Revue de presse théâtre
1.7M views | +734 today
Follow
 
Scooped by Le spectateur de Belleville
onto Revue de presse théâtre
Scoop.it!

Pour l'Opéra Comique, Phia Ménard dévoile la contemporanéité de Rameau

Pour l'Opéra Comique, Phia Ménard dévoile la contemporanéité de Rameau | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Pour l’Opéra Comique, Phia Ménard dévoile la contemporanéité de Rameau
par Véronique Giraud dans Naja 21

Au milieu des ors étincelants de l’élégante salle Favart de l’Opéra Comique, le spectacle "Et in Arcadia ego" propose ce que le monde de la musique s’autorise rarement : redonner sa créativité à l’œuvre de Rameau, un compositeur perçu comme académique. Une liberté qu’une partie du public a du mal à entendre. Aussi le trio des créateurs, Christophe Rousset, Phia Ménard, Éric Reinhardt, n’a-t-il pas renâclé au débat en fin de représentation.

Le spectacle Et in Arcadia ego (traduit du latin : Même en Arcadie j’existe) est né de la volonté d’Olivier Mantei, qui dirige l’Opéra Comique, de confier à Christophe Rousset et son orchestre Les Talens Lyriques le soin d’imaginer comment rendre compte de l’inventivité de la musique de Jean-Philippe Rameau. Pour le directeur musical et claveciniste exigeant, ce fut l’occasion d’un retour aux sources du processus créatif d’un compositeur du XVIIIe siècle capable aujourd’hui encore d’éblouir le spectateur de sa vigueur singulière.

Jean-Philippe Rameau n’est pourtant pas le musicien le plus aisé à cerner, les variations de son registre sont loin de se résumer à ses fameuses Indes Galantes. Cet intellectuel engagé, guidé par le désir de doter la musique d’une expressivité, d’une puissance émotionnelle, aux confins du visible, n’a pas toujours été compris en son époque héritière de Lully. C’est le lot des avant-gardes. Heureusement soutenu par un riche mécène, le musicien a pu mettre au jour de nombreux bijoux de pièces instrumentales. Celles-là même qui rendent la dimension de son talent. Il semblait impossible de les rassembler tant leur esthétique et leur inspiration, entre gaieté et tragédie, dresse une mosaïque d’émotions.

Impossible ? C’est pourtant précisément l’intention qui a présidé à la création de Et in Arcadia ego. En premier lieu parce que la musique de Rameau, en particulier son œuvre symphonique, est magistralement reçue et infiniment respectée par le claveciniste Christophe Rousset. Le directeur de l’orchestre Les Talents Lyriques voue une passion esthétique au répertoire baroque et un enthousiasme sans faille pour son esprit. En second lieu parce que choisir Phia Ménard pour inventer la mise en scène d’une trentaine d’extraits de partitions composées pour orchestre, airs, ouvertures, danses, et imaginer le récit qui pourra leur conférer une « unité » est lumineux. La liberté de créer de la chorégraphe rejoint celle du musicien.

Des livrets de faible valeur.

L’auteure de Vortex et de L’après-midi d’un Foehn, qui a fait du vent, du froid, de la chaleur, ses matériaux scéniques, a défini son projet comme un « big bang organique ». Christophe Rousset a quant à lui réactivé ce qui se faisait couramment au XVIIIe : parodier le texte d’un livret, d’autant que, comme le souligne le grand connaisseur, « Souvent les livrets de Rameau sont de faible valeur ». En réponse, Phia Ménard percevait un personnage de fiction unique pour donner une réplique narrative et mélodieuse à un dispositif scénique ambitieux et quasi biologique. Pour Olivier Mantei, la jeune mezzo-soprano Léa Desandre s’imposait. Elle incarne le nouveau livret, charmant le spectateur de son corps de danseuse et de la pureté de sa voix qu’elle a su intimement mêler aux vibrations des instruments de l’orchestre.

Le soin d’écrire le livret d’un projet aussi hardi fut confié à Éric Reinhardt. S’inspirant de l’écoute attentive de 120 partitions de Rameau et de la dramaturgie de Phia Ménard, l’écrivain a imaginé le personnage de Marguerite. Belle d’hier, elle vit à 95 ans son ultime jour et traverse les quatre tableaux de sa longue existence, naissance, enfance, âge adulte, vieillesse et mort. Évoluant dans un décor mouvant qui développe ses propres miasmes : de la petite musique de fleurs s’égouttant à la puissance d’un souffle venu d’ailleurs, du cuisant éblouissement à la glaçante noirceur. Le chœur, magnifiquement interprété, n’apparaît jamais ou comme en filigrane, c’est seule en scène, lumineuse et fragile, que Léa Desandre offre sa jeunesse à une scénographie qui tient du prodige.



Un renouveau qui surprend.

L’œil du spectateur est en prise sensorielle avec la permanente mutation du décor, son oreille saisit les variations musicales, son esprit divague vers un conte étrange, intérieur et tragique. « La musique de Rameau est réénergisée par un texte nouveau, par des situations dramatiques nouvelles, et un pouvoir émotionnel se dégage de Rameau complètement renouvelé. Cette musique existe encore plus que quand on la joue en concert ou en récital », s’enthousiasme Christophe Rousset. Un seul regret, il faudrait revoir une ou deux fois encore le spectacle pour apprécier les facettes de ce qui a été donné à entendre, à voir, à sentir, à penser.

La création libre et gourmande fait débat, comme le laisse entendre quelques huées en fin de spectacle. Un débat souhaité par le trio des créateurs, qui invite, chose peu courante, à le prolonger par une rencontre en salle Bizet après chaque représentation. Ainsi nul n’est contraint de rentrer chez soi, emportant ses questionnements, chaque spectateur peut les exprimer devant les auteurs mêmes. La courageuse proposition reflète bien l’état d’esprit dans lequel a été conçue une œuvre qui fera date, nous l’espérons.



Et in Arcadia ego,

sur des musiques de Jean-Philippe Rameau, à l'Opéra Comique du 1er au 11 février 2018. Direction musicale : Christophe Rousset - Mise en scène : Phia Ménard - Dramaturgie : Éric Reinhardt. Mezzo-soprano : Lea Desandre - Choeur, : Les éléments. Orchestre : Les Talens Lyriques.

more...
No comment yet.
Revue de presse théâtre
"LE SEUL BLOG THÉÂTRAL DANS LEQUEL L'AUTEUR N'A PAS ÉCRIT UNE SEULE LIGNE"    L'actualité théâtrale, une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement.
Your new post is loading...
Your new post is loading...
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Sélection de spectacles  -  Théâtre et cirque -  Rentrée 2018

Sélection de spectacles  -  Théâtre et cirque -  Rentrée 2018 | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Les dates indiquées sont en principe les dates de première. En cliquant sur les noms de lieux (en orange), vous trouverez en lien sur les sites des théâtres les dates, les horaires, et des informations plus complètes sur ces spectacles

 

04/09/18

 

05/09/18

 

 

10/09/18

 

11/09/18

  • Ouverture de la Scala-Paris, avec SCALA par Yoann Bourgeois La Scala-Paris

 

  • BIENNALE DE LA DANSE A LYON, créations chorégraphiques de Maguy Marin, Yuval Pick, Yoann Bourgeois, Fabrice Lambert, Jérôme Bel, etc. DU 11 au 29 septembre dans différents lieux de l'agglomération lyonnaise. Site de la Biennale de danse

 

13/09/18

  • SHOCHIKU GRAND KABUKI, troupe japonaise Festival d’Automne à Paris Chaillot

 

  • LE PÈRE, de Stéphanie Chaillou, mise en scène Julien Gosselin Festival d’Automne à Paris MC93 Bobigny

 

  • LES IDOLES, texte et mise en scène Christophe Honoré, Vidy-Lausanne

 

14/09/18

  • LOVE ME TENDER, d'après Raymond Carver, adaptation et mise en scène Guillaume Vincent, Bouffes du Nord

 

 

15/09/18

 

 

  • Alain CAVALIER – Mohamed EL KHATIB Festival d’Automne à Paris  Nanterre-Amandiers

 

18/09/18

  • UNE MAISON DE POUPÉE  Ibsen, mise en scène Lorraine de Sagazan (reprise) Le Monfort

 

19/09/18

  • L’HEUREUX STRATAGÈME Marivaux, mise en scène Emmanuel Daumas, par la Comédie-Française Vieux-Colombier

 

 

  • LES FOURBERIES DE SCAPIN  Molière / Denis Podalydès, par la troupe de la Comédie-Française en tournée TGP Saint-Denis

 

20/09/18

 

 

21/09/18

 

 

 

22/09/18

 

  • LA BANDE À JO soirée spéciale autour des créations de Georges Lavaudant MC2 Grenoble

 

  • LA REPRISE  Histoire(s) du Théâtre (1) de Milo Rau Festival d’Automne à Paris Nanterre-Amandiers

 

26/09/18

  • LA DAME AUX CAMÉLIAS d'après A. Dumas fils mise en scène Arthur Nauzyciel TNB Rennes

 

 

  • GEORGE DANDIN ou le mari confondu Molière/ Jean-Pierre Vincent MC93 Bobigny

 

 

  • Festival International des Francophonies en Limousin du 26 septembre au 6 octobre, avec de nombreux spectacles inédits en France, notamment un "Focus Québec", différents lieux de Limoges  Détail de la programmation

 

  • Festival ACTORAL à Marseille, spectacles de Rodrigo Garcia, Théo Mercier, Laetitia Dosch, Hubert Colas, Alexander Vantournhout,  Mohamed El Khatib...  Jusqu'au 13 octobre  Divers lieux de Marseille Détail de la programmation

 

27/09/18

 

29/09/18

  • ARLEQUIN POLI PAR L'AMOUR  de Marivaux mise en scène Thomas Jolly (reprise du spectacle créé en 2006, premières à Paris)  La Scala-Paris

 

05/10/18

 

 

08/10/18

 

10/10/18

 

11/10/18

  • MAMA texte et mise en scène Ahmed el Attar Festival d’Automne à Paris MC 93 Bobigny

 

 

12/10/18

  • LA PRINCESSE MALEINE Maeterlinck / Pascal Kirsch MC93 Bobigny

 

 

15/10/18

 

16/10/18

 

27/10/18

 

08/11/18

 

 

Liste non exhaustive établie par Alain Neddam – Mise à jour 08/09/18

 

Légende photo : « La Reprise »  de Milo Rau ©Christophe Raynaud de Lage/Han

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

 Jean-Pierre Baro regarde les « monstres » en face

 Jean-Pierre Baro regarde les « monstres » en face | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Anaïs Héluin dans Sceneweb 15.10.2018

 

Avec sa mise en scène de Kévin, portrait d’un apprenti converti écrite par Amine Adjina pour des adolescents, Jean-Pierre Baro questionne la radicalisation religieuse en France. Ses mécanismes et ses violences.

Depuis son adaptation de Woyzeck de Georg Büchner en 2011 – où il raconte l’histoire de son père immigré sénégalais – Jean-Pierre Baro développe un théâtre peuplé d’êtres aux identités problématiques, de personnages tiraillés entre deux cultures et leurs descendants , de jeunes nés dans un autre pays que leurs parents, qui ont reçu d’eux un héritage lacunaire. Une mémoire dont les trous rappellent les pages sombres de l’histoire franco-africaine, et empiètent sur le présent. Dans son adaptation de Disgrâce (2016) du Sud-Africain John Maxwell Coetzee par exemple, Jean-Pierre Baro explore l’impensé colonial. Et, tout en continuant d’explorer les territoires de la fiction, il opte pour une approche plus frontale des questions qui l’occupent.

Créé le 12 octobre 2018 au ! POC ! à Alfortville avant de partir en tournée – il sera programmé la saison prochaine au TQI (Jean-Pierre Baro prend la direction à partir du 1er janvier 2019) – , Kévin, portrait d’un apprenti converti s’inscrit dans cette évolution. Fruit d’une commande de Jean-Pierre Baro à l’auteur et comédien Amine Adjina, cette pièce pour adolescents interroge la radicalisation d’une partie de la jeunesse française à travers un portrait fictif. Celui de Kévin, jeune homme de 17 ans né en France d’un père algérien et d’une mère française qui a quitté le domicile familial. Un garçon qui à force d’être seul, plein de questions auxquelles il ne trouve pas de réponses, trouve refuge parmi un groupe religieux extrémiste. Et dans l’idée de partir combattre en Syrie.

Après être allé à la rencontre des adolescents en venant jouer Master (2014) – sa première création jeune public, dont Amine Adjina assurait l’un des deux rôles dans des salles de classe, le metteur en scène fait venir ces derniers au théâtre. Il ne renonce pas toutefois entièrement à l’adresse directe qui permettait à Master de perturber le quotidien scolaire des collégiens. Dans le rôle de Kévin, Mohamed Bouadla excelle d’un côté comme de l’autre du quatrième mur. Au lieu de diaboliser l’aspirant terroriste qu’il incarne, il suscite chez son jeune public un sentiment d’identification. Un trouble proche, sans doute, de celui qu’a ressenti l’auteur en découvrant qu’un de ses amis en classe de seconde, un certain Peter Shérif, s’était radicalisé et avait rejoint la filière des Buttes Chaumont, dont sont issus les frères Kouachi.

Lorsque que la pièce commence, une partie du mal est déjà fait. Pour sa photo de classe, Kévin troque sa chemise pour un qamis, vêtement porté par les hommes musulmans pour la prière. Il reproche à son père (Mahmoud Saïd) sa passivité qui le cloue devant la télévision. Puis les choses s’accélèrent. Devant son ordinateur, Kévin tente d’apprendre une prière en arabe, il entame une discussion avec une jeune fille (Hayet Darwich qui assume tous les rôles féminins du spectacle) qui lui ressemble, quitte un imam qu’il juge trop modéré pour un autre groupe jamais nommé… Le tout au milieu d’une structure métallique qui, avec ses néons et ses hauts parleurs mêlés à divers objets du quotidien, met le plateau sous le signe du doute. De même que plusieurs décrochages avec le cadre plutôt réaliste du récit, comme l’apparition d’un étrange messager : un Robin des Bois converti à l’islam, qui fait basculer le personnage dans une violence que ni l’école ni la famille ne parviennent à enrayer.

Grâce à cet entre-deux, à un humour qui s’invite à des moments inattendus ainsi qu’à interprétation remarquable, Jean-Pierre Baro et ses comédiens relèvent sur scène le défi qu’Amine Adjina a relevé sur le papier. Celui de « regarder ses propres ‘’monstres’’ ». « Que viennent-ils nous montrer ? Et de quoi sont-ils les sombres messagers ? ». Des questions que le théâtre pose ici avec justesse, tout en disant l’urgence d’y répondre.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

Kévin, portrait d’un apprenti converti

Texte : Amine Adjina

Mise en scène : Jean-Pierre Baro

Avec : Mohamed Bouadla, Hayet Darwich, Mahmoud Saïd

Création son et régie générale : Adrien Wernert

Création lumières et vidéo : Julien Dubuc

Scénographie et costume : Cécile Trémolières

Régie son : Audray Gibert

Régie lumière et vidéo : Damien Caris

Collaboration à la mise en scène : Charly Breton

Administration, production Les Indépendances

Remerciement au bureau Formart

Production : Extime compagnie

Coproduction : Théâtre National de Bretagne CDN – Centre européen théâtral et chorégraphique, Scène nationale de l’Essonne Agora / Desnos, Espace 1789 Saint-Ouen.

