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« Pour dire notre époque monstrueuse, il faut des romans monstrueux »

« Pour dire notre époque monstrueuse, il faut des romans monstrueux » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Tribune d'Aurélien Delsaux (écrivain), Sophie Divry (écrivain) et Denis Michelis (écrivain) publiée dans Le Monde (03.11.2018)

 

Contre la toute-puissance de l’autofiction et des « romans en costumes », un collectif de jeunes auteurs réaffirme dans une tribune au « Monde » le roman comme art contemporain, à la veille d’une semaine où seront décernés plusieurs prix littéraires.

 


Tribune.

 

Depuis plusieurs années, et de manière croissante, deux phénomènes inquiétants s’abattent sur les romanciers français : d’un côté les romans reality-show, forme dégradée d’une autofiction réduite à des témoignages narcissiques qui comblent le voyeurisme des lecteurs et le portefeuille des éditeurs. De l’autre, des romans en costumes qui répondent de manière simpliste et passéiste à notre besoin de fiction en se bornant à une Histoire déjà comprise, sans regarder celle qui est, celle qui vient – assurément effrayante, insaisissable mais non indicible. Ces deux formes de romans archi-rebattues empêchent les nouveaux écrivains à la fois de se lancer dans l’invention de nouvelles formes d’écriture et d’exprimer la sensibilité contemporaine.

Chaque automne, c’est la même histoire : acclamés par la critique, vendus comme « romans », à la fois par abus de langage et pour éviter tout ennui judiciaire, se répandent chez les libraires de petits récits qui en réalité ne sont que d’égotiques reality-shows.
L’autofiction est née il y a quarante ans. Elle a eu des plumes extraordinaires comme celle d’Annie Ernaux. Mais n’est pas Annie Ernaux qui veut. Aujourd’hui, l’écriture de soi se résume à une sorte de maniérisme qui ne produit le plus souvent que des témoignages pathétiques, emballés dans un style digeste, ne trouvant de justification que dans l’étalage de ses petits malheurs. Triomphe alors ce que Sarraute appelait le « petit fait vrai », c’est-à-dire une littérature où le vécu s’impose de manière dictatoriale au lecteur avec son lot de voyeurisme larmoyant.

Ne nous y trompons pas : il s’agit bien d’une mode, voire de commandes d’éditeurs, pour des livres où la figure de l’auteur prend plus d’importance que le texte, et où un plan média rondement mené vaut adoubement littéraire. Nous n’avons plus envie de voir ces romans reality-show, quand bien même ils sont « bien écrits », prendre tant de place dans la sphère médiatique, dans la liste des prix littéraires et au final dans l’esprit des lecteurs.

Assez, donnez-nous de l’air !

Un roman ne se résume pas à un pitch
Deuxième phénomène nuisible au romancier contemporain : la mode des romans en costumes, qui consiste à ne remettre en scène que le passé. A chaque rentrée littéraire, son lot de fresques et d’« exofictions » où jouent, en costumes d’époque, Héros, Victimes, Bourreaux, Nazis, à grand renfort de poncifs psychologiques et de descriptions plus vraies que nature (« on s’y croirait ! ») – comme hier les peintres pompiers représentaient des Dieux, des Vertus et des Principes sur des toiles gigantesques.

Ce qu’on appelait auparavant le roman historique est devenu un filon lucratif, imposant dans le paysage littéraire au fil des décennies une véritable littérature du rétroviseur. Certes, la guerre de 1914, de 1940 ou les événements de Mai 68 (au choix) sont diablement romanesques, et c’est tentant d’en faire des histoires – puisque c’en sont déjà. Mais, finalement, cela donne une littérature commémorative où l’écriture disparaît au profit de la gravité du sujet.

Assez, donnez-nous de l’air !

Faut-il le rappeler, faire une narration ne suffit pas à faire un roman. Le roman, c’est une voix, un style, ce sont des symboles, des métaphores, une cohérence artistique. Le roman est l’art du mensonge, de l’artifice, de l’imaginaire ; le roman est la recherche d’une forme sensible qui dira le réel d’une manière médiate et non immédiate, d’une manière originale et non simplement individuelle.

Pour nous, un roman ne se résume pas à un pitch, encore moins à un sujet. Nous ne faisons pas de storytelling. Le roman n’est ni un show, ni une confidence, ni juste un scénario. Et, si écrire a une vertu thérapeutique, elle ne doit pas être centrale. L’important n’est pas seulement de raconter, mais comment on raconte.

Enfin : le roman contemporain s’inscrit dans une histoire littéraire. Cette histoire est loin d’être finie. Nous cherchons à la prolonger. Nous cherchons des images, nous voulons une syntaxe bouleversante, nouvelle. Nous voulons continuer ce combat avec et contre la langue. Cette lutte est notre moyen de dire le réel. Sans elle, le journalisme, qui ne peut pourtant pas tout, restera le seul discours pour dire le contemporain.

Ecrire ce qui attend d’être compris, mis en mots
Ce contemporain est-il si impossible à écrire ? Aujourd’hui la France craque de tous côtés, se fait dépecer par ceux qui sont censés la protéger, la mort violente peut nous prendre au coin de la rue. L’Europe se disloque, la Méditerranée est devenue un cimetière. Pour défendre un bout de forêt, des jeunes risquent leur vie. Le chaos monte, des puissances s’effondrent. Certaines charment, d’autres font peur. Nous ne comprenons pas tout. Mais c’est dans cette époque et dans ce pays-ci qu’arrivés à l’âge adulte nous écrivons des romans. Nous voulons écrire ce qui n’a pas encore été écrit, ce qui attend d’être compris, mis en mots. Il y a urgence. Comment a-t-il été possible, se demanderont les lecteurs du futur, que les écrivains des années 2010 aient pu à ce point détourner les yeux d’une époque qui réclamait si urgemment leur travail ?

Pourtant l’envie et le besoin de fictions de nos contemporains sont intacts. Le polar ne s’est jamais aussi bien porté, ainsi que les littératures dites « de l’imaginaire » (fantasy, SF). Sans compter cette aura dont bénéficient encore les Anglo-Saxons, ces « raconteurs d’histoire » hors pair.

Alors pourquoi nous, auteurs français, devrions-nous renoncer ? De quoi avons-nous peur ?
Trouver la manière de dire le présent est plus difficile, puisqu’il ne s’agit pas de le transposer platement. Il s’agit déjà de le voir, de nous y rendre sensibles, de ne pas minorer sa gravité, de ne pas éviter sa brutalité. Ce que nous cherchons à faire, c’est puiser dans notre sensibilité artistique où ce contemporain se dépose, au lieu de le fuir.

Résistons aux modes éditoriales
Mais, pour cela, encore faudrait-il nous donner de l’espace. Pour que notre envie d’une littérature vivante ne soit pas mise sous le boisseau, il va falloir, et vite, que le monde littéraire s’ajuste. Que nos recherches et tentatives, quand elles donnent des résultats, soient considérées avant d’être jetées dans le bac « littérature expérimentale ». Que les critiques littéraires puissent aller chercher les livres moins évidents, plus difficiles et sachent en dire l’importance pour leur donner une chance de rencontrer un public.

Que sur les centaines de romans qui sortent à la rentrée, les médias ne s’acharnent plus à parler toujours des quinze mêmes. Que la question du style ne soit pas enfouie au fin fond des articles, voire ignorée entièrement dans certains.

Que les festivals essaient d’inventer d’autres formes de débats littéraires qu’autour de « thématiques » qui réduisent le livre à un sujet.

Que les jurés littéraires ne le restent pas plus de deux ou trois ans de suite. Que les jurys soient paritaires.

Qu’ils ne méprisent pas les livres des petites maisons d’édition.

Qu’ils ne soient plus rémunérés par des grandes maisons d’édition.

Qu’ils fassent courageusement preuve d’autonomie, vis-à-vis des médias comme des succès commerciaux. Afin qu’ils conservent simplement un jugement à eux : qu’ils nous révoltent peut-être mais qu’ils nous surprennent surtout.

Enfin, ne nous arrêtons pas aux sacro-saintes listes de prix, résistons aux modes éditoriales, aux formules toutes faites (« les romanciers français ne savent pas, ou ne veulent pas écrire de fiction »).

Nous ne formons pas une école
Nous sommes romanciers, mais aussi poètes ou dramaturges. Nous sommes encore jeunes. Nous consacrons notre temps et notre esprit à la littérature. Nous sommes passionnés. Nous voulons écrire des romans parce que, face à cette réalité que certains fuient et d’autres réduisent à leur nombril, nous pensons que la fiction a un rôle à jouer. Pour nous, la fiction déplace la réalité : elle a cette double force de mouvoir notre regard sur le monde, et de nous émouvoir.

Certes, cela donne souvent des livres déroutants. Mais peut-être que, pour dire notre époque monstrueuse, il faut des romans monstrueux. Des romans difformes qui frôlent la catastrophe, osent la poésie, qui n’aient pas peur de l’inédit et de l’indicible. Nous voulons réveiller la monstrueuse puissance du roman, sa formidable puissance de monstration, capable de « briser la mer gelée en nous » (Kafka). Sinon nous finirons tous reporters, étouffés entre l’autofiction et l’exofiction.

Nous ne formons pas une école, car il n’y a pas de panacée en littérature. Nous ne sommes pas tous d’accord. Mais quelque chose nous réunit : nous avons envie que le roman ne soit pas juste une marchandise, ni même un moyen-pour-faire-lire-les-gens, mais une affaire brûlante et nécessaire : un art contemporain.

Aurélien Delsaux (né en 1981), Sophie ­Divry (née en 1979) et Denis Michelis (né en 1980). Co-signataires : Pierre Barrault (né en 1986), Fabien Clouette (né en 1989), Olivier Demangel (né en 1982), Thomas Flahaut (né en 1991), Quentin ­Leclerc (né en 1991), ­Marion Messina (née en 1990), Ariane ­Monnier (née en 1984), Mariette Navarro (née en 1980), Pia Petersen (née en 1966), Emmanuel Régniez (né en 1971), Benoît Reiss (né en 1976), Stéphane Vanderhaeghe (né en 1977), Antoine Wauters (né en 1981).

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"LE SEUL BLOG THÉÂTRAL DANS LEQUEL L'AUTEUR N'A PAS ÉCRIT UNE SEULE LIGNE"    L'actualité théâtrale, une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement.
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Comment utiliser au mieux la Revue de presse Théâtre

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Les articles sont le plus souvent repris intégralement, mais parfois sont réduits en longueur par rapport à l’article d'origine.

 

Chaque « post » est un lien vers le site d’où il est extrait. D’où la possibilité de cliquer sur le titre ou la photo pour lire l’article entier dans son site d’origine .  Vous retrouverez la présentation originale de l'article : les titres, les photographies et les vidéos voulues par le site du journal ou l’auteur du blog d’où l’article est cité.

 

 

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Nous ne lisons pas les "Suggestions" (qui sont le plus souvent jusqu'à présent des invitations, des communiqués de presse ou des blogs auto-promotionnels), donc inutile d'en envoyer, merci !

 

Bonne navigation sur la Revue de presse théâtre !

 

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Julie Dupuy's curator insight, January 15, 2015 9:31 AM

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« Place des héros » : le glaçant chef d'oeuvre de Krystian Lupa

« Place des héros » : le glaçant chef d'oeuvre de Krystian Lupa | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Philippe Chevilley dans les Echos - 22 mars 2019 

 


Le maître polonais met en scène aux Gémeaux de Sceaux la dernière pièce de Thomas Bernhard dénonçant le retour de l'extrême droite en Autriche. Créé à Avignon en 2016, ce spectacle implacable, interprété par des acteurs lituaniens virtuoses, bouleverse autant qu'il effraie.    
« Place des héros » de Thomas Bernhard, revu par Krystian Lupa, nous confronte au retour du nationalisme d'extrême droite à Vienne un demi-siècle après  l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne Nazie. L'ultime pièce du dramaturge autrichien, écrite en 1988 pour l'anniversaire de l'Anschluss, fustige avec férocité la classe politique viennoise, les catholiques et les nationalistes antisémites. Elle anticipe les victoires électorales de l'extrême droite à venir. Son propos alarmiste fait froid dans le dos.

« Place des héros » part du suicide d'un professeur d'université juif, Josef Schuster, commis alors qu'il s'apprêtait à quitter sa ville de Vienne pour retrouver sa chaire d'Oxford. Un départ désiré par sa femme qui ne supporte plus d'habiter au-dessus de la place où Hitler a prononcé son discours de l'Anschluss - pendant ses « crises » elle croit entendre la voix du dictateur et les clameurs de la foule. Mais la perspective de ce changement d'air n'a pas suffi à calmer le désespoir de Josef. A travers les voix de sa gouvernante et de sa famille réunie le jour de l'enterrement (l'épouse, les enfants mal-aimés, Robert, le frère philosophe, lui aussi dégoûté du monde) s'ébauche le portrait d'un homme brisé par la barbarie. 

DOULEUR PALPABLE 
Se gardant de parasiter le déchaînement verbal de Bernhard par une surenchère d'effets, Lupa livre une mise en scène sobre, ultrasensible, qui se déploie dans deux grands décors faussement réalistes (une maison bourgeoise, un parc) - un cadre classique qui, grâce à de fines projections, devient un univers mental mouvant. 

Aux comédiens virtuoses du Théâtre national lituanien, le Polonais impose un jeu tout en retenue, intense mais intériorisé. Au-delà de la colère et du désespoir, il laisse s'épanouir l'humanité des personnages. La douleur, palpable sur la scène, est partagée par le public, éclairé pleins feux à plusieurs reprises. Exprimer à ce point l'indicible est la marque d'un grand maître. Jusqu'à l'image finale à couper le souffle, le théâtre de Lupa nous chavire le coeur. « Le but est la fin », dit le frère du suicidé avec amertume. Le message subliminal du spectacle est qu'il est grand temps de recommencer à se battre.


PLACE DES HÉROS
de Thomas Bernhard
Mise en scène de Krystian Lupa
Sceaux, Les Gémeaux (01 46 61 36 67)
du 22 au 31 mars. 4 h 00 entractes compris.

En lituanien surtitré en français.

 

Légende photo : Krystian Lupa Lupa livre une mise en scène sobre, ultrasensible, qui se déploie dans deux grands décors faussement réalistes. © Shutterstock

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Théâtre : Thomas Bernhard, plus que jamais d’actualité, avec sa « Place des Héros »

Théâtre : Thomas Bernhard, plus que jamais d’actualité, avec sa « Place des Héros » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge dans Le Monde 23 mars 2019


Le metteur en scène polonais Krystian Lupa donne une force décuplée à la pièce.


C’est un chef-d’œuvre théâtral comme on en voit peu : Place des ­Héros, de Thomas Bernhard, mis en scène – en lituanien, avec les acteurs du Théâtre national de Vilnius – par le maître polonais Krystian Lupa, revient pour quelques soirs au théâtre Les Gémeaux de Sceaux, après avoir marqué à la fois le Festival ­d’Avignon et le Festival d’automne en 2016.

Près de trois ans plus tard, le spectacle a toutes les chances de résonner encore plus fortement qu’alors, dans une Europe – à l’est, notamment, mais pas seulement – où déferle une nouvelle vague de xénophobie, d’antisémitisme et de nationalisme. Car c’est bien de cela que parle Thomas ­Bernhard, dans cette ultime pièce parue en 1989, juste avant sa mort, et qui fit scandale dans son pays.

Thomas ­Bernhard entre au plus profond d’une expérience humaine : celle d’une famille détruite intimement par le nazisme

L’Autriche venait d’élire démocratiquement à sa tête un homme, Kurt Waldheim, dont le passé nazi était connu. Bernhard y faisait dire à certains de ses personnages, entre autres, qu’à Vienne « il y a aujourd’hui plus de nazis qu’en 1938 » et que « les Viennois sont antisémites et resteront antisémites pour l’éternité ».

Si Place des Héros est une charge violente contre l’incapacité de l’Autriche à digérer son passé nazi, la pièce ne peut pas être réduite à cette dénonciation, tant ­Bernhard entre au plus profond d’une expérience humaine : celle d’une famille détruite intimement par le nazisme. Mais aussi par quelque chose de plus large et de plus insidieux : la défaite ­généralisée de la pensée, la haine de la culture, l’intoxication des âmes et des esprits par les forces obscures de la bêtise et du mal.

Lire la critique de « Place des Héros » (parue lors du Festival d’Avignon en juillet 2016) : Krystian Lupa, chasseur de fantômes

 

Une dimension universelle
Si la pièce est profondément ancrée dans la réalité autrichienne, elle a une dimension beaucoup plus large et universelle, et c’est bien ainsi que Krystian Lupa la met en scène, dans un de ces décors magnifiques dont il a le secret. Ce décor est d’abord celui, hyperréaliste au point d’en devenir surréel, du grand appartement vide du couple Schuster, un de ces appartements qui sont en eux-mêmes une métaphore de l’esprit de la Mitteleuropa.

Ce décor sera ensuite celui du parc au ­milieu de la ville, un parc envahi par la brume comme les esprits le sont par une forme de brouillard qui trouble leur lucidité. Krystian Lupa utilise la vidéo, comme nombre d’artistes aujourd’hui, mais il le fait avec une finesse extrême. On entre avec lui dans un paysage à la fois réel et mental, celui de l’hiver d’une ville, qui est aussi un hiver de l’esprit.

Krystian Lupa est sans doute le dernier de ces grands maîtres venus de l’est de l’Europe, dépositaires d’un savoir théâtral inouï

Comme toujours avec les vrais maîtres – et Krystian Lupa est sans doute le dernier de ces grands maîtres venus de l’est de l’Europe, dépositaires d’un savoir théâtral inouï –, on entre dans un monde infiniment mystérieux et calme. C’est avec une douceur hypnotique que Lupa met en scène l’imprécateur Bernhard, ce qui, paradoxalement, lui donne une force décuplée.

Lire le portrait (en juin 2015) : Krystian Lupa, toujours vert
Et c’est peu de dire que tout ici résonne aujourd’hui de manière saisissante, notamment dans l’impuissance rageuse de ces êtres humains face à la grande ­hache de l’histoire, à l’image du professeur Robert, héros de la pièce incarné par un acteur exceptionnel, ­Valentinas Masalskis. Toute la troupe lituanienne est à l’avenant, notamment Eglé ­Gabrénaité, extraordinaire elle aussi dans le rôle de la gouvernante, Madame Zittel. Loin de démériter par rapport aux ­acteurs polonais du metteur en scène, ces comédiens portent l’univers de Bernhard, son esprit et sa langue si particuliers et si précieux, non seulement avec virtuosité, mais avec un ­engagement humain tout à fait rare. C’est ainsi qu’une fois de plus un spectacle de Krystian Lupa va bien au-delà de ce que peut être une simple représentation théâtrale, pour mener vers les rivages de l’expérience à la fois la plus intime et la plus collective.

