’épaule de quelqu’un et lui dire : « Ouh là là ! la vie est bien triste. » Cela a été très violent, chaque fois qu’on m’a fait ce truc-là. Le héros tragique, ou celui qui se trouve dans une situation tragique, n’est pas dans le drame. Il est dans le tragique. Or très souvent, au théâtre, les metteurs en scène ont évité de poser cette question du tragique. Ils ont montré le petit drame de quelqu’un qui a subi des violences familiales. Alors que ce n’est pas des violences familiales.
Qu’est-ce qui vous a décidée à donner les droits d’« Un amour impossible » ?
D’abord, parce que j’ai eu trois demandes. Et aussi parce que la scène a un sens pour moi. J’en avais envie. Je n’avais pas vu le travail de Célie Pauthe, ni des autres qui m’ont demandé. Célie Pauthe connaissait tout ce que j’avais fait, et c’est une très, très bonne lectrice. Ça met en confiance.
Avez-vous beaucoup suivi le travail de répétition du spectacle, dont vous signez le texte ?
Je n’ai pas suivi le travail de plateau. En revanche, j’ai été présente la première semaine, pendant le travail de lectures, autour de la table, pour répondre aux questions. Et puis je suis venue à la toute fin des répétitions, pour la générale.
Dans le programme du spectacle, « Un amour impossible » est présenté comme une « guerre sociale amoureuse ». Qu’en pensez-vous ?
Je trouve ça pas faux. C’est une explication que donne Maria [de Medeiros]. Elle se rebelle contre le fait que Bulle [Ogier] s’incline devant les représentations sociales, tout simplement. Célie [Pauthe] m’a raconté que des hommes qui ont vu le spectacle trouvent cette explication forcée, alors que les femmes n’ont pas du tout cette réaction. Il y aurait beaucoup à réfléchir à ça, je pense.
Vous dites « Maria », et pas « je »…
Parce que c’est pas « je ». C’est éventuellement Christine.
Quand vous montez sur scène pour lire un texte, comme vous le faites régulièrement, êtes-vous « je » ou actrice de vos textes ?
Non, je ne me suis jamais sentie actrice. Je suis l’auteure, celle qui a écrit, celle qui partage avec les gens qui sont là, dans la salle. Une présence simultanée. C’est un moment où vous vérifiez que les gens que vous ne connaissez pas, vous les connaissez.
Vous êtes l’auteure, l’écrivaine ?
Ah non, pas l’écrivaine ! Un mot doit être une sensation, pas une déclaration. Il doit être employé sans qu’on y pense. Si je dis aux gens que je suis écrivaine, ils ne vont pas penser que j’écris, ils vont penser : « Ah, tiens, elle dit écrivaine. » Ils vont penser au mot, pas à l’activité. C’est le contraire de ce que je fais. Encore une fois, je fuis le discours.
Brigitte Salino Journaliste au Monde
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Le spectateur de Belleville
February 22, 2017 8:05 PM
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Par Patrick Sourd dans Les Inrocks
Christine Angot a adapté son roman Un amour impossible pour la scène. Maria de Medeiros et Bulle Ogier incarnent l’écrivaine et sa mère exorcisant un passé de violences faisant barrage à leur amour.