Avec le soutien de : La Ferme du Buisson Scène Nationale de Marne-la-Vallée, de la Ville de Pantin, du conseil départemental de l’Essonne.

Extime Compagnie est conventionnée par le Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Île-de-France et est associée au Théâtre National de Bretagne CDN – Centre européen théâtral et chorégraphique.

Durée : 1h15

Le Grand Bleu, Lille
Le 8 novembre 2018
14h30 / Scolaire
19h / Tout public

Vendredi 9 novembre 2018
14h30 / Scolaire
20h / Tout public

Théâtre au fil de l’eau, Pantin
Mardi 13 novembre
20h / Tout public

Espace 1789, Saint Ouen
Mardi 20 novembre
14h / Scolaire
20h/ Tout public

Théâtre de l’Agora, Evry
Jeudi 22 novembre
14h30 / Scolaire
19h / Tout public

Vendredi 23 novembre
14h30 / Scolaire
20h / Tout public

Momix, Kingersheim
Mardi 5 février 2019
14h30 / Scolaire
20h / Tout public

La Coloc’ de la culture, Cournon d’Auvergne
Mardi 12 mars
14h30 / Scolaire

Ville d’Issoire
Jeudi 14 mars
20h30 / Tout public

Théâtre National de Bretagne, Rennes
Mercredi 24 avril
20h / Tout public

Jeudi 25 avril
14h30 / Scolaire
19h30 / Tout public

Vendredi 26 avril
14h30 / Scolaire
20h/ Tout public

 

photo  : Extime compagnie

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Révélation Red in Blue Trilogy : magnifique voyage dans l’au-delà, face aux devoirs de chacun 

Révélation Red in Blue Trilogy : magnifique voyage dans l’au-delà, face aux devoirs de chacun  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 Par M.A. dans son blog L'étoffe des songes - 14.10.2018

 

Le point de rencontre entre l’Afrique subsaharienne et le Japon se situe aujourd’hui dans le 20e arrondissement de Paris, au Théâtre de la Colline, à l’invitation de son directeur d’origine libanaise, Wajdi Mouawad. De par sa genèse, l’universalité de Révélation Red in Blue Trilogy ne fait aucun doute. L’auteur d’origine africaine Léonora Miano a choisi Satoshi Miyagi (Antigone, Mahabaratha à Avignon) pour mettre en scène son texte, et bien lui en a pris. Le japonais s’empare de la pièce avec majesté, crée des images magnifiques et surnaturelles, et utilise la musique comme une alliée précieuse vers l’au-delà. Le message sur les devoirs et la responsabilisation de chacun devant ses actes prend une dimension spirituelle forte, liée à l’ordre d’un univers rassemblant vivants et morts. Un spectacle hors norme à voir absolument.

Révélation Red in Blue Trilogy se passe dans l’au-delà. Face aux horreurs incompréhensibles qui habitent le monde des vivants, les âmes à naître (Mayibuye) refusent de partir intégrer les nouveaux-nés. Pour restaurer l’ordre cosmique, la grande déesse mère Inyi convoque les âmes du Pays des Ombres, responsables de toutes ces violences, et les invite à expliquer leurs motifs aux âmes à naître et aux âmes en peine (Ubuntu, issues d’une mort violente ou injuste).

Dans la fosse, percussions, tambours, clochettes, xylophones donnent le rythme et marquent l’entrée dans un monde parallèle. Le plateau est vide, surmonté de deux cercles opposés, noir et blanc, jour et nuit, yin et yang. La déesse Inyi, comme les âmes et les habitants sont en costumes ultra stylisés. Pris hors contexte, le chapeau de planètes des Mayibuye pourrait paraître ridicule, digne d’une fête de fin d’année. Mais l’au-delà revêt nécessairement une apparence différente, et les costumes marquent bien la séparation des mondes, leur côté surnaturel. La déesse est d’autant plus divine que sa parole est dissociée, son visage reste impassible tandis qu’une actrice dit les mots à côté d’elle. Solennels, les gestes, phrases et la diction nécessitent une attention active du spectateur, surtout en première partie où la cartographie des âmes n’est pas évidente. Chaque scène est un véritable tableau, avec des acteurs fantastiques, extrêmement expressifs dans leurs gestes et leurs intonations. Ofiri est particulièrement saisissante et effrayante. Certains des comédiens sont de vrais artistes complets et passent des percussions au plateau avec une grande fluidité. Le résultat est esthétiquement somptueux.

La deuxième partie livre le cœur du message. Les Ombres convoquées doivent rendre compte de leurs actes et de leurs motifs. L’auteur fait référence aux rois négriers de l’Afrique sub-saharienne, qui ont activement participé à vendre des hommes et des femmes aux « étrangers » pour en faire des esclaves. Mais la portée du message va bien au-delà : l’association des pouvoirs et des devoirs, la douleur comme voie d’éveil pour l’âme et non comme une excuse pour la retourner contre d’autres, la responsabilité des choix.

Révélation est un texte magnifique, sublimé par la mise en scène de Satoshi Miyagi, qui donne une portée solennelle et symbolique à tous les mots. Une vision holistique du monde, nécessaire et universelle.

Révélation Red in Blue Trilogy, de Léonora Miano, mise en scène Satoshi Miyagi au Théâtre de la Colline du 20 septembre au 20 octobre 2018.

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Une double Voix humaine au TNP Villeurbanne

Une double Voix humaine au TNP Villeurbanne | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 Gallia VALETTE-PILENKO dans Le Tout-Lyon - 10.10.2018

 

Après une saison blanche, c'est à dire sans création, voilà que le directeur du TNP se jette dans la bataille avec deux pièces en une, la Voix humaine de Jean Cocteau dans les versions théâtrales et musicales, créées en avril dernier au théâtre municipal Raymond Devos, à Tourcoing, avant L'échange de Paul Claudel, qui sera créé au TNP en décembre.

La voix humaine écrite par Jean Cocteau, paraît en 1930, un an après la parution des fameux Enfants terribles. C'est un long monologue de femme délaissée, créé pour Berthe Bovy à la Comédie-Française, qui accentuera d'ailleurs sa renommée. C'est également une tragédie lyrique de Francis Poulenc, ami du poète, composée en 1958 pour la soprano Denise Duval, qui met le chant en valeur puisqu'il constitue l'essentiel de la partition.

Christian Schiaretti a entrepris de monter les deux versions, l'une avec Sylvia Bergé, sociétaire de la Comédie-Française dans la version théâtrale initiale, et l'autre avec Véronique Gens, soprano. Parce que « c'est bien l'intérêt de le travailler dans le même temps dans sa version proprement chantée.

Car si le théâtre permet par sa liberté de nuances et surtout de maîtrise du temps l'interprétation, l'opéra, lui impose, sa loi.

Et le compositeur est le premier metteur en scène » écrit Schiaretti dans sa note d'intention. Ainsi la première serait le pur jeu d'une actrice exceptionnelle pour porter ce texte dans lequel plusieurs personnages gravitent mais dont on entend seulement la voix d'un seul, celui de la femme, dont on ne connaîtra jamais le nom, ni le prénom, seulement les initiales.

Il y a l'amant pragmatique, il y a la femme inconnue qui cherche à joindre désespérément son médecin et enfin il y a l'opératrice, que nécessitait, à l'époque de l'écriture de la pièce, cet instrument balbutiant qu'était le téléphone en regard d'aujourd'hui.

Tandis que la seconde serait un « lamento tragique », accentuée par la voix chantée, où une femme gémit et où le silence, avant John Cage, devient musique. Les réunir est comme nous offrir un miroir, et deux points de vue s'éclairant !

TNP, 16 au 19 octobre, tnp-villeurbanne.com

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

La Nostalgie du futur, textes de Pier Paolo Pasolini et de Guillaume Le Blanc, mise en scène de Catherine Marnas

La Nostalgie du futur, textes de Pier Paolo Pasolini et de Guillaume Le Blanc, mise en scène de Catherine Marnas | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello 13.10.2018


La Nostalgie du futur, textes de Pier Paolo Pasolini et de Guillaume Le Blanc, mise en scène de Catherine Marnas

« L’Italie est en train de pourrir dans un bien-être qui est égoïsme, stupidité, inculture, médisance, moralisme, répression, conformisme, se laisser aller de quelque façon que ce soit à encourager ce pourrissement, c’est la forme que prend le fascisme aujourd’hui », constate Pasolini dans Dialogues (1962).

Il faut être extrêmement fort pour affronter le fascisme de la normalité, « cette codification joyeuse, mondaine, choisie, du fond brutalement égoïste d’une société ».

Des propos douloureusement pertinents, quant à la réalité de nos temps actuels. La Nostalgie du futur, inspiré par l’œuvre et l’esprit subversifs de Pasolini, prend pour matériau sonore et visuel des entretiens et des films réalisés par le poète italien :

Ecrits corsaires (1973-1975), La Langue vulgaire (1975), Correspondance générale (1940-1975), La Ricotta (1963), Uccellaci et uccellini (1966), une fable tragi-comique.

Catherine Marnas, metteure en scène et directrice du Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, se dit complice de l’œuvre et la pensée de Pasolini, elle lance avec La Nostalgie du futur un appel à la résistance, écrit avec le philosophe Guillaume Le Blanc (L’Insurrection des vies minuscules, 2013 et La Fin de l’hospitalité, 2017).

Prémonition, prophétie et clairvoyance d’un regard pasolinien porté sur la liquidation des valeurs des dites « petites gens » – peuple sans connotation réactionnaire – , mises à bas par la consommation excessive, d’où le nivellement des identités.

Aussi entend-on le poète déplorer, d’un chemin qui va du Frioul à Rome, la disparition du peuple agraire et préindustriel au profit de la masse néo-libérale.

Ainsi est significative la métaphore de la disparition des lucioles car, dans les années 1960, existait cette espèce lumineuse qui voletait dans la nuit ; or, la pollution de l’air urbain et surtout celle des rivières dans les campagnes a tué ce peuple d’insectes.

Dans les Lettres luthériennes (1975), le constat de Pasolini est désabusé : « L’Italie ne vit rien d’autre qu’un processus d’adaptation à sa propre dégradation. »

Quand les formes de vie anciennes disparaissent, quand les traditions et les peuples s’en vont, c’est le futur qui est ôté au présent – un impossible qui devient nostalgie.

La crise des migrants symbolise la crise des subjectivités contemporaines qui basculent massivement dans un état spectral, sans protections, sans droits ; elles deviennent de leur vivant comme effacées – spectres, ombres et fantômes.

D’un côté, les puissants – les faucons – et de l’autre, les humbles – les passereaux. Et Pasolini serait le corbeau, philosophe de gauche qui interroge l’état du monde dans le film Uccellaci et uccellini de 1966 – Des oiseaux, des gros et des petits.

Faisant résonner l’œuvre et les entretiens du poète et réalisateur italien, Catherine Marnas révèle une pensée visionnaire bienveillante, opposée au cynisme ambiant.

Les comédiens jouent du Pasolini tandis que deux demandeurs de refuge, duo clownesque mi-Toto mi-Godot, incarnent la tonalité burlesque d’une errance sans fin.

Et pour lutter contre le fascisme de la normalité, un rappel onirique de l’œuvre pasolinienne sur la scène : en toile de fond, des femmes romaines au regard grave près des colonnes du Caravage ; pour rideau de lointain, une forêt dantesque où volètent les lucioles non disparues, des arbres centenaires et une paix profonde.

Sans oublier le rappel à la mémoire de l’arbre feuillu au pied duquel Saint-François se penche, prêchant  aux oiseaux, reprise de la fresque de Giotto di Bondone (1297-1299), dont il ne resterait sur le plateau qu’un feuillage roux qui s’assèche.

Sur la scène, une sorte d’estrade de bois ou bien de bateau échoué qui résonne quand on l’arpente, et les interprètes ne se privent pas de donner du volume sonore aux lieux alors que, dans le même temps, des hommes déploient leur art du pugilat.

Echanges de corps à corps virils – la lutte et le combat fraternels ou amoureux, et la rixe physique agressive et guerrière -, les coups résonnent sur les lattes de bois.

Le ton est donné, facétieux et souriant ; d’un côté, des bribes de films et des reprises scéniques de la Passion du Christ, épisode jugé blasphématoire, condamnant Pasolini à quatre mois de prison avec sursis pour « outrage à la religion d’Etat ».

Pendant ce temps, les deux marcheurs en quête d’abri échangent sur le monde, manquent des marches en sautant, avancent puis reculent, passent puis reviennent.

Et les comédiens se défont de leurs atours théâtraux, revêtent leur habits de ville, et questionnent face public l’œuvre pasolinienne comme l’homme lui-même, nostalgique de temps originels où les pâtres du Frioul représentaient la pureté.

Or, si le maître condamne la consommation à outrance, n’en profite-t-il pas pour autant ? Pourrait-il donner ainsi ses leçons de vie, vêtu de son perfecto urbain de cuir et pourrait-il produire ses films et éditer ses pièces, ses poèmes et ses essais ?

La richesse de la quête existentielle tient aussi aux paradoxes qui font Pasolini, des paradoxes qu’il hait, lui – bourgeois, homosexuel, communiste, artiste d’avant-garde.

Les comédiens sont sincères, engagés dans la joute philosophique, ils construisent ensemble un spectacle à la fois politique et poétique, plein de maturité et d’enfance.

Julien Duval, Franck Manzoni, Olivier Pauls, Yacine Sif El Islam et Bénédicte Simon donnent énergie et force renouvelée au vœu pasolinien de l’éveil des consciences.

Véronique Hotte

Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, du 9 au 25 octobre 2018, du mardi au vendredi à 20h, samedi à 19h, et le samedi 20 octobre à 19H30. www.tnba.org

Crédit photo : Sébastien Husté

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Théâtre : révolution tranquille à Toulouse

Théâtre : révolution tranquille à Toulouse | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot  dans Le Figaro le 11/10/2018 

LA CHRONIQUE D'ARMELLE HÉLIOT - Galin Stoev a pris la direction du centre dramatique avec énergie. Le spectacle de Marie Rémond n'est pas mûr. Celui de Christophe Honoré, accompli.

Le vent d'autan balaye le ciel de Toulouse. Pluie en fin de nuit, air tonique le jour. Un courant d'air heureux s'engouffre dans le hall du bâtiment qui abrite le Centre dramatique national de la Ville rose. Jacques Rosner, Jacques Nichet, Laurent Pelly, avec Agathe Mélinand, se sont succédé depuis quarante ans. Des patrons à fortes personnalités, créant ou invitant des spectacles puissants et originaux. Le metteur en scène Galin Stoev, aux commandes du lieu depuis quelques mois, choisit de reprendre l'ancien nom de Théâtre de la cité pour mieux innover.

