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Quand les troubadours mouraient à cause du livre 

 

 

Le web est un lieu merveilleux où l’on tombe, si l’on cherche bien, sur des documents magnifiques. Ainsi hier, mes déambulations numériques m’ont-elles amené jusqu’à ce texte, qui fait miraculeusement échos à notre conversation. Il date du début du 16ème siècle, je l’ai un peu modernisé.

«  Nous, troubadours et trouvères, alertons les populations sur la disparition prochaine de notre profession. Bientôt, nous n’arpenterons plus les routes qui mènent à vos hameaux, bientôt nos voix ne résonneront plus sur les places de villages.

Notre ennemi n’a pas de corps ni d’âme, notre ennemi ne mange ni ne boit, notre ennemi ne souffre pas ni ne meurt, notre ennemi s’appelle livre.

Le livre, petit à petit, envahit tout. Nous prédisons que bientôt, il y en aura dans toutes les maisons et que chacun en fera usage à tout moment.

Savez-vous ce que vous faites ? Voulez-vous vous cassez le dos à vous pencher sur ces tas de chiffons sec et porter sur vos bras ce poids de cuir malodorant ? Voulez-vous avoir sans cesse les doigts tâchés d’encre ? Voulez-vous abîmer vos yeux à suivre les lignes et le tracé ondulant des lettres qui courent ? Nos paroles volent. Les livres pèsent, sentent et blessent.

Et puis, que sait-on d’un conte quand la voix n’est pas là pour le porter. Quand le regard, déjà absorbé par les lettres à déchiffrer, est sans cesse tenté d’aller se distraire des enluminures qui bordent le texte ? Comment naîtront les images quand vous ne pourrez plus nous écouter en fermant les yeux ?

Le livre est un maître trop exigent. Une fois imprimé, il est fixé pour toujours, comme un visage dans le marbre. Songez comme il empêche une histoire d’enfanter à l’infini, comme il l’empêche d’être autre chose qu’elle est, comme il lui interdit de renaître chaque fois neuve, chaque fois différente, chaque fois autre, comme il rend impossible à l’un d’être en même temps multiple. Nous sommes la vie, le livre est la mort.

Nous troubadours et trouvères, alertons par ailleurs les populations sur les dangers qu’il y à laisser poèmes et chansons dans les mains de ces ouvriers sans conscience qui ne cherchent que le profit. Ces gens-là aiment-ils vraiment les vers, les strophes et les rimes ? Au fond de leurs manufactures bruyantes et à l’odeur de colle, ils multiplient à l’infini ces objets dans le seul but de les vendre. N’oubliez jamais, peuples de France, que Gutenberg était sujet du Saint-Empire romain germanique. On sait bien que ces gens-là veulent tous vous convertir.

Peuples de France, si nous mourrons, ce qui mourra avec nous, ce sont épopées sans fin, les romans qui durent toujours. Si vous n’y prenez garde, vous aurez bientôt des auteurs qui demanderont à être payés pour être lus, vos lirez un roman en une heure et ne vous ne vous en souviendrez plus le lendemain, chacun, dès qu’il aura une idée, en fera un livre et, à part quelques excentriques, plus personne ne s’intéressera à la poésie. Que sera le monde, alors ?

Signature :

La Confédération Générale des Troubadours (CGT) et la Confédération française des derniers trouvères (CFDT)

Et un Post-Scriptum particulièrement déchirant

Peuples de France, si nous n’agissons pas maintenant, si vous ne nous aidez pas dans notre guerre contre le livre, l’Histoire ne gardera de nous que le souvenir de quelques chevelus qui sautillent sur les chemins en collant vert et avec une lyre accrochée dans le dos. Et ça c’est pas cool. »


Via Sarah Dosch