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Lille Poésie Festival, 24, 25 et 26 novembre 2022

Lille Poésie Festival, 24, 25 et 26 novembre 2022 | Poezibao | Scoop.it

Lille Poésie Festival, 24, 25 et 26 novembre 2022, avec notamment Ludovic Degroote, Ariane Dreyfus, François Heusbourg et Lucien Suel

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Exposition Jean-Luc Parant

Exposition Jean-Luc Parant | Poezibao | Scoop.it

Le mardi 22 novembre à 18h00

Vernissage de l’exposition-hommage

 

JEAN-LUC PARANT

EN MÉMOIRE DU MERVEILLEUX

 

ŒUVRES PERSONNELLES ET HOMMAGES D’ARTISTES

 

au musée Paul Valéry - Sète

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(Carte blanche) à Jean-Paul Louis-Lambert, Digressions de batailles, de ducs et de rivières, à partir de Van Eyck et les rivières de Jacques Darras

En écho à la publication du n° 78 de la revue Nu(e), consacrée à Jacques Darras et en accès libre sur Poezibao, Jean-Paul Louis-Lambert propose cette Digressions de batailles, de ducs et de rivières. Soit une série documentaire en deux saisons, librement inspirée  de Van Eyck et les Rivières dont la Maye, roman-poème-épopée de  Jacques Darras


Cette carte blanche est publiée ici au format PDF accessible d'un simple clic sur ce lien.

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Hommage à Werner Lambersy (1941-2021)

Hommage à Werner Lambersy (1941-2021) | Poezibao | Scoop.it

Poezibao publie aujourd’hui un important dossier d’hommages à Werner Lambersy, disparu il y a tout juste un an, en octobre 2021, à l’occasion d’une soirée qui aura lieu le 16 novembre 2022 à Paris, à la SGDL.

16 novembre 2022
Soirée d’hommage au poète Werner Lambersy
en partenariat avec le Centre Wallonie-Bruxelles
20h-21h30, Hôtel de Massa
38 rue du Faubourg St-Jacques   75014 Paris
Il est conseillé de réserver : rsvp@sgdl.org
 
Werner Lambersy, né à Anvers en 1941, mort à Paris en octobre 2021, est l’auteur de plus de quatre-vingts ouvrages : un roman, des recueils de poésie et des livres d’artistes. Attaché littéraire au Centre Wallonie-Bruxelles jusqu’en 2002 pour la Promotion des lettres belges de langue française, il a œuvré avec ardeur à faire connaître et diffuser les auteurs de Belgique à Paris. Lauréat de nombreux prix, parmi lesquels le Grand Prix de Poésie de la Société des Gens de Lettres, le Prix Théophile Gautier de l’Académie Française, le Prix triennal de Poésie de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le Prix Mallarmé, le Prix Yvan Goll… il a poursuivi par sa poésie une méditation ininterrompue sur le dépassement de soi dans l’amour et l’écriture. Attentif à l’infime détail qui révèle la plénitude du cosmos, il a écrit entre la conscience de l’éphémère, la lucidité sur les menaces pesant sur le monde et l’expérience de l’infini.

Ce dossier est ici proposé au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.

Sommaire du dossier :
Patricia Castex Menier, introduction
Jean-Claude Bologne, Werner Lambersy dans l’ombre des mots
Murielle Compère-Demarcy, Werner Lambersy, le poète orpailleur du monde et des mots
Philippe Bourret, Un trésor dans le scriptorium
Sylvie Fabre G., Verser de la lumière est la seule porte de sortie
Alain Kewes, Vivre d’écrire, la poésie fleuve

Photo © Jean Pol Stercq

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Lettre à Laurent Albarracin portant sur Le Château qui flottait

Lettre à Laurent Albarracin portant sur Le Château qui flottait | Poezibao | Scoop.it

Lettre à Laurent Albarracin portant sur Le Château qui flottait

Cher Laurent,

Celui qui te lit et a détecté l’humour qui circule dans quelques-uns de tes ouvrages précédents ne sera pas surpris de ce passage par le comique que tu t’accordes gaillardement au cours de ton aventure poétique, un humour dont je ne vanterai jamais assez bien le bénéfice qu’il fait à l’esprit grâce à sa toute finesse1.

Comique qui consiste, parlant du genre « héroï-comique » que tu revendiques en sous-titre du Château qui flottait, dans le décalage entre la forme choisie, l’épopée (traditionnellement réservée aux sujets guerriers ou nobles traités dans un registre verbal élevé), et le contenu narratif (des événements banals vécus par des personnages de basse condition ayant une parlure triviale) ; comique souventes fois d’intention satirique. Boileau, sous-titrant Le Lutrin comme « Poème héroï-comique », écrivait pour définir ce comique-là : « C’est un burlesque nouveau, dont je me suis avisé en notre langue : car, au lieu que dans l’autre burlesque, Didon et Enée parlaient comme des harengères et des crocheteurs, dans celui-ci une horlogère et un horloger parlent comme Didon et Enée ».2

Les personnages de ton épopée sont des poètes d’au jour d’hui, ce qui n’est pas innocent évidemment. Que « C’est Ch’Vavar qui d’abord trouva que ça puait » soit le vers d’ouverture, ça met dans l’ambiance : le ton est bien familier et peu digne d’Enée, puisque c’est un poète qui parle (le narrauteur) pour rapporter les propos d’un autre poète (ledit Ch’Vavar ayant dit « – Ça pue »). Voilà donc Enée parlant comme un crocheteur (du Port-au-Foin dirait Malherbe), et non point un horloger comme Enée. Tu fais aller les poètes épiques vers le bas parler (si on considère encore la poésie comme un art majeur imaginé par une noblesse d’esprit parlant un langage issu des hauteurs divines, « ce noble Art Poëtique », disait Clément Marot, et qu’ont tendance à considérer encore comme tel maints poètes3). Est-ce que cela ne l’apparenterait pas plutôt à l’autre burlesque dont parle Boileau ?... Assavoir burlesque qui, en transformant des aventures héroïques en aventures comiques par le travestissement des actes et du langage, fait descendre les dieux et les héros (et les poètes) au niveau des personnages les plus vulgaires... Cela étant, l’épopée non sérieuse s’accommode de l’héroï-comique autant que du burlesque et on ne fera pas querelle des genres pour la raison que ton poème navigue à merveille dans la zone de perméabilité entre ces deux genres du comique ; car si dans un lointain jadis les genres littéraires étaient étanches entre eux, ils ont au fil des siècles néanmoins pris l’eau pour devenir complètement perméables les uns aux autres. Ton épopée contient un comique en ce sens où elle joue allègrement et foutraquement et par ailleurs fort savamment de cette perméabilité (qu’Emmanuel Boussugue signale dans sa préface, mêmement). Ne devrait-on d’ailleurs peu se chaloir de quel genre de burlesque relève ton poème, et sans doute n’en chalut-il goutte à maints de tes lecteurs ? (Il n’empêche que ça peut turlupiner un lecteur un tantinet pointilleux qui considère que ce jeu sur la perméabilité des genres participe d’un ample travail de modernité ironique à l’œuvre dans Le Château qui flottait.)

L’épopée, dont tes comparses poètes de la revue Catastrophes, Pierre Vinclair et Guillaume Condello (personnages de ton poème) sont amateurs pour ne pas dire spécialistes, au contraire d’eux, tu la moques. Tu la parodies pour satiriser. Et la cible de ta satire est la Poésie. Avec un grand pet. Ton épopée porte la charge narrative des (més)aventures d’une paire de pairs en poésie et s’achève par un beau flop au pied du château qu’ils s’étaient donné d’assaillir, lequel château s’avère n’être, au bout du compte, que du flan :

« Et donc le château qu’on attaquait par son flanc
Ensoleillé de matière jaune, flottait
Gélatineusement un peu comme du flan.
Il donnait l’impression vague qu’on le flattait... »

(J’en profite pour m’arrêter un instant le temps de passer sur le délicieux terme anglais mock-heroïc, dont je trouve qu’il siérait à merveille à ton texte si on le francisait en « moque-héroïque » ?)

Ordoncques, lancé à l’aventure de la forme, tu ne cesses de la piquer de ta lance satirique. Les poètes-héros de ton épopée progressent vers un château-flan et nous invitent à suivre leur gradus ad Parnassum ; une montée ridicule vers la Poésie ; un « Parnasse ridicule ». J’ai détecté plusieurs indices techniques, si je puis dire (métriques et rhétoriques), qui appuient fortement mon hypothèse de satire de la poésie ; que je vais très-non-exhaustivement exposer.

De nombreuses diérèses par exemple sont signalées par un point inclusif forçant à prononcer burlesquement quelques mots si on veut suivre le mètre :

« Nous progressi.ons dans un grand couloir de vent »

« Alors Ch’Vavar baissa le premi.er sa lance »

« À force de ruse et d’opini.âtreté »

Parfois très forcées dans le comique :

« L’ignorance comme un jus su.intait des murs »

Un jeu permanent est tissé sur les rimes, digne des Grands Rhétoriqueurs, comme :

>> Des rimes équivoquées, parfois alliances de contraires, et parfois même doublées, comme dans ce quatrain techniquement excellent où on trouve une rime équivoquée dérivative (paraissait/disparaissait) croisée avec une rime semi-équivoquée (faste/gaste) :

« D’étrange et de troublant, c’est qu’il nous paraissait
Aussi étroit que vaste, aussi chiche que faste.
Comme si tout repère autour disparaissait
Et que nous fussions perdus sur la terre gaste. »

>> Des rimes couronnées comiques :

« Pour sûr, tels que nous randonnions, en rang d’oignons »

>> Sans parler de ce magnifique modèle d’intertextualité sur la rime équivoquée :

« (À quoi ça tient nos actions sinon que ça rime.)
Ni une ni deux à la muraille on s’arrime.
Il nous fallut un emplacement qui nous aille 
... »

Où le lecteur des textes du siècle seizième ne manquera pas de remarquer la présence palimpseste de Clément Marot et de sa fameuse « Petite Épître au Roy » :

« En m'esbatant je faiz Rondeaux en rime,
Et en rimant bien souvent je m'enrime:
Brief, c'est pitié d'entre nous Rimailleurs,
Car vous trouvez assez de rime ailleurs,
Et quand vous plaist, mieulx que moy, rimassez,
Des biens avez, et de la rime assez.
Mais moy à tout ma rime, et ma rimaille
Je ne soustiens (dont je suis marry) maille. » 4

>> On trouve aussi des rimes équivoquées ironiques (sur l’ego des poètes) :

« Le temps pendant la gloire est un alter ego
Qui a un peu la texture de l’aligot »

Il y a dans Le Château qui flottait luxuriance de calembours à la rime5.

J’évoquais l’idée d’une modernité ironique, elle brille dans ce vers : « Pas de chef ici, c’est la rime qui commande ». En effet, la subjectivité d’auteur s’efface derrière la rime, c’est elle qui fait avancer le texte. Le poète ne dirige pas la phrase, mais est dirigé par la rime, derrière laquelle il disparaît. La rime commande la trame narrative. On est dans une sorte de textualisme amusé : c’est la rime, donc de l’ancienne poésie, qui écrit. L’ironie est des plus finement exprimées sur des questions de la poétique actuelle.

J’ajouterai aux indices repérés quelques antiphrases ironiques comme « Hé on n’est pas là pour faire d’la poésie », ainsi que des comparaisons absurdes :

« Ils brisent le réel à grands coups de cuiller,
Or celui-ci a le répondant du gruyère »

« L’espace résistait comme du Nutella »

« Les collines sont comme des poules qui couvent »

Il semblerait même que dans ces comparaisons tu t’amuses de ta propre notion de l’image : « L’image réussie est le rapprochement de deux réalités qui, par le truchement l’une de l’autre, acquièrent chacune la capacité de se dire davantage, de s’invoquer et de s’évoquer », écris-tu dans De l’image6. Une manière élégante de t’auto-parodier dans ta propre entreprise satirique.

Ainsi tu nous régales d’une pétarade de bons mots, de calembours et de comiques de situation qui ont l’heur d’être subtils et d’activer des connexions avec toute une bibliothèque, et pas seulement toute une bibliothèque, comme dans cette scène qui en rappelle une dans le génialement absurde Sacré Graal des Monty Python (calembour à Camelot) :

« On prenait sur la tête un tas de projectiles.
Il tombait des gravats, des pots de fleurs, des tuiles,
Et, li.ant le tout venant de la camelote,
De la poix enflammée et de la bouillante huile.
Comble de l’horreur : sur nous ils vidaient leurs chiottes »

Il n’est pas hasard en effet et comme je le disais quelques lignes plus haut que les personnages anti-héroïques de ton épopée soient des poètes actuels, certains même sont auteurs d’épopées (Pierre Vinclair, Guillaume Condello, Ivar Ch’Vavar, Charles-Mézence Briseul), pas effet du hasard que tu les chahutes (amicalement) tout le long de leur périple ou dans ce vers ramenant l’épopée au style comique populaire, ramenant les poètes et leurs grandioses aspirations à la réalité de personnages risibles : « Ils croient vivre une épopée, mais c’est un cartoon ». Tout est dit dans ce vers. Ton épopée n’est pas un simple amusement potache. Il a une portée critique, de la poésie.