Les salles, la signalétique, les circulations et les documents d'information portent désormais sa marque. Mais, et c'est flagrant dès cette première saison, cet artiste d'origine bulgare, entouré d'une équipe ardente, a pensé un fonctionnement à la fois très ancré dans le territoire et à grande ambition internationale. Le Théâtre de la Cité, ombilic d'un réseau serré, avec ses collaborations à l'échelle de la ville, du département, de la région et au-delà, palpite au rythme de spectacles très intéressants. Galin Stoev lui-même signera en décembre un travail sur un texte du Russe Ivan Viripaev.

Adaptation délicate
Mais auparavant, il aura offert aux spectateurs plusieurs représentations de Tous des oiseaux, de Wajdi Mouawad, une œuvre théâtrale très forte, et a laissé place à une équipe «accompagnée»: des jeunes à qui l'on offre des conditions de travail, de coproduction, de diffusion, etc. Cela commence par deux as de la génération montante: Marie Rémond, celle qui a fait d'Agassi ou de Dylan des créatures de planches avec autant de maestria que de malice ; Thomas Quillardet, qui connaît tout de Tristesse et joie dans la vie des girafes. Pour ne citer qu'un seul parmi tous ses spectacles.

Ils s'étaient intéressés à Éric Rohmer. Ils ont été séduits par une nouvelle de Jane Bowles, Cataract Valley. Étrange histoire de sœurs nouées par des sentiments excessifs. Dans un très beau décor, mais un peu écrasant, la délicatesse de l'adaptation et de l'interprétation a besoin de mûrir. On reverra cette transposition en mai-juin et tout sera alors en place.

Souvenirs intimes
Christophe Honoré, lui, est arrivé fin prêt à Toulouse, après les représentations de son nouveau spectacle, Les Idoles, à Vidy-Lausanne et Tarbes. Pas les idoles de Marc O. Pensez plutôt aux films et aux livres du cinéaste. «Ce que tu aimes bien est ton véritable héritage», prévient-il. Il est trop jeune pour les avoir connus de près, mais ils sont ses références, ses grands frères en idéal, en souffrance, en exigence, en talent, en travail. Jacques Demy est le révélateur à l'art du cinéma. Il est incarné par une femme pulpeuse et spirituelle, Marlène Saldana. Les autres? Cyril Collard (Harrison Arévalo), Bernard-Marie Koltès (Youssouf Abi-Ayad), Hervé Guibert (Marina Foïs), Serge Daney (Jean-Charles Clichet), Jean-Luc Lagarce (Julien Honoré).

Qu'ont en commun ces artistes ? Ils sont morts du sida dans les années 1980-1990. On n'en guérissait pas

Qu'ont en commun ces artistes? Ils sont morts du sida dans les années 1980-1990. On n'en guérissait pas. Les souvenirs intimes d'un adolescent de Rostrenen qui voit Lola et s'aventure dans les rues de Nantes, et qui, à vingt ans, assiste à un hommage à Dominique Bagouet, sont les pierres angulaires de ce tombeau bouleversant, grave, cru, et souvent drôle. Rythme, engagement de chacun, groupes et solos, danse, musique, rien de morbide ou d'indiscret. Quelques sommets de l'art théâtral: Marlène Saldana en Liz Taylor, Arévalo dans les crises de Collard, Abi-Ayad avec l'audace de Koltès ou Marina Foïs, disant, habitée et sobre, les pages d'Hervé Guibert sur la mort de Musil/Foucault. Admirable héritage.

Cataract Valley, Théâtre de la Cité, Toulouse (31), jusqu'au 19 octobre. Les Idoles, jusqu'au 13 octobre, puis en tournée et à l'Odéon (Paris VIe) en janvier. Tél.: 05.34.45.05.05.

 

Légende photo : Marina Foïs (Hervé Guibert), Youssouf Abi-Ayad (Bernard-Marie Koltès) et Marlène Saldana (Jacques Demy) dans Les Idoles mis en scène par Christophe Honoré. - Crédits photo : Jean-Louis Fernandez

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Tout Shakespeare in English sur une table de cuisine

Tout Shakespeare in English sur une table de cuisine | Revue de presse théâtre | Scoop.it



Par Armelle Héliot  dans Le Figaro  le 12/10/2018 

La compagnie britannique Forced Entertainment présente l'ensemble des pièces du grand Will dans des versions de moins d'une heure. Un acteur et des objets ordinaires en guise de marionnettes.

Ceux qui ont eu la chance de les découvrir, dans les années 90, n'ont jamais oublié les artistes de la compagnie française le Nada Théâtre avec sa version pour légumes des aventures d'Ubu. Carottes, poireaux, radis, concombres et autres pommes se démenaient sur une table, manipulés par des comédiens forts d'un entrain enfantin communicatif. Le spectacle fit le tour du monde…

Avec Complete Works: Table Top Shakespeare, la compagnie britannique Forced Entertainment («divertissement forcé») qui présente régulièrement en France ses créations toutes très originales, reprend un peu le principe de Jean-Louis Heckel et Babette Masson, élèves de Jacques Lecoq, transfuges de chez Philippe Genty pour Ubu.

Une table, une chaise, deux petits blocs à droite et à gauche, le tout entre deux rayonnages bourrés de produits que l'on trouve dans la cuisine. Produits alimentaires, pots de mayonnaise, bouteille d'huile, flacons divers, objets utilitaires, râpe à fromage, décapsuleur, etc. Tout est bon. Tout devient un «personnage»! Une scénographie de Richard Lowdon dans des lumières et un peu de son par Jim Harrison.

Quelque chose d'enfantin
Jarry avait lui-même pensé aux marionnettes. Évidemment pas Shakespeare. Et le travail des six comédiens de la compagnie, dirigée par Tim Etchells, qui supervise les mises en scène, est époustouflant. Ils ont «réduit» l'ensemble des pièces de William Shakespeare, trente-six œuvres, comédies comme tragédies. Durée de chaque réduction: de 45 minutes à une heure. Et des formes très différentes: un récit sobre et grave, non dénué d'ironie, pour Le Marchand de Venise par Nicki Hobday, une symphonie carnavalesque pour Peines d'amour perdues par Robin Arthur. Chaque pièce est traduite selon une dramaturgie stricte et cohérente. Éclairante. Leurs camarades, Jerry Killick, Richard Lowdon, Claire Marshall, Cathy Naden, Terry O'Connor, ont mis la main à la pâte. Ils ont pensé chaque transposition, et les objets qui représentent les protagonistes ne sont pas choisis au hasard. Tout fait sens avec finesse et malice.

Tout est joué en anglais, sans surtitrage. Mais c'est un anglais d'aujourd'hui et les interprètes, chacun assis derrière la table-scène, prennent bien garde à l'articulation et au ton. Il y a là quelque chose d'enfantin et de jubilatoire qui touche même ceux qui ne maîtrisent pas complètement la langue. Personne n'est perdu. On a peur, on rit, on sourit, on est ému. Les objets ont une âme et les Britanniques beaucoup d'esprit!

Théâtre de la Ville-Espace Cardin, dans le cadre du Festival d'Automne, jusqu'au 20 octobre. Certaines séances sont complètes, mais il reste des places. Loc.: 01 42 74 22 77.

 

Légende photo : Produits alimentaires, piles, râpe à fromage… Tout devient un «personnage» dans une réinterprétation des pièces de Shakespeare. - Crédits photo : Hugo Glendinning

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

L'ACDN appelle au dialogue dans le conflit au Théâtre de la Commune

L'ACDN appelle au dialogue dans le conflit au Théâtre de la Commune | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Publié dans Sceneweb 12.10.2018

 

Le bureau de l’ACDN – Association des Centres Dramatiques Nationaux – composé de Robin Renucci, Carole Thibaut et Joris Mathieu vient de publier un communiqué sur le conflit social au CDN d’Aubervilliers – Théâtre de la Commune. Depuis le 20 septembre, 10 des 18 salariés ont cessé le travail pour protester contre le manque de dialogue social et demandent l’ouverture d’un audit social. Le CDN est dirigé par Marie-José Malis, membre de l’ACDN et Présidente du SYNDEAC. Dans son communiqué, l’ACDN ne souhaite pas prendre position dans le conflit mais tient à “assurer l’ensemble de l’équipe (direction comme salarié.e.s) de son plein soutien dans une démarche de dialogue qui permettra au Théâtre de la Commune de retrouver une unité“. Le bureau de l’ACDN souligne que ce conflit “ne correspond en rien à la réalité de ce qu’il se passe dans les Centres dramatiques nationaux, que ce soit à Aubervilliers ou sur l’ensemble des territoires“. Voici l’intégralité du communiqué. 

Ces dernières semaines, le Centre dramatique national d’Aubervilliers, connaît un conflit social qui s’est déclaré entre une partie des salarié.e.s et la direction. Il n’appartient pas à l’ACDN de prendre position dans ce conflit mais nous tenons à assurer l’ensemble de l’équipe (direction comme salarié.e.s) de son plein soutien dans une démarche de dialogue qui permettra au Théâtre de la Commune de retrouver une unité que nous appelons de nos voeux.

Au-delà de la situation particulière qui se joue à Aubervilliers et que nous ne commenterons pas, l’A.C.D.N. se dit préoccupée par les nombreuses tentatives d’instrumentalisation de ce conflit social. Nous ne laisserons personne faire le procès en modernité des artistes qui créent sur nos scènes, ni dénigrer les outils qui sont placés sous notre responsabilité et encore moins pointer du doigt les équipes permanentes qui oeuvrent quotidiennement par leur travail à la tenue d’un service culturel public exemplaire et dynamique.

Nous ne laisserons pas non plus germer une forme de confusion dans l’esprit de celles et ceux qui, mal renseignés ou procédant par raccourcis, voudraient, au travers du Théâtre de la Commune, instruire la réforme des institutions culturelles labellisées qu’ils considèrent injustement archaïques ou figées. C’est sur ce terreau là, que se fabrique un discours paresseux intellectuellement, celui-là même qui prône la flexibilité du travail pour améliorer le rendement, qui conçoit la précarité comme un moteur de la créativité, qui véhicule des fantasmes pour mieux nourrir un populisme rampant.

Nous ne laisserons pas ce conflit localisé devenir l’instrument métonymique de celles et ceux toujours prompts à faire le procès d’un service public, et celui de la culture en particulier, qui serait considéré (et clairement nommé) comme « à bout de souffle ». Nous ne comprenons que trop bien la logique de démantèlement qui commence ainsi.

L’ACDN affirme simplement mais avec force, que cela ne correspond en rien à la réalité de ce qu’il se passe dans les Centres dramatiques nationaux, que ce soit à Aubervilliers ou sur l’ensemble des territoires. Ces structures sont dynamiques, les équipes permanentes et intermittentes sont compétentes et sont pleinement engagées au service autant de la politique générale de décentralisation culturelle que des projets singuliers des directeurs et directrices de ses institutions. L’ACDN invite ainsi chacune et chacun à éviter de commenter inopportunément la situation du Théâtre de la Commune, afin qu’un climat plus serein permette à l’ensemble des personnels de la structure de trouver une issue favorable à ce conflit interne.

Le bureau de l’ACDN
Robin Renucci, Carole Thibaut et Joris Mathieu

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Les Déchargeurs à Paris rechargent le théâtre

Les Déchargeurs à Paris rechargent le théâtre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 Par Michèle Jacobs-Hermès sur le site de TV5Monde 13 FÉV 2017


Un théâtre est toujours une aventure culturelle mais c'est aussi une entreprise. Avec une équipe, des moyens, un modèle économique, des objectifs... Exemple avec Le Théâtre des Déchargeurs, situé en plein cœur de Paris.

« Les Déchargeurs » ? Une vraie fabrique, au sens noble du terme. Ce théâtre, créé au début des années 1980, découvre, lance des spectacles et aide de très nombreux artistes à se professionnaliser. Il répond à des acteurs, des musiciens confirmés, désireux de tenter de nouveaux formats. Cerise sur le gâteau : Philippe Geluck, papa du Chat, dessinateur adulé des francophones, est un jour passé par là. Il a déposé l’empreinte de sa patte facétieuse sur une fresque monumentale qui, dès l’entrée du théâtre, invite chacun à jouer la carte de l’adoption… d’un fauteuil en déshérence.

Guillaume Apollinaire, Michel Houellebecq, Samuel Beckett, Israël Horovitz sont, pour l’heure, simultanément à l’affiche. Avec d’autres. Olivier Py, Michael Lonsdale, Mario Gonzalez se sont essayé dans ces murs. Des acteurs comme Denis Lavant s’y produisent, de même que des musiciens et des chanteurs, sur les traces d’Emily Loiseau, des Têtes Raides, d’Arthur H, d’Antoine Chance (premier lauréat des « Jeunes talents » de TV5MONDE) ou de Vincent Delerm. Beaucoup ont fait ici leurs premières armes. La poésie y fait aussi salle comble. Et les soirées citoyennes viennent d’y prendre leur envol grâce aux « Amis des Déchargeurs  », particulièrement présents dans l’animation des lieux.

Un duo de quadragénaires passionnés aux commandes
Ne dîtes pas à Ludovic Michel, son co-directeur avec Lee Fou Messica, que sa programmation est « éclectique » ! Il déteste le mot. L’homme est loin d’être un touche-à-tout. Lorsqu’il est arrivé de Besançon aux Déchargeurs pour y produire un spectacle autour de la poétesse Anna de Noailles, voici 25 ans, le lieu était déjà un « bastion ». Il n’en est jamais reparti, pris par la passion que lui inspirait l’implication de l’équipe menée par Vicky et Lee Fou Messica.

Nous sommes à deux pas du Châtelet à Paris. A l’époque des Halles, le bâtiment qui abrite aujourd’hui Les Déchargeurs était un hôtel de maître. Avec sa façade, sa cour intérieure et son escalier, aujourd’hui classés, les lieux qui avaient hébergé le premier directeur de l’Opéra de Paris servaient à faire mûrir des bananes et affiner des fromages, jusqu’à leur fermeture au début des années 1970.

Vicky Messica venait de débarquer de Tunisie. Il accompagnait Claudia Cardinale pour un casting. Ses origines mêlant sangs grec, russe, italien lui donnaient un tel charisme, qu’il convainquit immédiatement la propriétaire du bienfondé de son projet artistique et de l’adéquation des lieux. Il consacrera trois ans à mettre en place son théâtre, grâce notamment à ses gains de jeu : « Vicky était grand joueur de poker. Il jouait avec Yves Montand, Serge Reggiani. Des fortunes misaient sur lui. Le soir il venait dire de la poésie ici. » Vingt-trois tonnes de gravats seront évacuées… pour laisser place aujourd’hui à deux petites salles de spectacle, un club de poésie dans les caves voûtées, un joli bar où le Chat de Philippe Geluck côtoie des photos de SDF. Et un grand bureau vitré, à fleur de cour, où règne l’atmosphère d’une ruche plus qu’active.
La prise de risques chevillée au corps et au cœur
C’est que le Théâtre des Déchargeurs est bien plus qu’un théâtre classique. Trente-cinq ans qu’il tourne. Ludovic Michel et Lee Fou ont d’ailleurs décidé de mener un long travail de patrimoine sur la vie du lieu après avoir célébré récemment l’anniversaire de son ouverture avec Christopher Hampton. Une manière de prouver la légitimité de son activité, son utilité vitale dans le métier. « Nous assurons chaque année quelque 640 levers de rideau », confie Ludovic Michel.

