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Le spectateur de Belleville
February 25, 2021 6:07 AM
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Par Marie Sorbier sur le site de l'émission La Grande Table sur France Culture 25/02/21 La captation est le signe qu'il ne s'agissait pas d'une création de nos esprits qui rêvent de retourner dans les théâtres. Le plan séquence, réalisé par Corentin Leconte, est disponible sur la plateforme d'Arte. Cette œuvre hybride, portée par des chanteurs et chanteuses lyriques, est dirigée musicalement par Geoffroy Jourdain, créateur de l'ensemble Les Cris de Paris. Ecouter l'entretien radiophonique Notre guide en ce rêve est Judith Chemla. Elle nous transporte dans le temps mythologique pour y voir (et par moment être) Actéon, ce chasseur changé en cerf et dévoré par ses chiens après avoir surpris la déesse Diane dans son bain.
Benjamin Lazar, nourri à l'école du théâtre baroque aux côtés d'Eugène Green, se délecte d'une mise en scène portée autour de la toile du Cheval attaqué par un jaguar (1910, Musée Pouchkine), du Douanier Rousseau. Lui en sont inspirés des accessoires minimalistes qui prennent sens lorsque les nymphes font tournoyer leurs grandes feuilles autour de la caméra ou que cette dernière s'approche d'un aquarium pour y voir Diane (Adèle Carlier) à travers les nénuphars blancs.
Légende photo : Actéon, Théâtre du Châtelet, mis en scène par Benjamin Lazar, 2020• Crédits : D.R.
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Le spectateur de Belleville
October 8, 2019 8:25 PM
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Par Véronique Hotte dans son blog Hottello - 3 octobre 2019
Photo : Jean-Louis Fernandez
Maldoror, d’après Les Chants de Maldoror du comte de Lautréamont, mise en scène et interprétation de Benjamin Lazar, création musicale de Pedro Garcia-Velasquez et Augustin Muller.
Le comte de Lautréamont, alias Isidore Ducasse, naquit en 1846 en Uruguay et mourut 24 ans plus tard à Paris, au 7 de la rue du Faubourg-Montmartre. Il est l’auteur d’une œuvre d’une modernité fulgurante, Les Chants de Maldoror (1869), un livre confidentiel d’abord, puis fascinant les Surréalistes, Jarry, Henri Michaux…
Un livre d’aventures et de métamorphoses dont six chants racontent l’expérience existentielle de Maldoror, lequel « fut bon » au départ, une période relativement éphémère, à côté de celle plus longue où le même s’estime dur, méchant et cruel, à la manière de ces tristes hommes à l’humanisme absent, insignifiant et décevant.
Maldoror a aimé la femme du requin, a bataillé en « être imaginaire » avec la force d’un dragon et la faiblesse du désespoir, a disparu et est reparu selon des métamorphoses variées, avant d’affronter la mort et d’entrevoir l’arbre de la vie :
« Dans une nuit de veille, il sort lentement, l’un après l’autre, ses membres de sa couche. Il va réchauffer sa peau glacée aux tisons rallumés de la cheminée gothique… Il contemple la lune qui verse, sur sa poitrine, un cône de rayons extatiques, où palpitent, comme des phalènes, des atomes d’argent d’une douceur ineffable. Il attend que le crépuscule du matin vienne apporter, par le changement de décors, un dérisoire soulagement à son cœur bouleversé. »
Un monde à l’envers où la tête en bas, on s’enivre malgré soi à l’excès.
L’univers sonore – une création musicale de Pedro-Garcia Velasquez et Augustin Muller – installe une ambiance à la fois feutrée et inattendue, composée de bruits et de sons improbables – ondes marines, cris de sirène ou de baleine, vibrations.
Vol d’oiseaux, danse des animaux marins, aimantation magnétique, boucles sinueuses du python, arabesques de pieuvre, courses de requins, les images océanes de violence brute et de confrontations fatales se succèdent dans le chaos.
De ces figures, entre excès et parodie, apparaît l’image d’un héros dépréciatif et satanique, en lutte ouverte contre Dieu, porté par l’élan d’une figure épique.
Imagination rebelle, fureur ou goguenardise, des sentiments explorés à l’infini.
Maldoror, être surhumain, est un archange du Mal, luttant contre le Créateur ridiculisé, et commettant des actes meurtriers sadiques sur de beaux jeunes gens.
Les scènes sont violentes – le malheur et la méchanceté y sont permanents. Les objets – tel un cheveu -, et les animaux parlent, les métamorphoses se multiplient.
Dandy solitaire du XIXè, Lautréamont est un insoumis, saisi de rêves sauvages, n’écrivant que la nuit, assis à son piano, et déclamant en plaquant des accords.
L’image rayonnante de ces chants au milieu de la nuit silencieuse fonde l’inspiration du metteur en scène éclectique, Benjamin Lazar : “Dans une chambre de location, les vibrations musicales d’une feuille de papier accrochée à un clou sont les prémisses d’une tempête au centre de laquelle se cache le personnage de Maldoror.”
Le comédien et metteur en scène interprète la figure héroïque obscure, sûr de son élocution claire et de sa phrase bien scandée, égrainant un beau poème articulé.
La scénographie d’Adeline Caron et de John Carroll soutient la verve mesurée et contrôlée de l’artiste, dont le lit de fer ouvragé d’une chambre est couvert de fleurs colorées – belle et grave couche d’un agonisant en même temps que fête florale.
Un espace de travail – un établi design et figuré – sert d’évocation d’une scène première, où, lors d’une soirée d’enfance, le père du héros lit, tandis que sa mère coud et que lui-même est en train d’écrire. Aller récupérer des ciseaux à la demande de la mère représente une entreprise pleine de péripéties et de rebondissements.
Une voile de bateau est montée ou démontée sur la scène, et l’on voit, répercutée sur l’écran du lointain proposé au regard du public, des images renversées de la réalité urbaine, un film en noir et blanc, – passages et immeubles de la rive droite – comme des régions – promenades à l’ombre des clairières sous un dais forestier.
Peu à peu, le héros se métamorphose, passant de l’homme à la femme, racontant des scènes atroces inattendues, d’un ton critique et ironique. Il brille, radieux, dans la nuit qui l’entoure, à travers son éloquence et sa propension à dire la prose poétique.
Une leçon de songes noirs à l’imaginaire débridé et rattrapé au vol par l’acteur.
Véronique Hotte
Athénée – Théâtre Louis-Jouvet, Square de l’Opéra Louis-Jouvet, 7 rue Boudreau 75009 – Paris, du 2 au 5 octobre et du 16 au 19 octobre à 20h, le mardi 15 octobre à 19h. L’autre monde ou les états et empires de la lune, du 8 au 12 octobre.Tél : 01 53 05 19 19.
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Le spectateur de Belleville
February 16, 2019 8:27 AM
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Par Marie Plantin dans Pariscope 06.02.2019 C’est un patrimoine musical et littéraire de toute beauté qu’exhume Benjamin Lazar, metteur en scène comblé par les fées, familier du répertoire baroque, qui réalise ici un spectacle magique, à l’orée du théâtre et de l’opéra, transcendé par des interprètes au talent inouï.
N’y allons pas par quatre chemins, ce spectacle est porté par la grâce. Par la grâce de ses interprètes, comédiens, chanteurs, musiciens, de haute volée, aussi doués dans le registre musical que théâtral et dotés d’une présence, d’un charisme scénique hors pair. Par la grâce de son répertoire musical, baroque, d’une beauté bouleversante, et de sa partition littéraire, les écrits de Marguerite de Navarre. Par la grâce de son metteur en scène, Benjamin Lazar, aguerri à tresser musique et théâtre avec un tact rare (sa version de la “Traviata” avec Judith Chemla nous a laissé un souvenir impérissable) et de son directeur musical, Geoffroy Jourdain, qui fait des merveilles, tant sur le détail que sur l’harmonie d’ensemble. En bref, on est conquis jusqu’à la moelle par cette création hybride, envoûtante de bout en bout, qui nous a cueilli les oreilles et le cœur avec la même ardeur et hardiesse. Le sujet et la forme y irradient leur simplicité et leur évidence, leur légèreté et leur profondeur.
Dans un décor assez épuré, constitué d’un plancher de bois en pente douce d’où les interprètes ouvrent des trappes comme des chemins secrets, des fenêtres ouvertes sur chaque nouvelle histoire contée, le spectacle déroule un enchaînement de récits issus pour la plupart de “L’Heptaméron” de Marguerite de Navarre, œuvre inachevée publiée à titre posthume en 1559, inspirée à son auteur, sœur de François Ier, suite à la lecture du “Décaméron” de Boccace dont une des histoires figure également dans le corpus rassemblé par Benjamin Lazar. S’ajoutent à ces textes anciens, d’une langue délectable, précieuse et mélodieuse, des anecdotes d’aujourd’hui, des récits de vie ou de rêve confiés par les comédiens au metteur en scène qui s’est plu à les intégrer dans ce florilège littéraire d’un autre temps, d’un autre siècle, orchestrant ainsi le télescopage d’une époque lointaine avec l’ici et maintenant de la représentation. Et dans ce hiatus, signifier autant la distance que la pérennité de la thématique centrale et commune à chacun des récits, l’amour.