Se déroulant sur un plateau noir et nu, le ballet silencieux d’un petit groupe de déménageurs fait office de prologue à chaque scène. Comme on rassemble des souvenirs en commençant par se rappeler de la place des meubles et des objets avant de se remémorer un échange de paroles, des techniciens reconstruisent avec minutie les intérieurs des appartements et l’agencement des divers lieux qui vont servir de cadre aux dialogues entre Christine Angot et sa mère, Rachel, sur une période de près de trente ans. Cette machine à remonter le temps nous ramène dans les années 1970, époque où la romancière fréquente une classe de CM1 à Châteauroux, puis à son adolescence à Reims où sa mère emménage, et progresse ainsi d’étape en étape pour nous mener aux années 2000. Enquête sur l’absent Signant l’adaptation de son roman Un amour impossible, Christine Angot en confie la mise en scène à la talentueuse Célie Pauthe. Les extraordinaires Bulle Ogier et Maria de Meideros incarnent avec une tendresse infinie le couple formé par Christine et sa mère au fil de ces années. La pièce commence par l’annonce de la mort du père de l’auteur. “Je suis ni contente ni pas contente”, dit Rachel, et Christine enchaîne : “Cette mort je l’attendais. Et même j’en rêvais. Maintenant elle est là. Je pensais que je serai contente, en fait je le suis pas. Enfin, je ne sais pas. Je me sens perdue. J’ai quand même pleuré.” S’impose alors de reprendre le récit à son début. Un retour qui transforme en autant de scènes de crime le rappel d’une enfance et d’une jeunesse cruellement interrogées. Ombre portée sur ces moments de vie et cause ne cessant de disjoindre le rapport fusionnel qui de toute évidence pourrait unir la mère et la fille, cette enquête en huis clos porte sur l’absent, l’homme qui les a trahies, abandonnées et humiliées. Douleur partagée De l’évocation du premier bal où ses parents se rencontrent, tandis que Dalida chante “mon histoire, c’est l’histoire d’un amour”, à ce coup de fil d’un ami qui annonce à Rachel que sa fille ne doit plus voir son père – “car il la sodomise depuis des années” –, faire le procès de l’homme ne suffit pas pour comprendre pourquoi l’une et l’autre ont mérité de croiser le chemin de celui qui gâcha leur vie. Après le roman, et avec cette brillante mise en corps et en voix d’Un amour impossible, le drame se joue maintenant devant une foule qui chaque soir partage la douleur et acclame le courage de la dire. Et l’on ose penser qu’à travers l’effet miroir d’une catharsis visant autant la romancière que les spectateurs, une nouvelle étape est aujourd’hui franchie pour soulager cette plainte de deux cœurs confrontés à l’impardonnable.
Un amour impossible de Christine Angot, mise en scène Célie Pauthe, avec Maria de Medeiros et Bulle Ogier, du 25 février au 26 mars, Odéon – Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, Paris XVIIe et aussi Conférence à New York de, et lue par, Christine Angot, le 4 mars, 16 h, Odéon – Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, Paris XVIIe
Photo : Bulle Ogier © Elisabeth Carecchio
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Le spectateur de Belleville
September 24, 2016 5:44 AM
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Claude, une chronique de Christine Angot dans Libération
La semaine dernière, à Besançon, j’ai vu une pièce,la Fonction Ravel, dans laquelle un acteur, Claude Duparfait, raconte comment, tout jeune adolescent, il allume un transistor, il entend une musique, c’est un morceau de Ravel, il est dans sa chambre, et toute sa vie, absolument toute sa vie, bascule, change, s’ouvre. Il fait des pas, il danse, il entend un rythme. Il vit à Laon, dans l’Aisne. Son père est garagiste, sa mère ne travaille pas, il y a une tapisserie à fleurs dans le salon, il a 11 ans, il vient d’intégrer ce qu’on appelle à l’époque une classe de transition. Quand vous entriez en transition, vous deveniez, à 11-12 ans, quantité négligeable. Dans la cour, les «transitions» ne jouaient pas avec les autres élèves, dont le regard passait sur eux sans les voir. Ils feraient un travail manuel, passeraient un CAP, peu d’entre eux arriveraient à décrocher leur BEP. Or, si une apprentie coiffeuse, admettons, obtient son CAP, mais rate son BEP, à cause de l’écrit, de l’orthographe, de l’épreuve de français, d’histoire, et de toutes ces matières auxquelles elle a bien compris qu’elle ne comprenait rien, elle ne pourra jamais ouvrir son propre salon, et toute sa vie elle travaillera chez une patronne, qui aura son BEP.
Claude déprime, il s’ennuie, il se sent seul. Il n’a pas de camarades, il étouffe, il est un peu le bouc émissaire de sa classe, mais un jour, il appuie sur le bouton d’un transistor, il entend Tzigane, Oiseau triste, ou la Valse, et met au mur une photo de Ravel. Ses parents, que tout ça énerve, lui offrent quand même l’intégrale pour orchestre à Noël. Il réintègre une seconde classique. Et pendant qu’il récite Voltaire à sa prof, il entend dans sa tête le Concerto pour la main gauche, elle lui met 17. Aujourd’hui, devenu acteur, Claude peut chanter l’intégralité de l’œuvre, et après avoir joué Thomas Bernhard, Molière, il raconte comment sa vie a été sauvée par Ravel.