Et ne parlons pas (mais si parlons-en) des trois derniers chants, qui ont tout du fantastique médiéval passé à la moulinette de la légende du Graal échouée dans une Brocéliande carnavalesque qui fait se terminer l’épopée en queue de poisson pour ne pas manquer de brocarder la poésie par la grâce de tes personnages finissant le bec dans l’eau de boudin d’une fontaine de jouvence dans laquelle flottait le château-flan.

Comme je suis de ceux qui pensent qu’ « un poème doit être une fête de l’intellect », et que « la pensée doit être cachée dans les vers comme la vertu nutritive dans le fruit »7, il me faut dire qu’à la lecture de cette épopée tissant une toile d’hyporéférences comiques, j’ai eu mon content de vertus nutritives ; parce que la poésie, à l’instar de ton livre, empêche l’intelligence d’être anesthésiée par des Jean-Paul Rouve ou par le poids d’un réel coercitif.
 

Laurent Albarracin, Le Château qui flottait, poème héroï-comique, éditions Lurlure, 2022


Jean-Pascal Dubost


1 Je pense en particulier à Res rerum, Arfuyen, 2018 et à Contrebande, Le Corridor Bleu, 2021, par exemple.
2 Nicolas Boileau, Le Lutrin, Poème héroï-comique, 1674-1682.
3 Contrairement au comédien et amuseur public Jean-Paul Rouve déclarant avec péremptorie dans les colonnes du Figaro : « Aujourd'hui, la poésie n'est malheureusement plus un art majeur [...] Les auteurs de chansons sont les poètes d'aujourd'hui. Souchon et Renaud sont des poètes » (site du Figaro, le 20 septembre 2022).
4 La « Petite Epistre au Roy » a été composée en 1522, Clément Marot n’avait que 22 ans, et ce qui s’apparente à un exercice de style n’en est pas uniquement un.
5 Un petit rappel pour le lecteur pas trop au fait des métriques anciennes : la rime équivoquée (que Du Bellay proscrivait dans sa Défense et illustration de la langue française, « ces equivoques doncques [...] me soyent chassez bien loing »), voulait qu’on fît rimer des mots homophones ou homonymes souventes fois à dessein satirique ou obscène ou farcesque :
Cy dessoubz gist, et loge en serre
Ce tresgentil fallot Jehan Serre
(Clément Marot)

Ton œil est clos, & le mien a les champs,
Voyant plaisirs friands et alléchants,
Qui la pensée en négoces terrestres
Tournent souvent, & tu as pour tes restes
Les sentiments de contemplation,
Prenant en fin du compte ample action.
(Guillaume Crétin, dont le poème « Dudit Crétin audit Frère Jean- Martin » est une succession de rimes équivoquées)
6 De l’image, éd. de L’Attente, 2007.
7 Les deux citations sont extraites de Tel Quel de Paul Valéry, 1941.

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(Les Disputaisons) Quitter sa langue natale, écrire en français, 8. Maria Raluca Hanea

(Les Disputaisons) Quitter sa langue natale, écrire en français, 8. Maria Raluca Hanea | Poezibao | Scoop.it

(Les Disputaisons) Quitter sa langue natale, écrire en français, 8. Maria Raluca Hanea

Ne pas ou ne plus écrire dans sa langue maternelle, est-ce un réel choix ? N’est-ce pas la langue d’accueil qui vous élit ? Le poète tchadien Nimrod écrit : « J’ai écrit en français parce que les lettres françaises ont fait vibrer mon être au-delà de tout ce que je pourrais en dire. J’ai été élu, je ne suis pas l’auteur de mon élection. On dispense l’amour parce qu’on a été aimé. »
L’amour y est-il pour quelque chose ?
Est-ce une fuite, un exil, un rejet de son pays, une décision politique ? « Écrire dans une langue étrangère est une émancipation. C’est se libérer de son propre passé », déclarait Cioran. La langue adoptée est-elle une « contre-langue » (maternelle) ? Un exil dans l’exil ? Si tant est que la langue du poème est une langue étrangère inscrite dans une langue natale (« la langue du poème est une “ langue étrangère ” » déclare Emmanuel Laugier en écho à Gilles Deleuze : « autant dire qu’un grand écrivain est toujours comme un étranger dans la langue où il s’exprime, même si c’est sa langue natale »). Est-ce être nulle part ?
L’adoption d’une autre langue correspond-elle à un déplacement physique ?
Samuel Beckett disait rechercher, dans la langue française, une langue sans style, « essayant de trouver un rythme et une syntaxe d’extrême faiblesse » (« trying to find the rhythm and syntax of extreme weakness ») : le choix du français fait-il abandonner un style ? Chercher un autre style ? Affaiblit-il le sens ? Est-ce une autre personne qui apparaît dans l’autre langue ? Peut-on parler d’un devenir-autre ?
Et pourquoi le français ? Dont Cioran disait que c’est une langue sclérosée, arrêtée. Offensif, Kateb Yacine quant à lui déclarait : « j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français ».
Les questions sont nombreuses, elles se posent en vrac car l’histoire de la langue de chacun est un monde. Alors c’est l’histoire de poètes qui se sont aventurés dans la langue française, qu’on voudrait lire.

Cette nouvelle Disputaison sera publiée en deux livraisons. Elle a été conçue et préparée par Jean-Pascal Dubost.

Aujourd'hui, neuvième épisode avec la contribution de Christoph Bruneel
On peut la lire en cliquant sur ce lien.



Image : Érik Desmazières, Haute galerie circulaire, pl. VII de la suite Onze estampes inspirées de « La Biblioteca de Babel », 1998, eau-forte et aquatinte, 35,5 x 25,4 - source

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(Anthologie permanente) Claude Minière, L'année 2.0

(Anthologie permanente) Claude Minière, L'année 2.0 | Poezibao | Scoop.it


Claude Minière publie L’année 2.0 aux éditions Tindbad.


Durant l’année 2.0, j’ai étudié l’histoire de la Mésopotamie, j’ai médité le combat du « zéro » et j’ai passé des heures dans le jardin public où les enfants s’étonnent des statues.

Puis je suis revenu à la civilisation. J’ai pensé à Orphée.


Mésopotamie

Les morts changent d’avenir
voici la Mésopotamie
à l’entre-deux
                                    entre deux fleuves
deux positions du corps.
Quand nous fouillons les pensées
et nos souvenirs

*

Des plus anciens nous avons étudié les rites
funéraires
ce qu’il en reste et qui n’est pas en paix
retour du refoulé, des clous
                                                                        mezza voce
le nom aussi s’est effacé
sauf aux musées

/

Debout couché marchant
trouver l’eau potable
en dépit des empoisonneurs de la pensée

*

Trouver une place pour dormir
avec l’espoir, avec les rêves.
... pleine de grâces

/

Le fleuve me passe par la tête et les romans
l’exotisme dix-neuvième siècle des momies
et des danseuses, un moment d’abandon.
Mais ce n’est pas ce que je cherche.

*

Je cherche les rapports aux morts
les changements qui viendront
qui sont déjà intervenus vêtus ou nus
                                                            entre deux rives
                                                            entre deux siècles  

/

C’est pourquoi
s’enfoncer dans l’écrit ? dans le désert ?
non : barque légère
rame et arrogance bienvenue

*

C’est tellement dispersé
le mort et le vivant
que je comprends la demande de
rassemblement

*

Un est ressuscité
                                                Nouveau calendrier
mais on cherche toujours dans les cultures
riz, maïs, henné

/

Qui s’en occupent ? qui les assistent
derrière des visières d’infirmières
aux mains gantées de peau ?

*

Un mur d’écriture (des clous)
pointe et roseaux
                                    une main
Mets ta main là
                                    une caresse entre les draps
entre les nappes du déjeuner
sous le soleil
                                    dans la fraicheur retrouvée
sous la couverture d’une longue nuit glaciale
les fleuves coulent
ils sont bleu sombre maintenant
les bêtes vont boire
plongées jusqu’à mi-corps dans le jaune et le vert
(...)

Claude Minière, L’année 2.0, Tinbad, 2022, 96 p., 15€, parution le 24 novembre 2022.

Prière d’insérer :
Nous comptons en années, bien sûr, avec leurs événements, collectifs ou personnels. Mais toujours en même temps vit un autre temps, une autre dimension, histoire, mythe, fable. Par le poème (l'écriture libre), Claude Minière s'attache à saisir les points de croisement. « Le poème touche au réel de manière inattendue. » Des pleins et des déliés, des plans et des trous, l'intime et la généralité, ainsi se présente le poème. Rien d'un discours. Lignes et trous, chant et déchiffrage : la poésie a ceci de particulier qu'elle évite tout discours pour être franchise première. Qui laisse venir le proche et le lointain, l'intime et le général, l’avant, le pendant, l'après, le désert, les jardins, Orphée et les bêtes sauvages... Vous êtes dans le désert, dans un jardin public, ou sur le chemin d'Orphée. Les vivants s'occupent des morts, et les morts des vivants, est-ce que ça va durer ?


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(Note de lecture), Ada Mondès, Des Corps poussés jusqu’à la nuit, par Jean-Marc Pontier

(Note de lecture), Ada Mondès, Des Corps poussés jusqu’à la nuit, par Jean-Marc Pontier | Poezibao | Scoop.it


Le dernier opus d’Ada Mondès se divise en trois grands poèmes aux formes diverses, de la litanie exaltée de l’Héritage à l’éclatement bilingue de Rien n’empêche le chant en passant par la fragmentation haletante de Marcher le monde. Si la poétesse explore autant de formes, c’est qu’il n’est aucun moule prédéfini capable d’accueillir définitivement telle énergie inspirée. Une vitalité qui choisit résolument de ne pas se contenir, un livre-monde où se côtoient psalmodies, rythmes, slam, vers éclatés, où se mêlent amour de la vie et découragements légitimes, où la faim de l’errante se nourrit de l’inconditionnelle adoration de la beauté.

Le recueil s’ouvre sur « Memento », sorte de cortège apollinarien, constat désolé d’un monde voué au profit (« l’imaginaire tari à la source du pétrole ») et à la destruction. Face aux génocides et aux camps, que peut la voix du poète ? Sans doute se contenter -et c’est déjà beaucoup- à la façon rimbaldienne, de dresser la liste de ce qu’il voit : « J’ai vu le fer devenir vulnérable/ (…) j’ai vu un petit homme/ traverser un champ de mines les bras chargés de lys/ (…) J’ai vu les amoureux des montres cassées »…). Pour tenter d’atteindre au final la grandeur résiliente de la Beauté.

« nous sans cesse orphelins
puisque doués de mémoire
nous sommes morts mille fois morts
mais une seule beauté engendre tant de joie » (p. 29)

La voix poétique d’Ada Mondès s’inscrit dans les temps ancestraux, se fait porte-parole des anciens, des déshérités, de ceux que la vie a oubliés. La poésie est mémoire vivante des disparus passés ou présents (« en moi coïncident dix millénaires »). Il ne s’agit pas seulement de dresser l’amer constat d’un monde en déliquescence. La parole d’Ada Mondès vient féconder nos envies de départ. Le cosmopolitisme traverse le recueil :

« J’ai mal à l’Équateur au Kurdistan
à l’Ukraine au Chili l’Indonésie le Liban
mal à l’Homme et je ne peux rien
pour ceux que j’aime que les aimer » (p. 81)

Langue inséminatrice, la poésie explose ses propres contours et c’est parfois en Italien (l’Héritage), en Espagnol (Rien n’empêche le chant) ou en Anglais (l’Anniversaire) que s’exprime la poétesse, jusqu’à cette voix universelle du métissage : « tutti siamo rescapés de somewhere d’un bris d’Histoire ». Le verbe (au sens littéral) est une incitation au mouvement comme le suggèrent les seuls titres des poèmes : « poussés », « Marcher le monde », « marcher la ville ». Sur le mode participe ou infinitif, nous voilà conviés à bouger, voire à danser :

« et puis j’irai danser
sur la tombe du monde
vivante échevelée » (p.88)

Poésie de l’errance, de l’observation politique mais aussi de la rue d’à côté (Marcher la ville), faite de compassion et d’altruisme (« ce qui compte c’est ce qui contamine/ m’anime à conter ces vies des autres dans ma voix/ (…) je n’ai rien à moi que ma langue et la route derrière »), la parole poétique se revendique comme rédemptrice. Dans La Maison brûlée, elle s’exprime sous forme de manifeste : « je m’entête à écrire je suis/ machine à vivre machine à mémoire ».
Il n’y a pas de doute, la langue d’Ada Mondès est une parole en mouvement à l’énergie communicative, à la fois définitive dans son intransigeance et inspirante en ce qu’elle réfute les renoncements. Importance de la mémoire, incitation au mouvement, à l’errance urbaine, les thèmes séminaux de « celle qui écrit pour vaincre/ les silences où (s)on squelette affleure » nous ramènent au rôle primordial du poète dans la cité : une dénonciation psalmodiée de la misère en même temps que l’extatique éloge de la Beauté.
Cette poésie trouve toujours son prolongement oral : non contente de l’écrire, en performeuse habitée, Ada Mondès la clame publiquement, la récite, la slame, seule ou accompagnée d’un musicien.