L’amour, source d’inspiration intemporelle inépuisable et universelle, indéfiniment plurielle. Sentiment qui touche à l’absolu, à la foi, au don de soi, à la folie, qui aspire tout dans son tourbillon et brave la mort. Les histoires, comiques ou tragiques, triviales ou lyriques, non exemptes de violence et de désespoir, se succèdent, les fables s’égrènent au grès des prises de parole, simplement, comme un relais que l’on se passe, l’oralité étant ici le vecteur primordial et primitif du théâtre, sa condition première d’existence, le support de ses premiers pas, tandis que les madrigaux, ces poèmes chantés empruntés à Monteverdi, Benedetto Pallavicino, Luca Marenzio, Carlo Gesualdo, Michelangelo Rossi, ou encore Biagio Marini évoquent les prémices de l’opéra quand la mélodie se met au service du texte pour mieux exprimer les passions de l’âme. Différentes langues s’invitent dans le spectacle (l’anglais, l’allemand, le japonais, le brésilien, l’italien) par le biais d’une distribution cosmopolite et l’on se délecte de ces sonorités d’ailleurs, des mélodies variées de la langue autant que du timbre des instruments employés (guitare, basson, violoncelle, violon....). Par la grâce d’une mise en scène funambule et fédératrice, rien n’est dissonant ou malvenu, le rêve et le réel se mêlent, les époques, les écritures, les partitions et les disciplines. Chacun est à sa place, l’ensemble fait sens, tout communie.
Avec très peu visuellement (la présence de la vidéo est d’ailleurs superflue), un mobilier succinct (quelques modules géométriques), une poignée d’accessoires expressifs (une plante, un crâne, des lampes torches) mais surtout des costumes splendides (félicitation à Adeline Caron et Julia Brochier) jouant sur l’hybridation des époques et des références, cultivant un sens aigu dans le mariage des couleurs et leurs résonances entre elles, les amours des uns et des autres prennent vie dans nos têtes, amours entravées ou contrariées le plus souvent. Les chants dialoguent avec les contes en une alternance pertinente et fluide. Fanny Blondeau, oratrice principale est le socle autour duquel gravite le chœur des Cris de Paris en une harmonie miraculeuse. Belle diction, chevelure botticellienne, la comédienne irradie de sa présence souple, solide, lumineuse. Et quand elle aussi se met à chanter, c’est un ravissement.
Tout ce spectacle est un émerveillement de chaque instant, un rêve éveillé.
Par Marie Plantin
Heptaméron Récits de la chambre obscure Du 1er au 23 février 2019 Au Théâtre des Bouffes du Nord 37 (bis) Boulevard de la Chapelle 75010 Paris
A noter, le 25 février, à 20h30, concert des Cris de Paris : dix chanteurs accompagnés d'une viole de gambe sur un programme de motets et madrigaux anglais et italiens du tournant des XVIe et XVIIe siècle. Crédit photo© Simon Gosselin
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Le spectateur de Belleville
February 4, 2019 2:58 PM
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Par Emilie Darlier-Bournat dans Artistik Rézo 4 février 2019
Heptaméron – Récits de la chambre obscure, est une alliance en or qui réunit théâtre et musique. De somptueux madrigaux italiens s’insèrent dans le recueil de nouvelles de Marguerite de Navarre, chef d’œuvre de la Renaissance.
Le metteur en scène Benjamin Lazar s’est inspiré de l’ouvrage écrit au seizième siècle par la sœur du roi François 1er. Le récit initial est bâti autour de sept journées durant lesquelles des voyageurs réunis dans une abbaye occupent leur temps en se narrant des histoires d’amour véridiques. Fidèle à cette règle du jeu, Benjamin Lazar a ajouté un extrait du Décaméron de Boccace ainsi que des histoires actuelles, collectées par ses interprètes ou par lui-même. Mais la particularité de ce spectacle tient au subtil enchevêtrement littéraire et musical. Pour cela, il a fait appel à Geoffroy Jourdain concernant la direction musicale et celui-ci a magnifiquement conduit les huit chanteurs, quatre hommes et quatre femmes, du baryton-basse au contre-ténor et soprano, qui tous expriment les tempêtes intérieures autant que les jeux amoureux en arabesques délicates et riches.
Les comédiens, les chanteurs et musiciens imbriquent ainsi leurs partitions, ils parviennent à créer puis à développer une captivante atmosphère d’onirisme. Les récits admirablement interprétés, dialoguent en souplesse avec les madrigaux, poèmes chantés, notamment de Monteverdi. Cette forme musicale qui fut un des préambules de l’opéra est ici portée par des timbres vocaux contrastés et très beaux. Tous, comédiens et chanteurs , marient leurs gestuelles, leurs déplacements, leurs phrasés, sans jamais passer en force, maniant à tour de rôle les registres sanglants, les anecdotes teintées d’humour et les voltiges sensuelles. Les trois comédiens enchantent par leur art de conter les douleurs et les voluptés, sans éclats ni excès, laissant à l’imaginaire toute sa place et faisant ainsi surgir des flots d’images. Aux côtés de Geoffrey Carey admirablement cocasse et de Malo de La Tullaye poignant en simplicité, le rythme général est constamment entretenu avec finesse par Fanny Blondeau. Gracieuse et profonde, hôtesse des convives réunis, elle tend un fil central qui subjugue sur du velours. Toutes les tonalités se croisent sans heurts, la grâce autant que les séquences terrifiantes bouleversent avec un tempo fluide, aéré, ouvert sur le rêve.
Les spectateurs traversent les variations du désir et de l’attrait pour la beauté, joyaux charnels ou drames intimes, bonheurs autant que cruauté. Le metteur en scène, en recourant à un jeu retenu et maîtrisé et à travers une scénographie dépouillée, nous emporte dans des contrées multiples qui mêlent les époques, les langues et les lieux. C’est une grande réussite que ce voyage dans les univers de l’amour, sur un plateau presque nu, où domine le bois, travaillé comme si un ébéniste, un compagnon pourrait-on penser, avait déposé son savoir-faire, taillant échelle, grandes trappes, et quadrillage au sol. L’ensemble est extrêmement suggestif, la multitude des émois et des images jaillissantes résulte d’une alchimie brillante au centre de la chambre obscure.
