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LE SEUL BLOG THÉÂTRAL DANS LEQUEL L'AUTEUR N'A PAS ÉCRIT UNE SEULE LIGNE  :   L'actualité théâtrale, une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement.
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Scooped by Le spectateur de Belleville
February 17, 2019 7:37 AM
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Mort de Bruno Ganz, figure du cinéma européen à la renommée mondiale

Mort de Bruno Ganz, figure du cinéma européen à la renommée mondiale | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Clarisse Fabre dans Le Monde, publié le 17 février 2019

 

Le comédien suisse, qui a incarné l’ange dans « Les Ailes du désir » de Wim Wenders, et aussi Adolf Hitler dans « La Chute » d’Olivier Hirschbiegel, s’est éteint samedi.



Le comédien suisse Bruno Ganz, celui qui incarnait l’ange dans Les Ailes du désir (1987), de Wim Wenders, est mort, le 15 février, à l’âge de 77 ans. Né à Zurich le 22 mars 1941, dans une famille modeste – un père mécanicien et vendeur de machines, une mère au foyer –, il était devenu l’un des acteurs les plus reconnus et attachants de sa génération : d’abord au théâtre, et tout particulièrement au sein de la Schaubühne de Berlin de 1970 à 1976, aux côtés du metteur en scène Peter Stein, puis au cinéma, où il exerça durablement son charme mélancolique.

Si son rôle le plus connu – et le plus controversé – est celui d’Adolf Hitler (les derniers jours du Führer terré dans son bunker) dans La Chute (2004), d’Olivier Hirschbiegel, Bruno Ganz a joué dans une cinquantaine de films. Outre Wenders, il a tourné avec Jerzy Skolimovski, Arnaud des Pallières, Ridley Scott, Théo Angelopoulos, etc., jusqu’au dernier film de Lars von Trier, The House that Jack Built (2018). Depuis 1996, Bruno Ganz est le possesseur de l’Anneau d’Iffland, une distinction couronnant le plus grand comédien de langue allemande, lequel, à son tour, transmet l’anneau à la personne qu’il juge être la plus digne pour lui succéder.


L’Anneau d’Iffland fut comme un sacrement pour cet homme qui a découvert sa vocation de comédien par hasard, vers 16 ans, alors qu’il se rendait pour la première fois dans un théâtre (la Schauspielhaus de Zurich) avec un ami qui s’occupait des lumières et des projecteurs. De ces soirées passées à écouter les grands auteurs et à observer les acteurs, il avait acquis la certitude qu’il voulait jouer lui aussi. Mais comment s’y prendre, à cette époque, alors que le théâtre ne faisait pas partie de sa classe sociale ?

De Zurich à Brême puis Berlin
Dans un long entretien au Monde, en 2012, Bruno Ganz racontait comment il s’était construit, patiemment et méthodiquement, comme comédien, au début des années 1960. Le jeune garçon à peine adulte, qui venait de rejoindre la Schauspielhaus en cours du soir, commença par vaincre sa timidité pour monter sur les planches. Puis, celui qui parlait un dialecte zurichois se mit à apprendre l’allemand quand il décida de rejoindre une troupe de comédiens à Göttingen – il y croisa la chanteuse Barbara qui, de passage une semaine dans un théâtre, écrivit sa célèbre chanson du nom de la ville allemande, Göttingen (1964), laquelle évoque les cicatrices de la seconde guerre mondiale.

Lire aussi Bruno Ganz, la grâce du clandestin

 


Bruno Ganz partit ensuite travailler à Brême, puis à Berlin en 1970 où commença une intense et décisive expérience créatrice : celle de la refondation de la Schaubühne aux côtés des metteurs en scène Peter Stein, Klaus Michael Grüber, des acteurs Otto Sander, Jutta Lampe, Edith Clever. Le collectif voulait réinventer le théâtre, sans chef ni tête mais au sein d’un collectif démocratique. Les « jeunes » auteurs et interprètes ne voulaient pas se contenter de singer les aînés qui déclamaient leurs textes et s’interrogeaient sur les moyens d’attirer les classes populaires.

