L’OBSERVATEUR PAALGA N° 9351 DU JEUDI 27 AVRIL 2017

"Mgoulsda yaam depuis Ouaga" débute dans le noir d’une cour d’école de Ouagadougou. On devine des ombres qui s’avan-cent, on entend des mots et len tement les deux comédiens émergent à la lumière. Ce mouvement de sortie de la nuit vers la lumière résume bien ce spectacle. Il s’agit, en effet, pour les deux personnages de sortir de la nuit de l’histoire coloniale pour aller à la lumière de l’amitié et de la réconciliation. Charline et Aristide échangent sur l’Afrique, sur l’Europe qui se barricade ainsi que sur la problématique de la langue française en Afrique. Chacun se fraye un chemin à travers les ronces et les épines de son histoire personnelle et politique pour aller vers l’autre.

Aristide évoque son pays, la rencontre avec l’Occident, la difficulté de voyager du Sud vers le Nord et surtout la problématique de la langue française en Afrique ; en d’autres termes, ce texte réactualise l’antienne de Léon Laleau qui se demandait comment apprivoiser avec des mots de France ce cœur qui (lui) est venu du Sénégal.

Pour Charline, enfant de médecin de la colonie, elle porte sur ces frêles épaules cet héritage sanglant et veut d’une nouvelle rencontre sans armes et sans larmes. C’est vrai que l’on est un peu gêné aux entournures par cette repentance larmoyante, cette contrition sans réserve. Paradoxalement, ce texte écrit à deux est celui où le dramaturge Aristide Tarnagda se découvre le mieux. Il puise des éléments de sa vie de jeune créateur africain ainsi que dans son cheminement intellectuel pour nourrir cette pièce. C’est de l’autofiction qui ne se contente pas de regarder le nombril mais s’élargit au questionnement sur le monde.

Ce texte est aussi un tissu d’intertextualité où Aimé Césaire et James Baldwin sont présents. Faut-il y voir le besoin pour le dramaturge burkinabè de s’inscrire de plus en plus dans le questionnement de l’identité et de la rencontre, à l’exemple de ces deux écrivains ? De passer à un théâtre plus politique qui puise clairement dans la Grande Histoire ? Certainement. Car après la pièce Sankara ou la patience des morts et ce texte-là, la descente du dramaturge dans l’arène politique est actée. Avec les armes miraculeuses du théâtre.

Ce texte est aussi un nouvel esperanto où le mooré et le français s’entremêlent pour dire la nécessaire prise en compte des langues africaines dans la création. Siddiki Yougbaré, qui est un grand dramaturge en langue mooré, s’est chargé de la traduction et celle-ci est brillante ; elle joue beaucoup sur les paro- nymies pour montrer la musicalité et la polysémie de cette langue.

Et la mise en scène transparente et quasi invisible d’Alexandre Koutchevsky a permis au texte de se déployer amplement dans cette cour d’école et de toucher un public peu habitué au théâtre. Là, la représentation est ouverte à l’imprévu à tout moment. Comme cet enfant qui monte sur scène pour saluer Charline. Un imprévu qui dissout la scène dans la vie et abolit le théâtre pour l’intégrer dans le réel. Qu’un enfant burkinabè aille saisir la main de la Française Charline, n’est-ce pas la promesse d’une relation apaisée ?

Saïdou Alceny Barry
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Théâtre / Mgoulsda yamb depuis Ouaga
C’est une pièce de théâtre écrite à quatre mains par Aristide Tarnagda et Alexandre Koutchevsky et portée par deux voix, celles de Charline Grand et d’Aristide Tarnagda. Cette pièce, jouée à Ouaga le 30 mars 2017, met en scène la rencontre d’un Burkinabè et d’une Française, chacun ambassadeur de son continent et lesté de son histoire.