Emilie Darlier-Bournat Photo ©Simon Gosselin Heptaméron, récits de la chambre obscure Auteur : Marguerite de Navarre Metteur en scène : Benjamin Lazar Avec Fanny Blondeau, Geoffrey Carey, Malo de La Tullaye et avec Les Cris de Paris : Virgile Ancely, Anne-Lou Bissières, Stéphen Collardelle, Marie Picaut, William Shelton, Luanda Siqueira, Michiko Takahashi et Ryan Veillet Du 01 Fév 2019 Au 23 Fév 2019 Réservations par téléphone : 01 46 07 34 50 Théâtre des Bouffes du Nord 37 bis Boulevard de la Chapelle 75010 Paris,
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Le spectateur de Belleville
September 9, 2017 10:34 AM
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Par Aurélien Ferenczi, dans Télérama (septembre 2016)
Après les planches, le cinéma et le spectacle solo, la comédienne se lance dans “Traviata, vous méritez un avenir meilleur”, une adaptation chantée-parlée de l'œuvre de Verdi. Un projet dans ses cordes, la musique ayant toujours rythmé sa vie d'actrice. Dans un café de la rue de Belleville, au coeur de l'été parisien, elle se couvre d'un châle rose puis se découvre, agite pas mal les bras, ce qui lui donne une belle envergure : grande fille brune, Judith Chemla se raconte avec feu et avec foi, regard très bleu et sourire en coin. Cette jeune femme de 31 ans ne fait pas les choses à moitié et on ne la cantonnera pas à un seul emploi. On l'a vue, sur scène, jouer les funambules trompe-la-mort (un pied cassé pendant la préparation de son spectacle solo, Tue-tête, en 2010), chanter du Purcell d'une voix divine (le succès du Crocodile trompeur, créé en 2013), puis incarner la « jeune fille » Violaine, héroïne de Paul Claudel, avec un mélange particulier de profondeur et d'espièglerie. Intense et enfantine, chargée et aérienne Sur grand écran, pareillement : elle plongeait nue dans la piscine de Camille redouble (2012, qui lui valut une nomination aux César) ou franchissait pudiquement les étapes du deuil d'un être cher dans Ce sentiment de l'été (2015). A chaque fois, dans l'exubérance comme dans la peine, à la scène comme à la ville, elle garde sa singularité : une façon d'être à la fois intense et enfantine, chargée et aérienne. « Je l'avais remarquée alors qu'elle était au Conservatoire national d'art dramatique, raconte Yves Beaunesne, qui l'a dirigée dans L'Annonce faite à Marie. Quand quelqu'un arrive à passer le cap de l'école — que j'appelle un cimetière de muses — tout en gardant son innocence, et même pour elle quelque chose de l'ordre du cristal, c'est remarquable, il ne faut pas laisser passer ça. » Pour le metteur en scène, c'est le goût et la pratique de la musique qui font la différence : « Judith est une musicienne hors pair, et elle a compris que la musicalité de la langue claudélienne permettait d'accéder à des états de grâce insoupçonnables. De plus, le travail qu'on a fait lors de ce spectacle sur le chant et les compositions musicales a été capital. Judith a une soif de spiritualité, quel que soit le nom qu'on met dessus, et la spiritualité s'accompagne toujours de musique. » C'est encore du théâtre musical qui occupe aujourd'hui la comédienne, avec Traviata, vous méritez un avenir meilleur, (du 17 septembre au 15 octobre au Théâtre des Bouffes du Nord) version épurée de l'opéra de Verdi pour six acteurs et huit instrumentistes. Elle en partage la conception avec le metteur en scène Benjamin Lazar, et le comédien et musicien Florent Hubert (l'un des trois coauteurs du Crocodile trompeur). « Il y a longtemps que je pense à La Traviata, j'en travaille des airs depuis que j'ai 20 ans, explique Judith Chemla, qui a mené de front l'apprentissage du chant et de l'art dramatique. Les émotions que traverse la musique de Verdi sont d'une grande pureté et d'une grande vérité. On a envie de pleurer, c'est immédiat ! » “Mon père a souvent pensé qu'il était passé à côté de quelque chose. Moi, je ne veux passer à côté de rien !” Le retour aux sources, la quête de la vérité sont les lignes directrices de cette adaptation : « Il s'agit de trouver la vraie personne sous l'archétype : la courtisane Alphonsine Plessis, qui s'est rebaptisée Marie Duplessis. Elle a inspiré à Dumas fils sa Dame aux camélias et à Verdi sa Violetta. Alphonsine est morte à 23 ans. Ce qui m'a toujours saisie, c'est sa façon de tout brûler, une ivresse de vivre plus forte que tout. Et aussi qu'elle ait accepté le sacrifice de son amour, à la demande de la famille de son amant : croire à quelque chose de plus grand que la satisfaction de la vie matérielle, garder intacte l'idée d'un amour qui n'est pas mis à l'épreuve de la vie, je trouve ça très beau. » Le jour de l'interview, Judith Chemla et ses camarades peaufinent encore ce qui sera un spectacle parlé-chanté, espérant toujours, par exemple, se passer des sous-titres sur les airs en italien. Pourrait-elle chanter La Traviata sur une vraie scène d'opéra ? « Je ne sais pas. Pousser ma voix me ferait perdre une certaine légèreté, la pression de l'exécution m'entraverait... » Mais ils créent « leur » Traviata au Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris, et ce spectacle est, parmi d'autres, l'un des lointains héritiers de La Tragédie de Carmen, que Peter Brook y avait monté. « Ce lieu fait sans doute son histoire par lui-même ! Son dépouillement pousse à aller au coeur des choses, à mettre l'opéra à nu, comme Brook l'avait fait. » A 14 ans — elle a souvent raconté l'anecdote —, elle voit son prof de français bouger tables et chaises, créer un espace de jeu, et c'est « la révélation de la liberté. Je me suis dit que la vie était dingue ». Elle se met alors à réparer, plus ou moins consciemment, l'empêchement fait à ses parents : sa mère voulait être danseuse mais, peu soutenue par sa famille, s'est tournée vers le droit et l'enseignement ; son père, violoniste « un peu rebelle », a davantage trouvé la reconnaissance à l'étranger qu'en France. « Une dynastie d'artistes contrariés... Mon père a souvent pensé qu'il était passé à côté de quelque chose. Moi, je ne veux passer à côté de rien ! »
“Chanter, c'est comme du surf : on est relié aux grands sentiments, aux grandes émotions comme si on était porté par les courants.” Enfant puis ado, elle regarde Camille Claudel, à la télévision, et le film la fait toujours pleurer. « Je ne savais pas encore pourquoi la puissance émotionnelle d'Adjani me touchait à ce point. Mais c'est comme un chant, un torrent, quelque chose qui s'ouvre. On voit que ce n'est pas une composition : elle se livre, elle donne sa vie. Est-ce qu'il faut sacrifier quelque chose pour donner autant ? On peut se fourvoyer, aussi, avec cette pensée... » Bien plus tard, après le Conservatoire, puis un passage court, mais remarqué, à la Comédie-Française (on l'a aimée, notamment, dans La Grande Magie, d'Eduardo De Filippo), une autre révélation la saisit alors qu'elle répète De beaux lendemains, d'après Russell Banks, sous la direction d'Emmanuel Meirieu. « On avait travaillé comme s'il s'agissait d'un témoignage face caméra. Et moi qui faisais jusque-là du théâtre pour sortir de moi-même, faire la folle, j'ai été tout à coup comme traversée par un courant profond. J'avais l'impression de me dénuder pour sentir les mouvements souterrains de l'histoire que je racontais, de l'humain que j'incarnais. » L'analogie maritime taraude. Quand elle chante, elle imagine que « c'est comme du surf : on est relié aux grands sentiments, aux grandes émotions comme si on était porté par les courants ». “A force d'œuvrer à créer de belles choses, on prend le pouvoir sur son existence... ”
Depuis, elle trouve « incroyable de rentrer dans des destins, dans des histoires. C'est comme une façon de me donner : tout ce que j'ai éprouvé sert a redonner vie ailleurs, c'est beau comme une offrande ! ». Elle prend l'exemple du film de Stéphane Brizé qu'elle a tourné l'an passé, Une vie, d'après le roman de Maupassant (en compétition à la Mostra de Venise, en salles le 23 novembre), son premier « grand premier rôle », récit du destin brisé d'une femme trompée. « Quand Brizé filme mon personnage, dont l'existence ne vaut rien, que personne ne regarde, il l'aime : et c'est comme s'il disait aux gens seuls, aux êtres brisés, qu'ils pouvaient être regardés, qu'on est avec eux. C'est magnifique... » La mystique n'est pas loin ? « Ah ! je vois le portrait que vous allez faire, une illuminée... » On n'ira pas jusque-là, mais il y a chez elle, en plus d'une « confiance dans la vie, qui est une foi », une morale du geste artistique : « A force d'oeuvrer à créer de belles choses, on prend le pouvoir sur son existence... » Elle ne parle pas de carrière, ni de faire des choix, mais plutôt de « construire avec [ses] petites mains ». En gardant l'initiative et la liberté d'expérimenter : il lui reste un souvenir triste de Tue-tête, son « seule en scène », marqué par l'influence un peu trop directive de James Thierrée, avec qui elle partageait alors sa vie et a eu un fils. « Quand on ne réussit pas quelque chose, il se passe autre chose », dit-elle dans un sourire. Son élan de vie, ses longs cheveux noirs, son oeil qui brille la font alors ressembler à Françoise Dorléac. On le lui dit, elle rougit presque. « Mais non, je ne suis pas aussi belle qu'elle... »
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Le spectateur de Belleville
September 26, 2016 6:17 PM
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Elle en rêvait et réalise aujourd’hui son rêve. La Traviata, certainement le plus populaire des opéras de Verdi, est présentée aujourd’hui dans le magnifique écrin des Bouffes du Nord sous une version allégée, épurée, mais avec les plus beaux airs offerts en offrande au public tout proche. Une petite merveille qui sera suivie d’une grande tournée, concoctée par la comédienne et mise en scène par Benjamin Lazar avec des arrangements de Florent Hubert et Paul Escobar.
Une mise en abîme de personnages vertigineuse
Derrière le voile de tulle blanc qui enveloppe les corps et les visages comme de l’éther, les personnages se débattent, prisonniers de leurs mythes et de leurs rêves (scénographie d’Adeline Caron). Voici Violetta l’héroïne, Marguerite Gauthier dans le roman de Dumas fils La Dame aux Camélias, qui est en réalité Marie Duplessis, une courtisane morte en 1847 en plein carnaval. Une mort sombre derrière le rideau qui s’ouvre sur la fête, royaume des apparences heureuses qui dissimulent des vies sacrifiées. Justement, l’ambiance est au carnaval sombre, lunaire, un bal d’ombres et de lumières comme on en voit chez Mozart, masques énigmatiques d’où jaillissent des éclats d’histoire romantique, Germont l’amant malheureux, Flora l’amie tendre et Charles Baudelaire le mélancolique, l’écrivain Théophile Gautier et le caricaturiste Daumier.
