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Les voeux d'Ariane Mnouchkine pour 2014

Les voeux d'Ariane Mnouchkine pour 2014 | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 

 

 

« Mes chères concitoyennes, mes chers concitoyens,

À l’aube de cette année 2014, je vous souhaite beaucoup de bonheur.

Une fois dit ça… qu’ai-je dit? Que souhaité-je vraiment ?

 

Je m’explique :

Je nous souhaite d’abord une fuite périlleuse et ensuite un immense chantier.

 

D’abord fuir la peste de cette tristesse gluante, que par tombereaux entiers, tous les jours, on déverse sur nous, cette vase venimeuse, faite de haine de soi, de haine de l’autre, de méfiance de tout le monde, de ressentiments passifs et contagieux, d’amertumes stériles, de hargnes persécutoires.

 

Fuir l’incrédulité ricanante, enflée de sa propre importance, fuir les triomphants prophètes de l’échec inévitable, fuir les pleureurs et vestales d’un passé avorté à jamais et barrant tout futur.

 

Une fois réussie cette difficile évasion, je nous souhaite un chantier, un chantier colossal, pharaonique, himalayesque, inouï, surhumain parce que justement totalement humain. Le chantier des chantiers.

Ce chantier sur la palissade duquel, dès les élections passées, nos élus s’empressent d’apposer l’écriteau : “Chantier Interdit Au Public“

 

Je crois que j’ose parler de la démocratie.

 

Etre consultés de temps à autre ne suffit plus. Plus du tout. Déclarons-nous, tous, responsables de tout.

 

Entrons sur ce chantier. Pas besoin de violence. De cris, de rage. Pas besoin d’hostilité. Juste besoin de confiance. De regards. D’écoute. De constance.

L’Etat, en l’occurrence, c’est nous.

 

Ouvrons des laboratoires, ou rejoignons ceux, innombrables déjà, où, à tant de questions et de problèmes, des femmes et des hommes trouvent des réponses, imaginent et proposent des solutions qui ne demandent qu’à être expérimentées et mises en pratique, avec audace et prudence, avec confiance et exigence.

 

Ajoutons partout, à celles qui existent déjà, des petites zones libres.

Oui, de ces petits exemples courageux qui incitent au courage créatif.

 

 

Expérimentons, nous-mêmes, expérimentons, humblement, joyeusement et sans arrogance. Que l’échec soit notre professeur, pas notre censeur. Cent fois sur le métier remettons notre ouvrage. Scrutons nos éprouvettes minuscules ou nos alambics énormes afin de progresser concrètement dans notre recherche d’une meilleure société humaine. Car c’est du minuscule au cosmique que ce travail nous entrainera et entraine déjà ceux qui s’y confrontent. Comme les poètes qui savent qu’il faut, tantôt écrire une ode à la tomate ou à la soupe de congre, tantôt écrire Les Châtiments.  Sauver une herbe médicinale en Amazonie, garantir aux femmes la liberté, l’égalité, la vie souvent.

 

Et surtout, surtout, disons à nos enfants qu’ils arrivent sur terre quasiment au début d’une histoire et non pas à sa fin désenchantée. Ils en sont encore aux tout premiers chapitres d’une longue et fabuleuse épopée dont  ils seront, non pas les rouages muets, mais au contraire, les inévitables auteurs.

 

Il faut qu’ils sachent que, ô merveille, ils ont une œuvre, faite de mille œuvres, à accomplir, ensemble, avec leurs enfants et les enfants de leurs enfants.

 

Disons-le, haut et fort, car, beaucoup d’entre eux ont entendu le contraire, et je crois, moi, que cela les désespère.

 

 

Quel plus riche héritage pouvons-nous léguer à nos enfants que la joie de savoir que la genèse n’est pas encore terminée et qu’elle leur appartient.

Qu’attendons-nous ? L’année 2014 ? La voici.

 

 

PS : Les deux poètes cités sont évidemment Pablo Neruda et Victor Hugo »

 

Ariane Mnouchkine, metteure en scène, fondatrice du Théâtre du Soleil

 

Ces voeux ont été offerts à Médiapart, qui les a publiés également sous la forme d'une vidéo, texte lu par Edwy Plenel.

 

Lien pour voir la vidéo : http://www.mediapart.fr/journal/france/311213/les-voeux-d-epopee-d-ariane-mnouchkine

 

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"LE SEUL BLOG THÉÂTRAL DANS LEQUEL L'AUTEUR N'A PAS ÉCRIT UNE SEULE LIGNE"    L'actualité théâtrale, une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement.
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Comment utiliser au mieux la Revue de presse Théâtre

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Julie Dupuy's curator insight, January 15, 2015 9:31 AM

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Dans l'ombre de l'histoire, la «guerre des paysages», spectacle d'Irène Bonnaud 

Dans l'ombre de l'histoire, la «guerre des paysages», spectacle d'Irène Bonnaud  | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Ysé Sorel dans son blog "Take it Ysé"  17 mai 2019

 

 

Avec «Guerre des paysages», Irène Bonnaud fait du théâtre «archéologique» : elle déterre une histoire oubliée, celle de la guerre civile grecque, et surtout l'exil des communistes dans les Balkans.


La Grèce, pays fantasmé, berceau de la « démocratie » dans l’œil occidental : l’Europe de l’Ouest a écrit son roman des origines à l’aune de son mythe blanc et à l’ombre du Parthénon.  À cela s’est ajoutée ces dernières décennies, avec l’essor du tourisme de masse, la vision d’îles paradisiaques, de plages somptueuses, d’un art de vivre enviable. Mais ce n’est voir là qu’à travers une lucarne, qui laisse de côté bien des pans de ce pays : ses habitants et son territoire n’ont cessé de souffrir d’une multitude occupations, de spoliations, d’outrages – et la mise sous tutelle par la troïka, lors de la crise de la dette, n’est qu’un abus de plus qui s’ajoute à cette liste.

Avec « Guerre des paysages », Irène Bonnaud nous montre les paysages de la guerre, d’une guerre oubliée, la guerre civile qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Elle nous emmène, avec la comédienne et chanteuse Fotini Banou et deux musiciens, Michalis Katachanas et Vassilis Tzavaras, dans les montagnes du Nord du pays, dans cette « poudrière » des Balkans. Le théâtre devient alors le porte-voix des spectres, des vaincus de l’histoire, qui apparaissent dans ses béances, dans la plaie non refermée d’une mémoire toujours à faire.

Le plateau se peuple de brigands, de partisans, de pauvres gamins, de villageois hagards, à travers les mots, les notes et les silhouettes en ombres chinoises qui font signes vers ces fantômes refoulés. L’ensemble produit -  les voix, les images, la musique - la « psycho-géographie » de ces années douloureuses, entreprise déjà commencée par Ilias Poulos, qui en a récolté des témoignages, publiés dans Mémoires en exil. Plasticien et photographe grec, ce dernier est lui-même un fils de combattants de la guerre civile, né à Tachkent, dans les années 50. Tachkent, c’est-à-dire une ville d’Ouzbekistan, où des Grecs communistes s’étaient réfugiés, de crainte des représailles.

Car en Grèce, la lutte antifasciste a donné naissance à d’autres monstres : le combat contre les Nazis avait été mené par le parti communiste mais, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, d’autres ont décidé pour le pays de son destin. À Yalta, les puissants, sans consulter les populations, ont tranché : la Grèce appartiendrait à l’Ouest, la Pologne à l’Est. Les Grecs se déchirèrent alors pendant deux ans, divisés entre l’armée royaliste, soutenue par les Anglo-saxons, qui n’hésitèrent pas à leur fournir du napalm, et les communistes.  Suite à la défaite des seconds, certains furent transportés à fond de cale du port albanais de Durrës jusqu’à la Mer noire, puis de Géorgie jusqu’à Tachkent – événement qui se décline dans le spectacle avec les passages évoquant Charon et son frêle esquif mortuaire. L’histoire affleure avec le mythe, tandis que l’on vogue sur les eaux troubles de la mémoire.

À ces témoignages recueillis s’ajoutent des textes écrits par Dimitris Alexakis. Lorsque celui-ci arrive en Grèce, en quête de sa part hellène, lui qui a grandi en France, il se retrouve dans ces montagnes, et se confronte à cette histoire trop souvent tue. « Une guerre : certains se transformèrent en roches, en galets de rivière, et devinrent paysage », écrit-il.

Il s’agit alors de faire parler les paysages.

Sur ces hauteurs, dans le nord de la Grèce, les populations se mêlent depuis l’Antiquité ; à l’époque moderne, les différents peuples des Balkans s’y sont croisés et affrontés ; après le drame de 1920, les Grecs d’Asie mineure s’y sont réfugiés ; et puis, désormais, les ombres venues de Syrie, d’Afghanistan, du Pakistan s’étalent sur ces crêtes. Ces autres fantômes, filmés par Maria Kourkouta et Niki Gianari dans Des spectres hantent l’Europe, attendent à Idomeni de pouvoir poursuivre leur périple.

Ces échos de l’histoire nous font donc trébucher dans les drames contemporains, et l’écrivain constate, lucide : « c’est toujours la guerre des pauvres, il n’y a pas d’autre guerre, seuls les noms ont été changés. » Car on parle de gens qui ont froid, faim, des malheureux atteints dans leur chair, bien plus que de combats idéologiques. Une incise, comme une pique et une piqûre de rappel, alors : « L’enfant de 1947 touche aujourd’hui une retraite de 563 euros. »

 Face à ce que Jean-Pierre Han a appelé le « théâtre-clubbing », ou le théâtre qui joue sur la saturation des signes à coup de grosses productions, « Guerre de paysages » s’appuie sur l’essence du théâtre, à savoir l’art de raconter des histoires grâce à son pouvoir d’évocation et à la grâce de son interprète. La sobriété de la mise en scène, se rapprochant d’un concert-performance, est mise au service de ce texte magnifique scandé dans cette langue grecque si rare sur nos scènes françaises, dont l’étrangeté est propice à la rêverie. L’actrice Fotini Banou a mille visages, et devient le réceptacle et la bouche de ces oubliés de l’histoire. Avec délicatesse, elle les prend en charge puis s’en déleste, d’un simple mouvement de main. Elle est accompagnée dans cette traversée, des montagnes et du temps, par un guitariste et un violoniste, et le trio s’ébroue ensemble alors que les chants d'Épire s’élèvent, majestueux, poignants.

Le spectateur est alors d’autant plus disponible dans ce dépouillement et cette somnolence attentive. Paradoxalement en éveil, on reçoit avec force des images qui frappent l’imagination : une mère gelée sur un rocher avec ses deux enfants figés ; la tête d’une jeune femme, décapitée, exhibée de village en village ; une jeune fille, nue, le ventre ouvert, elle auparavant en train de cueillir des feuilles sur un mûrier, désormais le corps criblé de balles.

Les paysages s’incarnent, la guerre aussi. Et elle est belle, par le miracle du théâtre.  

Ysé Sorel

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Ces comédiens qui se donnent en bons spectacles

Ces comédiens qui se donnent en bons spectacles | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Armelle Héliot  dans Le Figaro le 17/05/2019 

 


CHRONIQUE - Flore Lefebvre des Noëttes au Rond-Point, Raoul Fernandez à Théâtre Ouvert revivent leur jeunesse sur scène.

L’une a écrit les textes, conçu le spectacle et l’interprète sur la scène du Rond-Point. L’autre a raconté sa vie à l’auteur dramatique Philippe Minyana, et son seul-en-scène donné à Théâtre Ouvert s’inscrit dans une série produite par le Centre dramatique de Caen. Flore Lefebvre des Noëttes comme Raoul Fernandez sont des interprètes bien connus du monde du théâtre. Ils viennent d’horizons très différents. Mais tous deux s’inscrivent dans une belle tradition dont le modèle pourrait être le fabuleux Roman d’un acteur de Philippe Caubère.

Flore Lefebvre des Noëttes a composé deux moments: La Mate, du nom qu’elle et sa vaste fratrie donnaient à leur mère, et Juliette et les années 70, ou une adolescence en France, il y a quarante ans. Raoul Fernandez a laissé la plume tendre de Minyana faire de son enfance et de sa jeunesse en Amérique du Sud un roman d’apprentissage dans un monde pauvre et digne. Un trait suffit à dire la force d’âme et les rêves du jeune Raoul grandissant auprès de sa maman couturière, au Salvador. Il a appris le français tout seul en mémorisant l’ensemble des comédies de Molière. Vraiment. Tels étaient son désir d’ailleurs, son espérance, son rêve de culture française. Sa vie est un roman.

Plus franchement féroce est souvent Flore Lefebvre des Noëttes

On connaît bien Raoul Fernandez, costumier, comédien familier de l’univers de Stanislas Nordey. Le spectacle est délicieux, charmeur, plein d’esprit, très émouvant. Il lui ressemble. Il s’inscrit dans la série initiée par Marcial Di Fonzo Bo, qui signe la mise en scène de Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte? Il n’est pas simple pour quelqu’un qui a choisi de toujours être un autre de s’incarner soi-même sur un plateau. Nul narcissisme. Nul cabotinage. C’est «mon cœur mis à nu». C’est simple, beau, toujours tendre. Costumes, masque, tout vient en appui d’une fantaisie non dénuée de gravité, d’une légèreté qui va jusqu’à la lévitation! C’est déchirant et cocasse.

Plus franchement féroce est souvent Flore Lefebvre des Noëttes. C’est elle qui écrit. Elle ne se ménage pas. On avait découvert La Mate à Avignon il y a deux ans. C’était bouleversant. Interprète extraordinairement sensible que l’on a applaudie dans un répertoire exigeant, sous la férule de metteurs en scène puissants - Stéphane Braunschweig, Bernard Sobel, Jean-Pierre Vincent, Guy-Pierre Couleau, Anne-Laure Liégeois, Lisa Wurmser, entre autres -, elle a eu besoin, un beau jour, de se raconter. Une famille apparemment très intégrée: père médecin militaire, mère qui travaillera sur le tard et qui élève ses nombreux enfants. Une famille catholique dans la France des Trente Glorieuses. Tout pour être heureux, tous. N’était la maladie mentale du «Pater». Dans La Mate, on était du côté de l’enfance. Voici l’adolescence de Flore-Juliette et ses folles rêveries sur la plage de Saint-Michel-Chef-Chef, en Loire-Atlantique.

Elle ne se protège pas, elle ne cherche pas à falsifier la vérité

L’écriture est puissante et fluide. Elle a du style, Flore. Sa vie, à elle aussi, est un roman. Mais ce qui force le plus l’admiration, par-delà les rires que provoque le récit des aventures hautes en couleur de cette tribu hallucinante, c’est qu’elle y va. Elle ne se protège pas, elle ne cherche pas à falsifier la vérité. C’est parce qu’elle affronte crânement toutes les vérités de sa vie, qu’elle offre ce grand théâtre jubilatoire et touchant qui, au-delà de sa propre histoire, nous propose, comme la vie de Raoul, une plongée au cœur de l’âme humaine.

Juliette et les années 70, La Mate, Rond-Point jusqu’au 8 juin, 20h30.  

 

Portrait de Raoul Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte? ,Théâtre Ouvert, les 20 et 21 mai, 20h30.

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L’auteur Rémi De Vos entre dans la banque par la porte du « départ volontaire » 

L’auteur Rémi De Vos entre dans la banque par la porte du « départ volontaire »  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

ParJean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan - 16 mai 2019

 

Cadre dans une banque, Xavier (Micha Lescot) veut profiter d’un plan social assorti de départs volontaires pour fonder sa boîte et gagner un max de pognon. La banque le retient et se venge. S’ensuit une descente aux enfers au terme de laquelle il attaque son employeur en justice. Une tragi-comédie familiale et judiciaire mise en scène par Christophe Rauck.


Scène de "Départ volontaire" © Jean-Louis Fernandez
Micha Lescot est un grand acteur, tous les spectateurs et les metteurs en scène vous le diront, mais parmi les grands, c’est un très grand : près de deux mètres sous la toise. Il ne faut pas m’en vouloir si je force sur les centimètres : sur scène comme sur l’écran, les acteurs sont toujours plus grands que dans la vie. Présentement, Micha Lescot incarne le principal personnage de Départ volontaire, la nouvelle pièce de l’auteur français Rémi De Vos (le genre d’auteur à vous balancer des « con » et autre « merde » à la volée), une pièce commandée par Christophe Rauck qui la met efficacement en scène au Théâtre du Nord qu’il dirige.


Grand puis petit

C’est l’histoire d’un homme, Xavier (Micha Lescot, donc), cadre supérieur dans une banque. A la faveur d’un plan social, il se porte candidat au « départ volontaire ». Avec le pactole reçu, il entend créer sa propre « boîte » et, c’est son idée fixe, gagner un pognon de dingue, comme dirait l’autre. Pour accompagner l’obsession récurrente de son personnage, Micha Lescot invente un geste magnifique : il lève les bras en l’air, très haut, bien plus haut qu’un joueur de castagnettes, et, à toute vitesse, fait claquer ses doigts de multiples fois comme si des billets de cinq cents euros en jaillissaient à foison. Le pognon, ça le démange. Revanche sociale ? Il y a de cela (père ouvrier alcoolo, je ne vous dis que cela). Et la pièce va souligner ça au gros trait rouge en plusieurs occasions.

Evidemment, cela ne va pas se passer comme prévu. Xavier veut partir mais la banque ne veut finalement pas : il y a trop de candidats partants et Xavier est un bon élément. Xavier a beau s’obstiner, il doit reprendre sa place. Malaise, soupçons, fausses accusations et ainsi de suite. Dans l’épreuve, le personnage incarné par le grand Micha Lescot va traverser différentes phases (attente inquiète, révolte, colère, humiliations, abattement alcoolisé, etc.). Il finira par se ratatiner, se rapetisser. Littéralement à terre, il n’est bientôt presque rien qu’un tout petit tas de viande flétrie doué de parole. C’est l’histoire d’un rêve d’ascension vertigineuse et d’une chute qui ne l’est pas moins avant une pirouette finale qui ouvre d’autres possibles.

Sous certaines conditions, les entreprises qui veulent « dégraisser » leur personnel de cadres supérieurs peuvent avoir recours aux départs volontaires. Ledit partant bénéficie de certains avantages : prime de départ, prime d’ancienneté, chômage avec salaire à hauteur de plus de 80 % garanti pendant deux ans, prime à la création d’entreprise pour ceux qui souhaitent en créer une. Des sites de presse comme Rue89 ou Les Jours sont en partie nés comme ça.

Pièce à procès

Xavier qui en a marre de faire gagner plein de fric à ceux qui en ont déjà plein les poches veut donc fonder sa petite entreprise et faire fortune. Il en parle à sa compagne, Marion, et lui promet de l’épouser (elle n’attend que ça) « après » avoir fondé sa boîte. Il en parle à sa maîtresse (cadre dans la banque où il travaille), il la baise et « ensuite » lui dit qu’il leur faut cesser toute relation. Il en parle à son meilleur pote, Niels, qui, lui, rêverait plutôt d’une vie peinarde à la campagne et essaie de le raisonner : « Tu gagnes plus que la moyenne, cela devrait te suffire » à quoi Xavier rétorque : « je vais gagner dix fois plus de fric ». Il en parle enfin à sa mère : « Je veux prendre une revanche sur la vie. » A quoi cette dernière rétorque : « T’as pas d’autres conneries à dire ? » Il faut entendre ces mots extirper de la gorge en perpétuelle fournaise de l’actrice Annie Mercier. Les scènes entre la mère et le fils sont les plus réussies. Rémi De Vos a le mérite de mettre en scène un personnage guère sympathique dont la lutte et la chute nous touchent.

La pièce commence quand, plus tard, Xavier attaque la banque devant un tribunal. C’est ce que souhaitait Christophe Rauck lorsqu’il a commandé une pièce à Rémi De Vos (ils ont six spectacles en commun sous la semelle) : « Ecrire une pièce sur un procès et passer du procès à la fiction. »

C’est ce qui advient avec ce bonus maison du théâtre qu’est l’acteur jouant plusieurs rôles. Hormis Micha Lescot, c’est le cas des autres. L’immense Annie Mercier interprète la mère de Xavier (qui ne veut pas juger son fils mais ne cesse de le faire) et la présidente du tribunal (qui doit juger « l’appelant »). Virginie Colemyn s’amuse beaucoup à traverser différentes tonalités et apparences : Marion, la compagne de Xavier, Carole, sa maîtresse, la serveuse du bar où Xavier et son pote Niels ont leurs habitudes, l’avocate de la banque. David Houri qui interprète Niels joue aussi l’avocat qui défend Xavier et brièvement un flic, tout comme Stanislas Stanic qui assure le rôle du délégué syndical et ceux des cadres hostiles à Xavier.