Lire aussi la critique de la pièce « Des arbres à abattre » (en juillet 2015) : Krystian Lupa donne vie aux monstres de Thomas Bernhard

 

Teaser vidéo de "Place des Héros"

 


Place des Héros, de Thomas Bernhard. Mise en scène : Krystian Lupa. Théâtre Les Gémeaux, 49, avenue Georges-Clemenceau, Sceaux (Hauts-de-Seine). Tél. : 01-46-61-36-67. Du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 17 heures, du 22 au 31 mars.

Fabienne Darge

 

Légende photo : 
« Place des Héros », de Thomas Bernhard, dans une mise en scène de Krystian Lupa. D. MATVEJEVAS / LITHUANIAN NATIONAL DRAMA THEATRE

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Théâtre : les promesses du Printemps des comédiens

Théâtre : les promesses du Printemps des comédiens | Revue de presse théâtre | Scoop.it

La manifestation montpelliéraine a dévoilé sa 33e édition, ouverte à une nouvelle génération de metteurs en scène.

Par Brigitte Salino Publié hier à 18h09, mis à jour hier à 18h09


Frank Castorf, Julien ­Gosselin, Simon ­McBurney, Thom Luz, Wajdi Mouawad, Marion Siéfert, David Léon… Une nouvelle fois, le Printemps des comédiens, dont la 33e édition se tiendra du 31 mai au 30 juin, dans le splendide domaine d’O de Montpellier (Hérault), s’annonce comme le grand rendez-vous artistique du début de l’été. Jean Varela, son directeur depuis 2011, reste fidèle à sa ligne : allier une triple dimension – internationale, nationale et régionale – et privilégier la création. Le grand metteur en scène berlinois Frank Castorf, que le prochain Festival d’automne à Paris mettra à l’honneur, donnera la primeur en France du Don Juan, de Molière, qu’il a créé au Residenztheater de Munich. A ce Molière en allemand répondra la création d’un Molière en français et en musique cette fois : Le Bourgeois gentilhomme, mis en scène par ­Jérôme Deschamps, avec la musique de Lully interprétée par Les Musiciens du Louvre, dirigés par Marc Minkowski.

Une autre grande figure du théâtre européen, le Britannique Simon McBurney, présentera La Cerisaie, qu’il a mise en scène avec la fameuse troupe du ­Toneelgroep d’Amsterdam, dirigée par Ivo Van Hove. Cette vision de la fin d’un monde par Anton Tchekhov, au tournant du XXe siècle, renvoie à celle dont témoigne aujourd’hui Don DeLillo. L’auteur américain est présent avec Le Marteau et la faucille, un texte qui était interprété par ­Joseph Drouet pendant les entractes de Joueurs, Mao II et Les Noms, lors de la création, d’après ces romans, du spectacle-fleuve mis en scène par Julien Gosselin, à ­Avignon, en 2018. A Montpellier, on pourra entendre Le Marteau et la faucille en une heure, dans une nouvelle mise en scène de Julien Gosselin, et avec Joseph Drouet.


Pascal Rambert, qui fera l’ouverture du Festival d’Avignon avec sa nouvelle pièce, Architecture, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, s’associe au chorégraphe Rachid Ouramdame pour Mont Vérité, un spectacle qui sera interprété par une douzaine d’acteurs issus de l’Ecole du Théâtre national de Strasbourg.

Du cirque et de la danse
D’autres anciens élèves, de l’Ecole nationale supérieure d’art dramatique de Montpellier, feront leurs premiers grands pas dans la mise en scène : Katia Ferreira s’empare de Virgin Suicides, le roman de ­Jeffrey Eugenides, et dirige une quinzaine de comédiens. Nicolas Oton en entraîne, lui, une dizaine dans l’exploration de Crime et Châtiment, de Dostoïevski.

La nouvelle génération est bien présente à Montpellier, où sont invitées deux jeunes femmes parmi les plus intéressantes : ­Marion­ ­Siéfert, avec Le Grand Sommeil, et Julie Delille, avec Je suis la bête. Elles côtoieront des metteurs en scène aguerris ou renommés, comme Wajdi Mouawad, présent avec son magnifique Tous des oiseaux, le Suisse Thom Luz, qui développe un théâtre inclassable et le montre avec Girl from the Fog Machine Factory, David Lescot et sa nouvelle comédie musicale Une femme se déplace, Cyril Teste et Opening Night, avec Isabelle ­Adjani, Jean Bellorini et Un instant, inspiré d’A la recherche du temps perdu, de Proust, Sylvain ­Creuzevault et son Banquet Capital.

Lire la critique : « Un instant » suspend le cours du temps Lire le portrait : Marion Siéfert met l’enfance à nu Lire la critique : Isabelle Adjani au miroir figé d’« Opening Night »
Comme toujours, il y a aura du cirque – avec en particulier Tout est bien, de Nikolaus Holz, et Scala, le spectacle que Yoann Bourgeois a créé pour l’ouverture du théâtre parisien du même nom –, et de la danse, avec Une maison, de ­Christian Rizzo. Dans un autre registre, on note la présence de David Léon, qui suit un beau chemin : il vit dans l’Hérault, travaille comme éducateur pour malades psychotiques et écrit des textes fins, sur des gens à la lisière. Dans Neverland, il parle d’enfants fascinés par Michael Jackson et, plus généralement, d’enfants abusés. Neverland fait partie de Warm up, un pan du programme du Printemps des comédiens qui permet de découvrir des spectacles en cours de création, au domaine d’O ou dans divers lieux de Montpellier.


Printemps des comédiens, du 31 mai au 30 juin. Domaine d’O, 178, rue de la Carrièrasse, Montpellier (Hérault).

Légende photo : 
« Don Juan », dans la mise en scène de Frank Castorf, avec Franz Pätzold, Bibiana Beglau et Aurel Manthei. MATTHIAS HORN

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“Je m’appelle Ismaël”, l’épopée drolatique et mystique de Lazare

“Je m’appelle Ismaël”, l’épopée drolatique et mystique de Lazare | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Hervé Pons dans les Inrocks 18 mars 2019

Créé au Théâtre national de Strasbourg, Je m’appelle Ismaël de Lazare est un magnifique chant d’amour dadaïste.
A la croisée de L’Evangile selon saint Matthieu de Pasolini, de La Vie de Jésus de Bruno Dumont et de L’Arabe du futur de Riad Sattouf – mais aussi de L’Empire contre-attaque et de La Soupe aux choux – Je m’appelle Ismaël, la nouvelle création de Lazare, réemprunte une fois encore la quête existentielle de son auteur, son mal-être, sa soif de reconnaissance, une manière d’être au monde qui ne soit pas extraterrestre, avec la particularité, cette fois-ci, d’être absolument, totalement dadaïste.

Sauvé des eaux

La même sombre rivière coule sous les ponts de cet énième chemin de Damas, mais une certaine joie l’emporte sur la colère, la Gioia pasolinienne. Et Lazare pourrait reprendre à son compte ces mots de l’auteur de Théorème : “J’affirme un besoin déchirant de minorités alliées.” Sauvé des eaux par un acteur blond au yeux bleus alors qu’il était en train de tourner un film sur la vie de Jésus, Lazare/Ismaël prend celui-ci pour ce dernier et en fait son “jumeau dissemblable”.

Alors, entre consultation chez le docteur Melon, qui lui aussi a beaucoup souffert pendant son enfance, comme Batman, et échappées belles au bar du Cerf avec Alexandrie, Ophélie, Andromaque et Cléopâtre – toutes fêlées ! –, La Vie de Brian selon Ismaël est une somme de cocasseries poétiques dont il ne faut pas chercher à saisir le sens, il faut plutôt se laisser porter par le flux furieux de cette épopée drolatique et mystique. On est ravi d’être emporté dans cet ailleurs où les extraterrestres ont rétabli l’ordre du monde à force de pets et autres madeleines beurrées des deux côtés.

Je m’appelle Ismaël de Lazare. Du 21 mars au 1er avril, T2G de Gennevilliers. Du 4 au 8 juin, Théâtre des Abbesses, Paris XIIIe

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Stanislas Nordey : "Je sais comment on peut suspendre une salle avec un silence"

Stanislas Nordey : "Je sais comment on peut suspendre une salle avec un silence" | Revue de presse théâtre | Scoop.it

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Propos recueillis par Laetitia Cénac dans Madame Figaro
| Le 17 mars 2019


Il joue comme il respire, vibre, vit au rythme des mots. Acteur, metteur en scène et directeur du Théâtre national de Strasbourg, cet incandescent va d’Édouard Louis à Falk Richter, en passant par l’opéra. Confidences d’un enfant de la balle qui ne cesse de grandir.


Brûlé, irradié même, par le théâtre. Stanislas Nordey est l’enfant terrible du service public, virus inoculé par Jean-Pierre Vincent, son professeur au Conservatoire national d’art dramatique, qui dirigea, comme lui, le Théâtre national de Strasbourg (TNS). La liste de ses actualités est longue : il joue Qui a tué mon père (1), d’Édouard Louis, reprend Je suis Fassbinder (2), de Falk Richter, fête les 50 ans du TNS, ouvrira le Festival d’Avignon avec Architecture (3), de Pascal Rambert, mettra en scène Berlin mon garçon, pièce commandée à Marie NDiaye, créera un opéra à l’Opéra Bastille… On le compare à Laurent Terzieff. Il acquiesce : on le lui dit de plus en plus souvent. Même lumière, même voix, même ascétisme. « Mais moi, je ne mange pas que des olives. Je fais du théâtre pour rester mince ! »


Édouard Louis et les “Gilets jaunes”

« J’avais fait une lecture publique au TNS de Pour en finir avec Eddy Bellegueule. Édouard Louis était présent. Je lui avais glissé que s’il voulait écrire pour le TNS, il était le bienvenu. Il m’avait répondu que le théâtre, c’était toute sa vie, que ça l’avait sauvé quand il était un gamin paumé, qu’il avait été ouvreur à l’Odéon, qu’il connaissait mon travail… Un an plus tard, il m’envoie Qui a tué mon père, qui mêle l’intime et le politique. Tout ce qui constitue le terreau de la crise des “gilets jaunes” est en germe dans ce texte. Je pense qu’il va résonner auprès du public. D’autant que Martin Hirsch (le créateur du RSA, NDLR), qui est mis en cause par Édouard Louis, tout comme Emmanuel Macron et d’autres politiques, a sorti un livre en réponse… »

À lire aussi » Édouard Louis avec les «gilets jaunes» au nom de tous les siens et sans condamner leur violence


Mourir en scène

Comment refuser les projets qui s’offrent à vous ?

« Boulimique ? Cela induit de manger trop. Et moi, je n’ai jamais l’impression d’en faire trop. J’ai besoin de cumuler plusieurs choses, de passer d’Édouard Louis à Paul Claudel… C’est mon fonctionnement, ça me met en éveil, ça permet de ne jamais s’installer. J’ai toujours fui la routine. Ça me plaît de passer d’acteur à metteur en scène, à enseignant, à directeur de théâtre… Parlons de passion, plutôt. Je travaille énormément. Cela dit, j’ai la chance de faire les métiers que j’aime, avec les gens que j’aime, un peu où je veux et d’en vivre… Denis Podalydès dirait la même chose. Comment refuser les projets qui s’offrent à vous ? J’ai toujours essayé de générer de nouvelles rencontres. À Thomas Jolly, Vincent Macaigne, Julien Gosselin, je leur ai dit : “Je suis acteur chez toi quand tu veux.” Il faut mélanger son sang à celui des autres artistes. J’ai l’appétit des nouvelles rencontres dangereuses. Je n’avais jamais travaillé Paul Claudel. J’avais très, très peur. Je n’étais pas sûr d’être capable de jouer cette langue qui vous emmène dans le lyrisme, le romantisme. J’aime aller là où je ne connais pas. Beaucoup de mes amis ne sont pas dans le théâtre. Une génération - j’ai 52 ans - qui commence à parler de retraite… Quand on est acteur, on meurt en scène ! »


La place de l’acteur

« L’acteur est un créateur. Ce qui nous emporte, quand on est spectateur, in fine, c’est l’acteur. Il peut y avoir des décors magnifiques, une mise en scène intéressante, s’il n’y a pas la chair de l’acteur… Il est la sève du théâtre, le porteur de l’émotion, de l’intelligence… Je me souviens de mes chocs de théâtre : Natasha Parry et Michel Piccoli dans La Cerisaie, montée par Peter Brook ; ou Jeanne Moreau, dans Le Récit de la servante Zerline, aux Bouffes du Nord ; et Laurent Terzieff dans tous ses spectacles. J’ai la chance d’être acteur et metteur en scène. Quand je suis sur le plateau, je sens au moment où je prends la parole le pouvoir de l’acteur sur le public, je sais comment on peut suspendre une salle avec un silence. On vit pendant qu’on est sur scène, le temps passe, on continue à vieillir… Et, par ailleurs, c’est un temps suspendu. On peut être malade comme un chien, dès qu’on entre en scène, on ne sent plus rien. Valère Novarina disait qu’il faudrait ouvrir un acteur en deux au moment où il joue pour regarder ce qui se passe à l’intérieur… On verrait des phénomènes incroyables. »


Avignon : les dieux du théâtre

« Je suis né à Avignon, j’ai commencé à travailler dans le off. J’y ai mis en scène mon premier spectacle, La Dispute, dans lequel je jouais. C’était en 1988, avant d’entrer au Conservatoire. Je collais les affiches : je connais toutes les rues et les gouttières d’Avignon. Ensuite, j’ai mis en scène Par les villages, de Peter Handke. J’ai déjà pratiqué la Cour d’honneur, car je jouais dans le spectacle. C’est un espace très particulier. Quand on est spectateur, on pense que c’est énorme, terrifiant. Quand on est sur le plateau, curieusement, on a l’impression d’être dans une petite salle, c’est très doux, pas intimidant. Le plein air renvoie à l’origine du théâtre. Jouer dans la Cour, à ciel ouvert, nous relie à la mémoire du théâtre. C’est beau de jouer face aux dieux. Cette année, j’y serai juste acteur dans Architecture, entouré de partenaires formidables. En plus, avec ma copine Emmanuelle Béart, on louera un appartement ensemble pendant le Festival. »


Mes parents, ces artistes

Ma mère est partie en tournée, ce qui est assez magnifique pour une actrice

« Ma mère (l’actrice ) a disparu fin 2017. Elle s’était battue contre plusieurs cancers. J’étais en tournée, avec la pièce Je suis Fassbinder, et je l’emmenais avec moi pour ne pas la quitter. Elle est morte à Lyon, pendant qu’on jouait. Ma mère est partie en tournée, ce qui est assez magnifique pour une actrice. Je l’ai accompagnée les derniers mois au plus près, presque en tête à tête. Cela permet de tout se dire et de refermer le livre. Et la coïncidence veut que le premier Noël passé sans ma mère ait été le premier Noël passé avec mon père (Jean-Pierre Mocky) … Je ne l’avais pas revu depuis trente-trois ans. Je le découvre, j’apprends à le connaître. C’est avant tout un artiste, un homme qui a consacré sa vie à son métier. C’est une belle histoire… Jouer dans le même temps Qui a tué mon père est troublant. C’est ce qui est beau dans ce métier : on apporte nos vies sur le plateau, on mêle la réalité à la fiction. Qui dira ce qui appartient à l’acteur, ce qui appartient au personnage ? »

(1) Jusqu’au 3 avril à La Colline, au Grand Théâtre, à Paris. colline.fr
(2) Du 5 au 28 avril au Théâtre du Rond-Point, à Paris. theatredurondpoint.fr
(3) À partir du 4 juillet au Festival d’Avignon. festival-avignon.

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Lambert Wilson : “Quand on accepte de se moquer de soi-même, tout devient possible”

Lambert Wilson : “Quand on accepte de se moquer de soi-même, tout devient possible” | Revue de presse théâtre | Scoop.it



Propos recueillis par Joëlle Gayot dans Télérama Publié le 20/03/2019.

Le comédien Lambert Wilson, à l’affiche dans Le Misanthrope. 

A l’affiche dans “Le Misanthrope” de Molière, le comédien sait tout jouer. Et s’il a renoncé à la mise en scène, c’est pour mieux cultiver sa nature profonde et préserver son plaisir à être sur les planches.

Comment expliquez-vous l’éclectisme de votre jeu ?
Enfant, j’étais tragique et douloureux mais aussi très clown. Pourtant, je n’avais pas conscience  de mon pouvoir comique. Il m’est venu par hasard, en jouant des scènes qui, sans que je l’aie voulu, amusaient le public. En 1995, j’ai participé à une comédie musicale à Londres et j’ai observé comment procèdent les acteurs anglais. Auprès d’eux, j’ai perdu mes inhibitions et pris du plaisir à une forme d’autodérision. A partir du moment où on accepte de se moquer de soi-même, tout devient possible.

En tant qu’acteur, que devez-vous à votre père, le metteur en scène Georges Wilson, qui succéda à Jean Vilar à la tête du Théâtre national de Chaillot ?
Mon père incarnait la quintessence de l’acteur (plutôt anglo-saxon) capable de passer d’un comique pathétique et irrésistible au drame le plus sombre. De ce point de vue, il a été un modèle. Le pouvoir comique est une substance addictive. La mécanique du rire me passionne. C’est de la cuisine. Et puis je n’aime pas refaire la même chose. Mon impatience et ma propension à l’ennui font que je me crée des électrochocs.
“On a l’impression que je suis la vedette qui va s’emparer du rôle sans se préoccuper de l’équipe”

Est-il possible de circuler librement du théâtre public au privé et d’alterner comédie et tragédie ?
Nous rêvons tous de ne jouer que des classiques à la Comédie-Française ou au Théâtre de l’Odéon. Mais les acteurs doivent gagner leur vie. On les vilipende s’ils sortent du circuit estampillé théâtre public. J’en souffre dans ma chair. Je n’ai pas été en troupe, pas suivi fidèlement un metteur en scène. D’où la méfiance que j’inspire. On a l’impression que je suis la vedette qui va s’emparer du rôle sans se préoccuper de l’équipe.

Jeune, vous vouliez devenir Robert Redford. Vous qui avez joué dans la Cour d’honneur du Festival d’Avignon, auriez-vous pu être Gérard Philipe ?
J’en rêvais, mais l’époque en avait fini avec les héros romantiques. J’ai joué à Avignon dans La Célestine, de Fernando de Rojas, sous la direction d’Antoine Vitez. Après ça, j’ai pensé que je pouvais prendre une place dans le genre dramatique. Mais la pièce n’a été suivie d’aucune proposition du même ordre. C’est l’histoire de ma vie. Il n’y a jamais de système de poulie. Même chose au cinéma lorsque j’ai fait Des hommes et des dieux, qui a pourtant atteint 3 millions d’entrées. Tout est à recommencer tout le temps. J’en ai pris mon parti. Même si j’ai raté des rôles. Hamlet, par exemple.
Lambert Wilson et Pauline Cheviller.