Un petit orchestre de huit musiciens
Chanteurs et musiciens se mêlent, composant un bouquet de personnages vivants et vibrants, sans la pompe solennelle qui accompagne souvent l’ouverture à l’opéra. Et il faut avouer que les arrangements jazzy tricotés avec malice par Florent Hubert et Paul Escobar avec les harmonies originelles sont sacrément réussies, sans aucune irrévérence. La violoniste Marie Salvat semble diriger ce petit monde de sa belle présence, flûte, clarinette, violoncelle, contrebasse, trombone, cor et accordéon pour faire l’orchestre ! La scène est jonchée de fleurs comme une des promesses d’une mort prochaine, et Judith-Violetta, diaphane dans son fourreau de soie vert, le regard fiévreux, halluciné d’amour, nous confie sa passion avec une force et un naturel époustouflant.
Une femme libre
C’est une femme libre qu’incarne Judith Chemla, ex-pensionnaire de la Comédie Française et actrice de cinéma, dans cette Traviata très personnelle, qu’elle chante de manière absolument sidérante, avec un naturel et une pureté de timbre qui aura certainement nécessité des mois de travail acharné. Frêle et gracile comme une fée sur le grand plateau avec ses grands yeux d’enfant effarouché, la comédienne cantatrice, qui a suivi une double formation de théâtre et de musique, nous offre les plus beaux airs de cet opéra, qui sont loin d’être les plus faciles. Et comme pour ne pas se laisser embarquer par le bel canto ou l’émotion ravageuse, elle interrompt le chant en parlant, comme si l’on retrouvait une jeune femme du 21° siècle. Le procédé, surprenant au début, induit de la fantaisie et de la légèreté dans un propos tragique en rapprochant le personnage du public et en incarnant une femme d’aujourd’hui, malade et prisonnière de sa modeste condition. A ses côtés, Damien Bigourdan (Germont) se révèle formidable. « Vous méritez un avenir meilleur » est le sous-titre du spectacle, on comprend pourquoi !
Hélène Kuttner
Aux Bouffes du Nord jusqu'au 15 octobre 2016, puis en tournée jusqu'en mars 2017
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Le spectateur de Belleville
September 14, 2016 6:31 AM
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Par Michel Guerrin dans Le Monde :
Comédienne toujours en quête de défis, Judith Chemla est aussi chanteuse lyrique. Elle sera Violetta dans l’adaptation de La Traviata de Verdi, au théâtre des Bouffes du Nord. Une création à découvrir en avant-première samedi 17 septembre, à 20 h 30, dans le cadre du festival du « Monde ».
Elle vous regarde comme si vous étiez seul au monde, et ça fait toujours plaisir. On est ensuite frappé par son visage diaphane, son allure fragile, des yeux transparents, un corps qui pourrait tomber. Ce ne sont pas les meilleures armes pour aller au combat. Or, au combat, elle y va, elle le gagne souvent, sa carrière d’actrice et chanteuse le prouve, et sa vie, à 31 ans à peine, est déjà bien dense. Il y a donc quelque chose qui ne cadre pas. On le lui fait remarquer, elle marque un instant, et comme elle est bienveillante, vous remet dans le droit chemin, en vous sortant une formule que l’on doit à Muriel Mayette, l’ancienne directrice de la Comédie-Française : « Judith Chemla ? Elle est d’une fragilité incassable. »
Muriel Mayette sait de quoi elle parle. C’est elle qui recrute la comédienne en 2007 et la propulse dans un rôle qu’on n’oublie pas, la Célimène du Misanthrope, de Molière. Et pourtant Judith Chemla ne fait qu’un passage éclair au Français, un an et demi, le temps de jouer cinq pièces, et de marquer les esprits – dans L’Illusion comique, de Corneille, par exemple. Elle s’en va car la troupe de Molière n’est pas son rêve absolu, elle veut du risque, élargir les murs. « Faire des choses que je n’aurais pas pu faire. »
Par exemple ce spectacle Traviata, dont la première sera donnée dans le cadre du festival du Monde, aux Bouffes du Nord. Oui l’actrice va chanter le rôle de Violetta dans La Traviata (1853), de Verdi. Comme Maria Callas, elle sera cette courtisane qui veut changer de vie par amour.
Judith Chemla n’est pas chanteuse d’opéra. « Je sais, je suis folle, mais je ne peux pas m’en empêcher. » Durant notre conversation, elle a répété dix fois ces trois mots : « Tout est possible. » On lui demande si c’est de la confiance : « Non, c’est une force. » Ou encore : « Je ne me dis jamais qu’un projet n’est pas pour moi. C’est insensé, mais je suis tellement heureuse que j’éloigne la peur. » Elle a d’autres arguments pour éloigner la peur. D’abord une incroyable voix de soprano. Et puis quand elle évoque Violetta, cette femme qui brûle la vie, c’est comme si elle parlait d’elle. Reprenons. Judith Chemla apprend le piano entre 5 et 7 ans. Le violon entre 7 et 14 ans. Pour son stage d’observation en classe de 3e, elle atterrit au Théâtre du Soleil, chez Ariane Mnouchkine. Il y a pire. Elle apprend la liberté.
Autrement dit que le théâtre, ce n’est pas seulement jouer, c’est l’art total – explorer, reculer, avancer, chanter, danser. Première audition à 14 ans. Puis conservatoire de quartier à Paris, suivi du Conservatoire national, Comédie-Française. Cela aurait pu finir ici, et c’est là que tout commence. « J’avais besoin de vertiges. » Joli mot qui, chez Judith Chemla, signifie croiser le chant et le jeu. Et cela depuis le début.
Car depuis l’enfance, elle chante. Chez elle, dans sa salle de bains, dans la rue, le métro. Elle prend des cours, travaille sa voix. La Traviata tient une place particulière dans son répertoire intime, qui remonte à son adolescence – « Je me shootais à ça. » Et puis, ce spectacle, elle y pense depuis trois ans, travaille les airs depuis deux, avec un professeur. Mais elle prévient : « Je ne suis pas dans une logique de chanteuse lyrique. »
Encore que. En 2013, déjà aux Bouffes du Nord, elle chantait dans une adaptation à la fois fidèle et loufoque de l’opéra baroque Didon et Enée, de Purcell. Le spectacle s’appelait Le Crocodile trompeur, ce fut un immense succès, et Judith Chemla y était sublime. Sa voix était magnifique. Parce que, aussi, son jeu est magnifique.
Quand on a vu ce Crocodile, on peut se demander à quelle sauce cette Traviata sera mijotée aux Bouffes du Nord. On ne sait pas vraiment. Mais elle le sera. Elle est conçue par un trio d’experts. Judith Chemla, donc, qui est à l’origine du projet, le metteur en scène Benjamin Lazar, et Florent Hubert qui a adapté la musique (il avait aussi adapté Le Crocodile). La trame narrative de l’opéra de Verdi est préservée, les grands airs aussi. « Traviata sera chanté en italien sans sous-titres pour que le spectateur se concentre sur les sentiments »
Mais une Traviata, c’est d’habitude une foule de musiciens et chanteurs, entre la fosse et la scène. Aux Bouffes, ce sera treize personnes sur le plateau – huit musiciens, cinq chanteurs-acteurs. Cette formation réduite permet de voir grand. Le spectacle s’est beaucoup construit pendant les neuf semaines de répétition, un temps monstrueusement long pour un opéra, où le trio a beaucoup expérimenté. Traviata sera chanté en italien sans sous-titres pour que le spectateur se concentre sur les sentiments en se laissant guider par le langage visuel des corps, des visages, du décor, des situations, des voix. Et là, Chemla excelle. « La musique, je veux qu’on la touche, que le spectateur ressente que le monde est plus grand que ce qu’il a prévu. » Désirs d’audace
Quand on lui demande si elle pourrait chanter sur la scène de l’Opéra Bastille, Judith Chemla ne répond pas non. Elle dit : « Ce serait présomptueux. » Et faire un disque ? « Avec plaisir. » Elle ne ferme pas les portes, sauf quand elle ne sent pas les projets qu’on lui propose. Et cela arrive souvent, car elle a la chance, le caractère plutôt, de pouvoir faire uniquement ce qui lui plaît. Elle a dit non à Luc Bondy qui lui avait proposé de jouer Nina dans La Mouette, de Tchekhov, ce qui est assez gonflé. « Ça ne m’appelait pas. » Ce qui veut dire ? « Vous croyez que je me la pète un peu… » Alors, pour qu’on comprenne, elle tape délicatement ses deux poings contre son cœur.
Elle préfère évoquer ses belles rencontres qui la font « vibrer fort ». Que ce soit dans des films, téléfilms ou des pièces de théâtre. Le cinéaste Stéphane Brizé, par exemple, qui l’a convaincue de jouer le rôle principal dans Une Vie, d’après Maupassant, film qui vient d’être présenté en compétition à la Mostra de Venise. Brizé lui répétait qu’il ne voulait pas voir l’actrice en elle.