Bruno Ganz resta à la Schaubühne jusqu’en 1976, date à laquelle il fut tenté par le cinéma. Wim Wenders voulait, en effet, le faire tourner : or, à la Schaubühne, les acteurs avaient comme règle de ne travailler que pour la troupe. Il fallait donc choisir, et Bruno Ganz s’en alla, même s’il continua de jouer à la Schaubühne comme « invité » jusqu’au milieu des années 1980.

Un Führer, jugé trop humain
S’ouvrit alors sa longue aventure avec le grand écran. Citons, entre autres, La Marquise d’O… (1976), d’Eric Rohmer, où Bruno Ganz jouait un comte russe, prêt à tout pour épouser une jeune veuve enceinte. Dans L’Ami américain (1977) de Wenders, adaptation d’un roman de Patricia Highsmith (Ripley s’amuse), Bruno Ganz interprétait un homme atteint de leucémie, qui se retrouve mêlé à un crime. En 1998, dans L’Eternité et un jour, d’Angelo Théopoulos, il incarnait un auteur qui n’a plus que quelques jours à vivre, rencontre un jeune Albanais, laveur de vitres, et décide de le ramener à la frontière. Le film obtint la même année la Palme d’or au Festival de Cannes, à l’unanimité du Jury alors présidé par Martin Scorsese.

Son interprétation d’Adolf Hitler dans La Chute (2004), d’Olivier Hirschbiegel lui laissa des traces, du fait de la controverse autour du personnage du Führer, jugé trop humain pour certains : un choix du réalisateur, qui voulait aussi montrer l’homme, et pas seulement le monstre. « Au niveau de la moralité, on a de grandes réserves à toucher à Hitler. On se dit : “C’est le personnage le plus horrible qui ait existé”, et on ne veut pas s’en approcher. Il y a autour de lui une sorte de cordon sanitaire, qu’on ne peut pas et ne veut pas franchir », expliquait Bruno Ganz dans Le Monde en 2012. Mais, ajoutait-il, deux ou trois raisons avaient rendu la mission acceptable : entre autres, soixante ans avaient passé, les Allemands avaient eu le temps d’analyser cette histoire. Ensuite, étant suisse, il avait, disait-il, « le passeport » entre le rôle et lui.

Lire aussi l’entretien avec Bruno Ganz : « Hitler se considérait comme un artiste »


L’un de ses derniers films répertoriés, Radegund, de Terrence Malick (actuellement en post-production), où Bruno Ganz tient un rôle secondaire, a pour toile de fond à nouveau la seconde guerre mondiale : l’histoire d’un jeune opposant autrichien au régime nazi, qui mourut en 1943 et fut reconnu martyr en 2007.

22 mars 1941 : naissance à Zurich.

1961 : début de sa carrière au théâtre.

1970 : Schaubühne de Berlin.

1987 : Les Ailes du désir.

1998 : L’éternité et un jour.

2004 : La Chute.

15 février 2019 : mort à Zurich.

Clarisse Fabre

 

 

Légende photo : Bruno Ganz récompensé lors de la 49e cérémonie de la Caméra d’or à Berlin, le 1er février 2014. BRITTA PEDERSEN / AFP

Eric Bouttier's curator insight, April 8, 2019 5:17 AM
Même les personnalités célèbres sont concernées par la timidité. Certaines se forcent à monter sur les planches pour s'en débarrasser. Comme Bruno Ganz par exemple, ex-timide, disparu en février 2019.

Le trac des comédiens est aussi une forme d'anxiété sociale mais c'est un autre sujet.
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February 16, 2019 7:38 PM
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Entretien avec le comédien Bruno Ganz : "le théâtre est le lieu de l'imagination" 

Entretien avec le comédien Bruno Ganz : "le théâtre est le lieu de l'imagination"  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par Jacques Morice dansTélérama, publié en novembre 2012, republié le 16.02.2019


Ange dans « Les Ailes du désir », il a aussi incarné Hitler dans « La Chute ». L’acteur suisse est mort ce samedi 16 février 2019, à l’âge de 77 ans. Nous nous étions entretenus avec lui en 2012, alors qu’il était de retour au théâtre.

