EDF et BYD : Le patriotisme économique s'arrête-il là où commence la soif de kWh ?
C'est un paradoxe qui bouscule les lignes de la souveraineté industrielle : l'article des Échos révèle qu'EDF, géant public de l'énergie, s'est associé au constructeur automobile chinois BYD pour faire bénéficier ses acheteurs de primes via les Certificats d'Économies d'Énergie (CEE).
Sur le plan strictement réglementaire et technique, le montage est irréprochable : les CEE ne font pas de distinction d'origine géographique et les énergéticiens cherchent à stimuler par tous les moyens la conversion du parc roulant vers l'électrique.
Mais sur le plan politique, l'électrochoc est violent. Alors que le gouvernement et l'Europe tentent de protéger leur industrie automobile face à la déferlante chinoise, voir une entreprise détenue à 100 % par l'État français fluidifier l'implantation de véhicules extra-européens a de quoi surprendre.
Dès lors, une question s'impose : le patriotisme économique, lorsqu'il se heurte aux impératifs commerciaux des énergéticiens, pèse-t-il bien lourd ? Quand il s'agit de booster la consommation d'électricité (dans les transports comme ailleurs) les grands groupes semblent prêts à balayer les frontières de l'Europe.
La note « Repenser les solidarités dans une France vieillissante », publiée par le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan sous l'égide de Clément Beaune dans le cadre de la prospective « France 2035, France 2050 », pose un constat lucide mais dessine un angle mort politique et territorial inquiétant.
En posant comme postulat que la baisse des naissances et le vieillissement prononcé de la population (avec l'explosion de la classe des 85 ans et plus) ne peuvent être compensés que par un solde migratoire positif couplé à une action sur la productivité et l'âge de départ en retraite, le rapport semble enfermer le débat dans un triptyque comptable.
Trois dimensions critiques émergent de cette prospective au scalpel :
1. Le piège actuariel et l’impensé technologique
Une vision purement quantitative : Réduire l'immigration de travail à un simple amortisseur démographique pour équilibrer les caisses de retraite et pourvoir les métiers en tension ferait l'impasse sur la réalité qualitative et salariale des emplois concernés (notamment dans le secteur du "care").
L'angle mort de l'innovation : Le rapport semble évacuer la question des gains de productivité structurels liés à la robotisation, à l'intelligence artificielle et à l'adaptation des habitats, qui modifieront pourtant radicalement le ratio de productivité par actif d'ici 2040-2050.
2. Le grand écart territorial (Métropoles vs Ruralité)
La concentration des flux : L’immigration de travail et de peuplement se dirigerait structurellement vers les grands pôles urbains et métropolitains.
L'asymétrie de la déprise : À l'inverse, la contraction démographique et le vieillissement frappent de plein fouet les territoires ruraux et périurbains (marqués par la fermeture continue de milliers d'écoles et la désertification médicale), aggravant la fracture géographique française.
3. L'injonction paradoxale faite aux collectivités locales
L'asphyxie financière des Départements : Demander aux conseils départementaux, déjà étranglés par l'explosion des dépenses obligatoires de solidarité (APA, PCH) et l'érosion de leurs recettes, de piloter une « planification territorialisée » des infrastructures (résidences intergénérationnelles, réversibilité des équipements) sans dotations ni leviers réels relèverait de l'injonction paradoxale.
Le carcan normatif : Transformer des services publics locaux en tiers-lieux ou en structures polyvalentes se heurterait à des normes d'urbanisme et de sécurité rigides (ERP) qui freineraient toute agilité de terrain.
Quelles pistes pour dépasser ces impasses ?
Pour que cette prospective devienne un véritable levier d'action et non un catalogue de vœux pieux, plusieurs réponses systémiques devraient être activées :
Allier silver-technologie et revalorisation du care : Miser sur l'habitat intelligent, la domotique et la prévention robotique pour amortir la dépendance, tout en refondant en profondeur l'attractivité salariale et les conditions de travail des métiers du lien pour tarir l'usure professionnelle.
Instaurer des « bacs à sable réglementaires » locaux : Permettre aux élus locaux de déroger temporairement aux normes rigides d'urbanisme (ERP) pour transformer le petit patrimoine communal en tiers-lieux multifonctionnels et enrayer la désertification rurale.
Transférer la charge de la dépendance à la solidarité nationale : Créer un véritable fonds national d'autonomie pour soulager les Départements du poids exclusif de l'APA et de la PCH, tout en donnant aux PETR (Pôles d'Équilibre Territorial et Rural) les moyens d'une ingénierie de projet adaptée aux bassins de vie.
En guise de conclusion
Vouloir piloter le choc démographique par de grands plans nationaux qui seraient déconnectés des réalités de terrain tout en reportant la charge opérationnelle sur des collectivités exsangues ne suffirait pas. Sans une révision des modèles de financement, un assouplissement normatif de terrain et une vraie anticipation technologique et humaine, la transition démographique resterait subie plutôt que maîtrisée.