Jean-Marc Pontier

Ada Mondès, Des Corps poussés jusqu’à la nuit, Les carnets du dessert de lune, 2022, 96 p., 15 €

Extraits :
« je marche dans bien d’autres nuits : dont les images me traversent si fugaces qu’elles ne laissent pas d’adresse / et poussent les rêveries anonymes du merveilleux indéfini / je ne veux pas d’ailleurs / je suis / dans toutes ces histoires que je parle-marche / je veux vivre de poésie de révolutions en révélations et mordre le poème / le transmettre de fille en fille avec le souvenir de la première chute » (p. 37)


« j’affirme la vie POSSIBLE
n’en déplaise aux patrons de la misère
je suis poète
mes morsures sont de soleil
je suis cent mille et cent mille femmes debout
je n’attends pas demain
je n’attends pas la fin du monde
sans répit la beauté sauve le monde
et se dresse immense
la foule qui me ressemble » (p.82)



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Carte blanche à Christian Désagulier, pour Contre Sainte-Beuve

Carte blanche à Christian Désagulier, pour Contre Sainte-Beuve | Poezibao | Scoop.it

 

 

Pour « Contre Sainte-Beuve »

 

Contre toute évidence « Contre Sainte-Beuve » est la version initiale et miniature d’« À la recherche du temps perdu », une sorte de digest destiné à celles et à ceux que la lecture de l’œuvre grandeur nature de Marcel Proust rebuterait, retardant sine die d’en entamer le premier volume, s’interdisant de ce fait le bonheur ressenti par celles et ceux qui se sont longtemps couchés tôt « Du côté de chez Swann » jusqu’à ce que « Le temps retrouvé », les unes et les uns s’endorment de bonne heure.

 

Éblouis par un récit fictionnel flirtant avec l’autobiographie, injecté d’études critiques littéraires, soutenu par une puissante capacité d’analyse extrafine, logique et hypersensible aux phrases circonvolutives envoûtantes dues à l’emploi discrétionnaire du zeugma, la lecture du paradoxal « Contre Sainte-Beuve » dans lequel ouvrage Marcel Proust dissémine des révélations sur sa personne écrivante, ce livre terminé, nul doute que toutes et tous se précipiteront alors vers l’œuvre à l’échelle un, sans plus lâcher prise, avec Sainte-Beuve en mémoire.

 

Le nombre de volumes qui la compose ne sera plus décourageant, la durée correspondante qu’il conviendra de sauver pour épuiser une lecture dont le désir ne tient pas au suspens mais à la promesse d’un plaisir littéraire entretenu par un festival de descriptions et d’analyses dont la crédibilité est embellie par de surprenants et incessants feux d’artifice de figures de style, ne sera plus sacrifiée à des lectures qui n’ont pour seule vertu que de tuer le temps.

 

Au point qu’« À la Recherche du temps perdu » achevée, déjà, et voulant en prolonger la délectation par contamination, il ne sera pas étonnant qu’on se mette à vouloir l’éprouver à nouveau chez des auteurs ayant exercé une influence reconnaissable à la source de ce bonheur de lecture dans les « Mémoires » monumentales du duc de Saint-Simon, que nous subjugue « Les Natchez », le roman poétique du vicomte de Chateaubriand et la spiritualité des « Salons » de Charles Baudelaire où la pensée de l’art se combine avec l’art de la pensée, nul doute que ceux des lectrices et des lecteurs qui voudraient se lancer dans l’écriture, tentent de faire vivre les découvertes de leurs prédécesseurs et si possible découvrent de nouvelles ressources dans notre langue après eux, avec le maniement de métaphores inouïes et du zeugma dont l’usage récurrent est lui porté à la perfection dans les « Proses » de Charles Albert Cingria.

 

Christian Désagulier

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(Les Disputaisons) Quitter sa langue natale, écrire en français, 8. Maria Raluca Hanea

(Les Disputaisons) Quitter sa langue natale, écrire en français, 8. Maria Raluca Hanea | Poezibao | Scoop.it

Une affaire de présent et de présence

Il y a deux temporalités dans la littérature : une première dans l’écriture, rapide, qui actualise une présence immédiate au monde, puis, une deuxième, indéterminée et lente, quand l’écrit se détache vers sa permanence. Les deux sont contenues, et non pas confondues, dans une langue donnée.

Avec cela peut aussi venir une double question: est-on l’écrivain que l’on veut et quel besoin de définir l’écrivain que l’on est ?

Lorsque la Fondation Jan Michalski a publié une intervention que j’y avais faite en français sous la classification « littérature roumaine », un ami m’a demandé si cela me dérangeait. J’ai avoué ne pas m’être posé la question, puis nous avons eu une discussion passionnante sur la hiérarchie des langues littéraires. Il m’a recommandé de lire La république mondiale des Lettres de Pascale Casanova que j’ai également trouvé passionnant.

Mais tout ceci m’a semblé ne pas me concerner au final.  L’écriture n’est pas uniquement question de langue, mais la recherche d’une situation limite, où au bord d’étouffer l’expression se fait. Dans toutes les langues se trouverait, je pense, cette généreuse flexibilité.

Pour moi, qui écris en français depuis quelques années tout en ayant le roumain pour langue maternelle, il s’agit de travailler une certaine périphérie linguistique.

Ce qui m’intéresse c’est de trouver un ton et un rythme propres à chaque recueil, à l’instar d’une collection d’images que je constitue au préalable de l’écriture. Il y a dans certaines images une étrangeté, que ce soit des peintures, des photos à moi ou glanées, qui me bouleverse. Puis l’écriture vient dans la langue qui est à portée, un peu à la traine au début, puis de plus en plus assurément, avec ses rythmes et ses obsessions.

Je n’aurais pas pu écrire aussi librement en roumain, la langue de mes études, celle dans laquelle je suis sensée être « experte ». Par contre, le français ou l’anglais me permettent une certaine expérimentation étroitement liée à un apprentissage permanent et une possibilité d’étonnement que je ne suis pas tenue d’expliquer.

Je suis si étonnée quand je lis combien étrangère à elle-même et propre à son auteur est celle de Laurence Sterne, de Monique Wittig. J’aimerais aussi dire cela pour Witold Gombrowicz ou Tarjei Vesaas mais je ne me le permets pas étant donné que je ne peux les lire dans l’original.

La langue n’existe bien évidemment jamais seule. Elle est ce liant et ce véhicule vivant, électrique, ce qui me permet d’évoquer Mircea Cartarescu, auteur roumain dont l’œuvre me parait résister admirablement à la traduction. Ce qui nous accueille sur le seuil est un vivier inimitable.

Je me demande si une langue étrangère devient un jour maternelle, car la langue dans laquelle on écrit est toujours hantée. Les canaux des langues qu’on connait sont tous connectés au même moment et convoqués à des degrés différents dans l’acte d’écrire ou de lire.

Pour moi le roumain est toujours présent avec ses sonorités extraordinaires, ses cascades syntaxiques qui ont encodé mon oreille et mon appareil phonatoire. Dans mon prochain recueil à paraître aux Editions Unes, Disparition initiale, j’ai choisi de rendre ce soustrat évident en insérant des mots et des expressions du roumain.

L’anglais pour sa part me procure aussi une certaine aisance. Après lecture des poètes américains, par exemple, je n’ai qu’une envie, c’est d’écrire en anglais avec un plaisir renouvelé.

Plus qu’un choix de langue, il s’agit donc de concomitances, dans un cabinet de curiosités où chaque objet est secrètement relié à d’autres.

Je suis d’ailleurs à l’écoute de toutes les langues qu’il m’arrive de croiser, et il me semble que chacune pourrait devenir (un peu) mienne, mon outil de travail. Je ne conçois pas que l’on ne comprenne pas une langue étrangère, car on comprend toujours au moins ce qu’on concède à lui céder.

 

Maria Raluca Hanea

Née en Transylvanie, elle s’installe au début des années 2000 à Paris. Elle publie Sans chute en 2016, puis Retirements en 2018 aux Editions Unes

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(Anthologie permanente), Christian Bernard et Hippolyte Hentgen, Fabules

(Anthologie permanente), Christian Bernard et Hippolyte Hentgen, Fabules | Poezibao | Scoop.it


Christian Bernard et Hippolyte Hentgen publient Fabules « qui fourmillent de révélations sur une cinquantaine d’animaux familiers, souvent méconnus et parfois justement mal-aimés. La logique de leur monde a été trop négligée. Les poèmes et collages de cet ouvrage remédient à cette lacune. » (Quatrième de couverture).


7. Le canard

Le canard n’est pas un laquais
S’il dandine en métronome,
c’est pour endormir ses maîtres.
Il n’en compte que très peu :
sa diététique s’y oppose.

Entre baignoire et Pacifique,
la moindre mare comble son goût
des ébats aquatiques.
Le 8 août, il défile dignement
pour l’anniversaire d’Esther Williams.

Le canard s’en tient aux traditions ;
il craint les aventures

                        15 décembre 2020

*

11. La cigogne

Le cigogne s’est fait rouler dans la
choucroute. Pas de chance pour
l’ample migrateur. À force de se
pencher du haut de ses pattes, cet
échassier finit souvent bossu. Ses
couleurs la distinguent du monde
naturel : rouge blanc noir, ce n’est
pas une livrée pour les jardins d’ac
climatation. Et ce n’est pas une siné
cure de siéger sur des roues de char
ette au sommet des toits pentus
d’Alsace : c’est une servitude volon
taire, une façon de nous ressembler.

                        5 décembre 2020

*

12. Le coq et l’âne

le coq et l’âne
vont en bateau.

L’âne tombe à l’eau.

Le coq s’en alarme,
lui jette du riz,
des fourmis,
des lazzi,
des boulons.

Rien n’y fait.

De guerre lasse
l’âne sombre
et le coq met les voiles.

Plus tard,
on le verra
s’empaler
sur le clocher
du village.

                        18 août 2021

29. La méduse

La méduse fait des nœuds de cravate.

Cela ne saute pas aux yeux des belles
qui n'y voient que du flou ou des rivières
d'amants. C'est une goutte d'eau dans
l'océan, un détail dans l'univers en expansion.

La méduse, dit-on, sidère. Il faut voir qui.
Mais il faut s'en réjouir : la vie cesse d'être
quotidienne, les nœuds d'être papillons,
la brasse itou. Bref, c'est thérapeutique.

Rien ne ressemble plus à un nœud de cravate
qu'une cravache à catogan. C'est dire que
les sévices des méduses sont assez légères.

Certains plongeurs en font des lampes
de chevet, d'autres des balises de détresse.

                        24 juin 2021

*

50. Le zèbre

Le zèbre s’habille de sa cage. Au galop
ils deviennent invisibles, c’est cinétique
et sans recours. Le zèbre est las des méta
phores, des transports au cerveau et des
des files d’attente : le zèbre est fébrile, il
craint. Les lampes clignotent, il craint.
La nuit tombe, il s’apaise, ses rêves se
chargent de réveiller sa peur – il geint.
Le matin le trouve en miettes d’inquiétude,
midi lui coupera l’humour de l’appétit.

                        10 mars 2016

Christian Bernard et Hippolyte Hentgen, Fabules, petite zoologie portative, Walden n, 2022, 112 p., 30€


Sur le site des Presses du réel :
Concepteur et directeur du Mamco (Musée d'art moderne et contemporain de Genève) de son ouverture en 1994 jusqu'en 2015, ancien directeur de la Villa Arson (Nice), éditeur (fondateur des éditions Walden n) et critique d'art, Christian Bernard (né en 1950 à Strasbourg, vit et travaille à Saint-Victor-sur-Loire) publie des poèmes depuis 1966.