Le coup de l’enfance

La mise en scène ne cache rien de ces glissements d’un rôle à l’autre, ce que favorise l’astucieuse scénographie tournante d’Aurélie Thomas. Cela ne suffit pas pour masquer la faiblesse des personnages par trop réduits à quelques traits. Si celui de Xavier est fouillé, si celui de la mère tient la route, ce n’est pas le cas de celui de sa femme qui évolue en cours de route, ce que la pièce ne montre que trop sommairement. Quant au personnage du syndicaliste, il est si caricatural qu’il ferait hurler de rire (ou d’effroi) tout délégué syndical présent dans la salle où se joue Départ volontaire. Enfin, le poids de la revanche sociale pèse lourdement sur la pièce, en particulier dans une des dernières séquences où Xavier revit une scène de son enfance. Comme l’écrit Olivier Cadiot dans son Histoire de la littérature récente : « On ne va pas s’en sortir par l’enfance. Le coup de l’enfance, c’est pathétique. »

Tout cela est rondement mené par Christophe Rauck au fil d’une bonne cinquantaine de séquences durant lesquelles Micha Lescot quitte rarement le plateau. Sur le tapis roulant du décor, Xavier marche vers son destin, les grandes jambes de Micha Lescot l’accompagnent. A la fin, ayant tout quitté, décidé, volontaire, il part.

Au Théâtre du Nord, à Lille, du mar au ven à 20h30, sam 19h, dim 16h (relâche les 19 et 20 mai) jusqu’au 26 mai.

Un volume réunissant Départ volontaire et Kadoc, une autre pièce de Rémi De Vos, vient de paraître aux éditions Actes Sud-Papiers, 204 p., 18€.

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10e et dernière édition du Festival des Ecoles du Théâtre Public de l'Aquarium

10e et dernière édition du Festival des Ecoles du Théâtre Public de l'Aquarium | Revue de presse théâtre | Scoop.it

10 ans voici l’âge du Festival des Ecoles du Théâtre Public crée par François Rancillac, cette année, il se déroule du 15 au 30 juin à la Cartoucherie: Théâtre de L’aquarium , Théâtre de L’épée de bois , CDCN et L’Odéon -Théâtre de L’Europe.

Dans mon désir de consacrer un bout de ma vie d’homme et d’artiste à la direction de l’Aquarium, le projet du « Festival des écoles » avait sa place de choix : puisqu’il était question de vouer ce théâtre à la création et à la transmission, de nouer de la manière la plus concrète et joyeuse possible l’art du spectateur et celui de l’acteur (qu’il soit professionnel ou amateur), il était évident d’y inviter aussi les écoles supérieures qui se consacrent tout au long de l’année à la formation des comédiens et comédiennes professionnel.le.s : leurs « spectacles de sortie », conçus sur mesure par des metteur.e.s en scène choisi.e.s pour leur talent et leur goût de la pédagogie, permettent à ces jeunes pousses gorgées de promesses de se présenter au public, aux professionnel.le.s et aux critiques à travers l’acte même de création.

En dix ans, presque toutes les écoles supérieures de France* (et de Suisse) ont pu répondre à notre invitation : et ce fut chaque fois une fête. Très vite, le Festival a aussi ouvert ses portes à d’autres écoles de l’échelon « inférieur », qui préparent notamment à l’entrée aux écoles supérieures – à l’instar de la très fidèle EDT 91, qui est encore des nôtres aujourd’hui.

À l’heure de conclure, il était temps d’innover toujours : l’Aquarium, qui a depuis belle lurette associé à ses saisons les classes de théâtre des Conservatoires d’arrondissement de Paris, a créé cette fois le « Collectif Éphémère » : 20 apprentis comédiens en formation dans ces Conservatoires (ou au sein du formidable « 1000 Visages ») ont été choisis sur audition pour suivre la saison de l’Aquarium, rencontrer son équipe permanente et surtout participer à une création sous ma houlette : c’est donc encore un échelon de plus présenté durant ce Festival, qui démontre ainsi la cohérence et la richesse de la formation théâtrale en France.
Ce Festival se veut aussi espace de rencontre, de réflexion : l’Affut (association des élèves et anciens élèves des écoles supérieures) proposera comme de coutume une semaine de workshop et une après-midi de rencontre professionnelle ouverts à tous ! Et le CNSAD présentera son formidable programme « SACRe » qui s’adresse à tout.e artiste de la scène que la recherche en acte titille.

Malgré l’absence criante de tout soutien public, ce Festival aura donc tenu bon durant cette décennie : grâce à l’enthousiasme des écoles qui y trouvent une « vitrine » indispensable pour leurs étudiants ; à l’hospitalité bienveillante de nos voisins de La Cartoucherie (et encore merci, pour cette édition, à l’Atelier de Paris, à l’Arta et au Théâtre de l’Épée de Bois) ; grâce à l’engagement opiniâtre de l’équipe permanente de l’Aquarium ; à la si précieuse participation
des apprentis techniciens du CFA/CFPTS (La Filière) ; et surtout grâce à la curiosité généreuse du public qui sait trouver là, chaque printemps, autant de fougue que d’émotions théâtrales.
Que vive éternellement la jeunesse du théâtre d’aujourd’hui et de demain !

François Rancillac, metteur en scène
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DIX BOUGIES D’AVENIR
* Les 14 écoles nationales supérieures d’art dramatique sont l’École du Nord à Lille, l’École du TNB à Rennes, l’Académie de Limoges, l’École supérieure du TnBA à Bordeaux, l’ENSAD de Montpellier, l’ERACM à Cannes & Marseille, l’École de La Comédie de Saint-Étienne, l’ENSATT à Lyon, l’ESAD du TNS à Strasbourg, le CNSAD et l’ESAD/PSPBB à Paris, l’ESCA du Studio d’Asnières, le Théâtre École d’Aquitaine à Agen et l’ ENSAM – CharlevilleMézières.
Elles sont subventionnées par le Ministère de la Culture (par le Ministère de l’Éducation Nationale pour l’ENSATT), avec le soutien des villes et des collectivités territoriales respectives.
Pour cette dernière édition, le Collectif Éphémère dirigé par François Rancillac ouvre les festivités, une semaine avant l’arrivée in situ des 7 écoles participantes :
EDT 91-Évry / Les Teintureries-Suisse / éstba-Bordeaux / ERACM-Cannes & Marseille / ESCA-Asnières / L’Académie de L’union-Limoges / La Manufacture-Suisse. Avec 7 spectacles mis en scène par Enrico Casagrande & Daniela Nicolò (Cie Motus), Sylvain Creuzevault, Paul Francesconi, Jean-François Matignon, Anne Monfort, Das Plateau, Frédéric Sonntag. Sur scène, 77 futur.e.s comédien.ne.s !

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Les élucubrations d’Edouard Baer touchées par la grâce au Théâtre Antoine 

Les élucubrations d’Edouard Baer touchées par la grâce au Théâtre Antoine  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Patrick Sourd dans Les Inrocks - 15 mai 2019 

 


Comme un fildefériste se joue du vide, Dans “Les Elucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce” au Théâtre Antoine, Edouard Baer s’amuse d’une mise à nu dans une prestation de haut vol qui donne le vertige.

 


Rien de neuf sous le soleil, et pourtant, avec Les Elucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce, tout tient de l’exceptionnel d’un exercice de style qui tire sur le fil aussi précieux que fragile d’un spectacle à déguster comme la plus brillante des improvisations.

Le rôle d'un acteur venant de péter un cable

Affublé d’un manteau qu’il ne quitte jamais et qui suffit à lui donner des allures d’oiseau de nuit déboussolé, Edouard Baer s’invente un rôle à sa démesure, celui d’un acteur venant de péter un câble sur la scène du théâtre d’à côté.

Poursuivi par un régisseur bien décidé à le faire rentrer au bercail, c’est au moment où il trouve refuge au Théâtre Antoine que débute le spectacle. Même s’il s’amuse de la complicité du public dans la tradition du théâtre de Guignol et Gnafron, sa sincérité est entière quand il tire un dernier coup de chapeau au grand Jean Rochefort.

De l'inspiration de Malraux, Vian et Bernhard

Misant pour ses divagations sur les valeurs sûres de quelques morceaux choisis de haute volée, il puise chez André Malraux, Boris Vian et Thomas Bernhard. L’artiste a l’art de faire monter la mayonnaise avec tout ce qui lui tombe sous la main, allant même jusqu’à oser un clin d’œil au lieutenant Colombo quand il téléphone à sa femme.

Comme on déguste une cuisse de poulet rôti sur le plateau, nous nous contenterons d’une métaphore culinaire pour affirmer que ce spectacle s’apparente au délicieux morceau des gallinacés qu’on nomme le sot-l’y-laisse.

Les Elucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce de et par Edouard Baer avec Christophe Meynet. Jusqu’au 22 juin, Théâtre Antoine, Paris Xe.

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Isabelle Lafon au pied du murmure 

Isabelle Lafon au pied du murmure  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan 14 mai 2019

 


Après nous avoir emportés dans ses vibrations à partir de textes allant d’Anna Akhmatova à Virginia Woolf en passant par Tchekhov ou Racine, la metteuse en scène et actrice Isabelle Lafon, en concevant seule mais en signant le texte « Vues Lumière » avec ses partenaires, fraie un chemin inconnu. Où plus que jamais l’actrice, l’acteur sont créateurs. On en redemande.

Je n’oublierai jamais ce soir de décembre 2014, dans la nuit du terrier, au sous-sol du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, où elles sont apparues toutes les deux à la lueur de petites lampes torches. Les leurs éclairaient les feuillets, les livres disposés devant elles sur une modeste table, les autres tenues par les spectateurs des premiers rangs éclairaient le visage, les mains des deux actrices. Une lumière douce sans cesse en mouvement, fuyante, fluctuante, insaisissable comme l’était le doux babil des deux actrices, un chuchotement légèrement augmenté, balbutiant souvent au bord de l’inaudible. Elles semblaient improviser leur texte au fur et à mesure, c’était, comment dire, un berceau de fragilité posé sur un socle déterminé.
Merveilleusement insoumises

Le théâtre était tout entier dans son tremblement premier, il faisait littéralement acte de présence en les personnes d’Isabelle Lafon et de Johanna Korthals Altes (spectacle Deux ampoules sur cinq, lire ici). Je retrouvais la première après l’avoir vue comme actrice en particulier dans Les Démons d’après Dostoïevski, une mise en scène de Chantal Morel ; je découvrais la seconde.

Deux ans plus tard, je les retrouvais dans le triptyque « Les Insoumises » réunissant le premier spectacle Deux ampoules sur cinq autour d’Anna Akhmatova et de son amie Lydia Tchoukovskaïa, Let me try autour du Journal de Virginia Woolf (les deux rejointes pour l’occasion par une troisième actrice, Marie Piémontese) et L’Opoponax, le premier roman de Monique Wittig dont s’emparait seule Isabelle Lafon (lire ici). Des écrivaines effectivement insoumises, du bon pain pour « Les Merveilleuses », nom de la compagnie d’Isabelle Lafon dont les spectacles sont justement merveilleusement insoumis, rétifs à tous les carcans, toutes les normes, tous les genres.

Deux autres spectacles (il faudrait proposer un autre mot, offrandes peut-être, tant les propositions d’Isabelle Lafon déjouent les règles habituelles du spectaculaire ; infra-spectacle ne serait pas faux mais trop limité pour un théâtre tourné vers le public et naturellement sans entraves, poursuivons), deux autres spectacles donc, l’un d’après La Mouette de Tchekhov avec cinq actrices dont les deux historiques, spectacle qui allait connaître deux distributions pour cause de reprise (lire ici et ici), l’autre d’après Bérénice de Racine (lire ici), avec quatre actrices – Isabelle Lafon, Johanna Korthals Altes, Karyll Elgrichi et Judith Périllat – et un acteur – Pierre-Félix Gravière – qui constituent la distribution du nouveau spectacle Vues Lumière.

Il est un front commun à tous ces spectacles : l’actrice, l’acteur en sont le pivot. L’actrice plus volontiers que l’acteur. Non l’exécutante, non la diseuse, mais la créatrice, pour ainsi dire au même titre que l’auteur(e). Avec Vues Lumière, Isabelle Lafon saute joyeusement dans le vide en ne s’appuyant plus sur un texte préalable, aucun auteur. Rien. Elle avance dans l’inconnu forte d’un compagnonnage plus au moins long avec les actrices et l’acteur qui l’accompagnent sur scène, forte aussi, autour d’elle, d’une petite équipe soudée, aguerrie au fil des spectacles, telle son assistante à la mise en scène Marion Canelas.

Tout inventer

A l’occasion du tournage de son seul film (un moyen métrage – par ailleurs, elle prépare un long métrage), Isabelle Lafon a fréquenté un centre social du XXe arrondissement de Paris. Un de ces lieux où animateurs et assistantes sociales aident à découvrir un métier ou dépatouiller un dossier, où chacun peut trouver un conseil, tromper la solitude autour de réunions communes et de projets participatifs, un lieu d’entraide, de distraction et d’écoute pour les gens du quartier, un lieu où l’on aime revenir retrouver un brin de communauté autour d’un café, d’un anniversaire ou d’un atelier. C’est ce centre social qui est le creuset du spectacle.

On y retrouve quatre femmes et un homme. Fantine (Isabelle Lafon) qui travaille comme mécanicienne dans un garage ; Georges (Johanna Korthals Altes) employée aux jardins de la ville de Paris ; Esther (Judith Périllat) qui bosse à la Poste ; Shali (Karyll Elgrichi) depuis peu à Paris (elle est d’origine iranienne) qui gagne sa vie en gardant des enfants ; Martin (Pierre-Félix Gravière), gardien de nuit dans un hôtel. S’ils sont réunis, c’est que l’un d’eux a proposé que l’on ouvre au sein du centre social un « atelier sans animateurs », auto géré et inventé par ses participants, un atelier autour du cinéma avec des projections, des discussions, des invités. La direction a accepté pour trois mois. Les voici au pied du mur. Il leur faut tout inventer. C’est là la proposition faite par Isabelle Lafon aux quatre autres actrices et acteurs. Comme toujours, elle n’est pas dans la position du metteur en scène qui regarde depuis la salle, elle est sur scène, mécanicienne, les mains dans le cambouis.

Dans le programme distribué aux spectateurs, Isabelle Lafon écrit : « C’est la première fois que nous ne partons pas d’une œuvre, d’un texte. Que nous constituerons un matériau au fur et à mesure des improvisations qui seront retranscrites puis retravaillées. Nous nous retrouvons finalement dans la même situation que nos personnages : nous découvrons et constituons quelque chose de nouveau. »


Oui, il leur faut tout inventer. La phrase vaut pour les personnages qui doivent inventer la façon dont « l’atelier sans animateurs » va se faire, et la phrase vaut pour celles et celui qui les interprètent en les inventant .


Une actrice coach

Oui, il leur faut tout inventer. Leur vie en dehors du centre social, leur passé, leurs souvenirs, leurs désirs, les relations qui vont se tisser entre eux. Avant de s’inscrire à cet atelier cinéma, ils ne se connaissaient pas. Au plus s’étaient-ils croisés au centre social. A la différence de ceux qui les inventent en les interprétant qui, eux, se connaissent. Mais eux aussi, sans texte préalable, doivent frayer des relations et des façons de faire nouvelles. L’acteur n’en sait pas plus que son personnage et inversement. Il y a là un geste théâtral qui est comme une variation théâtrale autour du livre de Jacques Rancière, Le Maître ignorant (10/18) et de cet autre livre qui en est comme la suite : Le Spectateur émancipé (La Fabrique).

Chaque soir est donc un autre soir. Pas de décor. Pas de vue frontale, pas de scène surélevée, mais un espace ouvert commun où les comédiens comme les regards des spectateurs sont appelés à bouger, à ne jamais s’installer, se fixer, se figer. On devine qu’il y a des points de repères, des rendez-vous mais l’acteur se doit d’être créateur, son personnage est comme son coach (et inversement).

On est à la fois très loin du théâtre documentaire (tous les personnages sont imaginaires), et loin tout autant de la création collective : la conception du spectacle et la mise en scène sont bel et bien signées Isabelle Lafon. Sur le plateau, comme dans un match de foot, elle est ce pivot qui distribue des balles et, au moment voulu, effectue une passe décisive. Ses partenaires sont à son écoute mais tout autant à celles des autres dans une écoute-relance réciproques.

Les cinq entrent et se tiennent alignés au fond devant un public assis sur des gradins répartis sur trois côtés. Isabelle Lafon est la première à s’avancer. L’actrice précède en elle la metteuse en scène, elle donne le tempo où l’incertitude est première, où rien n’est acquis, où le doute guide la bouche. Le théâtre en elle, elle entre en scène en tremblant comme au premier soir du terrier. Les quatre autres la regardent puis entrent un à un dans la danse. Et c’est parti. Il y aura ces scènes entre eux dans l’atelier et puis ces échappées où on les retrouve furtivement hors champ, chez eux, seuls. Beau paradoxe de ce spectacle : la communauté qu’il instaure et fait vivre renvoie aussi chacun (personnage, acteur) à sa solitude. Et le théâtre qu’il propose ravale toute théâtralité affichée, prône l’infra, le balbutiant, l’entrée par effraction, le murmure naissant.

Ce n’est pas pour rien que le sujet de « l’atelier sans animateur » du centre social est le cinéma. Isabelle Lafon entend conjuguer les vertus de l’instantané de la prise, propre au cinéma, avec la notion théâtrale de reprise. Que chaque reprise (ou représentation) soit une prise. Unique. A fond les manettes. Tel est le rêve de Vues Lumière. Qui chaque soir s’accomplit avec plus ou moins d’acuité et de fertilité. Un manifeste de l’acteur créateur.

Théâtre de la Colline, mar 19h, du mer au sam 20h, dim 16h, jusqu’au 5 juin.

 


Légende photo : Scène de "Vues Lumière" © Tuong-Vi Nguyen

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Henrik Ibsen face à la pollution du corps social

Henrik Ibsen face à la pollution du corps social | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge dans Le Monde, publié le 13 mai 2019


Jean-François Sivadier signe une mise en scène réussie d’« Un ennemi du peuple » au Théâtre de l’Odéon, à Paris.

C’est la pièce qu’il fallait monter en ce moment : Un ennemi du peuple a pourtant été écrite en 1882, par le Norvégien Henrik Ibsen. Mais elle renvoie à notre actualité à chaque seconde, dans la mise en scène fort réussie qu’en livrent Jean-François Sivadier et sa troupe, Nicolas Bouchaud en tête, au Théâtre de l’Odéon, à Paris. Dégâts écologiques, horreur économique, manipulation politique, piège démocratique, fin du courage, dérive vers des formes de populisme ou de délire paranoïaque : tout y est.

Quand il a écrit Un ennemi du peuple, Ibsen était « l’homme le plus en colère d’Europe », selon son contemporain suédois August Strindberg. Avec sa pièce précédente, Les Revenants, il s’était fait traîner dans la boue dans son pays, qui n’avait pas supporté sa manière d’enlever au scalpel le masque de la morale bourgeoise et protestante pour révéler les turpitudes d’une famille et d’une société.

Dans Un ennemi du peuple, il va s’attaquer à d’autres eaux saumâtres et mettre beaucoup de lui-même dans le héros de la pièce, le docteur Stockmann. Mais à sa manière : sans concession, sans complaisance. Tout commence pourtant dans une ambiance joyeuse, dans le superbe décor que signent Sivadier et son scénographe Christian Tirole. Dans la maison du docteur Stockmann, on se réjouit de la prospérité que le nouvel établissement de bains, créé par le médecin et son frère, préfet et bailli de la ville, va apporter à la famille, et à la bourgade tout entière.

L’euphorie sera de courte durée. Le docteur Stockmann découvre que les eaux thermales sont empoisonnées par une bactérie. Il a la naïveté de penser que cette découverte est une chance, qui permettra de mener les travaux nécessaires et d’éviter une catastrophe sanitaire. Naïveté, oui : car pour son frère, le préfet Stockmann, il est hors de question de laisser diffuser cette nouvelle qui ruinerait la richesse et la renommée de la ville.

Un combat titanesque
A partir de là, Ibsen met en place, avec une efficacité redoutable, le combat titanesque entre les deux frères et le piège qui va se refermer sur le docteur Stockmann, qui, aujourd’hui, ferait figure de lanceur d’alerte. La pollution, pour Ibsen, n’est pas seulement celle de l’environnement, mais celle de toute une société où chacun défend ses intérêts à courte vue. Pour se défendre, le docteur Stockmann va faire appel au rédacteur en chef du journal local, Le Messager du peuple, à son imprimeur, qui se trouve être aussi président d’une association de citoyens, et à la population dans son ensemble.

