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« Pour dire notre époque monstrueuse, il faut des romans monstrueux »

« Pour dire notre époque monstrueuse, il faut des romans monstrueux » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Tribune d'Aurélien Delsaux (écrivain), Sophie Divry (écrivain) et Denis Michelis (écrivain) publiée dans Le Monde (03.11.2018)

 

Contre la toute-puissance de l’autofiction et des « romans en costumes », un collectif de jeunes auteurs réaffirme dans une tribune au « Monde » le roman comme art contemporain, à la veille d’une semaine où seront décernés plusieurs prix littéraires.

 


Tribune.

 

Depuis plusieurs années, et de manière croissante, deux phénomènes inquiétants s’abattent sur les romanciers français : d’un côté les romans reality-show, forme dégradée d’une autofiction réduite à des témoignages narcissiques qui comblent le voyeurisme des lecteurs et le portefeuille des éditeurs. De l’autre, des romans en costumes qui répondent de manière simpliste et passéiste à notre besoin de fiction en se bornant à une Histoire déjà comprise, sans regarder celle qui est, celle qui vient – assurément effrayante, insaisissable mais non indicible. Ces deux formes de romans archi-rebattues empêchent les nouveaux écrivains à la fois de se lancer dans l’invention de nouvelles formes d’écriture et d’exprimer la sensibilité contemporaine.

Chaque automne, c’est la même histoire : acclamés par la critique, vendus comme « romans », à la fois par abus de langage et pour éviter tout ennui judiciaire, se répandent chez les libraires de petits récits qui en réalité ne sont que d’égotiques reality-shows.
L’autofiction est née il y a quarante ans. Elle a eu des plumes extraordinaires comme celle d’Annie Ernaux. Mais n’est pas Annie Ernaux qui veut. Aujourd’hui, l’écriture de soi se résume à une sorte de maniérisme qui ne produit le plus souvent que des témoignages pathétiques, emballés dans un style digeste, ne trouvant de justification que dans l’étalage de ses petits malheurs. Triomphe alors ce que Sarraute appelait le « petit fait vrai », c’est-à-dire une littérature où le vécu s’impose de manière dictatoriale au lecteur avec son lot de voyeurisme larmoyant.

Ne nous y trompons pas : il s’agit bien d’une mode, voire de commandes d’éditeurs, pour des livres où la figure de l’auteur prend plus d’importance que le texte, et où un plan média rondement mené vaut adoubement littéraire. Nous n’avons plus envie de voir ces romans reality-show, quand bien même ils sont « bien écrits », prendre tant de place dans la sphère médiatique, dans la liste des prix littéraires et au final dans l’esprit des lecteurs.

Assez, donnez-nous de l’air !

Un roman ne se résume pas à un pitch
Deuxième phénomène nuisible au romancier contemporain : la mode des romans en costumes, qui consiste à ne remettre en scène que le passé. A chaque rentrée littéraire, son lot de fresques et d’« exofictions » où jouent, en costumes d’époque, Héros, Victimes, Bourreaux, Nazis, à grand renfort de poncifs psychologiques et de descriptions plus vraies que nature (« on s’y croirait ! ») – comme hier les peintres pompiers représentaient des Dieux, des Vertus et des Principes sur des toiles gigantesques.

Ce qu’on appelait auparavant le roman historique est devenu un filon lucratif, imposant dans le paysage littéraire au fil des décennies une véritable littérature du rétroviseur. Certes, la guerre de 1914, de 1940 ou les événements de Mai 68 (au choix) sont diablement romanesques, et c’est tentant d’en faire des histoires – puisque c’en sont déjà. Mais, finalement, cela donne une littérature commémorative où l’écriture disparaît au profit de la gravité du sujet.

Assez, donnez-nous de l’air !

Faut-il le rappeler, faire une narration ne suffit pas à faire un roman. Le roman, c’est une voix, un style, ce sont des symboles, des métaphores, une cohérence artistique. Le roman est l’art du mensonge, de l’artifice, de l’imaginaire ; le roman est la recherche d’une forme sensible qui dira le réel d’une manière médiate et non immédiate, d’une manière originale et non simplement individuelle.

Pour nous, un roman ne se résume pas à un pitch, encore moins à un sujet. Nous ne faisons pas de storytelling. Le roman n’est ni un show, ni une confidence, ni juste un scénario. Et, si écrire a une vertu thérapeutique, elle ne doit pas être centrale. L’important n’est pas seulement de raconter, mais comment on raconte.

Enfin : le roman contemporain s’inscrit dans une histoire littéraire. Cette histoire est loin d’être finie. Nous cherchons à la prolonger. Nous cherchons des images, nous voulons une syntaxe bouleversante, nouvelle. Nous voulons continuer ce combat avec et contre la langue. Cette lutte est notre moyen de dire le réel. Sans elle, le journalisme, qui ne peut pourtant pas tout, restera le seul discours pour dire le contemporain.

Ecrire ce qui attend d’être compris, mis en mots
Ce contemporain est-il si impossible à écrire ? Aujourd’hui la France craque de tous côtés, se fait dépecer par ceux qui sont censés la protéger, la mort violente peut nous prendre au coin de la rue. L’Europe se disloque, la Méditerranée est devenue un cimetière. Pour défendre un bout de forêt, des jeunes risquent leur vie. Le chaos monte, des puissances s’effondrent. Certaines charment, d’autres font peur. Nous ne comprenons pas tout. Mais c’est dans cette époque et dans ce pays-ci qu’arrivés à l’âge adulte nous écrivons des romans. Nous voulons écrire ce qui n’a pas encore été écrit, ce qui attend d’être compris, mis en mots. Il y a urgence. Comment a-t-il été possible, se demanderont les lecteurs du futur, que les écrivains des années 2010 aient pu à ce point détourner les yeux d’une époque qui réclamait si urgemment leur travail ?

Pourtant l’envie et le besoin de fictions de nos contemporains sont intacts. Le polar ne s’est jamais aussi bien porté, ainsi que les littératures dites « de l’imaginaire » (fantasy, SF). Sans compter cette aura dont bénéficient encore les Anglo-Saxons, ces « raconteurs d’histoire » hors pair.

Alors pourquoi nous, auteurs français, devrions-nous renoncer ? De quoi avons-nous peur ?
Trouver la manière de dire le présent est plus difficile, puisqu’il ne s’agit pas de le transposer platement. Il s’agit déjà de le voir, de nous y rendre sensibles, de ne pas minorer sa gravité, de ne pas éviter sa brutalité. Ce que nous cherchons à faire, c’est puiser dans notre sensibilité artistique où ce contemporain se dépose, au lieu de le fuir.

Résistons aux modes éditoriales
Mais, pour cela, encore faudrait-il nous donner de l’espace. Pour que notre envie d’une littérature vivante ne soit pas mise sous le boisseau, il va falloir, et vite, que le monde littéraire s’ajuste. Que nos recherches et tentatives, quand elles donnent des résultats, soient considérées avant d’être jetées dans le bac « littérature expérimentale ». Que les critiques littéraires puissent aller chercher les livres moins évidents, plus difficiles et sachent en dire l’importance pour leur donner une chance de rencontrer un public.

Que sur les centaines de romans qui sortent à la rentrée, les médias ne s’acharnent plus à parler toujours des quinze mêmes. Que la question du style ne soit pas enfouie au fin fond des articles, voire ignorée entièrement dans certains.

Que les festivals essaient d’inventer d’autres formes de débats littéraires qu’autour de « thématiques » qui réduisent le livre à un sujet.

Que les jurés littéraires ne le restent pas plus de deux ou trois ans de suite. Que les jurys soient paritaires.

Qu’ils ne méprisent pas les livres des petites maisons d’édition.

Qu’ils ne soient plus rémunérés par des grandes maisons d’édition.

Qu’ils fassent courageusement preuve d’autonomie, vis-à-vis des médias comme des succès commerciaux. Afin qu’ils conservent simplement un jugement à eux : qu’ils nous révoltent peut-être mais qu’ils nous surprennent surtout.

Enfin, ne nous arrêtons pas aux sacro-saintes listes de prix, résistons aux modes éditoriales, aux formules toutes faites (« les romanciers français ne savent pas, ou ne veulent pas écrire de fiction »).

Nous ne formons pas une école
Nous sommes romanciers, mais aussi poètes ou dramaturges. Nous sommes encore jeunes. Nous consacrons notre temps et notre esprit à la littérature. Nous sommes passionnés. Nous voulons écrire des romans parce que, face à cette réalité que certains fuient et d’autres réduisent à leur nombril, nous pensons que la fiction a un rôle à jouer. Pour nous, la fiction déplace la réalité : elle a cette double force de mouvoir notre regard sur le monde, et de nous émouvoir.

Certes, cela donne souvent des livres déroutants. Mais peut-être que, pour dire notre époque monstrueuse, il faut des romans monstrueux. Des romans difformes qui frôlent la catastrophe, osent la poésie, qui n’aient pas peur de l’inédit et de l’indicible. Nous voulons réveiller la monstrueuse puissance du roman, sa formidable puissance de monstration, capable de « briser la mer gelée en nous » (Kafka). Sinon nous finirons tous reporters, étouffés entre l’autofiction et l’exofiction.

Nous ne formons pas une école, car il n’y a pas de panacée en littérature. Nous ne sommes pas tous d’accord. Mais quelque chose nous réunit : nous avons envie que le roman ne soit pas juste une marchandise, ni même un moyen-pour-faire-lire-les-gens, mais une affaire brûlante et nécessaire : un art contemporain.

Aurélien Delsaux (né en 1981), Sophie ­Divry (née en 1979) et Denis Michelis (né en 1980). Co-signataires : Pierre Barrault (né en 1986), Fabien Clouette (né en 1989), Olivier Demangel (né en 1982), Thomas Flahaut (né en 1991), Quentin ­Leclerc (né en 1991), ­Marion Messina (née en 1990), Ariane ­Monnier (née en 1984), Mariette Navarro (née en 1980), Pia Petersen (née en 1966), Emmanuel Régniez (né en 1971), Benoît Reiss (né en 1976), Stéphane Vanderhaeghe (né en 1977), Antoine Wauters (né en 1981).

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"LE SEUL BLOG THÉÂTRAL DANS LEQUEL L'AUTEUR N'A PAS ÉCRIT UNE SEULE LIGNE"    L'actualité théâtrale, une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement.
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4.48 Psychose, de Sarah Kane, mise en scène par Florent Siaud, Théâtre Paris-Villette, Paris

4.48 Psychose, de Sarah Kane, mise en scène par Florent Siaud, Théâtre Paris-Villette, Paris | Revue de presse théâtre | Scoop.it

ƒƒƒ article de Nicolas Brizault dans le blog Un fauteuil pour l'Orchestre 16.11.2018

 

 

4.48, Psychose, de Sarah Kane, mise en scène par Florent Siaud, Théâtre Paris-Villette, Paris

Oh… Découvrir cette Britannique Sarah Kane, et l’un de ses quatre écrits, le dernier ici, 4.48 Psychose. On pourrait jouer un peu et commencer par « critique de la beauté pure. » Restons sérieux en sortant de ce « spectacle », mot étrange qui ne va pas très bien avec l’extase bonne et mauvaise, chaude et froide, vivante et morte que l’on ressent, tremblant. Sarah Kane décrit ici tout ce que l’on ne peut ressortir de nous, la hauteur, la différence, la simplicité et la joie, le goût et l’importance si évidente du sexe et de l’humour, la recherche de la lumière, de l’époque juste, de l’accord, de cette foutue ténacité qui nous retient et qui semble ne pas rebondir autour de nous. Sarah Kane a jeté tout ça en l’air, a aussi confiné tout ça, vive les mélanges, elle a hurlé sur papier avant de se suicider à 28 ans, en 1999.

Sophie Cadieux refond ce texte devant nous, ces mots, ces gestes. La raison et l’étrange font l’amour, plongés dans une simplicité honnête, douloureuse, où les jeux épousent un écorchement tout sauf naïf. La mise en scène de Florent Siaud nous laisse sans voix, comment parler de cette heure splendide qui nous est offerte, une heure d’où l’on pourrait souhaiter s’évader, face à une folle qui parle de son suicide, de cette « putain » de beauté de l’amour si peu comprise par les hommes, une évanescence si époustouflante, beauté qui ne reste pour eux que le mélange boueux de deux sexes superposés. Ce personnage est loin de la surface du sol. Cette femme est là, sans doute à la mauvaise époque, comme elle le dit, elle a tout comprit, elle sait tout mais s’est gourée de porte, est sortie là où il ne fallait pas. Elle va tout faire pour fuir, rejoindre l’essence du monde, pour être heureuse ailleurs, là où il faut, avec qui il faut. Rions, nous les vivants.

Elle connaît tout, oui. Elle déverse toutes les clés de cette joie évidente, les fout en l’air, oui, oui, elle sait tout, elle est encore plus fatiguée de ces échanges avec ses médecins, à côté de la plaque, eux, rois des molécules salvatrices qui, assomment, déchirent, en font naître d’autres perfides dans une gratuité jalouse, rien que pour creuser plus vite cette tombe pas prête encore. Ou bien un médecin sur le fil lui aussi, prêt à tomber lui-aussi s’il s’autorisait à s’écouter mieux, à se laisser mettre les pieds dans la vérité. Des échos, des visions nous tombent dessus. Sophie Cadieux porte, tient, lâche, reprend tout. S’efface et fini par être. Grâce aussi à une nouvelle traduction de Guillaume Corbeil, sans doute moins sage que la précédente, plus impulsive et moins molle.

Un personnage fasciné par ce 4h48 attendu, ce 4h48 qui éteindra tristesse, chagrin, fera oublier que l’on trottine bêtement à côté de là où l’on devrait être, que l’on trottine bêtement à côté des autres, là où les passages se sont effacés, là ou un vent ivre prend un plaisir fou à nous voir tomber. 4h48 notre grand amour. Derrière cette porte. 4h48 médocs, veines ouvertes, pendaisons, le tout à la fois ?  4.48 Psychose, un moment proche de l’intensité, titre unissant encore la « malade » et le mauvais monde, jusqu’à 4h47 et 59 secondes.

 
Photo © Nicolas Descôteaux

4.48 Psychose de Sarah Kane, France/Québec

Nouvelle traduction  Guillaume Corbeil

Mise en scène Florent Siaud, France/Québec

Avec  Sophie Cadieux, Québec

Scénographie et Costumes  Romain Fabre, France/Québec

Eclairages  Nicolas Descôteaux, Québec

Conception sonore  Julien Éclancher, France/Québec

Vidéo  David B. Ricard, Québec

Mouvement des figurants  Jean Hostache, France

Assistance à la mise en scène  Valéry Drapeau, Québec

Figuration jeunes amateurs + Collectif La Ville en feu Production : Les songes turbulents

Créé en résidence au Théâtre La Chapelle (Montréal) en 2016.

Ce spectacle a été lauréat dans la catégorie « meilleure interprétation de l’année à Montréal » (Sophie Cadieux) et finaliste dans la catégorie  « meilleure mise en scène de l’année à Montréal » (Florent Siaud) aux prix de l’Association Québécoise des Critiques de Théâtre (AQCT)

Sarah Kane est représentée par l’Arche, agence théâtrale. La pièce 4.48 Psychose est publiée dans la traduction d’Évelyne Pieiller par l’Arche Éditeur.

Du 16 novembre au 2 décembre 2018

Du mardi au jeudi à 20h, vendredi à 19h, samedi à20h et dimanche à 15h30

Relâche les lundis
Durée 1h

Réservation T+ 01 40 03 72 23
tesa@theatre-paris-villette.fr

Théâtre Paris-Villette
211 avenue Jean Jaurès
75019 Paris
www.theatre-paris-villette.fr

Accès :
Métro ligne 5 : Porte de Pantin
Tramway 3B : Porte de Pantin – Parc de la Villette
Station Vélib à proximité avenue Jean Jaurès

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Les Mystiques, texte et mise en scène d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

Les Mystiques, texte et mise en scène d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Christine Friedel dans Théâtre du blog 20.11.2018


Les Mystiques, ou comment j’ai perdu mon ordinateur entre Niort et Poitiers, texte et mise en scène  d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

Qui se lance dans l’écriture d’un essai, d’un roman, d’une pièce  ou d’un scénario,  sait qu’il met les pieds dans une sorte d’enfer.  Celui des bonnes intentions. “Lui“ entreprend d’écrire sur Les Mystiques. Aussitôt, amis, rencontres, demi-sœur découverte à cette occasion, et même le fantôme de leur père, le noient sous les conseils et les livres du genre : «Juste pour toi, mais je ne l’ai pas lu». Vertige : d’un côté, la cohue des documents accumulés, et de l’autre,  une suite de collaborateurs artistiques, conseillers, attachés de presse, éditeurs, bureaux de production qui vibrionnent autour de “Lui“. Et l’on dit que l’écriture est un travail solitaire… Une seule solution, la fuite.

Pas étonnant : cela commence par le cauchemar de tout travailleur intellectuel : perdre son ordinateur dans un train, voir anéanti tout ce qui était capitalisé en vue du «projet». Peut-être est-ce du vécu, ou non. Avec beaucoup d’humour Hédi Tillette de Clermont- Tonnerre met en scène son expérience des «projets», un terme qui désigne toute œuvre d’art naissante  et  les bonnes fées qui se penchent sur son berceau, pour le meilleur dans le cas présent : résidences d’écriture et de création (au Moulin du Roc à Niort), coproductions, soutiens institutionnels divers. Et pour le pire, parfois. En tout cas pour l’artiste, tiraillé par les doute, ballotté, dépossédé de lui-même. Il ne lui restera qu’à entreprendre sa propre expérience mystique pour être délivré et entrer enfin dans la joie de la vie, on ose le dire.

On l’aura compris : il s’agit d’une comédie, pointue et juste mais aussi d’une vraie pensée de ce que sont le théâtre et la création artistique, carte (maîtresse) du territoire qu’est la vie. Il faut bien trouver son chemin… Comédie donc, jouée par six virtuoses venus de tous les coins du théâtre et aussitôt constitué en troupe : Mathieu Genet, Bruno Gouery, Mireille Herbstmeyer, Flore Lefèbvre des Noëttes (en Frégoli), Lisa Pajon, Makita Samba. Dans des rôles à transformation ou non, ils partagent exactement le même rythme changeant, le même humour qui tend à ramener au sol quelques envolées aventurées…

Dans sa boîte blanche, et mobile mais en douceur et capable de s’approfondir, la pièce tient du film avec ses intermèdes musicaux, chargés sans complexe de souligner les émotions, de la bande dessinée avec son trait légèrement appuyé et sa fantaisie. Mais on est quand même au théâtre et le spectacle ne se prive pas de moments de respiration, de suspenses. Et l’humour devient sérieux : où vais-je, où cours-je, surtout avec un clavier auquel manque la lettre ù (cas angoissant du héros). Ce sont des jeux de mots, mais aussi de vraies questions, l’objet d’une quête que le metteur en scène nous fait gentiment partager. La leçon : il faut savoir perdre, vous verrez quelle liberté vous y gagnez, et comme l’horizon s’élargit… On veut bien !  Voilà mieux qu’un bon moment à partager avec rires garantis et philosophie pudique.