Pourquoi avoir cessé de mettre en scène ?
J’ai renoncé à cause d’une trop grande porosité à la critique. Quand on met en scène, on doit lire les critiques. Si elles sont négatives, je n’ai aucune résistance. Je suis enfantin. J’ai l’impression d’avoir fourni un effort et que les gens ne m’aiment pas. Ça me fait horriblement mal.

 


“Ce qui me calme et me redonne le sens des rythmes justes, c’est de faire pousser des choses ”

 

 


Alceste, que vous interprétez au Théâtre Libre, préfère le désert à la société. Quel est votre désert à vous ?
Le jardinage. Ce qui me calme et me redonne le sens des rythmes justes, c’est de faire pousser des choses. Les outils de la terre sont les seuls que je sais utiliser. J’ai la main verte. J’adore ça.

Cela explique-t-il votre engagement écologiste ?
Mon enfance à la campagne m’a ouvert les yeux sur la détérioration de la nature. J’ai observé, en forêt de Rambouillet, les choses qui vivaient et celles qui ne vivaient plus. Les rivières sans poisson, la pollution qui gagne, les centres commerciaux qui s’étalent. C’était comme une atteinte à mon propre corps. J’ai tourné autour d’associations pendant plusieurs années et je suis finalement allé frapper à la porte de Greenpeace. J’aime bien leur travail. La lutte concrète est un bon exercice personnel car j’ai tendance à sombrer dans une misanthropie pessimiste. En ce moment, je ne lis plus les journaux. Ça me sape trop le moral. Je préfère écouter la radio. Je me protège, autrement le découragement serait trop fort.

 


“[Le Théâtre] est mieux que le cinéma qui vous déconnecte du public et vous sépare du monde”



Jouer Alceste au théâtre chaque soir devant des salles pleines, cela ne vous redonne-t-il pas de l’espoir ?
Si, bien sûr ! La fête théâtrale m’est fondamentale. C’est un rendez-vous joyeux, le contrepoint absolu du pessimisme, de la solitude et de la non-action. Je me rends au théâtre la fleur à la baïonnette. J’en conclus donc que je ne suis pas dépressif et pas si pessimiste que ça ! C’est mieux que le cinéma qui vous déconnecte du public et vous sépare du monde. J’ai pourtant travaillé avec des gens incroyables dont l’intellect m’a fasciné.

Alain Resnais, avec qui vous avez tourné plusieurs fois, n’associait-il pas théâtre et cinéma ?
Il était fou de théâtre mais il était profondément un homme de cinéma. Sa façon de filmer était d’une invention qui n’appartient qu’à très peu de réalisateurs. C’est quelqu’un pour qui l’image était fondamentale. Cette passion absolue des acteurs, de ce qu’il y a de pathétique, de cabotin, de faux dans le théâtre qui s’apparente à l’opérette, était unique. En même temps, il travaillait avec un savoir qui m’a fait renoncer à la mise en scène. Quand on est dirigé par ces gens-là, on se dit qu’ils ont rêvé en termes d’image depuis l’enfance. Moi, j’ai rêvé costume et maquillage. Pas en termes de caméra et de film.

A voir
Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux, de Molière, mise en scène Peter Stein. Jusqu’au 18 mai, du mardi au samedi 20 h et sam.-dim. 16h, Théâtre Libre, 4, bd de Strasbourg, Paris 10e, 01 43 38 97 14, 22-69 €.

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John, texte de Wajdi Mouawad, mise en scène de Stanislas Nordey

John, texte de Wajdi Mouawad, mise en scène de Stanislas Nordey | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello 19 mars 2019

 

John, texte de Wajdi Mouawad, mise en scène de Stanislas Nordey

 John est un spectacle d’une délicatesse extrême et d’une audace rare, dont le sujet rude – le suicide des adolescents – n’accepte ni inconséquence ni désinvolture.

Comment évoquer la douleur de jeunes gens dont la souffrance est indicible, de même la peine immense des proches – parents, fratrie -, acculés à l’inadmissible ?

Ce texte de 1977 est un des premiers écrits de Wajdi Mouawad que Stanislas Nordey, directeur du Théâtre National de Strasbourg, met en scène. Une invitation à savoir écouter et à entendre ce qu’est le sentiment brut d’abandon et de perdition.

John, incarné par Damien Gabriac installé dans l’espace vide d’un gouffre intérieur, est seul en scène, avant que ne surgisse, après l’acte fatal, sa grande sœur Nelly.

La version légère du spectacle, qui sera reprise cette saison, a été créée pour le programme « Education et Proximité », mis en place par le TNS, le Théâtre national de La Colline et la Comédie de Reims, selon un processus d’échanges entre élèves de lycées d’enseignement général et professionnel. Les actrices Julie Moreau et Margot Segreto interprètent, l’une ou l’autre, dans les lieux divers, la sœur de John.

La scénographie d’Emmanuel Clolus, mise en valeur encore par les lumières de Philippe Berthomé, propose, à l’avant réduit de la scène, l’espace restreint de la chambre de John, assis sur une chaise, une table de nuit à proximité. Et derrière le jeune homme, l’angle étroit de la chambre exiguë est dessiné avec le lit, façon Van Gogh, sans couleurs – une image picturale libérant toute sa part d’humanité.

Selon la note d’intention de l’auteur Wajdi Mouawad – directeur de La Colline -, cette dérive adolescente est le produit de « l’intolérance envers soi-même, le dégoût de sa propre vie, le chagrin insondable des humiliations silencieuses… »

La langue québécoise de l’auteur, riche de toutes les insultes traditionnelles à l’encontre de la religion chrétienne – tabernacle, hostie, calice, christ…et autres objets évocateurs qui donnent du relief à la parole proférée -, est gorgée de saveurs pimentées et d’amertumes acidulées, au-delà du cours tragique d’un récit de chagrin.

John ne ménage pas l’agacement qu’il conçoit pour lui-même : « Tabarnac de criss de criss d’hostie d’criss !… Pis j’savais pas que le monde y’étais si méchant. »

Avec les mots bruts à l’acuité coupante de John, est exprimé l’innommable – la dénonciation désarmée que l’aventure de vivre fait mal, le sentiment existentiel ne relevant que de la seule blessure intime – une souffrance longue et latente.

La vie fait mal, et John avoue qu’il n’a pas les mots pour dire ce mal et l’expliquer :

« Pis les gens responsables Ce sont ceux qui ont pu mal d’avoir mal Mais moi j’suis pas capab… De toute façon J’ai jamais été capable de faire quoi que ce soit… »

Le verbe et la parole n’en finissent pas de trahir, de tromper et de manquer à l’énonciateur qui coupera court au flot de ses déceptions avouées et déversées – un enregistrement qu’il prépare comme dernière lettre laissée à ses parents et qu’il détruira finalement, conscient de la vanité de cet ultime engagement.

Damien Gabriac, chemise à carreaux de bûcheron, pantalon sombre de sport, déclame, profère rageusement, s’esclaffe, hurle, puis se calme et contrôle sa terreur. John ne supporte pas de n’avoir pas les mots, les mots pour dire qu’il a mal.

Requête est faite à Pa et à Ma de ne pas s’effondrer : « Enveuillez-moi pasTout ça c’est rien que des mots Que des mots qui sont là pour toute manger la place… »

Pourtant, il y a eu, comme il le dit, juste une belle affaire dans sa vie, quand sa sœur Nelly s’est mariée avec Robert, sur la musique des « Canons de Pachalbell ». Et un rêve a toujours fait voyager John qui a l’âme en peine, celui de marcher vers la mer.

Or, la vie mord durement, laissant le jeune blessé sur le chemin : « Moi, le vent est trop fort La haine a brisé mes ailes Je f’rais pas parti du voyage…. »

Sur la scène, le conte noir d’une histoire de vie et de mort – tension en éveil et souffle retenu – grâce à l’art d’un acteur qui invente une partition tirée au cordeau, avant d’arrêter net le temps en marche qui aurait pu seul apporter sa consolation.

 Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, du 18 au 29 mars à 20h. Tél : 03 88 24 88 24. Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 8 au 19 avril 2019. Vandoeuvre, CCAM, Scène Nationale, du 4 au 8 février 2020.

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"Louées soient-elles" fissure les modèles féminins

"Louées soient-elles" fissure les modèles féminins | Revue de presse théâtre | Scoop.it
photo Arnaud Bertereau

Après la création en février dernier, Louées soient-elles est repris mardi 19 et mercredi 20 mars à la chapelle Corneille à Rouen. Deux nouvelles dates pour découvrir ce spectacle en forme de poème sur les personnages féminins de l’histoire.

Des robes, des étoles, des manteaux et autres costumes de différents styles et époques recouvrent tout le plateau, semblable à une malle géante qui enthousiasme les après-midis à se déguiser. Une femme plonge dans ces trésors. Puis une deuxième, une troisième… Elles sont cinq à porter l’histoire de ces héroïnes emblématiques. De la sainte à la prostituée, de la plus naïve à la pêcheresse, de l’épouse modèle à la femme passionnée. Comme toujours les costumes sont trop lourds à porter et vont vite être éjectés par dessus bord. Les corps vont alors pouvoir se libérer.

C’est toute une galerie de portraits qui s’ouvre dans Louées soient-elles, repris mardi 19 et mercredi 20 mars à la chapelle Corneille à Rouen. Des portraits « dessinés » par un homme, Haendel (1685-1759). Dans cette partition interprétée par l’orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie, le chef Iñaki Encina Oyón a réuni les plus beaux airs du compositeur allemand consacrés aux femmes et reliés par la musique electro de Félix Perdreau. Les deux chanteuses, Yun Jung Choi, soprano, et Aude Extrémo, mezzo-soprano, forment un duo magnifique, alternant les rôles. À la première, les plus tendres et sensuels, à la seconde, les plus sombres. Elles se retrouvent sur le bouleversant extrait de La Resurrezione dans les rôles de Marie-Madeleine et Marie Cléophas.

Au chant se mêlent la danse et le cirque sur ce plateau circulaire et tournant. Comme l’a déjà imaginé David Bobée avec le Stabat Mater de Pergolese. Le metteur en scène et directeur du CDN de Normandie Rouen revient à la musique baroque avec Louées soient-elles, conçu avec Corinne Meyniel. Pour chaque partition, une femme, un parcours et un tableau vivant. Avec chacune leur langage, les deux danseuses, Ella Ganga, très habitée, et la délicate XiaoYi Liu, la circassienne, Élise Bjerkelund Reine incarnent la souffrance, les blessures, les tourments de ces figures féminines. Il y a Dorinda l’amoureuse, Bradamante l’aventurière, Cléopâtre la séductrice, Agrippine la castratrice, Mélissa la sorcière… Tous des modèles de la féminité que ce spectacle en forme de traversée poétique vient fissurer.

INFOS PRATIQUES
Mardi 19 et mercredi 20 mars à 20 heures à la chapelle Corneille à Rouen.
Tarifs :  de 32 à 10 €. Pour les étudiants : carte Culture.
Réservation au 02 35 70 22 82 ou sur www.cdn-normandierouen.fr
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Jean-Marc Dumontet suscite la colère des théâtres privés

Jean-Marc Dumontet suscite la colère des théâtres privés | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sandrine Blanchard dans Le Monde le 14 mars 2019

 

 

Le producteur est critiqué pour sa mise en cause du fonctionnement du fonds de soutien à la création.

Le torchon brûle entre l’Association pour le soutien du théâtre privé (ASTP) et le producteur Jean-Marc Dumontet. Dans une lettre en date du 4 mars, que Le Monde a pu se procurer, Stéphane Hillel, président de l’ASTP, fait part de la stupéfaction des directeurs de théâtres parisiens après les propos tenus par le producteur sur le fonctionnement du fonds de soutien à la création.

Dans un portrait qui lui était consacré, Jean-Marc Dumontet se prévalait, le 21 février dans Le Monde, de ne pas toucher le moindre centime de ce fonds géré par l’ASTP – dont il est membre en tant que directeur de six salles à Paris (parmi lesquelles le théâtre Antoine, le Comedia-Théâtre libre et Bobino) – et considérait que « ces subventions devraient être réservées aux petites salles, pas aux gros acteurs du secteur » « On crève des rentes dans ce pays », avait il asséné. Ces propos ont « surpris et froissé nos adhérents très attachés au fonds de soutien et aux valeurs qu’il incarne », explique Stéphane Hillel dans son courrier adressé au producteur.

Lire l’enquête : Jean-Marc Dumontet, le « manageur de l’émotion » qui conseille Emmanuel Macron
Etude à l’appui, le président de l’ASTP considère que les arguments avancés par Jean-Marc Dumontet ne sont ni « honnêtes », ni « exacts ». Stéphane Hillel rappelle, par ailleurs, que le théâtre Antoine (propriété du producteur) s’est vu attribué, en 2016 « plus de 228 000 euros de subventions d’équipement au titre de la convention que notre association a conclue avec l’Etat et la Ville de Paris. Personne n’a éprouvé l’idée de nous parler à ce propos d’une rente indue ». Cette convention permet aux théâtres privés de la capitale d’obtenir un soutien financier pour des travaux d’amélioration et de mise aux normes.

Une cinquantaine de théâtres éligibles
Pierre angulaire du fonctionnement du théâtre privé, le fonds de soutien repose sur une taxe de 3,5 % prélevée sur les recettes de billetterie et sur une garantie assurant la prise en charge partielle (30 ou 40 %) de l’éventuel déficit d’exploitation d’un spectacle bénéficiant de l’aide de l’ASTP. Une cinquantaine de théâtres sont actuellement éligibles à ce fonds abondé par des subventions du ministère de la culture et de la Ville de Paris. Il repose sur un principe assez simple : les succès des uns permettent de compenser les échecs des autres. « C’est un système assurantiel vertueux, mutualiste et solidaire », insiste Stéphane Hillel.

Une étude publiée en octobre 2018 par l’ASTP et portant sur cinq saisons, de 2012 à 2017, montre qu’en moyenne ces aides représentent 13 % des recettes de billetterie des théâtres adhérents. Mais ce pourcentage cache des disparités importantes selon les jauges des salles. Ainsi, pour les salles de 500 à 800 places, l’aide ne dépasse pas 9 % du prix moyen du billet alors qu’elle atteint 34 % pour celles de moins de 250 places dont Jean-Marc Dumontet se fait, selon les termes de Stéphane Hillel, « l’avocat zélé ». « Nous n’avons pas attendu vos sages recommandations pour orienter principalement les aides du fonds de soutien vers ceux-là même qui prennent le plus de risques », contre le président de l’ASTP.

« Une position de nanti »
Le metteur en scène Stéphane Hillel, également directeur du Théâtre de Paris (salle de 1 100 places rachetée en 2013 par la société Vente-privee.com de Jacques-Antoine Granjon) dit avoir écrit cette lettre à cause du mot « rente » utilisé par le producteur. « C’est inadmissible car c’est une contre-vérité. Le fonds de soutien permet de continuer à faire de la création théâtrale mais personne n’en vit, insiste-t-il. Sans ce fonds, les groupes arrêteraient d’investir dans des salles et un pan du théâtre disparaîtrait ». Pour l’ASTP, ces aides « tracent une voie intermédiaire entre un modèle purement libéral et celui du théâtre subventionné ».

« L’économie mixte existe dans tous les secteurs, renchérit Stéphane Hillel, à travers, par exemple, les aides à l’emploi ou le crédit d’impôt ». Il reconnaît que Jean-Marc Dumontet est « le seul adhérent de l’association à n’avoir jamais déposé de dossier pour le fonds de soutien ». Mais, estime le président de l’ASTP, « sa position est une position de nanti. Avec sa société JMD production, ce n’est pas seulement un homme de théâtre mais aussi un producteur multicartes, notamment d’humoristes ». Une manière de dire qu’il est plus facile d’équilibrer ces comptes en cas d’insuccès quand on a Nicolas Canteloup, Fary ou Alex Lutz dans son portefeuille d’artistes.

La position libérale de Jean-Marc Dumontet a fait d’autant plus sursauter ses homologues du théâtre privé qu’il est aussi le président des Molières. « On aurait pu attendre du président des Molières qu’il s’abstienne de tenir des propos aussi clivants à l’égard d’une profession qu’il s’agit surtout de rassembler », regrette Stéphane Hillel.

Sandrine Blanchard


Légende photo : Le producteur Jean-Marc Dumontet en 2018. STÉPHANE DE SAKUTIN / AFP

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« Saint-Félix » : il était une fois un village français

« Saint-Félix » : il était une fois un village français | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Philippe Chevilley dans Les Echos  | Le 16/03/2019   

Elise Chatauret transgresse joliment les codes du théâtre documentaire avec son « enquête sur un hameau français ». Fable sociale tantôt hyperréaliste, tantôt flirtant avec le merveilleux, « Saint-Félix » est à découvrir au 104 Paris, puis à la Tempête.
Comment faire du théâtre documentaire sans que ça ressemble à du théâtre documentaire ? La grande réussite d'Elise Chatauret est de parvenir à transcender le genre avec « Saint-Félix », court spectacle sous-titré « Enquête sur un hameau français » créé en 2017, actuellement à l'affiche du 104 Paris, bientôt à la Tempête (Cartoucherie). Toute l'équipe de sa Compagnie Babel a visité plusieurs fois, sur une période de six mois, ce village en apparence idyllique situé quelque part en France. Ses habitants (une vingtaine en tout de 26 à 87 ans) ont été interviewés, leur parole (mais pas seulement) servant de matière au spectacle.


Côté documentaire, le spectateur est servi. Tous les thèmes de la vie rurale d'aujourd'hui sont abordés : désertification, absence de commerces et de services publics, difficultés sociales et économiques, écologie, problèmes d'identité (allant jusqu'au racisme larvé et au rejet du corps étranger), mirages de l'intercommunalité... le tout exprimé en des dialogues vifs, mâtinés de malice et parfois de tendresse. A ce vécu quotidien s'ajoute une intrigue presque policière : la mort mystérieuse d'une jeune « hippie » venue s'installer avec ses chèvres et son petit ami Mathieu.