En février, ce ne sont pas moins de dix spectacles de théâtre qui sont proposés simultanément aux spectateurs. Certains sont présentés en primeur ou repris, avant de partir sur de grands plateaux. Encore tout récemment à l’affiche « Le Dépeupleur » de Samuel Beckett dans une mise en scène d’Alain Françon (ancien directeur du Théâtre de la Colline) et interprété par l’immense comédien Serge Merlin (oui, oui, le peintre un peu fou du film « Amélie Poulain ». Il va reprendre le spectacle en avril au Théâtre de la Ville, puis au TNP de Villeurbanne, passant ainsi d’une jauge de 80 à plus de 600 spectateurs.

D’autres spectacles émanent de professionnels qui démarrent ; ils ont, le cas échéant, reçu des aides à l’écriture ou à la production et viennent ici pour susciter si possible des tournées ultérieures. D’autres encore arrivent depuis des scènes situées ailleurs en France, petites troupes, mais aussi scènes nationales ou régionales, pour se faire découvrir des Parisiens.

Tous les cas de figure se retrouvent, tous les types de contrat, les Déchargeurs jouant – au travers de ses deux petites salles - la partition de la production ou de la co-production, de la réalisation ou de la co-réalisation, de l’accueil, etc. Cette activité, cette prise de risques est rendue possible grâce aux autres métiers de l’équipe. Mais les équilibres restent fragiles…
 
Aider les professionnels et nouer des partenariats à travers la France, la Suisse, le Liban, la Bulgarie et au-delà
L’équipe a développé des outils, des réseaux, noué des partenariats, tels ceux qui la lient de manière très suivie au Printemps des Poètes à Paris, ou au Théâtre des Halles dirigé par Alain Timar à Avignon. « Depuis trois ans, nous apportons une "aide à la direction" dans ce théâtre municipal et labellisé DRAC, qui va inaugurer sous peu des résidences d’écriture ».

Les liens peuvent être aussi plus ponctuels, comme c’est le cas avec le Théâtre du Rond-Point à Paris, la Scène nationale de Châteauvallon, le Théâtre d’Antibes (avec Daniel Benoin), le Théâtre Liberté de Toulon (où officie Charles Berling), le Théâtre du Crochetan à Monthey en Suisse, ou encore le Théâtre du Passage à Neuchâtel…

« Nous sommes probablement les seuls à avoir développé autant de pôles d’activités, ce qui nous donne une belle visibilité dans le milieu. Nous aidons les compagnies, si elles en éprouvent le besoin, à élaborer leur budget, leur cahier technique avec les différents scénarios utiles selon les configurations dans lesquelles elles vont se produire ensuite. Nous intervenons en outre, fréquemment, sur la circulation des spectacles. Nous tenons aussi à nos rencontres autour de poètes. Vicky Messica, le fondateur des Déchargeurs, avait ouvert la voie, lui qui détenait les droits de Blaise Cendrars. Nous organisons toutes les trois semaines, une rencontre, un échange, mêlant des poètes qui ont pignon sur rue sans toutefois que le public sache toujours qu’ils ont touché à la poésie (c’était le cas récemment avec Tahar Ben Jelloun et Michel Onfray) avec des écrivains méconnus, tel Hervé Annoni, qui, le jour est peintre en bâtiment, et qui anime nos soirées "Poésie mon amour" ».

Sans parler des lettres que Guillaume Apollinaire envoya durant toute la Première Guerre mondiale à son aimée, et qui font l’objet d’un spectacle selon l’adaptation à la scène assurée par Pierre Jacquemont : « C’est le petit-fils du poète qui les lui a confiées car elles n’avaient jamais été publiées, à quelques exceptions près, par Gallimard. » La lecture à deux voix intitulée « Madeleine, l’amour secret d’Apollinaire » est un petit bijou de tendresse et d’émotion (jusqu’au 27 mars).

Ludovic Michel est intarissable quand il évoque les projets du Théâtre : de « I feel good », une pièce écrite par un jeune auteur, Pascal Reverte, sur une rencontre hallucinée entre un homme et une femme, le temps d’un bref évanouissement dans un service de réanimation, qui sera jouée à partir du 21 février. De la production de « Cloué au sol » avec Gilles David, sociétaire à la Comédie Française, qui va être montré au Théâtre du Rond-Point.

Jusqu’à la venue, imaginée avec l’ami des Déchargeurs, Jean-Pierre Siméon, d’Anouk Grinberg qui jouera « La Femme qui parle à ses pieds » la saison prochaine, en passant par un grand rendez-vous programmé pour fin mai, avec la mairie du 1er arrondissement de Paris, le Conservatoire, le Forum des Halles, la Comédie Française : « Pendant trois jours nous proposerons "Le Théâtre tient parole" avec des spectacles gratuits dans différents lieux. On se battra ici aussi pour faciliter l’accès à la culture. »

Autres rendez-vous attendus parmi une foultitude : la relecture du texte « La France contre les robots » de Bernanos : « Gilles, son petit-fils, viendra nous parler de son grand-père dont on oublie souvent qu’il s’est fermement opposé au maréchal Pétain. Tout ce qu’il a écrit il y a 70 ans sur l’inhumanité est en train de se vérifier ! » Et Fabrice Luchini, qui viendra à partir du 28 mars, dira des textes de Charles Péguy, Emile Zola, Pascal Bruckner, Sandor Ferenczi et Jean Cau sur le thème « Des écrivains parlent d’argent ».

Les Déchargeurs, c’est aussi parfois des passerelles avec des scènes étrangères, notamment en liaison avec la fondation Alliance française : en Ukraine, en Bulgarie, dans les Emirats, en Colombie, en Chine, en Corée, au Pakistan, au Liban, avec même une incursion dans le théâtre africain.
 
Une société qui développe l’entraide, cela peut aussi passer par le théâtre


Enfin, ce théâtre multicartes et au profil si ouvert, accueille des « Rencontres citoyennes », initiées grâce aux « Amis des Déchargeurs », à l’initiative de son président François Vignaux et de son complice, le réalisateur Jean-Michel Djian. La ligne poétique des Déchargeurs leur doit beaucoup. L’ouverture sur les questions de santé publique, de solidarité avec les SDF, d’éducation républicaine, au travers de rencontres le samedi en avant-soirée est leur initiative et elle a immédiatement résonné dans le cœur de Ludovic Michel : « Les moments que nous avons passés ces dernières semaines avec le Samu social et avec la Ligue de l’enseignement m’ont énormément ému, moi qui ai été élevé grâce au Secours populaire. Que serions-nous aussi sans Victor Hugo, son discours à la République, porté par Juliette Drouet… Parmi mes récentes émotions, celles nées d’un débat autour de la personnalité de Jack Ralite, animé par Franz-Olivier Giesbert et Jean-Michel Djian : nos débatteurs sont sortis éreintés et bouleversés du dialogue avec l’assistance. »

François Vignaux, qui exerça dans le passé de hautes fonctions au service de la coopération universitaire francophone et qui soutient aussi l’émergence de documentaires en participant discrètement à des financements participatifs, croit intimement à l’utilité de favoriser les échanges entre les personnes qui bénéficient de programmes d’entraide. D’où sa proposition aux Déchargeurs de dialoguer avec le Samu social : les hôtels qui hébergent des familles en difficulté comptent 5 000 enfants qui ne se parlent que si des activités leur sont proposées. Parmi les initiatives de l’équipe du théâtre engendrées par cette rencontre, une représentation offerte de « Play », le spectacle jeunesse joué par Lee Fou Messica, pour des enfants défavorisés.

Il a longtemps été question que le Théâtre des Déchargeurs soit théâtre municipal. « Nous le souhaitions », aquiesce Ludovic Michel. Le ministère estimait que c’était à Paris de gérer la situation. « Nous aimerions tellement que le ministère, avec lequel nous travaillons très harmonieusement, nous labellise. L’année 2016 a été très dure. Les attentats ont été "meurtriers". L’écriture contemporaine est plus complexe à faire vivre. De grands créateurs qui ont quitté la direction de grandes salles nationales sont obligés de louer des salles à Paris pour poursuivre leur travail. Ce n’est pas normal. Nous en aidons, comme Claude Regy. On pourrait attendre que le Théâtre des Déchargeurs soit reconnu comme un lieu de diffusion nécessaire au centre de Paris. Et pourquoi pas la plus petite scène nationale de France ? Nous sommes la seule de cette taille (80 places) à avoir reçu des Molière et à avoir été nommée à plusieurs reprises. »

Et Ludovic Michel, décidément passionné, convaincu et convaincant, mais aussi tout en retenue, de conclure : « Oui je crois que la poésie peut sauver le monde. Souvenons-nous de ce qu’est la littérature, de ce qu’elle a apporté dans nos vies. »

Le Théâtre des Déchargeurs - 3, rue des Déchargeurs. Paris 1er.
www.lesdechargeurs.fr

Michèle Jacobs-Hermès
Mise à jour 13.02.2017 à 17:07

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

La Guadeloupéenne Maryse Condé remporte le « nouveau prix de littérature », alternative au Nobel

La Guadeloupéenne Maryse Condé remporte le « nouveau prix de littérature », alternative au Nobel | Revue de presse théâtre | Scoop.it

LE MONDE | 12.10.2018


L’écrivaine de 81 ans, auteure d’une trentaine de romans portant notamment sur l’esclavage et le colonialisme, a été choisie par un vote populaire.


Souvent pressentie pour le prix Nobel, l’écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé a remporté vendredi 12 octobre « le nouveau prix de littérature » institué par la « Nouvelle Académie ».

En raison d’un scandale sexuel touchant l’Académie suédoise, à la suite d’accusations d’agressions et de viols portées par dix-huit femmes contre l’époux d’une académicienne, l’institution n’a en effet pas été en mesure de remettre un prix Nobel de littérature pour l’année 2018.

C’est donc pour compenser cette absence qu’a été créé ce nouveau prix, décerné à Maryse Condé. « Dans ses œuvres, avec un langage précis », celle-ci « décrit les ravages du colonialisme et le chaos du post-colonialisme », a fait valoir la Nouvelle Académie lors de l’annonce du prix à la Bibliothèque publique de Stockholm.

Lire aussi :   Maryse Condé, pourvoyeuse de plaisirs

Née en février 1937 à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), Maryse Condé a publié une trentaine de romans portant notamment sur l’esclavage et l’Afrique, ainsi que des pièces de théâtre et des essais. Son dernier livre, Le Fabuleux et Triste Destin d’Ivan et d’Ivana (éd. JC Lattès), est paru en 2017, deux ans après Mets et Merveilles, qu’elle avait annoncé comme son ultime ouvrage.

« Je suis très heureuse et très fière d’avoir ce prix, mais permettez-moi de le partager avec ma famille, avec mes amis et surtout avec tous les gens de la Guadeloupe […] qui seront émus et heureux de me voir récompensée », a-t-elle réagi dans une vidéo, peu après l’annonce.

Financement participatif et mécénat
Maryse Condé a été désignée parmi une liste établie par quarante-sept bibliothécaires suédois, ensuite ramenée à quatre noms par un vote populaire (33 000 contributions, selon les organisateurs) : la Française Maryse Condé, le Britannique Neil Gaiman, la Québécoise Kim Thúy et le Japonais Haruki Murakami. Celui-ci, favori dans la course au Nobel, a demandé à être retiré de la liste, préférant « se concentrer sur l’écriture, loin de l’attention des médias ».

Quatre jurés — une éditrice, une professeure de littérature, un critique littéraire et la directrice d’une bibliothèque, tous suédois — ont ensuite été chargés de désigner le lauréat final.

Le prix — un million de couronnes (environ 97 000 euros), soit un peu plus du dixième du chèque perçu par les lauréats d’un Nobel — est doté par financement participatif et mécénat.

Il sera remis le 9 décembre, la veille du banquet des Nobel, traditionnellement dressé à l’hôtel de ville de Stockholm en l’honneur des lauréats de l’année (physique, chimie, médecine, littérature, économie, outre le prix de la paix, décerné à Oslo), en présence de la lauréate.

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Carole Karemera, j’irai le dire chez vous

Carole Karemera, j’irai le dire chez vous | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Aurélie Charon dans Libération 12.11.2018

 

Auteure d’une pièce «chez l’habitant» qui réunit en Seine-Saint-Denis des paroles de femmes vivant à Bruxelles, Kigali ou Sevran, l’artiste développe au Rwanda le Ishyo Arts Centre, un théâtre sans lieu destiné à investir l’espace public, pas cicatrisé depuis le génocide de 1994.

 

Il y a des vies qui résistent à la fiction. Quand la réalité a percuté trop brutalement les esprits, ils n’ont plus confiance en aucune histoire, les portes se sont fermées. Au Café Bourbon de Nyarutarama, près de Kigali, sorte de Starbucks local, Carole Karemera avoue n’avoir toujours pas de salle de spectacle. Pourtant elle peut observer chaque colline et cocher mentalement tous les lieux où elle a joué : maisons, bars, restaurants, rues. Elle tente avec le théâtre de cicatriser un territoire, petit pays où sans confiance, l’art n’aurait pas pu revenir : avant le génocide de 1994, certains artistes ont participé à la propagande : «Etre artiste n’était pas aussi beau et innocent que j’imaginais, ce n’est pas anodin ici.»

Le Kigali qu’on dévale en taxi-moto de colline en colline, Carole Karemera l’a découvert en 1996 avec colère et incompréhension, avant de s’installer au Rwanda en 2005, plus apaisée. Carole Karemera est née en 1975 en Belgique de parents exilés, on a pu la voir comme comédienne chez Peter Brook, elle s’était révélée auparavant dans la pièce Rwanda 94 de Jacques Delcuvellerie - œuvre gigantesque et incontournable dans la réflexion sur le génocide rwandais. Depuis son arrivée au Rwanda, elle semble répondre en action à un ancien ministre de la Culture qui, à sa question «Pourquoi n’y a-t-il pas de théâtre à Kigali ?», lui avait renvoyé : «Est-ce qu’il existe un public ?» Avec sept autres femmes en 2006, elle crée le Ishyo Arts Centre, et ses questionnements ont rencontré ceux de Valérie Suner, directrice de la Poudrerie en Seine-Saint-Denis (lire ci-contre) - une structure entièrement consacrée au participatif et au théâtre «à domicile» -, créant un détonnant axe Sevran-Kigali.

Bibliothèques mobiles

«Je suis à Kigali, Valérie de Sevran m’appelle et me dit : "Je suis à la tête d’un théâtre qui n’a pas de lieu ! Tu veux venir ?" J’ai dit oui tout de suite.» La première pièce à domicile qu’elle imagine pour Sevran s’appelle We Call It Love : une femme va à la rencontre de celui qui a tué son fils. Une histoire inspirée d’un fait réel, écrite par le Sénégalais Felwine Sarr. «On s’est demandé comment on fait pour mettre une pièce dans 8 m2, ce n’est pas rien d’avoir trois Rwandais qui débarquent à la maison, qui poussent tous les meubles et posent l’histoire du génocide chez toi.» C’était la première fois que la Poudrerie accueillait une compagnie étrangère, et pour une fois, le Rwanda n’était pas dans la télévision mais prenait place dans le salon, en chair et en os.

