Et si les Ukrainiens étaient morts pour le TAFTA ? | Un pavé y en a marre | Scoop.it

Quel lien, me direz-vous, entre la sanglante "révolution Maïdan" et le Traité de Libre Échange Trans-Atlantique (TAFTA : Trans-Atlantic Free Trade Agreement en anglais) ?


C'est qu'en tout état de cause, ces derniers jours, on est en droit de se demander si derrière tout ce grabuge il n'y a pas aussi une opaque stratégie de conquête des marchés. Pourquoi toute cette polémique autour du gaz, alors qu'il s'agissait, en théorie, de résoudre une affaire de légitimité politique du pouvoir ukrainien ?

Mais si bien le citoyen averti aura compris qu'en politique, comme en diplomatie rien n'est dénué d'intérêts avares, a-t-il vraiment saisi que les enjeux du gaz dépassent largement la question locale de ce pays ?

Le soudain sursaut anti-Russe.

Au vu des décisions politiques du nouveau gouvernement Ukrainien d'arrêter les subventions à la consommation du gaz importé sur son sol depuis la Russie, au vu des prévisibles sanctions russes sur les accords commerciaux entre les deux pays qui mettent fin à la réduction artificielle des prix et au vu des répercussions que ces décisions auront sur l'économie européenne (tout aussi dépendante du gaz russe), le citoyen reste perplexe.

Tout se passe comme si la volonté d'éloigner politiquement et diplomatiquement l'Ukraine et l'Union Européenne de la Russie, était d'avantage une affaire de gaz, une façon de mettre fin aux accords gaziers entre les deux régions (et par là même provoquer une augmentation inévitable des prix), qu'une véritable condition sine qua none de la résolution diplomatique de la crise politique Ukrainienne et de la résolution des problèmes démocratiques du pays.

En effet, si bien une partie du peuple Ukrainien réclamait légitimement un rapprochement avec l'U.E. et une dépendance moins forte vis-à-vis de la Russie, les nouveaux responsables politiques avaient-ils pour autant intérêt à rompre définitivement tout accord commercial avec la Russie jusqu'à provoquer une augmentation prévisible de 50% des prix du gaz en Ukraine (1)? Est-ce vraiment l'intérêt des ukrainiens qui est défendu ?
De même, l'U.E. a-t-elle vraiment intérêt à voir sa facture de gaz gonfler en pratiquant une véritable guerre économique envers la Russie ?

De l'autre côté de l'eau.

Pendant que nos hommes politiques s'aventurent doucement, mais sûrement, sur le terrain des sanctions, Washington de son côté prône la fermeté. (2)
C'est que le pays d'Obama, pourtant un des plus gros consommateurs mondiaux d'énergies fossiles, ne dépend quasiment pas des ressources gazières russes, et pour cause, les multinationales états-uniennes des hydrocarbures approvisionnent leur pays essentiellement depuis le Golfe.

Quand bien même les Etats-Unis ne seraient que peu touchés directement par la flambée des prix du gaz russe en Occident, eux non plus n'ont pas, a priori, d'intérêt à ce que l'un de leurs principaux partenaires commerciaux (l'Europe) aille se servir sur leurs propres fournisseurs et répercute ainsi la flambée des prix du gaz russe sur leur marché par une augmentation de la demande. Cela provoquerait, en cascade, une baisse de la consommation tous azimuts, d'un côté comme de l'autre de l’océan Atlantique.

Alors qui va vendre du gaz à prix raisonnable à 540 millions de personnes si les Russes augmentent les prix ?
Les grands gagnants pourraient bien être les appuis directs du nouveau gouvernement Ukrainien.
Car le soutien de Washington à la "révolution Maïdan" n'est sûrement pas désintéressé, il s'agit clairement d'ouvrir le marché de 40 millions d'ukrainiens aux capitaux états-unien et européens, jusque là réservé à l'oligarchie russe qui y régnait sans partage (et sans démocratie).

Mais au-delà de ces perspectives économiques et commerciales locales, il y a la volonté de monopoliser de façon régionale le marché du gaz.
Le chaos libyen (tristement prévisible) n'a pas permis, trois ans plus tard, à l'Europe de constituer un cadre pacifique et les structures nécessaires pour exploiter et importer le gaz et le pétrole qui s'y trouve "emprisonné" (3), le chaos syrien a à sont tour également provoqué un repli du régime de Bachar contre les Occidentaux.

Il ne reste plus, après toutes ces destructions génératrices de pénuries, qu'une seule alternative possible, celle que les multinationales nord-américaines vont s'empresser de proposer : le gaz de schiste.

L'alternative.

D'ailleurs, nous avons été bien surpris de découvrir la ferveur avec laquelle les pays européens et l'Ukraine se sont alignés sur la politique de Washington alors même que les risques économiques d'une brusque rupture des approvisionnements pèsent lourdement sur notre région.

Va-t-on connaître une flambée des prix irréversible ? Si le citoyen craint à juste titre pour son portefeuille, ce n'est sûrement pas le cas de nos responsables politiques.
Car prendre leurs déclarations anti-russes pour "du courage" ou "de l'audace" serait bien inaproprié quand on sait que, tout compte fait, ils avaient déjà mis en place une solution au problème qu'ils ont sciemment créé.

L'orchestre politique est dirigé de telle sorte que nous nous éloignons du gaz russe pour mieux nous rapprocher du gaz nord-américain.