Christine Friedel

Les Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris  XX ème, jusqu’au 23 novembre, puis du 26 au 30 novembre. T. :01 40 31 26 35

Le 6 décembre ACB Scène Nationale de Bar-Le-Duc (Meuse); les 11 et 12 décembre, Théâtre Montansier à Versailles (Yvelines), le 20 décembre,Scènes de Territoire, Bressuire (Deux-Sèvres).
Le 29 janvier, Le Gallia, Théâtre-Cinéma de Saintes (Charente Maritime) et  le 31 janvier,  3T Scène conventionnée de Châtellerault (Vienne).

Et du même auteur-metteur en scène : Les Deux frères et les lions, ou ailleurs c’est bien aussi, du 8 janvier au 17 mars,  au Théâtre de Poche-Montparnasse, boulevard du Montparnasse Paris  (VI ème)

 

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Dominique Blanchar, comédienne de Louis Jouvet, Albert Camus et Claude Régy

Dominique Blanchar, comédienne de Louis Jouvet, Albert Camus et Claude Régy | Revue de presse théâtre | Scoop.it
La comédienne Dominique Blanchar Darbon est morte ce lundi 19 novembre 2018 à Paris, à l’âge de 91 ans. Elle sera incinérée au crématorium du Père Lachaise (à la Coupole) métro Place Gambetta le lundi 26 novembre à 15h30.

[Communiqué]

Née à Paris le 2 juin 1927, Dominique Blanchar était la fille des acteurs Pierre Blanchar et de Marthe Vinot. Sa carrière fut particulièrement riche, surtout au théâtre où elle obtint deux Molières de la comédienne dans un second rôle (en 1997 pour Tout comme il faut et en 2000 pour Les Femmes savantes).

Au Théâtre, Dominique fut dirigée à plusieurs reprises par Louis Jouvet (L’École des femmes, L’Apollon de Marsac, Dom Juan, Ondine). Elle fut mise en scène par Jean-Louis Barrault (On ne badine pas avec l’amour), par Jean Le Poulain (Robinson), par Jean Mercure (Julien Green), par François Périer (Le Mal d’amour), par Albert Camus (Le Chevalier d’Olmedo), par Antoine Bourseiller (Axël).

Marcelle Tassencourt la dirigea à deux reprises (Andromaque, Topaze). Elle joua également dans Le Monstre Turquin (m. en sc. André Barsacq), La Famille Tot (m. en sc. Michel Fagadau), Hadrien VII (m. en sc. Raymond Rouleau), Le Goûter (m. en sc. Jacques. Echantillon), Isma (m. en sc. Claude Régy), Qui rapportera ces paroles ? (m. en sc. François Darbon). Elle joua dans La Caverne d’Adullam sous le direction d’Étienne Bierry, dans Les Bas-fonds, sous celle de Lucian Pintilié,  dans L’Anniversaire sous celle de Jean-Michel Ribes. Elle participa à deux pièces de Loleh Bellon (Les Dames du jeudi, m. en sc. Yves Bureau, et De si tendres liens, m. en sc. Jean Bouchaud). Béatrice Agenin la mit en scène dans Indépendance et Les Femmes savantes de Molière, Jacques Lassalle dans Tout comme il faut de Luigi Pirandello, Georges Werler dans Tango viennois.

Au cinéma, elle tourna dans Le Secret de Mayerling, réalisé par Jean Delannoy, ainsi que sous la direction de Anatole Litvak, Luis Saslavsky, Robert Vernay, Michelangelo Antonioni (L’avventura), Pierre Granier-Deferre.

À la télévision de nombreux réalisateurs l’ont fait tourner tels que Maurice Cazenave (Eugénie Grandet), Yannick Andréï (L’inspecteur Leclerc, épisode “La Menace”), Gérard Vergez et Jean Chatenet (Marie de Médicis), Jean-Dominique de la Rochefoucauld (Richelieu ou la Journée des dupes), Michel Dumoulin (Les Bonnes), Josée Dayan (Le Chevalier de Pardaillan). Elle fut une gardienne de bon goût dans Palace de Jean-Michel Ribes, Elise Stern dans Stirn et Stern de Peter Kassovitz, et, pendant de nombreux épisodes, l’épouse du Commissaire Maigret.



Photographie de Une – Dominique Blanchar dans L’Avventura de Michelangelo Antonioni

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J’ai bien fait ? texte et mise en scène de Pauline Sales

J’ai bien fait ? texte et mise en scène de Pauline Sales | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Mireille Davidovici dans Théâtre du blog 19.11.2018

 

J’ai bien fait ? texte et mise en scène de Pauline Sales

Oui, Pauline Sales a bien fait d’interroger notre société à travers Valentine, une enseignante modèle aux prises avec son métier, son couple et ses enfants, un frère artiste, et des parents vieillissants. Et bien d’autres questions traitées ici avec humour et profondeur. Son écriture, aux aguets du monde tente « d’attraper quelque chose de notre temps.» «J’ai essayé, dit-elle, de partir d’un sentiment diffus que je pouvais ressentir aussi bien dans des rencontres de tous les jours, dans les lieux publics  où on laisse l’oreille ouverte, dans les journaux, à la radio … »

Valentine, venue de Normandie, fait donc irruption chez son frère, dans un appartement envahi par une installation artistique en cours. Désemparée, submergée par la complexité du monde, elle a abandonné ses élèves lors d’une sortie scolaire à Paris. On apprendra pourquoi à la fin du spectacle. Elle s’interroge : comment agir aujourd’hui face la crise économique et morale de notre société? En écho à ses doutes, on entend son frère, devenu à quarante ans, un artiste qui prend de l’âge, et donc  bouté hors du système mercantile de l’art contemporain. Puis Manhattan, une ancienne élève surdouée mais en rupture de ban cherchant sa voix dans une attitude zen et son mari généticien un peu allumé qui nous délivre une conférence sur l’ADN*. Selon lui, l’homme moderne (venu d’Afrique) a rencontré l’homme de Néanderthal, il y a deux mille ans et que nous sommes issus de ce mélange, portant à peu près 2,5 % des gènes de cette lignée disparue : « A mesure que nous voyageons dans l’espace et le temps, nous découvrons que les rameaux qui nous ont donné naissance se sont séparés, éloignés les uns  des autres(…) , se bouturant, fusionnant avant de se séparer à nouveau, et peut-être de se rejoindre encore, plus tard, ailleurs »…. Arguments imparables contre le racisme…

J’ai bien fait ?, outre la voix  des quatre protagonistes, interprétés avec justesse et distance par les  comédiens, fait aussi entendre celle des jeunes générations. Valentine nous rapporte le désarroi de ses élèves, et  la colère à fleur de peau de sa propre fille au soir des attentats du 13 novembre 2015 :  « «Elle m’a hurlé dessus : Moi, je risque de me faire tirer dessus à ma première bière ? Alors que je n’ai rien vécu de ce qui vaut la peine ? (…) Ils n’auraient pas pu choisir des vieux? Ils n’auraient pas pu vous choisir ? Vous avez eu de la chance. Vous avez eu beaucoup trop de chance, ta génération(… ). Vous n’avez connu aucune guerre. Vous avez vécu tranquilles …» J’ai bien fait ?  C’est le doute de Pauline Sales : «Et moi je ferais quoi, ça me ramène à quoi ?… un théâtre comme un outil immédiat de confrontation à soi-même» . Mais elle sait aussi nous faire rire de ça.

On ne peut rester insensible à ces préoccupations qui constituent l’ADN du XXI ème  siècle et que l’autrice partage avec un quatuor d’acteurs hors pair. Sa seconde mise en scène, après En Travaux est une réussite. Une heure quarante de plaisir théâtral. Ne perdons pas de vue Pauline Sales: en janvier prochain, elle  commence une résidence de six mois au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, pour écrire Quand tu es là, rien d’autre ne compte, un spectacle qui verra le jour en mai. Interprété  par la troupe éphémère dans une mise en scène de Jean Bellorini. Elle mettra en scène sa pièce jeune public Normalito, à l’invitation d’AM STRAM GRAM, théâtre pour l’enfance et la jeunesse, à Genève début 2020.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 16 décembre, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route de Champ de manœuvre.  T. : 01 43 28 36 36.

Le 8 janvier, Scènes du Jura, Dôle (Jura); le 11 janvier, Le Granit  à Belfort (Territoire de Belfort); le 15 janvier Théâtre Edwige Feuillère,Vesoul (Haute-Saône); le 18 janvier Quai des rêves, Lamballe (Côtes d’Armor);  22 janvier, Le Grand Logis, Bruz (Ile-et-Vilaine) ; le 24 janvier, Le Canal,  Redon  (Ile-et-Vilaine) ; le 29 janvier, Espace culturel Capellia, La Chapelle-sur-Erdre (Loire Atlantique). Le 5 février, Le Carré magique, Lanion (Côtes d’Armor) ; le 7 février, Centre culturel de Vitré (Ile-et-Vilaine) ; le 14 février, Scène nationale de l’Essone, Evry ; le 16 février, Maison du Théâtre et de la Danse, Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis); le 22 février ,Espace culturel Boris Vian, Les Ulis (Seine-Saint-Denis) . Le 7 mars, Théâtre du Cloître, Bellac (Haute-Vienne) ; du 12 au 14 mars, T.A.P.S., Strasbourg (Bas-Rhin); du 19 au 21 mars, le NEST-Centre Dramatique National transfrontalier de Thionville-Grand-Est (Moselle) ;le  22 mars, ACB-Scène nationale de Bar-le-Duc (Meuse); le 26 mars, Maison de la Culture de Nevers (Nièvre); les 28 et 29 mars, Théâtre  de Cesson-Sévigné (Ile-et-Vilaine) ; le 30 avril, Théâtre de l’Hôtel de Ville, Saint-Barthélemy-d’Anjou (Maine-et-Loire). Les 23 et 24 mai, Comédie de l’Est-Centre Dramatique National de Colmar (Haut-Rhin).

 

*Le texte de la conférence est tiré d’une intervention de Svante Pääbo, spécialiste de génétique évolutionniste , Les traces du Néanderthal qui est en nous,  à la conférence TED 2011. La pièce est publiée aux éditions des Solitaires Intempestifs

 

Photo :  Tristan Jeanne-Valès

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La Petite Sirène, d’après Hans Christian Andersen, adaptation et mise en scène de Géraldine Martineau – Festival d’automne à Paris

La Petite Sirène, d’après Hans Christian Andersen, adaptation et mise en scène de Géraldine Martineau – Festival d’automne à Paris | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog "Hottello" 19.11.2018

 

La Petite Sirène, d’après Hans Christian Andersen, adaptation et mise en scène de Géraldine Martineau – Festival d’automne à Paris

La Petite Sirène, d’après Hans Christian Andersen, adaptation et mise en scène de Géraldine Martineau – Festival d’automne à Paris

 Surmonter la réalité et s’exposer à avoir les jambes coupées, dure nécessité obligée, même si on est une jolie petite sirène que le confort familial de la vie ne satisfait pas.

Confrontée à la peur des adultes, à l’éveil du sentiment amoureux et à la violence du monde, l’héroïne de la Petite Sirène d’Andersen s’émancipe à travers une danse corporelle instinctive qui subjugue les humains, éblouis par cette ode à la différence.

Capable d’abandonner non seulement sa queue de sirène mais encore sa sœur et sa grand-mère et la mer – une part de soi initiale mais inaccomplie -, la jeune fille prouve en même temps qu’elle est capable de se transformer pour rencontrer autrui.

Risquant sa vie si elle n’épouse pas le Prince – un Charmant qu’elle a sauvé et dont elle est tombée amoureuse, à partir duquel il lui plairait de découvrir le monde -, elle a joué son va-tout, faisant le don à la fois de sa queue et de sa voix qui enchante les hommes.

Or, le bonheur lui est volé à cause de quiproquos qui ne sont pas de son fait. Faute en est à la mauvaise lecture de la réalité par des êtres approximatifs et menteurs.

La Petite Sirène a renoncé à tuer l’aimé, un crime qui l’aurait maintenue en vie, témoignant d’une bonté et d’une humanité qui lui accordent le statut de Fille de l’air, belle étoile reconnue et autorisée à découvrir la poésie du monde, de cœur à cœur :

« Nous soufflons un vent frais sur les enfants fiévreux. Nous réchauffons les cœurs gelés par les grands froids. Enveloppons les corps en manque de douceur. »

La metteure en scène de La Petite Sirène, Géraldine Martineau, analyse le conte comme un chemin initiatique à dimension universelle et intergénérationnelle, une affirmation de soi passant par la modification pour plaire ou être accepté par l’autre.

« La Petite Sirène engage à vivre ses désirs sans céder aux peurs dans le respect bienveillant de soi et des autres », précise la conceptrice qui a adapté fidèlement le conte à travers la poésie et la musique douce des alexandrins libres et non rimés.

Géraldine Martineau ne pouvait faire l’impasse sur les problèmes contemporains – écologie, géopolitique et migrations des hommes et femmes qui fuient l’horreur. Quand on parle des fonds marins, résonnent les urgences du temps, la pollution des océans ; quand on évoque les bateaux des migrants errant sur les mers, on ne peut pas ne pas évoquer, en même temps, la difficulté à accueillir l’étranger, l’Autre.

Les jeunes gens dans la mise en scène incitent leurs parents à ne pas se résigner : le père du Prince – remarquable Jérôme Pouly, un pêcheur enjoué et bon enfant mais mélancolique, est poussé par son fils à regarder plus loin, à s’ouvrir aux autres.

Humour et beauté, mais aussi désenchantement cruel, le conte diffuse sa magie.

La scénographie de Salma Bordes installe les fonds sous-marins dans des couleurs bleues et froides que des cordes suspendues et dorées éclairent, à la manière de Klimt – femmes peintes aux longues chevelures rousses et ondulées, encadrées de piliers d’or. Les figures féminines marines – la Petite Sirène et sa sœur – sont suspendues sur des balançoires, comme si elles baignaient, immergées dans l’eau.

Le monde humain est représenté par le jardin du palais du prince, une terrasse en bois de maison contemporaine avec ses arbres en pot – feuilles vertes rassurantes. Le père du prince parle de recettes culinaires – poissons donnant l’eau à la bouche.

La Petite Sirène vit sa métamorphose à vue – belle chorégraphie de Sonia Duchêne, mêlant danse classique et hip-hop, imaginant des mouvements gracieux, à partir du piano et du synthétiseur de Simon Dalmais. Quant à la voix chantée de Judith Chemla  elle sert de fil d’or, l’écho d’une voix intérieure qui ne quitte la conscience.

La merveilleuse Petite Sirène ne pouvait qu’être interprétée par Adeline d’Hermy – silhouette vivante et désirante à la voix sucrée, s’abandonnant à la féérie de son rôle.

La jolie sœur est tout autant facétieuse et amusée, jouée par Claire de la Rüe du Can ; Danièle Lebrun, une grand-mère généreuse, coupant sa chevelure pour sauver son petit « plancton ». Quant à Julien Frison, il est Prince scénique et charmant.

Un voyage bienfaisant dans l’imaginaire doré d’un conte dont nous relevons tous.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, 99 rue de Rivoli 75001 Paris, du 15 novembre 2018 au 6 janvier 2019 à 18h30, relâche le lundi et mardi. Tél : 01 44 58 15 15

 

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

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Au théâtre, au cinéma, la lente ouverture à la diversité

Au théâtre, au cinéma, la lente ouverture à la diversité | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Natacha Gorwitz dans Le Monde 19.11.2018


Les comédiens et acteurs « issus de la diversité » sont encore peu représentés sur les scènes et les écrans français. Des expérimentations de discrimination positive tentent de rééquilibrer la balance.


Dans la grande salle de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris, Adama Diop entre en scène vêtu d’un treillis militaire, couvert de sang. Ce soir d’automne, il est Macbeth, le sauveur d’un royaume d’Ecosse ravagé par la guerre civile, un jeune général, au sommet de sa puissance, l’air sympathique, dont l’infortune est de croiser trois sorcières qui, en lui prédisant qu’il sera roi, éveillent son désir de grandeur.

Le metteur en scène et directeur de l’Odéon, Stéphane Braunschweig, rêvait de s’attaquer à cette tragédie de Shakespeare. En 2016, quand il a vu ce comédien franco-sénégalais dans le spectacle de Julien Gosselin 2666, il s’est dit : « Avec lui, c’est possible. » Le metteur en scène et le comédien n’en ont jamais parlé ensemble, mais chacun d’eux est conscient de la portée symbolique de ce choix : Adama Diop, formé au Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD), est le premier Macbeth noir de France ; et il se produit devant un public monochrome. « Quand je monte sur scène, c’est politique, commente-t-il. Au début, j’ai fait ce métier par passion, puis c’est devenu un combat. »

Plus d’une fois, Adama Diop s’est fait apostropher par un « C’est vous qui jouiez Othello ? » – le seul rôle du répertoire shakespearien écrit pour un Noir –, comme s’il ne pouvait être un Macbeth comme les autres. « C’est important que ces acteurs jouent des premiers rôles et des rôles où l’on n’attend pas des Noirs, souligne Stéphane Braunschweig. Depuis les années 1990, je vois dans les pays anglo-saxons des distributions “colour blind” [sans distinction de couleur]. »


Retard français

Les chiffres donnent la mesure du retard pris en France. Sur plus de 86 artistes nominés dans 19 catégories aux Molières 2016, un seul était « issu de la diversité », dans la catégorie humour. Sur la liste des nominés 2018, ces artistes se comptaient encore sur les doigts des mains. « La première étape, c’est la prise de conscience d’un “racisme d’omission” », estime David Bobée, metteur en scène et directeur du Centre dramatique national (CDN) de Normandie-Rouen. Lui-même fait partie du collectif d’artistes et d’intellectuels Décoloniser les arts, créé en 2015 afin de s’attaquer au problème de la représentation des artistes non-blancs.

« Le théâtre français s’est trop souvent enfermé dans une culture franco-française, un peu bourgeoise. Il n’a jamais su tendre la main aux autres cultures »
Paul Rondin, directeur délégué du Festival d’Avignon

« Le théâtre français s’est trop souvent enfermé dans une culture franco-française, un peu bourgeoise. Il n’a jamais su tendre la main aux autres cultures, aux cultures urbaines et populaires, insiste Paul Rondin, le directeur délégué du Festival d’Avignon. C’est à nous d’envoyer les signaux pour montrer que notre porte est ouverte. Cela dit, pour être à l’affiche du Festival, le porteur de projet doit déjà être capable d’occuper un plateau important et de faire face à l’hyper-exposition de l’événement. La visibilité des artistes issus de la diversité et leur égalité d’accès à toutes les scènes posent la question, en amont, du soutien à la création et à la production. Or cette responsabilité incombe à tous les opérateurs du réseau public, du théâtre municipal au théâtre national, comme des festivals. ».