S'il était un sentiment, ce serait la mélancolie. Celle d'un errant ou d'un premier de cordée. Le nom de Bruno Ganz invite au voyage, à travers villes et vallées, avec, non loin, une frontière à franchir. L'ascension ou la chute, la quête de rédemption ou le crime, il a honoré cela avec un talent salué par tous, depuis une quarantaine d'années. Au théâtre, où il a commencé à la fin des années 1960, participant à l'aventure bouillonnante de la Schaubühne de Berlin. Au cinéma aussi, où il a été un acteur de premier plan, chez Wim Wenders (L'Ami américain, Les Ailes du désir), Alain Tanner (Dans la ville blanche) ou Theo Angelopoulos (L'Eternité et un jour). En 2004, dans La Chute, d'Oliver Hirschbiegel, il relève une gageure : incarner Hitler. Sa performance est exceptionnelle.

Aujourd'hui, à 71 ans, il est sur scène. Il y fulmine, brocarde et houspille, dans une pièce de Harold Pinter, Le Retour, mise en scène par Luc Bondy, au Théâtre de l'Odéon. C'est dans sa loge qu'il nous a reçu, tout de noir vêtu, en s'excusant par avance de son français : « Je vais être obligé de chercher mes mots. » Entretien avec un grand comédien, fier sans être hautain, absorbé, scrupuleux. Conforme à son nom, Ganz, signifiant « entièrement », en allemand.

Quel est votre rôle dans Le Retour ?

Je joue un ancien boucher, un con brutal et vulgaire, qui m'amuse beaucoup. Un type sanguin et en même temps très malin. Il n'est pas aussi méchant qu'il en a l'air. Ce que j'aime, c'est qu'il exprime directement tout ce qu'il ressent, sa méchanceté n'est jamais cachée. C'est très intéressant à jouer. Il a un côté très « working class », à l'anglaise, avec ce mélange de rudesse et de fierté. Différent des ouvriers français, plus civilisés. Lui ne prend pas de gants.

Que connaissiez-vous de Pinter ?

Figurez-vous que je n'avais jamais vu une pièce de lui ! Il y a vingt ans, on le jouait pourtant un peu partout. Cette pièce peut d'ailleurs paraître un peu démodée, mais Philippe Djian l'a dépoussiérée en la traduisant. Et on la joue façon bande dessinée, grotesque, pas du tout naturaliste. Avec des personnages multifacettes, y compris celle qui est désignée comme « la pute » [jouée par Emmanuelle Seigner, NDLR], mais avec qui personne n'arrive à faire l'amour. Elle maîtrise la situation, elle est autonome à sa manière.

Est-ce la première fois que vous jouez en français sur scène ?

Ma seule autre expérience, c'était dans une pièce de Nabokov, Le Pôle, mais qu'on avait commencé à jouer en allemand, à Berlin, une cinquantaine de fois, avant de venir à Bobigny. Ne pas jouer dans sa langue, c'est un défi : il y a toujours quelque chose à conquérir. On se balade un peu dans l'incertitude, sans connaître entièrement les tonalités. En même temps, c'est très stimulant, presque libérateur : dans une autre langue, on échappe à l'ennui.

Vous avez grandi à Zurich. Quelle langue parliez-vous à la maison ?

Le suisse allemand de Zurich, un dialecte particulier qui s'arrête à la frontière, et que j'ai dû mettre de côté lorsque je suis parti en Allemagne. Ma mère était italienne, je lui dois mon prénom, tout comme mon frère, Renzo. Hélas, elle me parlait très peu en italien. Sauf au moment où mon père a beaucoup voyagé pour son travail. J'étais alors seul avec elle et j'ai quelques souvenirs : « Bruno, chiudi la finestra » [« Bruno, ferme la fenêtre », NDLR]. Cela me touche maintenant, mais à l'époque j'avais honte. Comme tous les enfants, j'étais un peu cruel et je lui disais : pourquoi parles-tu l'italien, pourquoi ne parles-tu pas comme toutes les autres mères ? L'italien, je l'ai appris plus tard.