Hippolyte Hentgen est un duo d'artistes, composé de Gaëlle Hippolyte et de Lina Hentgen (nées respectivement en 1977 à Perpignan et en 1980 à Clermont-Ferrand). Réunies sous ce nom fictif pensé comme une sphère de partage et un outil de mise à distance de la notion d'auteur, les deux artistes explorent un territoire de recherche principalement orienté vers l'image. Si leur pratique s'ancre dans le dessin, elles s'aventurent également dans d'autres champs de représentation, tels le spectacle, le décor, le film et la sculpture. En s'appropriant les codes de la bande dessinée et du dessin de presse, elles multiplient les tons (burlesque, naïf) et les références (de Jim Shaw aux cartoons des années 1930, de l'underground au modernisme, des motifs textiles aux papiers décoratifs japonais) et revivifient par glissement et greffe, une culture visuelle de masse. Puisant dans l'histoire de l'art comme dans la culture populaire, elles s'emparent d'images iconiques inscrites dans la mémoire collective et les restituent dans un immense collage protéiforme et composite, d'une grande liberté stylistique. Les clichés culturels, usés jusqu'à la corde, entament une nouvelle vie sous la plume de Hippolyte Hentgen. À travers une large gamme de supports, de formats et de styles, l'œuvre flatte le plaisir rétinien et n'en finit pas de surprendre par sa verve colorée, drôle, parfois acerbe.


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(Poezibao Hebdo) du samedi 5 novembre 2022, les 12 articles parus dans Poezibao et Muzibao cette semaine

Aux lecteurs des sites Poezibao, Muzibao et Le Flotoir
Depuis samedi dernier, 29 octobre 2022, Poezibao a connu une très grave panne, totalement indépendante de sa volonté et due à une migration problématique de son hébergeur américain vers un autre serveur. Les sites ont été inaccessibles pendant six jours et Poezibao a même craint de disparaître complètement.
Il a été néanmoins possible en cours de semaine de poster et d’enregistrer des articles, même si ceux-ci ne pouvaient être lus.
Pour l’heure, si la plupart des fonctions sont restaurées, il est encore impossible de publier des images (par exemple les couvertures des livres)
On trouvera ci-dessous la liste de ces articles.
Poezibao a choisi, pendant quelque temps et par précaution, de dupliquer tous ces articles, en temps réel, sur son petit site scoop.it. On trouvera là quelques images des livres.

Les articles parus cette semaine dans Poezibao et Muzibao :

Trois nouvelles contributions à la Disputaison « Quitter sa langue natale, écrire en français » :
(Les Disputaisons) Quitter sa langue natale, écrire en français, 5. Alexander Dickow
(Les Disputaisons) Quitter sa langue natale, écrire en français, 6. Radu Bata
(Les Disputaisons) Quitter sa langue natale, écrire en français, 7. Sebastian Reichmann

Deux cartes blanches :
(Carte blanche) à Jean-Nicolas Clamanges, Lire Luc Richer
(Carte blanche) à Christian Désagulier, Only Monk

Une lettre à Lambert Schlechter signée Jean-Pascal Dubost :
(Lettre à) Lambert Schlechter pour dire sur Danubiennement, par Jean-Pascal Dubost

Les notes de lecture :
(Note de lecture) Vincent La Soudière, Eschaton, Ici finit le règne de l'homme, par Marc Wetzel.
(Note de lecture) Pierre Dhainaut, A portée d'un oui, par Sylvie Fabre G.
(Note de lecture) Jean-Pierre Burgart, Peindre, par Michaël Bishop
(Note de lecture) Suzanne Doppelt, Et tout soudain en rien, par Anne Malaprade
(Note de lecture) Rémi Checchetto, Dresseur de nuages, par Antoine Bertot

La vitrine poésie du samedi matin avec notamment la parution d’un livre posthume d’Antoine Emaz, Erre, chez Tarabuste :
(Poezibao a reçu) La vitrine poésie du samedi 5 novembre 2022, 11 nouveaux livres


Et dans Muzibao :
(Note d’écoute) The talented Katski Brothers, Works for violin and piano, Stawomira Wilga et Isabela Wilga et Noskowski/ Franck, Sonatas for violin and piano, Adam Wagner, violin, Dariusz Noras, piano

Rédigé par Florence Trocmé le samedi 05 novembre 2022 à 10h56 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent

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(Poezibao a reçu) La vitrine poésie du samedi 5 novembre 2022

(Poezibao a reçu) La vitrine poésie du samedi 5 novembre 2022 | Poezibao | Scoop.it


les livres reçus par Poezibao cette semaine

Antoine Emaz, Erre, Tarabuste, 2022, 16€
Claude Minière, L'année 2.0., Tinbad, 2022, 15€
Christian Bernard et Hippolyte Hentgen, Fabules, Walden n, 2022, 30€
Revue Rehauts, n° 49, Nicolas Cendo • Hilda Doolittle (traduit de l’américain par P. Beurard-Valdoye) • Billy Dranty • Jean-Pascal Dubost • Henri Martraix • Marie de Quatrebarbes • Rainer Maria Rilke (traduit de l’allemand par P. Beurard-Valdoye) • Isabelle Sbrissa •, automne-hiver  2022, 14€
Edith Bruck, La voix de la vie, poèmes, Rivages poche (inédit), 2022, 9,50€
Paul Éluard, Liberté, j'écris ton nom, illustré par Fernand Léger, édité en 1953 par Pierre Seghers, Seghers, 2022, 38€
Florence Saint-Roch, Persévérance des brumes, Ficelle, n° 149, Atelier Rougier V., octobre 2022, 13€
Thierry Raboud, Terres déclives, poème parabolique, Editions Empreintes, 2022, 12,60€
Daniel Pasquereau, Inventaire de la mélancolie, Sinope Editions, 2022, 7,99€
Rabindranath Tagore, Par les nuées de Shrâvana et autres poèmes, Folio sagesse, 2022, 3,50€
Urabe Kenko et Kamo no Chômei, Cahiers de l'Ermitage (Les heures oisives de Urabe Kenkô et  Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei), traduit du japonais par Charles Grosbois, Tomiko Yoshida et le R.P. Sauveur Candau, préface, choix et notes de Zéno Bianu, Folio sagesse, 2022, 3, 50€

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(Les Disputaisons) Quitter sa langue natale, écrire en français, 7. Sebastian Reichmann

(Les Disputaisons) Quitter sa langue natale, écrire en français, 7. Sebastian Reichmann | Poezibao | Scoop.it

 

Ne pas ou ne plus écrire dans sa langue maternelle, est-ce un réel choix ? N’est-ce pas la langue d’accueil qui vous élit ? Le poète tchadien Nimrod écrit : « J’ai écrit en français parce que les lettres françaises ont fait vibrer mon être au-delà de tout ce que je pourrais en dire. J’ai été élu, je ne suis pas l’auteur de mon élection. On dispense l’amour parce qu’on a été aimé. »
L’amour y est-il pour quelque chose ?
Est-ce une fuite, un exil, un rejet de son pays, une décision politique ? « Écrire dans une langue étrangère est une émancipation. C’est se libérer de son propre passé », déclarait Cioran. La langue adoptée est-elle une « contre-langue » (maternelle) ? Un exil dans l’exil ? Si tant est que la langue du poème est une langue étrangère inscrite dans une langue natale (« la langue du poème est une “ langue étrangère ” » déclare Emmanuel Laugier en écho à Gilles Deleuze : « autant dire qu’un grand écrivain est toujours comme un étranger dans la langue où il s’exprime, même si c’est sa langue natale »). Est-ce être nulle part ?
L’adoption d’une autre langue correspond-elle à un déplacement physique ?
Samuel Beckett disait rechercher, dans la langue française, une langue sans style, « essayant de trouver un rythme et une syntaxe d’extrême faiblesse » (« trying to find the rhythm and syntax of extreme weakness ») : le choix du français fait-il abandonner un style ? Chercher un autre style ? Affaiblit-il le sens ? Est-ce une autre personne qui apparaît dans l’autre langue ? Peut-on parler d’un devenir-autre ?
Et pourquoi le français ? Dont Cioran disait que c’est une langue sclérosée, arrêtée. Offensif, Kateb Yacine quant à lui déclarait : « j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français ».
Les questions sont nombreuses, elles se posent en vrac car l’histoire de la langue de chacun est un monde. Alors c’est l’histoire de poètes qui se sont aventurés dans la langue française, qu’on voudrait lire.

Cette nouvelle Disputaison sera publiée en deux livraisons. Elle a été conçue et préparée par Jean-Pascal Dubost.

Aujourd'hui, septième épisode avec la contribution de Sebastian Reichmann
On peut la lire en cliquant sur ce lien.


Sommaire de la première livraison :
1- Nimrod
2- Souad Labbize
3- Ian Monk
4- Silvia Marzocchi
5- Alexander Dickow
6- Radu Bata
7- Sebastian Reichmann
8- Maria Raluca Hanea
9- Christoph Bruneel
10- Carla Lucarelli
11- Eugène Green
12- Fabio Scotto
13- Carles Diaz
14- Tom Riesen
15- Jan Baetens
16- Jody Pou


Image : Érik Desmazières, Haute galerie circulaire, pl. VII de la suite Onze estampes inspirées de « La Biblioteca de Babel », 1998, eau-forte et aquatinte, 35,5 x 25,4 - source

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(Note de lecture) Rémi Checchetto, Dresseur de nuages, par Antoine Bertot

(Note de lecture) Rémi Checchetto, Dresseur de nuages, par Antoine Bertot | Poezibao | Scoop.it

 

 

Dresseur de nuages naît de l’intimité de Rémi Checchetto avec la musique du clarinettiste et saxophoniste de jazz Louis Sclavis. Dans sa postface, il explique en effet que « cela fait bien 30 ans » qu’elle l’accompagne. Le titre du recueil reprend d’ailleurs celui d’un morceau du compositeur. Plusieurs strophes sont aussi liées explicitement à d’autres morceaux mentionnés en lettres capitales (« LE MOINDRE REGARD », « LE CHAOS DU MONDE » …). Mais ces titres n’apparaissent, le plus souvent, qu’en fin de strophe. Checchetto écrit à partir de la musique, en s’en écartant, en suivant les répercussions, les émotions, les récits qu’elle ouvre en lui : « Je ne mime pas la musique. Je la raconte. Je dis ce que je vois […]. C’est la musique de Louis, c’est mon imagination. C’est la musique de Louis, c’est l’écho des mots que cela engendre ». Le parallélisme suggère qu’il n’y aucune servilité, que la musique ne dicte pas le poème. Plutôt s’agit-il pour Checchetto de remonter à la « source » commune de son écriture et de la musique de Sclavis, au foyer d’émotions qui précédent leur création et qui en sont la fin.

Il faut dire que la musique de Louis Sclavis s’ouvre sans cesse à autre chose qu’elle-même. Suivons quelques titres repris au fil du recueil : « DARWICH DANS LA VILLE », « L’HEURE PASOLINI », « VALSE BARDAMU », « LE CONTE D’UN JOUR », « ALONG THE NIGER », « AVANT LA MARCHE », « MONTÉE AUX ÉTOILES » … Qu’y retrouve-t-on ? Et d’abord qui retrouve-t-on ? Des êtres en révolte par la création. Des fictions rageuses et merveilleuses. Des promesses de voyages et de paysages. Et chaque fois, pour le poète, des mondes à part entière à traverser, d’où tracer un nouveau chemin parmi « sons et visions et parfums et mouvements et pensées ». Car c’est bien ce « et » qui intéresse Rémi Checchetto écrivant « avec » la musique de Sclavis : une manière de toujours « aller ailleurs », de Naples au Niger, de l’Atlas au lac gelé, des « nuages » à la « poussière des êtres », de la « route blanche » à la « route bleue » qui revient à la « blue note ».

