... je propose qu’on parle de culture quand il existe des comportements qui se transmettent de génération en génération par apprentissage social (le fait d’apprendre grâce aux autres), formant ce qu’on appelle communément des traditions. Ces dernières peuvent différer entre plusieurs populations d’une même espèce, et se maintenir sur un plus ou moins grand nombre de générations.
Déborah Federico, 20.10.2021
Vue comme cela, la culture a plus de prétendants qu’on ne le croit. Certains vont même jusqu’à étudier une potentielle transmission culturelle… chez les insectes ! Et notamment chez les drosophiles, ces petites mouches de 2-3 mm que vous voyez virevolter autour de vos fruits trop mûrs à la belle saison.
Les drosophiles, conformistes et capables de traditions ?
Le comportement culturel que nous étudions chez la drosophile, c’est le choix du partenaire reproducteur. On pourrait résumer ainsi : l’amour chez les mouches, est-ce une affaire de culture ?
On sait que les mouches observent et copient les préférences de leurs voisines : « Si ma voisine aime les partenaires poudrés en vert, moi aussi. Si elle préfère ceux poudrés en rose, alors je les choisis aussi. » Au sein d’un groupe, elles sont même capables de détecter et de copier la préférence majoritaire : on dit qu’elles sont conformistes. Je pense que la drosophile dessinée par Peb & Fox vous expliquera mieux que moi !
À partir de ces découvertes, couplées à d’autres résultats sur les capacités d’apprentissage social chez les mouches, mon équipe a émis une hypothèse : les drosophiles semblent posséder les capacités cognitives nécessaires pour que des traditions culturelles puissent émerger. Des modèles informatiques, qui nous permettent d’intégrer ces capacités cognitives et de les extrapoler à l’échelle de populations de mouches virtuelles, appuient cette prédiction. Ils confirment notamment un point déjà soulevé par les études sur la culture humaine : la capacité à se conformer semble un mécanisme central pour qu’une culture puisse exister.
Conjecture osée ? Peut-être. Car pour l’instant, la culture a surtout été étudiée chez des animaux un peu plus… réputés pour leur intelligence ? Mais c’est là toute la beauté du sujet, selon moi : allons flirter avec les frontières de nos connaissances, de nos théories… rien de tel pour mettre à l’épreuve nos concepts encore un peu confus, comme c’est le cas de la culture.
Quoi qu’il en soit, il s’agit maintenant de tester cette hypothèse. Mon travail de thèse s’inscrit dans cette démarche. Nous disposons de deux armes : les expériences et les modèles théoriques.
Les expériences nous permettront par exemple de vérifier si la préférence sociale pour tel ou tel type de partenaires peut se transmettre d’une génération de mouches à la suivante, cette hérédité culturelle étant centrale dans l’établissement de traditions."
→ La drosophile est capable de transmettre ses préférences sexuelles de manière culturelle | CNRS https://www.cnrs.fr/fr/la-drosophile-est-capable-de-transmettre-ses-preferences-sexuelles-de-maniere-culturelle
[Image] Peb et Fox -- Sciences en Bulles
https://www.scoop.it/topic/membracides?tag=intelligence%20animale
https://www.scoop.it/topic/membracides?tag=Sciences%20en%20bulles