DIORAMA ET MARIONNETTES
Pour transformer cette « enquête » en théâtre, Elise Chatauret fait feu de tout bois. Les quatre comédiens sur le plateau (plus un en voix off) se coulent avec naturel dans leur double (voire triple ou quadruple) rôle de villageois et d'enquêteur. Leur phrasé est juste, distancié comme il faut. Le décor évolutif surfe sur le réel, la fable et le merveilleux. Le village en miniature est rebâti sous nos yeux par les acteurs qui placent tour à tour les maisons, les fermes, l'église.... Puis le paysage alentour est recréé, avec de fausses buttes de terre plantées d'herbe et un diorama bucolique. Enfin, la metteure en scène recourt à des marionnettes pour évoquer les rapports entre « enquêteurs » et « villageois », puis à un pantin grandeur nature pour représenter (façon Bunraku) l'ami de la baba-cool disparue.

Du théâtre dans le documentaire au théâtre dans le théâtre, de la fable sociale au conte, « Saint-Félix » devient objet dramatique non identifié, qui raconte en peu de mots et en images stylisées un coin de France, fait entendre la voix d'un monde rural fragilisé. Quand un vent d'air vif et frais souffle sur nos scènes...


SAINT-FÉLIX
Enquête sur un hameau français

d'Elise Chatauret

Durée : 1h15. 

Au 104 Paris,  (01 53 35 50 00), jusqu'au 23 mars.

Au théâtre de la Tempête - Cartoucherie, (01 43 28 36 36) du 26 mars au 14 avril.

@pchevilley

Légende photo : Le village en miniature est rebâti sous nos yeux par les comédiens. © Hélène Harder

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Nannetti/Le Colonel astral, à partir des écritures murales d’Oreste Fernando Nannetti, conception et mise en scène de Gustavo Giacosa

Nannetti/Le Colonel astral, à partir des écritures murales d’Oreste Fernando Nannetti, conception et mise en scène de Gustavo Giacosa | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Mireille Davidovici dans Théâtre du blog - 15 mars 2019


Nannetti/Le Colonel astral, à partir des écritures murales d’Oreste Fernando Nannetti, conception et mise en scène de Gustavo Giacosa

Gustavo Giacosa appartient tant au monde des plasticiens où il réalise des expositions d’art brut, qu’au théâtre : il a collaboré pendant vingt ans avec Pippo Delbono. Installé désormais à Aix-en-Provence, avec sa compagnie SIC 12, il poursuit cette double carrière qui trouve son point d’orgue dans son dernier spectacle, commandité par la Collection de l’Art Brut de Lausanne, à l’occasion des quarante ans du musée, en 2016. L’artiste italo-argentin a rencontré l’œuvre d’Oreste Fernando Nannetti sous forme de photos, en préparant à la Halle Saint-Pierre, à Paris, l’exposition d’art brut italien, Banditi dell’Arte, dont il était commissaire.

La pièce donne voix à celui qui se surnommait le « colonel astral » ou encore « N0F 4″. Interné à l’hôpital psychiatrique de Volterra (Italie), il grava pendant neuf ans sur un mur, avec la boucle métallique de son gilet, un texte de soixante-dix mètres de long, d’une poésie saisissante. Suite à la loi Basaglia réformant le système psychiatrique, cet hôpital a été fermé en 1979. Un ancien infirmier, Aldo Trafeli, reconnut l’importance du travail de Fernando Nannetti et demanda à Pier Nelo Manoni de photographier ce livre rupestre et il le décrypta. Depuis, les photos ont été exposées, et publiées avec le texte en plusieurs langues.

 Gustavo Giacosa et le musicien de jazz Fausto Ferraiulo font revivre, une heure durant, ce personnage excentrique et bouleversant. L’artiste construit sa performance à partir du «livre de pierre» de Fernando Nannetti. Une véritable épopée de science-fiction, un monde stupéfiant, entre rêve et réalité : «Je suis un ingénieur minier astronautique dans le système mental. » (…)  «Ceci est ma clé d’exploitation. Je suis également colonel d’astronautique minière astrale et terrestre. » L’homme se dit branché sur des ondes électriques et magnétiques et apporte, au fil des jours, les nouvelles qu’il reçoit du ciel, de la lune et des étoiles.

  »Grand, brun, maigre, bouche serrée, nez Y » : ainsi se définit le « colonel astral ». Le comédien s’est composé le physique de l’emploi.  Tantôt en état de catatonie,  tantôt agité par des turbulences visionnaires,  il arbore un nez rouge, et s’exhibe presque nu, ou danse et chante dans une robe rouge informe  : «La femme transformée de masculin en féminin. Nanetti Fernanda !» On le suit dans ce monde fantastique empreint de légèreté : «Aile gauche, aile droite, je vole. Comme  un  Papillon Libre je suis  Tout  le  Monde  est à moi et  tous,  je fais  Rêver.»  Il se projette dans le cosmos : « Les soleils,  les Lunes, les Etoiles se lèvent et descendent  et peuvent prendre  n’importe quelle forme et  n’importe quelle Couleur.»

Mais d’autres séquences revêtent une tonalité tragique, quand il dénonce, non sans lucidité, l’enfermement psychiatrique qu’il subit depuis qu’il a dix ans : « Graphique métrique mobile de la mortalité hospitalière 10% pour 40% des rayonnements magnétiques télévisés pour diverses maladies transmises ou provoquées à 50% pour la haine personnelle et le ressentiment causé ou transmis. » «On cherche à me narcotiser», écrit-il dans l’une de ses nombreuses lettres (environ 1.700 pages), adressées à des correspondants réels ou imaginaires, mais jamais envoyées.

 Gustavo Giacosa a su traduire en termes théâtraux cette œuvre effarante et partager avec le public les délires étranges du poète et ses inquiétudes raisonnables: «Pour qui sonne la cloche ? Un jour, elle sonnera pour moi, un autre jour, elle sonnera pour toi.» Afin de faire entendre la rythmique de cette langue, il joue en italien et le texte s’imprime en français sur un écran en fond de scène. Des lettres du patient sont aussi lues par une voix off.

Le corps anguleux de l’acteur-danseur, la fluidité de ses déplacements, en parfaite harmonie avec les compositions tristes ou enjouées du pianiste,  témoignent à la fois du dénuement de l’aliéné et de sa richesse poétique. La vidéo finale  montre les ruines de l’hôpital de Volterra  où le comédien déambule, tel un fantôme, parmi les herbes folles dans sa pauvre robe de dément, sur l’air de Va pensiero du Nabucco de Guiseppe Verdi. Puis, il va caresser une mur lépreux, couvert d’une écriture bâton, altérée par les intempéries…

 Ici, l’art brut et le théâtre se rencontrent pour faire renaître un grand auteur. Comme nombre d’artistes anonymes enfermés dans des hôpitaux ou prisons, autodidactes de génie, le «colonel astral » témoigne des affres de la folie. Dans leur Lettre aux Médecins-chefs des asiles de fous du 15 avril 1925, les surréalistes écrivaient : «Les fous sont les victimes par excellence de la dictature sociale» et concluaient : «Nous réclamons qu’on libère ces forçats de la sensibilité ». Ce spectacle répond à l’appel. A l’instar de Jean Dubuffet qui mit l’art brut à l’honneur, un art hors normes « insaisissable, farouche et furtif comme une biche ».

Associé un temps à André Breton et Jean Paulhan, puis à Raymond Queneau, ce peintre et sculpteur fonda la Compagnie de l’art brut et rassembla, depuis 1945 jusqu’à sa mort, une impressionnante collection issue de l’art asilaire. Des psychiatres lui ont confié des œuvres aujourd’hui reconnues, paradoxalement, au même titre que d’autres formes contemporaines. Donnée à la Ville de Lausanne en 1971, cette Collection est, depuis 1976, mise en valeur dans un petit château. Elle ne cesse de s’agrandir et compte à ce jour sept cents œuvres de soixante créateurs. Le «colonel astral» figure en bonne place dans ce beau musée suisse.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 13 mars dans le cadre d’une carte blanche donnée à la Collection de l’Art Brut de Lausanne. Centre culturel suisse, 32-38 rue des Francs-Bourgeois, Paris  III ème. T. 01 42 71 44 50

Nannetti, transcription d’Aldo Trafeli en italien, traduite en français, et anglais ; photos et DVD Grafitti della mente, de Pier Nelo Manoni. Catalogue de la Collection de l’Art Brut, édité par Gollion/Lausanne.

 Collection de l’Art Brut, 11 avenue Bergières, 1004 Lausanne (Suisse). T.  41 21 315 25 70.

 

 


photo de Fausto Ferraiuolo

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 Clément Hervieu-Léger, un metteur en scène au talent indomptable 

 Clément Hervieu-Léger, un metteur en scène au talent indomptable  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Télérama - 14 mars 2019

 

Sociétaire de la Comédie-Française, le jeune homme n’en est plus à son galop d’essai dans la mise en scène…

Il élève des poneys en Normandie, région où il pratique l’équitation, un sport qui l’équilibre et lui rappelle la « peur et la fascination » qu’exerce le théâtre sur lui : « L’intuition folle que manifeste cet animal sensible et brûlant est ce qui m’intéresse chez l’acteur, bien plus que l’intellect. » Clément Hervieu-Léger, quadragénaire qui ne fait pas son âge, a intégré en 2005 la turbulente troupe de la Comédie-Française, où il est, depuis janvier 2018, un sociétaire qui compte. Mais cet interprète au physique romantique ne se contente pas de jouer.

Dès 2011, et avec un brio immédiat, il bascule vers la mise en scène. Une métamorphose à laquelle prétendent et où échouent nombre de comédiens. Lui a la grâce, le talent, le duende. Qu’il monte Molière, Marivaux, Wedekind ou Jean-Luc Lagarce, il crée sur scène un climat ténébreux, sensuel, fiévreux, que sa sage mèche brune et ses manières posées ne trahissent en rien. On s’en étonne : le plateau est-il le coffre-fort où il peut déposer sans se brûler des furies souterraines ? Il sourit poliment : « Je ne suis pas un garçon dépressif. Pourtant s’il y a passage à l’acte dans mes représentations, il est dans leur mélancolie. Je mets, dans mes spectacles, mon sentiment nostalgique d’un monde finissant aujourd’hui plus que jamais. » Comme tous les grands artistes, Clément Hervieu-Léger a une conscience aiguë de la mort. Sur le plateau, il la défie et la mate, ce qui lui permet, avoue-t-il, « de vivre plus intensément encore à côté ».


Rien d’étonnant que Le Pays lointain, pièce testamentaire de Jean-Luc Lagarce (l’auteur est mort quinze jours après y avoir apposé le point final), ait séduit ce fervent défenseur du répertoire classique. « C’est l’histoire de Louis, qui, au moment de sa mort, revient parmi les siens et revoit toute sa vie. Je suis bouleversé par la façon dont Lagarce organise ses adieux au théâtre, en convoquant dans son texte les vivants (ses amis, sa famille de sang) et les défunts (son amant, son père). » Pour jouer le rôle du héros condamné, Clément Hervieu-Léger a sollicité son double, le comédien Loïc Corbery. «C’est mon alter ego, un autre moi-même. »

“Le théâtre est une mission de service public”
Son frère d’arme est en place sur le plateau ; ses parents (sociologues) seront parmi les spectateurs. Et au creux des silences flottera le souvenir du maître, Patrice Chéreau, rencontré en 2003 et avec qui, jure-t-il, la « conversation ne s’est jamais interrompue, même après son décès ». Clément Hervieu-Léger peut avancer d’un pas serein. En si bonne compagnie, il n’a aucun regret. Lui qui se destinait à la politique — « je voulais intégrer la haute fonction publique mais le théâtre est une mission de service public du même ordre, il est ce qui fait société » — est entré de plain-pied dans la famille théâtre. Et ce même si son art l’anime de « manière si vibrante » qu’il doit souvent le fuir pour « prendre l’air » sur la croupe d’un cheval.

Bio


1977 Naissance à Paris.


2003 Rencontre Patrice Chéreau lors des représentations de Phèdre.


2005 Entre comme pensionnaire à la Comédie-Française.


2014 Mise en scène du Misanthrope, de Molière, à la Comédie-Française.


2017 Création du Pays lointain au Théâtre national de Strasbourg.
Le Pays lointain, de Jean-Luc Lagarce, mise en scène Clément Hervieu-Léger. Du 15 mars au 7 avr. Du mar. au sam. 19h30, dim. 15h. Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, 6e Tarifs : 6-40 €.

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« Shakespeare pornographe », de Jean-Pierre Richard : une scène peut en cacher une autre

« Shakespeare pornographe », de Jean-Pierre Richard : une scène peut en cacher une autre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Roger-Pol Droit  dans Le Monde 23  mars2019

 

 

Dans son essai, l’un des traducteurs de la récente « Pléiade » Shakespeare révèle l’obscénité généralisée qui se dissimule derrière les vers du dramaturge anglais.



« Shakespeare pornographe. Un théâtre à double fond », de Jean-Pierre Richard, Rue d’Ulm, « Offshore », 246 p., 20 €.

Mauvais goût, transgression des règles, mélange des genres… Il y a fort longtemps que Shakespeare fait scandale. Tout lui a été reproché, singulièrement en France. Voltaire, en 1730, dans ses Lettres philosophiques, juge ses « farces monstrueuses », s’offusque d’un théâtre qui ose faire mourir et gémir sur scène. Toutefois, il n’était pas question de soupçonner Shakespeare d’être pornographe.

C’est ce que fait aujourd’hui le traducteur Jean-Pierre Richard, qui collabore à l’édition des Œuvres complètes du dramaturge dans « La Pléiade », en allant en fait bien au-delà du soupçon. Avec un luxe de détails, d’exemples, de citations, son étude, d’une précision unique, fait ­émerger de l’œuvre de Shakespeare un double caché.

En effet, l’étonnante démonstration conduite par ce travail pour le moins inattendu conclut que Shakespeare n’est pas leste ici ou là, par moments, dans quelque scène paillarde ou allusion ­scabreuse. Au contraire, tout le sens est double, tout le temps ou presque. Pas un vers, pas une réplique, pas une scène – ou presque, derechef – qui ne soit obscène, par les jeux sur les mots, l’agencement des allusions, le réseau ininterrompu des clins d’œil grivois.

Histoires de cul
Bien entendu, au début, on a du mal à le croire. On résiste à cette affirmation, qui paraît presque grotesque. Comment donc, même les moments de tension les plus tragiques contiendraient, en filigrane, de grosses farces, des blagues salaces, des histoires de cul à n’en plus finir ? Et puis, face à l’immensité de la toile savamment tissée par Jean-Pierre Richard, face à ­l’accumulation des exemples et des interprétations qu’il a rassemblés, on se laisse peu à peu persuader. Le théâtre complet de Shakespeare apparaît comme une ­interminable succession d’érections, de décharges, de sodomies et de fellations.

Pourquoi ? Le public du temps vient des bordels qui entourent le théâtre, les ­comédiens ne sont pas des ermites, et Shakespeare n’est pas vraiment Sénèque. Comment marche le dispositif ? Par la pratique constante des doubles sens. Pour le comprendre, relisez la première phrase de cet article. Et si le mauvais goût était celui d’un sexe, si les règles étaient celles d’une femme, si le mélange des genres concernait masculin et féminin ?



Roger-Pol Droit

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Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Bernard Lévy

Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Bernard Lévy | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Mireille Davidovici dans Théâtre du blog 
Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Bernard Lévy

 

Créée en 1952, au Théâtre de Lancry à Paris (X ème) par Sylvain Dhomme, avec Paul Chevalier et Tsilla Chelton, la pièce  de l’auteur (1913-1994) prend ici une tonalité nouvelle. Peut-on qualifier de « théâtre de d’absurde », ce drame de la vieillesse, de la solitude et de l’exclusion  tel que l’a vu Bernard Lévy? Certes, l’œuvre n’a rien perdu de sa saine dérision  et de son mordant, mais, de la farce au tragique, il n’y a qu’un fil que tiennent, avec humanité et finesse, Emmanuelle Grangé et Thierry Bosc.

Elle, quatre-vingt quatorze et lui, quatre vingt-quinze ans… Ils vivent dans une île et chez eux, ça sent l’humidité et le moisi. Lui s’ennuie beaucoup et regarde passer des bateaux qu’il ne voit pas. Elle ne fait qu’admirer son homme : «Mon chou, ah ! oui, tu es certainement un grand savant. Tu es très doué, mon chou. Tu aurais pu être Président chef, Roi chef, ou même Docteur chef, Maréchal chef, si tu avais voulu, si tu avais eu un peu d’ambition dans la vie.» Et pourquoi pas Orateur chef, comme celui qu’ils attendent pour délivrer l’important «message» du vieillard, à un public fantôme: des chaises vides qui vont petit à petit envahir le plateau…  Mais il n’est que maréchal -des logis- : concierge… Et il estime avoir bien rempli sa tâche. Avoir aussi assez souffert pour témoigner devant l’humanité entière représentée par les invités : une ancienne amoureuse, la Belle devenue bien laide, un colonel, un couple et leurs enfants… et parmi le flot de visiteurs, l’Empereur…

Qui sont ces personnages ? De pauvres vieux au bout du rouleau qui radotent de sempiternelles histoires et qui ont perdu la mémoire? Elle se souvient d’avoir eu un fils qui les a quitté à l’âge de sept ans;  lui, prétend n’avoir jamais eu d’enfants. Il aurait laissé mourir sa mère dans une fossé  mais elle soutient qu’il a toujours pris soin de ses parents. Un couple qui s’amuse à jouer la comédie, seul dans son modeste logis ou reclus dans un foyer du troisième âge ? La vraisemblance n’est pas la souci de l‘auteur franco-roumain : il le dit dans Notes et Contre-Notes «Souligner par la farce, le sens tragique du texte » (…) «Les personnages comiques, ce sont les gens qui n’existent pas. Le personnage tragique ne change pas, il se brise ; il est lui, il est réel. »

Ici, l’action s’ancre dans le quotidien d’un petit appartement meublé dans le style des années cinquante: deux fauteuils, une commode sur laquelle un poste de radio diffuse en sourdine quelques vieux airs et, dans un coin, des journaux empilés au fil du temps… Les acteurs sont dans un cube de verre : le « quatrième mur», d’abord miroir où se reflète le public, deviendra paroi de verre tamisant les voix finement sonorisées. La tendresse des gestes de ce couple dans la vie comme sur scène, Thierry Bosc et Emmanuelle Grangé, contraste avec certains agacements que leur prête l’auteur, parfois un peu sadique. Quand le vieux rabroue sa femme : «Bois ton thé, Sémiramis !», il s’empresse d’ajouter la didascalie : «Il n’y a pas de thé, évidemment »… Lui, un brin rêveur, un rien poète jusque dans la mort :  « J’aurais pourtant voulu tellement finir/ nos os sous une même peau, dans un même tombeau, /de nos vieilles chairs, nourrir les mêmes vers /ensemble pourrir… » Elle, petite bonne femme bien sage, un peu doucereuse, même quand elle s’énerve: «Je n’ai pas trente-trois mains, je ne suis pas une vache !» Gestuelle et grimage contiennent la nature fougueuse habituelle de la comédienne, ici, toute en retenue.