Tout sauf les « murs », tout sauf l’enfermement. Le recueil est foisonnant, la phrase toujours portée par un « souffle » capable de s’immiscer dans les moindres « interstices » de liberté, de « révoltes » et de « revanches » face à la « mort mangeuse de moelle, faiseuse d’os vides ». Toujours en mouvement donc, et jamais restreinte, suivant cette définition elliptique de la première page : « l’air est en et ». En somme, si le mot « souffle » et, dans une moindre mesure, le mot « air » sont si présents dans le recueil, c’est qu’ils laissent entendre à quel point se nouent en eux la matière et l’énergie musicales et poétiques, les rafales du monde, le rythme de la respiration nécessaire à la vie. Quand tout cela s’accorde, on touche peut-être au plus haut point du lyrisme, de la joie et du jeu qui fondent le jazz. Les mots en résonnent quand le poète les laisse aller à ce « flux » heureux, passant d’une musique à l’autre, d’un corps à l’autre, d’une saison et d’un pays à l’autre. D’un son à l’autre, enfin, comme d’une note à l’autre, dans l’euphorie du rythme et d’une improvisation s’engendrant elle-même :

souffle avec des ailes, souffle oiseau, souffle danseur, souffle pétales, souffle petit rire, souffle rire, souffle fou-rire, fou-rire à foison, moisson de fou-rires à foison, mousson de fou-rires à foison, moisson de mousson de fou-rires à foison
et souffle danse
il danse danse dans la danse
danse danse dans la danse danse
la danse est ce flux
flux fluet
flux menuet
menu menu
tenu ténu
ténu têtu
danse danse dans la danse
danse danse dans la danse danse
souffle souffle
souffle en ronds
souffle en bonds
souffle en boucles
en boucles souffle le souffle
                        le souffle souffle du souffle
            le souffle souffle du souffle qui souffle un souffle qui
                                    souffle

Antoine Bertot

Rémi Checchetto, Dresseur de nuages, Éditions espaces 34, collection Hors Cadre, août 2022, 52 p, 12 €

Extrait

de leur côté les mains se souviennent
bien sûr qu’elles ont leurs souvenirs
bien sûr que leurs souvenirs ne sont pas les souvenirs dont on se souvient seul
seules les mains sont capables de retrouver
et cela revient, et les mains allant progressent, redécouvrant fur et à mesure ce qui n’était plus là et est toujours là
vie errante des mains
vie savante des mains
vie par cœur des mains
c’est là
c’est ça
et souffler LA MÉMOIRE DES MAINS

e  x  p  i  r  e  r
et souffle vient du temps, des saisons
de la marche dans le temps, dans les saisons
des lumières, des sons et parfums durant la marche dans le temps et les saisons, d’un hourra, d’une lueur incrédule à tout faible soupir, d’un appel long, d’un murmure
souffle est une cage qui s’ouvre en grand au marché aux oiseaux
et souffler au clair de lune
souffler et les braises s’allument
souffler plus long, plus long longtemps que les poumons ne le peuvent
souffler long longtemps, vaste vastement
[…]

(p. 23)


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(Carte blanche) à Jean-Nicolas Clamanges, Lire Luc Richer

(Carte blanche) à Jean-Nicolas Clamanges, Lire Luc Richer | Poezibao | Scoop.it

« Je disais je vous aime à tout ce qui vivait » : lire absolument Luc Richer, notre frère voyant

 

 

Quand le meilleur de la vie brûle
Trop brûlante, trop glacée, trop polluée, trop stressante, trop chère en son centre et misérable en ses banlieues, la cité n’a pas bonne presse chez nos poètes contemporains qui préfèrent versifier en mode « pastoral » selon l’un, « sauvage » selon l’autre, censés participer de la volonté générale forcément bonne : « ô Nature ! ô ma mère » (Rousseau), d’un public qui, sait-on jamais ? pourrait par cette brèche venir à leur rencontre, pourvu que ministères et régions y mettent le sou subventionnel ou sollicitent les résidences d’écolo-poétesses et poètes pour la plupart universitaires.
Parfois, on se découvre saturé de ces recueils titrés (j’en passe) Cabanes, Oiseaux, Arbres, Sources, Rivières, Seul en son bois à méditer tels Théorèmes de la Nature, ou à dizainer au débotté telle Verte traVersée du Cantal. – Sans compter l’« écopoétique » pour l’avant-garde, et la prolifération des émissions ad hoc de F.C ou du Tube pour le bon peuple. Ce n’est pas qu’on rejette a priori des recueils plutôt bien écrits qu’on s’était procurés pour voir ce que ça donne ... Mais las ! des cabanes on en a construit dans l’enfance, et on y va parfois méditer dans les bois (d’ailleurs massacrés d’importance par bulls forestiers, jusqu’aux limites des neiges l’année durant), puisqu’il s’en trouve encore par les monts d’ici, qu’on nomme refuges ou baraques. Et quant à Natura naturans, en écrivant avec ses pieds sur des sentiers, on retrouve par soi-même ce qu’un vieil excellent poète en Ardèche, pêcheur à la ligne invétéré et traducteur de Virgile, nommait dans les années 1980 : « Le dit de l’ornière au soulier/Au ras des touffes et des souches/Où c’est pourri, mouillé, gelé », avertissant que « Quand le meilleur de la vie brûle/Il faudrait faire plus de cas/De signes qu’on voit devant soi:/Ainsi la bande de corbeaux/Dans les frênes brillants d’hier soir » (a).

Voyance
Tout est là : réapprendre à repérer les intersignes dans la cascade universelle des événements éphémères, telle qu’elle déferle incessamment sur notre boule terraquée. Plutôt que dans les pamoisons néo-bucoliques, certains des meilleurs artistes modernes les ont quêtés d’instinct dans la conjugaison des flux humains d’un grand port avec la mer et le ciel immenses. Car ce qu’annoncent corbacs et corneilles au poète ardéchois, mouettes et goélands n’en ignorent probablement rien depuis le temps qu’ils en discutent là-haut... À bon entendeur ! Alors, puisque c’est là qu’on a bossé naguère, et nostalgique un peu en écoutant jaser entre fayards et sapins, on se rappelle que la flaque se souvient de la mer, et on repense à des poètes comme Corbière Guillevic, Keineg, Josse ou Cliff... ou à des revues branchées sur la rue comme Chorus ou Exit... Et puis, tiens ! voilà l’épais 80 anthologie du Castor Astral, qu’on avait corné ici : « Au port on chôme mieux qu’ailleurs. On part. Des quarts d’heure entiers à se trisser, le mégot rafraîchi. Des cargos vous larguent... comme si vous n’étiez pas assez largué comme ça. (...) Au bar de Francine se boire. Miroirs à filles brumeuses, à gueules souquées par l’impossibilité d’envisager autre chose que des ennuis difficiles, les galères ridées sur les paupières vieux papillons d’absinthe » (b). C’est du blues portuaire brut de décoffrage : c’est du Luc Richer en ses vingt ans et quelques, au Havre d’où il est, où il vit et dont le Gordon Jungle sortira peu après au Castor Astral, suivi de Stanley Regard (c). Et voilà qu’on se met à le relire, bien assuré d’y retrouver de ces instants de voyance ultra-lucide qui rouvrent l’espace mental à son imprescriptible liberté, en dépit ou à cause de toutes les sales nouvelles de la Cité mondialisée.

Le film était dehors
Donc voici, par flashes, ce regard :  
– « Raisin des mers les yeux des poulpes font à la nuit, en surface, des grappes flottantes médusées. Les regards du vieux loup dessinent dans les ports les Indes souvenues. (...) Les pieds dans les cordages et les mains dans les fouilles d’une râpée canadienne, le loup remue, dans les rougeurs beuglantes du couchant portuaire, un vieil air lancinant, un slow usé lissant l’huile bleue des bassins, tant que tous les cargos s’en émeuvent en remous gigantesques où la nuit s’épaissit »  (Gordon Jungle, p. 13).
– « Les mains comme des insectes fouillent le sable où chaque grain reflète un éclat du visage avec derrière un pan de ciel, l’œil morcelé en plein jour par les lignes brisées du temps » (Id. p. 16).
– « Dans les latitudes implacables de leurs nuits détectives, mes yeux fouillent l’espace glacé des chambres, puis je gagne la fenêtre, et en bas dans la rue tout s’agite, impuissant sous la percussion du regard » (Stanley Regard, p. 25).
– « La houle est blonde qui porte le regard/dans la distance des paquebots/Mille plaques de verre, le jour pulvérisé/atomise l’œil aux éclats du port // Il est midi comme une première image/de la modernité » (Id., p. 41).

Est-ce qu’il s’agirait là d’un aléatoire de la perception, juste fixé au hasard d’un être-là circonstanciel et sans projet ? il semble que non puisque quelqu’un (mais qui donc, sinon son fantôme ?), passant en devenir, l’appréhendant vaguement comme n’importe qui parmi nous autres, réfléchit à « cette façon dont le regard cadre son champ comme derrière une caméra » (id. p. 85) : « Je sortais du cinéma. Par plusieurs portes, d’ailleurs, qui gonflaient leur velours rouge, clouté de demi-globes d’or en un grand périmètre rectangulaire. Mais le film était dehors. Éblouissement. La rue s’orientalait sous des fardeaux de soleil tremblotant leurs serpentins fluides » (Gordon Jungle, p. 26).
Dehors c’est dedans, c’est-à-dire ni l’un ni l’autre ; ainsi l’écran banal de la télé s’avère-t-il, par exemple, terrain d’envol virtuel : « je me tiens seul à présent au seuil de la salle, il y a une femme debout à l’intérieur ; appuyée contre un mur, elle me regarde à travers l’air finement tramé qui donne à l’image le grain d’une scène télévisée. Au-delà de la table une porte-fenêtre est ouverte, les volets sont clos, dehors l’été semble accablant et des bribes radiophoniques nous parviennent depuis les balcons voisins... » (d).

À tout ce qui vivait
D’où une adhésion à toute la manifestation sans aucune exclusive, via le relais de la science celée des minéraux si chère à Novalis et Nerval (« un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres ») :

je disais je vous aime à tout ce qui vivait
je disais même je vous aime
à ces cailloux qu’on dit inanimés
et les cailloux m’aimaient prévenant les galets
que j’arrivais je traversais la ville de mon amour
jusqu’à la mer (...)
j’avais des yeux de pleine lune et de mer noire
des gens se rencontraient sur le boulevard
riant se souvenant que vivre est un miracle
mais moi je les voyais comme les voient les morts (e)

Cependant, tandis que « Les galets éblouis par le panorama/s’écoutent devenir » (Stanley Regard, p. 51), voici un plan classique-moderne à la Casablanca : « Celui qu’on n’attend pas/tousse dans le brouillard/près des bateaux ancrés/il glisse figé dans sa pose/son feutre définitivement triste/où scintillent par milliards/les perles de la brume » (id., p. 31), tandis que « Dehors, bleu cinéaste/grille son dernier mètre/d’ombre en couleur » (id., p. 69), alors que « le soleil crispé contre un ciel de plastique n’en finit pas d’une impossible mise au point » (id., p. 87). Un poète fait son cinéma, avec les éléments naturels et la culture urbaine d’époque, cherchant, cherchant... – Un chercheur qui ne trouve pas souvent, il l’affirme, mais qui ne ment jamais, puisqu’ayant éprouvé, au plus pur de l’angoisse d’inventer le poème, que « tous les mots sont des ponts de nuit » (f), ce qui est parfaitement exact si l’on y songe : il fallait un artiste de race pour formuler cela si simplement.
Pour trouver ça, qu’on sentait bien vaguement, mais sans savoir le dire.

Transmettre : une urgence
Merci à Luc Richer !
Pour autant, sa réception critique laisse fort à désirer (g), alors que son œuvre est très bien publiée. Insistent heureusement quelques voix impliquées : ainsi selon Pierre Peuchmaurd, la qualité singulière de sa poésie est « cette façon qu’elle a de s’avancer vers le lecteur, de tendre des mains nues, de se donner sans faire beaucoup de manières – et, au fond, d’être tournée “au bien”. [...] Mais c’est aussi que cette poésie n’est pas seulement tournée vers le lecteur : elle est tournée vers le monde, vers l’improbable et évidente beauté du monde – et finalement c’est cela qui la fait aimer. Cela, et sa sincérité » (h). Pour Emmanuel Malherbet, qui l’a publié, « dans sa poésie se nouent comme en un rêve noir les images de l'enfance, l'inquiétude et les angoisses de l'espace intime qui redessinent le monde où l'homme malgré tout met ses pas » (i). Pour Patrice Beray, qui a lancé avec lui l’aventure de la revue Delta, Station blanche de la nuit (1984-1991), « c’est un peu comme s’il accordait à sa suite, une suite à notre solitude (...) (il) ne se déleste pas du poids de sa lassitude, ne cache jamais les chaînes qui le lient (...) ; mais il existe chez lui l’expression d’un regard à perte de vue, accompagné d’un étonnement rare, d’un accueil profond. » (Préface à Stanley Regard, op. cit. p. 6-9). J’ai, pour ma part, tenté de présenter pour Poezibao son émouvant dernier opus paru : Vendanges tardives (j).
Tous ses livres sont aujourd’hui disponibles sur la toile et ses librairies électroniques, ou autrement : qu’est-ce qu’on attend, je vous le demande, ô amateurs de poésie urgente, critiques de tous poils et vaillants bibliothécaires, pour se les procurer et les lire/faire lire tant qu’il en est encore temps ?