 

Pour le festival organisé par Valérie Suner, c’est la pièce Murs-Murs qu’elle vient présenter dans les maisons, d’après un texte de la Nigériane Zainabu Jallo et des entretiens menés avec des femmes de Kigali. Carole Karemera questionne les générations qu’elle ne croise qu’aux mariages et aux enterrements : il reste quoi de la culture traditionnelle, dans ce pays en transformation ? «Quand on racontait en France qu’au Rwanda, nous, les femmes, on a pris le pouvoir, les gens étaient sceptiques. Oui, on a une majorité de femmes au Parlement, on a des femmes d’affaires, des ministres, on voulait aussi parler de ça.» L’an dernier à Kigali, elle a fait venir le travail de la Poudrerie de Sevran : le théâtre en appartement. «Ce n’était pas évident, on n’ouvre pas notre porte à n’importe qui, après ce qui s’est passé en 1994.» Au début, c’est une annonce publiée sur Facebook, le projet s’appelle «Home Sweet Home» : «Vous avez envie d’accueillir une pièce de théâtre chez vous ? C’est gratuit, on apporte les chaises, tout ! Il faut juste pousser les meubles.» Rien pendant des semaines, aucune réponse. Petit à petit certains ont dit oui, avant de redire non, «on n’est pas sûrs d’avoir compris», puis ont accepté.

 

A LIRE AUSSI: Sevran se surpasse au salon

 

Pour la première édition, elles ont joué dans sept maisons, toutes classes sociales confondues : «Jusqu’à aller dans une maison au milieu des bananeraies à la sortie de Kigali, chez trois jeunes sœurs rescapées du génocide qui nous ont ouvert leurs portes, et ont accueilli parmi le public des dames de 80 ans. Elles disaient : "Tiens, on a des mamans chez nous."»

 

Un théâtre sans lieu, c’est le quotidien à Kigali. Dans le pays moderne du président Paul Kagame qui le rêve en «petit Singapour», la culture n’est pas à l’ordre du jour. Il y a eu l’option de jouer dans un hôtel, «mais tout le monde ne peut pas entrer : pas les bonnes chaussures, pas la bonne veste, et on devait faire payer 10 euros la place.» Tout a commencé par des bibliothèques mobiles : le bibliobus a tourné dans les collines et les écoles, et les parents ont demandé : «Et nous ?» C’est là que Carole Karemera décide d’investir les bars et les restaurants. A l’époque, ça permet de brouiller la division des quartiers : «Ceux qui revenaient du Burundi étaient à Remera, les anciens d’Ouganda dans le quartier de Nyamirambo, ils ne traversaient pas la ville. Alors on jouait partout, pour dire : circulez !» Les pièces durent vingt-cinq minutes, les thématiques sont directes : la sexualité des Rwandais, l’infidélité, tout ce qui se passe dans les maisons sans qu’on n’en parle. «On voulait rire des tabous, les gens se cachaient le visage avec les mains !»

Créer une émotion

En 2014, c’est une nouvelle étape : la rue. La comédienne ose poser la question de l’espace public dans un pays encore traumatisé par les attroupements non autorisés : «C’était difficile d’expliquer à la mairie, à la police : "On va faire du théâtre. Tout le monde peut venir. Sans s’inscrire." On se demandait : "Est-ce que le théâtre des atrocités d’hier peut devenir un théâtre d’autre chose aujourd’hui ?" C’est là, dans la rue, que des gens étaient tués, d’autres regardaient, certains fermaient leurs fenêtres… Ça reste un espace à questionner.»

 

Elle avoue : «On n’a pas choisi des pièces faciles !» La dernière création, Hier, demain et après-demain, était une traversée des voix de rescapés du XXe siècle, depuis Erevan en passant par la Bosnie. Carole Karemera veut que les spectateurs aient une émotion, quitte à entrer dans la matière de façon directe, et à évoquer le génocide. «On n’est pas un peuple qui parle très fort, on n’expose pas ce qu’on pense facilement, il faut le faire avec cette pudeur-là. Mais on se disait qu’il faut que les gens puissent vivre ça, sinon ça va exploser.» Dans la rue ça parle, ça commente. «Comme les gens n’ont pas encore l’habitude, ils se disent : "Qui me voit ? Qui est là ? Si je ris, qui me voit rire ?" les gens s’observent observant un spectacle.»

 

Aujourd’hui, le gouvernement ne s’étonne plus quand Carole Karemera demande «une rue» pour jouer. Elle transforme régulièrement la bibliothèque publique de Kigali en théâtre, et rêve d’une vraie salle de spectacle «sans construire non plus des murs entre nous». Tout est déjà écrit : les plans sont faits, le business-plan aussi. «Quand on construira un lieu, il ne faudra pas perdre ce qu’on a appris dehors, quand on s’est retrouvés à la rue.» En attendant, les salons de Kigali et de Sevran partagent de nouvelles fictions.

 

 

Aurélie Charon Envoyée spéciale à Kigali (Rwanda) Photo Ludovic Carême

Murs-Murs m.s. Carole Karemera et Ishyo Arts Centre de Kigali, dans le cadre du festival de théâtre à domicile, du 12 au 14 octobre, la Poudrerie à Sevran (93).

 

http://www.theatredelapoudrerie.fr/project/murs-murs-carole-karemera-et-natacha-muziramakenga-ishyo-arts-centre/

 

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

«H2-Hébron», éternel carrefour des incompréhensions 

«H2-Hébron», éternel carrefour des incompréhensions  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Ève Beauvallet dans Libération — 11 octobre 2018


Le duo Winter Family propose une saisissante visite guidée de la ville occupée par les Israéliens, où s’entrelacent dans une même voix passionnée les témoignages glanés sur place auprès de tous les protagonistes.


Nous sommes tous ici des «touristes d’occupation» et nous sommes complètement perdus. La faute à cette guide qui nous fait virtuellement visiter la ville d’Hébron : son récit est contradictoire, voire totalement schizophrène. Sur les dates, et quelques chiffres, elle est plutôt claire : Hébron est la plus grande ville palestinienne de Cisjordanie (200 000 habitants), située à une trentaine de kilomètres de Jérusalem. Elle est connue comme une des plus anciennes cités habitées au monde, renfermant les trésors patrimoniaux des trois religions monothéistes. Sa particularité est aussi d’être la seule dont les colonies israéliennes soient installées à l’intérieur même de la ville, et d’être ainsi le théâtre d’un affrontement aberrant, qui voit des enfants de 5 ans des deux communautés se cracher dessus quotidiennement.

Maquettes.
On nous rappelle aussi qu’Hébron est divisée en «H1», sous occupation palestinienne, et en «H2», sous occupation israélienne, là où 2 000 soldats veillent sur environ 200 colons. «Un microcosme de l’occupation», résume notre guide, pendant qu’elle reconstitue progressivement, sur la scène du Vooruit, à Gand, où la pièce pièce a été créée, «sa» ville à l’aide de petites maquettes. Et on la croit sur parole. Jusqu’à ce que sa présentation devienne franchement louche, comme si plusieurs points de vue cohabitaient dans sa bouche. Ainsi le rabbin Baruch Goldstein est-il présenté tantôt comme un saint, un «très bon médecin», «à l’âme pure», tantôt comme le fanatique qui entra dans la mosquée d’Ibrahimi (qu’elle appelle aussi parfois le «Tombeau des Patriarches») pendant la prière du ramadan en 1994, tira sur la foule et laissa 29 Palestiniens morts et 133 autres blessés.

Alors on s’interroge : qui parle exactement, à travers cette femme qui s’agite au milieu des spectateurs ? Le camp des Palestiniens, celui des colons, celui de l’armée israélienne ou celui des organisations internationales chargées d’observer en toute neutralité et de rédiger des rapports sur une des plus inflammables situations d’occupation qui soit ? Les quatre précisément, et l’étrange polyphonie qu’on décèle progressivement au cœur de ce monologue d’une heures trente fait de H2-Hébron un documentaire à part.

Ruth Rosenthal et Xavier Klaine, les deux artistes de Winter Family (qui est aussi un groupe de musique travaillant entre Paris et Tel-Aviv), sont allés rencontrer une amie d’enfance de Ruth installée dans la colonie la plus enfoncée d’Hébron avec ses onze enfants, son mari colon activiste, et des militaires qui les surveillent nuit et jour. De cette immersion au cœur de la zone fantôme d’Hébron, cette rue Shuhada entièrement vidée de ses occupants palestiniens par crainte des représailles à la suite du massacre de 1994, ils sont revenus avec 500 pages d’entretiens, menés auprès d’observateurs, de leaders colons, de membres de la résistance palestinienne, de leaders de l’OLP d’Hébron, des militaires et ex-militaires israéliens présents dans la zone.

Métaphore.
Une lecture brute de ces témoignages aurait suffi à captiver, tant semble effroyablement absurde la guerre archéologique menée à Hébron - pour justifier qui était là avant l’autre - ou le fantasme identitaro-mystique dont la ville est l’objet. Mais ce qui nous fait basculer du documentaire à l’œuvre d’art, c’est le choix du canal de transmission des témoignages. Non seulement il n’y a qu’une seule actrice - très charismatique Ruth Rosenthal - pour incarner des points de vue antagonistes (et non quatre acteurs différents chargés de quatre rôles distincts), mais surtout cette actrice prend bien le soin d’embrouiller les pistes en jouant toutes les voix de la même manière. Même engagement, même sincérité, sans jamais laisser poindre aucun jugement. De sorte qu’il est quasi impossible pour le spectateur de toujours savoir précisément quel «camp» parle à quel moment. La métaphore est simple et belle : ces paroles qui coexistent sans pouvoir dialoguer sont peut-être irréconciliables, elles n’en appartiennent pas moins à un même corps.

Ève Beauvallet

 


conception, recherche, entretiens, mise en scène et scénographie scénographie Ruth Rosenthal & Xavier Klaine / avec Ruth Rosenthal / modélisation et maquette Quentin Brichet (impression Made It­Genève) / lumières et régie générale Julienne Rochereau /  vidéo Olivier Perola / enregistrements, diffusion Xavier Klaine /  ingénieur son Sébastien Tondo, Anne Laurin / collaboration artistique Yael Perlman,  Jérôme Vernez, Eric Fesneau / traduction version anglaise Tamar Liza Cohen /  production Winter Family / en coproduction avec le Vooruit-­Gand, le théâtre Nanterre-­Amandiers, MC93-­ Maison de la Culture de Seine-­Saint-Denis, le TNB de Rennes, le Théâtre Vidy-­Lausanne, le centre culturel ABC de La Chaux--de-Fonds, avec le soutien de  la Fonderie, Le Mans avec l’aide à la création de la DRAC Ile-­de-France.

 


H2-Hébron de Winter Family Du 13 au 19 octobre au Théâtre Nanterre-Amandiers (92), du 8 au 10 novembre au Théâtre National de Bretagne, Rennes (35), du 21 au 30 novembre au Théâtre Vidy, Lausanne, le 7 décembre au POC, Alfortville (94), les 18 et 19 janvier au CDN, Orléans (45), du 13 au 16 février à la MC93, Bobigny.

 

Crédit photo : Shlomi Yosef

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Théâtre : Marie-Sophie Ferdane, une « Dame aux camélias » de son temps

Théâtre : Marie-Sophie Ferdane, une « Dame aux camélias » de son temps | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge dans Le Monde   10.10.2018 

 


L’actrice donne une dimension tragique au personnage de Marguerite Gautier.


La nouvelle « Dame aux camélias », c’est elle : Marie-Sophie Ferdane. Une grande gigue dégingandée, à des années-lumière de l’image – du cliché – que l’on a de l’héroïne de Dumas en jolie petite chose souffreteuse, se sacrifiant pour l’amour d’un homme. C’est Marguerite Gautier, c’est Dumas, c’est La Traviata : un mythe, national et universel. Que le metteur en scène Arthur Nauzyciel renouvelle totalement, et qui met dans la lumière une actrice restée discrète jusque-là, malgré un ­parcours exemplaire.

Lire la critique de « La Dame aux camélias » :   Une agonie par asphyxie

Elle en rit, un jour de rencontre entre deux trains – créé à Rennes, où Arthur Nauzyciel dirige le Théâtre national de Bretagne (TNB), le spectacle est présenté au théâtre Les Gémeaux, à Sceaux, du 11 au 21 octobre, avant de partir pour une longue tournée. Pas star pour un sou, timide, presque farouche, et pourtant classe comme une actrice du grand Hollywood, comme si flottaient autour d’elle des réminiscences de Greta Garbo, de Lauren Bacall ou de Katharine Hepburn.

Lire le compte-rendu :   Arthur Nauzyciel nommé directeur du Théâtre national de Bretagne

Comme elles, Marie-Sophie ­Ferdane cultive une certaine androgynie, qui bouscule les codes de la féminité tels que les a établis le XIXe siècle de Marguerite Gautier. Quatrième et dernière d’une fratrie de sœurs, elle a été « un peu le garçon de la famille », dans son enfance à la campagne, près de Grenoble. Une enfance dans les livres, dans « le monde solitaire et secret » de la littérature, qu’elle n’a plus quitté : « J’adorais notamment la littérature médiévale, ses mythes et ses images : le sang sur la neige, le Graal… Ces images ­extrêmement condensées qui, du coup, conservent un secret qui ­traverse le temps. »

« Continuer à rêver »
Comme elle voulait « continuer à rêver », elle a fait des études littéraires brillantes. Son parcours peut faire peur, dans notre époque où l’anti-intellectualisme fait florès : Ecole normale supérieure, agrégation de lettres modernes. Une fille sérieuse, qui se laisse embringuer dans les matchs d’improvisation et le club théâtre de Normale sup. Le jour où elle est reçue à l’agrégation, elle décide de tout arrêter, et de se lancer dans le théâtre. Elle vient de jouer Les Bonnes, de Jean Genet, avec le groupe amateur de l’école, elle traîne dans le décor, au lendemain de la dernière, elle ne veut plus quitter cette réalité-là du théâtre, qui se crée, s’enfuit et se recrée.