  

Selon Karine Gloanec Maurin, ancienne haute fonctionnaire chargée de la diversité au ministère de la culture, l’absence de statistiques ethniques empêche d’inclure des quotas dans les contrats d’objectifs et de moyens des théâtres publics. Seule s’impose aux 38 centres dramatiques nationaux (CDN) l’obligation de porter « une attention particulière à la diversité ». Le changement dépend donc uniquement du volontarisme des administrateurs.


Plafond de verre

« Le nombre d’interprètes racisés [assignés à leurs origines raciales] a augmenté, et certains théâtres accompagnent des metteurs en scène racisés, commente l’auteure et metteuse en scène Gerty Dambury, mais les changements demeurent très peu significatifs au niveau des directions des théâtres publics. » En 2015, en France métropolitaine, aucun artiste racisé n’occupait un poste de direction dans les théâtres publics sous tutelle du ministère de la culture. Depuis, de rares nominations ont été annoncées, comme celle du comédien et metteur en scène Jean-Pierre Baro, qui prendra la tête du Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne, début 2019.

« Quand tu ne te sens pas légitime, tu es nulle sur scène, tu t’excuses d’être là, tu ne t’imposes pas »
Hatice Özer, comédienne d’origine turque

En mai, seize actrices noires et métisses du cinéma français, co-auteures de l’ouvrage Noire n’est pas mon métier (Seuil, 128 p., 17 €), ont fait sensation au Festival de Cannes. A la moitié des marches, main dans la main, elles marquent l’arrêt pour symboliser le plafond de verre auquel elles se heurtent. Dans ce livre-manifeste publié à l’initiative de l’actrice d’origine sénégalaise Aïssa Maïga, elles font voler en éclats l’image d’ouverture dont a longtemps bénéficié le milieu du cinéma. Elles dénoncent aussi bien les offres de casting limitées à des rôles de prostituées « à la démarche féline », de femmes de ménage ou de « mamas », que les remarques humiliantes du genre « Vous allez bien ensemble avec la bamboula » ou « Vous ne faites pas trop noire, ça va ! ».
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La comédienne parisienne Alison Valence a cru pouvoir passer entre les mailles du filet. A 16 ans, en 2012, elle joue déjà dans un long-métrage et signe un contrat avec un agent, mais se heurte aux préjugés raciaux. « Dans les castings, je ne correspondais pas au cliché de la fille noire. Je n’avais pas l’accent racaille, je n’étais pas assez “brute” », raconte-t-elle. A 18 ans, elle intègre la « classe libre » du Cours Florent, à Paris, et se tourne vers Ier Acte, des ateliers d’acteurs initiés par Stanislas Nordey et Stéphane Braunschweig, destinés à des jeunes ayant fait l’expérience de la discrimination. Ce programme lui a donné un sacré coup de pouce. Depuis, elle a partagé les planches avec Adama Diop dans Macbeth.


Nouveaux profils

Depuis sa création, en 2014, Ier Acte a accueilli plus de 80 apprentis-comédiens. Ses taux de réussite aux concours très sélectifs des treize écoles supérieures d’art dramatiques sont bluffants : 21 reçus sur 51 participants sur les trois premières promotions. Plus qu’une « prépa » gratuite, les jeunes viennent y chercher un réseau, des affinités artistiques et la reconnaissance de leur talent. « Avec Ier Acte, je me suis sentie légitime, témoigne Hatice Özer, une comédienne d’origine turque âgée de 24 ans. Quand tu ne te sens pas légitime, tu es nulle sur scène, tu t’excuses d’être là, tu ne t’imposes pas. » Elle-même a été repérée par le dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad lors d’un atelier au Théâtre de La Colline, à Paris. Au printemps, elle a joué dans sa pièce Notre innocence.
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La comédienne et metteuse en scène Claire Lasne-Darcueil a voulu aller au-delà des expérimentations de discrimination positive. Depuis 2013 et sa nomination à la direction du Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD), elle répète volontiers que celui-ci doit être « l’école de la République » et montrer l’exemple. Sous son impulsion, les épreuves d’admission ont changé, et le CNSAD consacre chaque année 270 000 euros au soutien financier de ses élèves en difficulté. Entre 2017 et 2018, une centaine de candidats supplémentaires se sont présentés au concours d’entrée (1 468 contre 1 337). « Ces nouveaux profils sont justement ceux qui, avant, ne s’imaginaient pas que c’était pour eux », se réjouit-elle. Qu’ils viennent de Saint-Maurice-la-Clouère (Vienne), de Kinshasa ou de banlieue, tous ont leur place, d’après elle, au Conservatoire.

Souleymane Sylla, jeune comédien français d’origine sénégalaise, en a longtemps douté. Quand il intègre le Conservatoire, en 2015, il multiplie les absences, hanté par un doute : « M’a-t-on pris pour les bonnes raisons ? » Pour ses amis d’enfance, son avenir était tout tracé : « J’allais faire du one-man-show et percer comme Omar Sy. » Or, s’il a fait du théâtre, c’était pour « jouer Scapin » ! Cette passion lui est venue à l’âge de 11 ans, grâce à sa prof de français au collège Simone de Beauvoir, à Créteil. Elle montait Le Petit Chaperon rouge. En Mère-Grand, cet élève turbulent se découvre alors une aisance insoupçonnée. « Je trouvais ça génial de ne pas être moi, de jouer et de créer des personnages », poursuit-il.
Un Paris sans Blancs

Ensuite, il y a donc eu le Conservatoire, et la conviction, peu à peu, d’avoir une chance de percer en tant que comédien, à la sortie. « Si tu m’as fait confiance, c’est parce que je t’ai menacé de te virer », plaisante Claire Lasne-Darcueil, le jour de sa remise de diplôme. Depuis, Souleymane Sylla trace sa voie. Il a décroché cet été un rôle principal dans une comédie italienne à gros budget. La saison prochaine, il jouera aussi dans la pièce Le iench, d’Eva Doumbia. Son personnage : Drissa Diarra, un garçon noir qui « rêve sa famille en blonds comme ceux des publicités ».

Depuis 2010 et son arrivée à la présidence de la Fémis, prestigieuse école parisienne de cinéma, le réalisateur haïtien Raoul Peck s’est aussi battu pour la mise en place de La Résidence, un programme de discrimination positive destiné à former quatre réalisateurs par an. Il faisait partie du jury d’admission, en juin 2016, quand Lawrence Valin, 27 ans, s’est présenté à l’oral. A l’époque, ce comédien d’origine tamoule, formé à l’Atelier Blanche Salant à Paris, n’a en poche qu’un court-métrage de quatre minutes. En deux ans, il a reçu plus d’une trentaine d’offres pour des rôles « typés indiens ». Désormais, il veut écrire ses propres rôles. Raoul Peck, bluffé, lui lance : « Ton film est un petit bijou. Il y a des maladresses techniques, mais tu sais raconter une histoire. Tu as un boulevard devant toi. »
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Pour son premier court-métrage, intitulé Little Jaffna, la Fémis lui donne carte blanche. Dès la scène initiale, Lawrence Valin nous plonge dans son univers : sur le morceau Thara Local, extrait de la bande originale du film tamoul Maari (2015), des jeunes se défoulent en dansant le koothu, une danse libératoire et violente, propre à ce peuple. Lui-même interprète Seelan, un jeune membre d’un gang tamoul du quartier parisien de La Chapelle qui tente d’empêcher son père de substitution de retourner au Sri Lanka, où la guerre fait rage. Ce film, qui montre un Paris sans Blancs, a remporté le Grand Prix du festival Cinébanlieue Talents en court 2017 et le prix Canal+ au Festival de Clermont-Ferrand 2018. Séduits par sa performance d’acteur, Olivier Ducastel et Jacques Martineau l’ont choisi pour jouer l’un des rôles principaux dans leur prochain film, Haut Perchés.

Avec un BTS avorté en première année, l’acteur de 29 ans n’aurait jamais pu intégrer le cursus général de la Fémis. S’il n’avait pas mis le pied dans la porte, entrouverte par Raoul Peck, il ne ferait pas ce qu’il fait aujourd’hui : raconter ses propres histoires et montrer sa communauté sans clichés. Le boulevard prédit par ce même Raoul Peck se profile à l’horizon. Il s’y engage, entraînant avec lui l’espoir d’autres jeunes talents.

Natacha Gorwitz

 

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Théâtre : « Un instant » suspend le cours du temps

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Par Joëlle Gayot  dans Le Monde 19.11.2018

 

Au Théâtre Gérard-Philipe, à Saint-Denis, Jean Bellorini met en scène des fragments de « La Recherche », de Marcel Proust.



Merveilleuse sensation que l’on vit trop rarement au théâtre : à peine la représentation que signe Jean Bellorini s’achève-t-elle qu’on aimerait qu’elle recommence sur-le-champ pour repartir cheminer calmement en compagnie de Marcel Proust, dont l’écriture trace les courbes qu’arpentent les acteurs Hélène Patarot et Camille de La Guillonnière.

Etonnant couple que celui formé par ces deux comédiens. Elle est l’aînée, la grand-mère de substitution qui leste le spectacle du poids de son vécu. Son récit croise les pages de La Recherche. Ils’y fond, s’y dissout peu à peu. Ce n’est pas que Proust soit cannibale, mais parlant de lui, il convoque le monde. Il est universel.

 

Dédales de la remémoration

L’actrice raconte, en guise de préambule, son histoire personnelle. Anamnèse laborieuse. Avec l’âge, la mémoire défaille. Il faut l’insistance de son camarade de jeu, mi-confident mi-psychanalyste, pour que reviennent les détails du passé : l’exil loin du Vietnam natal, l’arrivée ubuesque dans la campagne berrichonne, et l’absence de sa mère. Hélène Patarot, qui a travaillé avec Peter Brook et Simon McBurney, capte le regard. Son visage est un paysage.

 

Face à elle, Camille de La Guillonnière, jeune comédien et complice de longue date de Jean Bellorini, impose la note proustienne avec une netteté remarquable. Sa voix, dont le timbre métallique est adouci par une légère fêlure, est une invitation à suivre en souplesse les dédales de la remémoration. L’acteur, concret, précis, rebondit de virgule en virgule et va de point en point sans jamais quitter la piste des mots de l’auteur. Solidement rivé à ses phrases, il ne s’égare jamais. Nous non plus.

 

 

Tout invite au vagabondage, à une déambulation dont ne se privent d’ailleurs pas les interprètes

 

 

La phrase proustienne, cet impeccable déroulé grammatical qui prend le lecteur par la main pour l’entraîner dans les méandres des souvenirs et les hypnotiques vertiges de la langue, se matérialise dans le corps des acteurs. De fond en comble, elle investit aussi la scène. L’espace est impressionnant. Entre les murs lézardés du théâtre, des chaises par dizaines s’empilent les unes sur les autres quand elles ne s’élèvent pas vers les cintres, totems qui vivent leur vie propre. Suspendu dans les airs également, une sorte de pigeonnier. C’est la chambre du narrateur, son refuge, l’antre de sa mémoire.

 

Enfin, devant, proche du public, une aire de jeu comme un jardin d’enfants. Deux bancs rouges y sont installés. Tout invite au vagabondage, à une déambulation dont ne se privent d’ailleurs pas les interprètes qui vont paisiblement jusque dans les coulisses, disparaissant puis réapparaissant aux yeux des spectateurs. Voir ou entendre, c’est égal et, au fond, c’est normal, nous nous trouvons en terre littéraire.

Madeleines obsessionnelles

Jean Bellorini, concepteur de la scénographie, crée de l’air. La parole va au pas d’une marche déliée. Elle circule sans que rien l’entrave. Elle se propulse jusque dans nos têtes, où elle poursuit ses enjambées. Là, elle active l’imaginaire. Le charme opère. Le musicien Jérémy Perret, présence discrète, accompagne à la guitare la promenade des mots et leur cortège de sentiments. Il fait corps avec une mise en scène au cordeau que n’effraie pourtant pas le surplus d’émotion. Parfois le pathos menace, mais Jean Bellorini veille au grain et se tient à bonne distance. Il le frôle sans s’y abandonner, ne confond pas sensiblerie et sensibilité.

Ce qu’on entend nous mène au bord des larmes. Prélevées par bouffées avisées dans des épisodes d’A la recherche du temps perdu (Du côté de chez Swann, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe, Le Temps retrouvé irriguent le spectacle), les séquences se succèdent : l’évocation de la grand-mère de Proust qui dormait tout près de la chambre, le bruit des ongles du petit garçon grattant la nuit venue sur la mince cloison, l’image de sa mère dont il espérait chaque soir le baiser, et de nouveau cette grand-mère chérie dont l’écrivain réalisa, un an après sa mort, qu’elle n’était plus et que l’oubli, enfin, pouvait faire son travail. Les chagrins du jeune Marcel, ses réminiscences ravivées, ses madeleines obsessionnelles, entrent en beauté dans le théâtre.

On ressent physiquement l’inextricable de l’instant : son poids qui le dispute à sa friabilité

Mais ce qui frappe surtout, au-delà de la rationalité et du sens, c’est cette conscience tragique de l’éphémère qui taraudait le romancier et nous gagne à notre tour. On ressent physiquement l’inextricable de l’instant : son poids qui le dispute à sa friabilité. Si le théâtre est un écrin qui enserre, de sa première à sa dernière minute, un temps qui naît, s’écoule puis meurt, alors le spectacle est, de ce temps périssable, le splendide et serein enterrement. Serein, car, le lendemain, tout va recommencer au Théâtre Gérard-Philipe. On le sait et on aimerait en être.

Jean Bellorini pose avec Un instant un acte fort. En convoquant Proust et en donnant au temps le temps de s’énoncer, il fait effraction dans les rythmes fous de l’époque. Sa représentation est un goutte-à-goutte de présent pur, un suspens dans le quotidien. L’artiste vient de se hisser à la hauteur des grands, c’est-à-dire de ceux pour qui le théâtre est une communion de la chair et de l’esprit.

 

Un instant, mise en scène : Jean Bellorini. Théâtre Gérard-Philipe, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 9 décembre.

Joëlle Gayot

 

 

Légende photo : Hélène Patarot et Camille de La Guillonnière dans « Un instant », d’après Proust, mis en scène par Jean Bellorini au Théâtre Gérard-Philipe (Saint-Denis). PASCAL VICTOR / ARTCOMPRESS

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La vie est un théâtre

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Creation on air : Un documentaire de création sur France Culture

 

Ecouter le programme (1h)

 

Enfant, j’ai toujours cru que si je courais au bout d’une rue de manière brusque et inattendue, des décors inachevés apparaîtraient devant mes yeux.



Alors cette grande comédie qu’est la vie (ou tragédie, c’est selon) deviendrait enfin évidente. Tout ne serait au fond que faux-semblants, trompe-l’œil, illusions. L’impression que tout est théâtre et que la grande mise en scène de nos vies nous échappe fondamentalement m’a toujours préoccupé. Aujourd’hui encore...

En suivant le travail d’une troupe de comédiens amateurs aux confins de l’Ardèche et du Gard, j’ai voulu créer des situations “infra-ordinaires” qui permettraient d’approcher une part intime de soi-même, de chanter en groupe comme dans les pièces de Christoph Marthaler, de questionner sa propre vie pour y trouver une réalité plus profonde, d’interroger les apparences comme au théâtre : « Est-ce moi qui songe ou qui dors ? » ; « Ne paraît-on jamais si véritablement à son aise que lorsqu’on joue un rôle ? »; « Qu’est-ce qu’une vie intéressante ? »…

 

Une émission de Lionel Quantin avec la troupe Rocambolissimo

 

Mixage : Manuel Couturier

 

Photo : Jean-Emmanuel Porteret

 

Lien vers le site de la Fédération Nationale des Compagnies de Théâtre et d’Animation-Ardèche

 

Lien vers le site de la Fédération Nationale des Compagnies de Théâtre et d’Animation-Auvergne-Rhône Alpes

 

photo : (c) Jean-Emmanuel Porteret

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Michel Pintenet, directeur de la scène nationale de Foix, l'Estive, est décédé - 18/11/2018

Michel Pintenet, directeur de la scène nationale de Foix, l'Estive, est décédé - 18/11/2018 | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Michel Slagmulder dans La Dépêche 18.11.2018

 

Michel Pintenet, directeur de la scène nationale de Foix et de l'Ariège, l'Estive, est décédé ce samedi 17 novembre 2018, à l'âge de 65 ans. Il était en déplacement professionnel au Canada où, en compagnie de plusieurs artistes, dont Jean-Paul Raffit, il assistait à un festival dans le cadre du projet Pyrénart, lancé l'an passé.

Ancien directeur de la salle parisienne La Maroquinerie, Michel Pintenet était arrivé en Ariège en mars 2003 pour prendre la direction de l'Estive. Il avait d'ailleurs présenté sa dernière saison culturelle voilà quelques mois, puisqu'il avait annoncé qu'il devait prendre sa retraite à la fin du mois de mars prochain.

"Très exigeant sur la qualité artistique"
En l'espace de quinze ans, Michel Pintenet a beaucoup travaillé pour le développement de la culture en Ariège.

"Il était très exigeant sur la qualité du travail que devait fournir l'Estive, notamment d'un point de vue artistique.

Mais si c'est lui qui choisissait les artistes à faire venir, il nous poussait à l'autonomie pour mettre en place des actions parallèles pour que le public vienne assister aux spectacles", explique, ce dimanche, Christine Bellouère, la secrétaire générale de la structure. "Je suis très triste de cette disparition, comme l'ensemble du reste de l'équipe. D'autant qu'à une exception près, il nous avait tous embauchés", indique-t-elle.

"Grâce à Michel Pintenet, la culture est désormais partout et pour tous en Ariège, le pâtre de l’Estive restera à jamais dans nos cœurs !", a salué, ce dimanche matin, le sénateur de l'Ariège Alain Duran dans un communiqué.

DENIS SLAGMULDER

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Monter Tchekhov : entretien avec Christian Benedetti 

Monter Tchekhov : entretien avec Christian Benedetti  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Joëlle Gayot dans la page de son émission "Une saison au théâtre" sur France Culture

Ecouter l'émission (30 mn)
UNE SAISON AU THÉÂTRE par Joëlle Gayot
LE DIMANCHE DE 15H30 À 16H00

Christian Benedetti connaît Anton Tchekhov sur le bout des doigts pour monter depuis 2011 l’intégralité ou presque de son répertoire. Pour "Ivanov", dont il signe la mise en scène et dans lequel il joue parmi douze autres acteurs, il co-signe également la traduction et la scénographie.

