"Nous sommes 2 000, 3 000 ou 5 000 « initiés ». Peu importe notre nombre précis. De nos positions dans les milieux qui comptent, nous croyons construire, fabriquer, polir l’opinion. Nous « voyons venir ». Nous « anticipons ». Oh bien sûr, aucun d’entre nous n’a prévu – publiquement, au moins – l’élimination au premier tour de Lionel Jospin [en 2002].
Mais en dépit – ou à cause – de cette fatale erreur d’appréciation, nous sommes suffisamment intelligents, voire assez lucides, pour vous dire quelles leçons tirer et quels choix effectuer. Nous vous avons donc conseillé, du haut de notre autorité morale (le « nous » est cette fois de majesté), de « noyer Chirac sous les voix ». Il comprendra alors que son élection ne lui appartient pas. Il sera notre débiteur principal. Il nous devra tout et même le reste.
Nous sommes journalistes, chroniqueurs, éditeurs, politiques, intellectuels, patrons, hommes de réseaux, conseilleurs de l’ombre, communicants, nous sommes femmes de, fils de, proches de, amants de.
Nous trions ce qui est bon pour vous et ce que vous devez savoir.
Nous vous dictons ce que vous devez faire. Cela fait des lustres que c’est ainsi et il n’y a pas de raison pour que cela change. (…)
Nos mensonges ont fait le lit de l’extrême droite. Nous l’avons même bordée et ce n’est pas le moindre des paradoxes que nous soit revenu dans le visage comme un boomerang, le vote Le Pen.
Nous l’avons alimenté pendant près de 20 ans, notamment par notre capacité à tricher avec la vérité, à communiquer au lieu d’informer.
Et lorsque ce vote a fini par nous rattraper, nous avons continuer à mentir… cette fois pour le combattre !
Guy Birenbaum – Nos délits d’initiés (2003) – p. 23"
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