Ibsen analyse de manière remarquable les mécanismes de la manipulation de l’opinion publique

Tous vont se retourner contre lui, dans cette pièce où Ibsen analyse de manière remarquable les mécanismes de la manipulation de l’opinion publique. Il faut dire que le docteur y met du sien, ce qui rend la pièce d’autant plus complexe et intéressante : loin d’être un pur héros, Stockmann est aussi un homme égocentrique, colérique et, surtout, dénué de tout sens politique. Pris dans le filet qui se resserre autour de lui, rendu fou par le cynisme des dirigeants et la lâcheté de ce qu’il appelle la « majorité compacte », il finit par tenir des propos inacceptables, en appelant à l’extermination du peuple.

De cette pièce-uppercut, Sivadier et sa bande ne font pourtant pas un spectacle austère et plombé. Ce n’est pas leur style, pas la manière de leur théâtre pêchu, populaire et ludique, qui s’offre toujours comme une fête sur le plan scénique. La farce macabre, pour n’être pas gaie, n’est pas triste. Comme le dit le metteur en scène, « le sujet est trop grave pour en faire une tragédie ». On retrouve donc le sens du plateau de Sivadier, dans ce vaste décor non illustratif où la présence et le symbole de l’eau, pure ou souillée, se déclinent sous de multiples formes, notamment à travers de grands panneaux de plastique transparents, magnifiquement éclairés par les lumières de Philippe Berthomé.

Pour n’être pas mise en scène de manière réaliste et psychologique, la pièce n’en est pas moins là et bien là, et on n’en perd pas une miette, dans la traduction claire et limpide signée par Eloi Recoing. Et c’est dû bien sûr aux acteurs, qui, dans le théâtre de Sivadier, occupent la première place et sont formidables. A commencer évidemment par Nicolas Bouchaud, alter ego du metteur en scène depuis plus de vingt ans, dans le rôle du docteur Stockmann.

Il faut le voir, avec sa canadienne et son sac à dos, plus vrai que vrai en homme de gauche idéaliste et déconnecté de la réalité. En une sorte de « running gag », il est tout au long de la pièce incapable de se souvenir du nom de sa bonne, et c’est bien entendu sa femme, Katrine, qui fait tourner sa maisonnée.

Jean-François Sivadier metteur en scène : « le sujet est trop grave pour en faire une tragédie »

Face à lui, Vincent Guédon est remarquable dans le rôle du frère, le préfet Stockmann – un homme capable d’affirmer sans rire que « le fardeau de la pauvreté, de manière réjouissante, pèse de moins en moins sur les classes possédantes » : il le joue sans manichéisme aucun, dans toute l’opacité, le mystère de son cynisme inébranlable. Une forme d’innocence, de bonne conscience, qui serait le revers de celles de son frère.

On est plus qu’heureux(se) de retrouver Agnès Sourdillon, comédienne rare ces derniers temps, merveilleuse dans le rôle de Katrine, la femme du docteur Stockmann : elle est, dans la pièce, le seul personnage à réunir intelligence politique, sens du bien commun et lien avec le réel. Mais elle est une femme. Dans la société de la fin du XIXe siècle, elle ne peut rien faire.

A leurs côtés, Stephen Butel, dans le rôle d’Aslaksen, l’imprimeur couard, Jeanne Lepers, dans celui de Petra, la fille de Stockmann, aussi idéaliste et décalée que lui, sont tout aussi excellents, de même que Cyril Bothorel, Sharif Andoura et Cyprien Colombo.

L’eau, élément mythologique
Intelligence de fond, plaisir de la forme : cet Ennemi du peuple marche bien sur ses deux jambes, la bande de Sivadier n’abusant pas des improvisations parfois un peu intempestives qui émaillaient certains de leurs spectacles précédents. Point n’est besoin ici de forcer pour que la pièce renvoie des échos directs à la confusion idéologique actuelle, aux populismes divers et variés, aux vrais-faux débats entre démagogues de tout poil, aux attaques contre les lanceurs d’alerte, du Mediator à Monsanto, et au sentiment général de malaise démocratique.

Et puis il y a l’eau. Elle sauve, elle tue et elle donne sa poésie au spectacle. L’eau qui se transforme en bombe, au sens strict du terme, quand Stockmann et sa famille deviennent des parias. L’eau d’une société obsédée par le bien-être, qui croit qu’elle va trouver son bonheur au « spa », comme on dit aujourd’hui. L’eau qui lave, qui noie ou qui emporte vers d’autres rivages. Elle est au cœur de la pièce, comme élément mythologique, ce qu’a fort bien joué Jean-François Sivadier.

Il avait du flair, le vieil Ibsen, l’homme que la colère rendait non pas aveugle, mais lucide. A la fin, le docteur Stockmann livre sa morale énigmatique : « L’homme le plus fort au monde, c’est l’homme le plus seul. » A chacun de s’en débrouiller.

Un ennemi du peuple, d’Henrik Ibsen. Traduit du norvégien par Eloi Recoing (Actes Sud, 128 pages, 15 euros). Mise en scène : Jean-François Sivadier. Théâtre de l’Odéon, place de l’Odéon, Paris 6e. Tél. : 01-44-85-40-40. Du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures, jusqu’au 15 juin. De 6 à 40 €. Durée : 2 h 35. Puis tournée.

Théâtre et verdure
Ibsen fait figure de précurseur, en faisant entrer la préoccupation écologique dans l’histoire du théâtre en 1882, avec Un ennemi du peuple, et son intrigue tournant autour des eaux contaminées par les activités des tanneurs. Anton Tchekhov le suivra de près, en 1897, avec Oncle Vania, qui met en scène un personnage d’écologiste avant l’heure, le docteur Astrov, qui replante des forêts et observe – déjà – la disparition de nombre d’espèces animales sous les assauts de la modernité.

Depuis quelques années, le thème est également très présent dans la création contemporaine. En 2015, l’auteur et metteur en scène David Lescot s’intéressait au dérèglement climatique, avec sa pièce Les Glaciers grondants. En 2018, la Belge Anne-Cécile Vandalem plongeait, avec Arctique, dans les eaux glacées du Groenland comme symbole de la prédation économique sur la planète, tandis que Bruno Meyssat, dans 20 mSv, partait sur les traces de la catastrophe de Fukushima. D’autres suivront : l’écologie est devenue un thème majeur, au théâtre comme ailleurs.

Fabienne Darge

 

Légende photo :
Nicolas Bouchaud (Tomas Stockmann) et Agnès Sourdillon (Katrine, son épouse). Pascal Gely / Hanslucas

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Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen, mise en scène de Jean-François Sivadier

Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen, mise en scène de Jean-François Sivadier | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son son blog Hottello 13 mai 2019

 

 

Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen, traduction d’Eloi Recoing (Actes Sud Papiers, 2019), mise en scène de Jean-François Sivadier.

 Quand il écrit Un ennemi du peuple en 1882, Ibsen hésite à l’appeler « comédie », tant le thème de base en est très sérieux, relève Jacques De Decker dans son Ibsen.

De ce point de vue, le metteur en scène Jean-François Sivadier n’a nullement hésité à en rajouter, du côté du vaudeville, de la farce, de l’agit-prop et de la série TV. Soit un capharnaüm, un désordre sans nom, un fouillis indescriptible sur le plateau, comme le concepteur les apprécie tant, faisant voler en éclats  les conventions.

Tomas Stockmann, figure centrale de la pièce, est le médecin d’une station balnéaire dont son frère est le maire et préfet. Il va à  ses risques et périls jusqu’à compromettre son confort personnel – son poste et la sécurité économique familiale.

Et la tranquille prospérité de la petite ville est mise à mal, dès lors que le médecin révèle publiquement que les sources alimentant les bains publics sont polluées.

L’homme de sciences entre inévitablement en conflit avec les autorités, incarnées en premier lieu par son frère, mais aussi par l’opinion publique – la ville-  et la presse.

L’énergique Sharif Andoura joue le journaliste local Hovstad, vif et convaincant ; il se déclare du côté des insoumis et du désir d’extirper de la ville le culte de l’autorité :

« Alors qu’est-ce que vous en dites docteur ? Vous ne trouvez pas qu’il est temps d’aérer Et de s’attaquer avec énergie à toute cette mollesse cette médiocrité et cette lâcheté ? »

Aussi le journaleux accuse-t-il avec véhémence et dans son dos l’imprimeur Aslaksen, méprisant ouvertement ce représentant des petits-bourgeois et des petits propriétaires, personnage savoureux et satisfait, porté par l’art de Stephen Butel :

« Oui il est de ceux qui sont dans le marécage – aussi brave homme soit-il par ailleurs Et la plupart sont comme lui ils balancent d’un côté puis de l’autre A force de réfléchir et de tergiverser ils n’osent plus faire un pas. »

Le journaliste sera le premier à faire volte-face et à renier son engagement premier.

Ainsi, les considérations morales et humaines ne pèsent d’aucun poids, à côté de la bureaucratie installée, de l’intérêt économique à court terme et de la démagogie.

Des questions visionnaires sur notre contemporanéité, 130 ans après la création.

Stockmann est porté par une passion qui échappe à la moindre correction politique. Non seulement il affirme que la « minorité a toujours raison », mais encore que nul pardon ne peut être consenti à ceux qui se trompent. On l’accuse d’anarchisme.

La pièce, où il est dit que« la majorité compacte » écrase l’individu libre, fut malgré son bon sens, diversement accueillie par la critique. Mais les théâtres se bousculaient pour monter la pièce, et le directeur du Théâtre de Christiana revendiqua la première (1883).

Ibsen la lui accorda en imposant les conditions financières d’une coquette avance.

La dénonciation politique s’impose avec des accents parfois parodiques. Et même si Stockmann méprise la majorité, ne croyant qu’en l’individu, Konstantin Stanislavski qui a interprété le rôle, entre autres, estime que c’est le rôle préféré qu’il a pu tenir.

Aujourd’hui, Nicolas Bouchaud reprend la figure solaire de Stockmann, cocasse, bouffonne, énergique, libre, sur le pied de guerre pour ses inventions renouvelées.

Il irradie la scène, silencieux parfois, les autres alentour s’agitant dans le bonheur.

Le préfet – Vincent Guédon, persuasif – aux positions idéologiques antagonistes ne plie pas et s’impose patiemment devant ce frère impétueux. L’épouse – Agnès Sourdillon – un vrai quant à soi – fait preuve à la fois de raison et de liberté. Petra, la fille du médecin, incarnée par Jeanne Lepers, emporte la mise par son bel élan.

Cyril Bothorel joue le beau-père de Stockmann, ancien tanneur et fortuné ; il propose une figure luciférienne du personnage, un Satan avec une corde maléfique à la main.

Il endosse en alternance la figure du Capitaine, fidèle de Stockmann et des siens.

Cyprien Billing interprète l’assistant du journaliste, danseur émérite et provocateur.

L’ennemi du peuple clôt sa partition sur une déclaration ressentie au plus profond :

« L’homme le plus fort au monde, c’est l’homme le plus seul. » Il ne sait que trop que la bêtise de la majorité – attentisme et opportunisme – s’allie toujours à la médiocrité.

Pour Jean-François Sivadier, le vocabulaire en référence à la pièce s’est enrichi : « écologie, climato-scepticisme, lobbying, ultralibéralisme, lanceur d’alerte… »

Le spectacle donne la parole au public, une femme s’indigne du gauchissement de l’œuvre d’Ibsen, et les comédiens infiltrés dans la salle répondent et hèlent la scène.

Bonne humeur, légèreté, goût du jeu et du « sérieux » de la cause, la configuration du plateau – scénographie de Christian Tirole et de Jean -François Sivadier -, est une installation plastique brute et sophistiquée, sous les lumières de Philippe Berthomé.

Des lustres somptueux en plastique, des lais de rideaux transparents au lointain dont le miroir révèle les marches d’un escalier que montent et descendent les acteurs.

Des pierres de glace tombent des cintres, métaphore d’une lapidation symbolique sur les lanceurs d’alerte que l’on traque et poursuit traitreusement : haine populiste.

Une soirée dont l’énergie revivifie l’assemblée des spectateurs, le chœur de la cité.

Véronique Hotte

Odéon – Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon 75006,  du 10 mai au 15 juin, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h, relâches exceptionnelles le 12 mai et 2 Juin. Tél : 01 44 85 40 40. Théâtre du Nord –Lille, du 8 au 12 octobre 2019. Théâtre Firmin Gémier – La Piscine –Chatenay-Malabry, du 16 au 20 octobre. Les Célestins – Lyon, du 5 au 10 novembre. Le Bateau Feu – Dunkerque, les 14 et 15 novembre. Théâtre de Caen, du 19 au 21 novembre. La Comédie – Clermont-Ferrand, du 26 au 28 novembre. L’Archipel à Perpignan, les 4 et 5 décembre. Théâtre National de Strasbourg, du 10 au 20 décembre. Le Quai – Angers, du 7 au 9 janvier. Grand Théâtre de la ville du Luxembourg, les 15 et 16 janvier 2020. La criée – Marseille, du 22 au 25 janvier 2020. Scène nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines, les 30, 31 janvier et 1er février 2020.

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Je m'en vais, mais l'Etat demeure de Hugues Duchêne

par Vincent Bouquet dans Sceneweb 8 mai 2019

Photo Simon Gosselin

Avec Je m’en vais mais l’Etat demeure, le jeune metteur en scène et sa troupe du Royal Velours retracent, par la bande, les premières années du quinquennat Macron, et font se répondre, avec leur regard caustique, la grande histoire politique et les petites chroniques intimes.

Pour Hugues Duchêne, tout a commencé par une discussion avec Jean-Michel Ribes. Alors en formation à l’Académie de la Comédie-Française, comme ses camarades de la troupe du Royal Velours, le metteur en scène cherche à le convaincre de programmer son premier spectacle, Le Roi sur sa couleur, consacré aux liens entre art et pouvoir – à la suite du non renouvellement d’Olivier Py à la tête de l’Odéon. Et le directeur du Théâtre du Rond-Point de lui répondre : « Bon si on prend votre pièce, ce ne sera pas avant 2017/2018. Et comme l’histoire se passe en 2011, ça commencera à faire loin […] et donc j’aimerai plutôt vous entendre sur ce que vous allez faire après. » Après ? Hugues Duchêne a une idée. Histoire de ne plus se voir reprocher de ne pas coller à l’actualité, il écrira une pièce en six parties, comme autant d’années, pour rendre compte de l’ensemble du quinquennat d’Emmanuel Macron et de l’évolution politique du pays.

Commencée en septembre 2016, l’aventure, en écriture et réécriture permanentes, en est déjà à mi-parcours et se décline en trois temps : 2016-2017, L’année électorale ; 2017-2018, L’année judiciaire ; 2018-2019, L’année parlementaire. Dans la première partie – la seule que nous ayons pu voir à La Scala Paris où l’ensemble est repris après son succès au Festival Off d’Avignon l’an passé – on pouvait s’attendre à une parenthèse sur l’affaire Fillon et à une séquence consacrée à l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Au contraire, dans un savant mélange de grande histoire politique et de petites chroniques intimes, de théâtre documentaire et de fiction du quotidien, Hugues Duchêne a plutôt choisi de picorer çà et là, de raconter les événements par la bande. Il convoque bien sûr les personnalités, de François Hollande à Bernard Cazeneuve, de Nicolas Sarkozy à Natacha Bouchart, mais adopte, surtout, son propre point de vue, à la fois satirique et malicieux.

De là, émerge un ensemble qui, malgré sa composition hétéroclite, trouve une réelle cohérence. Avec une bonne dose d’humour, il singe les grands renoncements – celui de François Hollande sur fonds de zones désertiques américaines – et les petits agissements – ceux des supporters d’Emmanuel Macron qui, à force de hurler, en viennent à couvrir sa voix -, décortique la communication politique et les mutations du corps électoral. Les moindres détails, toujours piquants, prouvent la finesse de son analyse qu’il parvient à traduire scéniquement grâce un jeu plus au cordeau que les apparences ne le laissent à penser.

Sur un plateau quasi nu, avec un écran vidéo, une batterie, un synthétiseur et quelques chaises pour seuls éléments de décor, les comédiens, aux rôles aussi éphémères que multiples, rebondissent sur le fourmillement d’idées. Ils suggèrent plus qu’ils n’incarnent les personnalités, raillant, sans les caricaturer, leurs tics, comportements ou manies, tout en n’oubliant pas de se moquer d’eux-mêmes. Le tout prenait le risque d’être anecdotique, de sentir le réchauffé, il est, a contrario, intellectuellement enlevé, et plus réflexif, drôle et concernant qu’une simple chronique sur la grandeur et de la décadence du pouvoir. Affaire à suivre.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Je m’en vais mais l’Etat demeure
Ecriture, conception et mise en scène Hugues Duchêne
Avec Pénélope Avril, Vanessa Bile-Aubouard, Théo Comby-Lemaître, Hugues Duchêne, Marianna Granci, Laurent Robert, Gabriel Tur
Collaboration à la mise en scène Gabriel Tur
Vidéo et collaboration artistique Pierre Martin
Costumes Sophie Grosjean et Julie Camus
Assistante à la mise en scène Anne-Laure Thumerel

Production Le Royal Velours
Coproduction Le Phénix – Scène nationale Pôle européen de création dans le cadre du Campus partagé Amiens – Valenciennes, La Comédie de Béthune – Centre dramatique national, la Maison de la Culture d’Amiens, Les 3T – Scène conventionnée de Châtellerault et Le Grand Cerf Bleu.
Le Royal Velours est soutenu par le réseau Puissance Quatre La Loge – Tu-Nantes – Théâtre Sorano – Théâtre Olympia – Centre dramatique de Tours, avec l’aide de la Région Hauts-de-France et de la DRAC Hauts-de-France.
L’année parlementaire 2018-2019 est coproduite par Le Théâtre de Vanves – Scène conventionnée, L’année 2019-2020 est coproduite par La Rose des Vents – Scène nationale Lille Métropole Villeneuve d’Ascq, l’Equinoxe – Scène nationale de Châteauroux, le Théâtre d’Herblay, le Théâtre au Fil de l’Eau à Pantin, le Théâtre de Thouars – Scène conventionnée, le Théâtre de la Renaissance – Scène conventionnée / Oullins, La Mégisserie – Scène conventionnée / Saint-Junien, avec le soutien du dispositif d’insertion de l’École du Nord soutenu par la Région Hauts-de-France et la DRAC Hauts-de-France, du Fonds d’Insertion pour Jeunes Artistes Dramatiques, la DRAC et la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur.


Accueil en résidence de La Loge, du CENTQUATRE-PARIS, de la Péniche Opéra – POP, de Mains d’œuvres, de la Comédie-Française, du Carreau du Temple, du Théâtre Paris-Villette et de La Scala Paris.

Durée : 1h par partie, 3h30 avec entractes en intégrale

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Joël Pommerat : « Monsieur Blanquer, votre réforme du lycée va dégrader la qualité des enseignements artistiques »

Joël Pommerat : « Monsieur Blanquer, votre réforme du lycée va dégrader la qualité des enseignements artistiques » | Revue de presse théâtre | Scoop.it


TRIBUNE publiée dans le Monde du 12 mai 2019

Par Joël Pommerat, auteur et metteur en scène

Dans une tribune au « Monde », le dramaturge déplore le peu d’importance accordé, dans la réforme du lycée voulue par le ministre de l’éducation nationale et de la jeunesse, aux disciplines « à haute valeur ajoutée » que sont les arts

 


Il y a quelques semaines, j’ai signé une pétition lancée par une association nationale de professeurs, d’artistes et de structures culturelles pour défendre la place de l’enseignement artistique au lycée. J’ai signé cette pétition parce que je voudrais qu’une société comme la nôtre continue à offrir à des jeunes gens lycéens la possibilité de découvrir des œuvres, de rencontrer des artistes, et surtout de pratiquer un art. Je pense que l’école est le lieu propice pour une telle rencontre, et même qu’il s’agit de sa mission. A titre personnel, j’ai pu constater les bénéfices extrêmement concrets de ces enseignements artistiques tels qu’ils ont été pensés et mis en place il y a environ trente ans. Bien sûr, on pourrait faire encore mieux, mais ce qui m’inquiète aujourd’hui c’est le risque qu’on fasse moins bien.

Le 29 mars, vous m’avez fait l’honneur, Monsieur le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, de m’adresser une lettre, pour faire suite à ma signature et me détailler mieux votre projet. J’ai le regret de vous dire, Monsieur le ministre, que vos arguments me m’ont pas convaincu. En effet, derrière l’ambition que vous affichez pour votre réforme d’ouvrir plus largement l’accès aux enseignements artistiques à tous les élèves sans distinction, c’est une réalité très différente qui se profile.

La préférence aux spécialités « rassurantes »
Comme vous ne pouvez pas l’ignorer, votre réforme du bac, qui fait suite à celle de l’entrée à l’université (Parcoursup), va certainement pousser la grande majorité des élèves à faire des choix stratégiques et professionnels de plus en plus tôt. En dehors d’une minorité d’élèves issus de milieux culturels favorisés et soutenus par leurs parents, il est évident que très peu s’aventureront à choisir une spécialité artistique face à des spécialités plus rassurantes et professionnalisantes comme les mathématiques, la physique, les sciences politiques ou les langues.