Avec Christian Benedetti, metteur en scène et comédien : il présente Ivanov d’Anton Tchekhov jusqu’au 1er décembre au théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet (Paris)

 

Ivanov est une Comédie en quatre actes écrite en 1887, qui s’était alors attirée les sifflets du public. L’Ivanov de Christian Benedetti laisse sans voix : et si Tchekhov, avant tout le monde, depuis sa lointaine et ancienne Russie, avait pressenti et annoncé le pire massacre du XXème siècle, c'est à dire la Shoah ?

Il faut effrayer le public : c'est ce qu'écrivait Tchekhov dans sa "Correspondance".

On croyait tout connaître de cet auteur russe. On se trompait. On savait que les metteurs en scène français et étrangers avaient banni le samovar de leurs plateaux et qu’ils avaient à cœur de rendre actuel l’univers de l’auteur. On avait été les témoins de représentations radicales, épurées, concassées, cinématographiques, performées. Bref, on était convaincu qu’en termes de modernité, tout avait été fait pour que Tchekhov soit, à jamais, notre contemporain.

 

Mais on ne soupçonnait pas qu’un jour viendrait où la mélancolie qui colle à la peau des héros, qu’ils s’appellent Treplev, Platonov, Vania ou Ivanov, céderait la place à une détestable noirceur. 

En tant que médecin, Tchekhov avait une prescience des choses. Il invente quelque chose de neuf : il sort du théâtre pour inventer le drame, c'est-à-dire une forme de théâtre qui extrait l'individu du groupe.

Avec les voix (INA) de Stéphane Braunschweig, Jean-Claude Fall, Jean-Pierre Miquel

La façon dont Tchekhov parlait en 1887 de l'Europe, de la finance, des guerres est très parlante vis-à-vis de notre expérience contemporaine. [...] C'est important de savoir d'où il parlait : son pays, son expérience, son monde deviennent une métaphore. Comme une loupe.


Coup de fil à une Scène Nationale : Christian Benedetti fonde en 1997 le Théâtre-Studio d'Alfortville, lieu qu’il dirige depuis plus de vingt ans. Notre encyclopédie en mouvement du théâtre restera dans le Val-de-Marne jusque dans ses dernières minutes, en passant un coup de fil à Vincent Eches, Directeur de La Ferme du Buisson, Scène Nationale de Marne la Vallée.

BIBLIOGRAPHIE

Ivanov Actes Sud, 2000

 

Légende photo : "Ivanov" d'Anton Tchekhov, mise en scène de Christian Benedetti Crédits : Simon Gosselin

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Christian Lacroix, sur (dé)mesures

Christian Lacroix, sur (dé)mesures | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sabrina Champenois photo Yann Rabanier pour «Libération»
— 18 novembre 2018 

Le costume de scène est un terrain d’expression idéal pour l’ex-couturier à la fibre romanesque, autant amateur de littérature que d’astres.


La Princesse de Clèves qu’il illustre pour Gallimard, avec exposition afférente, est le prétexte. Beau livre taille XL, alliage piquant du chaud-froid (l’exubérance baroque versus la dissection cérébrale par Madame de La Fayette), il devrait cartonner sous le sapin. Mais rencontrer Christian Lacroix était de toute façon dans nos tablettes. Car il paraît depuis la chute aller très bien. Mieux, même. Anomalie en ces temps de «moi» triomphant exposé ad libitum, où le carrosse redevenu citrouille est «le» scénario catastrophe.

C’était en 2009. Quatre ans après la vente de sa maison par LVMH aux frères américains Falic, le couturier chouchou des années 90 sortait de la mode par la petite porte, celle des revers commerciaux, des «in» devenus «out». Rideau (rouge sang, bien sûr, l’homme est héraut en couleurs). Un auto-effacement garboesque était plausible : se draper dans le mystère pour esquiver la défaveur. Or non, Lacroix n’est pas parti se terrer à Arles où il est né et a grandi. Lacroix a relooké des tas d’hôtels, des rames de TGV, de tramways, des salles de cinéma, dessiné des affiches… Surtout, Lacroix est devenu un as du costume de scène, à en virer globe-trotter, de la Comédie-Française ou le Palais Garnier à la Monnaie à Bruxelles, en passant par l’Opéra du Rhin à Strasbourg, ceux de Berlin, Munich, Francfort. Et on ne lui connaît aucun mot de regret ou de dépit. Pas crucifié pour un sou.

Il confirme, dit : «Je n’ai même pas pleuré le dernier jour passé dans ma maison de couture alors que j’ai la larme facile.» Pas triomphaliste pour autant : «Je n’ai pas non plus pleuré lors de l’enterrement de ma mère, ça n’est venu que des années plus tard.» A l’équilibre, Lacroix. Et suffisamment affranchi du «foutu cartésianisme aussi vain que sarcastique des fameux "Gaulois"» pour défendre en fougueux l’astrologie («pas celle des horoscopes quotidiens et fatalistes qui parlent de gain au loto ou de coup de foudre, mais celle de l’astrologie humaniste, celle des grands cycles sans prédiction, celle étudiée par Jung et que je trouverais à sa place partout, auprès des psys - que je n’ai jamais visités - et même des profilers, enquêteurs»). Le taureau ascendant lion kiffe aussi la numérologie («mon chiffre, c’est le "1", d’ailleurs, j’adore commencer, pas du tout finir»). Physiquement, pareil, 67 ans pimpants, regard charbon brillant, petit foulard noué au cou. Le salon de la rencontre chez Gallimard a un côté «avec vue sur la grandeur patrimoniale française», son affabilité l’allège. Et Lacroix est généreux, poursuit l’échange par mail, nous «embrasse en ce jour des défunts qui est joyeux pour [lui], "ils" sont là, et les Toussaints du Sud manquent, quand tout le monde astique et fleurit les tombes, debout sur les marbres avec balais, serpillières, Miror pour les cuivres, brosses pour la pierre». Envolée écrite en lettres majuscules. On retrouve la faconde de Qui est là ? autobiographie protéiforme (textes, collages, dessins, photos). Sur le papier, son écriture est reconnaissable entre mille, entrelacs d’arabesques au feutre épais. Olivier Saillard, historien de la mode et ami de vingt ans, analyse parfaitement l’étoffe : «Christian est absolument romanesque, un excentrique de son ordinaire.»

Rococo tendance occultiste et littéraire, Lacroix n’est pas perché pour autant, accro à l’actualité suivie entre radio et journaux. Elevé à gauche, «dans le culte de Mendès et Jaurès», il «reste à gauche», a voté Macron pour ne pas s’abstenir face à Le Pen, parle avec affection de Hollande, raconte ravi cette anecdote : «Je l’ai rencontré une fois, vite fait. Il m’a lancé : "La prochaine fois qu’on se voit, c’est pour ma robe !"» A l’inverse, «cette période très ambivalente où des garçons ou des filles peuvent se marier entre eux ou elles et dans le même temps se font toujours tabasser» assombrit le bi, «tout à fait dans les théories gender fluid», pro-PMA et GPA pour tous, que le film Girl (sur un danseur en transition) a bouleversé.

Denis Podalydès, qui lui confie les costumes de ses mises en scène depuis 2006, loue «un homme contemporain que travaille la mémoire, une culture classique très moderne». C’est de fait une constante constitutive. Fils d’un dessinateur industriel et d’une mère secrétaire (de son père), Lacroix a tenu dès l’enfance un «journal de mode» où il consignait des silhouettes croisées dans la rue. Mais l’approche était déjà historicisante, le gamin procédait en «anthropologue forcené du passé», aimanté par les greniers et les photos d’amateurs dénichées sur les marchés. Autant de tremplins pour des scénarios intérieurs - qu’est-il arrivé au jeune homme maladif qui a soudain cessé d’immortaliser le monde ? Le grand-père Adrien, dandy désargenté qui vaquait à vélo couleur or, lui parlait plus que ses pairs fans de foot, énigme à laquelle «[il] ne comprenai[t] rien». «Le spectacle, le théâtre, le cinéma, les festivals», la fiction quoi, «pour [lui], c’était ça, la vraie vie !».

Latin-grec, histoire de l’art à Montpellier, puis à l’Ecole du Louvre : devenir prof ou conservateur était le programme, jusqu’à ce que Lacroix se fasse «étendre au concours des musées». Et puis il y a eu cette rencontre chamboule-tout, Françoise, belle rousse à peau laiteuse. Elle était mariée mais bientôt les deux ont fait la paire - et la font toujours. Françoise, force motrice, est notamment à l’origine du tandem avec Jean-Jacques Picart, alors patron d’un bureau de presse et futur oracle de Bernard Arnault (LVMH), qui a mis l’Arlésien sur orbite, de stage chez Hermès en nomination chez Patou, jusqu’au lancement de sa propre maison de couture. On connaît la suite.

Alors on propose : saut périlleux réussi, vitalité retrouvée. Lacroix parle plutôt de réunion. Avec lui-même. «En réalité, je n’étais pas vraiment fait pour la mode. Dès le départ, c’est le théâtre, la mise en scène qui m’ont intéressé, et ce que je savais faire, c’était embellir, j’aurais été incapable d’inventer une silhouette, comme l’a fait Hedi [Slimane]. D’ailleurs, mon premier molière [en 1995, pour les costumes d’un Phèdre à la Comédie-Française, ndlr] m’a infiniment plus touché que mon premier dé d’or, reçu avec un sentiment d’imposture.» Et de se décocher cette flèche au curare : «On m’arrêtait dans la rue mais on ne me portait pas.» Saillard relativise : «Même brièvement, Lacroix a été porté et il demeure du point de vue populaire, avec Jean Paul Gaultier, le grand charisme de la mode française.» Podalydès l’élit «costumier le plus à l’écoute du metteur en scène», dit leur collaboration «joyeuse, facile». Ciel au beau fixe, solaire. Saillard nuance, dit les cumulonimbus réguliers. «Christian est aussi tourmenté, se complique la vie, aime bien un peu souffrir…» Croire aux astres permet entre autres de trouver des raisons aux désastres.

16 mai 1951 Naissance à Arles.
1973 Paris.
1986 Dé d’or.
1987 Création de sa maison.
1995 Molière.
2004 Qui est là ? (Mercure de France).
2009 Arrête la mode.
Octobre 2018 Illustre la Princesse de Clèves.

Sabrina Champenois photo Yann Rabanier pour «Libération»

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Wajdi Mouawad, un tragédien moderne 

Wajdi Mouawad, un tragédien moderne  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joëlle Gayot dans Télérama 16.11.2018

 


Dans notre monde tout noir ou tout blanc, l’auteur Wajdi Mouawad manie la nuance, la métaphore, et se réfugie dans les dédales des textes antiques.

Lui arrive-t-il de toucher terre ? Nommé au printemps 2016 à la tête du Théâtre national de la Colline, Wajdi Mouawad n’a jamais autant écrit, joué et mis en scène que depuis son arrivée dans le temple des écritures contemporaines. « Lorsque cette proposition de direction m’a été faite, j’avais tant de désirs artistiques refoulés et réfrénés par manque d’espaces ou de moyens financiers, que je n’ai pas hésité. S’il y avait un endroit où je pouvais déployer tout ce qui était sédimenté en moi, c’était celui-ci. » Loin de tarir sa créativité, ses nouvelles responsabilités stimulent le tout récent quinquagénaire (il est né le 16 octobre 1968), que son enfance a habitué au mouvement perpétuel. « Je n’ai jamais vécu plus de cinq ans dans une même maison. Mes enfants savent que nous déménagerons un jour. C’est inscrit dans leur chair. »

La scène est son pays
Né au Liban, peu avant la guerre civile, Wajdi Mouawad est un homme de l’exil. De 8 à 15 ans, il séjourne en France avant de s’envoler avec ses parents vers le Canada. C’est en artiste québécois qu’il livrera ses premières pièces. En 1998, Littoral suscite l’enthousiasme des spectateurs des Francophonies de Limoges. La suite prouvera qu’ils avaient bon goût. L’auteur est une comète irradiante à combustion durable qui enflamme le Festival d’Avignon, dont il est artiste associé en 2009. Il imprime sa marque : son théâtre est épique, tragique, humain et logorrhéique. Les morts y saluent les vivants, le futur percute le passé ; le présent n’est pas réductible aux frontières géographiques ; le pardon et la faute, l’allégresse et la culpabilité, l’amour et la haine marchent main dans la main. Lorsqu’il triomphe à l’automne 2017 sur le grand plateau de la Colline avec la représentation de son texte Tous des oiseaux, qui aborde le conflit israélo-palestinien, Wajdi Mouawad passe avec le public, et surtout avec les quatre-vingt-quatre membres de son équipe, un cap qui a valeur de pacte : « Cela relevait du rite de passage. Après ce spectacle, ils ont compris ce qu’il y a en moi de québécois et de méditerranéen. Les choses ont pu se déployer dans la confiance. »


Dans son bureau, il n’y a pas d’ordinateur. Wajdi Mouawad reçoit ses invités sur des chaises spartiates. Le matin, depuis toujours et « sauf exception », il écrit. Les rendez-vous ont lieu l’après-midi. Il rencontre les auteurs, circule de bureau en bureau, ouvre sa porte aux journalistes. Les sollicitations ne manquent pas. Il en refuse beaucoup. Il est entré dans le cercle des puissants et le sait. Il se méfie d’autant plus du pouvoir : « C’est dingue de dire aux autres ce qu’ils doivent faire et tout aussi dingue qu’ils le fassent. Il faut être très prudent. Etre puissant, c’est merveilleux. Mais si c’est le pouvoir qui donne la liberté de déployer cette puissance, alors il y a danger. » Une garde rapprochée de fidèles compagnons de travail veille au grain. Quant à lui, il applique à la lettre ce précepte emprunté aux Grecs : connaître sa mesure. « C’est savoir ce dont on est capable, ni plus, et surtout, ni moins. La grande question, lorsqu’on tire une flèche, c’est de la mettre dans la cible, pas à côté ni en dessous. Il y a des endroits où il est juste de parler, et d’autres pas. »

“L’écriture est un acte d’illégitimité. Le pire serait de se sentir chez soi, de devenir un auteur qui affirme : je suis auteur”


Wajdi Mouawad est un intellectuel dont les propos sont recherchés. Sans doute parce qu’ils échappent au flux convenu des discours et se dérobent aux stratégies de communication. Il aime les métaphores, se dit « incapable d’être direct, obligé de parler à côté du sujet ». Une impuissance dont il a fait une force et qui est liée à son histoire intime : « Je ne peux pas appartenir à un endroit plutôt qu’à un autre. Je ne peux pas dire que je suis libanais, canadien, français ou québécois sans qu’immédiatement me vienne en tête la nuance : oui, mais pas que. Voilà pourquoi je passe par la courbe et ne me permettrai jamais d’être en ligne droite, sauf dans une salle de répétitions où, là, je me sens à peu près chez moi. » Ce sens aigu de la relativité n’est pas sans conséquence. Il est conscient de ce qui, dans ses propos, est une forme « d’excuse continuelle ». « Je m’excuse, précise-t-il, de ne pas être là, de ne pas être de là, de ne pas être tout à fait à l’endroit où je suis. » A n’être de nulle part, ne se persuade-t-on pas que l’on est exclu de partout ? Dans le terreau si fertile du doute, le sentiment d’illégitimité pousse plus solidement que les herbes folles. L’arracher est mission impossible. Wajdi Mouawad a donc appris à composer avec. Mieux, il a compris que c’est ainsi qu’il fonctionne : « L’écriture est un acte d’illégitimité. Le pire serait de se sentir chez soi, de devenir un auteur qui affirme : je suis auteur. »

Bientôt une heure d’entretien. Son assistante frappe à la porte. Dans dix minutes, l’interview doit prendre fin. Il est temps d’évoquer cette pièce que l’artiste s’apprête à monter. Inflammation du verbe vivre est un road-movie au royaume des défunts, qui est aussi un hommage à l’ami décédé, Robert Davreu, traducteur de l’œuvre de Sophocle à qui Wajdi Mouawad a consacré plusieurs cycles d’écriture. Quand d’autres metteurs en scène se sentent bien chez Shakespeare ou Tchekhov, lui s’épanouit dans les dédales tortueux de la tragédie grecque : « C’est un jardin où j’aime revenir. » Il y puise excès et sagesse, philosophie et sensibilité. Y trouve les ressources nécessaires pour déployer ses propres tragédies. Celles de son temps. Elles avancent elles aussi sur les tombeaux des morts, celles des êtres chers et celles des utopies. Au « réalisme bête, sans transcendance et sans élévation » d’un présent peu amène, le directeur de la Colline opposera toujours le théâtre. Il permet de ramener à la vie « des moments d’éternité », même si la grâce ne dure que trois secondes dans un spectacle de trois heures. Pour quelqu’un qui assure connaître sa mesure, Wajdi Mouawad n’en reste pas moins démesuré. Démesurément artiste, poète, patron et homme de théâtre.

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Franck Lepage, éducateur populaire gesticulant

Franck Lepage, éducateur populaire gesticulant | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Catherine Vincent  dans Le Monde  17.11.2018

 

 

Il pratique la « conférence gesticulée », un nouveau genre d’expression politique, depuis 2005 avec le collectif L’ Ardeur.

 

 

Quand Franck Lepage était enfant, il n’apprenait pas ses leçons. Mais il avait compris que, pour s’en sortir, il fallait montrer qu’on aimait l’école – ou le faire croire. Vint le moment du bac. Pour l’épreuve écrite de français – il est en section littéraire –, il triche. « Du fait que mes parents m’obligent à lire dans ma chambre plutôt qu’aller jouer au foot avec les potes de mon HLM, j’avais fini par repérer qu’il n’y a que trois sujets dans la littérature française : l’amour, la mort, la nature. » Avant l’épreuve, il rédige trois introductions brillantes, une pour chaque thème, et les apprend par cœur. « J’ai eu 18, en coefficient 6. C’est comme ça que j’ai eu le bac avec la fameuse mention qui permet d’aller jouer avec les nobles », conclut-il.

 

Mais peut-on croire tout à fait un tel conteur d’histoires ? Un homme qui a réussi en quelques années à imposer partout en France un nouveau genre d’expression politique, baptisé un soir de rigolade la « conférence gesticulée » ? Une forme singulière de spectacle qui vient même d’avoir les honneurs d’une scène nationale, La Ferme du Buisson, à Noisiel (Seine-et-Marne), et s’inspire directement des principes de l’éducation populaire : un concept né des Lumières et renforcé à la Libération, qui entend promouvoir les savoirs de tous, par tous et pour tous.

Des anti-TED, en quelque sorte

Faire une conférence gesticulée, cela consiste à parler de soi, seul sur une scène sans décor. Mais pas n’importe comment. Que le « gesticulant » soit paysan ou technicien, avocate ou aide-soignante, son témoignage a été consciencieusement travaillé en amont. Son récit interroge toujours les mécanismes de la domination sociale, et sa dramaturgie prend la forme d’un message politique.