Lire aussi : Stéphane Brizé : « On élimine les gens à la moindre petite faute »
Cela tombe bien, elle ne veut pas qu’on ressente la chanteuse en elle dans Traviata. Autre belle rencontre, Olivier Mantei, codirecteur des Bouffes avec Olivier Poubelle. Après avoir quitté la Comédie-Française, sans projet pour rebondir, elle rencontre Mantei, lui confie ses désirs d’audace. Il lui répond : « Je suis là. » Elle commente : « Ça fait du bien d’avoir un ange gardien. » Traviata est son cinquième spectacle aux Bouffes en six ans.
Mais cela fait plus de quinze ans que ce lieu la hante. Elle a 16 ans, son professeur de français montre à sa classe une cassette vidéo du légendaire Mahabharata (1985), de Peter Brook. Il fait défiler des passages au ralenti pour pointer le mouvement des corps. « Je souffrais de ne pouvoir assister en vrai à cette pureté. »
Elle retiendra la leçon. La nudité des lieux comme des corps, le vide qu’il faut laisser vivre comme les sentiments, sont autant de marqueurs de Brook et des Bouffes. Ils accompagnent la comédienne. Quand le tandem Mantei- Poubelle a repris cette scène pour en faire un théâtre musical, elle était prête. La voilà à nouveau pour chanter et jouer. Elle est chez elle, et elle n’a pas peur.
Michel Guerrin, Le Monde
Première de « Traviata, vous méritez un avenir meilleur », adaptation de l’opéra de Verdi, mis en scène par Benjamin Lazar ; direction musicale : Florent Hubert et Paul Escobar. Samedi 17 septembre, 20 h 30, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris 10e.
Photo : Judith Chemla entourée du metteur en scène Benjamin Lazar (à gauche) et du directeur musical Florent Hubert, lors des répétitions de « La Traviata » au Théâtre des Bouffes du Nord, en juillet.
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Le spectateur de Belleville
November 10, 2013 12:58 PM
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Benjamin Lazar qui le met en scène et Olivier Martin-Salvan qui l'interprète magistralement, ont conçu ce spectacle formidable et signent une adaptation savante et savoureuse des aventures de Pantagruel.Avec rien, presque rien, mais beaucoup d'imagination, d'intelligence, un talent immense et une liberté radieuse, Benjamin Lazar et Olivier Martin-Salvan nous offrent le plus beau spectacle que l'on puisse actuellement déguster. Et aussi : Armelle Héliot pour son blog "Le Grand Théâtre du Monde" : http://blog.lefigaro.fr/theatre/2013/11/a-lathenee-rabelais-dans-toute.html Et aussi : critique parue dans le blog "Les Trois coups" http://www.lestroiscoups.com/article-pantagruel-de-francois-rabelais-critique-t-n-p-a-villeurbanne-117178198.html Théâtre de l'Athénée, à 20h, du mercredi au samedi, mardi 19h, représentation exceptionnelle le dimanche 24 novembre à 16h.Durée : 1h35. Réservations : 01 53 05 19 19www.athenee-theatre.com Le spectacle sera en tournée du 14 au 18 janvier au Théâtre de Lorient, du 18 au 21 février au Théâtre des Treize Vents de Montpellier, le 8 mars à la Scène Watteau de Nogent-sur-Marne, le 13 mars au Théâtre Charles-Dullin de Chambéry. A signaler dans la jolie salle Christian-Bérard de l'Athénée, du 14 au 30 novembre, "C'est la faute à Rabelais" par Eugène Durif, mise en scène de Jean-Louis Hourdin.
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October 11, 2019 7:49 PM
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Par Guillaume Tion dans Libération - 11 octobre 2019 A l’Athénée, le disciple d’Eugène Green déploie son univers baroque et sombre avec la reprise de sa mise en scène de «l’Autre Monde», de Cyrano de Bergerac, et la création de «Maldoror», d’après Lautréamont. Ludique et surréaliste, un double voyage dans les tréfonds de l’âme. Benjamin Lazar serait-il un artiste de la pénombre comme il y a des lumières tamisées ou des tableaux qui baignent dans le clair-obscur ? Comédien, mais aussi metteur en scène, il squatte en cette rentrée le Théâtre de l’Athénée avec deux de ses spectacles, où il aime entre autres jongler avec l’insolite et les ténèbres. Le premier, l’Autre Monde, ou les Etats et Empires de la Lune, met en scène Savinien de Cyrano de Bergerac dans sa rencontre avec les Séléniens. Le second, Maldoror, décante scéniquement toute la fougue inquiétante de Lautréamont. Si l’on ajoute à ses récentes productions une mise en scène d’un opéra de Stockhausen l’an dernier (Donnerstag) et une revisitation de la Traviata il y a trois ans, l’homme de 42 ans semble de tous les mondes, de toutes les époques, uniquement mû par son attrait d’une sombre complexité. «Le lien entre toutes ces œuvres, nous explique-t-il au bar de l’Athénée, un après-midi pluvieux, c’est aussi la volonté de me surprendre moi-même. Je me sens comme un explorateur face à ces textes. Ils doivent contenir plus qu’un message immédiatement lisible, il faut qu’ils recèlent un mystère qui résiste à une analyse de premier abord, que j’aie envie d’y passer du temps, en préparation mais aussi sur scène pour essayer de le comprendre.» Diction et gestuelle Pour Lazar, tout débute avec le baroque. La pompe baroque ? Non, la restitution du parler baroque. Le jeune Benjamin, enfant de la rive gauche, du côté d’Alésia, et scolarisé au lycée Montaigne, s’inscrit à un atelier théâtre organisé par sa professeure Isabelle Grellet et parrainé par… Eugène Green, le Monsieur baroque du théâtre contemporain, qui a ébloui les salles dans les années 80 avec ses spectacles historiquement informés, pendant scénique du renouveau interprétatif musical. «La rencontre avec le baroque, très profonde, s’est faite très jeune, se rappelle le metteur en scène. J’y ai reconnu quelque chose. Mais quoi ? On ne sait pas toujours. J’ai l’impression que ces quelques outils simples - prononciation un peu différente, utilisation du corps décalée de la vie quotidienne, qualité de lumière… - que tous ces petits pas de côté permettaient d’atteindre d’autres couches de la réalité.» De fait, son quotidien s’en trouve immédiatement marqué. Après le bac, Lazar abandonne une prépa littéraire pour s’engager dans le théâtre, et intègre l’école Claude-Mathieu. Ses parents, scientifiques - père directeur de l’Inserm, mère chercheuse -, le laissent faire. A l’opposé des tenants de l’école réaliste, l’étudiant Lazar représente une sorte d’archétype de niche, le baroqueux, toujours un peu perché. Il en tire une indication qui guidera plus tard son travail de metteur en scène : «Travailler avec un jeu si particulier me fait comprendre que tout est forme - même quand on croit qu’on est dans le naturel, il est construit.» Puis il s’acoquine logiquement avec des musiciens, «eux aussi forcément dans le décalage, car à la différence des autres, ils chantent», et en vient à fonder sa compagnie, l’Incrédule, qui propose, dans les pas du défrichage d’Eugène Green, alors tourné vers le cinéma, ses propres spectacles baroques. Et donc cet Autre Monde, ou les Etats et Empires de la Lune, mis en scène en 2004 après un Bourgeois gentilhomme qui l’a fait connaître, et qui tourne régulièrement depuis. Une sorte de bouffonnerie précurseure des livres d’anticipation, où Lazar retrouve une fibre qu’il aime chez Perec - lui qui, ado, a spontanément tapé à la porte des Amis de Georges Perec et a assisté à des séminaires -, soit le ludique qui dissimule des sentiments plus profonds. La scène de l’Athénée est éclairée à la bougie et dans ce one-man-show 1650, Benjamin Lazar fait rebondir la diction et la gestuelle du temps. Tandis que, côté cour, l’ensemble La Rêveuse (Florence Bolton aux violes et Benjamin Perrot aux luths) l’accompagne dans ses pérégrinations folles, tant géographiques que spirituelles ou corporelles. «Avec ce genre de mise en scène, je n’ai pas l’impression de vouloir refaire de façon stricte quelque chose qui a existé. On réinvente plutôt, on trace un chemin impossible vers le corps et les techniques disparues, qu’on finit par rencontrer au milieu du pont, à un point imaginaire entre le passé et le présent.» Pour ce spectacle, une ironie naît aussi des postures intellectuelles, en avance sur son temps, adoptées par le narrateur, qui viennent cogner à l’effort scénique organisé vers un idéal de représentation passée. La notion de voyage, de folle traversée, peut aussi relier les deux spectacles. «Je cherchais un lointain cousin à associer à Cyrano, à son caractère adolescent. Et