En bonne élève, elle intègre une autre grande école : l’Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (Ensatt) de Lyon, où elle fait la rencontre, décisive, de la comédienne Nada Strancar, une des maîtresses de l’art du jeu en France. « Elle était porteuse de toute la tradition d’Antoine Vitez, et nous faisait travailler comme elle avait travaillé avec lui, dans une grande liberté. Les filles jouaient des rôles d’hommes, et inversement. Elle voulait que les filles soient puissantes, qu’elles s’affirment. »

MARIE-SOPHIE FERDANE, ACTRICE : « ETRE VUE, REGARDÉE PAR LES GENS À LONGUEUR DE JOURNÉE, C’EST TRÈS ­VIOLENT COMME EXPÉRIENCE »


Nada Strancar a contribué à libérer la grande sauterelle timide, qui arrive à l’école en « analphabète du corps ». « Ce n’est pas rien de monter sur une scène, d’être exposée de cette manière-là, constate-t-elle. Le passage peut être brutal ­entre le rêve, la poésie, et le fait de devoir les porter avec son corps, bien debout sur vos deux jambes. Etre vue, regardée par les gens à longueur de journée, c’est très ­violent comme expérience. »

Marie-Sophie Ferdane en gardera une certaine gaucherie, celle des filles qui s’excusent de dominer le monde d’une tête sans avoir rien fait pour mériter ça, mais elle apprend avec Nada Strancar à maîtriser cet instrument bien particulier : « C’était une découverte fabuleuse pour moi que le corps puisse être un outil de précision à ce point. Qu’il est lisible, que vous donnez à lire par la netteté de ce que vous ­dégagez, de ce que vous choisissez d’exprimer. »

« Un formidable accélérateur de formation »
Et très vite elle joue des rôles importants. Christian Schiaretti l’engage pour son Opéra de quat’sous, de Brecht, et joue sur son côté héroïne de film noir des années 1940. Jean-Louis Martinelli, lui, la voit en héroïne tragique, déjà, et fait d’elle une superbe Bérénice. Et Lukas Hemleb lui propose de ­venir jouer Célimène dans Le Misanthrope qu’il monte au Français, en 2007. « Je ne connaissais rien à la Comédie-Française, je pensais que j’allais repartir au bout de deux mois », s’amuse-t-elle.

Elle passe sept ans dans la Maison de Molière, tout en y restant foncièrement hétérogène, dans ces années sous l’administration de Muriel Mayette, qui ne furent pas les plus glorieuses. Et elle finit par en partir, en 2013. « J’ai beaucoup appris au Français, dit-elle. C’est un formidable accélérateur de formation parce qu’on y joue beaucoup, et des choses difficiles. Mais c’est compliqué d’être positionné comme un pion sur un échiquier. Pour moi, c’est fondamental de pouvoir choisir dans quoi on met sa vie, ses rêves, ses forces, son temps… L’instrument, pour nous, les acteurs, n’est pas en dehors de soi, c’est soi. Il vaut donc mieux être certain que vous allez brûler dans le même sens que les gens avec qui vous allez passer un moment de vie… »

C’est Arthur Nauzyciel qui lui ouvre les portes d’un théâtre beaucoup plus cher à son cœur, en lui proposant, en 2012, de jouer Nina dans La Mouette, de Tchekhov, pour la Cour d’honneur du Palais des papes, au Festival d’Avignon, puis pour une tournée qui durera trois ans. Ce rôle mythique de jeune actrice brisée dans son envol vers l’art, elle le ­décale, là encore, par rapport aux représentations habituelles, en y mettant une intensité inoubliable : une Mouette brune, aux ­cheveux courts, une guerrière se battant pour sa liberté. Un tournant.

MARIE-SOPHIE FERDANE, ACTRICE : « TRÈS VITE, ON GOMME LE CÔTÉ COURTISANE, POUR EN FAIRE UNE GRANDE AMOUREUSE. ET CE GLISSEMENT EST UN PEU ÉCŒURANT »


Il traîne autour d’elle un parfum de romanesque qui vient aussi bien de son amour pour la littérature médiévale que pour celle du XIXe siècle, mais Marie-Sophie Ferdane est aussi une femme bien de son temps, capable de jouer Patti Smith sous la direction de Marc Lainé, et très aiguë sur les questions qui traversent la société.

Cette Dame aux camélias en atteste, qui offre une vision nouvelle dans sa manière de se ressaisir du mythe de Marguerite ­Gautier. « Il y a eu un glissement progressif dans la représentation, observe la comédienne, entre le roman, la pièce et l’opéra. On voit bien comment, très vite, on gomme le côté courtisane, pour en faire une grande amoureuse. Et ce glissement est un peu écœurant, parce qu’il nie toute la dimension sociale de l’histoire. Au départ, Marguerite Gautier, c’est une ­gamine qui vient de son village, et qui est prostituée par son père à l’âge de 12 ans. Le roman décrit une réalité beaucoup plus crue que la pièce, celle de la prostitution notamment, les figures y sont plus rudes, notamment les personnages de femmes, dont l’aspiration finale n’est pas forcément de faire un beau mariage. »

En choisissant Marie-Sophie Ferdane, son grand corps, son incandescence, sa tête bien faite et bien pleine, Arthur Nauzyciel signait déjà sa Dame. Une Dame puissante, héroïne sacrifiée plus que victime, dans ce qui est une tragédie et pas un mélodrame. « Une tragédie parce que Marguerite est au cœur d’un sacrifice, et que, si elle l’accepte, c’est parce qu’elle a conscience du peu de valeur qu’elle a dans cette société-là. Prostituée, sans parents, sans mari, sans enfants, elle ne vaut rien – et elle le sait. C’est cette conscience que sa vie ne vaut rien qui fait encore vibrer. Parce que l’on peut toujours le dire calmement aujourd’hui, qu’une vie de femme ne vaut rien, non ? »

« La Dame aux camélias » : une Marguerite plus ou moins morale
En 1848, Alexandre Dumas fils, inspiré par son amour pour la courtisane Marie Duplessis, publie son roman La Dame aux camélias. Le succès est tel qu’on lui demande bien vite une adaptation pour le théâtre. Mais Dumas doit édulcorer sa Dame pour le passage à la scène après des démêlés avec la censure, la réalité décrite dans le roman étant trop amorale pour le théâtre bourgeois de l’époque. Il a donc entouré Marguerite d’une odeur de sainteté pour pouvoir faire jouer sa pièce, enfin, en 1852. Arthur Nauzyciel et Valérie Mréjen (qui signe avec le metteur en scène l’adaptation du texte) ont tressé ensemble les deux versions, pour mieux mettre en regard la crudité du texte originel et la fin choisie pour la pièce, où Marguerite meurt dans les bras de son amant, offrant ainsi une de ces réparations à la mort qu’Arthur Nauzyciel aime à mettre en scène dans son théâtre.

La Dame aux camélias, d’après Alexandre Dumas fils. Mise en scène : Arthur Nauzyciel. Théâtre Les Gémeaux, à Sceaux (Hauts-de-Seine), jusqu’au 21 octobre. Tél. : 01-46-61-36-67. Puis tournée jusqu’en mai 2019 à Valence, Reims, Clermont-Ferrand, Tarbes, Lyon, Nice…

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Brive et Tulle font cause commune pour le théâtre

Brive et Tulle font cause commune pour le théâtre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Sandrine Blanchard (Brive-la-Gaillarde et Tulle (Corrèze), envoyée spéciale) dans Le Monde le 15.10.2018

 


L’Empreinte, nouvelle scène nationale corrézienne, la 76e en France, proposera quelque 65 spectacles annuels.


« C’est le plus grand théâtre de France car il a 28 kilomètres d’ouverture », plaisante Bertrand Bossard devant les spectateurs qu’il embarque dans un bus, samedi 13 octobre, pour son spectacle La Visite déguidée, un « périple » de Brive-la-Gaillarde à Tulle. En quelques mots, ce comédien désopilant, qui manie à merveille le comique par l’absurde, résume tout l’enjeu de L’Empreinte, la nouvelle scène nationale corrézienne, née de la fusion du Théâtre des 7 Collines de Tulle et des Treize Arches de Brive. Une longue histoire de rivalité de pouvoir entre les deux villes – Tulle (14 000 habitants) la préfecture, l’administrative, contre Brive (47 000 habitants) la dynamique, la commerçante – et vingt-huit kilomètres de départementale séparent ces deux lieux culturels qui viennent d’inaugurer, du 4 au 13 octobre, l’ouverture de leur première saison commune.

« Si vous êtes là, c’est que vous avez compris que c’est par l’art que la relation Brive-Tulle peut se construire, vous êtes porteurs du virus de l’échange. On m’a demandé de pacifier la Corrèze. Sachez-le, vu de Paris, les bisbilles entre Tullistes et Brivistes, on s’en tamponne le ­coquillard », plaisante Bertrand Bossard en invitant les voyageurs à considérer le tunnel de Bonnel, à mi-parcours du trajet, comme « une porte chamanique qui ouvre les chakras ». C’est qu’en décrochant, il y a quelques mois, le label scène nationale attribué par le ministère de la culture, les deux théâtres n’ont pas seulement obtenu un financement pérenne pour un projet artistique important, ils ont aussi concrétisé, à force de persévérance, le premier projet d’envergure réunissant les deux cités corréziennes.

NATHALIE BESANÇON, DIRECTRICE ADJOINTE DE L’EMPREINTE : « NOUS VOULONS AUGMENTER LA FRÉQUENTATION EN TRAVAILLANT SUR LA MOBILITÉ DU PUBLIC »


Alors forcément, une telle union, ça se fête. En grand. Nuit blanche libertaire, spectaculaire embrasement urbain, vaste parquet de danse en plein air, le temps d’un week-end, il était impossible pour les habitants de ces villes d’ignorer que la culture était à l’honneur. Le public a répondu présent à l’invitation lancée par Nicolas Blanc, directeur de L’Empreinte et son adjointe, ­Nathalie Besançon.

« Nous voulons créer une dynamique populaire, rassembleuse », explique Nicolas Blanc. « Et augmenter la fréquentation en travaillant sur la mobilité du public », complète Nathalie Besançon. Des navettes (au tarif de 1 euro) permettront aux spectateurs de naviguer facilement entre les deux lieux. Il aura fallu près de quatre ans pour que l’« évidence » d’unir ces deux scènes conventionnées (qui cumulent 868 places) se concrétise. L’Empreinte est devenue la 76e scène nationale de France.

 « Nuit debout » de la culture
Ce nouvel établissement public de coopération culturelle (EPCC) dispose d’un budget pérenne de 3,15 millions d’euros financé par les collectivités locales (villes, départements, région) et le ministère de la culture, à hauteur de 500 000 euros. Dans un bassin de vie de 240 000 habitants peu doté en offre culturelle, « ce n’est pas un projet a minima, il correspond à une vraie volonté politique », se réjouissent les responsables de L’Empreinte. Et les équipes techniques, par exemple, vont pouvoir collaborer. « Je vais aller pour la première fois travailler sur le plateau de Brive », témoigne ­Patrice Monzat, régisseur principal du théâtre de Tulle.

Dans la nuit de vendredi 12 à samedi 13 octobre, de 20 heures à 8 heures du matin, le théâtre de Brive a été empli de banderoles – « Le désir est grand, le programme est vaste », « Bonne nuit éveillée, pleine d’événements », « Que de choses sont à voir quand les yeux sont fermés » – et a pris des allures révolutionnaires. Se transformant en une sorte de Nuit debout à la gloire de la culture et de la fête. Gratuitement, les spectateurs ont écouté – tout en festoyant sur le plateau – le philosophe Jean-Christophe Angaut, maître de conférences de philosophie à l’Ecole normale supérieure de Lyon, discourir sur toutes les possibilités permises par la nuit et les menaces qui pèsent sur elle à cause d’un capitalisme glouton.

IL AURA FALLU PRÈS DE QUATRE ANS POUR QUE L’« ÉVIDENCE » D’UNIR CES DEUX SCÈNES CONVENTIONNÉES SE CONCRÉTISE


Puis ils ont assisté à la lecture du texte L’Empreinte, de Pierre Bergounioux, l’enfant du pays, mis en musique par le compositeur Babx, ont visionné des films (Underground, d’Emir ­Kusturica, Minuit à Paris, de Woody Allen) ou suivi une lecture marathon.

Aux alentours de minuit, des grappes de jeunes, dont certains n’avaient jamais mis les pieds dans un théâtre, sont venus profiter du plateau transformé en dance floor avec, en DJ, Mika Rambar déguisé en drag-queen. Cette nuit particulière a été imaginée par Barbara Métais-Chastanier, universitaire et dramaturge, qui sera, pour cette première année, artiste associée de L’Empreinte, tout comme le metteur en scène Sylvain Creuzevault et le chorégraphe Christian Rizzo.

La jeunesse ciblée
Puis, dans la soirée de samedi 13 octobre, à l’image des descentes aux flambeaux qui lancent la saison dans les stations de ski, les villes de Tulle et Brive se sont embrasées. « Deux théâtres fusionnent, il faut intégrer cela dans vos cœurs, alors on va partager le feu », explique un membre de la compagnie La Machine aux centaines de Tullistes venus en couple, entre amis ou en famille assister au spectacle Pyromènes.

NICOLAS BLANC, DIRECTEUR DE L’EMPREINTE : « NOUS SOUHAITONS À LA FOIS QUE LES SPECTATEURS RETROUVENT CE QU’ILS AIMAIENT, ET LES EMMENER AILLEURS »


Des flambeaux et des morceaux de bois pour alimenter les braseros sont distribués avant qu’une procession débute dans les rues étroites du quartier historique de la préfecture de la Corrèze. Les groupes finissent par converger sur la place attenante au théâtre, où un feu géant les attend. Poursuivant leur route, les spectateurs s’installent face à une roue de fête foraine dont les cabines ont été remplacées par des braseros et tournoient, avant qu’un immense feu d’artifice enveloppe le ciel.

Au moment où le calme revient à Tulle, Brive, à son tour, s’enflamme grâce à Incandescences, une seconde performance pyrotechnique imaginée par Pierre de Mecquenem. C’est collaboratif, poétique, enchanteur. L’espace public devient presque magique. « Le pari de la scène nationale sera réussi si tous les gens qui ont participé à ce parcours festif viennent par la suite assister à des spectacles », considère Nicolas Blanc.

200 représentations cette saison
Au programme de cette nouvelle saison : théâtre, danse, musique mais aussi des projets participatifs en direction de la jeunesse, dont des spectacles proposés au sein des collèges et lycées du département. « Nous souhaitons à la fois que les spectateurs retrouvent ce qu’ils aimaient, et les emmener ailleurs », résume Nicolas Blanc qui, auparavant, était directeur des Scènes croisées de Lozère.

Des saisons des Trois Mousquetaires, du collectif 49 701, qui navigueront d’une ville à l’autre, à la chanteuse Jeanne Added ; de Chroma, adapté par Bruno Geslin au Jeu de l’amour et du hasard mise en scène par Catherine Hiegel ; d’Arthur H à Tordre, chorégraphié par Rachid Ouramdane, au total ce sont 65 spectacles – dont 19 créations – et plus de 200 représentations qui seront proposés pour cette première saison. « Le casse-tête a été de trouver le bon rythme de programmation et de répartition entre les deux scènes », reconnaît Nathalie Besançon. Depuis l’ouverture de la billetterie, le 8 septembre, L’Empreinte a déjà enregistré plus de 1 500 abonnés.