Quelque chose entre le récit de vie, le militantisme et le stand-up ? Franck Lepage préfère évoquer « le partage de ce qu’on a compris, tel qu’on l’a compris, là où on l’a compris », dans un but « d’émancipation et de lutte contre la domination d’un capitalisme toujours plus cynique ». Les conférences qu’organise L’Ardeur, coopérative d’éducation populaire dont il est cofondateur, peuvent durer une heure, deux heures, parfois plus. Des anti-TED, en quelque sorte.

 

Pas de quoi effaroucher le directeur de La Ferme du Buisson, Vincent Eches, qui a monté du 12 au 14 octobre le festival Debout les mots ! – soit un échantillon des meilleures productions de L’Ardeur. Ce fut un succès. « La force et la beauté de cette forme de représentation tiennent beaucoup à la juxtaposition de son contenu froid – le savoir théorique – et de son contenu chaud – la relation intime de la personne à son sujet. Ces gens ont tous un rapport très fort à leur métier : l’identification et l’émotion fonctionnent donc très bien », détaille Vincent Eches.

 

Une émotion qui affleure également dès que l’on interroge les conférenciers sur l’homme qui leur a permis de vivre cette expérience hors du commun.

 

Elisabeth Fery, ancienne aide-soignante à l’AP-HP :

« Franck Lepage m’a donné une légitimité, il m’a permis de remarcher dans mes pas. »

 

Claire Caron, conseillère d’orientation :

« L’aventure m’a offert des rencontres précieuses, des moments collectifs magnifiques. Cela m’a réconciliée avec moi-même. »

 

Régine Mary, devenue spécialiste des normes industrielles :

« Franck a un vrai talent pour nous faire aller au bout de notre sujet, pour nous faire comprendre les rouages de notre servitude volontaire. »

 

Un gourou ? Ceux qui passent par L’Ardeur, le plus souvent de fortes têtes rompues au militantisme, ne sont pas du genre à se laisser manipuler. Un humoriste, alors ? On rit beaucoup à ses propres conférences (toutes visibles sur YouTube), mais il réfute le terme avec vigueur. « Je suis un éducateur populaire, point barre. »

Quand il ne sillonne pas la France, cet homme apparemment doté d’une solide aptitude pour libérer l’imaginaire politique habite un ancien moulin qu’il a retapé dans le Finistère, non loin des monts d’Arrée où il s’adonne au parapente, son sport favori. A 64 ans tout rond (il est né un 17 novembre), il entretient son jardin, porte le cheveu long et le verbe haut. Mais n’entend pas prendre toute la lumière. Notre entretien terminé, il envoie un SMS : « Insistez bien, surtout : les conférences gesticulées, ce n’est pas Franck Lepage, c’est un mouvement. »

 

 

Un collectif porté par un groupe discret mais dynamique, à l’enthousiasme communicatif. Les conférences déjà rodées (plus de 250 à ce jour) sont réclamées par des partis politiques, des syndicats, des comités d’entreprise ; L’Ardeur accompagne chaque année des dizaines de personnes dans la production de nouveaux récits ; d’autres coopératives (La Trouvaille à Rennes, L’Engrenage à Tours, L’Orage à Grenoble, etc.) s’y essayent à leur tour… Il s’agit bien d’un mouvement.

Etrille la culture « avec un grand Q »

Franck Lepage n’a pas toujours cultivé son potager en Bretagne. Après un bref passage à Sciences Po (où il devient « immédiatement mauvais élève »), c’est à la fac expérimentale de Vincennes qu’il s’initie, dans les années 1970, à l’animation socio-culturelle – laquelle, dans ce haut lieu des utopies libertaires, est présentée comme « la remise en cause de toutes les institutions du capitalisme ».

En 1988, il rejoint la Fédération française des maisons des jeunes et de la culture, où il deviendra directeur des programmes. C’est là qu’il va, peu à peu, cesser de croire à cette « religion de gauche qu’on appelle la démocratisation culturelle ». De cette désillusion, il fera, en 2005, la matière de sa première conférence gesticulée, Incultures (plus de 600 représentations à ce jour).

Franck Lepage, capture d’écran d’une vidéo de la conférence gesticulée « Incultures ». CAPTURE D’ÉCRAN

Un récit fleuve et souvent jubilatoire dans lequel il étrille la culture « avec un grand Q » et raconte comment il fut soudain, un jour en parapente, rattrapé par Bourdieu : la culture sert à reproduire les rapports sociaux, voire à confirmer l’écart entre les riches et les pauvres. Deux ans plus tard, en 2007, il crée avec une poignée de comparses la coopérative ouvrière de production (SCOP) Le Pavé (autodissout en 2014), qui sera le creuset de l’aventure actuelle.

Alexia Morvan, post-doctorante en sciences de l’éducation à l’université Paris-VIII, a consacré sa thèse à analyser les forces et faiblesses de l’expérience d’éducation populaire politique que fut Le Pavé. « Il s’agissait de critiquer la confiscation des savoirs par des experts, fussent-ils militants », explique-t-elle dans un article récemment publié dans la revue Agora débats/jeunesses (2017/2, n° 76).

Plus subversif et plus courageux

Visant à l’analyse collective des « situations limites » auxquelles étaient arrivés dans leur métier certains de ses membres, la coopérative encourageait l’exercice politique par la pratique des récits de vie, en empruntant la méthode « petite histoire/grande histoire » à l’écrivain engagé Ricardo Montserrat.

Alexia Morvan précise : « Un atelier collectif de récits, réalisé à partir d’un temps d’écriture individuel, où chacun raconte les évènements marquants de son histoire personnelle et de la grande histoire », dans le but d’apprendre, à travers ces récits existentiels, « quelque chose des processus de domination, d’émancipation et de politisation ». Un procédé très proche de celui utilisé pour préparer les conférences gesticulées – au détail près qu’il s’agit cette fois de partager son expérience sur la scène. Plus subversif, donc. Et plus courageux.

« Neuf fois sur dix, les volontaires arrivent à un moment de rupture ou de basculement, en éprouvant une nécessité personnelle à transmettre ce qu’ils ont vécu », précise Franck Lepage. A l’exception notable de l’économiste et sociologue Bernard Friot, auteur d’une conférence sur le salaire à vie, ceux qui se livrent à l’exercice sont dans leur immense majorité de parfaits inconnus.

Et le public en redemande. « Même s’il se raconte des choses assez dures sur l’état du monde et de la société, les gens en ressortent avec une dose d’optimisme et d’énergie pour agir », confirme Vincent Eches. Quant aux conférenciers, il n’est pas rare qu’ils éprouvent le besoin de transmettre plus largement ce qui, souvent, les a transformés, en animant à leur tour des stages de formation. Les « gesticulants » se multiplient, et entendent le faire savoir.

 

Catherine Vincent

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Paul Claudel, ce jeune sauvage

Paul Claudel, ce jeune sauvage | Revue de presse théâtre | Scoop.it



Par Armelle Héliot  dans Le Figaro
Publié le 20/11/2018 

MORCEAU CHOISI - Christian Schiaretti met en scène L'Échange, qui réunit un quatuor d'acteurs exceptionnels incarnant la violence du monde moderne.

Un immense plateau nu, zébré de coulées rouges. On n'y verra pas d'autre accessoire qu'un petit tabouret en bois, carré. Au fond, les ténèbres. Même en plein jour, puisque ici l'action se développe de l'aube à la nuit noire, nuit constellée d'étoiles dansantes pour accompagner Marthe, au début de l'acte III, nuit déchirée au loin de flammes que l'on imagine, l'incendie de la maison de Thomas Pollock Nageoire, à la fin… Rien, ce plateau nu et le surgissement d'un cheval fantomatique, ce cheval d'albâtre sorti d'un cauchemar de Füssli, portant la dépouille de Louis Laine, tandis que Lechy Elbernon, écrasée par l'alcool, ronfle dans le sable, cuvant sa méchanceté meurtrière. Mais oui, c'est Claudel cette prosaïque réalité…

Les personnages entrent et sortent depuis ce fond de ténèbre, s'y fondent. On dirait les figures d'un auto sacramental convoquées pour la pesée de leurs âmes. Rien de plus incarné, pourtant, de plus charnel, sexuel que L'Échange, pièce composée en 1893-1894. Le jeune vice-consul d'à peine 25 ans a été transfiguré par la lecture de Rimbaud en 1886, année de sa conversion. De New York à Boston, en même temps qu'il écrit L'Échange (après La Ville, Tête d'or, La Jeune Fille Violaine), il traduit l'Agamemnon d'Eschyle. Christian Schiaretti met en scène cette première version. Sa violence reste impressionnante. On a beau souvent la revoir, on n'en revient pas.

Argent, pouvoir, sexe
De quel «échange» s'agit-il? On est sur la côte Est des États-Unis. D'une part, deux adultes américains, une actrice de théâtre, Lechy Elbernon (Francine Bergé), un homme d'affaires très riche, Thomas Pollock Nageoire (Robin Renucci). Près de chez eux, deux jeunes pauvres engagés comme gardiens, Louis Laine (Marc Zinga), métis indien, et Marthe (Louise Chevillotte), qui a quitté sa campagne française pour suivre le jeune exalté… Lechy s'est jetée sur Louis, Thomas Pollock est tenté par la pureté de Marthe. On parle d'argent, de pouvoir, de concupiscence, de jouissance. On pourrait être aujourd'hui. La langue de Claudel est impétueuse, ici servie par une direction d'acteurs rigoureuse, dans la musicalité même de ce «concert», comme il disait.

Et quels comédiens! Ils subjuguent. Francine Bergé, aiguë, aigre Lechy, mauvaise, est en tout point magistrale. Robin Renucci est magnifique dans l'ambivalence d'un joueur qui aime perdre autant que gagner, homme d'affaires non dénué de conscience mais qui s'en défend. Louis est interprété par l'immense Marc Zinga qui semble tout frêle, tiraillé, déchiré. Dans sa robe bleue, visage lavé de tout calcul, Louise Chevillotte, révélation bouleversante, est admirable. Miracle de présence, d'intelligence, de sensibilité.

L'Échange, Les Gémeaux, Sceaux (92), jusqu'au 1er décembre. Tél.: 01 46 61 36 67. Puis au TNP Villeurbanne du 6 au 23 décembre. Tél.: 04 78 03 30 00.

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Comment la Maison de la Culture de Grenoble est née avant sa naissance 

Comment la Maison de la Culture de Grenoble est née avant sa naissance  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan


Samedi dernier, la MC2 fêtait ses 50 ans (1968-2018) mais son histoire commence bien avant, dans les maquis du Vercors. Au terme d’un marathon mémoriel, Georges Lavaudant – dont la grande salle porte désormais le nom – a rempli une dernière fois les verres de « La Rose et la Hache » avec l’emblématique Ariel Garcia-Valdès.


La tour des chiens près de Grenoble © dr
Si vous voulez connaître un pan de l’histoire du théâtre français, disons depuis la Libération jusqu’à l’an 2000, tapez www.michelbataillon.com. Non, ne tapez rien, ce site n’existe pas et ce n’est pas Michel Bataillon, peu au fait des dernières circonvolutions électroniques, qui le créera. En revanche, lisez ses (rares) articles et livres, à commencer par le magistral Un défi en province (cinq volumes aux éditions Marval) qui raconte l’aventure de Roger Planchon à Lyon, depuis la rue des Marronniers jusqu’au TNP à Villeurbanne avec Patrice Chéreau puis Georges Lavaudant. Mieux encore, mais plus rare : allez l’écouter.


Bataillon au front

Michel Bataillon est le meilleur, le plus charmeur et le plus savant raconteur d’histoires de théâtre que je connaisse. Une raison de plus pour prendre le train jusqu’à Grenoble samedi dernier pour y fêter les 50 ans (1968-2018) de la Maison de la Culture de Grenoble devenue la MC2. Cette journée rétrospective et quelque peu prospective, présidée par Catherine Tasca (ex-ministre, ex-directrice de la Maison de la Culture de Grenoble) commença par le récit de la préhistoire de cette histoire. Son pan le plus méconnu, en somme. Mais ô combien passionnant.

Dans le grand auditorium, Michel Bataillon, corps et tronche massifs de montagnard alpin, est assis au centre de la scène sous un écran. De chaque côté de lui, un acolyte (jouant involontairement le rôle de faire-valoir). A sa droite, l’universitaire grenobloise Alice Polco qui, par ailleurs, a piloté un passionnant livre sur le sujet (Revue d’histoire du théâtre n°279 Maison de la Culture de Grenoble.1968 : un édifice, des utopies, édité par la Société d’histoire du théâtre). A sa gauche, l’universitaire Marco Consolini, professeur à la Sorbonne nouvelle, spécialiste de Jacques Copeau, de Jean Dasté et de bien d’autres, il est l’une des têtes pensantes des rencontres Copeau à Pernand-Vergelesses.

Le Lyonnais Michel Bataillon n’est pas un universitaire, même s’il est un germaniste émérite. Il accompagne Gabriel Garran lors des années pionnières du Théâtre de la commune à Aubervilliers. On le retrouve ensuite auprès de Roger Planchon au TNP, établissement où il restera jusqu’à sa retraite on ne peut plus active. Difficile de définir l’étendue des fonctions, passées et présentes, de cet homme curieux de tout : il est à la fois traducteur, dramaturge, conseiller littéraire, dénicheur de spectacles et d’archives, rat musqué de bibliothèque, rédacteur d’articles et de livres, intervieweur, as du sous-titrage. Un défi en province rassemble la plupart de ces talents. Cependant, rien ne vaut son babil, sa parole douce et un peu traînante. Une oralité, tout aussi précise que ses écrits aux informations dûment vérifiées. Plus sinueuse que sa plume, sa parole s’autorise de succulentes incises, des pas de côté et des échappées belles. C’est réjouissant. C’est éblouissant.

Sept fortes têtes

Ecoutons-le, épaulé par ses deux acolytes, nous raconter cette préhistoire qui devait conduire au 3 février 1968 : deux jours avant les JO d’hiver, André Malraux inaugure la Maison de la Culture de Grenoble avec des phrases vibrantes, d’autant plus vibrantes que c’est l’aboutissement d’une longue histoire née, en grande partie, de la Résistance. Très vite, Michel Bataillon rappellera cette phrase-talisman qu’aimait glisser Gabriel Monnet : « quand ceux du maquis sont descendus en ville... ».


C’est dans le massif du Vercors qu’est née l’association Peuple et Culture, émanation d’anciens cadres de l’école d’Uriage passés à la Résistance. C’est de là et alentour que viennent les « sept fortes têtes » (Bataillon) qui vont jouer des rôles clefs. A commencer par Georges Blanchon dont Michel Bataillon se délecte à raconter la biographie introuvable sur Wikipédia. Activiste de Peuple et Culture, Blanchon va présider la première Maison de la Culture de Grenoble fondée en 1945. Une adresse fixe, une volonté farouche mais aucun lieu, aucun sou.


Le 22 août 1945, pour fêter le premier anniversaire de la libération de la ville, le spectacle Un peuple se retrouve est écrit et mis en en scène par Luigi Ciccione (pour lequel Bataillon a beaucoup d’affection), animateur-moniteur venu de Peuple et Culture. Il y retrouve ses cadets Gabriel Cousin (futur auteur de L’Opéra noir) et Jacques Lecoq (qui fondera plus tard son école), sortis du même moule. Le spectacle réunit plusieurs mouvements de jeunesse et aussi des militaires, des chorales : 400 personnes ! Il y a bien des vers d’Aragon et d’Edith Thomas mais le texte n’est pas premier. « Plus qu’explicatif, il doit être suggestif. Le dialogue doit être banni. L’individu fait place au chœur » juge Ciccione, futuriste sans le savoir. Gros succès.

La Compagnie des Comédiens de Grenoble

Blanchon qui se dit « technicien d’organisation » monte à Paris rencontrer Jean Dasté, un ancien des Copiaus de Copeau en Bourgogne, alors au théâtre de l’Atelier, le théâtre de Charles Dullin. Il le persuade sans mal de venir diriger la Compagnie des Comédiens de Grenoble. On y retrouvera les sus-nommés mais aussi Hubert Deschamps (l’oncle de Jérôme) et bien d’autres. Michel Bataillon sort de sa manche une lettre « tardive » de Dasté adressée à Blanchon : « Je pense souvent à toi. Et je pense que sans toi, qui est venu me chercher à l’Atelier, je n’aurais pas été le pionnier de la décentralisation que j’ai été. » Bel hommage.

Sur l’écran, au-dessus des trois conférenciers, parmi de nombreuses photographies exhumées des archives et de collections privées, apparaît celle d’une tour moyenâgeuse noyée dans les arbres. C’est « la Tour des chiens ». On y vit. Le jeune Jacques Lecoq prend en main le matin l’entraînement physique des comédiens, René Lafforgue les fait chanter (lui-même se fera connaître un peu plus tard comme chanteur sous le nom de René-Louis Lafforgue). Gabriel Cousin se souviendra de la « Tour des chiens » comme d’une « expérience de vie communautaire et naturiste, à la fois hédoniste, athlétique et culturelle ». Ce n’est pas là le mode de vie préféré de Bataillon mais il jubile en détaillant cette histoire comme il l’a fait en nous racontant le montagnard que fut aussi Blanchon, à l’origine de l’Ecole française de ski alpin avec Emile Allais et quelques autres.

Deux ans durant, la troupe des Comédiens de Grenoble (dans laquelle s’est fondue la Compagnie de la Saint-Jean animée par Ciccione et Jean-Marie Conty) va sillonner les villes et les villages des départements savoyards. Photo : on voit la troupe à Combloux au chalet des étudiants venus se faire soigner. Photo : on les voit au centre des Marquisats d’Annecy.

Noé d’André Obey mis en scène par Dasté est présenté le 24 décembre 1945 au théâtre municipal de Grenoble. Pour la seconde création de Dasté, Sept couleurs, Jeanne Laurent chargée du dossier « culture et décentralisation » au gouvernement, affrète un wagon où prennent place une vingtaine de Parisiens (fonctionnaires, artistes, journalistes) pour descendre voir le spectacle. Jeanne Laurent compte ainsi faire pression sur le maire de Grenoble pour qu’il accepte la création d’un Centre dramatique national dirigé par Dasté dont le financement doit être assuré moitié par l’Etat, moitié par la ville.