Dans Laëtitia, d’Ivan Jablonka, il n’y a pas de musique, il n’y a pas de magie, il n’y a pas Ravel, il y a une série de formulaires, remplis par les services sociaux, par les fonctionnaires de la protection de l’enfance, une série de procédures. Jablonka observe une situation réelle, l’assassinat en janvier 2011 de Lætitia Perrais par Tony Meilhon, et élabore un discours, dans lequel il dit que la victime d’un crime ne l’est pas par hasard. Il y a des étapes, un chemin, une logique, cette logique est une logique sociale, nous y participons, notre aveuglement permet la progression de la personne vers la scène du crime, l’hypocrisie se tisse et les mailles du filet sont si serrées que la victime ne peut pas y échapper. Défaillance, alcoolisme, violence, l’éducation de Lætitia et de sa sœur est en danger. Procédure d’assistance éducative, foyer, famille d’accueil, les formulaires s’accumulent, le dossier grossit, les agents des services ont l’impression de faire quelque chose, les juges trouvent des solutions alternatives. Mais pas de chance, gestes déplacés du père de la famille d’accueil. L’amie de Lætitia témoigne, aveuglément de l’administration, on se fie à la bonne tête de cet homme, on ne lui retire pas son agrément, ça continue. Les instances judiciaires qui raisonnent par clichés, qui ne savent pas écouter, qui ne savent pas entendre, les plaintes dans les tiroirs, le temps qui passe, les enfants qui grandissent, qui commencent à travailler, pas d’orthographe, pas de mots tenus, pas de musique dans la tête, mauvais résultats scolaires, seul horizon pour Lætitia et sa sœur, être acceptées dans les fêtes de famille, quel que soit le prix à payer, la régularité des gestes déplacés, pas de Ravel pour les protéger, ensuite, meurtre, corps découpé en morceaux, marches blanches dans plusieurs villes de France, compassion, pleurs. En réparation, un historien qui fait un livre, et dit : Lætitia c’est notre fille, elle m’a fait cadeau de ce livre. Mais au moins, lui, il a reconstitué les mailles du filet. L’assassin, lui-même, y avait été pris, fils d’une femme victime d’inceste, frère de l’enfant qu’elle a eu avec son père, formulaires remplis, foyers, mesures sociales, judiciaires. Tout l’attirail du nouveau patriarcat. Le patriarcat est mort, vive le juge des mineurs et celui aux affaires familiales. Les nouveaux pères sont là, sûrs d’eux. Mais il n’y a pas de solution sociale au cœur d’une logique sociale hypocrite, il faut se déplacer, et appuyer sur le bouton d’un transistor. On entendra peut-être le Concerto pour la main gauche, que Ravel avait écrit pour un pianiste mutilé pendant la guerre.
Extrait vidéo : https://vimeo.com/181495722
UN PROJET DE ET AVEC CLAUDE DUPARFAIT EN COLLABORATION AVEC CÉLIE PAUTHE, AU PIANO FRANÇOIS DUMONT
Ce spectacle a été créé au CDN de Besançon Franche-Comté
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Le spectateur de Belleville
March 4, 2015 7:21 PM
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Célie Pauthe met en regard deux pièces de l’auteure, dont l’une est inspirée d’Henry James. Le décor aux vastes proportions déploie un espace ouvert totalement vide avant que n’y soient installés quelques meubles. Cet intérieur lambrissé composé de deux pièces donnant l’une sur l’autre, expose autant qu’il dissimule. En ce sens, il est la traduction adéquate de la langue subtile d’Henry James où chaque phrase prononcée semble lourde de tout ce qu’elle ne dit pas. Comme beaucoup de ses écrits, la Bête dans la jungle, récit adapté au théâtre par James Lord dont Marguerite Duras a tiré sa propre version scénique, présente l’aspect à la fois mystérieux et attrayant d’une élucidation. Prémonition. Célie Pauthe, qui monte la pièce aujourd’hui avec John Arnold et Valérie Dréville dans le rôle de John Marcher et Mary Bartram, ouvre une perspective en y adjoignant la Maladie de la mort de Marguerite Duras, où les deux acteurs sont rejoints par Mélodie Richard dans le rôle de la jeune femme. James est le spécialiste des rencontres souhaitées autant qu’imprévues. Un homme et une femme, réunis par hasard dans un même lieu, se découvrent un passé commun. Il ne s’agit pas de retrouvailles tonitruantes. La mémoire a des défaillances. Surtout en ce qui concerne l’homme à qui John Arnold donne un aspect légèrement perdu ou choqué, entre illumination et amnésie. Hugues LE TANNEUR pour Libération «La Bête dans la jungle» d’après Henry James adapté par Marguerite Duras, suivi de «la Maladie de la mort» de Marguerite Duras ms. Célie Pauthe Jusqu’au 22 mars à la Colline, 75020. Les 2 et 3 avril à Belfort.
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