Programme de la scène nationale Brive-Tulle : ­ sn-lempreinte.fr

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

De la démocratie, d’après Tocqueville, écriture et mise en scène de Laurent Gutmann

De la démocratie, d’après Tocqueville, écriture et mise en scène de Laurent Gutmann | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello  15.10.2018


De la démocratie, d’après De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville, écriture et mise en scène de Laurent Gutmann

Après Le Prince de Machiavel, Laurent Gutmann – metteur en scène et directeur de l’Ensatt à Lyon – porte à la scène le penseur politique Alexis de Tocqueville, sociologue éclairé qui s’est penché sur le concept de démocratie et de ses dérives.

« La grossièreté des hommes du peuple dans les pays policés ne vient pas seulement de ce qu’ils sont ignorants et pauvres mais de ce que, étant tels, ils se trouvent journellement en contact avec des hommes éclairés et riches. La vue de leur infortune et de leur faiblesse qui vient chaque jour contraster avec le bonheur et la puissance de quelques-uns de leurs semblables excite en même temps dans leur cœur de la colère et de la crainte. Le sentiment de leur infériorité et de leur dépendance les irrite et les humilie… » (De la démocratie en Amérique, chapitre I)

 Entre observation et objectivité, Tocqueville avance à pas précis et précautionneux, selon une démarche et un mouvement d’enquête aux résultats éloquents.

Aristocrate normand né en 1805, Tocqueville prend la mer pour les Etats-Unis en 1831, entreprenant un grand voyage pour le questionnement impartial d’un mode de fonctionnement politique, observé avec rigueur dans la réalité objective du terrain.

De la démocratie en Amérique est écrit dans un style somptueux et clairvoyant, précis et minutieux. Au moment où nos démocraties sont mises à mal – en même temps que l’universalité de leurs valeurs -, Laurent Gutmann se saisit d’une parole dont l’écoute se fait d’autant plus pertinente qu’elle pallie aujourd’hui un vide abyssal.

Sur scène, cinq acteurs réfléchissent à la manière de représenter la démocratie au théâtre. Dissensions, inquiétudes et doutes, la « répétition » du spectacle est une mise en abyme du concept même de démocratie, exposant au spectateur le rythme d’un work in progress, soit le travail d’un collectif qui ne supporte « naturellement » nul metteur en scène, si ce n’est un coach dont le temps imparti est compté.

L’un – Habib Dembélé – mime Tocqueville, chapeau haut de forme et habit noir, tanguant sur le bateau qui le mène aux Etats d’Amérique, avant qu’il n’aille, cheminant et bon enfant, à la rencontre de foyers familiaux – accueillants ou pas.

Un autre – Stephen Butel – prend appui sur les écrits de Tocqueville dont il déclame des extraits dans une prononciation académique désuète avec l’appui des diérèses.

Une autre – Jade Collinet – met en avant la danse et l’épanouissement corporel, capables de réunir les êtres dans un mouvement collectif porteur et enthousiaste.

Une autre encore – Reina Kakudate – prend un paravent miroir sur roulettes comme accessoire, elle le déplie largement en face du public qui se regarde ainsi dans l’indifférence entre salle et scène, acteurs et spectateurs sur le même plan – égalité.

Quant au cinquième – Raoul Schlechter -, il demande à un spectateur de prendre place sur le plateau afin de le filmer – il sera vu du public sur un écran – ; l’appelé répond bon an mal an à des questions sur la démocratie dont il serait un exemple.

Comment échapper à l’individualisme, d’un côté, et à la tyrannie de la majorité, de l’autre ? Qu’est-ce que la liberté sans l’égalité, le libéralisme sans la démocratie ?

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul.. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort… » (De la démocratie en Amérique, Chapitre II)

Au cœur de l’expérience théâtrale, est analysé un passage vécu à la démocratie directe et à la démocratie indirecte ou représentative. Tous les acteurs en quête de démocratie ne se réunissent en chœur qu’au moment de la pause et du choix d’une pizza à déguster, soit la première fois qu’ils sont d’accord en toute unanimité.

Spontanéité, bel élan et cœur à l’ouvrage, les comédiens jouent l’instant présent dans le vif d’une expérimentation authentique à partager ensemble et avec le public. Bonne humeur et facétie, chacun y va de ses citations de l’œuvre de Tocqueville.

Le public adhère avec plaisir à la démonstration citoyenne, vivifiante et stimulante.

Véronique Hotte

THEATRE71.COM, Scène nationale Malakoff, 3 place du 11 novembre 92240 Malakoff, du 10 au 18 octobre 2018, mercredi, jeudi, samedi à 19h30, mardi, vendredi à 20h30, dimanche à 16h. Tél : 01 55 48 91 00

Crédit photo : Pierre Grosbois

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

La princesse Maleine de Maurice Maeterlinck

La princesse Maleine de Maurice Maeterlinck | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Joshka Schidlow dans son blog Allegro Théâtre le 14.10.2018

 

Comme Pauvreté, Richesse, Homme et Bête de Hans Henry Jahn, le splendide précédent spectacle par lequel Pascal Kirsch,se fit connaître, La princesse Maleine de Maurice Maeterlinck est issu d'un conte des frères Grimm. Il est clair que ce metteur en scène à une prédilection pour des pièces où l'étrange fait intrusion dans le réel. Auteur inclassable, Maeterlinck, dont c'est la première oeuvre, dépeint une cour royale située au delà du temps. Faisant fi d'obstacles à priori insurmontables une jeune princesse porte au fils du roi un amour sans borne. Cette passion n'est pas mais alors pas du tout du goût de l'épouse du monarque lequel a pris soudain un sacré coup de vieux. Reste à éliminer la prétendante. Le climat de cette pièce, qui semble annoncer Yvonne, princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz, frise souvent la parodie. Pointes de tragique et de sarcasme sans cesse se concurrencent.

 

Le jeu souvent paroxystique des comédiens (en particulier des excellents Vincent Guédon et Bénédicte Cerrutti) contribue grandement à faire de cette peinture d'un monde où le malheur coule à flots une tragi-comédie. L'harmonieux alliage de la scénographie et de la vidéo comme la musique de Richard Comte, présent sur le plateau de bout en bout, font de cette représentation, à laquelle on ne reprochera que quelques longueurs au cours des scènes qui privilégient le grotesque, une réussite d'une intense singularité.

 

Jusqu'au 20 octobre MC93 Bobigny tél 01 41 60 72 72

 


PUBLIÉ PAR JOSHKA SCHIDLOW À 17:02

Photo (c) Elisabeth Carrecchio 

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Le Cap, Hebron et Pasolini, en trois lettres: FAB 

Le Cap, Hebron et Pasolini, en trois lettres: FAB  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat pour son blog Balagan 14.10.2018

 


Festival de la métropole de Bordeaux, FAB présente une programmation régionale et internationale. Catherine Marnas y inscrit le Centre dramatique avec « La nostalgie de l’avenir » autour de Pasolini, titre qui pourrait convenir à la troupe sud-africaine du Baxter Theatre Centre et au nouveau spectacle de Winter family.

 
Ils sont sept comme dans les fables. Ameera Conrad, Oarabile Ditsele, Zandile Madliwa, Tankiso Mamabolo, Sizwesandile Mnisi, Sihle Mnqwazana, Celo Ratus. Ils sont même huit Sud-Africains si l’on compte Clare Stopford qui signe la mise en scène et, avec les sept, l’écriture collective de The fall.

La statue doit tomber

Leurs noms à prononcer sont difficiles comme aurait dit Aragon, du moins pour un natif de l’hexagone, mais ils s’en fichent. Ils déboulent sur le plateau en commando, en chantant et en tapant des pieds. Ils semblent arriver droit de chez eux, avec leurs jeans blanchis et boudinés par la vie, leurs t-shirt fatigués, leurs pulls noués à la ceinture. Ils arrivent du Cap, des townships, de l’université. Ils sont gros, râblés, géants, homos, hétéros, trans ou bisexuels, ils sont un peuple noir et jeune. Le commando nous raconte une fable dont ils ont été les acteurs, les témoins et dont ils sont désormais les mémorialistes. C’est une fable que l’on lira plus tard dans les livres d’Histoire quand on réécrira les vieux manuels car, bien que belle comme un conte, elle est vraie. #RhodesMustFall (Rhodes doit tomber) vous raconte tout par le menu.

Cecil John Rhodes est le fondateur de la Rhodésie, une gros bonnet qui a fait fortune dans les mines et qui a donné l’un de ses terrains pour qu’on y construise une université. C’est pourquoi la statue de cet homme blanc trône à l’entrée de l’université du Cap où les étudiants noirs ou de couleurs sont largement majoritaires contrairement à la direction essentiellement blanche. Et ce qui devait arriver arriva : le 15 mars 2015 un étudiant noir qui en a ras la casquette des discriminations persistantes macule de détritus moins la statue du bienfaiteur que le symbole qu’elle représente. C’est le début d’un mouvement qui se propage vite : la statue doit tomber. Et tout ce qu’elle représente doit tomber aussi. Elle tombera.

Mais la lutte continue. Et dans bien des domaines. Le commando traite longuement de la question des frais universitaires et du logement des étudiants. Là, ils sont tous unis. Cela se complique dès lors que l’on aborde des questions comme celle des examens, parmi les étudiants en médecine certains  refusent de suivre le mouvement de grève car l’Afrique du sud a un urgent besoin de médecins. Tôt ou tard, le chant remet tout le monde d’accord, on chante mieux quand on est ensemble et les voix portent plus loin. Ainsi, avec succès, propagent-ils de par le monde (après Bordeaux, ils partiront pour Washington) la lutte qui continue le combat des jeunes et des étudiants noirs d’Afrique du sud. Pour le Baxter theatre centre du Cap, le théâtre est d’abord une tribune où l’on s’adresse au public, face à lui.

Visite nerveusement guidée de H2-Hebron

Ruth Rosenthal est seule, mais elle n’est pas exactement sur une scène. Discrètement, œuvre à l’écart Xavier Klaine, son complice avec lequel elle a fondé la compagnie Winter family après leur rencontre à Jaffa en 2004. Il est Français, elle est Franco-israelienne, on se souvient que leur spectacle Jérusalem Plomb Durci avait gagné le prix Impatience en 2011 et avait tourné trois ans durant.

Ruth Rosenthal accueille les spectateurs, les invite à prendre place de part et d’autre d’une longue table noire. Ses sourires, son corps, tout en elle est crispé. Jusqu’au bout elle restera sur le qui vive, nerveuse, agitée. D’une voix saccadée, mangeant les mots portés par un dispositif de micros performant, elle parle à toute vitesse. Elle nous dit que nous sommes à Hebron 2, que ce nom désigne la zone administrée par Israël dans cette grande ville palestinienne de 200 000 habitants, que la rue principale, Shuhada street, a été vidée de ses habitants palestiniens par l’armée israélienne, qu’y vivent quelques familles de colons juifs protégés par de nombreux soldats de l’armée israélienne. Elle nous invite à visiter H2.


Ruth Rosenthal et Xavier Klaine ont accumulé de nombreux témoignages et de tous les côtés. A commencer par une amie d’enfance de Ruth Rosenthal, mariée à un colon extrémiste. Ils vivent avec leurs dix enfants à Hebron dans une maison protégée par quarante soldats. Ils ont aussi interrogé et enregistré les voisins palestiniens de cette famille, mais encore des soldats israéliens, des observateurs internationaux, des militants de tous bords, des guides palestiniens et israéliens qui organisent la visite de la ville, etc. Cela commence comme une visite touristique dans un musée où on aurait reconstitué en miniature la ville, rue par rue, maison par maison. Et c’est ce que fait Ruth Rosenthal, elle assemble, élément par élément, la maquette de la ville en suivant la progression de son multi-récit et tout en manipulant un Iphone qui balance des sons.

Très vite, la visite tourne à la confusion. Dans la bouche de Ruth Rosenthal tous les témoignages se succèdent de façon hachée sans que l’on sache qui parle. On change de camp comme de chemise, on cherche à comprendre, on n’y comprend rien, on est vite paumés. Et par là dessus, on a chaud, on étouffe bordel ! Alors, en levant la tête, on comprend que c’est exprès qu’au dessus de nous sont disposées des résistances comme dans les élevages de poulet industriels, des résistances bien rouges qui entendent reconstituer la chaleur de Hebron tout comme l’emmêlement des voix entend reconstituer la situation inextricable qui y règne. Seul un petit film silencieux, nous montrant la rue principale d’H2 aux volets fermés ; nous laisse un moment d’accalmie.

Dans H2-Hebron le théâtre documentaire se fait immersif et participatif. Au fil de son débit chaotique, Ruth Rosenthal distribue à quelques spectateurs des premiers rangs des choses rapportées de Hebron comme autant de preuves. Le but, dit Winter Family, est que le spectateur, comme « transporté » là-bas, ressente « le sentiment d’éreintement généré par une situation intenable », la chaleur rendant « la concentration difficile et pénible comme un très court instant [une bonne heure tout de même] passé dans la zone H2, comme une fin d’après-midi perdue à écouter un interminable cours d’histoire ». L’autre soir, non loin de Bordeaux, le spectacle accueillait pour la première fois un public français. Pour le spectateur que j’étais, resté assis sur sa chaise et sur son cul, c’était, effectivement, difficile, pénible, interminable.

On ne peut pas se passer de Pasolini

« Il y a peu d’êtres avec lesquels j’ai une connivence qui aide à penser et à voir le monde » dit Catherine Marnas qui dirige le TNBA, le Centre dramatique bordelais. Pier Paolo Pasolini est l’un de ces êtres. Elle se devait, tôt ou tard, d’y consacrer un spectacle car « sa vision intranquille du monde, son inscription ‘en contre’ avec une profonde bienveillance me manque dans une époque où misanthropie et nihilisme semblent les seuls garants d’une lucidité réaliste » écrit-elle. Nous voici donc partis pour un dialogue post mortem avec Pier Paolo Pasolini à travers ses films, ses essais, sa poésie et les entretiens qu’il a accordé, en particulier le dernier, quelques heures avant son assassinat dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975. On aurait pu imaginer un spectacle titré « P.P.P » comme naguère Roger Planchon avait consacré un « A.A. » à Arthur Adamov incarné par Jean Carmet. Peut-être Stanislas Nordey s‘y collera-t-il un jour. Lui aussi ne peut pas vivre sans Pasolini et il a beaucoup œuvré pour faire connaître son théâtre. Ce n’est pas le choix de Catherine Marnas

A son dialogue personnel avec Pasolini, elle associe et superpose celui du philosophe Guillaume le Blanc. Ce dernier va jusqu’à écrire des textes, des répliques comme « De quoi tu parles, mec » qui brouillent les pistes plus qu’elles ne les éclairent et organisent, là encore, la confusion.


Le fil conducteur du spectacle, c’est le couple que forment deux personnages inspirés du duo Totò- Ninetto Davoli dans Uccellacci e Uccelini (Des oiseaux petits et gros) , film de Pasolini, mais tout autant des personnages copiés sur les inséparables Vladimir et Estragon de Beckett (En attendant Godot). En la matière les originaux valent toujours mieux que de pales copies.