Les multinationales américaines du gaz voient désormais Moscou comme un véritable concurrent sur le marché que représentent les 500 millions d'Européens et les 40 millions d'Ukrainiens.
Grâce à la technologie du forage horizontal développée il y a juste vingt ans, les USA sont depuis 2012, ni plus ni moins que le premier producteur mondial de gaz, titre ravi cette année là à la Russie.(4)


Et le TAFTA dans tout ça ?

Les érudits l'auront déjà compris, la seule façon de favoriser la création des structures (fret maritime, gazoducs, forages, ...), qui permettront un accord commercial durable afin d'assurer l'approvisionnement de l'Europe en gaz de schiste ou de l'exploiter directement sur le sol européen avec de la technologie fournie par Chevron, ExxonMobil ou même par l'anglo-néerlandais Shell (5), se trouve dans l'écriture des lignes du Traité de Libre Échange Trans-Atlantique, il leur faut s'assurer de la longévité de ce partenariat en nous faisant signer un contrat qui rassurera les investisseurs de l'absence de changement de cap. Autrement, dit une fois dans le bateau, plus de marche arrière possible.

Pour créer un marché trans-atlantique du gaz il fallait une offre - celle des multinationales nord-américaines (et éventuellement de Total et de Shell) - et une demande - celle des européens -  et c'est désormais chose faite, puisque l'augmentation des prix nous obligera à nous tourner vers le seul pays encore capable de nous en fournir à "prix raisonnable" : les USA.


Les États-Unis ayant éliminé toute concurrence possible sur le marché européen, ils ne leur reste désormais qu'à renverser une dernière barrière : les réticences politiques quant à la modification des lois européennes en faveur de l'extraction et l'utilisation des gaz de schiste, car l'importation par bateau gazier sera sûrement plus coûteuse que l'extraction sur place et que les réserves nord américaines en hydrocarbures de schiste ne sont pas infinies.

Une escroquerie ?

Nous savons pertinemment ce que l'exploitation des gaz de schiste implique comme conséquences environnementales (fuites de gaz à effet de serre, contamination du sol, ...). La pollution des nappes phréatiques (et donc de l'eau potable) par les produits chimiques injectés dans la roche pour extraire ce gaz fait énormément polémique aux USA. Ce pays est déjà en proie à des scandales sanitaires (sur les animaux d'élevage et sur les humains) alors même que les forages ont lieu dans des endroits relativement isolés, qu'en serait-il dans nos petits pays européens où chaque village n'est qu'à quelques kilomètres du suivant ?

Au delà des considérations écologiques, il y a aussi des considérations économiques, que d'ors et déjà certains s'empressent de dénoncer comme étant une véritable escroquerie spéculative (6) !
En effet, le prix du gaz de schiste est entièrement dépendant de la découverte incessante de nouveaux forages. Selon les spécialistes, la rentabilité d'un puits chute de 60 à 90% au cours de la première année, ce qui porte sa durée de vie moyenne à un an et demi, avec une forte variabilité de la quantité extraite. Insuffisant donc (et incertain) pour rembourser les financements de l'attirail technologique nécessaire à l'extraction de la précieuse ressource. Suffisant en revanche pour créer des profits dans le court terme (20 à 30 ans), le temps que tous les puits existants soient forés...

Et si le prix est bas malgré toutes ces contraintes, c'est artificiel ; il fallait bien que ça paraisse rentable afin de promouvoir des forages à l'étranger, afin de permettre aux investisseurs nord-américains de se rembourser en vendant cette technologie et de continuer à forer ensuite avec des financements étrangers pour alimenter le marché, encore un peu, le temps d'exporter le poids de cette dette et de ne pas en souffrir les horribles conséquences lorsque la bulle spéculative éclatera.

Pour conclure

On assiste donc une vaste stratégie d'autonomie énergétique des États-unis sur des capitaux étrangers qui n'auraient jamais financé un tel projet, évidemment voué à l'échec, du fait de son manque de rentabilité. Les capitaux états-uniens ont donc pris les devants, finançant à perte, puis s'assurant de façon géostratégique (Libye, Syrie, Ukraine) et politique (TAFTA) qu'ils pourraient revendre cette dette à des capitaux étrangers.

J'en profite pour souligner ici l'entière et fondamentale importance de la transparence que doivent revêtir les négociations sur le TAFTA (qui à la demande des USA se négocient dans une totale opacité) et de l'action citoyenne d'information et d'implication des peuples européens qui doit se mener sans relâche afin que nous ne soyons pas les spectateurs d'une formidable main-mise des États-Unis sur notre politique financière, environnementale et énergétique.

Nous, les citoyens, sommes donc la seule barrière avant l'assaut final des grands capitaux financiers nord-américains !!!

Victor PRADO.

(1) source : http://www.romandie.com/news/LUkraine-augmente-le-prix-du-gaz-vendu-aux-menages-pour-satisfaire_RP/462219.rom
(2) source : http://tempsreel.nouvelobs.com/topnews/20140317.AFP2486/crimee-le-parlement-demande-le-rattachement-a-la-russie.html
(3) source : http://www.lemonde.fr/libye/article/2014/03/19/la-libye-trois-ans-plus-tard-un-pays-a-l-abandon_4385568_1496980.html
(4) source : http://www.monde-diplomatique.fr/2013/08/GENTE/49529
(5) source : http://www.20minutes.fr/planete/1086931-gaz-schiste-ukraine-shell-signent-gros-contrat
(6) source : http://www.monde-diplomatique.fr/2013/03/AHMED/48823