Le jeu des coefficients (très haut pour les matières choisies en spécialité, et minime pour les options facultatives) est un autre élément évidemment discriminant et décourageant que vous semblez sous-estimer. L’art avant d’être une option professionnalisante (et rentable) ne devrait-il pas se penser et s’éprouver en dehors de toute stratégie de carrière et de logique économique ?

Vous avez revalorisé la philosophie dans votre réforme, or l’art, en tant qu’expérience, qu’expérimentation ouverte aux autres et au monde, ne devrait-il pas lui aussi être mieux défendu ? C’est le contraire qui va se produire, puisque sur les douze spécialités proposées, seules sept devraient pouvoir être assurées au sein des établissements. Pour les cinq autres, dont l’art justement, les élèves devront se déplacer, ce qui prend du temps, coûte de l’argent, sans parler de la complexité pour les établissements d’établir des emplois du temps concertés.

Finalement, la liberté de choix affichée par votre réforme sera contredite entièrement par les nombreuses difficultés que vous semblez ne pas voir, et ce n’est malheureusement pas la création dans une dizaine de lycées des spécialités cinéma ou théâtre qui changera la donne. Depuis des années, beaucoup de professionnels alertent sur les moyens donnés à ces enseignements artistiques afin de garantir une ambition minimum.

Tout porte à croire que ces enseignements où on développe une réflexion personnelle et un sens du travail collectif, ces enseignements artistiques à haute valeur ajoutée sont bel et bien menacés

Actuellement, le financement du partenariat avec les artistes est en nette réduction dans la plupart des régions. Et demain, les ouvertures de spécialités que vous annoncez se feront sans financement supplémentaire pour rémunérer ces mêmes artistes qui doivent travailler avec les enseignants. Dans les options, leur présence ne sera même plus obligatoire.
Que dire, Monsieur le ministre, d’un enseignement artistique sans artiste ?

C’est pour toutes ces raisons que je réaffirme ma toute première impression : par choix politique ou par négligence, votre réforme va dégrader la place et la qualité des enseignements artistiques dans notre système éducatif. Il est évident que contrairement à ce que vous prétendez, dans votre lettre du 29 mars, il n’y a pas « toutes les raisons de penser que le nombre d’élèves qui suivent ces enseignements va augmenter significativement dans les années à venir ».


Tout porte à croire que ces enseignements où l’on prend le temps de se confronter aux œuvres et à ceux qui font le métier d’artiste, où on se donne le temps d’expérimenter de l’intérieur différents processus artistiques, où on acquiert un regard critique, où on développe une réflexion personnelle et un sens du travail collectif, ces enseignements artistiques à haute valeur ajoutée sont bel et bien menacés. En espérant que vous pourrez prêter attention à ces arguments.

Joël Pommerat est auteur et metteur en scène. Il a notamment écrit « La Réunification des deux Corées » (Actes Sud, 2013) et « Ça ira (1) Fin de Louis » (Actes Sud, 2016), pièce qui a reçu trois ­Molière en 2016 – Molière du metteur en scène d’un spectacle de théâtre­ ­public, de l’auteur francophone vivant et du théâtre public. Elle est actuellement jouée au Théâtre de la Porte Saint-Martin, à Paris.


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Théâtre : Les « Fauves » indomptés de Wajdi Mouawad

Théâtre : Les « Fauves » indomptés de Wajdi Mouawad | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Brigitte Salino dans Le Monde  publié le 11.05.2019

 


La nouvelle pièce du directeur du Théâtre national de la Colline ne fait pas dans la dentelle.

On le sait, tout peut arriver dans l’étude d’un notaire. C’est là que dorment des secrets bien gardés, dont la révélation, à l’ouverture de testaments, peut déclencher des séismes. Wajdi Mouawad s’appuie sur cet attendu pour donner le coup d’envoi de sa nouvelle pièce, Fauves. Un homme proche de la cinquantaine, dont la mère est morte, heurtée par un camion, apprend d’un notaire :

1. Que sa mère était mariée deux fois, la première au Canada, la seconde en France, sans avoir divorcé : légalement, elle était donc bigame.

2. Que son père officiel n’était pas son père biologique.

Cela peut sembler beaucoup, mais ce n’est rien au regard de ce que Wajdi Mouawad en tire : un feuilleton de quatre heures qui nous mène d’Europe en Amérique en passant par le Kazakhstan, et nous entraîne dans une histoire où se retrouvent tous les ingrédients (inceste, viol, enfants échangés, meurtre, trahison, suicide...), tous les sentiments (révolte, amour, peur, angoisse, haine, pardon), et tous les contextes (tournage de film, maison de retraite, aéroport, ONG en Syrie...) qui se peuvent imaginer quand, comme l’auteur de Fauves, on ne recule devant rien, même pas à un départ en fusée pour l’espace.

Flash-back et ellipses
Wajdi Mouawad manie les flash-back et les ellipses. Il fait jouer une scène, passe à une autre puis revient à la première, augmentée. Ce procédé s’accommode bien de la fluidité des décors, qui se composent et se décomposent en un tour de main ; il sert aussi à aiguiser la curiosité des spectateurs dont certains, à l’entracte, font des pronostics sur la suite de l’histoire, comme ils le feraient entre les épisodes d’une série.

Mais voilà : comme tout procédé, celui de Fauves a ses limites. Wajdi Mouawad l’use à trop l’utiliser et il tire si fort sur les fils de l’histoire qu’il atteint des invraisemblances et des outrances propres à faire rire quand on ne devrait pas, comme dans les romans où tout finit bien, après une avalanche inénarrable de malheurs.

Dans Fauves, tout finit d’ailleurs bien. Wajdi Mouawad a l’esprit œcuménique et l’espoir chevillé au corps. On ne le lui reprochera pas, et on saluera sa capacité à réunir des comédiens qui ont une belle humanité, immédiate, efficace et sans chichi.

Le problème est que ces derniers n’ont pas un texte à la hauteur de Tous des oiseaux – incontestable réussite de Wajdi Mouawad. Ils doivent composer avec une variation sur la violence du refoulé – un sujet du moment, décidément – si appuyée que parfois on a envie de dire : « Stop, c’est bon. » Ainsi va la vie d’un auteur : avec des hauts, et des bas. Reste l’espoir que cette création du directeur du Théâtre national de la Colline se bonifie au cours des représentations, qui courent jusqu’au 21 juin.

Fauves, de et mis en scène par Wajdi Mouawad. Avec Ralf Amoussou, Lubna Azabal, Jade Fortineau, Hugues Frenette, Julie Julien, Reina Kakudate, Jérôme Kircher, Norah Krief, Maxime Le Gac-Olanié, Gilles Renaud, Yury Zavalnyouk. Théâtre national de la Colline, 15, rue Malte-Brun, Paris 20e. M° Gambetta. Tél : 01-44-62-52-52. colline.fr

Brigitte Salino

 


Wajdi Mouawad ne recule devant rien, même pas à un départ en fusée pour l’espace. D.R.

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Le Pas de Bême, écriture et mise en scène d’Adrien Béal

Le Pas de Bême, écriture et mise en scène d’Adrien Béal | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Marie-Agnès Sevestre dans Théâtre du blog 10 mai 2019


Exemples des talents éclos grâce au soutien des théâtres de la banlieue parisienne (ici celui de Vanves, de L’Echangeur de Bagnolet, du Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine ou du Nouveau théâtre de Montreuil), qui ont soutenu les créations du Théâtre déplié d’Adrien Béal. Excellente initiative : le Théâtre de La Tempête reprend Le Pas de Bême après plusieurs années de tournée… Il semble en effet que la pièce n’ait pas été altérée par le temps qui a passé.

Michel Vinaver avait proposé la figure de L’Objecteur dans un texte de 1951. Allant jusqu’à donner le même nom à son personnage, Adrien Béal et sa troupe déplacent la scène vers le lycée, aujourd’hui. De façon très intelligente, la scénographie évite tous les rapports supposés représenter l’univers scolaire : aucune frontalité, le public est placé sur les quatre côtés du plateau qui sera investi tour à tour par les acteurs, deux hommes et une femme, chargés d’incarner les intervenants de l’affaire.

Nous entrons de plain-pied dans la représentation, avec Bême: «Je n’ai rien à vous dire avec ça. » Ce sont les autres qui nous éclairent : Bême, excellent élève, participe à tous les travaux en classe, travaille ses devoirs à la maison avec efficacité, mais rend chaque fois copie blanche aux devoirs sur table. Rebelle ? Réfractaire ? Résistant ? Muet sur ses motivations. Parents, professeurs et camarades de classe, dans un jeu tourbillonnant et toujours finement ciselé de passage de parole d’un acteur à l’autre, vaporisent par le dialogue le poids de ce mystère qui pèse sur eux tous, et sur nous aussi. Car si une partie du public est constituée de parents et probablement de professeurs,  tous ont été élèves un jour. Le spectacle s’adresse plutôt à cette enfance-là, à la part de refus qui, la plupart du temps, s’est transformée en traînage de pieds, en demi-provocations et parfois en auto-sabordage.

Mais d’interrogations en énervements, arrive le dérèglement subreptice de l’institution. Les professeurs se renvoient la balle. Punir ? Mettre un zéro ? Ou plutôt faire un compromis : noter 10 sa copie blanche pour ne pas pénaliser Bême, alors qu’il est si bon élève par ailleurs? Car la séduction rôde et opère, et réveille dans le corps enseignant l’élève réfractaire qu’il fut aussi. Et puis n’est-ce pas une gifle portée à l’institution qu’on aimerait soi-même pouvoir brocarder librement ?

Le centre vide de la scène où viennent s’inscrire les protestations de ses camarades comme de ses proches, fait éclore les incertitudes du public. Bême, un jeune héros ? Bême, un original ? Bême, le petit caillou dans la chaussure de l’Education Nationale? La contagion, toujours possible, exige-t-elle une reprise en main? D’où le déraillement en salle des profs : un moment théâtral de pur plaisir quand ils se mettent à chercher un sujet de devoir pour explorer la situation : « Faire son devoir, est-ce un choix ? », «L’inconscient a-t-il valeur d’excuse ? », « De quoi l’expérience nous instruit-elle ? », pour finir par : «Le vide : commentez» ! Car il en est  de la puissance comme de l’impuissance : sa manifestation, jamais neutre, agit au cœur même du système.

Au sommet de l’incompréhension généralisée, Bême finit par lâcher qu’écrire devant les autres, en classe, sur un sujet imposé, est un tel envahissement qu’il devient spectateur médusé de ses propres images, dans la propagation intérieure de son désastre… Sans doute se serait-on passé de cette demi-explication,  concession au public qu’on n’imagine pas repartir sans ce bref éclairage psychologique. Mais le fil poétique du spectacle est plus fort que ce petit décrochage. Et c’est en barque, à quelques mètres de la rive, en compagnie d’une jeune fille, qu’il verra ses camarades passer le bac blanc…

A travers ce jeune homme en douce rupture scolaire, le spectacle tient serrés les fils que les acteurs tissent entre eux. Le travail d’Olivier Constant est tout à fait remarquable. Les autres acteurs, qui ont concouru à l’élaboration de la trame, contribuent chacun à sa manière  à faire éclore la cocasserie légère des mini-drames déclenchés autour de Bême. Et c’est plutôt à une variante du « I would prefer not » du Bartleby (1854) d’Herman Melville (Bême ne l’a probablement pas lu) que ce jeune homme mystérieux nous renvoie.

En effet, tel Bartleby errant librement à l’intérieur de sa prison car aucune charge infamante ne pesait sur lui,  Bême navigue pour toujours sur sa barque, à l’orée des obligations, en vue de ses congénères, mais inatteignable.

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 26 mai, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ-de-Manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). T. : 01 43 28 36 36.

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Vols en piqué…, d’après Karl Valentin mise en scène de Sylvie Orcier et Patrick Pineau.

Vols en piqué…, d’après Karl Valentin mise en scène de Sylvie Orcier et Patrick Pineau. | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello - 16 mai 2019

 

Vols en piqué…, d’après Karl Valentin, texte français de Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil, mise en scène de Sylvie Orcier et Patrick Pineau.

Karl Valentin (1882-1946) a toujours voulu monter sur les planches – comédien, clown musicien ou humoriste. Au plus près de l’époque des cabarets munichois – plus d’une centaine -, il invente couplets, monologues, jeux de mots et humour.

Il rencontre en 1911 Liesl Karlstadt, compagne dans la vie et partenaire sur scène jusqu’en 1940, et pour une courte période, après la Deuxième Guerre mondiale.

Même s’il n’est pas facile, raconte Jean-Louis Besson dans sa préface de Le Bastringue et autres sketches de Karl Valentin (Editions Théâtrales), de distinguer quelle est la part de sa compagne dans la composition des textes, celle-ci a fortement contribué à l’invention des situations burlesques et des jeux de langage.

Tous deux jouent dans les grands cabarets munichois dont Vols en piqué dans la salle (1916), sketch qui débute le spectacle de Sylvie Orcier et de Patrick Pineau.

Machine étrange, avion de métal, mécanique absurde et fumigènes en cadeau.

Le public des cabarets plaît à Karl Valentin – un peuple modeste qui, assis à des tables, parle, mange, fume et boit de la bière : les sketches sont écrits pour lui.

Et dans la mise en scène de Vols en piqué…, on redécouvre la même installation scénique du cabaret ludique et festif, avec tables de bistrot, chaises et boissons.

Seul le langage compte, le jeu avec les mots, l’obstination à aller au fond de l’absurdité qui fait avancer ou stagner la situation comique ou l’action inexistante.

Ces instants valent pour eux-mêmes, sans dénouement, des sketches à tiroirs.

Sylvie Orcier et Fabien Orcier sont inénarrables dans leur duo grotesque de La Sortie au théâtre, entre plaisanterie, dégaine loufoque d’apparat, désir ou réticence de se rendre au théâtre avant de découvrir l’erreur de date qui n’est pas celle du jour.

On retrouve Fabien Orcier en pompeur d’égouts, avec sa pompe et son air hagard, prenant silencieusement le public à partie, et, déclinant en clown, les moindres gestes qui provoquent les rires francs des spectateurs, offusqués par tant de saleté.

Les spectateurs amusés rient aussi du dialogue absurde de Père et fils au sujet de la guerre, qui ne trouve jamais de dénouement raisonné ni logique. Et le personnage du Relieur Wanninger, faute d’interlocuteur dans l’entreprise, ne livre pas ses livres.

En artisans de la petite scène de théâtre de cabaret, les interprètes, déguisés outrancièrement mais avec élégance composent une musique joyeuse, à l’aide d’accessoires truqués – objets en métal ou en bois – et gâteaux secs à grignoter.

Chacun est à son instrument ou à son accessoire sonore – Nicolas Bonnefoy, Nicolas Daussy, Philippe Evrard, Nicolas Gerbaud, Frank Seguy…-, jouant en chœur et dans le plaisir enjoué, la verve à la fois comique et un rien mélancolique. Aline Le Berre chante merveilleusement, entre autres, en italien, et joue du piano avec talent.

Le rire est jaune parfois ; Karl Valentin ne monte plus sur des planches, de 1941 à 1946. Amertume et rancœur, il regrette le passé : « Jadis l’avenir était plus rose qu’aujourd’hui. »

Ou bien encore, « si j’étais Dieu le père, écrit-il, j’enverrais un déluge pour qu’ils se noient tous. »

Les artistes sur scène ont des qualités de clown et de musicien, de cirque et de cabaret, et la jeune Lauren Pineau Orcier est une jolie ballerine de boîte à musique.

Quant à Eliott Orcier, c’est un acrobate, danseur et contorsionniste expert, qui multiplie ses arabesques sur la scène et jusque dans la salle, éblouissant le public.

La scénographie de Sophie Orcier semble un jeu d’enfant – parois de bois, ouvertures et fermetures sonores -, claquements secs de porte – façon chaplinesque.

Un spectacle plaisant, entre prestidigitation visuelle, art du verbe et des possibilités infinies des jeux de mots, art du chant et de la musique, cirque, comédie, cabaret.

Aujourd’hui Karl Valentin et Liesl Karlstdat ont leur statue à Munich sur la place du Marché aux Victuailles, le couple et sa tradition artistique facétieuse ont trouvé en Patrick Pineau et Sylvie Orcier des descendants de grand talent qui ne cessent de fabriquer, sourire éclairé au coin des lèvres, un théâtre populaire enjoué qui distrait.

Véronique Hotte

Théâtre de La Tempête, Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre 75012 – Paris, du 9 mai au 9 juin, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h. Tél : 01 43 28 36 36

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Caroline Guiela Nguyen, lauréate du Prix de dramaturgie Jürgen Bansemer et Ute Nyssen 2019

Caroline Guiela Nguyen, lauréate du Prix de dramaturgie Jürgen Bansemer et Ute Nyssen 2019 | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Publié sur le site d'ARTCENA

 


Caroline Guiela Nguyen, lauréate du Prix de dramaturgie Jürgen Bansemer et Ute Nyssen 2019

Caroline Guiela Nguyen reçoit le Prix de dramaturgie Jürgen Bansemer et Ute Nyssen 2019 du Goethe-Institut Paris pour Saïgon, sa dernière pièce jouée dans le monde entier et prochainement présentée à nouveau à Paris.

Le Prix de dramaturgie Jürgen Bansemer et Ute Nyssen 2019 du Goethe-Institut Paris a été attribué à Caroline Guiela Nguyen pour Saïgon, une pièce qui évoque la vie en Indochine au sortir de la guerre en 1956 ainsi que la situation de la diaspora vietnamienne en France en 1996.

Fondatrice de la compagnie Les Hommes approximatifs, l’autrice et metteuse en scène Caroline Guiela Nguyen connaît actuellement beau succès dans le monde entier avec sa dernière pièce, Saïgon, qui sera présentée à Paris, à Odéon – Théâtre de l’Europe, du 5 au 22 juin 2019. À noter que Caroline Guiela Nguyen a été lauréate de l'Aide à la création pour deux dramaturgies plurielles : en 2013 pour Elle brûle (en collaboration avec Mariette Navarro) et en 2017 pour Saïgon.

Décerné tous les ans (cette année pour la 11e fois), ce prix doté de 15 000 euros a pour objectif d’apporter un soutien aussi bien aux auteurs de langue allemande qu'aux auteurs étrangers traduits en allemand dont les œuvres sont déjà jouées, en les aidant pour une reconnaissance active et en les motivant à pousser plus loin leur expérimentation.

 

Photo © Olivier Metzger

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Les femmes de plus de 50 ans, ces grandes invisibles du cinéma français

Les femmes de plus de 50 ans, ces grandes invisibles du cinéma français | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Propos recueillis par Mathilde Blottière et Hélène Marzolf dans Télérama Publié le 14/05/2019.

Pour une Catherine Deneuve ou une Isabelle Huppert, combien d’actrices disparaissent des écrans une fois la cinquantaine arrivée ? Restent les rôles de grand-mères… ou le recours à la chirurgie esthétique. Une fatalité, dans un milieu dominé par les hommes ?

Dans Blanche comme neige, adapté des frères Grimm par la cinéaste Anne Fontaine, Isabelle Huppert, 66 ans, joue une marâtre tentant d’empêcher sa fraîche belle-fille de la supplanter dans le cœur des hommes… Bonne métaphore de l’univers du cinéma : si une dizaine d’actrices – dont Huppert – se maintiennent en haut de l’affiche tout en prenant de l’âge, les autres luttent pour continuer à se refléter dans le miroir cruel du grand écran.

« Sur l’ensemble des films français de 2015, seuls 8 % des rôles sont attribués à des actrices de plus de 50 ans. En 2016, cela chute à 6 % ! » estime la commission du Tunnel de la comédienne de 50 ans, émanation de l’AAFA (Actrices et acteurs de France associés). « Rendre visibles les femmes quinquagénaires dans les fictions est un enjeu de société », explique Marina Tomé, la cofondatrice de cette commission. La comédienne rappelle que les films « véhiculent des normes et construisent un imaginaire collectif. Derrière l’invisibilité des personnages féminins se pose la question de la non-représentation des femmes de cette tranche d’âge ».

Alors que les femmes de plus de 50 ans représentent aujourd’hui la moitié de la population adulte en France, elles sont quatre fois moins présentes au cinéma (chiffres Insee). L’attirance de la fiction pour la chair fraîche crée ainsi des déséquilibres : d’après une étude des Décodeurs du Monde.fr, l’apogée de la carrière d’une actrice se situe entre 24 et 32 ans, quand celle d’un homme s’étale entre 30 et 58 ans – soit vingt ans de plus en moyenne.