Il y a beaucoup de sincérité chez ces interprètes, même dans le burlesque et l’on pense à ce qu’écrivait Arthur Adamov. «La pièce d’Eugène Ionesco découvre quelque chose que l’on n’a pas envie de reconnaître en soi, c’est-à-dire, en deux mots, la vieillesse fondamentale qui n’a rien à voir avec l’âge et qui, à un certain niveau de conscience, représente un état de l’existence humaine. »(…). « Or, cette image terrifiante, Ionesco l’a découverte et nous la fait découvrir par des moyens proprement scéniques. »

Pourtant, l’on rit : ainsi le voulait Eugène Ionesco : «On rit pour ne pas pleurer». Et ne sommes nous pas aussi les heureux invités et destinataires de l’ultime message (que l’orateur partira sans délivrer), assis sur ces chaises, quand Thierry Bosc, acteur en apothéose lançant son chant du cygne, remercie: « les électrocutiens, (sic) les machinistes, l’ouvreuse, l’Etat » …et pour finir: «Merci à  vous, messieurs-dames et chers camarades, qui êtes les restes de l’humanité, mais avec de tels restes, on peut encore faire de la bonne soupe! »

Ainsi joué et mis en scène, le théâtre d’Eugène Ionesco peut encore faire recette !

Mireille Davidovici

Jusqu’au 14 avril, Théâtre de l’Aquarium, route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes (Val-de-Marne). T. : 01 43 74 99 61.

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Des Copi non conformes 

Des Copi non conformes  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan 22 mars 2019

 


Le théâtre Munstrum emmené par Louis Arène mixe « L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer » avec ce bijou qu’est « Les quatre jumelles », Florian Pautasso et son actrice Stéphanie Aflalo inventent une sidérante version de « Loretta Song ». Loin des approches homos et/ou argentines habituelles, deux jeunes compagnies s’emparent du théâtre de Copi pour le lire tout autrement.



 «Copi, sans reprendre souffle, mettait dans le mille : immigrés, éclos, homos, zizi, herbe, exil, taule, travelos, mouise, chiens, douleur dite morale à se foutre une balle dans le crâne. Savoir-vivre, humeur claire. Les rires qui font respirer. Vraiment personne comme Copi n’a récuré jusqu’aux coudes, page par page, dessin par dessin, la merde des jours, personne n’est resté plus intact. ». Comment mieux dire ? Ces lignes, magnifiques et lucides, de Michel Cournot, écrites au lendemain de la mort de Copi (sida) en décembre 1987, montrent combien, bien que mort, Copi reste increvable, reste « d’actualité » comme on le dit des « classiques » revisités. Son écriture ne mourra jamais puisqu’elle ressuscite à l’envie comme les quatre jumelles de sa pièce.

Copi en Alaska

De son vivant, ce sont essentiellement ses compatriotes argentins exilés comme Alfredo Arias qui ont porté à la scène ses pièces extravagantes. La création par Jorge Lavelli de sa pièce Les quatre jumelles en octobre 1973 sur les marches conduisant au sous-sol du Palace fut l’un des marqueurs d’une époque. Il n’en reste que quelques photos où l’on voit les quatre actrices le visage grimé de blanc. Mais il nous reste le texte, quel texte ! Depuis la mort de Copi, avec un bonheur constant et jamais rassasié, Marcial Di Fonzo Bo et ses amis ont maintenu le feu et la folie Copi. Marcial n’en finira jamais avec cet « Argentin de Paris » qui n’avait aucune nostalgie de son pays.

La publication récente (mai 2018) de son théâtre complet chez Christian Bourgois est comme un signe (c’est de cette publication que sont extraites les lignes republiées de Cournot). Non celui d’un renouveau car l’écriture si dégraissée de Copi, semble toujours écrite à l’instant, dans une sorte urgence frénétique- mais celui d’un temps où d’autres approches nouent d’autres fils que ceux de la filière argentine et de la filière homo.

Sous le titre 40° sous zéro, le Munstrum théâtre signe un spectacle qui se shoote à deux pièces de Copi L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer et Les quatre jumelles. Un spectacle conçu par Louis Arène et Lionel Lingelser qui se sont connus au Conservatoire de Paris et ont fondé cette compagnie installée en Alsace (dont Lionel Lingelser est originaire). Tous deux sont artistes associés à la Filature de Mulhouse où le spectacle vient d’être créé avec la complicité de Kevin Keiss (dramaturgie) et celle du couturier Christian Lacroix (costumes, assisté de Jean-Philippe Pons et Karelle Durand). La scénographie, les masques et la mise en scène étant signés par le seul Louis Arène.

Le titre du spectacle provient d’une des premières réplique de L’homosexuel ou la difficulté de  s'exprimer où Irina se promène « seule dans la steppe par quarante degrés sous zéro » ce qui ne surprend pas trop sa mère Madre. Tous se passe en Sibérie, terre d’exil, et Irina préfère sécher les cours de piano de Mme Garbo pour aller baiser dans les chiottes de « la taverne Lénine »  avec Garbenko, le mari de la prof de piano, un officier muté en Sibérie, mais elle baise aussi avec un coiffeur et ainsi de suite. Irina est enceinte, elle ne sait pas trop de qui, peut être de sa mère, ce que récuse cette dernière : « on n’a pas baisé ensemble depuis des années ».

La machine adéquate

Sur ce débarque Mme Garbo qui dit à madame Simpson (Madre) aimer sa fille, vouloir l’emmener en Chine et précise avoir « un sexe d’homme », suite à une opération effectuée à Casablanca lorsqu’elle avait dix sept ans, une opération faite contre son gré. Ce à quoi Madre, quelque peu outrée, répond : « Ma fille et moi avons changé de sexe par notre propre volonté ». Et nous n’en sommes qu’à la seconde scène de cette pièce foldingue qui en comprend quinze.

La pièce Les quatre jumelles met en présence, d’un côté Maria et Leïla qui sont venues acheter des chiens d’Alaska bien qu’elles les détestent, de l‘autre Fougère et Joséphine venues en Alaska chercher de l’or mais elles ont oublié d’emporter la « machine adéquate ». Elles sont ensemble dès le début et le resteront jusqu’à la fin (la pièce est une seule et longue scène), elles n’en finissent pas de se faire des piqûres d’héroïne, de se traiter de « salopes », de s’entretuer et de ressusciter. Exemple :

« Fougère. Assez, Joséphine, tu ne vas pas prendre toute l’héroïne de Madame !

Joséphine. Je n’en prends qu’un peu.

Fougère . Alors fais-moi une petite piqûre moi aussi. Aïe ! Tu es folle !

Joséphine. Excuse-moi !

Fougère. Excuse-moi mon cul ! Crétine ! Donne-moi ça ! Vous en voulez un peu, Madame ?

Maria. Non.

Fougère. Gna gna gna. Regarde-là comme elle joue les saintes-nitouches quand elle vient de tuer sa sœur ! C’est des vraies salopes, ces femmes ! ».

Du rire et de l’excès avant toute chose. Rien de tel pour conjurer « la merde des jours ».

Le Munstrum théâtre joue avec ces deux pièces qui nous arrivent par saillies dans une ambiance qui mêle faux seins, faux culs et oripeaux que l’on croirait sortis d’un tableau flamand, affublés des masques unifiant les sexes dans une intersexualité galopante des visages équipés de prothèses, de coiffes et de maquillages invraisemblables (Véronique Soulier-Nguyen). Ajoutez à cela des effets grands guignolesques de membres sanguinolents, de geysers de sang, de sols et corps enfarinées, le tout sur fond de tentures qui s’écroulent et de rideau rouge en déséquilibre. Beaucoup de matériaux de récup pour nourrir un grotesque débridé et fantasmagorique où le spectacle se perd parfois mais finit par retomber sur ses pieds occasionnellement chaussés de chaussures de ski. Les comédiens, outre le sus nommés -Sophie Botte, Delphine Cottu, Olivia Dalric, Alexandre Ethève et François Praud- finissent sur les rotules, gavés de théâtre. Comme nous.

Allô Linda?

Et nous sommes tout autant gavés et  même comblés de théâtre au sortir du monologue téléphonique qu'est  Loretta Song , mis en scène par Florian Pautasso et extraordinairement interprété par Stéphanie Aflalo. On est loin, très loin, de l’interprétation qu’en avait donné Copi lorsque la pièce a été créée en 1974 aux dires de ceux qui l'ont vue. Loretta Song est un monologue délirant dans sa logique : nous sommes quelque part dans l’espace, Loretta vit dans un vaisseau spatial qui file vers Bételgeuse où elle doit semer l’or emporté dans le vaisseau, c‘est là sa mission. Elle est tout le temps au téléphone, elle appelle  un certain John Drake mais sa copine Linda qui est dans un autre vaisseau et avec laquelle elle ce cesse de jacasser lui dit qu’il est mort, tout comme Steve Morton dont Loretta semble s‘être débarrassée avant que la pièce ne commence, pas grave car les morts ont un corps astral qui leur survit. La folie de Copi a toujours un temps d'avance. Les deux femmes papotent d’un vaisseau à l’autre. « Allô Linda ? Ils veulent nous faire féconder par les rats ! ». E t nous n’en sommes qu’au bas de la première page, la pièce s’achève 23 pages plus loin (dans l’édition Bourgois).


Florian Pautasso et son interprète créent un climat, ordinaire au premier abord, pour ce discours constamment barré mais qui semble normal aux deux copines. Habillée d’un sage corsage blanc à manches courtes et d’une jupe droite, chaussée de souliers noirs à talons, les cheveux bien ordonnés et lissés autour d’un raie centrale, Loretta Song apparaît comme une secrétaire dans la version de Pautasso. Elle s’installe à son bureau, sort méthodiquement ses affaires, ouvre son ordinateur, tout cela en silence vite quelque peu angoissant. On la croirait sortie d’un film Hitchcock.

Équipée d’écouteurs et d’un micro comme une standardiste, elle commence à parler bas. La voix ira en s’amplifiant, comme le reste, par paliers. Tout va doucement se dérégler, en particulier à l’heure de la pause déjeuner. Les conversation avec Linda reprennent  « Allô Linda ? Vous avez vu la dernière? La terre a explosé. » Le vaisseau est infesté de rats mais aussi de chauve-souris, bientôt les cannibales de Vénus sont aux trousses du vaisseau alliés aux hommes singe. Alors Loretta a cette réplique sublime : « Linda, écoutez moi, il faut qu’on s’organise »

Ainsi va la vie dans l’espace. Linda voudrait bien baiser avec Loretta mais d’un vaisseau à l’autre c’est compliqué. Loretta, pas très chaude, lui conseille la masturbation tandis qu’un rat s’introduit dans sa « vagine », ce qui ne l’émeut pas outre mesure sauf que le rat est long à jouir et qu’elle n’a pas que ça à faire. Quand Linda explose, Loretta communique avec des inconnus et même un perroquet, surgissent des rats en métal. , Loretta quitte son bureau, la folie gagne son corps qu'elle dénude à demi, elle en appelle à Linda ! Linda ! Linda ! Loretta disparaît pour réapparaitre au loin dans une combinaison blanche, de pseudo cosmonaute chantant un chant mélodieux, bientôt beuglant comme  un sauvage. à la fois apeurée et extatique.

Tout cela se fait avec une belle maîtrise de la mise en scène , remarquable dans la progression du dérèglement, l’actrice, elle, invente d’incroyables mouvements à commencer par les gestes inouïs de ses doigts, de ses mains, de ses bras. L’ordinaire accouche de l’extraordinaire. Copi aurait été ravi.

40° sous zéro a été créé à la Filature de Mulhouse début mars, le spectacle sera les 5 et 6 avril au Festival Mythos à Rennes ; du 5 au 26 juillet à 21h10 à Avignon à La Manufacture (Patinoire) ; du 20 au 30 novembre à Paris au Monfort.

Loretta song, 19h30 ce soir à l’Étoile du Nord (Paris) dans le cadre de la manifestation Copiright ! qui se poursuit jusqu’au 30 mars avec d’autres spectacles, détails sur le site du théâtre

 

 

Légende photo : Scène de "40° sous zéro" © Darek Zuster
 

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Le théâtre de Jean-Pierre Baro, un bouclier contre la pensée populiste

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Par Patrick Sourd dans Les Inrocks  15/03/19 

Quand un acteur engagé rempoche ses convictions pour servir son ambition. Jean-Pierre Baro s’inspire avec cruauté de Mephisto de Klaus Mann pour évoquer la situation politique française.
Le diable se niche dans les détails, surtout lorsqu’il se manifeste sous la forme d’une sanglante distribution de spécialités charcutières. Avec Mephisto (Rhapsodie), Jean-Pierre Baro nous invite à suivre la chronique de la vie d’une troupe de province qui répète La Cerisaie de Tchekhov dans la petite ville de Balbek et découvre un beau matin une tête de cochon déposée sur le parvis de leur théâtre subventionné.

La fin du “vivre ensemble”

Avec Mephisto, Klaus Mann se questionnait dans l’Allemagne des heures blêmes du nazisme sur les rapports entre le monde de l’art et celui de la politique après l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933. S’inspirant du roman, la pièce de Samuel Gallet reprend la figure de son héros avec un acteur, Aymeric Dupré, qui ne cesse d’affirmer son engagement dans l’action culturelle avant que l’ambition ne l’incite à faire passer en premier sa carrière sans se préoccuper des compromissions nauséeuses qui vont lui permettre de voir son nom grimper au plus haut de l’affiche.

Toute ressemblance avec des événements se déroulant aujourd’hui en France est volontaire. La fiction permet seulement d’anticiper sur les conséquences de la banalisation des thèses de l’extrême droite dans les classes populaires et entérine la fin du “vivre ensemble”, devenu un cache-misère pour le plus grand nombre. Ceux qui se revendiquent en représentants du “peuple réel” ne se contentent plus de crier leur révolte et de battre le pavé. C’est dans les urnes qu’ils participent de la montée en puissance d’un mouvement identitaire nommé Premières Lignes en lui confiant démocratiquement les rênes du pays.

Revendiquer d’une liberté créative totale

Le destin de notre histrion aveuglé par son ego se joue en parallèle de cette situation politique. S’étant fait reconnaître dans la capitale, le comédien incarné par Elios Noël, retourne à la case départ après avoir été nommé directeur du théâtre de Balbek par les tenants du nouveau pouvoir en place. Reste la farce pathétique d’une culture sanctuarisée en opposition de pacotille quand il se revendique d’une liberté créative totale en remplaçant le fameux crâne d’Hamlet de Shakespeare par une tête de cochon.

Quelques lettres en néon, les rampes d’ampoules des miroirs de maquillage et une collection de servantes

Dans ce monde où les idées des philosophes des Lumières passent définitivement à la trappe, Jean-Pierre Baro s’attache à montrer la singularité de chacune des sources lumineuses qui éclairent son spectacle. Quelques lettres en néon, les rampes d’ampoules des miroirs de maquillage et une collection de servantes (les lampes qui continuent de brûler sur le plateau quand le rideau est baissé), tout concourt à rappeler sa foi dans le théâtre. Un public averti en vaut deux, mais quel est l’avenir de l’art dans une époque où infuse le prêt-à-penser d’un populisme qui gangrène irrémédiablement les esprits ?

Mephisto (Rhapsodie) d’après l’œuvre de Klaus Mann, texte Samuel Gallet, mise en scène Jean-Pierre Baro, avec Mireille Roussel, Elios Noël, Lorry Hardel… Les 21 et 22 mars, Théâtre Joliette, Marseille, et en tournée

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De l’amour, de la poésie et du service de l'Etat — et des Options-Théâtre, par André Markowicz

Un témoignage publié par André Markowicz sur son compte Facebook, le 21 mars 2019
Un traducteur et un passeur, passionné. Et un militant de l'éducation artistique et culturelle.

 

 


De l’amour, de la poésie et du service de l'Etat — et des Options-Théâtre.

 

 

La première partie de mon « invitation » au Théâtre Gérard Philipe consistait en l’organisation de trois lectures publiques de pièces qui entrent dans mon grand cycle de traductions du répertoire du théâtre russe de 1900-1914 (dont j'ai parlé souvent).

Déjà, dites, vous en connaissez beaucoup, des théâtres qui organisent des lectures publiques de pièces comme ça, que personne ne connaît — et qui remplissent les salles (bon, ce n'était pas la grande salle, mais la salle Serreau, et c'était bourré). Deux pièces de Léonid Andréïev, — « Le Roi Famine », écrite en 1908 et interdite, et «La Pensée », jouée au Théâtre d'Art de Moscou en 1914... Et puis un dialogue d'Alexandre Blok, écrit en 1906, et qui s'appelle comme je l'ai dit : « De l'amour, de la poésie et du service de l'Etat » ? Et je peux dire que, ces pièces, les gens qui les écoutaient : j'entendais leur écoute, et elles sont dérangeantes — même à cent ans de distance. Terribles. — Mais il y avait bien plus que la simple lecture.— Il y avait ceux et celles qui les lisaient.

Les lisaient les groupes de jeunes élèves qui les avaient traduites avec moi l'année précédente. — Un groupe du Conservatoire National (j'en ai parlé dans ma première chronique consacrée à cette "invitation), pour « La Pensée » ; un groupe de la Haute Ecole de Théâtre de Suisse romande, la Manufacture, à Lausanne, — qui a travaillé avec moi sur « Le Roi Famine » — je les nomme : Coline Bardin, Davide Brancato, Mathilde Invernon, Antonin Noël, Gwenaëlle Vaudin et Adèle Vieville ; et , pour le dialogue de Blok, un groupe d'élèves du Lycée Gustave Monod d'Enghien les Bains, encadrés par leur enseignante, Carole Pawlowski. Eux aussi, je veux les nommer : Marième Achille, Charlotte Cheminard, Anaïs David, Amaël Dugain, Ilyana Hamiti, Alexia Leduc, Elimane Lucet, Antoine Lutzius, Manon Sanchez, Helène Sylvestre et Léa Thibaut. — Evidemment qu'aucun de ces élèves ne connaît le russe. Traduire n'a rien à voir avec connaître une langue. Non, ce que je faisais, c'est que je leur avais apporté une première version, traduite tout seul, du texte sur lequel nous allions travailler, et, pendant le travail, moi, phrase à phrase, je leur lisais le texte russe, et eux, me répondant, me lisaient le texte français, ils me le faisaient entendre, et je voyais tout de suite où je m'étais trompé, parfois dans le sens, dans la nuance, parfois dans le rythme, bref, phrase à phrase, mot à mot, nous avons établi le texte. Et l'idée était là, — l'année dernière, donc, — de nous retrouver l'année suivante, et de donner à connaître ces pièces, d'en faire des lectures publiques.