Comment Grenoble rata la marche de l’Histoire

Léon Martin, le maire de Grenoble, SFIO, est un ancien résistant, il fut l’un des rares députés à avoir refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain, raconte Bataillon. Il prend très mal ce voyage de Parisiens. Et puis, pour lui, la culture c’est d’abord l’opérette, les tournées Herbert (où cohabitent pièces de boulevard avec vedettes comme Pierre Dux dans Patate de Marchel Achard, et des pièces plus « sérieuses » comme Les Possédés de Dostoïevski écrit et mis en scène par Albert Camus). Enfin, il ne comprend pas bien la démarche artistique et civique de Dasté et des autres (travail du masques, travail du corps) et se méfie d’un Blanchon proche du Parti communiste, nous disent encore Bataillon et ses deux acolytes. Léon Martin dit non à la création du CDN et son conseil municipal refuse de verser une subvention à la Compagnie des Comédiens de Grenoble. Dasté s’en va à Saint-Etienne, on connaît la suite. Le premier CDN de France ne verra pas le jour en Savoie mais en Alsace. « Grenoble rate la marche de l’Histoire ».

Les années passent. En 1962, le Ve plan prévoit la création de vingt Maisons de la Culture dans vingt villes dont Grenoble. La ville ne répond pas. A la fois impatient et interloqué, Emile Biasini, collaborateur du ministre Malraux, descend à Grenoble en novembre 64, rencontre les uns et les autres. Sa venue favorise la création, le mois suivant, d’une Association pour la Maison de la Culture à Grenoble dirigée par un prof de philo, Michel Philibert. Le socialiste Henri Dubedout, candidat aux élections municipales de mars 65, soutient l’association. Il est élu. Trois ans plus tard, André Malraux inaugure la MC de Grenoble conçue par André Wogenscky, un élève de Le Corbusier. Un édifice imposant et audacieux bientôt surnommé « le cargo ». La MC deviendra MC2 beaucoup plus tard après la transformation partielle du lieu et le bouleversement de son organisation.

Après la préhistoire racontée le matin de cette journée marathon, l’après-midi se concentre sur l’histoire des cinquante premières années, à travers la présence ou l’évocation des directeurs et directrices qui vont se succéder, de Didier Béraud à Jean-Paul Angot. A l’exception du bref (moins d’un an) épisode de la direction de Chantal Morel (après le départ de Georges Lavaudant pour la codirection du TNP) et de son fameux « rapport de mission » où elle explique pourquoi elle part. Un texte qui pointe déjà les difficultés que traversent aujourd’hui certains établissements entre une équipe technique et administrative permanente et une direction qui se renouvelle à l’issue d’un, deux ou trois mandats de trois ans.

« Torpeur de pourpre et de mots »

La fin de la journée est consacrée au présent et au futur. La jeune metteuse en scène Elise Chatauret dit son émerveillement à travailler pour la première fois de sa vie dans une institution comme la MC2. Mais aussi, elle ne voit pas, avec le théâtre de l’intime et de la proximité qu’elle pratique et les moyens qui sont les siens, comment elle pourrait présenter un jour un spectacle sur la grande scène de la MC2 portant désormais le nom de Georges Lavaudant.

Ce n’est pas sur ce grand plateau mais dans une salle plus petite, que la journée se termine en revival, avec la toute dernière représentation grenobloise de La Rose et la Hache d’après Richard III de Shakespeare revu et corrigé par Carmelo Bene, le tout rebricolé par Lavaudant. La création en juin 1980 de ce spectacle qui allait devenir emblématique, réunissait Lavaudant dans le rôle de la reine Marguerite, Dany Kogan dans ceux de Lady Anne et Elisabeth, Diden Berramdane dans ceux du roi Edouard, de Buckingham, etc. Enfin et d’abord, Ariel Garcia-Valdès tenait le rôle omniprésent de Richard. Le spectacle ne se donnait pas à la Maison de la Culture mais à l’Eldorado, une petite salle d’Echirolles.


Quand il sera repris en 2004, seuls subsisteront de la distribution initiale Lavaudant et Garcia-Valdès ainsi que la chorégraphie intempestive de Jean-Claude Gallotta. La voici reprise, cette reprise, pour les 50 ans de la maison. C’est pour Ariel Garcia-Valdès, son acteur fétiche, que Lavaudant avait voulu monter La Rose et la Hache (avant plus tard de le diriger dans Richard III, dans son entièreté) et dire son admiration pour Carmelo Bene. Etonnant de voir aujourd’hui Ariel, l’ange Ariel, près de quarante ans après, retrouver ses rictus, ses mouvements de mains et d’épaules, ses rires effrayants. Comme au premier jour.
« Torpeur de pourpre et de mots. Les robes ensanglantées des reines-mères ont enfanté des cadavres. Le crâne poli par Hamlet ricane au fond de la salle. Sur scène, un pied bot scande la danse. En coulisse, Edgar (cette vieille) Poe remonte les horloges. En ce temps-là tout était noir : le murs, les tables, les bas, les nuits, les rois. Tous givrés. Richard III : une cocotte capricieuse. La duchesse d’York : un travelo. Que dit la reine au meurtrier de ses beau-père et époux ? “Ecris-moi.” » Ainsi commençait l’article que j’écrivis alors (Libération, le 30 juin 1980). Rien à redire. Les éclairages de Lavaudant sont toujours cinglants et le spectacle a su préserver ses fulgurances. Cependant, le temps a refermé dans sa coquille ce spectacle qui s’était fait dans l’urgence d’un croquis. Il l’a foutu au congélo. Pour ceux qui l’ont vu à la création, il revient quelque peu assourdi dans un présent nimbé de son souvenir, comme ces photos qui palissent un peu au fil des ans. Ô satanée mélancolie ! Prends-moi dans tes bras, Ariel. Juste un instant.

La Rose et la Hache, les 20 et 21 novembre à la Scène nationale d’Annecy-Bonlieu ; les 22 et 23 janvier 2019 à L’Archipel de Perpignan ; et du 16 au 20 mai 2019, au TGP de Saint-Denis.

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Décès du metteur en scène de théâtre lituanien Eimuntas Nekrosius

Décès du metteur en scène de théâtre lituanien Eimuntas Nekrosius | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Culturebox (avec AFP) @Culturebox le 20/11/2018 

 


Le metteur en scène lituanien de théâtre Eimuntas Nekrosius est mort mardi 20 novembre. Il est décédé des suites d'un malaise, à la veille de son 66e anniversaire. Avec sa compagnie Meno Fortas, l'homme s'était produit plusieurs fois en France.

Vénéré dans son pays natal mais continuellement en tournée, Eimuntas Nekrosius est particulièrement apprécié en Pologne et en Italie, la première de son Otello ayant été présentée à l'occasion de la Biennale de Venise en 2001. 

 


Trois ans plus tôt, son Hamlet, avec la rock-star lituanienne Andrius Mamontovas dans le rôle titre, avait été créé au festival d'Avignon. Eimuntas Nekrosius termine ses études théâtrales à Moscou en 1978. Vingt ans plus tard, il fonde en Lituanie sa compagnie, Meno Fortas. Il effectue des tournées internationales, notamment en France, en Russie, en Israël, en Suisse, en Argentine, en Autriche et aux Etats-Unis.

 


Adieu Maestro #EimuntasNekrosius https://t.co/lnMYuAcx9l pic.twitter.com/tIzLE2NsGv

— Anna Bonalume (@AnnaBnl) 20 novembre 2018
"C'est toute une époque du théâtre lituanien qui s'éteint avec lui", a réagi Oskaras Korsunovas, un autre grands metteur en scène lituanien. "Son travail était très humain et très profond", a quant à lui souligné Vladas Bagdonas, un de ses acteurs.
Eimuntas Nekrosius a reçu plusieurs prix et distinctions artistiques dans son pays et à l'étranger.

 

Légende photo : Eimuntas Nekrosius, avant la représentation de "Boris Godunov" joué au Théâtre national d'art dramatique de Lituanie (Vilnius), en 2015. © Anton Denisov / Sputnik

 

 

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Cirque Plume, un départ de haute voltige

Cirque Plume, un départ de haute voltige | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Etienne Sorin  dans Le Figaro 18.11.2018



Avec La Dernière Saison, le Cirque Plume fait des adieux joyeux et festifs. Sans nostalgie.

Cirque Plume remballe son chapiteau. La Dernière saison est l'ultime spectacle de l'une des compagnies phares des années 1980. On appelait ça le «nouveau cirque». Le Cirque Bidon qui donnera Archaos, le Puits aux images qui deviendra le Cirque Baroque, le Cirque Aligre où Bartabas a commencé à galoper avant de créer le Théâtre équestre Zingaro… Plume naît en 1984 en Franche-Comté avec Amour, jonglage et falbalas dans cette effervescence, ce nouveau souffle qui dépoussière les arts de la piste. Un cirque sans animaux, peuplé de drôles de zèbres, poètes, musiciens, autodidactes, préférant la route à l'usine, la liberté à la chaîne.

Plus de trente ans après et une dizaine de spectacles (No animo mas anima,L'harmonie est-elle municipale?Plic Ploc…), voici venu le temps de plier les gaules et de mettre les voiles avec La Dernière Saison. Bernard Kudlak en est encore le grand ordonnateur, caché dans l'ombre.

«La Dernière Saison» n'a rien d'une oraison funèbre. Plume a toujours préféré les mariages aux enterrements. Il dit adieu dans un grand éclat de rire

D'autres membres fondateurs sont dans la lumière: Pierre Kudlak, son frère, et Jacques Marquès, de retour après une longue pause. Tout comme Cyril Casmèze, génial «acrobate zoomorphe». Il imite le gorille et le cheval comme personne. Au fil des années et des tournées, des artistes de France et d'ailleurs (Argentine, Algérie, États-Unis) ont rejoint la troupe. La fildefériste Natalie Good, le danseur hip-hop Hichem Serir Abdallah, Andrea Schulte (mât chinois) et Analia Serenelli (anneau aérien) sont trop jeunes pour avoir des souvenirs et des regrets.

La nostalgie n'est plus ce qu'elle était. Rangez les mouchoirs. La Dernière Saison n'a rien d'une oraison funèbre. Plume a toujours préféré les mariages aux enterrements. Il dit adieu dans un grand éclat de rire, fidèle à sa réputation de sarabande joyeuse et foutraque. À l'heure où l'art conceptuel et l'esprit de sérieux dominent la piste, Plume persiste et signe.

Ils n'ont pas perdu le sens de la tribu et de la fête. Ils aiment toujours se déguiser, en Père Noël ou en skieuse (formidable numéro de contorsion d'Anaëlle Molinario). Ils aiment aussi se mettre en maillots. On les croirait sortis de la piscine du Grand Bain. Des gros, des maigres, des petits, des grands, des corps pour tous les goûts. Le trivial et le clownesque touchent au sublime. Il y a même des baffes qui font rire, comme à la grande époque de l'auguste et du clown blanc. Plume n'a jamais été contre la tradition, il l'a simplement emmenée ailleurs, lui a donné de nouvelles couleurs et de nouvelles sonorités. Dans La Dernière Saison, la musique, composée par Benoît Schick, reste au centre du jeu. Les percussions et les cuivres mènent la danse.

Au contraire du Cirque du Soleil, Plume n'a jamais voulu devenir une multinationale produisant plusieurs spectacles en même temps sur les cinq continents. Trop peur d'y laisser des plumes, d'y perdre son âme. Il a préféré voyager et a planté son chapiteau dans de nombreuses villes et de nombreux pays. Il continuera à le faire puisque La Dernière Saison tournera pendant au moins deux ans. Après, comme Cyrano, Plume emportera son panache.

«La Dernière Saison», à l'Espace chapiteaux du Parc de la Villette (Paris XIXe), jusqu'au 30 décembre. Informations: 01 40 03 75 75 et www.lavillette.com. Puis en tournée.


Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 19/11/2018. 

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Le théâtre aime caresser les mots d’Annie Ernaux

Le théâtre aime caresser les mots d’Annie Ernaux | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat pour son blog Balagan 19.11.2018

 


Au Centre dramatique national de Béthune, Cécile Backès met en scène « Mémoire de fille » et promène dans les Hauts-de-France « L’Autre Fille », texte qu’interprète également Marianne Basler sur une petite scène parisienne. Des moments de théâtre intenses qui portent haut la voix d’Annie Ernaux.


Depuis le coude du hall étroit jusqu’au bar et à la machine à jeux vidéo mise à la disposition du public, ils sont agglutinés par grappes. La plupart se sont assis par terre, ont fait cercle par affinités sans doute, bouffent un sandwich, parlent, rigolent, certains vont, un temps, cloper dehors. Ils sont à l’aise, comme chez eux. Ils sont chez eux dans ce théâtre nommé le Palace, un nom rêveur et modianesque, comme celui des cinémas des petites villes autrefois (l’Eden, le Crystal...). Le Palace abrite le Centre dramatique national des Hauts-de-France de Béthune. Le hall a été joliment repeint, mais l’acoustique est épouvantable, les jeunes lycéens s’en foutent, ils se sentent bien. Nous aussi. On est loin des piailleries hystériques et des petits rires nerveux qui accompagnent souvent les « représentations scolaires » non préparées où les élèves sont du bétail destiné à faire monter le taux de fréquentation de l’établissement.


Des spectateurs actifs

Rien de tel. Venus du lycée Robot de Saint-Omer, du lycée Val de Lys d’Estaires et du lycée Blaringhem de Béthune (à deux pas du CDN), ils sont là depuis le matin. Ils sont visité le théâtre de fond en comble – coulisses, locaux techniques, bureaux –, on leur a expliqué le travail des uns et des autres. Ils ont aussi discuté avec les acteurs du spectacle qu’ils doivent voir en fin de journée, Mémoire de fille. Ils ont enfin parlé avec Cécile Backès, metteuse en scène du spectacle et directrice du CDN. Ils se souviendront de cette « journée en immersion » à la Comédie de Béthune. Ils reviendront. Peut-être.

Cécile Backès a été nommée à la tête de ce CDN à partir d’un projet qu’elle résume en trois mots : « Ecritures, jeunesse, territoires ». Son nouveau spectacle Mémoire de fille d’après le livre éponyme d’Annie Ernaux, associé à un second spectacle d’après un autre texte d’Annie Ernaux, L’ Autre Fille, traversent ces trois mots.

L’Autre Fille et son dispositif où le public se tient sur les quatre côtés cernant l’actrice (Cécile Gérard) est donné dans les villages du Nord pourvus ou pas d’une salle des fêtes ou d’une salle polyvalente même manquant de moyens techniques. Le spectacle est autonome en son et lumière, le montage du dispositif se fait dans la journée. Lors de la préparation du spectacle, chaque vendredi, un groupe de sept spectateurs assistait aux répétitions et discutait avec l’équipe.

Je n’ai pas vu ce spectacle mais j’ai vu le même texte interprété par la comédienne Marianne Basler sous le regard amical de Jean-Philippe Puymartin, sur l’une des deux scènes du Théâtre des Déchargeurs. Un dispositif simple : une table, celle de l’écrivain avec feuilles de papiers, stylo bille, dictionnaire mille fois ouvert, lunettes. Le corps et la voix de l’actrice font lever les mots du livre à la scène. Les yeux comme hallucinés de visions, l’actrice aguerrie nous entraîne avec elle dans la quête de la sœur morte deux ans et demi avant qu’Annie ne soit née. Elle n’apprendra son existence qu’à l’âge de dix ans. Sans elle, sans l’absence, sans le dôme de la sœur aînée fantasmée, aurait-elle écrit ? Annie Duchesne serait-elle devenue Annie Ernaux ? Un questionnement sans fond, sans fin. Tout récit de vie est une reconstruction.

Mémoire de fille avec son décor frontal se donne sur la scène du Palace, la salle du CDN de Béthune. Le soir où j’ai vu le spectacle, dix-sept spectateurs faisaient partie du dispositif « les chantiers de création », consistant à associer un groupe de spectateurs à la future création à travers des rendez-vous avec l’équipe du spectacle au fil des répétitions.

Côté pile et côté face

Des lycéens ciblés aux spectateurs motivés, ce ne sont là que deux exemples des nombreuses passerelles que le CDN de Béthune effectue vers la population du « territoire », régulièrement en partenariat avec d’autres établissements culturels comme le Louvre-Lens, par exemple. La plaquette de saison s’ouvre de deux façons : côté pile, on y détaille les créations et accueils de la saison ; côté face, on y déploie les nombreuses initiatives proposées sous le slogan « partageons le théâtre ». La face visible d’un côté et la face plus discrète de l’autre, celle que les critiques de théâtre ne voient pas, le plus souvent, car ce n’est pas là leur occupation première, celle que les cabinets ministériels ne connaissent que par des statistiques, des chiffres qui ne veulent rien dire. Tous les CDN n’ont pas l’exemplarité en la matière de celui de Béthune mais ce dernier est loin d’être le seul à pratiquer ce « maillage du territoire » sans la ramener.

Tout cela se rassemble et fait doublement sens lorsqu’au premier tiers de Mémoire de fille arrive le moment fatidique et que ce moment est accompagné par un intense silence des spectateurs, jeunes pour la plupart.


Dans les premières pages de Mémoire de fille, et à vrai dire tout au long du livre, Annie Ernaux s’interroge sur le moment si longtemps retardé – un demi-siècle – où elle en viendrait à raconter la « fille de 58 ». Elle, Annie Duchesne, la très jeune fille, vierge de tout, sortant d’une école religieuse d’Yvetot et s’éloignant de l’univers parental pour aller gagner quelques sous en étant monitrice dans une colonie de vacances à S. dans l’Orne. Nous replongeant dans l’époque (De Gaulle, Dalida, Pelé, la guerre d’Algérie, etc.), Annie Ernaux raconte enfin son alter ego Annie Duchesne (son nom de jeune fille), la fille à lunettes, myope, mal dans sa peau, un peu poltronne et à contre temps qu’elle était en 1958. Mais aussi pleine d’orgueil et de désir.


La nuit du long couteau

Elle la revoit arriver à la colonie « comme une pouliche échappée de l’enclos, seule et libre pour la première fois ». Elle revoit celle qui n’avait « jamais vu ni touché un sexe d’homme » n’ayant connu qu’un flirt très anodin au printemps précédent. Elle la revoit au troisième jour de la colo d’été. C’est un samedi soir, H. le moniteur chef danse avec elle, l’embrasse, l’entraîne dans sa chambre, lui demande de se déshabiller. Elle obéit. La voici nue pour la première fois de sa vie sous le regard d’un homme. « Il force. Elle a mal. Elle dit qu’elle est vierge, comme une défense ou une explication. Elle crie. Il la houspille : “j’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules !” Elle voudrait être ailleurs mais ne part pas. » En une nuit, elle passe « du monde des adolescentes rieuses sous cape d’obscénités chuchotées à celui des hommes qui lui signifient son entrée dans le sexe pur ».