Une “jeunette” à leur bras
A l’écran, cela se traduit – entre autres – par des écarts flagrants dans les représentations du couple : toujours selon les Décodeurs, Daniel Auteuil, 69 ans, s’est vu régulièrement attribuer une partenaire de vingt ans de moins que lui (Je l’aimais, L’un reste l’autre part, Amoureux de ma femme…). Dany Boon, dans Supercondriaque, est flanqué d’Alice Pol, de seize ans sa cadette, et dans La Cht’ite Famille, sa partenaire, Laurence Arné, a aussi seize ans de moins…

En l’occurrence, la fiction exagère la réalité puisque, selon l’Insee, la différence d’âge dans les couples français n’est en moyenne que de deux ans. Les hommes ont donc le droit de vieillir à l’écran. Et subissent moins le poids des apparences. « On préfère qu’un acteur soit drôle ou fragile, plutôt que plastiquement parfait, constate Stéphane Foenkinos, réalisateur de Jalouse et ex-directeur de casting, alors que les actrices, objets de fantasme, doivent rester jeunes. »

Bien sûr, des contre-exemples existent. Des stars comme Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Karine Viard ou Sandrine Kiberlain demeurent au premier plan, en dépit du temps qui passe. Mais elles sont parfois condamnées à ne pas faire leur âge. Ainsi dans Elle (Paul Verhoeven, 2015), Isabelle Huppert — 62 ans à l’époque — incarne une femme de 49 ans qui a encore ses règles, sans aucune nécessité pour l’histoire. Idem dans Doubles Vies, où Juliette Binoche, 55 ans, est mère d’un jeune enfant. Et mieux vaut rester glamour et désirable. « Si une actrice accepte un rôle amoché, sans maquillage, la presse la saluera, mais les gens du métier refuseront de l’employer, la jugeant tapée ! », déplore Stéphane Foenkinos.

La cinquantaine et déjà une mamie
Dans ces conditions, comment ne pas céder à l’appel de la chirurgie esthétique. « Le fait que les femmes mûres soient incarnées par des actrices liftées ou qui ont l’air plus jeunes brouille les représentations, déplore la comédienne Catherine Piffaretti. Quand les directeurs de casting recherchent une actrice de 50 à 55 ans, ils ont en tête une femme de 70 ans ! »

Elle a elle-même vécu ce type de malentendu : la semaine de ses 50 ans, on lui propose une publicité pour… un sonotone. A son arrivée au casting, son interlocuteur lui demande si elle ne s’est pas trompée d’endroit. « En fait, il attendait — et l’a reconnu — une femme aux cheveux blancs, finement ridée, vêtue de bleu ciel. Bref, une mamie ! » Marina Tomé se souvient d’une annonce indiquant : « Cherche femme de 50 ans, type Denise Grey dans La Boum. » Dans ce film, celle-ci avait 84 ans !

Les choses seraient-elles différentes à la télévision ? « Pas tant que ça, estime la directrice de casting Nathalie Chéron. Quand on choisit une femme de 45 ans dans une série dont le rôle principal masculin a 50 ou 60 ans, il arrive fréquemment qu’on la remplace au bout de quelques saisons par une actrice plus jeune de cinq ans. » Les héroïnes du type capitaine Marleau — incarnée par Corinne Masiero, 55 ans — seraient plutôt des exceptions. D’où vient cet ostracisme ? Il se manifeste dès l’écriture. « Dans un scénario, en moyenne, il y a quarante hommes pour cinq femmes ! Le problème de fond, c’est qu’il existe peu de vrais rôles de femmes », explique Nathalie Chéron. Agnès Jaoui raconte que des collègues scénaristes la consultent quand ils « écrivent pour des femmes ». « Comme s’il leur fallait mener une étude anthropologique pour que le personnage soit convaincant… »

Sans profession, asexuées et acariâtres
De fait, quand les rôles existent, ils sont souvent stéréotypés. Stéphane Foenkinos regrette qu’ils soient caractérisés « par une attitude plutôt que par un trait de caractère, un métier ou même un prénom ». Cela donne des indications du type : « Elle arrive, affriolante » ou « La jeune femme entre, sexy. » Définies la plupart du temps par rapport aux hommes ou à la maternité, les femmes « jouent les petites copines, les jeunes mamans, et après, elles tombent dans un gouffre et ne reviennent, quand elles reviennent, qu’en tant que grand-mères ! » relève Foenkinos. Passé 50 ans, les personnages féminins sont généralement sans profession, asexués et, éventuellement, acariâtres. 

“Les réalisateurs de plus de 50 ans ont tendance à préférer passer du temps, en tournage, avec des actrices de la moitié de leur âge.” Nathalie Chéron, directrice de casting

 


De l’avis d’une bonne partie de la profession, si ces schémas subsistent, c’est parce que les hommes sont encore majoritairement décisionnaires, de la production à la distribution. « Et la plupart, selon Agnès Jaoui, ne se rendent pas compte de la violence que représente le fait de ne plus être regardée. Pas nécessairement par misogynie mais par indifférence. » A l’inverse, Stéphane Foenkinos estime que cette mise à l’écart est consciente : « La première question des metteurs en scène et des producteurs aux directeurs de casting porte sur l’âge des actrices ! »

Un avis partagé par Nathalie Chéron : « Les réalisateurs de plus de 50 ans ont tendance à préférer passer du temps, en tournage, avec des actrices de la moitié de leur âge. » En supposant, tout comme les diffuseurs, que le public aura la même envie. « L’alibi est toujours que le cinéma doit faire rêver ; sous-entendu, impossible de s’évader avec un produit jugé périmé. » C’est d’autant plus absurde qu’en France, ce sont les femmes et les seniors qui fréquentent le plus les cinémas. « D’ailleurs, quand des films racontent des histoires de femmes mûres, ils peuvent cartonner. »

En témoigne le succès des Invisibles avec Audrey Lamy, Corinne Masiero et Noémie Lvovsky. Les réticences de la fiction rejoignent celles de la société qui considère la cinquantaine comme l’âge du renoncement. « Le tabou absolu, c’est la ménopause, affirme Marina Tomé. La femme est encore vue comme une machine à enfanter, une “marmite” selon le mot de Françoise Héritier. Quand la marmite est usée, on la jette. » Pour une héroïne ménopausée – Agnès Jaoui dans Aurore de Blandine Lenoir – combien de nymphettes ?

Les femmes doivent prendre le pouvoir !
En attendant qu’évoluent les mentalités, comment sortir les « ni jeunes ni vieilles » du hors-champ ? « On n’y arrivera que si les femmes sont davantage à l’initiative des fictions », estime Nathalie Chéron. D’où la nécessité de faciliter leur accès à la réalisation (beaucoup ne passent pas le cap du deuxième film ou voient leur carrière pénalisée par les maternités), mais aussi à des budgets aussi importants que ceux de leurs collègues masculins (le devis moyen d’un film réalisé par une femme est inférieur de 36  % à celui d’un film réalisé par un homme). 

Faut-il instituer des quotas ? Beaucoup d’actrices restent mal à l’aise avec cette solution, mais les militants du Tunnel la voient comme un outil nécessaire. « Il faut habituer les spectateurs à notre présence ! » dit Marina Tomé, persuadée que tous les métiers du cinéma doivent s’y mettre. Les scénaristes pourraient, par exemple, cesser de masculiniser systématiquement les rôles susceptibles d’être joués indifféremment par un homme ou une femme.

“Imaginez ‘Le Grand Bain’ avec des femmes à la place des hommes : aurions-nous eu autant d’indulgence pour leurs ventres et leurs seins tombants.” Nathalie Chéron

 


Peut-on s’inspirer de modèles étrangers ? « A Hollywood, la situation est pire, témoigne Julie Delpy, installée aux Etats-Unis. Quand j’ai eu 45 ans, j’ai dit en rigolant à mon agent : “Je vais enfin pouvoir jouer la mère de Di Caprio !” Qui en réalité a cinq ans de moins que moi ! » Les Scandinaves et les Anglais sont plus audacieux. « Dans Bodyguard, le jeune héros est entouré de femmes quinquas, note Stéphane Foenkinos. Il a même une aventure avec une aînée… »

Pour une série danoise écrite par le scénariste de The Killing, Nathalie Chéron a cherché « une flic entre 60 et 70 ans pour le rôle principal [l’élue s’appelle finalement Charlotte Rampling, 73 ans, ndlr] ». Et de citer la série britannique Happy Valley : « Enfin une femme normale avec des bourrelets sous l’uniforme ! La BBC avait exigé de la diversité au casting sous peine de couper le financement. La chaîne est consciente qu’il est important d’offrir un reflet fidèle de la société à son public. »

Mais au-delà des préconisations, « nous devons imposer l’idée que la vieillesse peut être belle à regarder, estime Nathalie Chéron. Imaginez Le Grand Bain avec des femmes à la place des hommes : aurions-nous eu autant d’indulgence pour leurs ventres et leurs seins tombants que nous en avons eue pour les corps imparfaits et touchants de Bertrand, Marcus, Simon et les autres ? Se poser la question, c’est déjà bon signe. »

UNE AGENTE À L’ÉCOUTE  
Elisabeth Tanner est agente de Charlotte Rampling, Sophie Marceau, Béatrice Dalle… 
« C’est une évidence : les actrices ont moins de rôles après 50 ans ! Et après 65 ans, on leur propose trop souvent de jouer les handicapées, ou les malades d’Alzheimer. Parle-t-on sans arrêt des problèmes de prostate des hommes mûrs ? Je vois de très jeunes actrices débarquer avec l’impression que si elles ne sont pas vedettes quand arrive la trentaine, elles ne le seront jamais. Les hommes ne subissent pas cette pression. Des acteurs de 60 ans peuvent lire des scénarios destinés à des quadragénaires, et ça ne pose pas de problème ! 
Comment faire évoluer les choses ? En s’exprimant ! Je me suis fâchée avec des metteurs en scène qui voulaient coller un sexagénaire avec une femme de 30 ans. Surtout, j’essaie d’accompagner les actrices sur la durée. En leur permettant de passer au théâtre, qui offre plus de beaux rôles, ou à la télévision. Mon boulot consiste à ne pas les lâcher quand leur carrière flotte. Les rassurer permet d’éviter qu’elles aient recours à la chirurgie esthétique – car beaucoup passent à l’acte ! Mais les choses changent : sous l’influence des Anglo-Saxons, je vois passer des contrats indiquant que l’actrice ne doit pas retoucher son visage. Cela pourrait atténuer un peu cette angoisse de l’âge. »

 

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Marie Bunel, 57 ans : “J’ai joué la mère de Guillaume Canet alors que nous n’avons que onze ans d’écart !” 

 

Reléguées aux rôles de mamies, bousculées par les producteurs, agressées par les directeurs de castings… Cinq actrices racontent le parcours du combattant qui attend les actrices de plus de 50 ans.

 

Marie Bunel 

 Je suis relativement chanceuse. J’ai participé aux prochains films de Quentin Dupieux (Le Daimet Cédric Klapisch (Deux moi), et tourné dans le court métrage d’un réalisateur de 22 ans qui fait le tour du monde en festival. Je travaille aussi sur deux projets de films fauchés mais intéressants – lesquels auraient été proposés à Isabelle Huppert s’ils avaient obtenu l’argent des chaînes. La frilosité des financeurs à la recherche des rares actrices bankables de plus de 50 ans explique cette impression d’avoir toujours affaire aux mêmes têtes. C’est pareil à la télé, où les noms comptent là aussi de plus en plus. Combien de fois ai-je entendu : “Si Nathalie Baye refuse, le rôle est pour toi.”

Personnellement, ça ne me fait pas peur de me vieillir, ça fait partie du boulot. J’ai d’ailleurs joué la mère de Guillaume Canet dans Jappeloup alors que nous n’avons que onze ans d’écart ! Dans Un village françaisj’ai porté une perruque grise et joué sans maquillage : l’expérience m’a beaucoup amusée mais les décideurs s’imaginent trop souvent que les spectateurs seront choqués de vous voir dans un emploi qui n’est plus celui d’une jolie fille désirable. Arrive un moment où on ne sait plus trop où vous caser… 

Quant aux écarts d’âge, distributeurs, producteurs, comédiens ont tous une part de responsabilité. La plupart des acteurs entre 50 et 70 ans avec lesquels j’ai tourné sont en couple dans la vie avec des femmes de vingt ans de moins et tout le monde trouve ça normal, alors pourquoi pas dans la fiction ? Il faut être capable de dire : “Je suis une femme qui va vieillir avec ses rides et je vous emmerde !” D’autant que, l’expérience aidant, je suis bien meilleure comédienne aujourd’hui qu’à 20 ans. Mais résister requiert d’être solide et beaucoup d’actrices de mon âge préfèrent se reconvertir. Leur assurance vieillesse, c’est de savoir écrire ou réaliser. » 

Micky Sebastian, 60 ans : “Pour me virer, ils sont allés jusqu’à dire que j’avais refusé de mettre une jupe”  

 

« Je ne travaille plus ou alors en doublage, un peu. A partir de 45 ans, je suis entrée dans une zone grise. Avant cela, j’ai connu une petite notoriété avec Avocats et associés. Après cette série, je travaillais de moins en moins, je jouais les “femmes de”, les utilités. Et puis, en 2013, miracle : je suis choisie pour jouer le rôle principal d’une série de France 3, Origines. Dès la lecture du scénario, je me pince : c’est une femme de 50 ans, une baroudeuse surdiplômée, qui ne sait pas conduire, ne se coiffe pas…

On a tourné la première saison, ça marchait plutôt bien mais les producteurs excluaient toute relation sentimentale entre mon personnage et mon partenaire masculin de 35 ans. Faute de vouloir raconter autre chose, ils m’ont donc remplacée à six jours du tournage de la saison 2 par une actrice de 35 ans. Pour me virer, ils ont usé de prétextes fallacieux, allant jusqu’à dire que j’avais refusé de mettre une jupe et de faire plus jeune que mon âge… Tout cela parce que j’avais osé demander pourquoi mon personnage, censé être une baroudeuse, devait soudain s’habiller en robe. 

A la télé, une comédienne qui proteste, ça dérange. On tolère davantage qu’elle exige d’être filmée sur son bon profil, là elle reste dans son rôle traditionnel. Je me remets doucement d’avoir été écartée à cause de mes rides… Désormais, quand on me demande mon âge lors d’un casting, je réponds : “Quel âge me donnez-vous ?” »

 

 

Sabine Haudepin, 63 ans : “A 50 ans, vous vous retrouvez affublée d’un mari qui en a 70 ”   

« Ma carrière a commencé avec Jules et Jim. J’avais 4 ans. Il n’empêche : un jour est arrivé où j’ai réalisé que j’étais la plus vieille sur le plateau. Je ne pense pourtant jamais à mon âge. C’est l’extérieur qui me le renvoie comme un problème. Sans vous connaître, des gens décident que non, tel rôle n’est pas pour vous. Ou, au contraire, vous en proposent un qui ne vous correspond pas, uniquement parce que vous avez le même âge que le personnage. En même temps, je suis stupéfaite du sort qu’on réserve aux jeunes comédiennes, qui doivent incarner des rôles de mères de plus en plus tôt, à 20 ou 25 ans !

L’autre jour, à la télé, Catherine Frot faisait la promotion de son dernier film, Qui m’aime me suive. L’héroïne, la petite soixantaine, s’appelle Simone. J’ai 63 ans et je peux vous dire que mes camarades de classe s’appelaient Nathalie, Virginie ou Dominique. Mais Simone, ce prénom passé de mode depuis 1940, jamais ! Cela en dit long sur l’image anachronique qu’ont certains scénaristes et producteurs d’une femme mûre d’aujourd’hui…

A 50 ans, vous vous retrouvez régulièrement affublée d’un mari qui en a 70 mais les fois, rarissimes, où c’est l’inverse, le scénario adresse aux spectateurs d’énormes clins d’œil : “Attention, cougar !” Heureusement, le théâtre existe… Sur les planches, même avec des cheveux blancs, vous pouvez prétendre avoir 4 ans. » 

 

 

Elizabeth Bourgine, 62 ans : “Ils ont pris une comédienne de quinze ans de moins, car ‘c’est plus agréable’”  

« Lorsque les rôles se raréfient, vers la cinquantaine, on s’entend d’abord dire – moi c’était mon agent de l’époque : “Est-ce que tu fais tout pour qu’on pense à toi ? Es-tu aux bons endroits au bon moment ?” Comme mes plus gros succès et mes nominations aux César datent des années 1980 (pour Vive la sociale, de Gérard Mordillat, et La Septième Cible, de Claude Pinoteau), on m’a aussi dit que j’étais trop “marquée” par cette période ! C’est culpabilisant.

J’ai réalisé que ce n’était pas moi qui était en cause, mais mon âge… Lorsque j’avais 53 ou 54 ans, un acteur m’appelle pour jouer avec lui : le scénariste, la productrice, tout le monde est d’accord. Finalement, j’apprends que le rôle est rajeuni. Ce qui n’est pas logique parce que mon personnage était censé avoir fait ses études avec mon partenaire masculin qui, dans la vie, avait déjà dix ans de plus que moi ! Au bout du compte, ils ont pris une comédienne de quinze ans de moins, car – ai-je appris par la bande – “c’est plus agréable”.

“Les scènes que l’on vous propose se déroulent le week-end, on n’imagine pas montrer une sexagénaire dans la vie active !”

Il y a quelques années, je passe des essais pour un film. La responsable du casting est enthousiaste, m’explique que je conviens parfaitement. Au moment de remplir la fiche de renseignements, elle demande mon âge. Je lui réponds que j’estime avoir l’âge du rôle, mais qu’elle peut se renseigner sur Internet. Ce qu’elle fait, devant moi. Et là, elle déchire la feuille ! C’est d’une violence effrayante.

Depuis huit ans, je joue un rôle intéressant dans la série Meurtres au paradis, mais sinon j’ai régulièrement eu droit à des emplois de grand-mères assez limités. Les scènes que l’on vous propose se déroulent le week-end, on n’imagine pas montrer une sexagénaire dans la vie active ! Et on vous affuble d’un jean marron et d’un chemisier beige… Il faut changer ces représentations, sinon quels modèles transmet-on aux jeunes filles ? »

Nathalie Boutefeu, 51 ans : “On est souvent les premières à sauter au montage”  

« Dès le scénario, ça merdoie. Le manque d’imagination est affolant. A 50 ans, une actrice a le choix d’être une mère, un personnage à problèmes dans un film social à la Ken Loach et, éventuellement, une héroïne de biopic – comme Jeanne Balibar dans BarbaraVénus beautéLe Petit Lieutenant ou Sous le sable ont pourtant prouvé qu’on pouvait raconter d’autres histoires sur des femmes de nos âges !

“C’est la seule chance des actrices de 50 ans : tomber sur un(e) cinéaste qui aime ce que vous faites et se fout de vos rides.”

Mais les propositions restent dramatiquement limitées. Mon agente, qui a plusieurs actrices de 50 ans et plus dans sa clientèle, traite avec des financiers qui ne cessent de lui dire à leur propos : “Trop vieilles !” Et même quand on passe le cap du casting, on est souvent les premières à sauter au montage. Ça m’est arrivé avec Synonymes, de Nadav Lapid : il fallait raccourcir le film, mon personnage de mère est passé à la trappe. Ce genre de mésaventure arrive plus rarement aux acteurs. Quant aux comédiennes qui étaient très jolies étant jeunes, on leur pardonne encore moins de vieillir. Leur carrière s’affaisse alors en même temps que leur visage.

Personnellement, j’ai commencé à payer mon âge dans ce métier autour de 45 ans. Quelque chose s’est mis à rétrécir… Je viens heureusement de décrocher un joli rôle dans la série de Josée Dayan, Capitaine Marleau. J’avais l’impression que ça ne m’arriverait plus jamais. C’est la seule chance des actrices de 50 ans : tomber sur un(e) cinéaste qui aime ce que vous faites et se fout de vos rides. D’autant qu’il est inutile de compter sur la solidarité de nos collègues connues : dans le cinéma, les frondeurs subissent souvent le même sort que les porteurs de mauvaises nouvelles dans l’Antiquité, on leur coupe la tête. »

 

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Qui croire, texte et mise en scène de Guillaume Poix

Qui croire, texte et mise en scène de Guillaume Poix | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello 18 mai 2019

 

Qui croire, texte (Editions Théâtrales) et mise en scène de Guillaume Poix (production Comédie de Béthune – CDN Hauts-de-France-, coproduction La Comédie de Reims – CDN -, soutien Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines).

 « Un jour, depuis la chambre de mon petit appartement, je vagabonde sur mon ordinateur (constamment je fais ça : vagabonder) je vagabonde et me déteste pour ça, je vagabonde vacille tombe sur un article – article qui ouvre en moi de perplexité un gouffre (océan) accroît (du même coup) le sentiment de détestation… »

Telles sont les premières phrases de la pièce Qui croire de Guillaume Poix, le monologue d’un personnage féminin – le rôle est tenu par Sophie Engel.

Sur un blog concernant les réalités biomédicales, associé au journal Le Monde, un article au titre sensationnel du médecin journaliste Marc Gozlan arrête son attention : « Quand une tumeur du cerveau entraîne hyper-religiosité et psychose ».