Et le français ?

En Suisse alémanique, on l'apprenait à l'école. Maintenant, c'est l'anglais. Pourtant, à Zurich, on continue de dire, non pas « danke », mais « merci ». On est plus proche de la France au niveau linguistique, que les Allemands ne le sont. Et, plus largement, on a moins peur d'apprendre les langues. Le pays est si petit qu'on a besoin de s'étendre.

Dans les années 1960, vous quittez la Suisse pour l'Allemagne. A Berlin, vous participez à l'aventure de la Schaubühne, une scène emblématique d'Europe. Que retenez-vous de cette expérience ?

Que du positif, c'était une magnifique période. On avait réussi à fonder un vrai collectif, avec un rapport d'égalité. Pendant six ans, j'ai joué tous les soirs avec mes vingt partenaires, des acteurs de la même génération, Edith Clever, Otto Sander. On a tout fait ensemble, du théâtre, des séminaires, des lectures. On participait à des débats houleux — entre les anarchistes, la gauche de Moscou, les maoïstes, les ­sociaux-démocrates... —, on enchaînait sur un séminaire consacré à Richard II, de Shakespeare, on chantait, on pratiquait les arts martiaux et le soir on jouait sur scène Le Prince de Hombourg. C'était ça, une journée à la Schaubühne.

Vous avez travaillé là-bas avec deux metteurs en scène majeurs, Peter Stein et Klaus Michael Grüber (1) . En quoi ont-ils été déterminants ?

Peter Stein a été le principal fondateur de la Schaubühne. C'était un homme extrêmement intelligent. Il savait tout de l'acteur, comment il respire, marche. On pouvait lui poser n'importe quelle question sur le métier, il était capable de répondre. Chez Grüber, c'était tout autre chose, le contraire du contrôle. Je risque de devenir pathétique si je parle de lui... Il avait un tel fond d'humanité. Il aimait les détails et en même temps il parlait d'un monde éloigné, de transcendance... On pouvait le croire dans les nuages lorsqu'il dirigeait les acteurs, mais ce n'était pas du tout le cas, on était dans un rapprochement d'âme avec lui. C'était un poète, le seul que j'ai connu comme metteur en scène.

Vous aviez une passion commune, le poète Hölderlin. Qu'est-ce qui vous plaît chez lui ?

Son destin d'abord. Il a passé la seconde moitié de sa vie, à partir de 1806, cloîtré dans une tour, à Tübingen, parce qu'on le jugeait fou. Et puis il y a la portée de son écriture, qui dressait un pont entre la Grèce antique et son temps. Hölderlin disait que les dieux avaient disparu et qu'il nous fallait les attendre. Je trouve cette vision du monde très belle... Techniquement, il connaissait parfaitement la langue allemande, sa musicalité, toutes ses formes possibles. Avec lui, on peut parler de grandeur.

Comment définiriez-vous l'espace du théâtre ?

Le lieu de l'imagination. J'adore voir les théâtres vides. Personne dans la salle, ni sur scène. On se dit alors que tout est possible. Quelqu'un arrive et dit : je suis un ours, un iceberg ou le désert, et on le croit. Le théâtre est un espace qui attend d'être rempli par l'imagination des gens qui y travaillent. Après le spectacle, il reste des traces de cette vie, comme des échos. Et le lendemain, c'est de nouveau vierge.

On a le sentiment que l'Allemagne est une nation de théâtre et de musique, moins une nation d'images. Qu'en pensez-vous ?

Avant la Seconde Guerre mondiale, il y a eu une période riche avec Fritz Lang... Le côté musical, c'est vrai. C'est encore très fort. Cela a peut-être un rapport avec ce qu'on appelle la « profondeur » des Allemands, opposée à la « clarté » des Français. Ce sont des clichés, mais il doit y avoir une part de vérité...