je suis tombé sur Lautréamont.» Et nous, sur la puissance hors pair d’Isidore Ducasse, alias comte de Lautréamont, grand inspirateur des surréalistes, par son œuvre mais aussi le mystère de sa vie brève et à trous, tel un James Dean romantique de la littérature française, qui a pondu à compte d’auteur en 1868 cet hybride vociférant devenu incontournable de la littérature sombre, les Chants de Maldoror. Un de ces ouvrages brûlants que l’on pense se rappeler toujours mais dont on oublie la richesse, et que le spectacle vient prestement aviver. «Refus de dormir» «Il n’y aurait pas de XXe siècle artistique sans Lautréamont. Il ouvre les portes de l’inconscient et les affronte éveillé. Avec une thématique de l’insomnie, le refus de dormir. La volonté de regarder en face.» Comment se promène-t-il dans cette œuvre ? «J’essaie de garder la même ambiguïté que Lautréamont crée dans l’ouvrage. A partir du moment où il édite les six chants réunis, il gomme les moments où il disait "Maldoror parle". Tout glisse entre le je, le il, Lautréamont, Ducasse. C’est un miroitement de plusieurs identités.» C’est dans ce coin de pensée que vient aussi cristalliser une habitude qui éclaire le travail de Lazar : ne pas tout expliciter, laisser au spectacle une part d’irraison, de vide. Scéniquement, Maldoror est chargé, mais Lazar se refuse à trop remplir. «La gageure est de laisser absolument au spectateur une place pour sa propre interprétation», explique celui qui sait si bien ménager les ombres. Guillaume Tion Photo Ludovic Carème
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October 3, 2019 6:25 AM
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Par Pierre Lesquelen dans i/o gazette 3 octobre 2019
Après les contes cruels de « L’Heptameron », Benjamin Lazar renoue avec la littérature moderniste, contrepoint occasionnel à ses obsessions baroques. Dans ce premier solo véritable, où les instruments en scène sont cette fois déshumanisés, Lazar campe un Maldoror dandy en paillettes bleu nuit, et dissout la rondeur farfelue de son contage cyranesque (celui de l’« Autre monde » inoubliable qu’il joue en alternance à l’Athénée) dans le « souffle empoisonné » de ce peintre diabolique de la vie moderne, ce « mendiant de la vallée » dont les chants résonnent « comme des cloches de plongeur. » L’artiste constitue comme à son habitude un espace fortuit, qui relève à la fois de l’installation postmoderne et du cabinet d’esthète décadent, accueillant sur sa voile les magnifiques images fondantes et putréfiées de Joseph Paris qui n’écrasent jamais la suggestivité diabolique des paroles, et dressant sur un coin de table un petit théâtre d’objets imperceptibles et d’aquariums écarlates qui nourrissent l’imaginaire. Il s’impose à nouveau comme un conteur éblouissant. Toute l’imagerie impossible de Lautréamont nous parvient avec une évidence coupable, même si l’on regrette parfois que la subtile note antipathique de Lazar se change en emphase artificielle, dans ces passages épiques où les visions se replient paradoxalement sur elles-mêmes. Rares sont les adaptations théâtrales qui consacrent l’idéal éthique et esthétique de leur auteur avec autant d’évidence, surtout quand le pari dramatique est des plus redoutables : faire du spectateur une âme féroce, du plateau un foyer intranquille, et du théâtre une immonde catharsis.
INFOS Maldoror Genre : Théâtre Texte : Lautréamont Conception/Mise en scène : Benjamin Lazar Distribution : Benjamin Lazar Lieu : Athénée - théâtre Louis Jouvet A consulter : https://www.athenee-theatre.com/saison/spectacle/maldoror5.ht
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February 15, 2019 1:20 PM
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Emmanuelle Bouchez dans Télérama Publié le 31/01/2019. Heptaméron, mis en scène par Benjamin Lazar au Théâtre des Bouffes du Nord. Acteurs, chanteurs, musiciens unis pour incarner les drames d’amour cruels écrits au début du XVIe siècle par la sœur de François Ier. Envoûtant. « La douce princesse » Marguerite de Navarre (1492-1549), sœur aimée de François Ier et grand-mère d’Henri IV, aura passé une grande partie de sa vie à écrire… Prenant pour modèle le Décaméron de l’Italien Boccace (1313-1375), elle projetait un recueil de dix histoires racontées dix jours durant par dix récitants contraints à une villégiature forcée. La mort l’a empêchée d’aller au-delà de la septième journée, et c’est dans cet Heptaméron parvenu jusqu’à nous qu’a puisé le metteur en scène Benjamin Lazar, toujours prompt à mêler récits et musiques. Après Verdi et sa Traviata théâtrale créée en 2016, il plonge cette fois dans la langue savoureuse de la prolifique conteuse et dans des madrigaux de Monteverdi, Gesualdo ou Rossi. Musique sensuelle rendue par l’ensemble des Cris de Paris — où la voix suffoque sous la souffrance du désir —, en accord avec ces contes d’amour crus et cruels. La puissance dramatique de Michiko Takahashi Parmi les soixante et onze nouvelles connues, le metteur en scène n’a d’ailleurs retenu que les plus sombres, témoignant du malheur des femmes ou du désespoir des hommes, souvent teintées du rouge sang de la passion ou de la vengeance. Telle cette femme convoitée puis poursuivie jusqu’à être mortellement poignardée. Telle cette punition sordide d’un mari forçant son épouse à boire, à chaque repas, dans le crâne blanchi de son amant. Ou ce chevalier oubliant sa blessure encore saignante dans le plaisir qu’il prend avec sa maîtresse… et qui en meurt.
Marguerite de Navarre souhaitait des histoires « véritables » ; Benjamin Lazar a pris la consigne au mot. Les trois acteurs et les huit chanteurs dévoilent aussi sur scène une part d’intimité : digressions sur le trac, cauchemar de la chanteuse japonaise Michiko Takahashi, dont la puissance dramatique semble issue du théâtre nô, ou facéties de l’Américain Geoffrey Carey, qui mériteraient, elles, d’être resserrées ! Car la poésie — peu à peu faufilée entre les drames racontés avec gourmandise et les somptueuses polyphonies — est d’une grâce fragile. Le charme déployé dans cette « chambre obscure » finement éclairée, aux chausse-trapes figurant les ruisseaux, les alcôves ou les jardins, est aussi envoûtant qu’il est ténu… on aime beaucoup Heptaméron. 1h35. Mise en scène Benjamin Lazar. Du 1er au 23 février, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris 10e, tél. : 01 46 07 34 50 ; les 1er et 2 mars à Reims (51), tél. : 03 26 50 03 92 ; les 12 et 13 à Caen (14), tél. : 02 31 30 48 00 ; puis à Cherbourg, Angoulême et Liège.
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June 3, 2018 3:56 AM
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Par Marie-Aude Roux dans Le Monde01.06.2018 Montée par Benjamin Lazar et Vincent Dumestre avec l’Opéra de Perm, la tragédie lyrique de Lully brille au zénith.
Dix ans exactement après leur Cadmus et Hermione monté à l’Opéra-Comique en 2008, les retrouvailles lullystes du metteur en scène Benjamin Lazar et du chef d’orchestre et luthiste Vincent Dumestre à l’Opéra Royal de Versailles tiennent leurs promesses : Phaéton s’annonce comme le fleuron des Fêtes royales du Festival de Versailles qui se tient jusqu’au 12 juillet. La tragédie lyrique de Quinault et Lully – sans aucun doute celle dont la fin est la plus brutale et la plus violente – marque en 1683 l’installation de la cour à Versailles.
Lire le portrait : Vincent Dumestre, la convergence des luths
Faut-il voir dans le mythe du fils du Soleil, foudroyé pour avoir perdu le contrôle du quadrige solaire de son père et avoir manqué d’embraser le monde, un avertissement donné à tout porteur d’hybris ? C’est ce que laisse entendre en partie un travail scénique qui fait de l’ombre la matière centrale du propos : l’obscurité de la grotte dans laquelle se sont réfugiés les dieux Astrée et Saturne (et leurs compagnes et compagnons), chassés de la Terre par les hommes, les ténèbres qui règnent dans le cœur orgueilleux de Phaéton en quête absolue de reconnaissance, le black-out d’une catastrophe écologique planétaire provoquée par un soudain « réchauffement climatique ». Certains tableaux, comme le fuligineux brouillard du début de l’acte III, sont magnifiques de poésie, d’autres en appellent au réalisme le plus cru (la salle éclairée comme en plein jour à l’acte IV, dans le palais du Soleil).