Vous savez, on dit ça, on travaille d'une façon formidable, une année, et, bon, après, on a tellement d'autres choses à faire qu'on a tendance à oublier. Mais au TGP, non. On dit qu'on fait une chose, on la fait. Et imaginez, pour les élèves du Conservatoire, ce que peuvent leurs études (ils sont en dernière année, ils préparent leur spectacle de sortie), —même chose à la Manufacture : eux, c'était héroïque, parce qu'ils préparent des mémoires et, en même temps, des solos de sorties, des spectacles joués seuls, qui doivent durer quelque chose comme une demi-heure, qu'ils construisent entièrement. Et ils ont trouvé un moment pour venir à St Denis, lire cette pièce de Léonid Andréïev. Pas "cette" pièce. "Leur" pièce. Parce que, maintenant, ils le savent, nous serons liés par cet amour secret — nous avons vu, ensemble, phrase à phrase, à quel point elle était belle. Et quelle belle lecture ils ont faite !

Mais je voudrais parler de "mes" lycéens d'Enghien.

Nous avions fait cet atelier, dans l'atelier costume du TGP — parce qu'il y a une grande table dans cet atelier, et nous étions une quinzaine. Et eux, imaginez... Cette pièce, d'ailleurs, vous, vous la connaissez ?  "De l'amour, de la poésie et du service de l'Etat" ?...
C'est un dialogue philosophique grinçant, d'une noirceur absolue. Le bouffon, qui est l'homme du « bon sens », pêche — à la ligne, sur la grand-place d'une ville au bord de la mer. — Il pêche les poissons, il leur donne des cours "de bon sens et d'économie politique" — (et les poissons, dit-il, sont très contents de ses cours) et il pêche les hommes. Il leur apprend la même chose. Il les guérit du spleen. Une fois qu'ils ont compris, tous, « ils ne murmurent plus, ils ne s'inquiètent plus pour des bêtises, ils sont heureux de ce qu'ils ont et ils sont aptes à travailler. » C'est cela, « le gai savoir » que le Bouffon inculque. Le poète, touché par la «conviction ardente » et la « sagesse populaire » du Bouffon, veut en apprendre davantage, parce qu'il est rongé par le spleen, lui, et par sa « belle dame » à qui il dédie plein de vers. Le Bouffon, voyant que le cas du poète est sérieux, essaie de l'aider, mais ils sont interrompus par l'apparition du Courtisan, entouré par une horde de mendiants. « Je suppose, confie-t-il, qu'on aura tôt fait de les chasser ; jouissons du noble spectacle du rétablissement de l'ordre ». Voici le dialogue qui suit cette réplique.

LE COURTISAN (aux mendiants). — Messieurs, je suis prêt à donner des indications utiles. Veillant aux intérêts de notre pays, nous, les courtisans, écoutons la voix du peuple d'une oreille attentive. Je vous prie d'énoncer vos idées de la façon la plus précise et la plus courte possible.

UN MENDIANT. — J'ai faim.

LE COURTISAN. — Hum. C'est court, mais imprécis.

LE BOUFFON. — Permettez-moi d'attirer l'attention de Votre Clarté sur le faible développement de cet homme. Il continuera de s'exprimer avec cette grossièreté aussi longtemps que l'éducation ne l'aura pas touché.

LE COURTISAN. — Tous les efforts du gouvernement sont dirigés vers l'éducation. Mais soyez sans inquiétude, — dans les temps que nous vivons, il nous arrive d'entendre des choses bien plus blessantes. Permettez-moi de vous demander, — à qui ai-je l'honneur ?

LE BOUFFON. — En ce moment, je suis un serviteur de Votre Clarté et un tribun du peuple.

LE COURTISAN. — Je n'en suis que plus enchanté de vous entendre. J'ai toujours attendu l'arrivée d'hommes capables de dissiper le malentendu qui existe entre le peuple et le pouvoir. Il me semble que, pour ce faire, il suffit de posséder du bon sens.

LE BOUFFON. — Je sers le bon sens depuis que je suis né et j'écarte toute friction qui empêcherait le rapprochement tant des personnes privées que des catégories sociales. »

C'est écrit, ça, en 1906. Par un poète symboliste, qui écrivait en même temps des vers d'une beauté envoûtante sur une «Inconnue » céleste — l'un des plus grands poètes russes en général.

Devant l'indignation du Poète devant la conversation entre le Bouffon et le Courtisan, le Bouffon le rabroue :

LE BOUFFON. — Mais vous ne comprenez toujours pas le fond du problème. À quel point vous n'êtes pas dans le temps ! Le bon sens ne vaut que quand il tombe d'accord avec les exigences de l'économie politique.

LE POÈTE. — Pas une science au monde ne doit laisser les gens avoir faim.

LE BOUFFON. — À part la science la plus fine. J'oserai vous reprocher votre ignorance de la situation : donnez à manger à un mendiant, vous en verrez arriver dix. Si vous faites une faveur à l'un, vous mettrez en péril les autres. Cela, c'est plus haut que tous les élans individuels.

LE POÈTE. — C'est de la saleté, ce n'est pas du bon sens !

LE BOUFFON. — Votre noble indignation pourrait même contribuer à votre avancement. Mais faites-en usage avec modération. Alors, chacun verra que vous sacrifiez vos intérêts personnels sur l'autel du bien commun. »

Je ne vous redis pas toute la pièce, mais, voilà : à la fin, le Poète demande lui-même une place de fonctionnaire « au service de l'Etat » au Courtisan, et le Courtisan, qui admire beaucoup les œuvres du poète (ce qui le flatte beaucoup), est ravi de le nommer diplomate...

*

 

Cela, je l'ai traduit, l'année dernière, avec des élèves qui étaient en première et, pour quelques-unes, en terminale. Cette année, ils sont en terminale, et les deux filles qui étaient en terminale sont en hypokhâgne, et elles sont venues lire exprès, avec les autres. — Vous imaginez le travail que c'était, pour eux, pour ces jeunes d'établir le texte, — d'entrer dedans, de le comprendre en comprenant ce que je demandais d'eux ? L'énorme exigence que j'avais pour eux — parce que, bien évidemment, mon exigence est la même, pour tout le monde, vu qu'il ne s'agit pas des gens qui travaillent avec moi mais du texte en tant que tel. Vous les auriez vu, l'année dernière, discuter du sens de cette « pêche aux hommes » — et la comprendre, et rester silencieux. Et proposer tel mot plutôt que tel autre, et faire attention aux répétitions, au rythme, et lire.

Lire, tout était là, cette année. Et si c'est une chose de lire autour d'une table, entre soi (et déjà, pour des adolescents, c'est tellement dur), vous imaginez ce que c'est que de lire, ça, un an après, debout, devant un public ? — Parce que, bien sûr, ils font du théâtre, mais, quand on fait du théâtre, on n'est pas soi, on est le personnage, et puis on bouge, et puis on joue. Alors que, là, on est debout, soi-même en tant que soi, devant les autres et devant soi-même. Et on ne joue pas un personnage : d'ailleurs, des personnages, en tout, il y en a quatre, dans toute la pièce. Donc, ils se passaient la parole, et Amaël faisait le narrateur, lisant les didascalies. — Mais, en un an, avec la dernière année du lycée, le bac, et tout et tout, ils avaient oublié.

C'est pourquoi j'avais demandé à Delphine Bradier, qui s'occupe de ses ateliers au TGP, de prévoir une répétition préparatoire aux deux jours de répétitions fixées, — pour faire l'état des lieux. Et quand nous avons lu ensemble, quand nous avons relu, c'était une catastrophe : malgré leur enthousiasme intact, il n'y avait plus rien, les mots étaient morts, les voix étaient éteintes. Le sens était parti. Nous avons tout repris, pendant ces quelques heures que Carole Pawlowski, leur enseignante, avait libéré pour nous. — Et, rongé d'inquiétude, je leur ai demandé de travailler encore, tout seuls. Nous avons recommencé, encore et encore, le 15 mars, pendant trois heures, et, à chaque fois, phrase à phrase, j'ai été inflexible, — non, ça, je n'entends pas ; non, tu le dis comme si tu n'étais pas là. Non, je ne t'entends pas, non, non — et puis, quand il y avait quelque chose de bien, c'était plus fort que moi, je bondissais, je leur disais, « ah, oui, oui, là, voilà, c'est comme ça ». Vous pensez bien, certains lisaient mieux ; d'autres paniquaient, le temps de la répétition passait. Et je les regardais, tendus, sérieux, — fraternels entre eux. Ils travaillaient, ils faisaient un effort inouï, ils sortaient littéralement d'eux-mêmes, ou non, leur voix, fluette, hésitante au début, prenait une assise au fur et à mesure. Ils allaient au point. Peu à peu, ils ne flottaient plus. Ils répétaient, et répétaient encore. — Nous avons travaillé le jour de la lecture, le 16, et répété encore. Là, c'était bien — ça sonnait. Mais, vous savez, la lecture, elle était fixée à 18 h... moi, à 15h, je devais répéter Léonid Andréïev. Vous faites quoi, pendant trois heures de trac, d'attente ? Ils étaient tellement sur les nerfs. Carole, qui était sur les nerfs autant que moi, et qui a été héroïque, comme eux, leur a fait faire un peu de yoga, pour les détendre. Mais, en fait, ils étaient dans la loge, ou un peu partout dans le théâtre, et ils ne faisaient pas de bruit. Seuls, ou à deux ou trois, ils répétaient encore. Ils répétaient, ils posaient la voix, ils travaillaient. Ils donnaient tout, vraiment tout. Beaucoup plus, je pense, qu'ils auraient pu imaginer. — Pour un texte d'Alexandre Blok... Et c'était grandiose, leur lecture. Non, je le dis. Sérieusement. Vous auriez vu leurs yeux, pendant, et après.

*

Ce travail, dans deux ans, il ne sera plus possible. À cause de la réforme des lycées. — On transforme le lycée, à la suite du collège. En seconde, c'est indifférencié. En première, les élèves sont censés choisir trois "majeures (ou comment ça s'appelle ?), trois grandes disciplines. Bon, ça peut être, je ne sais pas, les maths, le français, et encore quelque chose d'autre, — par exemple le théâtre. Mais, en terminale, par je ne sais quelle aberration (ou plutôt, je sais bien par laquelle), les trois majeures deviendront deux. C'est-à-dire qu'ils doivent en abandonner une. Et la note de l'option-théâtre au bac, qui comptait pour 5% (ce qui déjà était symbolique) ne vaut plus que 1 %. Donc, les efforts pour l'obtenir sont contre-productifs. Mieux vaut "investir" (c'est le mot essentiel) son temps ailleurs. Comment voulez-vous que les élèves choisissent des options qui ne leur apportent rien professionnellement, dans l'avenir (qui, à 16 ans, va engager sa vie pour être acteur ? — et quel parent l'acceptera ?), et donc, il n'y aura plus personne dans les options non immédiatement rentables. Tout sera là, sur le papier — même si le ministère demande aux enseignants de travailler sur des groupes de 30-35... — Et là encore, qui, au ministère, a eu l'idée qu'on pouvait faire un atelier de théâtre à 30 ?... — Il se trouve que, le 15 au matin, il y avait une "journée portes ouvertes" au Lycée, et chaque option présentait son travail aux parents qui inscrivaient leurs enfants... Et, mes élèves, pendant deux heures, ils ont attendu qu'un seul parent entre dans la classe de théâtre. Il y a eu... une personne qui est entrée. Sur les dizaines et dizaines qui venaient visiter le Lycée.

Des enseignants sont à l'origine d'une pétition en ligne pour dénoncer cet état de choses. Je l'ai signée, bien sûr. Vous la trouverez en commentaire de cette (longue) chronique.

*

« Messieurs ! dit, à la fin, le Courtisan de la pièce de Blok. — Nous avons examiné vos requêtes. Je suis heureux de vous dire qu'aujourd'hui le peuple n'a pas déçu les attentes de son gouvernement. En me mettant à votre contact le plus direct, j'ai trouvé deux serviteurs de l'Etat [le Bouffon et le Poète]. Cela prouve que les ressources du peuple ne tarissent pas. Et le souci que nous avons de vous ne tarira pas non plus ! »

 

L'Etat, ministère de la culture et de l'éducation, soutient officiellement la journée du théâtre, le 27 mars. Alexandre Blok, en 1906, avait écrit le discours du ministre qui parlera ce jour-là pour nous dire que tout va bien.

Un dernier mot. Le texte de ces pièces devrait être publié l'année prochaine chez nous, aux Editions Mesures. Je ne pouvais pas le publier avant qu'il ait subi l'épreuve de la relecture par mes co-traducteurs. Ces livres seront les leurs, ça va de soi.


André Markowicz

 
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Les théâtres allemands font front contre le populisme

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Article publié sur le site du Ministère fédéral des Affaires étrangères d'Allemagne

 

Lasses de subir les attaques des mouvements populistes et inquiètes de leurs manœuvres contre le pluralisme, plus de 140 institutions culturelles allemandes se sont réunies en association. Leurs buts : mieux se défendre et promouvoir le dialogue au sein de la société.

« Désormais, celui qui attaquera l’un d’entre nous aura affaire aux 140 signataires ». Bernard Schmidt, intendant de l’un des premiers théâtres de revue d’Europe, le Friedrichspalast de Berlin, n’est pas par hasard l’un des premiers signataires de l’acte de naissance de l’association « Die Vielen ». L’année dernière, il a reçu 400 mails de haine en quelques jours et cinq menaces de mort après avoir critiqué sans fard le parti populiste de droite AfD. Un soir, une alerte à la bombe pendant un spectacle à guichet fermé a même contraint artistes et spectateurs à se réfugier sur le trottoir pendant que la police fouillait l’établissement.

Le cas est exceptionnel. Mais il témoigne d’une réalité : depuis quelques années, les mouvements populistes de droite n’hésitent plus à s’en prendre ouvertement au monde de la culture qu’ils taxent de « gauchisme » ou de « multiculturalisme ». En 2015, par exemple, une responsable de l’AfD avait porté plainte contre un spectacle de la célèbre Schaubühne de Berlin, « Fear », qui utilisait des photos d’elle. En 2018, des militants identitaires ont perturbé un spectacle, « Global Gala » du Deutsches Theater Berlin. Ailleurs, les conseillers municipaux ou parlementaires régionaux affiliés à l’AfD réclament la réduction des subventions à certains établissements.

Impuissant jusqu’alors, le monde de la culture a désormais décidé de réagir. En novembre dernier, plus de 140 théâtres, musées, bibliothèques, galeries, opéras, orchestres, académies et autre établissements culturels ont ainsi signé la Déclaration de Berlin et créé une association : « Die Vielen ». Il s’agit d’un réseau régional. Il a vocation à faire école ailleurs en Allemagne. Et c’est déjà le cas des rives de la Baltique jusqu’au bassin de la Ruhr.
Front uni pour le pluralisme et la démocratie

Les signataires prennent plusieurs engagements. Le premier est de s’apporter un soutien mutuel face aux attaques des mouvements populistes. Mais l’engagement va bien au-delà. Il s’agit de faire front contre ce que les signataires identifient comme une stratégie décidée des populistes pour s’en prendre au pluralisme.

« Ça commence toujours par le langage », rapporte dans la presse Annemie Vanackere, intendante du HAU-Theater de Berlin qui a vécu une expérience similaire en Hollande, où les populistes mènent depuis longtemps ce genre de stratégie. « En Hollande, on a tellement entendu répéter que le théâtre était un ‘hobby pour gens de gauche’ que la phrase a fini par devenir une banalité ».

Les membres de l’association « Die Vielen » (que l’on pourrait traduire par « la multitude ») entendent donc assumer leur responsabilité : celle de continuer à faire vivre une société ouverte et plurielle face aux tentatives de promouvoir une vision fermée de l’identité et de la culture. Car quel meilleur lieu qu’un théâtre pour faire réfléchir ? Pour favoriser le dialogue sur la scène ou entre la scène et la salle ?

De plus en plus nombreux, les membres de l’association « Die Vielen » espèrent que leur message sera entendu. Ils préparent pour le mois de mai une mobilisation à Berlin et dans plusieurs villes dont le slogan sera « La solidarité, pas les privilèges. Il en va de tous. L’art doit rester libre ! ». L’espoir leur est permis car le discours des populistes demeure celui d’une minorité. Pour preuve, bien que transis de froid sur le trottoir, les spectateurs victimes de l’interruption du spectacle au Friedrichspalast ont sagement attendu de pouvoir regagner leurs places à l’intérieur du théâtre…

A.L.
Plus d’informations :

Association « Die Vielen » (en allemand)

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Théâtre : Gosselin-DeLillo, les mots dans la chair

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Par Fabienne Darge  dans Le Monde 20 mars 2019

 

Après la trilogie « Joueurs, Mao II, Les Noms » à Avignon en 2018, le metteur en scène poursuit son adaptation magistrale des romans de l’écrivain avec « L’Homme qui tombe ».

La déflagration Julien ­Gosselin ne s’arrête plus. En juillet 2018, le metteur en scène français, âgé de 31 ans, signait l’événement du Festival d’Avignon – et de la saison théâtrale – avec Joueurs, Mao II, Les Noms, une trilogie de dix heures adaptée de trois romans du grand auteur américain Don ­DeLillo, qui était aussi une forme d’archéologie du terrorisme et de la violence politique contemporaine. Le spectacle est toujours en tournée, on peut le voir notamment à Rennes, du 23 au 30 mars.

Le 17 mars, c’est à Amsterdam, à l’International Theater dirigé par Ivo van Hove, que Julien Gosselin a fait de nouveau sensation lors de la première de Vallende Man (« L’Homme qui tombe »). Le public s’est levé comme un seul homme, à l’issue de la représentation, pour ovationner ce spectacle magistral, qui est la suite directe, en néerlandais et avec les fabuleux comédiens de la troupe d’Ivo van Hove, de la trilogie créée en français.

Après avoir, dans Joueurs, Mao II, Les Noms, sondé les abîmes des terrorismes des années 1970 et 1980, celui des groupuscules d’extrême gauche européens ou américains comme celui des factions rivales au Moyen-Orient, DeLillo a signé, en 2007, cet Homme qui tombe, unanimement considéré comme le plus grand roman sur le 11 septembre 2001.

Comme des éclats de verre
Cette histoire, l’écrivain, anatomiste hors pair de la société américaine, qui n’a pas son pareil pour « pousser la banalité à ses extrémités » où elle devient insondable, l’aborde par le biais de l’intime. Keith, un juriste de 39 ans, récemment divorcé, échappe à l’attentat contre les Twin Towers. Légèrement blessé, il se retrouve dans l’« espace-temps de pluie de cendres et de presque nuit » de cette journée où le monde a basculé dans un XXIe siècle opaque.

