"Des chercheurs autochtones de différents coins du monde se servent de l’intelligence artificielle (IA) pour répondre aux besoins spécifiques de leurs nations et démontrent qu’elle peut être utilisée même dans des contextes culturels très éloignés de celui qui l’a vue naître.


 


« Après la génération qui a aujourd’hui entre 80 et 90 ans, il y aura très peu de personnes ayant grandi dans un environnement entièrement autochtone sur le plan linguistique. C’est donc crucial de préserver ce savoir », explique Jason Edward Lewis, professeur d’arts numériques à l’Université Concordia d’origine hawaïenne et samoane, qui envisage l’IA comme un moyen d’éviter la perte de ces héritages.


 


M. Lewis, qui s’attelle depuis 20 ans à intégrer les membres des premiers peuples dans les espaces virtuels, est également codirecteur d’Abundant Intelligences, un projet de recherche qui vise à développer des systèmes d’IA en collaboration avec six communautés au Canada, aux États-Unis et en Nouvelle-Zélande. Il était présent au premier rassemblement mondial sur les IA autochtones de l’Institut québécois d’intelligence artificielle Mila à la mi-juillet.


 


Cercles de parole, confection de bourses sacrées et chants traditionnels y accompagnaient les présentations d’experts internationaux animées autour de la pluralité d’usages et de méthodes proposés. Dans la lignée de la mission d’Abundant Intelligences, l’objectif de ce ralliement visait à « soutenir les connaissances ancestrales » et à « reconnaître la multiplicité de façons d’être intelligent dans le monde ».


 


C’est ce qu’ont tenté de faire les chercheurs à l’origine du projet Buffalo In Motion, par exemple, qui aspire à réintroduire le bison sur les terres ancestrales anichinabées en utilisant « les données de migration issues du suivi GPS et les données écologiques pour observer les bénéfices écologiques de leur retour ». Idem pour ceux qui sont à l’origine de la plateforme SAIGE, qui centralise la demande de bourses universitaires pour les candidats autochtones afin de les inciter à rester plus longtemps sur les bancs d’école en améliorant leur accès au financement.


 


Ces deux projets sont issus du programme « Éclaireurs autochtones en IA », une initiative pilotée par l’institut Mila et l’organisation Indspire, qui réunit depuis l’an dernier des chercheurs issus des Premières Nations, des Inuits et des Métis d’un bout à l’autre du Canada. Cette résidence d’été cible des candidatures autochtones afin d’inciter les nouveaux talents « à apprendre, à développer et à diriger l’évolution de l’IA ».


 


Un défi complexe


Michael Running Wolf, d’ascendance lakota, cheyenne et pied-noir, est cofondateur et architecte du projet appliqué de Mila First Languages AI Reality (FLAIR), qui revitalise les langues autochtones en recourant à l’IA et aux technologies immersives pour dynamiser leur enseignement. Un défi de taille, puisque plusieurs d’entre elles sont « polysynthétiques », à savoir que chacun de leurs mots combine de nombreux éléments de sens qui dépendent du contexte et de l’environnement immédiat dans lequel il est prononcé. M. Running Wolf cite l’exemple du mot « voiture », qui pourrait, selon la situation, devenir « la-voiture-rouge-au-nord-de-chez-moi-qui-appartient-à-mon-frère ».


 


Cette étendue de mots pratiquement infinie devient alors très complexe à intégrer aux principaux modèles d’IA qui traitent le langage, entraînés à reconnaître les langues indo-européennes.


 


À l’instar de Jason Edward Lewis, Michael Running Wolf ne croit pas que l’IA soit la formule magique qui permettra de « sauver » les langues autochtones d’une disparition certaine, bien qu’elle représente un véhicule utile à cet égard. Il appelle à une « réappropriation » des outils de l’IA pour collecter des données « et ensuite les utiliser pour revitaliser les langues », plutôt que de seulement les « préserver ».


 


Pallier la sous-représentation


Les communautés autochtones sont quasiment absentes du virage numérique et du paysage actuel de l’IA, bien qu’il existe quelques figures de proue. « Elles représentent environ 5 % de la population, mais environ 1 % de la main-d’œuvre numérique, et on estime que ce chiffre est inférieur dans le domaine de l’IA », souligne Lynnsey Chartrand, responsable des initiatives autochtones, des politiques publiques et de l’inclusion à l’institut de recherche Mila.


 


Le constat d’Elissa Strome, directrice générale de la stratégie pancanadienne en matière d’IA à l’Institut canadien de recherches avancées (CIFAR), est qu’il y a encore du pain sur la planche avant d’atteindre une certaine équité. « Il faut que ce débat soit beaucoup plus large, dans les universités et les laboratoires de recherche du pays. Je n’ai vu aucun exemple de grandes entreprises s’intéresser aux perspectives autochtones en IA. » Par contre, celle-ci observe depuis environ deux ans un nombre croissant de startups dirigées par des Autochtones dans ce domaine.


 


Une « tendance prometteuse » encouragée par M. Running Wolf, qui a grandi dans un village rural du Montana, où l’eau et l’électricité étaient intermittentes. « Créer une startup dans le Nord-du-Québec est difficile, car il n’y a pas d’Internet. Mais si vous commencez à dire : “Je vais créer une startup d’IA dans le Nord-du-Québec, mais il me faut d’abord Internet”, c’est facile à vendre. »"


Mariane Laporte


https://www.ledevoir.com/societe/science/908782/polyculture-ia-autochtones


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