Une femme, entre autres cas, tente de se suicider à coups de couteau dans la poitrine, elle se dit appelée par des voix divines. Intéressée tôt à la spiritualité, elle a déjà été en proie à des hallucinations auditives et verbales « venues du ciel ».

La victime de crises mystiques subit, patiente à Berne, une IRM cérébrale : on découvre une lésion profonde dans l’hémisphère gauche de son cerveau, au niveau de la région postérieure du thalamus, une tumeur dont les phases de croissance, tous les neuf ans, correspondraient aux épisodes de crise mystique.

D’autres cas féminins sont évoqués, une jeune Indienne ou Pakistanaise, qui pleure des larmes de cristal ; une soixantenaire espagnole qui a des hallucinations auditives et visuelles de la Vierge ; Bernadette Soubirous à Lourdes, encore, où la jeune prospectrice est allée, déconcertée par la vulgarité du lieu. Marthe Robin « voit » la Vierge, à vingt ans ; la Vierge apparaît à Thérèse de Lisieux, à l’âge de vingt-cinq ans. D’autres mystiques …

Est évoquée la conversion de Paul Claudel derrière un pilier de Notre-Dame.

Qui croire ? Telle est la question.

Or, l’énonciatrice est habitée en même temps par des voix extérieures autres, qui parlent en elle, toutes sujets (sujettes) autant qu’elles sont. Le subterfuge est souligné scéniquement par la création sonore raffinée de Guillaume Vesin, qui fait entendre toutes les voix différentes tapies en nous et qui peuplent, malgré nous, notre inconscient.

Un traitement de la voix étrange qui fait qu’on entend une autre voix que soi. Des bruits extérieurs aussi, qu’ils soient de la grande ville ou de la campagne.

Pour le metteur en scène Guillaume Poix, le mystère de la voix rejoint celui de la foi – ressorts et mécanismes de la vraisemblance, de la croyance et crédulité.

Des femmes sont en lien étroit avec un être qu’elles nomment Dieu : des apparitions accréditant l’existence de Dieu ou un désordre psychique cérébral ?

Errant avec tous les outils numériques possibles sur le net, « la narratrice se persuade que la condition des mystiques serait en partie déterminée par la condition socio-historique des femmes en Europe à l’ère industrielle et capitaliste ».

Et rien n’indique que Dieu ne soit pas féminin, en vivant elle-même cette incarnation.

Ce visage doit beaucoup à Delores Kane, travesti incarné par le britannique David Shayler, ex-espion du MI5, prétendant réincarner Jésus. Un personnage réel immortalisé par la série photographique Jonas Bendiksen, qui s’est penché sur sept hommes qui prétendent tous être le Messie redescendu sur terre.

Et l’excellente Sophie Engel, prend en charge les deux silhouettes de ce face à face, se dédouble et compose un personnage extravagant et surdimensionné. Exemple à la fois de fragilité quand elle se pose des questions et doute, et de force magnifiquement inquiétante quand elle affirme qu’elle parle en Déesse.

La comédienne s’amuse de la situation dans l’humour et la distance ironique, souriante ou faisant la moue, œuvrant sur la crête entre comique et tragique.

Sous la lumière d’Arthur Gueydan, la jeune femme immobile est radieuse.

La foi est dans l’âme de celui qui croit, une, non pas numériquement mais génétiquement. (La Trinité de Saint-Augustin – éditions Jerphagnon)

Véronique Hotte

Comédie de Reims – Centre Dramatique national, du 9 au 18 mai.

Comédie de Béthune – CDN Hauts-de- France, du 12 au 15 novembre.

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Guerre des paysages de Dimitris Alexakis et Ilias Poulos, mis en scène par Irène Bonnaud.

Guerre des paysages de Dimitris Alexakis et Ilias Poulos, mis en scène par Irène Bonnaud. | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello - 17 mai 2019

 

Crédit photo : Dimitris Alexakis



Guerre des paysages de Dimitris Alexakis et Ilias Poulos d’après Mémoire en exil d’Ilias Poulos, mis en scène par Irène Bonnaud – spectacle en grec surtitré.

 Ilias Poulos est un artiste polyvalent, privilégiant la peinture, la photo, les installations sonores, une exploration patiente qui concerne la mémoire personnelle et collective.

Né dans les années 1950 à Tachkent, la capitale de l’Ouzbékistan, le photographe et plasticien n’en est pas moins un citoyen grec, vivant entre Athènes et Paris.

Ilios Poulos est, en effet, l’un des descendants des milliers de civils grecs soumis à l’exode, suite à la lutte antifasciste muée en guerre civile de 1944 à 1949, entre la résistance de gauche et l’armée du gouvernement royaliste en place, victorieuse grâce au soutien des milices d’extrême-droite et des forces anglo-américaines.

Avec le spectacle Guerre des paysages, la metteuse en scène Irène Bonnaud, helléniste versée dans la Grèce antique et contemporaine, éclaircit notre présent.

Dans la république soviétique d’Ouzbékistan, trouvent refuge, dès 1949, les résistants de l’Armée démocratique de Grèce, communistes et jeunes enrôlés.

Les combattant civils ont quitté la Grèce par peur des représailles : Ilios Poulos a recueilli et restitué des voix et des témoignages dans un recueil, Mémoire en exil. Il a photographié et filmé les portraits humains évocateurs et les paysages sublimes.

Une « psycho-géographie » sur la frontière gréco-albanaise, territoire macédonien disputé alors par la Grèce, la Yougoslavie et la Bulgarie, massif du Pinde, sommets de Grammos ou du Vitsi, terrains de combats significatifs et majestueusement filmés.

Des populations diverses se mêlent ici, de tous temps, depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne. Irène Bonnaud évoque « tout un pays d’Albanais hellénophones, une minorité musulmane de Grèce, des slavo-macédoniens, des bergers bulgares ».

Frontières arbitraires et conflits permanents de la dite « poudrière des Balkans ».

Ce Nord montagneux de la Grèce est un chemin obligé d’exode rural et d’émigration, terre d’accueil des réfugiés – Grecs d’Asie Mineure après 1920, et plus récemment, Syriens et Afghans en attente de poursuivre leur périple vers le Nord de l’Europe.

Une fois posé le contexte, exploré dans la rigueur par la metteuse en scène, il se dégage de l’écriture de Ilias Poulos et du concert-performance qui en découle, un pays entier entre lac, pâturages et montagnes – impressions de paix et de silence.

La prose poétique du plasticien est rythmée de couleurs et de saveurs rustiques qui n’éludent pas pour autant la dureté des espaces géographiques, quand on marche l’hiver, dans des nuits de neige pour fuir l’ennemi, se cacher ou tenter de l’affronter.

La faim, le froid, le dénuement dans ces montagnes isolées s’imposent. Ainsi, le sentiment d’abandon d’un enfant de 12 ans quand, allant quérir de l’eau pour sa mère dans le sous-bois près de chez lui, il revient, saisi d’effroi, à la vue de la maison rasée ou incendiée, sans plus ni mère, ni père ni sœurs – tous disparus.

Tels adviennent les souvenirs des partisans, convaincus ou enrôlés de force :

« Nous avons avancé, vers le col de Niala. Le vent était très puissant. Nous nous tenions par la main, comme des écoliers sur le chemin de l’école – tellement le col était étroit. Un peu plus tard, on voit une femme avec deux enfants, un garçonnet et une fillette. Elle était assise sur un rocher, les enfants dans les bras. Les petits étaient tout blancs, comme du marbre. Ils étaient gelés – elle et ses enfants. »

 La parole ne fait pas l’impasse sur l’évocation des trahisons et délations, ni sur celle des gestes salvateurs de la part de ceux qu’on croyait être des ennemis maudits.

« … Chaque jour des vivants remplacent des morts, des morts remplacent des vivants, métayers, éleveurs, soldats, c’est toujours la guerre des pauvres, il n’y a pas d’autre guerre, seuls les noms ont changé… »

Pour ce concert-performance, ces témoignages sont portés par une interprète à la conviction intérieure, la comédienne et chanteuse Fotini Banou, sur la musique de Michalis Katachanas au violon et à l’alto et Vassilis Tzavaras aux guitares et loops.

La voix de Fotini Banou – actrice qui alterne jeu et chant – convoque sur la scène toutes les vies révolues dont les peurs et les désirs sont universelles. Elle lève le bras, passe la main face au visage quand elle change de scène ou de personnage.

C’est un voyage dans les comptines et les chants traditionnels de la Grèce, les chants des partisans qui passent un baume sur les cœurs meurtris, également les Rebetikarapportés d’Asie mineure, la musique tzigane…

Des signes d’un engouement populaire, entre joie de vivre, mélancolie et regrets.

Une femme se souvient que, petite fille, sur le chemin montagneux, elle chantait des comptines, et sa sœur tirait sur sa robe afin qu’elle se taise, jusqu’à ce qu’un partisan lui dise de ne pas empêcher sa chanson puisque qu’elle leur faisait du bien, à tous.

Aujourd’hui, nous sommes comme ces partisans, heureux d’entendre, en leur temps, des Rebetika à l’harmonica ou au bouzouki, au violon, à l’alto et à la guitare.

Sur l’écran du lointain, défilent des images de paysages grecs grandioses, des photos, des dessins enfantins.

Et les souvenirs de l’existence des anciens adviennent, d’autant « que le passé est toujours magnifique – surtout quand il n’y a pas de présent. » (Ilias Poulos).

Un spectacle poétique, politique et musical de grande résonance existentielle.

Véronique Hotte

La Commune d’Aubervilliers – Centre dramatique national – Salle des 4 Chemins, 41 rue Lécuyer à Aubervilliers, du 15 au 19 mai, vendredi 20h30, samedi 18h, dimanche 16h. Tél : 01 48 33 16 16.

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Festival Passages 2019

Festival Passages 2019 | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Marie-Agnès Sevestre dans Théâtre du blog - 14 mai 2019 

 Festival Passages 2019:

Ce premier week-end a été représentatif de la politique d’ouverture à l’International de son directeur Hocine Chabira (voir Le Théâtre du Blog). On a pu ainsi découvrir des spectacles extra-européens en première française dans une ambiance très conviviale. Le festival organise en parallèle de nombreuses occasions de rencontres (bords de plateau, apéros-déconstruction, pique-niques interculturels). Une belle façon d’éclairer l’approche de ces artistes venus d’ailleurs.

 La Milice de la culture par Ali Thareb, Mazin Mamoory, Kadhem Khanjar et Mohamed Kareem (Irak)

Un moment de grande intensité politique et poétique, sous le chapiteau. La pluie dégouline sur le toit et coule même par moments sur la scène, mais rien ne déconcentre le public qui se serre sur les bancs de bois pour entendre ces textes puissants dits par ces poètes irakiens, invités en lien avec la manifestation POEMA. Devant l’absence de structures et dans la situation d’urgence liée aux guerres,  réunis en collectif depuis 2014, ces poètes réunis en collectif prennent dans leur pays le risque de dire leurs textes dans les endroits les plus touchés et interdits d’accès : cimetières de voitures piégées, champs de mines, fosses communes, quartiers en ruines. Surnommés «Les poètes des attentats aveugles », ils se nomment eux : La Milice de la culture. A Metz, sont invités quatre d’entre eux, originaires de la province de Babil, au centre de l’Irak ; ils lisent tour à tour au micro, des extraits de leurs textes en arabe, repris ensuite en français par les comédiens Franck Lemaire, Reda Brissel, Valéry Plancke et Mohamed Mouaffik.

De ce moment simple, fragile et soumis à la pluie tambourinante, sourd une puissante et désespérante ironie, nourrie de l’absurdité du conflit religieux, de l’impasse complète du régime et du besoin d’espoir malgré tout. Parfois pointent l’amour et la tendresse. L’écriture est sèche, proche parfois de l’aphorisme : «Les sunnites nous ont arrêtés dans une rue déserte et dit : êtes-vous chiites ? Les chiites nous ont arrêtés dans une rue déserte et dit : êtes-vous sunnites ? Nous marchons dans les rues désertes, dans une mare de sang.» «Hier, je suis allé à l’Institut médico-légal. Ils ont dit avoir des os non identifiés… Je tourne comme une orange sur le couteau de l’espoir… Est-il possible que ce soit mon frère ? J’ai rangé les os dans un sac. Dans le bus, j’ai pris deux tickets.» «Mon métier de tueur à gages n’est pas rentable en ce moment. Les enlèvements ont davantage la cote… Dans mon métier, les fins heureuses se concluent avec un silencieux.» «Les assassins ont des enfants qui ont besoin de se promener, des jardins qui demanderaient davantage de soin… C’est pourquoi, nous devons mourir facilement, en évitant de les retarder. »

Répondant ensuite aux interrogations du public quant à l’absence de femmes dans ce collectif, ils disent que les endroits où ils se produisent, sont dangereux et interdits et qu’il n’est pas pensable qu’elles courent ces risques. Voix masculines uniquement donc, pour ce commando de poètes sous menace de mort.

Textes publiés aux éditions Lanskine (domaine irakien), La Crypte ou Plaine-Page.

Play  Sahika Tekand / Studio Oyunculari  (Turquie)

Le texte minimaliste de Samuel Beckett qui joue sur les impasses d’un langage appauvri, est ici réduit encore davantage s’il est possible, tel une phrase musicale, décomposable et remontable à l’infini. Quinze jeunes acteurs s’en emparent, dans une scénographie architecturée comme une ruche, par étages, chacun dans son alvéole. Imprégnés d’une lumière sans origine décelable, repris par l’ombre après chaque brève intervention, parfois d’une fraction de seconde, ces «figures» ne font que matérialiser l’abstraction du langage, une fois retirées toute intention et toute émotion. Le thème n’est d’ailleurs autre que les affres de l’adultère et du ménage à trois avec tout le pauvre langage qui l’instruit. Une sorte de parodie prémonitoire des Feux de l’amour.

Locuteurs  extraordinairement agiles, les acteurs jouent le texte comme une partition de musique concrète, sur une seule note répétitive, guidés par un chef d’orchestre invisible. On  admire leur incroyable gymnastique vocale, tout comme la virtuosité technique qui l’accompagne. Comment ont-ils obtenu les droits d’opérer une telle déconstruction sur le texte de Beckett ? Mystère. Le public sort étourdi, et même un peu halluciné par ces intermittences saccadées, tout en se demandant : à quoi bon ?

Ethiopian dreams par le Circus Abyssinia (Ethiopie)

Deux frères éthiopiens, Bibi et Bichu Tesfamarian, fous de jonglage dès leur plus jeune âge, rejoignent le Circus Space de Londres en 1999, avec lequel ils sont depuis en tournée à travers le monde. Décidés à soutenir la jeune génération de leur pays d’origine, ils apportent leur soutien à l’Ecole du cirque Wingate en Ethiopie. Issue de cette formation, la troupe Circus Abyssinia  les a rejoints en Angleterre en 2015. Et  ils se taillèrent un beau succès au festival d’Edimbourg en 2017.

A Metz, la troupe se compose principalement de contorsionnistes et d’acrobates qui sont tous un peu danseurs. Ils défient les lois de la gravité avec fougue, fantaisie et humour, à un rythme endiablé. Leurs matériels sont très sommaires (cordes, mâts, cerceaux) mais leur jeu de scène, époustouflant. Est-ce la modestie de leur équipement qui autorise une telle fraîcheur ? Est-ce leur jeunesse qui fait éclater leur incroyable inventivité ? L’influence anglaise se fait sentir, qui croise les exigences de l’«entertainment» avec une formation physique très complète.

Le public sort rafraîchi de ce spectacle qui marche à fond de train sur des musiques de disco éthiopiennes. Dans le domaine circassien, on n’avait d’ailleurs rien vu d’aussi réjouissant venu du continent africain, depuis le regretté Circus Baobab de Guinée.

Le 15 mai à 16 h, le 16 mai à 14 h et 20 h et le 17 mai à 18 h. Grand chapiteau, Place de la République, à Metz.
Le 19 mai, scène de l’Hôtel de Ville de Sarreguemines.

X-Adra de Ramzi Choukair (Syrie)

Théâtre documentaire au sens fort du terme, porté par six militantes de l’opposition syrienne, désormais réfugiées. Elles ont été emprisonnées à la prison d’Adra à Damas, ont subi les interrogatoires, les viols, la torture – certaines  dans les années 80, au temps de Hafez El Assad (le père), d’autres sous le régime de Bachar (le fils). Aujourd’hui survivantes, libérées mais contraintes de quitter la Syrie, elles vivent en Allemagne, en France ou en Turquie. Le metteur en scène franco-libanais Ramzi Choukair, accompagné par le dramaturge Wael Kadour, les a encouragées à prendre la parole.
La voix d’Hala Omran ouvre le spectacle, alors qu’elle est encore dans la pénombre, invisible du public. Son chant, profond et méditatif tel une mélopée, pourrait être celui d’une Troyenne, regardant les morts et les vivants du chant de bataille. La comédienne dira plus tard une liste de mantras pour survivre en prison : «Mange lentement tout ce qu’on te donne », «Attache tes cheveux », « N’anticipe pas la douleur», «Ne pense pas à ceux qui sont dehors», «Souviens-toi, un peu chaque jour, de quelque chose que tu as appris, pour ne pas perdre la tête », et aussi le très prosaïque : «Si tu as des puces, retourne tes vêtements.» Elle dit ce que l’on apprend, cette expérience de la prison comme il y eut une expérience des camps et qui reste à jamais inscrite dans les comportements.

Les autres femmes racontent en mots modestes et en phrases pauvres, ce qu’elles ont vécu. Pas d’apitoiement, pas d’effet littéraire ou théâtral. La coupure est définitive avec ce qui reste de famille et d’amis, avec les sentiments communs de la vie à l’extérieur. Mais il faut pourtant poser des mots, et le faire en public a dû creuser en chacune d’elles un sillon de douleur. Le spectacle donne à chacune, tour à tour, le temps de dire ce qui peut être dit. Certaines témoignent pour des compagnes de détention, absentes, mortes ou disparues.

Paradoxalement, la certitude de la mort prochaine peut autoriser certains aveux à des proches : puisqu’on ne les reverra jamais, autant écrire la lettre qui dit sa propre vérité. Libres désormais, qu’est-ce que cela veut dire? La force de ce moment – car c’est à peine un spectacle – tient à l’absolue austérité de leurs confidences. Elles sont là, à peine là, car encore, et peut-être pour toujours, là-bas. Pour un moment, nous les avons accompagnées au plus sombre de leurs mémoires.

Marie-Agnès Sevestre

Spectacles vus les 12 et 13 mai, à Metz.

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Intimités, texte et mise en scène de Eddy Pallaro

Intimités, texte et mise en scène de Eddy Pallaro | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello - 15 mai 2019

Intimités, texte (Actes Sud-Papiers) et mise en scène de Eddy Pallaro

Que recouvre le mot Intimités ? La réalité de la vie, le sentiment existentiel dans la relation à soi et aux autres dans l’abîme de la solitude, des désirs et des rêves.

L’auteur et metteur en scène Eddy Pallaro évoque l’ombre et la lumière que recèle l’être en son cœur, les mots sonores de la parole et les blancs du silence muet.

Ainsi, non seulement on se trouve comme enfermé en soi-même, s’adressant à soi, en s’inventant et se réinventant sans fin, mais on est encore coupé de l’autre en lui proposant une image personnelle dont la représentation échappe à sa perception.

La femme d’Intimités demande à l’homme ce qui l’attire en elle, celui-ci répond : « Ce qui me plaît, c’est que tu ne mets pas de distance entre toi et moi. Je le sens. Je le vois. Tu es avec moi. Tu ne me juges pas. Tu as pour moi une attention extrême. »

Ce qui est intérieur à l’être, qui lui est secret, trouve son expression ici dans la profondeur d’un lien d’abord inavoué, qui s’emploie à l’aveu et à la confidence ; aussi l’homme s’emploie-t-il à «… dire tout ce détail dans l’intimité et l’amertume de (s)on cœur, que l’on soulage en causant …» (Mme de Sévigné, Lettres, novembre 1684).

Cécille Coustillac et Jean-Louis Coulloc’h interprètent avec leur beau talent d’acteur et d’actrice, celle et celui qui vont nouer librement des relations sentimentales. Le premier suit la seconde, sans qu’elle ne le sache ; il assiste au même cours de théâtre pour pouvoir mieux la voir, l’approcher et avoir la possibilité de lui parler.

Or, il ne plaît plus à l’apprenti comédien de poursuivre sa formation, ce qui trouble la jeune femme qui est venue le voir chez lui, à son appel, et veut comprendre cet inconnu qui lui avoue abruptement l’aimer et voudrait l’avoir toujours à ses côtés.

Incompréhension, étonnement et ébahissement de la femme qui ne sait comment affronter de telles révélations ; de fil en aiguille et patiemment, elle installe un terrain d’entente en échangeant un peu de sa propre vie à la sienne, et lui, de même.