L’actrice Judith Henry qui tient magnifiquement le rôle central d’Annie Ernaux dit ces mots tandis que sur un lit s’allonge, muette « la fille de 58 » (Pauline Belle) en slip et soutien-gorge, mais c’est l’acteur qui joue le rôle de H. (Jules Churin) qui dit la phrase terrible. La salle, pour ainsi dire, suffoque de silence. Combien sur les gradins, parmi les jeunes filles qui ont l’âge d’Annie Duchesne ou presque, sont dans l’attente d’une première fois ou ont de cette dernière un souvenir cuisant ? Combien sont celles qui se reconnaissent, peu ou prou, dans Annie Duchesne ? Les jeunes lycéens ont probablement vu du porno sur leur portable, ils ne sont pas en phase avec cette fin des années 50 qui ne leur dit sans doute rien, mais le sentiment d’exclusion (du groupe et pas seulement) que ressent douloureusement la « fille de 58 », ça leur parle assurément. L’écriture d’Ernaux, portée par une mise en scène pudique (pas de sexe, pas de nudité), fait que l’on reste tenu par les mots de l’écrivaine. Et que la force de cette écriture est foudroyante.

Le spectacle épouse la marche du roman : après l’été 58, entracte, et retour dans la salle pour les deux années suivantes. L’adaptation écourte trop cette seconde partie, le temps, après « la honte » de la colo, du « mitan du désastre ». Dans le texte d’Annie Ernaux, cette partie est presque équivalente à la première. Annie Duchesne cherche à retrouver H., elle ne le reverra jamais. L’écriture l’attend au bout de son périple.

C’est Annie Ernaux et non l’autre Annie qui le constate : en 1958, Billie Holiday vient chanter à Paris. « Elle est dans un état pitoyable, ravagée par l’alcool et la drogue. » Elle remarque aussi que, la même année, Violette Leduc rencontre un homme de trente-cinq ans et note : « C’était mon premier orgasme à cinquante ans, celui qui me ramenait irrésistiblement parmi les hommes et les femmes qui jouissent l’un de l’autre. » Bouleversée par ces deux histoires, elle peut commencer à prendre congé d’Annie Duchesne. Et ce qu’elle écrit met dans le coup tous ses lecteurs et tous les spectateurs du Palace : « Etrange douceur de la consolation rétrospective d’un imaginaire qui vient réconforter la mémoire, briser la singularité et la solitude de ce qu’on a vécu par la ressemblance, plus ou moins juste, avec ce que d’autres ont vécu au même moment. »

Dans le hall du Palace, on peut lire en grand sur un mur ces mots d’Antoine Vitez : « Faire du théâtre, c’est élucider l’embrouillamini du monde. » Une phrase choisie par Cécile Backès qu’Annie Ernaux pourrait faire sienne, elle qui porte si haut l’embrouillamini du vivre.

Mémoire de fille est encore à l’affiche du Palace ce soir puis viendra au Théâtre de Sartrouville les 4 et 5 décembre.

L’Autre Fille aux Déchargeurs, 21h30, du mar au sam, jusqu’au 1er décembre.

 

Légende photo :  Scène de "mémoire de fille" © dr

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Théâtre : Frédéric Leidgens, poète de la scène

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Par Fabienne Darge dans Le Monde 19.11.2018



Théâtre : Frédéric Leidgens, poète de la scène

Le comédien interprète deux personnages dans la trilogie de Julien Gosselin aux Ateliers Berthier, à Paris.


Comment le dire ? Comment dire Frédéric Leidgens, comédien unique dans le paysage théâtral français, au talent aussi marquant qu’insaisissable ? Comment dire cet art de l’acteur profond et aérien, peaufiné pendant des années, et qui éblouit dans Joueurs, Mao II, Les Noms, la magistrale ­trilogie composée par le jeune metteur en scène Julien Gosselin à partir de trois romans de l’auteur américain Don DeLillo ?
Lire la critique : A Avignon, Julien Gosselin et son spectacle monstre

Il va bien falloir tenter de mettre des mots, jeter des cailloux dans l’eau et en observer, rêveur, les cercles concentriques. Mettre des mots, les arracher à l’indéchiffrable, au néant, c’est justement ce que font les deux personnages que Frédéric Leidgens interprète dans la trilogie : l’écrivain Bill Gray et l’archéologue et philologue Owen Brademas.


Dans les habits du premier, il ­livre une incarnation saisissante, quasi shakespearienne, du ­combat que mène l’écrivain ­contre la folie – celle du monde et la sienne propre. Dans la peau du second, seul en scène, nu ou ­presque sur un plateau vide, il offre, à la fin des dix heures de l’épopée, un moment de théâtre dont on se souviendra, qui mène loin, très loin dans les méandres de la pensée d’un homme dont le métier, la vie entière, a tourné autour de cette question : comment nommer le monde ?


Dans 2666, déjà, le précédent spectacle monstre de Julien ­Gosselin, à partir du roman de Roberto Bolaño, il endossait les oripeaux, pour ne pas dire les ­dépouilles, de l’intellectuel qui a consacré toute sa vie au savoir, à la recherche, et se retrouve totalement démuni face à un monde à nouveau gagné par le mal. Et c’était, là aussi, inoubliable.

Un parcours discret et exigeant

C’est donc Julien Gosselin qui lui offre, à plus de 60 ans, ses plus beaux rôles, venant couronner un parcours discret et exigeant, qu’il s’agisse de jouer avec Bernard ­Sobel (dans La Cruche cassée, de Heinrich von Kleist), Alain Françon (La Double Inconstance, de Marivaux), Stanislas Nordey (dans de nombreux spectacles) ou Jean-Pierre Vincent, pour qui il fut un extraordinaire Lucky dans En attendant Godot, de Beckett – Lucky qui, d’ailleurs, est aussi une figure d’intellectuel humilié. Ou encore qu’il s’agisse d’accompagner le parcours de ce poète de la scène qu’est Bruno Meyssat.

Chaque fois, Frédéric Leidgens apporte une couleur, un parfum aussi entêtants que difficiles à cerner. Peut-être parce qu’il a été marqué très tôt par la poésie, et notamment par les poètes symbolistes de son pays natal, la Belgique, poètes d’eaux dormantes, aux reflets multiples. « J’étais un enfant extrêmement solitaire, compliqué, qui se sentait différent, raconte-t-il. La seule manière pour moi de me sentir moins séparé des autres, c’était d’entrer dans un groupe, et ce fut le théâtre, au conservatoire de ma ville de Verviers. »

Frédéric Leidgens, comédien : « La seule manière pour moi de me sentir moins séparé des autres, c’était d’entrer dans un groupe, et ce fut le théâtre »

« Je suis resté longtemps très empêtré de moi-même », constate-t-il, lui qui a mis des années à oser se dire qu’il pouvait être acteur. Il a la chance d’arriver à l’école du Théâtre national de Strasbourg (TNS) à une époque brillante, la fin des années 1970, où Jean-Pierre Vincent dirige l’institution et réunit autour de lui un collectif d’artistes remarquables, notamment Klaus Michael Grüber et André Engel, avec lesquels le jeune Leidgens fait ses premières armes.

Et c’est sur un spectacle légendaire d’André Engel, Hôtel moderne, d’après Kafka (1979), qu’il rencontre le grand comédien Daniel Emilfork, dont il deviendra le compagnon jusqu’à la mort de celui-ci, en 2006. « A partir de là, on ne s’est plus jamais quittés. Il s’est passé quelque chose de beau et d’étrange : une des histoires du spectacle reposait sur une nouvelle, Les Onze Fils, qui met en scène un directeur d’hôtel, joué par Daniel, et ses onze fils, qui sont aussi les grooms de l’hôtel. Je jouais le onzième fils, celui qui n’arrivait pas à parler mais qui allait rester toute sa vie avec le père, et l’enterrer. Et c’est exactement ce qui s’est passé avec Daniel dans la vraie vie… », se souvient-il, rêveur.


« Quelque chose d’intime »

Les liens entre le théâtre et la vie ne vont plus cesser chez l’acteur Leidgens, qui dit de lui-même qu’il n’a « jamais su parler », qu’il a « toujours eu du mal avec les mots ». Avec Daniel Emilfork, ils inventent leurs propres spectacles, Comment te dire ? et Archéologie, notamment, qui rencontreront un joli succès.

« Dans Archéologie, on racontait l’histoire d’un vieux professeur revenu de tout, qui suit un jeune acteur dans le fin fond d’une province et vient parler avec lui à la fin des représentations. La mise en abîme était totale, car il était impossible pour moi de mettre des mots sur ce que je faisais en tant qu’acteur. Dans la fiction de la pièce, je répondais d’une manière autre, avec mon corps, en essayant de faire advenir devant le professeur – et les spectateurs – une vache. Il ne s’agissait pas de singer ou de mimer, mais d’essayer d’entrer dans l’énergie de l’animal, dans sa façon de respirer, de regarder. Et en fait, c’était un dévoilement incroyable, bien qu’un peu chiffré. Je faisais entrer les autres dans un secret, dans ce qui peut mouvoir un acteur. »

Avec Stanislas Nordey aussi, Frédéric Leidgens est allé « fouiller à l’intérieur » de lui-même

Avec Stanislas Nordey aussi, qui aime à « entendre quelque chose de personnel, d’intime, de profond, de refoulé chez l’acteur qui s’empare d’un texte », Frédéric Leidgens est allé « fouiller à l’intérieur » de lui-même, et notamment du « sentiment d’humiliation » brûlant qu’il avait ressenti en tant qu’enfant différent des autres. Mais il a aussi mis en scène les vagabonds aux yeux tournés vers les étoiles de l’auteur irlandais John Millington Synge, ou Georg Büchner et Baudelaire. Le garçon qui ne savait pas parler est devenu le porte-parole d’hommes acharnés à dire le monde, coûte que coûte, l’incarnation du combat pour arracher du sens et de la beauté au chaos de l’existence.

 

Légende photo :

Portrait de Frédéric Leidgens, réalisé en 2006, dans le cadre d’une série photographique « Transport, sortie de scène » au Théâtre Paris-Villette. STÉPHANIE JAYET 

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Françoise Fabian, chanteuse, au Théâtre de l'Athénée-Louis-Jouvet

Françoise Fabian, chanteuse, au Théâtre de l'Athénée-Louis-Jouvet | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Olivier Nuc dans Le Figaro
Publié le 18/11/2018

Grande comédienne, actrice fétiche de nombreux réalisateurs de cinéma, âgée de 85 ans, elle vient d'enregistrer un premier album qu'elle défend lundi sur scène.

«J'ai interprété Un jour tu verras de Mouloudji aux Folies Bergère, voilà deux ans, avec l'orchestre Les Yeux noirs. Et puis j'ai rencontré Alex Beaupain. On est tombés fous d'amitié, tous les deux. Il a tout de suite compris mon émotivité, ma sensibilité», raconte Françoise Fabian. C'est ainsi, sous la houlette du jeune auteur-compositeur-interprète, qu'elle a mis en route ce qui constitue son tout premier album de chansons.


La dame n'avait pas attendu d'entrer en studio pour chanter. «Je l'ai fait à la télévision, dans les émissions de Jean-Christophe Averty: j'interprétais des chansons de Philippe-Gérard et de Guy Béart, qui a continué à m'envoyer des petits mots, toujours sur des dessins de Wolinski. Patachou, aussi, m'a beaucoup poussée.»

Son séjour professionnel en Italie et sa grande activité au théâtre ont privé Fabian d'enregistrer un album plus tôt, malgré l'intérêt que lui portait Serge Gainsbourg. «Il m'avait dit: «Surtout pas de cours de chant!» Je l'ai écouté. Je chante comme je parle. » Charles Aznavour, Vincent Delerm ou Dominique A font partie des auteurs convoqués sur le disque de cette fausse débutante, qu'on se réjouit de retrouver sur les planches pour son premier récital.

Théâtre de l'Athénée-Louis-Jouvet  4, square de l'Opéra-Louis-Jouvet (Paris IXe) Tél.: 01 53 05 19 19

Date: le 19 nov. à 20h Places: 52,80 €

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Quand Joël Pommerat réunit les deux Corées grâce à une troupe de Singapour

Quand Joël Pommerat réunit les deux Corées grâce à une troupe de Singapour | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Patrick Sourd dans Les Inrocks 16.11.2018

En baptisant sa pièce La Réunification des deux Corées, Joël Pommerat intriguait son public en 1992 avec cette référence à la situation d’une géopolitique lointaine, digne de la guerre froide, pour en faire la métaphore d’une impossible réconciliation entre les êtres sur le territoire de l’intime.

Récemment remise sous les projecteurs de l’actualité par les avancées de la diplomatie et l’amorce d’un dialogue entre les deux nations, l’usage de la formule du titre ouvre aujourd’hui vers d’autres enjeux qui ont conduit Jacques Vincey à monter la pièce à Singapour avec les acteurs du TheatreWorks.


Pas moins de cinquante-deux personnages sur le plateau

“Ce contexte différent a nourri le texte de sens nouveaux, précise le metteur en scène. Il m’a incité à prolonger le geste artistique de Joël Pommerat dans la traduction anglaise de Marc Goldberg pour témoigner d’une histoire qui nous réunit, d’un continent à l’autre, dans les zones troubles de l’amour et les vertiges de la séparation.”


Composé de vingt histoires courtes, le spectacle convoque sur le plateau pas moins de cinquante-deux personnages. La séquence d’ouverture se revendique comme un hommage aux Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman.

Mais ce parcours où tant d’hommes et de femmes se cognent vainement à l’étranger qui est en l’autre nous évoque, dans le fond et la forme, La Ronde d’Arthur Schnitzler, à travers l’inoubliable scène où une prostituée ne cesse de baisser le prix de la passe et va jusqu’à se vendre gratuitement à un homme qui avait d’autres choses en tête.

D’une soirée où le fantasme d’avoir des enfants conduit un couple à recourir aux services d’une baby-sitter à un mariage brisé par l’aveu d’un baiser échangé avec chacune des sœurs de l’épousée, c’est l’ensemble du champ des amours illusoires que l’on questionne ici.

Jacques Vincey accorde sa mise en scène avec la tradition anglaise d’un théâtre singapourien qui se joue de l’humour et se fonde sur la spontanéité. Tel un chœur moderne, les neuf actrices et acteurs du TheatreWorks sont présents sur le plateau durant toute la représentation. Se servant sur deux portants situés à cour et à jardin, ils enfilent leurs costumes dans la pénombre avant de monter sur la mini-scène où se déroule l’action.

Passant d’un rôle à l’autre au gré de leurs incarnations, le sol alentour se couvre bientôt de toutes ces peaux abandonnées après usage. Cette mer de vêtements colorés cernant l’autel de la théâtralité prend soudain la valeur d’une précieuse écume, celle de la vie qui passe sans jamais nous guérir de notre insatiable désir d’aimer.

La Réunification des deux Corées de Joël Pommerat, mise en scène Jacques Vincey, avec la troupe du TheatreWorks de Singapour, en anglais surtitré en français.

 

Jusqu’au 24 novembre, Théâtre Olympia, Tours ;

 

du 28 novembre au 1er décembre, MC93, Bobigny

© crispi photography

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Transmettre l’histoire comme la langue : "Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été" par Anaïs Allais

Transmettre l’histoire comme la langue : "Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été" par Anaïs Allais | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Marina Da Silva dans L'Humanité , 19 Novembre 2018


Au Théâtre de la Colline, Anaïs Allais, jeune auteure et metteuse en scène, signe une pièce pleine de promesses sur notre relation à l’Algérie d’hier et d’aujourd’hui.

Ils sont trois, Lilas (Anaïs Allais), Harwan (François Praud) et Méziane (Méziane Ouyessad). Plus la langue arabe, qui est ici un personnage à part entière. Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été, dont le titre s’inspire d’une phrase clé de l’Été, Retour à Tipasa, d’Albert Camus, est une révélation à plus d’un titre. Anaïs Allais, comédienne, auteure et metteuse en scène, creuse le sillon de la recherche qu’elle mène depuis Lubna Cadiot (x7), en 2012, puis le Silence des chauves-souris, en 2015 (tous chez Actes Sud Papiers) autour de l’identité et de l’histoire franco-algériennes. Il faut dire que la sienne ne s’invente pas. Elle est la cousine d’Hassiba Benbouali, moudjahidate décédée en 1957 dans la casbah d’Alger, à tout juste 19 ans, après avoir posé des bombes pour le FLN. Son grand-père maternel, Abdelkader Benbouali, qu’elle n’a pas connu, était footballeur professionnel. Il avait gagné la Coupe de France en 1937, joué avec Albert Camus au Racing universitaire d’Alger, puis été sélectionné à l’Olympique de Marseille. Arrêté en 1958, il n’a dû son salut qu’à un interrogateur qui était un supporter de l’OM !

Le cœur ancré des deux côtés de la Méditerranée
Avec ces figures tutélaires au-dessus de son berceau, difficile d’échapper à son histoire familiale totalement imprégnée de l’histoire nationale, le cœur ancré des deux côtés de la Méditerranée. Anaïs Allais s’en empare avec subtilité. Lilas et Harwan sont les deux protagonistes de ce récit biographique aux échappées fictionnelles et méditatives. La trame en est d’ailleurs longtemps restée cette relation entre sœur et frère. Lilas, malade et se sachant condamnée, veut absolument connaître le pays que sa mère a quitté, dont elle ne parle jamais, dont elle ne leur a jamais transmis la langue pour « Qu’on rase les murs. Qu’on affiche un sourire français. Que nous coulent des larmes françaises. Qu’on rie français ». Harwan s’en fiche comme de sa première chemise. Ou du moins le prétend-il. Pour laisser dormir les souvenirs et les chagrins enfouis. Puis il y a eu la rencontre avec Méziane Ouyessad, technicien au Grand T de Nantes et musicien du trio Intik, d’abord sollicité pour enseigner à François Praud une chanson chaâbi, puis pour jouer du oud et de la guitare et s’emparer du texte. Un coup de dés et de grâce. Il sonne juste dans son rôle de passeur et de traducteur non seulement pour le frère et la sœur, mais pour le public aussi, qui, comme eux, apprend l’arabe à l’oreille. Pour demander un café, en version express (Saha qahwa) ou alambiquée (Saha kho, wech ? Rak ? Intik ! El hadja wech rahi ? et cétéra). Pour chanter Chehilet laayani (chanson culte d’Abdelhakim Garami) avec Harwan dont l’apprentissage est bluffant et émouvant. La langue arabe se déploie sur le plateau comme une musique envoûtante. Elle est aussi une clé de libération pour Harwan, qui, en français, a toujours bégayé et qui, en arabe, « n’accroche pas ». Une jolie métaphore. Peut-être pour signifier qu’entre la langue du « je » d’Harwan et celle du « nous » de Méziane : « Moi, je n’ai jamais appris à dire “je”. Je suis né dans un pays de “nous”. Dès qu’on sortait du ventre de nos mères, l’Histoire se penchait sur nos berceaux et nous empilait des “nous” sur les épaules. Elle nous chantait le nom de tous nos martyrs. De tous ceux qui sont morts pour qu’on vive », il y a des passerelles à découvrir et à inventer. On aime avec force ces jeunes adultes d’aujourd’hui, habités par deux cultures, qui font face à cet héritage historique pour trouver en eux « l’invincible été de leur hiver ».