Jean-Nicolas Clamanges

(a) Pierre Présumey, « Autour du lac », in cela convient cela suffit (1982), et « L’aveuglement », in Le Cœur besogneux (1987), Pré#carré éditeur (Grenoble, 2008), np. Voir sur Poezibao, ma note sur cet auteur.
(b) 80 Anthologie – Bilan et perspectives de la poésie franco-belgo-québécoise, Le Castor Astral/L’Atelier de l’agneau, Talence-Herstal 1981, p. 72.
(c) L. Richer : Gordon Jungle, Le Castor Astral/L’Atelier de l’Agneau, Talence/Herstal, 1983. (Une réédition numérique est téléchargeable sur le site « Place des libraires »). Stanley Regard, Le Castor Astral & Écrits des Forges, Trois rivières, Québec, 1991. Disponible sur le site des Écrits des Forges, 12$.
(d) L. Richer, Malpaso, Wigwam, Bédée, 1997, np. Disponible sur le site de Jacques Josse.
(e) « Le Passeur » in L’arbre aux trésors, L’Escampette, Chauvigny, 2004, p. 67-69.
(f) Captain Lover, in L’arbre aux trésors, op. cit., p. 22.
(g) Voir néanmoins Justin Wadlow : « Une poésie du populaire : Loup Larsen. La scène punk au Havre » https://www.academia.edu/
(h) Cité sur le site de L’Escampette : https://www.escampette-editions.fr/book/larbre-aux-tresors/
(i) Prière d’insérer pour l’édition originale de L. Richer : Sur les ponts de la nuit, Alidades, 2003.
(j) Éd. Potentilles, Varennes-Vauzelle, 2010.

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(Note de lecture) Suzanne Doppelt, Et tout soudain en rien, par Anne Malaprade

(Note de lecture) Suzanne Doppelt, Et tout soudain en rien, par Anne Malaprade | Poezibao | Scoop.it


Et tout (prose et image) soudain (renversement des perspectives) en rien (qui n’est pas le néant, mais plutôt une nouvelle chose).
J’ai lu ce livre comme, enfant, on est fasciné par un mobile, objet de décoration ou jeu constitué d’un ensemble d’éléments reliés par des tiges articulées, suspendues ou en équilibre sur un support, et susceptible de mouvement sous l’action de l’air certes, mais surtout de notre vue. Suzanne Doppelt ne cesse d’interroger ce que voir veut dire. Elle poursuit ici sa recherche non plus à partir d’images fantômes, d’anamorphoses ou d’un tableau de Jacopo di Barbari mais depuis un film et deux fictions, à qui ce livre est d’ailleurs « dédié » : Blow up (1966) de Michelangelo Antonioni, Les fils de la vierge (1963) de Julio Cortázar et La pornographie (1960) de Witold Gombrowicz.

Ce mobile conçu par Suzanne Doppelt regroupe trois types d’éléments. Une prose non justifiée qui, refusant la majuscule initiale et le point final, occupe la longueur d’une page. Un autre type de prose en italique, également non justifiée, constitué d’une phrase ponctuée par des seules virgules qui occupe, cette fois, une demi page. Un montage d’images qui assemble photos et motifs géométriques en noir et blanc, accompagné d’un court texte (soit les formules suivantes : « je les ai fait devenir vert », « se souvient-on d’un nuage », « deux allures et un arbre », « un coquelicot peut être gris », « c’est un hasard de voir exactement ce qu’on ne se soucie pas de regarder », « le ciel gris moyen la lune double », « que devient une bulle de savon dans un champ électrique », « du silence des vents demandez-leur la cause ») et d’une figure géométrique verte faisant écho à l’ouverture du recueil — « j’ai pris les arbres, l’herbe, là où c’était un peu sec, un peu brûlé et je les ai fait devenir vert, un vert qui renvoie bien l’écho et la lumière, un vert anglais au sud-est de la ville, Maryon Park de façon qu’il ressorte, un beau tableau vaguement abstrait, flottante non pas une tache sombre proche de l’oiseau ni un insecte écrasé mais un visage, pour le voir on doit s’appliquer ». Cette phrase initiale dit d’emblée le pouvoir de la poésie : ce n’est plus la boue qui devient or, mais le noir et blanc qui se colorise, tandis que les sens de la vue et de l’ouïe correspondent jusqu’à faire surgir du plus abstrait la présence muette d’un visage.
Les mots nous permettent de scruter les images et d’y soulever des fantasmes. Toute photo, pour peu qu’elle soit sondée, explorée, traversée, devient le théâtre animé de scènes muettes qu’il s’agit de faire parler.

Mobile
, certes, mais aussi puzzle : au lecteur de choisir certaines pièces plutôt que d’autres, de les lire et de les assembler/désassembler comme il l’entend. Tel fragment de texte fait écho à tel collage d’images. Telle image donne envie de retourner à telle prose. Voir/lire, c’est bricoler avec toutes ces données. C’est circuler, voyager, choisir de « faire le point » sur tel extrait en vis-à-vis d’une image. Le va-et-vient entre ces signes est constant. Ni la compréhension ni l’interprétation ne sont définitives. Le sens flotte, le regard doute. Le lisible et le visible ne répondent plus à nos attentes d’explication et de résolution. Ils sont en effet cadrés, voire rongés par l’illisible et l’invisible, qui brouillent et déplacent nos désirs de dévoilement. Lire/voir, c’est également mettre en perspective les hallucinations que notre propre regard met en scène. C’est s’introduire dans des visions modélisées par d’autres sujets, qu’ils soient peintres, photographes, plasticiens, écrivains, passants anonymes ou personnages de fiction. On voit, on croit qu’on voit, on prétend qu’on voit, mais le plus souvent nous sommes pris dans des dispositifs optiques qui se moquent de notre prétention et de nos habitudes. Ainsi lit-on des images et voit-on des textes : notre regard déchiffre, identifie, (se) perd, oublie, (se) trompe, invente. Les deux actes induisent en tout cas du mouvement, celui des images mentales que génèrent les textes, celui des images picturales qui ne sont, finalement, jamais fixes.

Suzanne Doppelt nous invite à combiner et recombiner nos perceptions, à garder ou précipiter nos distances face au texte et au visible, toujours composés et articulés par l’œil humain. Et si le nuancier qu’elle choisit ici est relativement réduit (noir, blanc, gris et vert), c’est pour mieux nous ouvrir au caractère infini des points de vue possibles sur les choses, les êtres et les paysages. Le narrateur de la nouvelle de Cortázar déclare « j’ai mal au fond de nos yeux » : c’est sans doute que « tout regard est entaché d’erreur, car c’est la démarche qui nous projette le plus hors de nous-mêmes, et sans la moindre garantie […] ». C’est en tout cas en travaillant cette erreur, en l’apprivoisant, en la métamorphosant, qu’on « combat le néant » et qu’on s’affirme vivant-voyant.

Anne Malaprade

Suzanne Doppelt, Et tout soudain en rien, P.O.L, 2022, ouvrage non paginé, 13 euros

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(Lettre à) Lambert Schlechter pour dire sur "Danubiennement", par Jean-Pascal Dubost

(Lettre à) Lambert Schlechter pour dire sur "Danubiennement", par Jean-Pascal Dubost | Poezibao | Scoop.it



Cher Lambert,

Comment utiliser ce mot sans le galvauder pour rendre compte de ce qui a été ressenti profondément par moi en te lisant, comme à chaque lecture d’un « Murmure du monde » que de ton vrai talent tu nous transmets avec générosité régulière et sans faillance malgré les doutes existentiels quelques-fois terribles qui assiègent tes pensées pendant que l’univers poursuit imperturbablement sa pathétique expansion ajouté au grand effroi permanent de la mort qui s’est installé au même endroit ordonc oui, comment utiliser le mot « bonheur » qui résonne comme une coquille creuse sans le galvauder pour signifier à toi et aux lecteurs de cette lettre combien ma lecture de Danubiennement fut un bonheur (c’est le mot) de taille conséquente (c’est le cas) (ce qui, j’en conviens, est un avis de peu de valeur critique, certes, à peine mieux que ces simples formules d’attrape-client dites « coup de cœur » qui fleurissent sur les étalages libraires), par quoi je vais essayer de t’en dire un peu plus sur ce bonheur-là, qui tient en fait presque principalement à la phrase de chacune des proses de ce dixième « Murmure », toutes composées tout en un tenant et d’un seul souffle (le fameux souffle de Jack Kerouac : « I want to be considered a jazz poet blowing a long blues in an afternoon jam session... »1), d’une seule phrase qui part toujours d’un détail, d’un minuscule point d’orgue dans l’universel écoulement des choses puis qui file en une sorte de courbe mélodique paratactique composée minutieusement tout en ayant l’apparence d’être spontanée parce qu’elle est très travaillée, cette phrase, et c’est bien de travail qu’il s’agit, travail manuel, artisanal, avec des outils spécifiques qui exigent une gestuelle spécifique dans tes cahiers ritualisés, une phrase cadencée par l’hyper présence de virgules et conjointement par le procédé qui se désigne par le « coq-à-l’âne », lesquelles choses, virgules et coq-à-l’âne, te font effectuer des navettes entre l’infime et l’immense et cela rebondit en permanence (pareil aux sauts et gambades de Montaigne) et file en continu avec énergie, pris que tu es d’une bandaison totale du fait d’écrire et de vivre dont toute la vigueur est exprimée par l’usage de cette insigne signe que tu sèmes et qui martèle et frappe le vide et règle ton allure pour donner consistance au réel, or cette phrase coule dans tes veines comme un fluide essentiel et te relie au monde avec une telle volubilité et un tel entrain, force éloquence et conviction, que par ta phrase, ta prose de « loquéleur soliloqueur » embrasse le grand Tout et te situe biographiquement et même eschatologiquement en tant que futile personne appartenant à une considérable espèce, et cette tentative éperdue d’embrassement passe par une dynamique de juxtapositions, d’accumulations et d’énumérations qui créent des sédiments et génèrent une révolution syntaxique générant elle-même un mouvement dont appert l’intention de maintenir à flot et haut la vie de l’esprit et du corps et que l’esprit soit connecté avec le mouvement du monde par le véhicule d’une écriture compulsive et passionnée mais pensive et commandée par une nécessité incoercible qui te fait prendre l’erre muni de ton immense bibliothèque (et tu as besoin, d’être entouré de livres tutélaires, qui sont des livres d’un besoin vital, indispensables à ta motricité d’écriture), sans être départi du tourment que la noirceur de l’univers héberge encore bien des énigmes, dont tu te demandes si tu auras le temps d’éclairer tout ça, tourmenté certes mais néanmoins solacié par le désir de dire alors que tu déclares que rien de ce que j’ai à dire n’importe, le temps passe, la vie passe, et tout ce que j’ai à dire est aussi banal que ça, ce qui, au sens commun, apparaîtrait comme un excès de modestie or que nenni point, ce n’est que l’antiphrase de ton désir fou mais humble de prendre le temps de vitesse.


Lambert Schlechter, Danubiennement, 24 proseries, Le Murmure du monde / 10, L’Arbre à Paroles, 2022


Jean-Pascal Dubost



1 « Je veux être considéré comme un poète de jazz soufflant un long blues au cours d’une jam session... » (in Mexico City Blues, trad. Pierre Joris, Bourgois, 1976)

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(Les Disputaisons) "Quitter sa langue natale, écrire en français", 6. Radu Bata

(Les Disputaisons) "Quitter sa langue natale, écrire en français", 6. Radu Bata | Poezibao | Scoop.it

Quitter sa langue natale, écrire en français

Ne pas ou ne plus écrire dans sa langue maternelle, est-ce un réel choix ? N’est-ce pas la langue d’accueil qui vous élit ? Le poète tchadien Nimrod écrit : « J’ai écrit en français parce que les lettres françaises ont fait vibrer mon être au-delà de tout ce que je pourrais en dire. J’ai été élu, je ne suis pas l’auteur de mon élection. On dispense l’amour parce qu’on a été aimé. »
L’amour y est-il pour quelque chose ?
Est-ce une fuite, un exil, un rejet de son pays, une décision politique ? « Écrire dans une langue étrangère est une émancipation. C’est se libérer de son propre passé », déclarait Cioran. La langue adoptée est-elle une « contre-langue » (maternelle) ? Un exil dans l’exil ? Si tant est que la langue du poème est une langue étrangère inscrite dans une langue natale (« la langue du poème est une “ langue étrangère ” » déclare Emmanuel Laugier en écho à Gilles Deleuze : « autant dire qu’un grand écrivain est toujours comme un étranger dans la langue où il s’exprime, même si c’est sa langue natale »). Est-ce être nulle part ?
L’adoption d’une autre langue correspond-elle à un déplacement physique ?
Samuel Beckett disait rechercher, dans la langue française, une langue sans style, « essayant de trouver un rythme et une syntaxe d’extrême faiblesse » (« trying to find the rhythm and syntax of extreme weakness ») : le choix du français fait-il abandonner un style ? Chercher un autre style ? Affaiblit-il le sens ? Est-ce une autre personne qui apparaît dans l’autre langue ? Peut-on parler d’un devenir-autre ?
Et pourquoi le français ? Dont Cioran disait que c’est une langue sclérosée, arrêtée. Offensif, Kateb Yacine quant à lui déclarait : « j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français ».
Les questions sont nombreuses, elles se posent en vrac car l’histoire de la langue de chacun est un monde. Alors c’est l’histoire de poètes qui se sont aventurés dans la langue française, qu’on voudrait lire.