Il s’occupe de son enfant à elle dans le parc, et elle pourra voir son grand fils à lui.

Dans la seconde partie du spectacle, l’homme enfile sa chemise de comédien, et s’adresse en même temps à son fils qu’il informe de la rencontre féminine nouvelle.

Seul, le père parle, tandis que dans l’ombre apparaît la silhouette filiale, qui n’est autre encore que Cécile Coustillac, vêtue d’un pantalon et d’une chemise d’homme.

Le père révèle aussi au fils que s’il semble si fort aujourd’hui – humainement et professionnellement-, c’est qu’il s’est construit contre ce père auquel il s’opposait.

Le père avoue  encore – intimité – qu’il a toujours souffert de l’indifférence et de la froideur filiales, préparées auprès d’une mère qui a toujours rejeté l’ex-époux et le vrai père.

La rencontre amoureuse d’aujourd’hui signe une forme de réparation personnelle.

Les deux comédiens dessinent leur personnage avec une vérité éclatante et persuasive. Apparence de rudesse et de brutalité rustique chez Jean-Louis Coulloc’h qui ne fait que cacher une grande sensibilité et de savants atermoiements du cœur.

Avec Cécile Coustillac, c’est toute la splendeur avertie du personnage qui surgit, éclairé de conviction existentielle, sous des dehors de fragilité et de tremblements.

Un combat physique et mental que chacun tient avec dignité : égalité des points partout. Un spectacle dense et intense qui exige tension en alerte et silence, de sorte que le public ressent, à maintes reprises, comme le souffle passant des sentiments.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de Vitry, 18 avenue de l’Insurrection 94400 – Vitry-sur-Seine, du 10 mai au 13 mai à 20h, dimanche à 16h. Tél : 01 46 81 75 50.

Crédit photo : Fanny Vandecandelaere.

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Fauves, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

Fauves, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Mireille Davidovici dans Théâtre du Blog, 13 mai 2019

 


Fauves, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

 Dans la veine d’Incendies, Forêts, Tous les Oiseaux, l’auteur déploie ici une nouvelle tragédie familiale où un destin aveugle condamne les enfants à payer les fautes des parents. Mais il adopte une toute autre facture et tord le cou au fil narratif. Dans la première partie, Le Cercle d’Hippolyte, le héros,  atteint d’un profond traumatisme, ressasse de manière obsessionnelle le malheur qui le frappe. La narration semble bégayer, avance, puis revient sur ses pas, jusqu’au dévoilement final que nous découvrirons après l’entracte, au terme de la deuxième partie, Le Cercle de Lazare.

 Hippolyte Dombre, un “quinqua“ parisien, divorcé, père de grands enfants : Lazare et Vive, apprend la mort accidentelle de sa mère, alors qu’il peine à finir le montage de son film. Il ne sait où et comment caser une séquence-clé où une femme furibonde poignarde son amant. Ce crime fictionnel s’insère incidemment dans la saga familiale sous différents angles, cadrages et focales … Leitmotiv intervenant de manière subliminale comme «scène primitive» dans la tragédie qui attend Hippolyte ? Ce décès et le testament de sa mère ouvrent sur des révélations en cascade. On va de surprise en surprise. Sa mère, Leviah, une Juive fuyant le Maroc et la guerre, s’est mariée au Québec avec Isaac… Là-bas, Hippolyte apprend qu’Isaac est son père biologique et se découvre un demi-frère, Édouard. La mère d’Édouard, venue, elle, de Tunisie, se dit liée à Leviah par un pacte secret. Hippolyte va faire connaissance de la nouvelle (et troisième) femme d’Isaac, mais elle se pend et poignarde l’enfant qu’elle porte…

Sous le choc, Hippolyte sombre dans la folie, en plein vol de retour vers Paris… Son fils Lazare, vient à sa rescousse… Dans la deuxième partie, il découvrira le fin mot de cette sombre histoire qui a empoisonné quatre générations sur soixante-quinze ans et qui croise la grande Histoire, pleine aussi de bruit et de fureur. «La violence est une conjugaison entre deux violences, écrit Wajdi Mouawad. L’une intime, l’autre collective. C’est cette conjugaison qui rend actives les pulsions qui nous traversent. » Comme ce film qu’Hippolyte ne parvient pas à achever, la pièce se déroule à l’endroit, puis à l’envers,  se monte et se démonte à la manière d’un Rubik Cube. A l’image de l’esprit dérangé du héros qui se repasserait des bribes de sa mémoire éclatée la scénographie d’Emmanuel Clolus joue un rôle primordial  et appuie cette construction insolite. Des châssis coulissants, poussés par les comédiens, décomposent et recomposent l’espace, créant de nouveaux angles de vue pour la reprise des scènes. Les portent claquent. Une vraie prouesse !

« Dans Fauves, explique Wajdi Mouawad, j’ai mis en place quelque chose qui s’apparente à un rapprochement entre narration et déconstruction. Dès lors, cela a ouvert à une écriture qui m’était tout à fait nouvelle. « (…) « La répétition étant liée au ressassement comment faire avancer le récit quand la structure, elle, est ellipsoïdale? » «Comment faire pour que le spectateur ne soit pas noyé par ce mouvement et qu’il puisse suivre le récit ? » s’inquiète l’auteur. De fait, ces interruptions du récit puis ses répétitions tiennent en haleine, selon le vieux principe du feuilleton où l’action se suspend avant son dénouement…

 Si les changements de décor paraissent un peu longs et semblent absorber l’énergie des comédiens au détriment du texte, le spectacle, malgré ses quatre heures (entracte compris), une fois rôdé, prendra sans doute toute son ampleur.  Et l’originalité de la forme l’emporte sur des réserves. On reprochera à l’auteur de tirer un peu trop sur les ficelles du tragique en rajoutant, parfois inutilement, de l’horreur à l’horreur. Et s’il ne fait pas toujours dans la dentelle, on prend plaisir à se laisser embarquer dans les grandes fresques familiales de Wajdi Mouawad.

 Les comédiens défendent avec talent un texte dense, une langue tenue, truffée de pépites, et de touches d’humour pour détendre l’atmosphère. Jérôme Kircher a la mélancolie colérique qui sied à Hippolyte et Norah Krief, la fantaisie acide de Leviah. Le Québécois Hugues Frenette  est un Édouard émouvant et pas si benêt qu’il n’y paraît. Et dans la scène finale d’une grande poésie, la pièce prend de la hauteur: Lazare nous emmène vers un futur incertain autant qu’inconnu. Brisant le cercle infernal du silence et du mensonge qui enferme les enfants de l’inceste, du viol et du meurtre, le jeune cosmonaute navigue dans sa station spatiale, libre parmi les étoiles mais sans illusion: «Dans le silence, le deuil, le mensonge, la vérité est brutale. Nous sommes une génération vouée à préparer la sépulture des certitudes. »

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 21 juin, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème).  T. : 01 44 62 52 52 .

Le texte paraîtra à l’automne aux Editions Leméac/Actes Sud-Papiers

 

Crédit photo © Alain Willaume/tendance floue

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Olivier Neveux, « Contre le théâtre politique », tout contre 

Olivier Neveux, « Contre le théâtre politique », tout contre  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan (2 mai 2019)


Le théâtre et la politique sont comme un vieux couple. Ils ne cessent de se chamailler, de se faire des entourloupes, des coups bas, avant de se rabibocher pour mieux se séparer. Agent matrimonial très spécial, le spectateur amoureux et acharné Olivier Neveux nous donne des nouvelles toutes fraîches et diablement introspectives de ce couple impossible.

Esprit vif, omniprésent dans le monde du théâtre (il dirige le département « arts » de l’ENS de Lyon, anime chaque année les rencontres du festival Théâtre en mai à Dijon, est l’une des plumes phares de la revue théâtre/public, veille avec Catherine Brun sur les Cahiers Armand Gatti, enseigne régulièrement dans différentes écoles nationales de théâtre, sans compter ses multiples conférences, etc.), auteur de Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France de 1960 à nos jours (La Découverte, 2007), de Politiques du spectateur. Les Enjeux du théâtre politique aujourd’hui (La Découverte, 2013), Olivier Neveux change d’éditeur mais enfonce avec raison et obstination le même clou en publiant aux éditions La Fabrique Contre le théâtre politique.

De la dé-politique

Le titre, à l’évidence ironique – l’auteur est aussi un homme souriant, caustique et pince-sans-rire – pointe ainsi l’usage à tout-va qui est fait aujourd’hui de l’association entre ces deux mots « théâtre » et « politique ». Le point de vue revendiqué d’Olivier Neveux n’est ni celui du militant, ni celui du praticien, ni même celui du théoricien, mais celui d’un être qui mène « une pratique acharnée de spectateur ». Non un chroniqueur au soir le soir, le nez forcément dans le guidon comme l’auteur de ces lignes, mais le regard de celui qui vient « après », un peu comme un peintre qui, après avoir arpenté un paysage longuement et dans tous les sens, prend du recul avant de le peindre, pour mieux l’embrasser et mieux en voir les lignes de forces, les pointes avancées, les buissons obscurs, les ornières et les sentiers ne menant à rien.

Dans un premier chapitre intitulé « la dé-politique culturelle » – où, comme dans les deux autres chapitres du livre, Neveux se révèle être, de facto, un neveu de Jacques Rancière souvent cité –, l’auteur passe en revue tous les méfaits de la « dé » en les dé-gommant. Du macronique culte de l’intérêt privé et de l’organisation entrepreneuriale qui a ses entrées à la direction théâtre du Ministère de la culture et auprès des conseillers élyséens officiels ou occultes (le chapitre s’ouvre par une tonique évocation de Jean-Marc Dumontet) ; jusqu’aux institutions qui laissent le culte pousser ses pions et pénétrer son pré carré. Neveux parle de « la nécessité d’une pensée de l’institution qui ne serait pas gangrénée par l’intériorisation du modèle entrepreneurial » tout en soulignant que du côté de la rencontre du public, le bien nommé théâtre public « n’a pas failli a contrario de ce que raconte en boucle la doxa – de droite comme de gauche ».

Si côté salle on relève les manches, côté plateaux et bureaux directoriaux, c’est une autre affaire. Neveux dénonce pêle-mêle des projets « qui se sont modélisés », une « sur-représentation de la mise en scène dans des directions artistiques », la réduction drastique du nombre de représentations des spectacles, des conditions de travail « dégradées », sans oublier « les tutelles, la presse et l’université » qui « ne sont pas à la hauteur de leurs distinctes responsabilités ». Quant aux spectacles dit « politiques », la bonne conscience ouvre ses parapluies. Neveux cite Rancière observant dans la revue Lignes que « la traduction de la misère du monde [sur les plateaux] est très éloignée des formes par lesquelles les gens descendent dans la rue, ces dernières années, pour protester contre les régimes autoritaires ou contre la loi économique ». Et Neveux de pousser le bouchon : « Il [le théâtre] compose, il répare, console, adoucit, décrypte. Il se pourrait qu’il ait renoncé à être lui-même, son exercice, son existence, un argument contre cette société – un argument pour une autre société ».

D’étonnantes jonctions

Le second chapitre, « Du trop de réalisme » (titre en hommage à Annie Le Brun, autre référence récurrente de l’auteur), fait l’effet d’un sandwich où, entre deux tranches de bon pain (les chapitres un et trois), il n’y a rien que des bonnes choses (ici et là «discutables », mot que chérit Neveux), mais trop entassées pour que cela ne donne pas soif. Olivier Neveux entre dans le vif en analysant finement le dernier spectacle de Joël Pommerat, Ça ira (1) Fin de Louis, puis le dernier spectacle des Chiens de Navarre, Jusque dans vos bras, avant d’évoquer les événements autour de Exhibit B de Brett Bailey au TGP et le spectacle lui-même (Neveux n’a pas signé l’appel à le déprogrammer). Après un petit détour amical du côté de Bernard Sobel, il nous fait passer par Ruffin où tout n’est pas très fin, avant de cibler le théâtre documentaire (dont il fait, page 142, un succulent inventaire des thèmes à la Prévert) pour mieux honorer le « théâtre documenté », bifurquant ainsi vers Milo Rau et le spectacle du Groupov Rwanda 94, référence pour Olivier Neveux.

In fine, après une analyse des habits plus ou moins neufs du réalisme – notion décidément sans rivages –, Neveux en vient contre le « réalisme qui accuse la réalité » à proposer un autre réalisme qui « refuserait d’opposer la “fiction” à la réalité comme on distingue le leurre du vrai, l’idéologie de la science, mais s’attacherait, sans les confondre, à ce qu’il se rencontrent et inventent d’étonnantes jonctions ». Et de citer l’indispensable Wiltold Gombrowicz : l’art est « un fait, non pas un commentaire accroché aux faits » (Journal).

Le troisième et dernier chapitre intitulé « L’art du théâtre » apparaît comme le plus prospectif et novateur. Traquant les « étonnantes jonctions », il prend appui sur des spectacles créés ces dernières années, en particulier les six épisodes de Décris-ravage d’Adeline Rosenstein, longuement analysé et cependant non propulsé en modèle, chaque spectacle devant inventer le sien. Neveux s’empresse donc de commenter un autre spectacle fort éloigné du premier, Modules Dada d’Alexis Forestier. Cependant, ces deux spectacles ont en commun avec d’autres cités par Neveux – Le Chagrin d’Hölderlin de Chantal Morel, Hate radio de Milo Rau, Je brûle de Marie Payen, Je n’ai pas encore commencé à vivre de Tatiana Frolova, etc. – de prôner le « petit » si cher à Walter Benjamin (autre auteur avec lequel Neveux aime dialoguer). Par son opposition au monumental et aux gros décors qui affichent leur suffisance financière, par sa « taille humaine », le petit, cette « contrainte du castelet » peut être « une entrée vive pour penser le théâtre », et ainsi tenter de « cerner la tension qui se noue entre la nécessité du détail et l’immensité de ce qu’il y a à embrasser ».

Le pendant au petit, c’est le manque. Non seulement on fait avec ce qu’on a mais on ne cherche pas à le le cacher, c’est un atout qui oblige à aller plus loin, en allant au plus simple qui peut être un retour à l’enfance du théâtre. Neveux cite Dubillard : « La scène est un lieu privilégié du monde où tout est un spectacle auquel on ne croit pas ». Eloge sans fin du fictif. « L’enjeu est moins de révéler ou de dévoiler le monde que d’en composer un autre », insiste Neveux. C’est un chantier d’avenir (il faut toujours détourner les usages de la langue de l’adversaire) où quelques marteaux piqueurs sont déjà en action : « L’alliance de la politique et du théâtre appellerait moins à déchiffrer la réalité qu’à être elle-même déchiffrée, du point de vue de ce qui la transforme et l’anime. » Tu l’as dit, mon Neveux.

Il est rare qu’un ouvrage, en s’appuyant sur le collet de l’actualité scénique récente et en puisant dans une abondante littérature (le livre est dédié à Philippe Ivernel, plusieurs fois cité et récemment disparu), saisisse les enjeux présents du théâtre avec autant d’acuité.

Contre le théâtre politique, Olivier Neveux, éditions La Fabrique, 320 p., 14 €.

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Qui pour diriger le CDN de Nice ? Rude bataille en perspective entre Christian Estrosi et le Ministère de la Culture

Qui pour diriger le CDN de Nice ? Rude bataille en perspective entre Christian Estrosi et le Ministère de la Culture | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Stéphane Capron dans Sceneweb - 3 mai 2019


Irina Brook va quitter son poste de directrice du Théâtre National de Nice en juin 2019 avant le terme de son deuxième mandat. Sa succession va faire l’office de longues discussions entre le maire de la ville, Christian Estrosi et le Ministère de la Culture. Échaudé d’avoir perdu la bataille en 2013 qui avait conduit à la nomination d’Irina Brook, Christian Estrosi va peser de tout son poids pour imposer un candidat médiatique qui pourrait être Michel Boujenah ou Zabou Breitman. Ce bras de fer  pourrait permettre le retour sur la scène française de Muriel Mayette-Holz. L’ancienne Administratrice de la Comédie-Française a été retenue parmi les finalistes tout comme Jean Boillot et Frédéric Bélier-Garcia, déjà candidat en 2013.

La phase finale de la consultation pour la nouvelle direction du TNN – CDN de Nice risque de faire couler beaucoup d’encre dans les semaines à venir. Christian Estrosi, le Maire de la ville n’est pas prêt à se laisser dicter un choix comme cela avait le cas en 2013. Il avait du s’effacer face à la décision de l’Etat et d’Aurélie Filippetti alors Ministre de la Culture. Lui aurait préféré un tandem Zabou Breitman/Daniel Benoin. Irina Brook avait été la candidate de la conciliation, et la qualité de son travail, son engagement pour un théâtre populaire a permis au TNN d’exister dans le paysage des CDN.

Christian Estrosi n’avait pas hésité à fustiger le «sectarisme» de la ministre dans ce dossier et s’était longtemps refusé à avaliser les trois candidatures retenues par la commission de sélection (outre Irina Brook, le tandem Simon Abkarian-Ariel Goldenberg, et le metteur en scène Frédéric Bélier Garcia). Aujourd’hui, on se retrouve pratiquement dans la même situation. Frédéric Bélier-Garcia qui va quitter à la fin de l’année son poste de directeur du Quai à Angers est de nouveau sur la ligne de départ. Tandis que Michel Boujenah fait campagne sur la promenade des anglais et dans la presse locale avec dans l’ombre Daniel Benoin, ancien directeur du TNN. Certains candidats ont été surpris de recevoir un appel du directeur d’anthéa, le Théâtre d’Antibes leur faisant des commentaires sur leur dossier, alors qu’il n’était pas dans les destinataires, et pour cause il ne fait pas partie du jury.

Zabou Breitman, candidate en 2013 est de nouveau dans la liste des finalistes. Lors de l’été 2013, elle avait été soutenue par la profession qui demandait dans une lettre ouverte que “la candidature Zabou Breitman/Daniel Benoin soit examinée comme les autres et ne fasse pas l’objet d’un veto quelconque avant ou après la concertation des tutelles pour déterminer la short list“. Parmi les signataires il y avait Pierre Arditi, Olivier Py, François Berléand, Francis Huster, Guillaume Gallienne, Gérard Jugnot…

Michel Boujenah aura 67 ans à la fin de l’année. Mais le TNN n’est pas un établissement public, c’est une SARL, il n’y a donc pas de limite d’âge pour candidater. Ce qui au passage doit faire rager Stéphane Lissner, directeur de l’Opéra national de Paris, contraint de céder son poste à 66 ans. Le TNN, Michel Boujenah en rêve, il ne se cache pas pour le dire. Si la ville et le ministère ne peuvent pas se mettre d’accord, Muriel Mayette-Holz pourrait tirer son épingle du jeu. Le Ministère de la Culture a une dette envers elle. Elle n’a pas été reconduite à la tête de la Villa Medicis en septembre 2018 alors qu’elle avait notamment choisi d’ouvrir davantage ce lieu mythique, aux postulants comme au public. C’était aussi la première femme à avoir dirigé la prestigieuse Académie de France. Et puis elle connait parfaitement les rouages d’un théâtre puisqu’elle a été aussi la première administratrice de la Comédie-Française entre 2006 à 2014.

Dans ces conditions les autres candidats, les metteurs en scène Jean Boillot (actuellement directeur du CDN de Thionville) et Frédéric Bélier-Garcia (actuellement directeur du CDN Le Quai à Angers), qui connaissent parfaitement les rouages de la décentralisation vont devoir sortir la grosse artillerie pour exister dans cette consultation bling-bling qui ne ressemble à aucune autre consultation pour un poste de CDN.

Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

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 Vues Lumière : l’atelier de la pensée d’Isabelle Lafon...

 Vues Lumière : l’atelier de la pensée d’Isabelle Lafon... | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Vincent Bouquet dans Sceneweb 12 mai 2019


Au Théâtre de la Colline, la metteuse en scène fait l’expérience du « penser-ensemble » et accouche d’un spectacle qui, malgré ses quelques fragilités textuelles, déborde d’humanité.

Apprendre à apprendre, apprendre à penser. L’objectif est aussi beau dans son principe que périlleux dans sa réalisation. Esther, Fantine, Georges, Shali et Martin ne sont pas des intellectuels autorisés, des experts de la pensée, créée pour mieux être transmise. Ils sont factrice, mécanicienne, « jardinière », baby-sitter et veilleur de nuit. Dans ce centre social du XXe arrondissement de Paris où ils viennent pour des raisons aussi diverses qu’inconnues, ils se croisent sans se connaître, s’aperçoivent, sans doute, sans trop se parler. Jusqu’au jour où Fantine et Georges décident de créer « un atelier pour s’instruire, pour apprendre ». Un atelier sans animateur pour leur dire quoi faire et quoi penser, une sorte d’école buissonnière autogérée. Chaque jeudi à 20h30 en salle Allende, ces cinq apprentis du savoir s’y retrouvent.