Opaque, le « héros » de DeLillo l’est aussi qui, sans raison apparente, va chercher refuge chez son ex-femme, Lianne, qui vit avec leur petit garçon, Justin. Lianne est correctrice, elle passe ses jours et ses nuits sur des livres savants consacrés aux formes d’écritures anciennes. Elle est la fille d’une critique d’art, Nina, qui a voué sa vie à l’amour de la peinture, et dont l’amant, Martin, est lui marchand d’art. Dans sa jeunesse, en Allemagne, Martin a visiblement été proche de l’extremum radical.

A sa manière à la fois cinglante et poétique, cérébrale et charnelle, Don DeLillo ausculte la manière dont les événements s’incrustent dans la conscience et la psyché des personnages, comme les éclats de verre – ou de chair, on ne sait trop – se sont incrustés dans le visage de Keith. Comment ces personnages s’inscrivent dans un monde pulvérisé, où les repères ont volé en éclats en même temps que les tours, sur les écrans de télévision du monde entier.

Lire le reportage (en 2018) : Avignon : Julien Gosselin, l’écriture sur un plateau
Les tours et les avions, on ne les verra pas dans le spectacle de ­Julien Gosselin, où l’image occupe pourtant la première place. Comme dans Joueurs, Mao II, Les Noms, et plus encore, L’Homme qui tombe, dans sa forme même, il orchestre le combat entre l’image et les mots, ou leur union fugace et transitoire, seule à même de produire du sens face au chaos. Le combat entre celles qui sont « juste des images » et les « images justes », dirait Jean-Luc Godard.

Cela, Julien Gosselin le fait au risque de mettre à l’épreuve le spectateur de théâtre, puisque de longues scènes sont jouées hors champ, derrière les immenses écrans qui barrent la scène, restituées uniquement par le travail vidéo. Mais c’est justement dans ce frottement entre les images, tournées en direct, et la présence réelle, charnelle, l’inscription des corps dans l’espace du plateau, que le spectacle prend tout son sens.

Naturel et sensibilité
Et ce travail sur l’image est d’une sensibilité remarquable, notamment dans sa manière d’être au plus près des visages, d’en enregistrer les mouvements les plus intimes. Julien Gosselin et son équipe vidéo (Jérémie Bernaert, Pierre Martin et Jordi Wolswijk) ont fait le choix du noir et blanc. Un noir et blanc bergmanien, ­granuleux, flouté, vintage, qui évoque à la fois un monde en ­cendres et l’inscription de l’événement 11-Septembre dans un passé qui serait déjà ancien, comme une couche archéologique de plus ensevelie dans notre conscience d’hommes d’aujourd’hui.

Avec L’Homme qui tombe, c’est comme si Don DeLillo avait voulu que les mots et les images entrent sous la peau, à l’image de son héros et des éclats de l’histoire s’inscrustant dans sa chair. Et c’est exactement ce que fait le théâtre de Julien Gosselin, avec son écriture visuelle et sonore puissante, hypnotique : entrer sous la peau, au plus près d’une émotion d’autant plus intense que dénuée de pathos. Une émotion d’ordre cathartique, qui est aussi le sujet caché au cœur du roman de ­Don DeLillo.

Tous portent cet « Homme qui tombe » en une métaphore aussi simple que puissante de l’effondrement d’une ­civilisation

Tout cela, Julien Gosselin, qui travaille pour la première fois sans sa propre bande d’acteurs, qui l’accompagnent depuis ses débuts, a pu l’accomplir grâce à ces fameux comédiens de l’International Theater d’Amsterdam. Ils démontrent une fois de plus qu’ils forment bien une des troupes les plus flamboyantes d’Europe. Au cœur du spectacle, il y a donc cette Lianne qu’incarne de manière stupéfiante Maria Kraakman, une actrice dont on pourrait dire qu’elle opérerait un croisement entre Liv Ullmann et Isabelle Huppert : un naturel et une sensibilité qui font palpiter la vie, les sentiments avoués et ­enfouis à chaque instant.

Autour d’elle, tous gardent leur mystère. Le Keith d’Eelco Smits, un homme qui se laisse aspirer par le vide, consacrant sa vie au poker, jeu d’argent qui est une des métaphores fortes de la pièce. La Nina de Chris Nietvelt, figure aussi belle que complexe de femme libre et brillante, trouvant son salut dans l’art. Le Martin de Hans Kesting, un des plus grands acteurs européens d’aujourd’hui, abritant dans son corps massif les ambiguïtés de l’histoire européenne.

Tous portent cet « homme qui tombe », qui est au cœur du roman de Don DeLillo, en une métaphore aussi simple que puissante de l’effondrement d’une ­civilisation, dans ce qui ressemble bien à une tragédie contemporaine.


Vallende Man (L’Homme qui tombe), de Don DeLillo. Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin. International Theater Amsterdam, jusqu’au 30 mars. Tournée en France lors de la saison 2019-2020.

 

Légende photo : 

L’Homme qui tombe, Maria Kraakman(Lianne) et Elco Smits((keith) en haut a droite Jan Versweyveld

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Que viennent les barbares de Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki

Que viennent les barbares de Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Vincent Bouquet dans Sceneweb le 19 mars 2019

Photo Christophe Raynaud de Lage

L’autrice et metteuse en scène fouille dans l’histoire, les lois et les représentations, à la recherche de ces éléments qui pourraient expliquer pourquoi certains citoyens ne sont pas perçus comme français. Un spectacle d’une remarquable subtilité, loin, très loin des clichés.

« Et maintenant, qu’allons-nous devenir, sans barbares. Ces gens-là, en un sens, apportaient une solution. » Par ces mots du poète grec Constantin Cavafis, ultimes vers d’En attendant les barbares, tout commence et tout finit pour Myriam Marzouki. Alors qu’elle travaillait sur son précédent spectacle, Ce qui nous regarde, consacré aux regards portés sur les femmes voilées, l’autrice et metteuse en scène se heurte à une problématique plus large, celle de la citoyenneté. « Toutes les femmes interrogées m’avaient répondu : on ne me regarde pas comme française. Alors qu’elles l’étaient toutes », explique-t-elle. De ce constat, est né Que viennent les barbares, sorte de patchwork textuel qui veut comprendre pourquoi, et surtout comment, certains citoyens, en raison de leur nom, leur couleur de peau ou leur religion, ne sont pas perçus comme français.

En compagnie de Sébastien Lepotvin, Myriam Marzouki est allée fouiller dans l’histoire et les lois pour remonter le fil des représentations. Par les temps grossiers qui courent, il eût été aisé de sombrer dans les clichés et le manichéisme. Adepte d’un théâtre de la pensée, en lien, toujours, avec l’actualité la plus brûlante, la metteuse en scène évite ces écueils mortifères et décale subtilement le débat. A l’heure où beaucoup d’éditorialistes et d’intellectuels plus ou moins éclairés jugent et assènent sur cette thématique de l’identité, elle préfère explorer et ouvrir le champ des possibles, de la façon la plus fertile qui soit.

De ces recherches, Myriam Marzouki est revenue avec une cohorte de fantômes, qui sont tous le « barbare » d’un autre, selon l’acception antique du terme. Par le truchement de la fiction, directement extraite de la correspondance de Jean Sénac avec Albert Camus, de l’oeuvre de Constantin Cavafis, ou librement inspirée d’entretiens ou de récits de Mohamed Ali, James Baldwin et Claude Lévi-Strauss, elle les convoque, tous et d’autres comme le député révolutionnaire de Saint-Domingue Jean-Baptiste Belley, et leur demande de répondre à nos interrogations actuelles.

Dans leur attitude et leurs mots, les deux journalistes qui interrogent James Baldwin et Mohamed Ali, tout comme l’employée de l’ONFUIT – pour Office national français universel de l’intégration totale – aux prises avec Jean-Baptiste Belley et Claude Lévi-Strauss, ne sont pas, en eux-mêmes, racistes. Tout juste sont-ils les porte-voix d’un universalisme à la française qui, au nom de l’intégration républicaine, veut gommer les différences et ne comprend pas la puissance intime, et parfois politique, des revendications identitaires. Emergent, alors, des éléments de réponse à cette perception, souvent inconsciente, de l’autre comme étranger : son absence calculée de l’Histoire, une législation aux effets pervers, une égalité légale, mais pas réelle.

Dans cette quête intellectuelle, où rien n’est présenté comme définitif, mais où tout donne matière à penser, l’ensemble impeccablement dirigé des comédiens, et tout particulièrement Louise Belmas et Maxime Tshibangu, se comportent tels des passeurs de mots et d’analyse. Non sans quelques pointes d’humour, disséminées ça et là, ils se laissent guider par la remarquable subtilité de Myriam Marzouki et Sébastien Lepotvin, et profitent du travail chorégraphique de Magali Caillet-Gajan et scénographique de Marie Szersnovicz. Tour à tour ring de boxe ou hall d’accueil, salle de bar ou salle de danse, la scène, dans les dernières encablures du spectacle, devient glaçante, et renversante, lorsqu’elle prend les allures d’une exposition universelle, où les femmes et les hommes sont réduits au rang de bêtes de foire. Il y a quelque chose, dans cette image, de l’Exhibit B de Brett Bailey. La polémique en moins.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Que viennent les barbares
Mise en scène Myriam Marzouki
Texte et dramaturgie Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki, avec des extraits de Constantin Cavafis et Jean Sénac, et des passages librement inspirés des interviews et récits de Mohamed Ali, James Baldwin et Claude Lévi-Strauss
Avec Louise Belmas, Marc Berman, Yassine Harrada, Claire Lapeyre Mazérat, Samira Sedira, Maxime Tshibangu
Scénographie Marie Szersnovicz
Lumière Christian Dubet
Son Jean-Damien Ratel
Costumes Laure Maheo
Assistante à la mise en scène et regard chorégraphique Magali Caillet-Gajan
Stagiaire assistant à la mise en scène Timothée Israël
Construction décor Ateliers de la MC93

Production MC93 — Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
Coproduction Comédie de Béthune — CDN Hauts-de-France, Comédie de Reims — CDN, La Passerelle — Scène nationale de Saint-Brieuc, Compagnie du dernier soir
Avec le financement de la Région Île-de-France, le soutien de la SPEDIDAM, société de perception et de distribution gérant les droits des artistes interprètes, et du théâtre L’Echangeur — Bagnolet. Avec l’aimable autorisation de France Musique.


Ce texte est lauréat de l’Aide à la création de textes dramatiques – ARTCENA.

Durée : 1h40

MC93 — Maison de la Culture de Seine Saint-Denis, Bobigny
Du 13 au 23 mars 2019

La Comédie de Reims — Centre dramatique national
Du 26 au 29 mars

La Passerelle — Scène nationale de Saint-Brieuc
Le 4 avril

MC2 : Grenoble
Du 9 au 11 avril

La Comédie de Béthune — CDN Hauts-de-France
Du 23 au 26 avril

Théâtre Dijon-Bourgogne, CDN, dans le cadre du festival Théâtre en mai
Du 27 au 29 mai

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Théâtre : Elise Chatauret part en campagne avec délicatesse

Théâtre : Elise Chatauret part en campagne avec délicatesse | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Brigitte Salino dans Le Monde 18 mars 2019


La metteuse en scène présente « Saint-Félix, enquête sur un hameau français », au Centquatre.

La campagne française est une grande oubliée du théâtre. Rares sont les au­teurs qui ont su en parler – Roger Planchon avec La Remise. Rares sont les metteurs en scène qui s’y intéressent. Elise Chatauret en est une. Pour Saint-Félix, enquête sur un hameau français, elle a travaillé comme une documentariste. Avec ses comédiens, elle a rencontré des gens, mené des entretiens, et vécu dans un endroit qu’elle a appelé Saint-Félix parce que de nombreux villages et hameaux portent ce nom.

Elise Chatauret voulait que l’attention s’affranchisse d’un lieu repérable sur une carte, pour embrasser un paysage plus large

Elise Chatauret voulait que l’attention s’affranchisse d’un lieu repérable sur une carte, pour embrasser un paysage plus large. Même si, à certains indices, comme les chèvres et les vallées, son Saint-Félix évoque plus les ­reliefs ardéchois que les plaines picardes, le hameau en question – qui est un village, puisqu’il est doté d’une église et d’un maire – ressemble à des milliers d’autres, désertifiés, où cohabitent des agriculteurs accrochés à leur terre et à leurs bêtes depuis des géné­rations, des producteurs biologiques, des néo-ruraux poussés par diverses raisons à quitter la ville…

Quatre comédiens jouent tous les personnages : eux-mêmes d’abord, partis à la recherche d’une vérité de Saint-Félix, avec leur désir de comprendre, leur naïveté et leurs préjugés. Les villageois, ensuite, avec leur vérité de Saint-Félix, leur crainte de ne pas être à la hauteur des « gens de la ville » venus les voir, et leurs propres préjugés. Le grand intérêt du spectacle réside dans ce va-et-vient entre deux mondes, qu’Elise Chatauret met en scène avec une tenue pleine de délicatesse, et que les comédiens prennent en charge avec les mêmes qualités.

Conte fantastique
On voit ainsi, sur le plateau, se dessiner peu à peu les contours d’un village, représenté par une maquette, et du paysage mental d’une campagne française où les mesquineries, les détestations et une forme de rancœur cohabitent avec la fierté d’un choix assumé, la lutte souvent quotidienne qu’il impose, l’attachement à une communauté liée par une terre, quelles que soient les différences entre les parcours de ses habitants.

Et puis, à Saint-Félix, il y a un fantôme : Lucie. Elle était revenue dans le village que ses parents avaient quitté, pour élever des chèvres. Elle n’avait pas 30 ans, elle était enthousiaste et voulait « faire la révolution », disent certains habitants. On ne sait pas comment, mais Lucie est morte, et son amoureux, Mathieu, est resté seul avec les chèvres. Cette histoire sert de fil rouge au spectacle, qui s’achève sur le mode d’un conte fantastique. Elle permet à Elise Chatauret de s’affranchir du théâtre documentaire pur et donne une belle allure au plateau.


Saint-Félix, enquête sur un hameau français, de et mis en scène par Elise Chatauret. Avec Solenne Keravis, Justine Bachelet, Charles Zévaco et Emmanuel Matte. Centquatre, 5, rue Curial, Paris 19e. Tél. : 01-53-35-50-00. Jusqu’au 23 mars. Reprise au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Paris 12e, du 26 mars au 14 avril.

Brigitte Salino

 

Légende photo : « Saint-Félix, enquête sur un hameau français », de et mis en scène par Elise Chatauret au Centquatre, à Paris. HÉLÈNE HARDER

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Théâtre : un grand quatuor d’acteurs pour Pinter

Théâtre : un grand quatuor d’acteurs pour Pinter | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Brigitte Salino  dans Le Monde  le 11 mars 2019


Ludovic Lagarde réunit sur scène Mathieu Amalric, Valérie Dashwood, Micha Lescot et Laurent Poitrenaux, aux Bouffes du Nord.

Le théâtre d’Harold Pinter (1930-2008) est comme nul autre une affaire d’acteurs, et La Collection, présentée aux Bouffes du Nord jusqu’au 23 mars, n’échappe pas à la règle. On ne sait à quel saint se vouer pour cette pièce, tant les mots du Prix Nobel de littérature 2005 dérivent autour d’une vérité insaisissable : on dirait des capsules sur de l’eau, ou des bulles dans une bouteille, ou des papillons dans un kaléidoscope. Toujours prêts à éclater, à migrer ou ­s’envoler, sans jamais livrer le mystère qu’ils contiennent, ­sinon cet air que l’on respire, dans la solitude ou en compagnie, dès que l’esprit se met à penser – imaginer serait plus juste, car on ne pense pas, chez Pinter, on extravague.

Valérie Dashwood est la seule femme dans une pièce où le masculin se décline sous plusieurs patrons

Mais on existe bel et bien, et c’est le corps qui exprime ce que l’on ne dit pas. D’où la nécessité de l’incarnation, et du choix des acteurs. Pour La Collection, le metteur en scène, Ludovic Lagarde, a visé juste, très haut : Mathieu Amalric, Micha Lescot, Laurent Poitrenaux et Valérie Dashwood, seule femme dans une pièce où le masculin se décline sous plusieurs patrons – le mâle inquiet en la personne de James, marié depuis deux ans avec Stella, dont il se persuade qu’elle l’a trompé avec Bill, le mâle joueur, lequel partage une maison avec Harry, le mâle dominant.

Stella, elle, est la femme, soit le fantasme. L’objet du désir supposé et de la dispute annoncée de La Collection, qui ouvre sur un coup de fil : à quatre heures du matin, James appelle Bill, qu’il ne connaît pas mais dont sa femme lui a parlé. Il tombe sur Harry, rentrant ivre d’une fête. Ainsi se met en place une mécanique britannique qui nous emmène dans les années 1960 à Londres, et pourrait être un vaudeville si Harold Pinter ne détricotait les fils du genre pour en nouer d’autres, plus aptes à semer l’inquiétude que le rire.

Grâce féline
Et d’ailleurs, quand le rire éclate, c’est par mégarde : il arrive comme un lapsus, le ricochet malheureux d’une pensée. Les actes manqués sont légion dans La Collection, qui joue sur le sentiment de traverser un gué en sautant d’une pierre à l’autre, avec le risque du déséquilibre : Stella a-t-elle ou non passé la nuit avec Bill, dans la chambre d’un hôtel de Leeds où tous les deux se trouvaient pour leur métier, la mode ? La réponse importe moins que la question, et le ballet mouvant du quatuor.

Le voilà donc, ce quatuor, dans un décor où se côtoient le salon de Stella et James, et la maison de Bill et Harry : le premier se décline dans les teintes grises qui soulignent une modernité, la seconde joue sur les fauteuils en cuir d’un confort à l’ancienne. Laurent Poitrenaux est enchâssé dans le costume trop étroit de James, le mari soupçonneux ; Mathieu Amalric affirme l’élégante aisance d’une star de la mode, Harry ; Micha ­Lescot affiche les cheveux orange de Bill, garçon issu de « la zone » ; Valérie Dashwood porte avec autant de naturel robes courtes et manteau de fourrure.

Olivier Cadiot signe une alerte version française de la pièce d’Harold Pinter

On se régale à chaque instant de voir ces comédiens qui s’amusent d’être ce qu’ils sont – privilège des meilleurs – tout en se glissant dans le jeu subtil imposé par la pièce d’Harold Pinter, dont Olivier Cadiot signe une alerte version française. On n’en dira pas autant de la mise en scène de Ludovic Lagarde, trop étale et parfois inutilement explicative : Harry et Bill n’ont pas besoin de s’embrasser pour que l’on s’imagine qu’ils partagent plus que leur maison. Bill n’est pas obligé de s’étaler sur le manteau de fourrure posé sur les cuisses de Stella pour que l’on comprenne que rien n’est simple.