Cette nouvelle Disputaison sera publiée en deux livraisons. Elle a été conçue et préparée par Jean-Pascal Dubost.

Aujourd'hui, sixième épisode avec la contribution de Radu Bata
On peut la lire en cliquant sur ce lien.

Sommaire de la première livraison :
1- Nimrod
2- Souad Labbize
3- Ian Monk
4- Silvia Marzocchi
5- Alexander Dickow
6- Radu Bata
7- Sebastian Reichmann
8- Maria Raluca Hanea
9- Christoph Bruneel
10- Carla Lucarelli
11- Eugène Green
12- Fabio Scotto
13- Carles Diaz
14- Tom Riesen
15- Jan Baetens
16- Jody Pou

Image : Érik Desmazières, Haute galerie circulaire, pl. VII de la suite Onze estampes inspirées de « La Biblioteca de Babel », 1998, eau-forte et aquatinte, 35,5 x 25,4 - source

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(Note de lecture) Pierre Dhainaut, A portée d’un oui, par Sylvie Fabre G.

 

 

L’opus que publie en cet automne Pierre Dhainaut aux éditions Les lieux-dits s’inscrit dans un nouveau cycle où l’auteur, confronté au temps qui passe, aux épreuves de la maladie et aux incertitudes de sa quête, qu’elles soient personnelles ou collectives, cherche le chemin « d’un oui » définitif à la vie à travers l’expérience de la poésie. Ce « oui », affirme le poète, trouve racine dans le don qui « n’a pas de fin », don d’être ici, une fois pour toujours, don d’aimer et d’écrire qu’une même soif de sens relie et qu’un visage ou un poème peut, chacun à sa manière, étancher. Préoccupations métaphysique et langagière accompagnent le passage dans la conscience de la mort, elles traversent le recueil, mais jamais de façon abstraite. Pierre Dhainaut réfléchit comme il écrit, en poète qui approche le mystère et sait qu’il ne sera pas entièrement dévoilé : « tu ne sais, mais tu sais … ». Et c’est peut-être la raison qui l’amène encore et encore à tracer « la ligne au-delà de la ligne » dans ces vers.   

Avancée vers un consentement éclairé, le recueil, structuré en trois parties, propose un parcours au lecteur dont chaque étape a sa métrique et son rythme propres, son approche singulière. L’unité se fait à travers sa thématique et l’emploi permanent du vers libre, grâce aussi à la tonalité si reconnaissable d’une voix au lyrisme discret qui déroule sur la page une méditation habitée du réel.  
La première partie qui donne son titre à l’ensemble est la plus longue. Elle propose 16 poèmes aux vers compacts et de longueur assez semblable. Trois vers détachés et mis en italiques en orientent la lecture. Demain, c’est maintenant, et maintenant, répété en anaphore, introduit un monologue intérieur à la deuxième personne. L’auteur, pris « dans les vents hostiles », s’adjoint à lui-même de s’en remettre au poème, à sa voix « plus profonde, plus vaste » que la sienne. Parce que Personne avec le feu des mots « n’est solitaire », se livrer à « l’accord des vocables » est aussi consentir au lâcher-prise, et, comme eux, devenir « de la neige au-dessus des cendres » pour mieux renaître. Débuté dans la transparence, le poème peut alors accéder à la couleur, au Vert pâle des bourgeons, au mauve léger de la glycine, motif central des strophes suivantes. Symbole de beauté précaire et d’invisible parfum, la fleur est synonyme d’enfance et de joie. Elle apparaît ici « grappes » de vie dans sa « gloire ». L’auteur, même s’il « a peur de la fin du livre », n’en remercie pas moins le printemps capable de produire ce « miracle » dont le poème fait résonner la petite éternité en une « syllabe enchantée de trois voyelles ». Beauté de la nomination, « neige »-« glycine » nous fait entrer dans le pur-sentir et le hors temps d’une reconnaissance.
La deuxième partie du livre, intitulée Musique, l’origine, est une suite de trois poèmes plus longs. Ses vers de « gratitude » célèbrent les affinités du poème avec la musique. Un souffle originel relie les deux arts, et donne corps mais aussi âme à la vie. Ce souffle prend le visage d’un enfant, jeune joueur de flûte qui traverse les âges et ressemble au pastoureau des livres anciens. Pierre Dhainaut l’entend un jour dans sa rue à Dunkerque comme il le confie dans une note. Sa musique, il la reçoit comme « signes, présages, paroles/inlassablement reproduites » d’un âge à l’autre. Dans sa pureté, sans cesse réinventée, elle habite aussi la voix du poème. L’auteur introduit alors le parallélisme entre « Foyer de mots, foyers de notes » dont selon lui naît une même brûlure. Splendides éphémères, la musique et la poésie se nourrissent de l’allégement de l’ombre et de la force de la lumière. Contrairement à lui, elles « ne s’effraient pas des fractures » et elles accueillent le grand chant du monde, celui qui vient du cosmos et que l’homme fait entendre depuis les origines, avec la même persévérance. Fasciné par le secret de ce chant, alliance de sons et de silence, résonance d’ombre et de lumière, le poète affirme le lien indissoluble qui unit le verbe à la musique : « nous nous promettons/ … de poursuivre en elle, /il ne peut y avoir d’après. »

La boucle de cette quête se clôt avec Dicté par l’écoute, dernière partie du recueil, suite de tercets aux vers courts, réaffirmant l’ignorance de celui qui écrit mais qui accueille  avec gratitude ce don qui le dépasse, comme l’arbre est dépassé au printemps par sa propre floraison. Le feu de l’écriture consume le poète, flamme fumée et cendre, mais aussi phénix. Si Pierre Dhainaut évoque la blessure « comprise », il ne nie pas l’amour « qui nous reste », ni ne renie sa propre nature de poète. Il en connaît l’écoute, l’élan renouvelé, tout en acceptant la perte et l’infrangible séparation : « de l’air/ pour mémoire, entre les mots/ comme entre nous ».  De l’air aussi pour la circulation des souffles dans cet entre-deux où le nom « visage » restaure une possible présence et un oui à portée, malgré la mort. Epouser son destin de poète et en faire partager les fruits, c’est aussi le but de la collection Cahiers du loup bleu. L’artiste Caroline François-Rubino, qui accompagne avec sensibilité  beaucoup des dernières œuvres de Pierre Dhainaut, dessine le loup bleu de la quatrième de couverture de cet opus. Son loup, tout d’apparition solitaire et de fine intensité, illustre bien la figure du poète, et sa place dans la selva obscura de cette société. Peut-être viendra-t-il cet « âge d’or » du oui quand nous saurons tenir pleinement la promesse de la vie et accueillir la lumière de sa langue. La poésie de Pierre Dhainaut, qui la met à notre portée, nous maintient dans cette espérance.

Sylvie Fabre G.

Pierre Dhainaut, A portée d'un oui, Cahiers du Loup bleu, Dessin de Caroline François-Rubino, Les Lieux-Dits, 2022, 33 pages, 7 euros

Extrait p. 15 :
O neige, à neuf heures, en avril,
dis-le autant de fois qu’il le désire,
ce mot dont la mémoire est si ancienne
en compagnie des voix précaires, toutes-puissantes,
alors que les fleurs se succèdent, à terre,
la terre heureuse : imprègne-toi
de ce qui se donne, qui se perfectionne
en train de fondre, « reconnaissance », diras-tu
à la neige en l’appelant « glycine ».

 

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(Carte blanche) à Christian Désagulier, Only Monk

(Carte blanche) à Christian Désagulier, Only Monk | Poezibao | Scoop.it

Only Monk

 

C’est toujours la même chose. Rien à faire. La musique se défie des mots, toute la musique, les mots met au défi. « Well, You Needn’t ! ». Essayons quand même.

Soixante et quatorze histoires sans paroles portent le titre des morceaux qu’il a composés, post-improvisés, enregistrés, rejoués et réécoutés à l’envi de bonheur, dans l’oubli de soi sur le qui-vive « I’m confessin’ », dont le montage série parallèle raconte la vie par morceaux. Ce livre.

Un livre lourd, grand, épais comme un piano, en grosses lettres grasses et majuscules noires sans sérif, à l’ébène poli des touches chromatiques, le titre flotte sur la couverture au cartonnage écru à la rigidité du couvercle de l’instrument à queue de merle ou de cormoran selon les heures de la nuit « Round Midnight ». En quatrième de couverture une photo pixellisée de l’artiste en chapka blanche, les mains plongées dans le bac à glaçons fondants du clavier, le regard scrutant un lointain qui n’appartient qu’à lui. La photo attire notre attention sur ce moment furtif où le songe des notes imminentes va se transformer en musique de la pensée.

Ouvrons le livre et découvrons un somptueux album de photos, dessins et peintures, des portraits du pianiste en jeune jazzman au complet sur mesures non barrées à rayures vermicelle, une épingle à cravate en forme de clé de sol : déjà la mélodie. Le crâne sempiternellement chapeauté, après le béret de parachutiste, le strilby ou le fédora, viendra la casquette irlandaise ou la chapka puis le saugrenu chapeau de pluie des paysans des rizières indochinoises – je forme l’hypothèse que cet accessoire vestimentaire ne l’est pas, qu’il veut nous dire quelque chose de politique -, Thelonious Monk arbore un insolite couvre-chef mi calotte d’évêque mi bonnet de docker partout en concert pour quand le piano est à quai, prêt pour le déchargement de l’âme qui bougeait dans son corps en faisant de la musique dedans, « Body and Soul ». 

À bord de ce piano, au bord de ce tableau de boutons chromatiques que deux mains énantiomorphes touchent aléatoirement dans la panique, tandis qu’un tire sur des fils électriques, un troisième tente de déboucher des tuyaux métalliques, l’équipage rompu à ses décrochages, « Everything Happens To Me », Thelonious Monk s’affaire aux 88 mailloches, à ce que le cymbalum noir de jais dont il ne reste plus qu’une aile ne l’empêche pas de voler jusqu’à destination, à l’écoute de « Light Blue », et puis rallume une cigarette.

Arrêtons-nous ensuite pour lire par sérendipité les témoignages d’amis de passage ou de longue date, de passagers anonymes et clandestins qui se sont un jour embarqués par hasard, ce hasard auquel n’a pas échappé Franck Médioni en grimpant dans la carriole en plastique rouge pour enfant de Monk’s Music, lequel nous vaut aujourd’hui cet assemblage poégraphique réalisé sous sa houlette, ce portrait archimboldesque qu’il introduit par un consistant et percutant avant-propos à sa convaincante manière.

Il y a des souvenirs de rencontres en ville ou dans la sphère intime, à la scène, en studio ou bien à la radio, beaucoup, touchants, des tentatives d’analyses musicales que les grilles alambiquées du compositeur attirent comme il en va des énigmes avec des récits et des poèmes pour s’expliquer cette irrésistibilité, tous témoignages d’auditeurs gagnés par les rêves éveillés dans lesquels vous plongent la dysharmonie rétroactive sans préjudice pour l’évidence mélodique de l’air, qui malgré cette complexité s’imprime dans la mémoire, « Monk’s point ». Je ne sais pas si je m’exprime bien. Ainsi l’abondance et la diversité des contributions verbalisent de manière sensationnelle le profus appareil iconographique de l’ouvrage.

Nous savons désormais que le pilote en bonnet de cuir d’aviateur naviguait aux instruments intérieurs, à l’ouïe dans la nuit, sans pause ni piste pour se poser les yeux grands fermés, qu’il n’a pas encore trouvé la place pour un dernier soupir.