Vous avez marqué les esprits en interprétant Hitler dans La Chute. Avez-vous hésité ?

Beaucoup de personnes autour de moi, dont mon fils, ont tenté de me dissuader de le faire. Je savais que c'était risqué, que cela pouvait être ridicule et éprouvant, car on touche là à de l'interdit. Mais j'étais trop curieux de voir en tant qu'acteur ce qui allait se passer. J'ai trouvé le scénario très honnête, je n'ai rien vu dedans qui m'interdise d'accepter. Et c'était important pour moi que ce soient des Allemands qui traitent de ça. Après soixante ans, il était temps.

Comment avez-vous préparé le rôle ?

Tout le monde connaît Hitler, c'est comme une icône, avec ses cheveux, sa moustache et sa manière de parler. J'ai dû reproduire ces trois attributs pour faire son portrait. Puis j'ai lu beaucoup d'ouvrages pour tenter d'imaginer ce qui pouvait se passer à l'intérieur de ce type, en surmontant ce que je ressentais. J'ai rassemblé les milliers de pièces du puzzle : le manque d'amour de sa mère, le côté « artiste raté », l'antisémite, la bête politique, sa capacité phénoménale à manipuler tout le monde, ses visions hallucinantes en matière d'architecture, avec Albert Speer... On a eu le courage avec toute l'équipe de le faire sérieusement, sans sous-estimer ce qui s'était passé. Et je trouve qu'on a fait du bon travail.

Wim Wenders, Volker Schlöndorff, Werner Herzog, ce sont de grands noms du cinéma allemand qui ont fait appel à vous...

Alors que je n'imaginais pas avoir accès au monde du cinéma ! J'en rêvais, mais je n'osais pas. En Allemagne, Wim Wenders a été le premier à m'appeler et je me suis dit : ah ! ça s'approche. C'était un des rares cinéastes à suivre de près le théâtre, il m'avait vu à la Schaubühne. Il me voulait dans Au fil du temps, mais je n'étais pas libre, c'est finalement Rüdiger Vogler qui l'a fait. Mais on s'est retrouvés sur L'Ami américain. J'ai eu beaucoup de chance de débuter au cinéma avec des réalisateurs de grande qualité, à commencer par Eric Rohmer, avec qui j'ai fait La Marquise d'O..., adapté de Kleist.

Il manque Fassbinder dans la liste. Un rendez-vous manqué ?

On s'est croisés, pourtant. La première fois, c'était dans un bistro à Munich. Il était très gentil. Il bluffait alors tout le monde avec sa troupe de l'Antiteater, où il encourageait un jeu d'acteur très spontané, une forme inouïe de dilettantisme. C'était très nouveau. Je l'ai retrouvé plus tard à Brême, où il était de passage pour une adaptation de Goldoni, Le Café. On se voyait le soir, on buvait des bières. Et puis je ne l'ai plus jamais revu... Je ne crois pas qu'on aurait pu travailler ensemble, car il avait sa troupe à Munich, si spéciale, avec des relations fusionnelles. Moi, j'étais à Berlin, dans le groupe de Peter Stein et de Klaus Michael Grüber.

Rétrospectivement, Les Ailes du désir semble prémonitoire sur la chute du Mur...

On n'y a pas vraiment pensé sur le moment. Je le vois plus comme un documentaire sur Berlin, avant la chute, justement. C'est peut-être parce que les anges sont capables de traverser le Mur que vous pensez cela... Imaginer ces anges, c'était quelque chose de risqué, tellement encombré par l'imagerie chrétienne. Il fallait prendre des décisions, choisir par exemple de mettre les ailes en dessous du manteau. On a beaucoup parlé avec Wim et Otto Sander, mon acolyte, avant de tourner. On avait un texte de Rilke comme recours et de petits tableaux de Paul Klee. L'inspiration est venue de là.