Saluons, au-delà de ce texte simple et beau, écrit avec une âme, le travail scénographique. Un vaste bureau, vaisseau mobile, campe la chambre de Lilas. Un praticable derrière un rideau de tulle ouvre un autre espace sur lequel seront projetées des images d’Isabelle Mandin. Visage de Lilas au balcon à Alger. Plans fixes ou scènes quotidiennes saisies au vol en voiture. Paysages, photos de fêtes où femmes et petites filles dansent et se transmettent le pays comme la langue.

Jusqu’au 1er décembre. Théâtre national de la Colline, 15, rue Malte-Brun, Paris 20e. Tél. : 01 44 62 52 52.
Marina Da Silva

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Michel Pintenet, le directeur de l'Estive Scène nationale de Foix, est décédé

Michel Pintenet, le directeur de l'Estive Scène nationale de Foix, est décédé | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Le monde culturel ariégeois est plongé dans la stupeur et la tristesse ce 18 novembre, à l’annonce du décès subit de Michel Pintenet. Le directeur de l’Estive était en déplacement professionnel à Montréal quand il a été victime d’un malaise auquel il n’a pas survécu.

La nouvelle est tombée hier soir, quelques instants seulement avant le concert de Rokia Traoré.

Agé de 65 ans, Michel Pintenet venait de lancer sa seizième et dernière (il devait prendre sa retraite en mars prochain) saison culturelle  pour une Scène nationale qu’il avait complètement transformée depuis son arrivée dans la cité comtale en 2003. Derrière le baptême de l’institution devenue “Estive”, celui qui était passé par Sceaux et Paris (cofondateur de la Maroquinerie) lançait une politique de diffusion culturelle tous azimuts, irriguant les vallées d’Ariège en lien avec les différents acteurs locaux. Des spectacles hors les murs, des formes nouvelles, une volonté d’ancrer encore plus fortement la Scène nationale sur son territoire – et au final, un public qui répondait présent chaque année davantage.

A sa famille, ses proches, à tous ceux que ce deuil affecte, la Gazette présente ses sincères condoléances.

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L’hommage de Jérôme Azéma, référent départemental LREM 

“Stupeur, tristesse et profond sentiment d’injustice se mêlent en moi après l’annonce du décès brutal de Michel Pintenet qui a dirigé L’Estive – Scène Nationale de Foix et de l’Ariège depuis 16 ans. Et de nombreux souvenirs des moments de bonheur que j’ai partagés avec Michel comme musicien et administrateur de l’Ensemble Instrumental de l’Ariège affluent au moment d’écrire ses lignes.  Le tout premier fut le spectacle Frontera qui nous mena de l’Andorre jusqu’à l’UNESCO en 2004. Depuis, nos chemins artistiques ne se sont jamais séparés. Et Michel a toujours été là pour encourager et soutenir l’EIA et au delà tous les artistes, dans ce lieu magique de l’Estive, à créer les seules matières qui aient vraiment de la valeur à nos yeux : l’émotion et le Beau.  Tous nos fabuleux concerts avec ces solistes incroyables et ces chefs flamboyants, tous nos spectacles pour le jeune public, tous nos contes musicaux, nous les dédions à Michel.  Toutes ces créations de Jean-Michel Maury, de Maxime Aulio, de Jean-Paul Raffit, d’Olivier De Robert, d’Andy Emler, de Jean-Marc Padovani, et de tant d’autres n’auraient pas pu rêver de meilleure matrice que la Scène Nationale.  J’adresse mes plus sincères et chaleureuses condoléances à sa famille, à ses proches, à la la formidable équipe de l’Estive, et tous les artistes qui ont croisé sa vie, et qui sont aujourd’hui plongés dans un profond chagrin.
 Et je fais un rêve : que la prochaine fois que j’irai jouer dans la grande salle de l’Estive, que ce soit dans la salle « Michel Pintenet » Michel, merci. »

 

L’hommage de Denis Puech, Vice-président de la communauté de communes Couserans Pyrénées en charge de la culture

“La disparition inattendue de Michel Pintenet est une tristesse pour tous les Ariégeois épris de culture. Il était un grand professionnel et un excellent programmateur qui avait su faire se rencontrer les publics et les artistes autour de saisons culturelles riches et d’une grande exigence de qualité. Le nom de l’Estive, qui symbolisait pour lui la diffusion de la culture dans toutes les vallées, lui restera attaché. Il aimait profondément son travail et savait faire partager sa passion avec simplicité et naturel. Nous adressons toute notre sympathie à ses proches, et nos pensées de réconfort aux collaborateurs de l’Estive, qu’il avait emmenés avec lui dans sa transhumance culturelle.”

 

L’hommage d’Alain Duran, sénateur de l’Ariège et président de l’Association des Maires d’Ariège :

“Dès son arrivée à la tête de la Scène Nationale de Foix et de l’Ariège, Michel Pintenet n’a eu de cesse d’œuvrer pour porter la culture partout et pour tous en Ariège. Pari réussi. Il a su d’abord fidéliser un public et ensuite faire transhumer le théâtre, la musique, la danse dans les villages les plus isolés, sur les scènes les plus insolites de notre département. Ce matin j’appends avec stupeur qu’il nous a quittés brutalement. Mes pensées vont vers ses proches mais aussi vers toute son équipe plongée dans le  chagrin, elle a perdu son Pâtre. Je leur adresse mes sincères condoléances. Le tonnerre d’applaudissements que lui avaient réservé les ariègeoises et les ariègeois en juin dernier lors de la présentation de sa dernière saison restera pour moi le plus bel hommage que l’on pouvait lui rendre. Grâce à Michel Pintenet, la culture est désormais partout et pour tous en Ariège, le pâtre de l’Estive restera à jamais dans nos cœurs!”

 

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/ critique / L’Echange nerveux de Christian Schiaretti 

/ critique / L’Echange nerveux de Christian Schiaretti  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

/par Stéphane Capron dans Sceneweb 18.11.2018

Photo Michel Cavalaca

Le TNP de Villeurbanne de Christian Schiaretti présente sa nouvelle création, L’Echange de Paul Claudel, dans sa première version. Un drame humain dans l’Amérique de la fin du 19e siècle porté par quatre comédiens extraordinaires qui musclent les vers de Claudel.

C’est à la Scène Nationale de Sceaux dirigée par Françoise Letellier que le TNP présente en avant-première sa nouvelle production avant Villeurbanne. Le TNP fondé par Firmin Gémier aura 100 ans en 2020, et plus aucune grand théâtre à Paris ne fait le choix de programmer les spectacles de cette institution autrefois dirigée par Jean Vilar, Georges Wilson, Roger Planchon et aujourd’hui Christian Schiaretti qui quittera ses fonctions à l’issue des festivités fin 2020.

Pour l’une de ses dernières mises en scène au TNP, Christian Schiaretti fait le choix de la première version de l’Echange, celle écrite en 1894 (Claudel retravaille le texte dans une seconde version beaucoup plus tard en 1951). C’est un brûlot dramatique pour quatre personnages dans l’Amérique de 1890 qui oppose deux couples de conditions sociales différentes. Louis Laine, métis indien (Marc Zinga) et Marthe (Louise Chevillotte) sont les gardiens de la propriété de l’homme d’affaire Thomas Pollock Nageoire (Robin Renucci) et de l’actrice Lechy Elbernon (Francine Bergé).

La pluie s’abat sur la propriété, de plus en plus drue. Le sol rougeoyant, magnifiquement dessiné par la scénographe Fanny Gamet, est inondé de petites billes de plastique. Seul effet d’un spectacle qui fait la part belle aux acteurs et au texte. Cette pluie deviendra le sable de l’ouest américain, les cendres de l’incendie puis la poussière des dollars que Thomas Pollock brûle de ses mains. Pollock achète l’âme de Marthe à coup de billets verts, tandis que Louis succombe à la folie dévastatrice de Lechy. Paul Claudel dénonce déjà en 1894 la puissance néfaste de l’argent qui transforme les humains.

Christian Schiaretti fait le choix de l’épure dans sa mise en scène, sur ce plateau peint dans des teintes rouges et bleues qui se fondent magnifiquement avec les costumes des comédiens. A la beauté des vers de Claudel, répond la physicalité des comédiens, dont le jeu est ancré dans le sol. Ils mettent du nerf et du concret dans les vers de Claudel. A la robustesse de Marc Zinga répond la ténacité de Louise Chevillote. A la machination de Robin Renucci répond la folie de Francine Bergé. A 80 ans, celle qui a tenu le rôle de Liliane Bettencourt dans Boulevard Bettencourt de Michel Vinaver est tout simplement impressionnante. Elle ne lâche rien, se jetant à corps perdu dans les vers acides de Claudel. Elle est envoutante, elle vampirise l’espace dans ce rôle de démon qui ira jusqu’à faire assassiner son amant. Respect.

Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

L’échange
de Paul Claudel (première version) / mise en scène Christian Schiaretti
avec Francine Bergé, Louise Chevillotte, Robin Renucci, Marc Zinga

scénographie Fanny Gamet
stagiaire scénographie Lucille Lacaze
lumières Julia Grand
costumes Mathieu Trappler
maquillage Françoise Chaumayrac
conseil littéraire Guillaume Carron

production Théâtre National Populaire
coproduction Théâtre Les Gémeaux – Sceaux
Durée : 2h15

Du 15 novembre au 1er décembre, aux Gémeaux, scène nationale, Sceaux
Du 6 au 22 décembre 2018, TNP
Du 15 au 18 janvier 2019, La Coursive scène nationale, La Rochelle
Du 23 au 25 janvier 2019, La Comédie de Picardie
Du 12 au 13 mars 2019, La Comédie de Valence, CDN
Du 2 au 4 avril 2019, La Comédie de Saint-Étienne, CDN

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Pascale Ogier, éclair de lune 

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Fille de Bulle Ogier et muse de Rohmer dans «les Nuits de la pleine lune» ou de Rivette dans «le Pont du Nord», l’actrice, morte à 26 ans, incarnait la modernité rêvée d’une génération. Dans un livre magnifique, sa sœur a rassemblé témoignages, photos et souvenirs de cette idole fugace au charme inspirant.

Pascale Ogier, autoportraits, série de Photomaton non datés. Photo Collection particulière 

C’est un livre-puzzle constitué de photos, de lettres, de témoignages, d’objets fétiches, de projets, de traces, d’écritures à la main et à l’encre, qui dessinent, par maintes facettes, l’éclosion d’une jeune femme, Pascale Ogier, Pygmalion d’elle-même. C’est un livre mystérieux, comme sa couverture dorée et noire, où le visage de l’actrice semble l’illuminer et émerger du néant. Elle se penche, nous affronte du regard, il est 17 h 05 à sa montre, et elle nous lance : «Je suis toujours là.» Et c’est le livre d’hommages et d’amour qu’offre une sœur cadette, Emeraude Nicolas, à son aînée de quatorze ans. Emeraude Nicolas ignorait ce qu’elle cherchait, mais savait qu’elle devait poursuivre son chemin, qui aduré plusieurs années. Nulle enquête, ici. Nulle révélation. Pas de vérité définitive sur l’étoile filante que fut Pascale Ogier ou l’étrangeté de son ardente persistance encore aujourd’hui, non seulement pour les spectateurs des quelques films qu’elle eut le temps de tourner - essentiellement le Pont du Nord de Jacques Rivette et les Nuits de la pleine lune d’Eric Rohmer - mais aussi, plus mystérieusement, chez certaines jeunes passantes qui lui empruntent un style, une manière de faire bouffer leurs cheveux, de bouger, laissant supposer que son charme s’est divulgué sur d’autres corps et agit encore et toujours, indépendamment des modes et du temps.

Pascale Ogier à Trouville. Photo Sylvie Mandel et Stéphane Malingue 

Lampes-néons

C’est l’histoire d’une magnifique promesse interrompue en plein vol, par une mort brutale qui bouleversa également ceux qui ne connaissaient pas personnellement l’actrice. L’histoire d’une jeune femme radieuse, qui venait de recevoir, en septembre 1984, le grand prix d’interprétation féminine au Festival de Venise, pour les Nuits de la pleine lune, et qui bouillonnait de projets. Elle devait travailler incessamment sous peu avec Jim Jarmusch, l’un de ses amoureux d’alors, elle projetait de réaliser son propre film. «Tout l’y poussait», pense sa demi-sœur Emeraude.

Avec Fabrice Luchini dans les Nuits de la pleine lune (1984). Photo Ilse Ruppert

 

 

Dans le film de Rohmer, perçu comme la saisie d’une jeune femme qui croit savoir ce qu’elle veut tandis qu’elle souhaite l’inverse de ce qu’elle croit, Pascale Ogier fut beaucoup plus qu’une interprète et une inspiratrice. C’est elle qui présenta à Rohmer la plupart des comédiens - Tcheky Karyo, Virginie Thévenet, Christian Vadim - s’investissant dans le moindre objet de l’appartement de son personnage, de la couleur des draps à la théière à feutrine en passant par les lampes-néons. Et qui décida du prénom de son personnage, Louise, à cause de celui de sa grand-mère Marie-Louise Ogier. Elle organisa la fête centrale du film, conçut sa coiffure - en désaccord avec Rohmer -, habilla son personnage… De fait, se souvient la directrice des Films du losange Margaret Ménégoz, «aucune autre actrice de Rohmer eut ce rôle de collaboratrice artistique». Une attention à chaque détail, qui permit au film de devenir le portrait à vif d’une génération. Habitée, concentrée, joueuse avec la caméra, Pascale Ogier, l’était au centuple. Rosette, vendeuse de roses et de bonbons chez Rohmer, remarque que seule Pascale pouvait, avec sa voix fluette et sa fragilité apparente, persuader le cinéaste d’entreprendre ce qu’il détestait : aller fêter aux Bains douches la dernière de Catherine de Heilbronn de Kleist, ou renoncer à être incognito pour se rendre au festival de New York où son film était projeté.

On feuillette le livre. On remonte le temps. On voit un corps se constituer, prendre son autonomie, s’inventer, se jouer des oppositions : un visage à la finesse préraphaélite, mais qui symbolise la modernité ; une féminité aiguë tout autant qu’androgyne ; une jeune fille en perfecto, jeans et couteaux, mais qui porte le sage collier de perles de sa grand-mère. L’absence de facticité frappe dans ce tourbillon d’apparences qu’on aurait tort de dire contradictoires. Pascale Ogier a été jeune actrice avant les conseillers en image et autres personal shoppers. Ce qui étonne tout autant, c’est l’intense impatience qui se dégage de toutes ces photos, où elle semble souvent en déséquilibre, comme sur le bord de s’enfuir. Elle n’a pas le temps, comme Louise. Elle veut vivre. Elle tient à répondre à toutes les interviews, et à fêter encore et encore ce prix, comme l’écrit Ken Mcmullen qui venait de tourner avec elle Ghost Dance, où elle lance au philosophe Jacques Derrida : «Est-ce que vous croyez aux fantômes ?» Et qu’elle ne verra jamais terminé.

 

Pascale Ogier est la fille de Bulle Ogier, qui lui avait transmis, entre autres trésors, son goût de l’underground, sa curiosité, sa légèreté profonde. Toutes deux ont vécu longtemps en partie chez Marie-Louise Ogier, la mère de Bulle, trois générations sous le même toit, en ayant leurs vies secrètes. Avant le feu d’artifice des Nuits de la pleine lune,Pascale avait tourné avec sa mère le Pont du Nord, film culte de Jacques Rivette, où déjà elle avait participé avec Bulle au scénario. Dans ce film, la débutante incarne un avatar surprenant de Don Quichotte, qui porte un prénom de garçon, Baptiste, et crève les yeux des lions de Paris. En perfecto et mobylette, pratiquant le karaté, et légèrement plus grande que sa mère, Pascale-Baptiste protégeait Bulle-Marie, rendue claustrophobe par un séjour en prison, toutes deux déambulant dans un Paris en travaux. La relation entre les deux personnages, qui ne sont pas mère et fille, et qui se sauvent mutuellement sans que la différence de génération ne pèse, est l’une des beautés du film. A propos de sa mère, Pascale confiait avec humour à Femmes d’aujourd’hui, en 1984 : «Ma mère, ma grand-mère et moi, on ne peut pas se passer les unes des autres. On s’est élevées toutes les trois ensemble et on a plein de points communs. Tenez : on s’appelle toutes les trois Ogier et on a la même pointure.»

Récifs fracassants

Emeraude imagine cependant l’enfance de sa demi-sœur, solitaire, avenue de Versailles, à Paris, chez sa grand-mère, à rêver et à lire. Elle confie que leur père, le musicien Gilles Nicolas, «était très proche de Pascale». Que s’est-il passé pour que l’entrée dans la vie adulte et la gloire soient des récifs fracassants ? La cinéaste Aline Issermann se souvient de cette fatale nuit du 25 octobre 1984 au Palace, la veille de son anniversaire : «Elle était très fatiguée et j’insistais pour qu’elle lève le pied… Nous avions eu cette même conversation quelques jours avant, mais elle n’avait pu s’échapper de ce bonheur énorme qu’elle était en train de vivre… Pascale, épuisée, essorée, était ravie de ce tourbillon. Il devait être entre 19 heures et 20 heures, je lui dis au revoir sur le trottoir.» Elle ne la reverra pas. Comme en écho, le cinéaste Ken Mcmullen confie, lui aussi, sa proposition vaine de l’embarquer à Londres pour qu’elle dorme.

Elle considérait qu’il était toujours trop tôt pour se reposer. Ça viendrait plus tard. Il aurait fallu surmonter la vague, s’affranchir du succès. Ne pas se laisser aimanter par cette Lune devenue noire. Les témoignages recueillis par Emeraude Nicolas n’occultent rien. Un mois après la mort de Pascale d’une fragilité cardiaque mêlée d’excès, Marguerite Duras envoya un texte à Libération «Cependant que la mort frappe, la grâce de la jeune fille se répand encore dans la ville. Rien ne peut empêcher la chose, l’endiguer […]. Une très grande comédienne de 24 ans est née, personnelle, évidente, […] aussi somptueuse et simple qu’un jeune château viendrait au bord de la Loire dans la jeune Renaissance de la France.»

Anne Diatkine

Pascale Ogier, ma sœur d’Emeraude Nicolas éd. Filigranes, 304 pp., 40 €.

Fille de Bulle Ogier et muse de Rohmer dans «les Nuits de la pleine lune» ou de Rivette dans «le Pont du Nord», l’actrice, morte à 26 ans, incarnait la modernité rêvée d’une génération. Dans un livre magnifique, sa sœur a rassemblé témoignages, photos et souvenirs de cette idole fugace au charme inspirant.

 

Avec sa mère Bulle Ogier, en 1971.  Photo Collection particulière

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