Cela dit, on en revient à l’essentiel : le plaisir de voir de tels ­acteurs réunis. Micha Lescot, son corps élastique et sa merveilleuse incongruité. Laurent Poitrenaux, et sa réserve qui s’affranchit dans d’incroyables éclats. Mathieu Amalric, avec sa grâce féline imprévisible et cinglante. Valérie Dashwood et ses secrets si bien maîtrisés. Comment ne pas les aimer, tous et chacun ? C’est ­impossible. Et cela, c’est la grande et peut-être la seule vérité de La Collection.

La Collection, d’Harold Pinter. Texte français d’Olivier Cadiot. Mise en scène : Ludovic Lagarde. Avec Mathieu Amalric, Valérie Dashwood, Micha Lescot, Laurent Poitrenaux. Théâtre des Bouffes du Nord, Paris 10e. Du mardi au vendredi, à 20 h 30 ; samedi, à 15 h 30 et 20 h 30, jusqu’au 23 mars. De 15 € à 38 €. Durée : 1 h 20.

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Jean-François Sivadier met en scène "Un ennemi du peuple" de Henrik Ibsen

Jean-François Sivadier met en scène "Un ennemi du peuple" de Henrik Ibsen | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Catherine Robert dans La Terrasse Publié le 11 mars 2019 - N° 274 

Jean-François Sivadier aborde Ibsen pour la première fois, offrant aux comédiens qu’il réunit au plateau l’occasion de montrer leur talent flamboyant en flirtant avec les conventions théâtrales et celles du politiquement correct.

Créée en 1883, la pièce d’Ibsen fut l’occasion de répondre au scandale par le scandale. Après les réactions horrifiées de la bourgeoisie puritaine, dont Les Revenants avait raillé l’hypocrisie, le dramaturge norvégien enfonça le clou. Dans Un ennemi du peuple, il vilipende à nouveau la veulerie de tous ceux prêts à sacrifier la vérité sur l’autel de leurs intérêts particuliers : édiles politiques agrippés au pouvoir, bourgeois esclaves de l’argent et peuple imbécile préférant le confort de l’aboulie au risque de la contestation révolutionnaire. Le docteur Stockmann veut prévenir ses concitoyens de la contamination des eaux thermales dont l’exploitation fait la prospérité de la ville. Mais il se retrouve en bute à la haine de tous, lorsqu’ils comprennent que la vérité risque de provoquer leur ruine en faisant fuir les curistes. Déclaré « ennemi du peuple » à l’issue d’une réunion publique houleuse, il perd son emploi, les soutiens de ceux qu’il croyait ses alliés et finit quasi seul, entre sa femme et ses enfants. Son unique consolation est cet adage aristocratique et désespéré : « l’homme le plus fort au monde, c’est l’homme le plus seul. »

 Stockmann en monstre tristement humain

Cent cinquante ans après, Un ennemi du peuple se prête à une actualisation aisée, tant les intérêts économiques ont désormais pris le pas sur le souci écologique et tant la démocratie a prouvé qu’elle était, dans sa version libérale, le masque de la confiscation du pouvoir par la bourgeoisie avide. En 2012, Thomas Ostermeier avait enflammé Avignon en transformant la pièce en happening politique. Jean-François Sivadier choisit d’être plus radical et prend au sérieux le nihilisme odieux dans lequel se réfugie Stockmann. Nicolas Bouchaud, éblouissant en brandon de discorde exalté, joue très adroitement avec les conventions théâtrales, transformant le discours du médecin bouc émissaire en diatribe enflammée contre les faux-semblants d’un théâtre participatif, traitant les spectateurs de « veaux » se repaissant du spectacle de leur propre compromission pour mieux s’en excuser. Le trait est mordant et le maelström, animé avec talent par la troupe, est décoiffant ! Force est d’admettre que le spectacle conduit à réfléchir et que la figure d’un Stockmann nombriliste et méprisant est aussi intéressante que celle qui le cantonne au rôle gentillet d’un lanceur d’alerte christique. Le malheur de Stockmann, mis en scène par Jean-François Sivadier, tient à la mise en garde pascalienne, selon laquelle « qui veut faire l’ange fait la bête ». Reste que le philosophe ajoute que s’il est dangereux de trop faire voir sa grandeur à l’homme, il est aussi dangereux de « trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes ». Que tous les démocrates applaudissent sous l’insulte : Stockmann-Zarathoustra ricane derechef !

Catherine Robert


A PROPOS DE L'ÉVÉNEMENT
Un ennemi du peuple
du Jeudi 7 mars 2019 au Samedi 16 mars 2019
MC2 Grenoble

 

 

Tournée en France, et à Paris à l’Odéon, Théâtre de l’Europe. Théâtre de l’Odéon, place de l’Odéon, 75006 Paris. Du 10 mai au 15 juin. Du mardi au samedi à 20h ; dimanche à 15h. Relâche les 12 mai et 2 juin. Tél. : 01 44 85 40 40. Durée : 2h30. Spectacle vu à la MC2, à Grenoble.

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Pierre Meunier et Marguerite Bordat, un mois aux Métallos, c’est le pont pont !

Pierre Meunier et Marguerite Bordat, un mois aux Métallos, c’est le pont pont ! | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan 15 mars 2019


Nouvelle directrice de la Maison des Métallos, Stéphanie Aubin sort des sentiers battus. Elle et son équipe dialoguent chaque mois avec une équipe artistique apte à tenter l’aventure de nouvelles formes et de nouveaux ponts avec les usagers (anciennement spectateurs). Ça tombe bien, les invités de mars, Pierre Meunier & Marguerite Bordat adorent les ponts, surtout au petit matin.

Il est six heures trente du matin, pont de la Concorde. Les phares des voitures balaient la nuit finissante. Une petite vingtaine de personnes réunies au milieu du pont prennent la direction de l’Assemblée nationale. Non, ils n’ont pas de gilets jaunes, non, ils ne vont pas taguer le mur blanc encore immaculé qui se dresse devant la Chambre des députés. La troupe hétéroclite, emmenée par un colosse frisé (Pierre Meunier), nous entraîne en amont de la Seine jusqu’au pont Alexandre III. Là, sous le pont, debout sur la carcasse métallique de la dernière arche, vibrante de grondements, le colosse lit un conte oriental où il est question d’un pont et d’un trésor.

 


« Les ponts sont porteurs d’espérance »

On rebrousse chemin, on traverse la Seine par la passerelle Léopold Sédar Senghor. Et, rive droite, on rejoint le chemin pavé à la diable bordant la Seine. Nouvel arrêt, autre texte, celui qui raconte les deux jeunes amoureux de Sarajevo, lui serbe, elle bosniaque, fauchés par des balles sur le pont enjambant la rivière Miljacka (récit du journaliste Jean-Paul Mari publié sur grands-reporters.com). La marche reprend sur la berge silencieuse et déserte (hormis parfois un joggeur). Sous le pont Royal, bien emmitouflé dans une bâche en plastique noir dort un SDF. On ne le dérange pas. Chacun, en marchant, lit le nouveau texte – le troisième ou quatrième depuis le départ – que vient de distribuer à chacun la partenaire du colosse frisé qui anime avec lui la compagnie La belle meunière, Marguerite Bordat.

Dans ma poche, les textes s’empilent et se mêlent. Celui-ci très court : « Parmi l’infinité des types de construction, le pont représente celui où l’homme a transmis une partie de son trouble, ses angoisses, ses espoirs, sa terreur et ses rêves. » Cet autre, plus consistant, qui en cite un autre disant : « Les Etats et les empires qui sont en pleine croissance tendent à construire des routes et des ponts, alors que quand ils sont en déclin ou en danger, ils élèvent des murs et des barrières » et commente : « les murs sont voués à l’échec à plus ou moins long terme ; les ponts sont porteurs d’espérance. On les construira toujours. La logique veut qu’à l’arrivée, on choisisse toujours la vie. » (Alexandre Novosselof, Des ponts entre les Hommes, CNRS). Pas si simple. Un long texte de Bénédicte Tratnjek nous parlera des ponts de Mostar et Mitrovica (où, de part et d’autre, telle ou telle communauté est majoritaire) détruits pendant la guerre en ex-Yougoslavie, reconstruits par la communauté internationale et devenus « un point de non-passage comme une négation même de son existence et de sa symbolique », « dressant une frontière vécue pour les populations locales comme une sorte de mur invisible que l’on n’ose franchir sans autorisation ». On reste songeur. Passent quelques joggeurs à la foulée souple. Entre le fleuve en contre-bas et les rues où circulent les automobiles au-dessus, on est dans un entre-deux feutré propice à la réflexion et à la rêverie.

Petit temps d’arrêt sur le Pont-Neuf, assis ou pas dans une alvéole, on écoute le poème éponyme d’Aragon (« Sur le/ Pont/ Neuf j’ai rencontré/ Cette pitoyable apparence/ Ce mendiant accaparé/ Du seul souci de sa souffrance »). On passe devant une équipe de tournage à l’autre bout du pont en train de se goinfrer de pains au chocolat, on a une pensée émue pour Les Amants du Pont neuf, le si beau film de Léos Carax (qu’est devenu le surdoué du cinéma français ?), on redescend sur la berge côté rive gauche. Une plaque posée il y a peu (2017) rend hommage aux massacrés de la Saint-Barthélémy et leur offre le linceul de deux vers d’Agrippa d’Aubigné (« Jour, qui avec horreur parmi les jours se compte/ Qui se marque de rouge, et rougit de sa honte »).

Des matériaux déconsidérés

Les cloches sonnent et, selon la formule attendue mais juste, elles sonnent à toutes volées. Il est huit heures pile quand on passe devant Notre-Dame à hauteur d’une barge portant le nom de Bateau ivre, le soleil un instant aveugle le ciel bleu, la Seine a des reflets d’argent : la scénographie est parfaite. Il y aura d’autres textes glissés entre les mains (Rimbaud, Hugo mais aussi Orhan Pamuk), d’autres lectures (texte étonnant de Michel Serres sur l’érotisme des ponts, extrait de L’Art des ponts, éditions Le Pommier).

Les joggeurs se font rares désormais. Du côté de 8h30, on croise un couple de touristes asiatiques à hauteur de l’Institut du monde arabe. On marche encore, les mollets commencent à râler. On lit d’autres textes, on écoute. A deux pas du quai de la Râpée, par le Passage de l’éclusier, on passe sous une œuvre bien cachée de Georges Rousse (une étoile dorée symbolisant le chemin à suivre), puis on remonte vers la Bastille en longeant la berge du port de plaisance entre contre-bas du boulevard Bourdon (là où débute le roman inachevé de Flaubert, Bouvard et Pécuchet). Un homme qui promène son toutou nous regarde d’un drôle d’air. La Reconsidération de l’aube s’achève là, un voyage fait de mots et de marches, de berges silencieuses et de jour naissant. Huit bons kilomètres dans les pattes, on est à la fois fourbus et en pleine forme. A la Maison des Métallos, un consistant petit-déjeuner nous attend.

La Reconsidération de l’aube est, par ordre d’apparition, la sixième des quinze manifestations manigancées par La belle meunière qui occupe les Métallos durant tout le mois de mars à l’invitation de la nouvelle directrice, l’artiste Stéphanie Aubin. Sous le titre-slogan « On détruit pour réinventer », Pierre Meunier et Marguerite Bordat entendent « reconsidérer le monde avec les poètes des matériaux déconsidérés ». Ce qu’ils font dans leurs spectacles en honorant le ressort, le tas de pierres, la chambre à air, le pneu ou, dernièrement, la vase (lire ici). Certaines manifestations que Meunier & Bordat proposent tout ce mois de mars aux Métallos sont uniques, comme la venue du potier Camille Virot avec son film sur les forgerons de Bamako ou celle de l’architecte Patrick Bouchain pour parler de l’histoire du Cyclop de Tinguely. Ces manifestations sont passées mais on peut prendre date pour Marie-José Mondzain dialoguant avec le film de Vera Chytilova Les Petites Marguerites (23 mars, 19h).

Une nouvelle Reconsidération de l’aube aura lieu le vendredi 30 mars (même heure). On peut aussi avantageusement fréquenter l’atelier « La chambre de destruction » où, à l’aide de scies, de massues et diverses machines broyeuses, on peut pulvériser un objet que l’on veut détruire, cela va du buffet offert par l’ex-belle-mère au frigo qui ne dégivre plus, de la lampe de chevet qu’on ne peut plus encadrer à l’enfant venant régler son compte à sa Barbie toute pourrie (tous les jeudis de mars de 16 à 20h et tous les samedis de 14 à 18h). Je vous laisse découvrir les autres surprises sur le site de la Maison des Métallos comme la venue, autour d’Etienne Guyon, des auteurs Du merveilleux caché dans le quotidien avec les artisans d’art des Ateliers de Paris, samedi 16 mars à 19h).

Mais, je vous vois venir, vous vous demandez où sont les spectacles de Bordat & Meunier dans tout ça ? Spectacle, il y aura. Mais un seul et seulement deux fois (le samedi 16 à 17h, le lundi 18 à 14h) : Au milieu du désordre, écrit et joué par Pierre Meunier avec pour partenaire un tas de pierres, un spectacle créé en 2004 et joué plusieurs centaines de fois.

Une coopérative artistique

Ce mois de mars avec La belle meunière à la Maison des Métallos correspond pleinement au projet novateur, radical et passionnant de sa nouvelle directrice, Stéphanie Aubin. Ce n’est pas un hasard si La belle meunière s’est intéressée aux ponts. Car c’est bien de nouveaux ponts qu’entend jeter Stéphanie Aubin entre artistes et spectateurs rebaptisés « usagers ». Inscrire de nouvelles traversées. C’est ce que disait à l’aube Jean-Pierre Vernant sur l’un des papiers lus du côté du pont des Arts : « Passer un pont, traverser un fleuve, franchir une frontière, c’est quitter l’espace intime et familier où l’on est à sa place pour pénétrer dans un horizon différent, un espace étrange, inconnu, où l’on risque, confronté à ce qui est autre, de se découvrir dans un lieu propre, sans identité. » A relier avec ce que dira Claudio Magris passé le pont de Sully : « Si on commence à aller et venir d’un bout à l’autre du pont, à aller d’une rive à l’autre, jusqu’à ne plus bien savoir de quel côté on se trouve ni dans quel pays on est, on redevient bienveillant envers soi-même et le monde nous plaît. »


Chaque mois et durant tout le mois, tout s’organise autour d’une CoOP, une coopération artistique, c’est-à-dire une association entre une équipe artistique et l’équipe des Métallos. En avril, ce sera Fanny de Chaillé, en mai Didier Ruiz, en juin la chorégraphe (mais pas seulement) Julie Nioche et en juillet le cinéaste (mais pas seulement, comme les autres) Jérôme Descamps. C’est là une autre façon de diriger ces maisons d’art et d’accueil que sont les théâtres. Avec des rendez-vous : le premier du mois une présentation de l’équipe, deux vendredis du mois des soirées « Before » de 19 à 23h avec des tas de choses dans tous les espaces de la Maison où l’on peut aller et venir, et le dernier jour du mois une fiesta finale. Cela passe aussi par « une billetterie responsable : c’est vous qui décidez de la contribution que vous apportez parmi les tarifs proposés ». 3, 6 ou 9 euros pour une activité au coup par coup. Ou, pour toutes les activités du mois : 10€ « je teste », 20€ « j’aime bien », 30€ « je soutiens ». Décloisonner les arts, décloisonner les esprits.
On sort du cycle infernal de la programmation-abonnement de saison. On passe de la programmation à la proposition. Du jamais vu. C’est osé, c’est formidable. Stéphanie Aubin a convaincu les tutelles, à commencer par le président de l’association Patrick Bloche. La mairie de Paris (Christophe Girard), la mairie du XIe (François Vauglin). Tous ont suivi. Et les artistes ont suivi Stéphanie Aubin pour cette saison de transition rondement menée.

La nouvelle direction du CDN de Montpellier a créé un modèle qui se rapproche en partie de celui de la Maison des Métallos. Notons aussi qu’au Théâtre de la Bastille, après une saison habituelle, en mai-juin la direction offre à une équipe d’« occuper » la Bastille. Après Tiago Rodrigues et la Compagnie L’avantage du doute, c’est au tour cette année de la compagnie de Nathalie Béasse. Alors que le système voit se multiplier le nombre de spectacles dont la vie est, pour beaucoup, de plus en plus courte, quand il ne sont pas morts avant de naître, il y a là le frémissement d’un art qui donne du temps au temps et à la rencontre, qui se veut source, lieu de ressources et de partage. Un pont, quoi.

Maisons des Métallos, 94, rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XIe, programme détaillé sur le site.

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La chauve-souris de Johann Strauss, mise en scène Célie Pauthe

La chauve-souris de Johann Strauss, mise en scène Célie Pauthe | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joshka Schidlow dans son blog Allegro Théâtre 16 mars 2019

 

 

Pour ses débuts dans la mise en scène d'opérette Célie Pauthe ne s'est pas rendue la tâche facile. Hitler n'ignorait évidement pas que Johann Strauss avait des origines juives. Appréciant la gaieté acidulée de ses opérette, il lui offrit un certificat d'aryanisation. Ses oeuvres ne furent de ce fait jamais interdites. Brillamment mis en scène, le début du spectacle est, avec sa foison de quiproquos et ses danses tourbillonnantes, d'une folle allégresse. Les inflexions harmonieuses des voix des chanteurs-acteurs ajoutent à notre plaisir. Mais la maîtresse d'oeuvre a tenu à ce que le regard rapidement se décille. Les interprètes incarnent les artistes juifs qui furent déportés au camps de Térézin. Ils y jouèrent plusieurs spectacles. La chauve -souris y fut montée en 1944, pour abuser les représentants de la croix rouge à qui les nazis, experts en manipulation, firent croire que ceux qui vivaient dans cette ancienne forteresse y menaient joyeuse vie. Kurt Gernon, cinéaste de grand talent se prêta au jeu. Il filma les "habitants" de Terezin vivant dans des conditions idylliques. Le film terminé et les membres de l'organisation humanitaire partis, il fut comme la majorité de ceux qu'il avait montré profitant d'excellentes conditions de vie, envoyé dans les chambres à gaz d'Auschwitz. Le spectacle chatoyant était en fait une danse de spectres. Ce qu'un acteur à l'ouverture du 3e acte dit sur un ton inutilement larmoyant. C'est là la seule réserve qu'inspire cette représentation pour laquelle Anaïs Romand, plus habituée à mettre son remarquable métier au service du cinéma que de la scène, à conçue des costumes d'une exceptionnelle beauté.

 

Jusqu'au 23 mars MC93 Bobigny tél 01 41 60 72 72 En collaboration avec l'Opéra national de Paris.

 

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