Comment avez-vous vécu la chute du Mur, en 1989 ?

J'étais à Paris, chez le scénographe Richard Peduzzi. On a regardé ça à la télé. Je n'en croyais pas mes yeux. J'ai pleuré d'émotion, ah oui. Je pressentais que la situation allait bouger, mais je ne m'attendais vraiment pas à ça. Je pensais à un accord entre les deux Allemagnes, au retour progressif de la liberté à l'Est. Mais que tout arrive si vite, surtout sans l'intervention de l'armée russe, j'étais estomaqué.

Vous incarnez quelque chose de la vieille Europe. « Acteur européen », cela vous convient-il ?

Je ne suis pas contre. Surtout à l'heure où l'on réduit l'Europe uniquement à sa monnaie. Elle incarne d'autres valeurs. Même pour les films hollywoodiens, je ne la quitte pas : L'Homme sans âge, de Coppola, par exemple, on l'a tourné à Bucarest. Et, il y a quelques mois, j'étais dans le château de Rothschild, près de Londres, pour The Counselor, de Ridley Scott, à partir d'un scénario fantastique, écrit spécialement pour le cinéma par Cormac McCarthy. L'organisation était impressionnante, c'était comme une armée, avec plus de deux cents véhicules et de grands acteurs, Brad Pitt, Michael Fassbender, Javier Bardem. J'y joue un diamantaire d'Amsterdam, un Juif séfarade qui explique dans un long monologue ce que signifie « être juif ».

Quel souvenir gardez-vous du tournage du Faussaire (1981), dans lequel vous interprétiez un grand reporter ?

Chaotique. C'était encore la guerre civile à Beyrouth, une partie de la ville était en ruine, des groupes armés sortaient la nuit. Un technicien a été tué sur le tournage. Schlöndorff s'appuyait sur Arafat, qu'il connaissait... Il fallait faire preuve de diplomatie, et, en même temps, c'était une atmosphère qui incitait à la ­bravade, à l'affrontement. On a fait des trucs dingues sur ce tournage, surtout avec deux assistants français de Schlöndorff, des casse-cou. Une nuit, l'un d'eux a lancé : j'en ai marre de manger toujours pareil, si on passait dans le quartier chrétien pour une bonne entrecôte saignante ? On a fait le plein d'essence et on a foncé à tombeau ouvert, tête baissée, en franchissant cette frontière floue entre les deux quartiers. Tout ça pour de la viande rouge !

Et Dans la ville blanche, à la même époque ?

Un souvenir très agréable de liberté, Alain Tanner écrivant les dialogues au jour le jour. J'ai revu le film récemment, je trouve qu'il n'a pas pris une ride, à la différence du Faussaire. Cette année, je suis revenu à Lisbonne pour un film de Bille August adapté d'un roman de Pascal Mercier, un prof de philo de Berlin. Ce fut pour moi une semaine de pure nostalgie. Car j'avais l'impression que rien n'avait changé depuis que j'étais venu, il y a trente ans. J'ai retrouvé le bar du port avec la pendule dont les aiguilles tournent à l'envers, les mêmes maisons, les places inchangées.

Vous êtes associé à une certaine gravité. Pas tenté par la comédie ?

Quand on a vu un acteur sérieux, on a du mal à l'imaginer autrement. En 2000, j'ai tout de même joué dans une vraie comédie en Italie, Pain, tulipes et comédie, de Silvio Soldini. Dans Le Retour, il y a une dimension de farce. Et dans Sport de filles, de Patricia Mazuy, où je joue un entraîneur de dressage renommé, il y a quelques moments drôles. C'était compliqué, ce tournage, l'an dernier, avec tous les chevaux de compétition qui coûtent presque aussi cher que des acteurs. Tout était minuté, on avait tel cheval pour quarante minutes, mais si la scène n'était pas finie, eh bien tant pis, il fallait attendre le lendemain. C'est comme si on avait deux réalisateurs : Patricia Mazuy d'un côté et le responsable du cheval de l'autre.