CERTAINS TABLEAUX SONT MAGNIFIQUES DE POÉSIE, D’AUTRES EN APPELLENT AU RÉALISME LE PLUS CRU La sobre et subtile intelligence des beaux décors de Mathieu Lorry-Dupuy, l’Egypte et la Russie fantasmées des merveilleux costumes d’Alain Blanchot (un raffinement des formes et des couleurs idéalement rehaussées par les maquillages et coiffures de Mathilde Benmoussa), les féeries lumineuses de François Menou, les vidéos magistralement rythmées de Yann Chapotel en lieu et place des danses, tout concourt à la réussite. De même la direction d’acteurs de Benjamin Lazar, qui a admirablement dosé ses effets et affects. La gestuelle baroque s’est épurée, gagnant en intensité, l’humour a librement convolé avec la tragédie (Protée en pirate de mauvaise vie, le Soleil déboulant après la catastrophe en tenue de rescapé). Seul le prologue, entièrement contenu au proscenium, a paru manquer d’ampleur et de fluidité.
Pas de temps mort Sur le plateau, les chanteurs ont puisé dans la restitution du français du XVIIe siècle l’énergie particulière que confèrent au chant les consonnes prononcées en fin de mot (à l’instar de l’allemand). Les femmes sont irréprochables : les deux amoureuses éplorées, l’intense Eva Zaïcik en Lybie et la « douce » Victoire Bunel en Théone, de même Léa Trommenschlager en mère ambitieuse puis anéantie. Idem pour les hommes, du Protée généralissime et miteux de Viktor Shapovalov à l’endurant Phaéton idéalement incarné par Mathias Vidal, en passant par l’épatant Epaphus de Lisandro Abadie (également Saturne et Jupiter), le Soleil de Cyril Auvity (également Triton et déesse de la Terre) montrant au début quelque faiblesse à darder tous ses aigus. Quant au chœur superlatif de MusicAeterna, une splendeur ! Homogénéité, puissance, rigueur scénique, et jusqu’à cette couleur chaude que donnent les gosiers russes au français.
Même bonheur dans la fosse qui incluait dans les rangs du Poème harmonique des instrumentistes de l’Opéra de Perm, que dirige Teodor Currentzis. Un mélange détonnant, conduit de main de maître par un Vincent Dumestre des grands jours. Pas le moindre temps mort, mais un sens renouvelé du théâtre, des dynamiques, des couleurs et de ces mille et un détails savoureusement cuisinés par Lully, qui font qu’une soirée et ses trois heures de musique passent à la vitesse de l’éclair.
Phaéton, de Lully. Avec Mathias Vidal, Eva Zaïcik, Lisandro Abadie, Victoire Bunel, Léa Trommenschlager, Cyril Auvity, Benjamin Lazar (mise en scène), Mathieu Lorry-Dupuy (scénographie), Alain Blanchot (costumes), MusicAeterna de l’Opéra de Perm, Le Poème Harmonique, Vincent Dumestre (direction). Opéra royal du château de Versailles (Yvelines). Tél. : 01-30-83-78-89. De 38 € à 220 €. Jusqu’au 3 juin. chateauversailles-spectacles.fr
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September 29, 2016 7:28 PM
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pour Libération Par Guillaume Tion
Aux Bouffes du Nord, une revisitation de la figure romantique et phtisique transcendée avec passion par Judith Chemla.
Avant d’être un opéra détourné, du théâtre musical ou un crossover lyrico-littéraire, Traviata / Vous méritez un avenir meilleur est une enquête. Sur la personnalité de Violeta (Traviata), alias Marguerite (la Dame aux camélias), alias Marie Duplessis, pseudonyme de Rose Alphonsine Plessis, qui a bel et bien existé et a inspiré Alexandre Dumas fils puis Giuseppe Verdi. Sur le demi-cercle scénique des Bouffes du Nord, Judith Chemla entourée de huit musiciens et quatre chanteurs, cherche à saisir cette personnalité qui charme et provoque aussi facilement qu’elle respire mal. La troupe se lance chaque soir dans l’identification d’une flamme - celle d’une pasionaria phtisique morte à 23 ans dont les amours successives faisaient le plaisir des journaux - mais aussi dans la résurrection d’une époque, le Paris déconstruit des années 1840.
Le metteur en scène Benjamin Lazar, qui travaille sur le projet depuis deux ans, est un habitué des spectacles baroques «haute fidélité». Sa flamme à lui serait davantage la bougie, avec laquelle il a par exemple éclairé un Bourgeois gentilhomme en 2005 à l’Opéra royal du château de Versailles pour une représentation dans les conditions d’époque. Passer de la restitution minutieuse à la synthèse de différentes œuvres n’occasionne pas pour lui un grand changement. «En réalité il s’agit du même travail, celui de faire renaître une période donnée.» Le contexte qui le meut pour cette Traviata, c’est aussi celui d’un certain romantisme médical, à l’image du club des haschichins et de ses fantasias. «On s’est demandé comment mettre en scène la fête. Comme on ne voulait pas de champagne, on a choisi autre chose.» Et le spectacle de se fendre d’une respiration sur les drogues en milieu de course avec des allusions à Théophile Gautier.
Ces noubas XIXe recomposées accouchent d’une ouverture tonitruante, où les protagonistes s’ébattent sous un voile gigantesque et sur un fond de musique techno lo-fi frappée au violoncelle. «Il fallait s’échapper de Verdi en introduction, qu’on arrive ensuite dans l’œuvre», explique Florent Hubert, codirecteur musical du spectacle qui a réarrangé et réduit la partition de Verdi avec Paul Escobar. «Le projet était de jouer avec les contrastes, tantôt de réduire la voilure pour huit musiciens, tantôt au contraire la gonfler. Et accorder à chacun un moment solo. Tous ont des rôles fluctuants, c’est la clé.»
Spectres. Le spectacle fluctue lui aussi : bien qu’estampillé verdien, il se permet des méandres musicaux et convoque d’autres figures, fonctionne par collage et assimilation. Ce sont, sur les murs brûlés des Bouffes du Nord, les résultats de la vente aux enchères après la mort de Marie Duplessis que l’équipe est allée chercher dans des archives. Ce sont aussi les spectres de Dumas père ou de Liszt, tous deux amants de cette Traviata, qui sont convoqués au détour d’une scène.
Sur le plateau, tout concourt à l’exaltation de l’amour et de la mort, titre provisoire d’abord emprunté par Verdi. Des fleurs en avalanche, pensées par la scénographe Adeline Caron comme autant de Violeta-Marguerite ou Flora, son amie, couvrent le spectacle. Ce sont des jardins où l’union impossible de Violeta et d’Alfredo (Damien Bigourdan, puissant) s’épanouit, tout comme des éléments funèbres pour un début de IIIe acte où s’invite la mort à contre-jour.
Mais Traviata n’aurait pas un si radieux avenir sans l’impériale Judith Chemla. A l’origine du projet, elle y chante, joue la comédie et du piano, irradie le spectacle, fait pleurer le public. Too much et tellement juste. Elle est aussi à l’aise dans la restitution de cette figure extravagante dévalant l’existence que dans l’incarnation de la femme parisienne angoissée qui sacrifie son amour au principe de réalité : elle n’a plus d’argent, elle a une mauvaise réputation, elle est malade, elle va donc se séparer de son amant. Les scènes entre la Traviata et l’excellent père Germont (Jérôme Billy) offrent de superbes duos en même temps qu’ils posent les limites du romantisme. Car la vie de la Traviata est une défaite du concret, de l’argent qui manque, du corps qui lâche, et c’est quand elle reprend des forces que Violeta trépasse.
«Miracle». Chemla traverse ce parlé-chanté d’une voix limpide au timbre gracieux. Ses yeux creusés ont un acte d’avance, ils sont déjà perdus - comme la définition de Traviatia en italien. Ecouter Chemla, brindille alourdie par la maladie, virevolter entre texte et parole donne une impression rare de ce que peut être la liberté sur une scène. «J’avais le désir d’aller au cœur de cet opéra. J’attendais les bonnes personnes, je ne savais pas quand, mais je savais que ce projet aurait lieu un jour», explique Chemla, travaillée depuis longtemps par le personnage, et qui considère chaque représentation comme «un miracle».
Le «miracle» tient aussi au caractère de l’œuvre. Les rapports entre théâtre et opéra sont complexes : de la même manière qu’on ne peut pas exiger d’un comédien qu’il chante juste avec une belle projection, les chanteurs lyriques ne sont pas tenus de proposer un jeu impliqué tant qu’ils exercent pleinement leur art. La rupture de cet équilibre est, à l’opéra, un enjeu de mise en scène. Ici, les frontières disparaissent complètement, tous jouent la comédie et chantent du lyrique. Ces formes aux registres entremêlés donnent souvent lieu à des détournements (ce qui était par exemple le cas dans le Crocodile trompeur, d’après Purcell, toujours avec Judith Chemla, ou dans le travail étonnant d’Alexandra Lacroix). On s’attend à tout moment à voir débarquer une fanfare ou un clown avec une scie musicale. Ici, non. On voit Judith Chemla en Traviata qui se consume. Opéra et théâtre fusionnent autour d’elle et ne sont pas au service de la performance, mais de la tragédie. E strano, certes. E gioia assurément.