Il s’échappe encore du moteur du piano, aux commandes duquel il a parcouru la vie, une écharpe de fumée. Va-t-il tenir la distance « Straight, No Chaser » ? Pour l’instant, l’arbre à came dans les graves et le vilebrequin dans les aigus tiennent le coup et les soupapes bebopent. Le pianiste prend la musique à bras-le-corps, à deux bras qui dansent, à deux pieds sur les pédales du palonnier, « Four in one ». - Mais ces petites explosions répétitives que l’on entend ? - Ne vous en faites pas, Thelonious Monk joue librement de l’échappement.

Il y a toujours du jazz dans le réservoir des enregistrements dont l’indice d’octave régule le pouvoir explosif, que le clavier soit ou pas bien tempéré, tant que ses tapotements sur le cadran de la jauge parviennent à faire swinguer l’aiguille « Shuffle Boil ». Que l’intervalle des secondes soient mineur, majeur ou augmenté, le piano dit : « - Pas d’inquiétude, la musique telle que je la conçois n’est faite que de variations de secondes, de dissonances à l’unisson. Pas vous ? »

Quoiqu’il en soit, à l’écoute de « Body and Soul », ne dirait-on pas que Thelonious Monk récolte à mesure qu’il sème et repique, blute le son du grain à mesure qu’il en bleute le son ?

Quand je vous disais que la musique se défie des mots.

Christian Désagulier

Franck Médioni, Mystère Monk, éditions Seghers, 20 oct. 2022, 360 p., 42€

Plus de 120 contributions internationales parmi lesquelles des musiciens (Sonny Rollins, Herbie Hancock, Pascal Dusapin…), des journalistes (Michel Contat, François-René Simon, Guy Darol, Edouard Launet…), des musicologues (Leïla Olivesi, Lewis Porter), des écrivains (Jacques Réda, Yannick Haenel, Philippe Sollers, Jean Echenoz, Yves Buin, Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Julio Cortázar, Roberto Bolaño…), des photographes (Jean-Pierre Leloir, Guy Le Querrec, Bob Parent, Roberto Polillo, Marcel Fleiss, Christian Rose…), des dessinateurs (José Muñoz, Cabu, Serguei, Willem, Blutch, Youssef Daoudi, Edmond Baudoin, Louis Joos, Jacques Loustal, Serge Bloch, Jochen Gerner, Christophe Chabouté…), des peintres (Miguel Barceló, Ben…) et des réalisateurs (Bertrand Tavernier, Clint Eastwood…).

« Jouer avec Monk m’a amené à un très haut niveau musical. Il me semble qu’avec lui j’ai progressé dans toutes les directions : le sens, la théorie, la technique. Je parlais avec lui de problèmes musicaux, il s’asseyait au piano et me répondait simplement en jouant. »
John Coltrane, DownBeat, 29 septembre 1960 (cité par F. Médioni, p. 16)

« Monk, les deux notes qui. dérengent »
Ben (p. 239)

« Récemment infiltré en France, le redoutable agent américain Thelonious Monk prend la pose. Il vient de capturer un colonel allemand de la Wehrmacht. Dans l’étable qui sert de planque au musicien noir et à sa bande, le nazi ligoté n’en mène pas large. C’est qu’il est étroitement surveillé par deux autres membres du réseau Monk : une vache blonde au regard intraitable et une maquisarde prête à l’action. Une jeune femme, blanche, campée sur une botte de paille, armée d’une mitraillette et d’un air de défi. Un air que certains exégètes reconnaissent comme étant celui de la fameuse Pannonica de Koenigswarter, amie et mécène de Monk… Monk, né en Caroline du Nord, sur le chemin d’une de ces routes clandestines, était donc sûrement adepte d’une double résistance par le jazz. Et même si la pochette de son album (i.e. UNDERGROUND THELONIOUS MONK) a été conçu par les stratèges publicitaires de Columbia, les actes de sabotage de l’artiste continuent à résonner dans le maquis, des deux côtés de l’Atlantique. »
Laurent Védrine, Le maquisard imaginé (p. 318)

« Il ne s’agit pas d’un testament. Du legs, l’art monkien, en sa terrible actualité, n’a que faire. Son avenir, la postérité, les leçons à donner, l’apprentissage ne l’ont jamais intéressé, comme le monde enfin, auquel il n’a accordé qu’un regard mi-figue mi-raisin… Sa loi est d’insistance et d’égarement : ce qu’il répète, il le détruit un peu, l’érode le fait boiter… s’émouvant d’une hésitation travaillée (« Nice Work If You Can Get It ») … qui voudrait simplement dire que l’expression, les paroles de l’être sont sans origine et ne peuvent se préciser de but ni, tout autant, s’accorder à la certitude… »
Christian Tarting, Solus ipse, la dernière séance d’enregistrement (p.340)

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(Note de lecture) Jean-Pierre Burgart, "Peindre", par Michaël Bishop

L’œuvre peinte de Jean-Pierre Burgart, admirable, originale, sereinement belle, a été commentée avec intelligence et sensibilité dans les trois essais de Daniel Blanchard, Manuel Cajal et Marie Gatard, donnés après le texte de Burgart. Mais, me semble-t-il, elle attendait toujours patiente, modeste et silencieuse dans sa géniale facture, ce beau livre, avec ses splendides illustrations, afin que l’on puisse pénétrer plus profondément dans l’intime espace de sa fabrique, comme de sa conception.
Infiniment diversifiées, idéellement comme dans leur confection, leur façonnement, s’avèrent les grandes œuvres picturales de la modernité. On n’a qu’à penser à Bourgeois, Garouste, Saint Phalle, Raysse, Titus-Carmel, Deblé, Viallat, Pignon-Ernest, pour s’en convaincre. L’art est radicalement subjectif, jaillit d’une psychologie, inimitable, complexe, mouvante, unique, fuyant écoles, ismes, tout ce qui voudrait contraindre ce nœud intérieur, spirituel d’un être donné. Au sein de la démarche de Jean-Pierre Burgart, un besoin inéradicable de « ressemblance », lié à une volonté de beauté. Ressembler : rêver d’une coïncidence de l’art et de l’être; poursuivre les exigences d’un faire, d’un poïein d’où naîtrait, impossible et pourtant intimement frôlé, caressé, ce « torrent de fraîcheur et de transparence inaltérables, indicibles [en harmonie avec] le sentiment de réalité [que la peinture sait] susciter en moi » (8). Ce sera le faire lui-même, l’acte de peindre sur le lieu de la peinture, qui répondra aux questions pratiques qui surgissent incessamment. Le comment-faire domine ici. Ni le pourquoi, instinctuel, inné, spirituel au sens large; ni le quoi, de pertinence très relative. Citant Zhang Zao, dans la traduction de François Cheng, Burgart suggère que le comment se conçoit, précis et superbement zen, ainsi : « Au dehors, prendre modèle sur la création : à l’intérieur, suivre la source de l’âme » (12). Comprendre la figuration du peint, c’est, pour Burgart, poète également, comme on sait – et on oublie facilement à quel point ceci est vrai, quoique sur un mode distinctif qu’il faudrait ailleurs articuler, pour la poésie écrite –, vivre cette « oscillation », cette « vibration », entre l’illusion et une désillusion « [d’où] naît la peinture, sa beauté, sa plénitude » (15, je souligne).
Les objets représentés dans les tableaux, presque toujours sans titre, de Jean-Pierre Burgart ne sont pas choisis pour des raisons sentimentales, pour leur importance intrinsèque, mais plutôt « en fonction de qualités plastiques » (17). « Je peins, ajoute-t-il, les attributs des journées qui passent, de la mémoire et de l’oubli, de la présence et de l’absence » (17). Rien d’anecdotique. Ou, dirais-je, un fragment du récit d’un regard sur notre étance, de la belle et lumineuse étrangeté d’un certain être-au-monde. Ce qui entraîne pour Burgart une fine méditation sur le mode figuratif, ce geste qui peint « le passage de la perception à l’onirisme, [révélant] le rêvé, l’imaginé, dans le perçu » (19). C’est sans doute la matérialisation d’un tel geste qui fait que les tableaux de Burgart gardent indéfiniment, dans la mouvante luminosité où ils émergent et où ils replongent incessamment, une qualité d’ « inépuisabilité » que l’on ne trouve que rarement dans une peinture figurative. Peindre ouvrirait, lit-on, la « question sans fin [de] la relation énigmatique qui relie les signes de toute nature entre eux à l’intérieur des systèmes auxquels ils appartiennent, et à ceux dont ils sont le signe » (23). En cela la peinture serait simultanément figurative et abstraite, sans jamais reproduire la réalité visible extérieure. « On peint, écrit Jean-Pierre Burgart, pour savoir ce qu’on voit, ce qu’il en est du visible » (26), geste également, face à la « dérobade permanente de la réalité », afin de « m’assurer de ma propre existence et de celle du monde » (28). (Impossible ici de ne pas penser à la position de Titus-Carmel.)
Ce qui frappe surtout, et qui résulte de ce sentiment de retrait et de vacillement du réel, c’est la force avec laquelle Burgart insiste sur l’idée qu’il faut « oublier l’objet que je peins’ (32) afin de libérer « les désirs inconscients du peintre », non pas pour les comprendre, les « interpréter », mais pour « les faire accéder à une dimension symbolique » (33). C’est ainsi, écrit-il, que « la réalité que j’avais sous les yeux [n’est jamais conçue] comme un fait accompli », mais comme, plutôt, quelque chose qui « adv[iendrait] dans une image habitée par le temps » (38), un réel à peindre « avec son ignorance [qui] oblige à inventer », souligne Burgart, et, évoquant De Vinci, jamais avec sa technique, les ruses d’un savoir-faire qui risquerait de dominer, ‘condui[re] tout droit [à l’échec] » (44).
Un beau livre, richement concis, qui invitera à savourer un art rare, exceptionnel.

Michaël Bishop

Jean-Pierre Burgart. Peindre, Éditions Sens & Tonka, 2022, 84 pages.

Extrait de Peindre :
Il arrive souvent, presque chaque jour ces temps-ci, que l’actualité du monde nous prenne à la gorge, et le peintre ne peut manquer de s’interroger sur le bien-fondé de sa peinture. Il sait bien que ni la peinture, ni la poésie, ne changeront le monde. Mais sans elles, le monde serait encore pire.
Je serais incapable de dire quel est le ‘sens’ de la mienne, ni même si elle en a un. Il me semble qu’elle en a de moins en moins chaque jour, et que cette perte de sens est précisément ce qui la porte, la fonde, la justifie.

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(Agenda) mercredi 5 février 2020, Versailles, Sylvie Germain

(Agenda) mercredi 5 février 2020, Versailles, Sylvie Germain | Poezibao | Scoop.it

« Poésie ouverte » poursuit son programme de rencontres mensuelles avec des poètes à la Bibliothèque centrale de Versailles :

 

Mercredi 5 février 2020, 18h30,Versailles

Rencontre avec Sylvie GERMAIN

 

Bibliothèque centrale

5, rue de l’Indépendance Américaine Versailles

 

Entrée libre

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(Agenda) jeudi 6 février 2020, Vauréal, spectacle autour d'Apollinaire

(Agenda) jeudi 6 février 2020, Vauréal, spectacle autour d'Apollinaire | Poezibao | Scoop.it

"Les jours s'en vont je demeure" un spectacle autour des extraits d'Alcools et de Vitam impendere amori au forum de Vauréal ( 95 Boulevard de l'Oise, 95490 Vauréal) le jeudi 6 Février prochain à 19h30 avec Philippe Raimbault et Olivier Campos

 

Pour information voilà un lien vers le teaser et un autre vers le Pont Mirabeau

pour le teaser: https://www.youtube.com/watch?v=zv2VAZkBvWc

 

Pour le Pont Mirabeau: https://www.youtube.com/watch?v=cnA9ped9MJ4

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(Agenda) jeudi 23 janvier 2020, Strasbourg, Sophie Bénech, pour sa traduction des entretiens avec Anne Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa

(Agenda) jeudi 23 janvier 2020, Strasbourg, Sophie Bénech, pour sa traduction des entretiens avec Anne Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa | Poezibao | Scoop.it

« Nos cœurs sont remplis du pouvoir terrible

De ces longues années d’une nuit sans fin. »

 

Rencontre exceptionnelle avec 


SOPHIE BENECH

Éditrice et traductrice

le jeudi 23 janvier, à 17 h

 

( entre autres, Anna Akhmatova mais aussi Svletana Alexievitch (La fin de l’homme rouge),   Varlam Chalamov, Isaac Babel ou Nadejda Mandelstam, ou Ludmilla Oulitskaïa



À l’occasion de la parution des 

ENTRETIENS AVEC ANNA AKHMATOVA

De Lydia Tchoukovskaïa

(le Bruit du temps)

 

Conversation avec Isabelle Baladine Howald


Librairie Kleber

1 rue des Francs bourgeois

67000 Strasbourg

 

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