Que faites-vous quand vous ne jouez pas ?

J'apprends des textes, je marche, je fais la cuisine. Pas de hobby. Je lis beaucoup, j'en ai besoin. La nuit exclusivement, une heure ou deux, qu'il soit 23 heures, 1 ou 2 heures du matin. Il n'y a plus les bruits de la journée. C'est un moment de calme. On est au lit, à l'abri, on est sauvé. Et l'on passe dans un autre monde. 

(1) Leos Carax l'a immortalisé en clochard magnifique dans Les Amants du Pont-Neuf. Klaus Michael Grüber est mort des suites d'un cancer en 2008, dans sa maison de Belle-Ile-en-Mer.

 

 

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September 1, 2015 2:01 AM
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Bruno Ganz, comédien et citoyen

Bruno Ganz, comédien et citoyen | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Publié par Antoine Duplan dans Le Temps :

 

Figure tutélaire de la scène allemande et du cinéma d’auteur européen, le comédien zurichois, à l’affiche d’«Amnesia», évoque cinquante ans d’une riche carrière. Un magnifique comédien, à la scène comme à l’écran. Un esprit curieux marquant de sa présence les avant-gardes et le cinéma d’auteur. Plus encore, une figure fraternelle, l’emblème d’une certaine idée de l’art et du cinéma. L’aura de Bruno Ganz force le respect. L’homme est d’un naturel farouche. Sous la treille de l’Osteria Chiara, un grotto locarnais paisible, il garde une distance prudente, avant de se détendre et s’avérer de bonne compagnie pour savourer quelques gnocchis au beurre de sauge. Dans un français remarquable (il parle aussi couramment l’italien et l’anglais), il évoque un demi-siècle consacré à l’art dramatique.

 

Lire l'article entier : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/b1ceb6d0-4da5-11e5-81d9-3af08ac280c8/Bruno_Ganz_com%C3%A9dien_et_citoyen

 

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February 16, 2019 7:49 PM
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Mort de l'acteur suisse Bruno Ganz à 77 ans 

Mort de l'acteur suisse Bruno Ganz à 77 ans  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par LIBERATION avec AFP
— 16 février 2019 

 


Acteur majeur du cinéma européen avec son rôle d’ange emblématique dans «Les Ailes du désir» ou encore celui d’Adolf Hitler dans «La Chute», il est décédé ce samedi dans son pays, la Suisse.


L’acteur suisse Bruno Ganz, qui s’est distingué notamment dans Les Ailes du désir et dans La Chute où il jouait Hitler, est mort dans la nuit de vendredi à samedi d’un cancer à l’âge de 77 ans à Zurich, a indiqué ce samedi son agente Patricia Baumbauer. «Oui, aujourd’hui dans les premières heures de la journée», a-t-elle dit à l’AFP en confirmant son décès annoncé par le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. «Il avait un cancer», a-t-elle ajouté.

Natif de Zurich, fils d’un mécanicien suisse et d’une mère originaire d’Italie, il est considéré comme l’un des les plus importants acteurs germanophones de l’après-guerre, sur les planches comme au cinéma. Il commença sa carrière au théâtre et quitta sa Suisse natale pour Berlin, où il co-fonda la célèbre troupe Schaubühne. Dans une interview croisée donnée à Libération, il racontait son travail avec le metteur en scène de théâtre Klaus Michael Grüber, dont il louait la poésie et le rapport avec la réalité «radicalement différent».

«Acteur élégant et discrètement théâtral»
Il est réellement devenu acteur au milieu des années 1970 et a commencé à se distinguer avec des films comme l’Ami américain en 1977. Parmi ses rôles les plus marquants, celui de l’ange Damiel dans Les Ailes du désir, tourné par Wim Wenders en 1987 et dans lequel son personnage épie et scrute le Berlin d’avant la réunification. Le film avait obtenu une Palme pour la mise en scène à Cannes. Dans la critique des Ailes du désir Libération décrivait un «acteur élégant et discrètement théâtral dont les élans de folie font à la fois peine et plaisir à voir». Un an plus tard, L'Eternite et un jour de Théo Angelopoulos, dans lequel Bruno Ganz a le rôle principal, décroche la Palme d’or à Cannes.