Guillaume Tion Traviata / Vous méritez un avenir meilleur d’après Verdi, m.s. Benjamin Lazar, dir. mus. Florent Hubert et Paul Escobar. Théâtre des Bouffes du Nord, 75010. Jusqu’au 15 octobre. Puis en tournée. Rens. : www.bouffesdunord.com
Photo : Judith Chemla et les acteurs-chanteurs dans la mise en scène de Benjamin Lazar qui fusionne opéra et théâtre. Photo Pascal Victor. ArtComArt
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September 24, 2016 6:16 AM
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Par Marie-Aude Roux pour Le Monde Ils avaient intérêt à réussir leur coup, les aventuriers de cette Traviata, vous méritez un avenir meilleur, qui tournera dans vingt-deux villes de France, après avoir enchanté le Théâtre des Bouffes du Nord à Paris jusqu’au 15 octobre.
Personne ne leur aurait pardonné de toucher à un cheveu du plus célèbre des opéras de Verdi si cela avait été pour lui crêper le chignon ou simplement lui décolorer le capillaire. Mais non. Ce à quoi nous avons assisté, ce samedi 17 septembre de première, est de pure grâce, un moment magique, rare, où théâtre et musique – et humanité – empruntent le couloir ascendant d’un souffle unique. Celui viscéralement condamné à l’extinction de la courtisane Marie Duplessis, alias Marguerite Gautier, Dame aux camélias pour Alexandre Dumas fils en 1848, refleurissant cinq ans plus tard en Violetta Valéry via Verdi sur la scène vénitienne de La Fenice.
LA MÉTAPHORE VÉGÉTALE QUI RÉGIT LA MISE EN SCÈNE DE BENJAMIN LAZAR EST AUSSI LÉGÈRE ET ENTÊTANTE QU’UN PARFUM La métaphore végétale qui régit la mise en scène de Benjamin Lazar, entre vases de fleurs desséchées et bac à compost, est aussi légère et entêtante qu’un parfum – la fragrance d’une haleine aimée évanouie, la vague odeur de la mort dans un jardin d’antan. Et pourtant, cette Violetta vit, aime, souffre et s’accroche.
Passé le fastidieux démêlé des fêtards pris dans les rets d’une vaste prison de tulle – métaphore de la maladie et de la morale bourgeoise qui enserrent l’héroïne –, les puissantes amours de Violetta et d’Alfredo pourront s’épanouir.
Rien ne manque à la trame du drame verdien (Judith Chemla ne manque pas d’air, qui chante tous ceux de l’opéra), trouée ou parsemée avec à-propos, humour ou gravité de digressions théâtrales issues du roman ou de son adaptation à la scène de 1852.
L’incursion de ce réel de l’époque, parfois irrésistiblement prosaïque (les préparatifs de la fête de Flora et son cocktail de pilules fourni par un médecin dealer), constitue des moments de respiration savoureux dans la forme codifiée de l’opéra.
Côté musique, on sent que chaque note de la partition est aimée et choyée. A cet égard, son adaptation pour huit instruments – flûte, clarinette, cor, trombone, violon, violoncelle, contrebasse et accordéon – par Florent Hubert et Paul Escobar est un bijou de poésie, d’émotion, de second degré parfois et de justesse dramaturgique.
Entre éclat et murmure
Il y a d’abord Judith Chemla. Belle, forte, puissante, fragile, évanescente, diaphane. Tout cela à la fois, qui n’explique pas ce miracle de chair (un peu), d’os (beaucoup) et d’âme (passionnément), ce regard si rempli de songes qu’il en semble orbital, entre apparition et incarnation. La voix est prenante, presque trop puissante pour ce corps d’elfe. Une voix entre éclat et murmure, violence et renoncement, qui n’esquive pas les difficultés d’un rôle réputé l’un des plus exigeants du répertoire.
Et puis il y a tous les autres, chanteurs et musiciens. Une pléiade d’artistes si investis qu’on en a parfois les larmes aux yeux, l’Alfredo incisif et tendrement maladroit de Damien Bigourdan, la Flora délurée d’Elise Chauvin, le Germont compassionnel de Jérôme Billy. Sans parler des instrumentistes, qui jouent sans partition (une performance), si précisément intégrés à la mise en scène, rendus si intelligemment nécessaires par Benjamin Lazar qu’on se prend à suivre chacun d’entre eux comme des personnages, à commencer par le formidable violon de Marie Salvat.
Si Traviata, vous méritez un avenir meilleur est sans doute l’un des spectacles les plus aboutis présentés ces dernières années au Théâtre des Bouffes du Nord, c’est parce que la musique ne sert pas de prétexte au théâtre (c’était notamment le cas du très plébiscité Crocodile trompeur/Didon et Enée d’après Purcell de Samuel Achache et Jeanne Candel). Benjamin Lazar est un être qui n’a pas cette présomption, dont la délicatesse touche et émeut. L’espace de deux heures, il a fait de nous non plus des spectateurs jouisseurs et compassionnels,mais bel et bien des amoureux, blessés au point d’en mourir.
Traviata, vous méritez un avenir meilleur. D’après La Traviata, de Giuseppe Verdi, conception Benjamin Lazar, Florent Hubert, Judith Chemla. Avec Judith Chemla, Damien Bigourdan, Elise Chauvin… Marie Salvat (violon), Myrtille Hetzel (violoncelle), Bruno Le Bris (contrebasse), Renaud Charles (flûte), Axelle Ciofolo (clarinette), Sébastien Llado (trombone), Gabriel Levasseur (accordéon), Benjamin Lazar (mise en scène), Florent Hubert et Paul Escobar (arrangements et direction musicale). Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de La Chapelle, Paris 10e. Jusqu’au 15 octobre. Et en tournée dans vingt-deux villes de France du 12 novembre au 5 mars 2017.
Marie-Aude Roux Journaliste au Monde
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Le spectateur de Belleville
November 14, 2013 5:07 PM
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Un spectacle où le verbe prend corps, c’est ce qu’offre, formidablement, le duo gagnant formé par Benjamin Lazar et Olivier Martin-Salvan qui font des aventures de Pantagruel un enchantement à plusieurs dimensions. Sur un plateau vide où tout peut arriver, surgit une apparition comme venue du fond des temps : de la nuit profonde (on imagine une forêt), émerge une créature humaine, recouverte de peaux de bêtes, une lampe à la main. Homme des bois ? Ogre ? Rabelais ? Ce narrateur moyenâgeux entame le conte de la naissance de Pantagruel, de la mort de sa mère, de son éducation et sa découverte du monde… Et de nous faire rire de ses aventures extraordinaires. Annie Chénieux pour le blog "Fauteuil d'Orchestre" CLIQUER SUR LE TITRE OU LA PHOTO POUR LIRE L'ARTICLE ENTIER DANS SON SITE D'ORIGINE Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Square de l’Opéra Louis-Jouvet, 7 rue Boudreau, Paris 9e. Tél. 01 53 05 19 19. www.athenee-theatre.com Jusqu’au 30 novembre. Puis tournée : Lorient, du 14 au 18 janvier 2014, Montpellier, du 18 au 21 février, Nogent-sur-Marne le 8 mars, Chambéry le 13 mars.
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Le spectateur de Belleville
May 31, 2013 5:29 PM
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Persuadé que l’astre lunaire est un monde comparable au nôtre, le narrateur de ce récit entreprend de s’y rendre. Un premier essai le mène au Canada, d’où il parvient, presque par accident, sur la Lune, mais pour se voir aussitôt capturé par ses habitants… Cyrano de Bergerac n’est pas seulement une figure légendaire du théâtre français. C’est un auteur ayant vécu au XVIIe siècle, bretteur et orateur, dont les oeuvres littéraires ont été interdites pour impiété, libertinage ou hérésie. L’Autre Monde écrit en 1649 est un récit annonciateur des romans de science-fiction, à la pointe des théories scientifiques de son temps. Mais c’est aussi un roman philosophique, qui permet à Cyrano de se livrer à une critique en règle des dogmes politiques, religieux et moraux de son temps. Enfin, L’Autre Monde est tout simplement un roman d’aventures palpitant et drôle, qui touche par son mélange constant d’ironie et de mélancolie. Le spectacle a la forme simple d’un conte. A l'Athénée, Théâtre Louis Jouvet jusqu'au 8 juin Critique d'Armelle Héliot parue dans son blog "Le Grand Théâtre du Monde" : http://blog.lefigaro.fr/theatre/2013/06/benjamin-lazar-un-poete-dans-l.html Extrait musical et informations sur le spectacle : http://www.athenee-theatre.com/saison/fiche_spectacle.cfm/128401_l_autre_monde_ou_les_etats_et_empires_de_la_lune.html
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