A tâtons, ils construisent une manière de faire, forcément empirique et expérimentale. Ils s’accordent sur un fil rouge, le cinéma, qui leur servira de base. Chaque jeudi, ils regarderont un film et chaque jeudi, ils en débattront, sur la forme ou sur le fond. A la lumières des chefs d’oeuvre de Visconti ou de Patricio Guzmán, ils réalisent un rêve, intime et inconscient, celui d’échapper, le temps d’un soir, à cette condition sociale qui les a enfermés dans une case. En même temps qu’à eux-mêmes, ils prouvent aux autres qu’ils sont, eux aussi, capables de créer de la pensée, d’être acteurs d’un « penser-ensemble » grâce à la magie du collectif.

De cette aventure, touchante d’humanité, Isabelle Lafon a choisi de montrer des bribes, des scènes, qui s’affranchissent de l’espace et du temps. Sur le plateau nu du Petit Théâtre de La Colline, entouré par un gradin en tri-frontal, elle esquisse des allers-retours temporels et projette, par les seuls mots, des lieux, transporte en un tour de phrase ses personnages du centre social vers leur appartement, de la collectivité à la solitude. Tous présents en continu, ils se retrouvent parfois seul, à deux, à trois ou à cinq, en fonction du cadrage théâtral, et de la largeur du champ et du hors-champ. D’eux, on connait, et connaîtra, peu de choses, et pourtant, à eux, on s’attache, comme attiré par cette fragilité, matinée d’humilité et d’envie.

A l’image de ses personnages qui apprennent à apprendre en marchant, Isabelle Lafon a choisi, pour la première fois, de naviguer à vue. Avec l’aide de ses comédiens, elle a construit son spectacle au fur et à mesure d’improvisations au plateau qu’elle a retranscrites puis retravaillées. Le rendu final rend compte de ce processus créatif. Comme un film dont on verrait les raccords de montage, le texte est empli de coutures et de fausses coutures qui révèlent ses quelques faiblesses, et donnent parfois l’impression qu’il erre sans but précis et ne sait pas quelle voie emprunter. Porté par l’interprétation tout en délicatesse et en sensibilité de l’ensemble de la troupe – et au premier chef d’Isabelle Lafon, poignante Fantine – qui rend ces imperfections presque désirables, le projet s’impose pourtant comme un beau moment de théâtre, aux fêlures humaines, trop humaines. De ceux qui provoquent de larges sourires sur les lèvres.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Vues Lumière
Concept et mise en scène Isabelle Lafon
Ecriture collective et interprétation Karyll Elgrichi, Pierre‑Félix Gravière, Johanna Korthals Altes, Isabelle Lafon et Judith Périllat
Assistante à la mise en scène Marion Canelas
Assistante stagiaire Ariane Laget
Lumières Marion Hewlett
Costumes Nelly Geyres

Production Compagnie Les Merveilleuses
Coproduction La Colline – théâtre national, MC2: Grenoble – Scène nationale avec le soutien de la Région Ile-de-France
La compagnie Les Merveilleuses est conventionnée par le ministère de la Culture (DRAC Ile-de-France).

Durée : 1h30

Théâtre de la Colline, Paris
du 10 mai au 5 juin 2019

 

Légende : photo de répétitions © Tuong-Vi Nguyen

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Joël Pommerat : " Depuis que j’écris, je suis obnubilé par la notion d’une œuvre ouverte, construite à plusieurs"

Joël Pommerat : " Depuis que j’écris, je suis obnubilé par la notion d’une œuvre ouverte, construite à plusieurs" | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Marie Richeux sur le site de son émission "Par les temps qui courent" sur France Culture (10.05.2019)

 

Ecouter l'entretien en ligne sur le site de France Culture (1h)

 

Pour sa pièce « Ca ira(1) Fin de Louis » au théâtre de la Porte St-Martin jusqu’au 16 juin, il aborde son envie de mettre en scène l'art oratoire, l'idée de construire une oeuvre à plusieurs, le dilemme de présenter les masses sur scène, et la résonance de la pièce dans le contexte actuel.

« Ça ira (1) Fin de Louis » est une fiction politique contemporaine inspirée du processus révolutionnaire de 1789. Qu’est-ce qui pousse des hommes à renverser le pouvoir ? Quels nouveaux rapports instaurer entre l’homme et la société, les citoyens et leurs représentants ? Entre fiction et réalité, la pièce raconte cette lutte pour la démocratie.


"Ca ira (1) Fin de Louis" de Joël Pommerat• Crédits : @Elisabeth Carecchio
Le point de départ de ce projet, c’était l’envie de mettre en scène des gens faisant des discours, se mettant à exprimer une pensée publiquement. Je trouve que c’est quelque chose d’assez fascinant et théâtral. Je ne voulais pas  imiter le discours politique, mais j’avais envie de chercher en profondeur ce que c’est que d’être politique dans une parole, dire des choses les plus profondes possibles, et les dire d’une manière suffisamment simple. Et en même temps, je voulais montrer la condition du politique, à savoir, ne pas parler gratuitement et vouloir absolument remporter le match de la compétition des idées.

Je me suis toujours détaché de l’idée que le théâtre était le lieu du verbe et de la parole, et que c'était ce qui en faisait son essence. Je ne crois pas à la parole comme instrument de la vérité et de la justesse. Ce n’est pas directement la parole qui produit du sens, toutes les paroles de ce spectacle sont des actions magistrales. Il me semble que je fais un théâtre d’action. 

L’écriture du spectacle va plus vite que dans la vie, où il y a plus de temps morts ou de temps creux. Ce spectacle, c’est comme un autobus lancé à cent à l’heure, dans lequel le spectateur peut être agacé, agité ou excité, et avoir envie de s’exprimer. D’ailleurs, on l’invite à le faire.

Au théâtre, le spectateur vient avec sa grille d’interprétation de tout ce qui va lui être présenté, et j’avais cette illusion qu’on allait pouvoir partager un objet commun.  Mon travail, c’est d’évaluer la façon dont le spectateur regarde ce que je lui montre. Je réfléchis à la façon majoritaire dont les gens vont interpréter telle ou telle chose, et j’essaie de construire quelque chose avec ça.

Archives
Denis Guenon et Bernard Stiegler, émission « Surpris par la nuit », France Culture, 2006

Olivier Neveux, émission « Une saison au théâtre », France Culture, 2017

Jean-Clément Martin, émission « Du grain à moudre », France Culture, 2008

Références musicales
Charlie O, Matines

Bertrand Belin, Grand duc

Prise de son
Fabien Capel

INTERVENANTS
Joël Pommerat
auteur dramatique, metteur en scène français

 

Légende photo :"Ca ira (1) Fin de Louis" de Joël Pommerat• Crédits : @ Elisabeth Carecchio

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Entretien avec Loïc Corbery

Entretien avec Loïc Corbery | Revue de presse théâtre | Scoop.it



Entretien avec Loïc Corbery, dans le feu de l’action

Propos recueillis par Laetitia Heurteau 9 Mai 2019 


Ce temps qui passe aussi vite, cela fait froid dans le dos. Ma première interview avec Loïc Corbery date déjà de quinze ans. A l’époque, il n’était pas encore entré à la Comédie-Française où il est à présent sociétaire. Cette année, on a déjà pu le voir à plusieurs reprises sur scène : dans l’intimité du Studio Théâtre pour son Hamlet à part, sur la scène de l’Odéon pour Le Pays Lointain de Jean-Luc Lagarce, sans oublier les bonnes vieilles planches de la salle Richelieu pour la reprise des Damnés et la création d’Electre / Oreste par le même Ivo Van Hove. Retrouvailles au café Nemours, au lendemain du tragique incendie de Notre-Dame.

Tu as repris Les Damnés tout récemment, salle Richelieu, comment as-tu vécu cette incroyable aventure ?

Hier soir quand Eric Génovèse entre en scène en disant « Le Reichstag est en flammes », et  que Notre-Dame est entrain de brûler à quelques kilomètres de la Comédie Française,  ça n’est pas anodin.

Mais avec Les Damnés, il y a toujours un écho surprenant avec l’actualité du monde : que cela soit au moment de sa création au Festival d’Avignon, lors de la deuxième représentation, le soir de l’attentat de Nice, où le Président Hollande a quitté précipitamment la salle à 21h50. On ne savait pas trop ce qui se passait. On l’a appris pendant le spectacle. Et en sortant, c’était assez assourdissant !

On l’a repris l’année d’après, salle Richelieu pendant la présidentielle avec la montée du Front national. Et après on est allé le jouer l’été dernier à New York, dans l’Amérique de Trump.

« Le Reichstag est en flammes ! ». Ce spectacle a un tel écho… Et il est nécessaire pour ça !

C‘était comment de le jouer à New York ?

New York n’est pas l’Amérique. New York, c’est New York. C’est un bout d’Europe aux États-Unis.  L’impact de ce spectacle sur le public a été très fort parce que l’histoire de l’Amérique aujourd’hui a des relents nauséabonds.  Mais nous-mêmes, on réentendait  ce qu’on racontait. On retrouvait le sens de ce qu’on disait. Il y avait un tel vertige à dire, notamment ce que disait mon personnage…

Il est justement très singulier ton personnage dans l’intrigue…

C’est le témoin et c’est celui qui parle directement aux gens pour leur dire : on n’est pas en train de vous raconter une histoire. On est en train de vous raconter notre histoire, ce qui se passe de nouveau aujourd’hui.  On vous parle de l’Allemagne de 1933 mais aussi de la France, des États-Unis, du monde.

En ce moment, tu es dans une période incroyablement prolifique où tu joues dans plusieurs projets à la fois…

En fait, ça reste rationnel parce que toutes ces belles choses s’enchaînent, elles ne se mélangent pas trop, donc ça va : entre Hamlet à part,  Le Pays lointain,  la reprise des Damnés et là Electre/ Oreste.



Si on peut revenir sur Hamlet à part, que tu as monté et joué sur la scène du Studio Théâtre en février dernier. J’ai été frappée quand tu disais que c’était vraiment le rôle que tu voulais jouer mais que tu sentais que tu n’allais pas forcément un jour le jouer. Tu t’étais ainsi emparé de l’idée du comédien qui se prépare au rôle. Mais c’est un rôle que tu pourrais tout à fait jouer, en fait ?

C’est un rôle que je pourrais tout à fait jouer et que je vais peut-être jouer mais en revanche, c’est un rôle que je n’avais jamais rêvé de jouer. Jamais. Autant la pièce Hamlet me passionnait, autant le rôle lui-même, moins. Alors que Perdican ou Alceste étaient des rôles que je rêvais d’interpréter. Mais je t’avoue qu’après avoir bossé beaucoup dessus et l’avoir traversé un peu dans ce spectacle, là j’aurais très envie à présent de le jouer !… (Rires)

Ce Hamlet à part te raconte aussi de manière presque intime…

Tout à fait, en prenant en charge Hamlet et tout ce qui pour moi faisait écho à Hamlet, dans le théâtre et dans la littérature ; en en faisant un montage (et c’est une écriture, le montage !) ; de tout ça, je ne faisais que me raconter, moi, et me raconter très intimement. Dans mes racines de théâtre, intimes, d’homme…

Avignon est très présent dans le spectacle comme Avignon est très présent dans mon enfance.  J’ai en effet puisé beaucoup dans mon enfance. Et je ne m’en suis rendu compte qu’après, par exemple, en utilisant le vinyle et les cassettes comme accessoires, comme partenaires. En fait, j’avais reconstitué le salon de mes parents quand j’étais petit…

Je t’ai imaginé tout seul lors des répétitions… Ce n’est pas un peu flippant la  solitude dans la création ?

C’est assez excitant aussi. En fait, ce qui était vertigineux, c’était le soir de la première : être seul en coulisse, prendre en charge pour la première fois un moment de théâtre avec les gens, dans une relation immédiate et directe avec eux. C’était un vrai vertige, qui m’a pris tous les soirs aux tripes avant de jouer. Et en même temps l’écho, la récompense, le retour en est d’autant plus beau pendant et après le spectacle…

Peux-tu nous parler des répétitions du spectacle Oreste/Electre auquel  tu te prépares avec la troupe en ce moment ?

C’est déjà un grand bonheur que de retrouver Ivo Van Hove, et que ce très grand metteur en scène souhaite retravailler avec moi.  Dans Les Damnés, je suis un peu à côté du chaos.  Je suis un peu le contrepoint de cette folie familiale; autant là, j’accompagne et même, je provoque le désastre.

C’est intense comme toujours avec Ivo : on a un temps de répétitions qui est ramassé,  d’une intensité folle, tous ensemble réunis, acteurs, techniciens, musiciens et en effet le rythme de travail est rude.  Je ne vais pas trop dévoiler mais  je joue Pylade, l’ami fidèle qui accompagne Oreste dans son errance, dans ses tourments…

Dans ton emploi du temps, les répétitions se passent tous les après-midis ?

Oui, tous les après-midi de 13h à 17h. Et comme il y aura aussi beaucoup de musique de chorégraphie, on a aussi des séances de travail sur le corps et sur le chant.

Comme tous les spectacles d’Ivo, c’est un spectacle viscéral, qui pour atteindre le sens, passe par tous les sens. Tout le corps du spectateur est sollicité.

Tu peux proposer des choses ou c’est vraiment Ivo qui te guide ?  Tu peux avoir un vrai échange avec lui ?

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Ivo a profondément besoin des acteurs.  C’est un théâtre extrêmement construit en amont, extrêmement structuré scénographiquement,  musicalement,  dans l’adaptation. Les images sont préconçues mais il sait qu’au cœur de son dispositif, il y a l’acteur et sa personnalité, le filtre de l’acteur, de son humanité…

Ivo a besoin des acteurs, donc il est à l’affût de leurs propositions. C’est un vrai échange.

La récente rencontre avec Ivo Van Hove dans la coupole de la Comédie-Française m’a permis d’avoir une relecture  passionnante de son travail et aussi de découvrir une personnalité plus humaine et accessible que son image d’homme du nord, un peu austère, véhiculée par les médias…

On le voit très bien dans ce genre de moment-là avec Ivo. C’est-à-dire qu’on lui prête une austérité assez impressionnante… Une espèce d’ascèse du théâtre…  Et il est comme ça mais pas uniquement. De cette pudeur, de cette timidité, il sait aussi être chaleureux, humain,  drôle  et simple, dans son rapport aux choses et à l’autre.

Si on revient au récent téléfilm Un homme parfait diffusé sur France 2, ou si on repense aussi  au film Pas son genre, on a l’impression qu’à l’image tu explores quelque chose de beaucoup plus sombre qu’au théâtre…

Au théâtre aussi !  Mais c’est vrai que ce n’est pas rien de devoir interpréter un monstre, d’autant plus à l’image ! (le personnage interprété par Loïc est un père incestueux, ndlr).

Au théâtre, la convention fait qu’on accepte plus facilement de jouer et de voir des monstres. A l’image, c’est un peu différent. La distance est plus difficile à prendre. J’ai reçu le script mais je ne l’aurai pas accepté avec n’importe qui, ni n’importe comment. Je connaissais bien le réalisateur et ce qu’il avait fait auparavant.

Le  scénario était merveilleusement écrit, donc j’y suis allé. Je n’ai pas vu le film et je n’ai pas envie encore de le voir mais je suis ravi de savoir que le film est à la hauteur du sujet et qu’il a rencontré son public, qui plus est.

Après, tu sais, je réponds aux projections des metteurs en scène de théâtre ou de cinéma mais c’est sûr qu’avec mon nez en trompette et ma tête de jeune premier encore à 40 ans, je suis ravi quand on m’envoie des choses plus sombres, des personnages plus troubles.

Tu as joué récemment dans Le pays lointain mise en scène par Clément Hervieu-Léger au Théâtre de l’Odéon. Tu es toi-même un fidèle de cette Compagnie des Petits-Champs co-fondée par Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro…

La famille de la Compagnie des Petits-Champs se crée et s’agrandit au fur et à mesure des spectacles mais il se trouve qu’avec la relation de complicité, de compagnonnage que j’ai avec Clément à la Comédie-Française ; avec l’amitié qui nous lie, il est venu m’embarquer très vite et notamment dans le premier spectacle de la compagnie, L’épreuve. C’était une occasion pour Clément, comme pour moi de pouvoir retravailler avec tous les gens avec qui on ne peut pas travailler parce qu’on est au Français : Daniel San Pedro, Audrey Bonnet, Stanley Weber, Nada Strancar…

Cette famille de la Compagnie des Petits-Champs s’est créée de spectacle en spectacle. Et l’aventure du Pays lointain a été magnifique !  Pouvoir s’organiser avec Éric Ruf et qu’il nous laisse Clément et moi partir l’année dernière quelques temps pour créer le spectacle à Strasbourg et en tournée ; puis qu’il nous laisse à nouveau l’opportunité de le jouer cette année à l’Odéon, c’était inespéré.

Il y a une chose que j’ai notée dans l’entretien que nous avions fait ensemble en 2004…

Oh la, la, ça ne nous rajeunit pas, Laetitia !  Mais on est toujours là, c’est chouette ! (Rires)

 … C’est que tu aimes mettre de l’énergie sur le plateau.  Tu disais « J’aime sauter sur les tables » et c’est ce que l’on peut constater encore une fois dans Le pays lointain…  C’est quelque chose qui se fait chez toi de manière inconsciente ?

 Il y a cette  légende qui raconte que les acteurs français sont très cérébraux,  à la différence des acteurs allemands ou anglais, qui sont très physiques. Pour moi, le rapport au corps ne m’a jamais posé de problème. J’ai toujours construit avec mon corps autant qu’avec ma pensée. Mon corps a toujours été mon principal moyen d’expression sur un plateau de théâtre.

Après le temps passant, les rôles changeant aussi,  il y a quelque chose qui se centre peut-être un peu plus mais de toute façon, j’aime bien être un peu décentré.

Je sais que quand j’étais tout jeune acteur à l’école,  j’étais un peu le chien fou de la classe mais c’est vrai : il y avait une table, je sautais dessus. C’est devenu une blague à mon propos. Mais pour moi, ça n’est pas anodin, sur un plateau de théâtre, un accessoire, un meuble… Là avec Ivo, de la boue… Pour moi, ça provoque quelque chose !

Ivo n’a pas besoin de me dire d’utiliser la boue. Je rentre sur le plateau, je me dis qu’il y a de la boue et qu’il faut que j’en fasse quelque chose.  Cela ne servira à rien qu’elle soit là si je ne peux vivre avec, travailler avec.

Est-ce que tu es toujours d’accord avec ce que tu disais en 2004 à savoir en tant qu’acteur sur le plateau et malgré ce que tu as tout préparé, tu dois être toujours dans l’instant et dans l’instinct ?

Ça n’est pas « malgré » mais « grâce à » la préparation, grâce au travail, grâce à la maîtrise de toutes les contraintes du travail (le texte, la scéno, les indications du metteur en scène, de ses partenaires), que tu trouves l’abandon, la libération du moment présent. C’est comme ça que j’aime l’écriture théâtrale, quand toutes les partitions physiques, vocales, sensibles sont superposées les unes avec les autres et tellement imprégnées, que justement on puisse s’abandonner à l’instant présent avec ses partenaires et avec le spectateur.

Et là maintenant, tu ne te verrais pas quitter le Français ?  Tu y as acquis un vrai espace de liberté ?

Toutes les libertés, non. Je fais beaucoup de sacrifices aussi à côté : je dis non aussi à beaucoup de choses à l’image comme au théâtre. Cela me prend beaucoup de temps dans ma vie personnelle et ce n’est pas forcément simple parce que cette maison est quand même chronophage.

En tout cas aujourd’hui, j’y suis bien.  Mais Dieu merci, il y a beaucoup d’autres endroits où l’on peut faire du théâtre de manière magnifique.

On fait quand même un drôle de pari dans cette maison : de jouer trois, quatre spectacle en même temps,  en en répétant d’autres, de passer comme ça d’un spectacle à un autre…

C’est le seul endroit au monde où il y a cette gymnastique-là et pour l’acteur et pour le spectateur.

Pour le moment, j’y suis bien. J’y ai toujours été bien. C’est un théâtre que j’ai vraiment rencontré, qui correspond vraiment à ce dont je pouvais rêver quand j’étais jeune acteur, dans ce qu’il me demande, dans ce qu’il m’offre.

Et la rencontre avec la troupe est une rencontre amoureuse et dont les liens ne font que de se renforcer, d’année en année, de spectacle en spectacle.

Je vais jouer Les Damnés à Londres en juin et Oreste / Électre au Théâtre d’Épidaure, en Grèce, en juillet donc tout va bien !… (Rires)

Portrait de Loïc Corbery et Photo de Hamlet à part, crédits photo
de Christophe Raynaud de Lage - Crédits photo Electre / Oreste
de Jan Versweyveld, coll. Comédie-Française.

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