Son rôle explosif et sombre en tant qu’Adolf Hitler dans La Chute l’a consacré définitivement en 2004. Il s’agissait d’un des premiers films allemands consacré au personnage du «Führer», dans un pays toujours traumatisé par le souvenir de la barbarie nazie.

Début 2016, ce monument du cinéma suisse avait incarné un «magnifique» papy bourru dans Heidi. Cet été, il avait monté les marches du festival de Cannes pour présenter The House That Jack Built, de Lars von Trier, film dans lequel il interprétait «Verge», alias Virgile.

LIBERATION avec AFP

 

Légende photo: Bruno Ganz dans Les ailes du désir de Wim Wenders en 1987 Photo Everett.Rue des Archives 

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February 16, 2019 8:59 AM
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Mort de l'acteur suisse Bruno Ganz à 77 ans 

Mort de l'acteur suisse Bruno Ganz à 77 ans  | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par LIBERATION avec AFP
— 16 février 2019 


Acteur majeur du cinéma européen avec son rôle d’ange emblématique dans «Les Ailes du désir» ou encore celui d’Adolf Hitler dans «La Chute», il est décédé ce samedi dans son pays, la Suisse.


L’acteur suisse Bruno Ganz, qui s’est distingué notamment dans Les Ailes du désir et dans La Chute où il jouait Hitler, est mort dans la nuit de vendredi à samedi d’un cancer à l’âge de 77 ans à Zurich, a indiqué ce samedi son agente Patricia Baumbauer. «Oui, aujourd’hui dans les premières heures de la journée», a-t-elle dit à l’AFP en confirmant son décès annoncé par le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. «Il avait un cancer», a-t-elle ajouté.

Natif de Zurich, fils d’un mécanicien suisse et d’une mère originaire d’Italie, il est considéré comme l’un des les plus importants acteurs germanophones de l’après-guerre, sur les planches comme au cinéma. Il commença sa carrière au théâtre et quitta sa Suisse natale pour Berlin, où il co-fonda la célèbre troupe Schaubühne. Dans une interview croisée donnée à Libération, il racontait son travail avec le metteur en scène de théâtre Klaus Michael Grüber, dont il louait la poésie et le rapport avec la réalité «radicalement différent».

«Acteur élégant et discrètement théâtral»
Il est réellement devenu acteur au milieu des années 1970 et a commencé à se distinguer avec des films comme l’Ami américain en 1977. Parmi ses rôles les plus marquants, celui de l’ange Damiel dans Les Ailes du désir, tourné par Wim Wenders en 1987 et dans lequel son personnage épie et scrute le Berlin d’avant la réunification. Le film avait obtenu une Palme pour la mise en scène à Cannes. Dans la critique des Ailes du désir Libération décrivait un «acteur élégant et discrètement théâtral dont les élans de folie font à la fois peine et plaisir à voir». Un an plus tard, L'Eternite et un jour de Théo Angelopoulos, dans lequel Bruno Ganz a le rôle principal, décroche la Palme d’or à Cannes.

Son rôle explosif et sombre en tant qu’Adolf Hitler dans La Chute l’a consacré définitivement en 2004. Il s’agissait d’un des premiers films allemands consacré au personnage du «Führer», dans un pays toujours traumatisé par le souvenir de la barbarie nazie.

Début 2016, ce monument du cinéma suisse avait incarné un «magnifique» papy bourru dans Heidi. Cet été, il avait monté les marches du festival de Cannes pour présenter The House That Jack Built, de Lars von Trier, film dans lequel il interprétait «Verge», alias Virgile.

LIBERATION avec AFP

 

Légende photo : Bruno Ganz dans Les ailes du désir de Wim Wenders en 1987 Photo Everett.Rue des Archives 

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