C'est ce que l’on constate d’emblée avec la première image du spectacle : une bagarre. Sur une scène de théâtre, une bagarre c’est toujours un peu et même beaucoup « pour de faux », c’est toujours un peu ridicule. Au cinéma, dans la poussière et le réalisme foncier de la caméra qui capte le réel, c’est tout de suite impressionnant. Et nous le prouvent les quelques secondes projetées de  La Ricotta, l’un des premiers films de Pasolini. (J’ouvre une parenthèse: prochainement, du 26 au 28 octobre, se dérouleront les sixième Rencontres Jacques Copeau dans sa maison à Pernand Vergelesses sur le thème « Que se passe-t-il entre le théâtre et le cinéma » ; il y sera évidemment question, entre autres, de Pasolini, je ferme la parenthèse).

Le spectacle tisse ainsi des liens, des interfaces entre les films du réalisateur italien et la scène. Quel plaisir de revoir brièvement Orson Welles dans La Ricotta s’apprêtant lire un poème fameux de Pasolini (« Je suis une force du passé/A la tradition seule va mon amour Je viens des ruines, des églises, des retables/Des bourgs oubliés des Appenins et des Préalpes/ Où ont vécu mes frères/ J’erre sur la Tuscolane comme un fou... »). Ce film vaudra au cinéaste quatre mois de prison pour « outrage à la religion d’état ». Ces jugements et ces oukases dont le poète et cinéaste a été victime toute sa vie et que l’on croyait révolus, ce mot de fascisme qu’il n’écrivait jamais sans colère et que l’on espérait voir un jour cantonné dans les livres d’Histoire, sont revenus en Europe, en Amérique du sud, en Afrique, partout. Pasolini, ce nostalgique du passé nous parle avec ses mots d’hier de notre présent, d’où le titre un peu tarabiscoté du spectacle La nostalgie du futur.

Le spectacle développe un autre thème cher à Pasolini, la disparition des lucioles, le traitement est là plus réussi et donne envie de relire Survivance des lucioles de Georges Didi-Huberman (Éditions de minuit, 2009). Il sera également fait plusieurs fois référence (extraits) à un petit (par son épaisseur) livre de Pasolini Poeta delle Ceneri traduit sous le titre Qui je suis (Arléa). Une merveille. Je ne résiste pas à citer quelques lignes qui ne figurent pas dans le spectacle. Pasolini revient sur le dernier des trois recueils de poésie qu’il a écrit en même temps -Les cendres de Gramsci, La religion de mon temps, Poésie en forme de rose (parus en traduction ensemble dans la collection de poche Poésie Gallimard)- pour y avoir « faussement abjuré l’engagement ». Et il poursuit : «  je sais que l’engagement est inévitable, /et aujourd’hui plus que jamais. /Et aujourd’hui, je vous dirai que non seulement il faut s’engager dans l’écriture,/ mais dans la vie : / il il faut résister dans le scandale / et dans la colère, plus que jamais,/ naïfs comme des bêtes à l’abattoir, / tourmentés comme des victimes, justement : / il faut dire plus fort que jamais le mépris/ envers la bourgeoisie, hurler contre la vulgarité,/cracher sur l’irréalité qu’elle a choisi comme seule réalité, / ne pas céder d’un acte ni d’un mot/ dans la haine totale contre elle, ses polices,/ ses magistratures, ses télévisions, ses journaux. ».

Dans le rôle de Pasolini qu’il endosse souvent, Yacine Sif El Islam, se révèle une comédien très prometteur.

Ces trois spectacles étaient au programme du festival FAB (festival international des arts de Bordeaux métropole) qui se tient depuis le 5 octobre et s’achèvera le 24. Le festival se déroule dans une douzaine de lieux bordelais et autant de villes des environs. Le Centre dramatique fait en sorte qu’une création de la saison advienne pendant le festival FAB. Un soir Alain Juppé est venu voir La nostalgie du futur. Le spectacle lui a-t-il donné envie de lire les poèmes  et de voir les films de Pasolini, celui que l’ami du poète assassiné, l’écrivain Alberto Moravia, surnommait le « communiste sentimental » ?

H2-Hebron, après la première française au festival FAB, le spectac le va tourner : Théâtre Nanterre-Amandiers du 13 au 16 oct ; POC d’Alforville le 7 nov dans le cadre des rencontres Charles Dullin; Festival du TNB à Rennes du 8 au 10 nov ; Centre culturel la Chaux de Fonds les 17 et 18 nov ; Théâtre de Vidy-Lausanne du 21 au 30 nov ; CDN d’Orléans les 25 et 26 janvier ; MC93 Bobigny du 13 au 16 fév.

Reprise de Jérusalem, Plomb durci au POC d’Alfortville dans le cadre des rencontres Charles Dullin le 6 nov ; MC93 Bobigny du 6 au 9 fév.

La nostalgie du futur, TNBA Bordeaux, du mar au ven 20h, sam 19h, le 20 oct à 19h30, jusqu’au 25 oct; théâtre Olympia, CDN de Tours du 6 au 10 nov ; CDN de Thionville les 14 et 15 mai.

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Eric Vigner, amoureux éperdu du « Partage de midi » de Paul Claudel 

Eric Vigner, amoureux éperdu du « Partage de midi » de Paul Claudel  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat pour son blog Balagan 13.10.2018

 

 

En Chine où il est en poste, Paul Claudel écrit les premières versions sauvages de la pièce où il raconte, lui le puceau, son histoire d’amour extrême avec une femme mariée. Amateurs d’auto-fiction et de copié-collé s’abstenir. C’est un poème, un poème dramatique divin, chaviré d’amour fou, que le metteur en scène Eric Vigner met en scène en le dépeçant avec passion.


C’est l’histoire d’une femme aimée par trois hommes et racontée par l’un des trois. C’est l’histoire d’un homme (Paul Claudel) qui, en le revivant, essaie de prolonger son amour pour la femme mariée (Rosalie Vetch) qui l’a dépucelé, en écrivant cette histoire après qu’elle l’a quitté et trahi. C’est l’histoire d’un metteur en scène (Eric Vigner) qui met en scène dans Ysé la femme qu’il aime (Jutta Johanna Weiss) dans l’une des plus belles pièces du monde, en confiant le rôle de Mesa, l’homme amoureux d’elle, à un vieil ami (Stanislas Nordey) au physique de plus en plus acéré.
C’est Ysé, un rôle irradiant de femme que toute actrice rêve un jour d’interpréter et dont l’actrice Jutta Johanna Weiss porte haut le mystère. C’est Partage de midi, un poème dramatique – plus qu’une pièce de théâtre – de Paul Claudel, œuvre infinie avec laquelle personne n’en finira jamais. C’est enfin une langue qui fait trembler les feuilles de mots, un souffle qui se déploie en trois actes comme un acte d’amour : montée du désir, explosion, chute (ou rédemption).

Dieu dit non, Rosalie dit oui

Eric Vigner est hanté par cette pièce depuis l’adolescence. C’est en jouant l’une des scènes de Partage de midi qu’il est entré naguère au Conservatoire national supérieur d’Art dramatique. Après sa sortie, il fonde la compagnie Suzanne M et commence par un coup d’éclat, La Maison d’os de Roland Dubillard dans une usine désaffectée d'Issy-les-Moulineaux. Suivra un long compagnonnage avec Marguerite Duras qui l’entraînera à séjourner en Extrême Orient. Nommé à Lorient, il fera de cet établissement un grand centre dramatique. Il l’a quitté il y a trois ans et a bénéficié de l’aide qui accompagne tout directeur de CDN durant trois années. Partage de midi clôt en beauté ces trois années.

En rejetant au début du spectacle un pan du troisième et dernier acte du Partage de midi, où l’aimé délaissé et inconsolable s’adresse à l’aimée par delà la mort, Vigner retend le fil biographique qui sous-tend l’œuvre de bout en bout. En 1900, Claudel a trente-deux ans, « l’âge vraiment critique » (lettre à Louis Assignation). Il veut entrer dans les ordres. Il fait une retraite au monastère de Solennelles puis une autre à celui de Ligugé. Résumons : Dieu lui dit non. Il se résigne à retourner en Chine. Après Shanghaï l’attend un poste de consul de France à Fou-tchéou.

Il s’embarque le 31 octobre sur l’Ernest-Simons. Pendant le voyage, il rencontre Paul Castanier, un type qui raconte des « histoires grivoises » et offre des vermouths à une femme, Rosalie Vetch, quatre enfants et un mari affairiste qui veut se refaire en Chine et se mettre à distances de possibles poursuites. Les quatre « personnages objectivement réels » (dira Claudel) du futur Partage de midi sont là, on les retrouvera sous d’autres noms au premier acte : Amalric (l’homme d’occasion, Alexandre Ruby), De Ciz (le mari, Mathurin Voltz), Mesa (Paul, Stanislas Nordey), Ysé (Rosalie, Jutta Johanna Weiss).

Et puis c’est le silence

Claudel est vierge, Rosalie a quatre enfants. La rencontre avec cette femme d’origine polonaise par son père (elle est née à Cracovie) et écossaise par sa mère, change la vie de Claudel, infléchit durablement son œuvre (jusqu’au Soulier de satin).

Le mari parcourt la Chine, Rosie s’installe au Consulat. Dans l’album Claudel de la Pléiade figure un plan du premier étage, de la main de Claudel, avec « la chambre de Mme Vetch » et « la chambre des enfants ». Quatre ans de bonheur compliqué. Enceinte de Paul Claudel, Rosalie reprend le bateau pour l’Europe avec ses deux fils aînés. Son mari et Paul, son amant, restent en Chine. Elle envoie quelques cartes postales à l’amant. Derniers mots reçus au dos d’une carte postale le 30 août 1904 : « Impossible d’écrire pendant le trajet et très occupée tout aujourd’hui. Allons bien. Enchantée du trajet. Magnifique pays. Espère tant vos nouvelles. Amitiés. Rosie » Claudel, lui, a multiplié les lettres :  « Maintenant voilà ma lettre finie et ce faible lien qui me rattachait à vous pendant que je l’écrivais de nouveau rompu. Maintenant il me faut reprendre ma promenade de long en large sous la véranda, me broyant, me rebroyant le cœur. Quelquefois à une pensée plus cruelle, on le sent qui se serre réellement, vous coupant la respiration, et puis quand à force de ruminer les mêmes pensées on est arrivé à l’hébétement et à l’oubli, de nouveau la même idée vient vous réveiller avec un élancement de douleur aigu, quelque chose de perçant, de cuisant, de déchirant » (Lettres à Ysé, Gallimard, 2017, lire ici et ici).

Et puis c’est le silence. Les lettres de Claudel sont renvoyées sans avoir été ouvertes. C’est dans ce pesant silence (il durera treize ans) que Claudel commence l’écriture de Partage. Il apprendra par une tierce lettre que Rosalie-Rosie a rencontré un autre homme, Lintner. Les « lettres affreuses », « l’horrible trahison » se retrouveront dans la seconde version de Partage où apparaît le personnage d'Amalric qui tient à la fois de Castanier et de Lintner. La troisième version sera achevée en 1906, elle transfigure le contexte biographique qui n’est autre qu’une source, un cloaque où le poète puise sa force. C’est un poème trempé dans l’encre d’un cœur qui saigne, d’une passion absolue, y compris spirituelle, d’une passion « impossible » comme il est dit dans Partage de midi. C’est cette version sauvage et lyrique de 1906 qu’Eric Vigner met en scène et non celle remaniée, calmée et atténuée de 1948, quand Jean-Louis Barrault créera enfin la pièce restée dans le tiroir plusieurs dizaines d’années comme un secret ou un testament.

En ouvrant le spectacle par le cantique de Mesa du troisième acte, monologue halluciné d’un homme anéanti par l’amour et la trahison de cet amour (où l’amour de Dieu et celui d’Ysé se confondent), Eric Vigner ancre magnifiquement Partage de midi dans le présent de l’écriture de la pièce. Claudel a vécu le premier acte (la rencontre sur le bateau) et le second (l’accomplissement de l’amour), il est en train de vivre le troisième : la séparation, la trahison, l’enfant qui doit naître (et qui deviendra le « bâtard » dans la pièce), la perte et la transfiguration que lui offre l’écriture, seule façon d’apaiser un peu et de domestiquer tant que faire se peut la douleur, le mal de chien que lui inflige celle que le Mesa du troisième acte traitera de « chienne ».

Le théâtre, c’est du chinois

Autre décision lumineuse du metteur en scène : coller aux basques de l’engouement qu’a Claudel (et que Vigner partage) pour l’Extrême Orient. Et particulièrement la Chine, liée à jamais à la femme aimée. Plus tard, il sera fasciné par le Japon (superbe étude de Michel Wasserman, D’or et de neige - Claudel et le Japon, chez Gallimard) où il sera nommé ambassadeur de France. Il en rapportera des textes comme La Femme et son ombre ou ce bijou que sont les Cent phrases pour éventails. Un amour de l’Extrême Orient qu’il doit initialement à sa sœur Camille qui l’emmène voir un spectacle de théâtre chinois. Dans son spectacle, Vigner glisse mieux qu’un clin d’œil, une rêverie : comme Camille, Ysé sculpte la terre, l’une est une artiste, l’autre non. De la masse d’argile humide dont elle coupe un morceau, Ysé sculpte une boule ronde comme la terre faisant écho au disque circulaire d’un imposant gong extrême-oriental dont les coups rythment ce premier acte. Au fond de la scène, un arbre aimablement prêté par la peinture chinoise dit une verticalité noire et tourmentée. Au sol, tout au long du spectacle, sur un plancher laqué de noir, un paon déplie ses ailes pour « faire le beau » (le mot paon passe en coup de vent au milieu de Partage). Ce sol était celui que Vigner avait commandé à l’artiste sud-coréen Eunji Peignard-Kim pour Le Bourgeois gentilhomme qu’il a mis en scène à Séoul.


Le premier acte sur le bateau qui voit poindre les rivages chinois s’est achevé par une déclamation en forme de pichenette d’Amalric, une fausse citation. Comme un protocole que les trois hommes qui, littéralement, tournent autour d’Ysé (la mise en scène est quasiment chorégraphique) signent à deux mains : « La mer comme les yeux d’une femme qui a compris ! La mer comme les yeux d’une femme que l’on saisit entre ses bras ! »
Vigner affirme la coupure entre les actes par un embrasement sonore durable et dans le noir (création sonore : John Kaced). La lumière se fait au deuxième acte, non sur le cimetière chinois dont parle Claudel mais sur un rideau de bambous que Vigner avait utilisé dans La Bête dans le jungle de James adapté par Duras et repris dans Tristan, pièce qu’il a écrite sur le mythe de Tristan et Yseult, premier volet d’une trilogie dont Partage est le second volet et dont Le Vice-Consul de Marguerite Duras sera le troisième. Magnifique rideau bruissant et vibrant comme l’amour entre ces deux êtres qui s’approchent, se jaugent, se lovent, s’enroulent l’un à l’autre. C’est d’une beauté inouïe, miraculeuse. D’une sensualité de tous les instants.

Béni par les dieux

Sur le parvis du TNS, Vigner me racontera après la représentation que les deux acteurs ont improvisé cette longue scène un jour béni par les dieux du théâtre : tout était là d’emblée ou presque, il n’y avait plus qu’à maintenir et nourrir le feu. Les deux acteurs parlent et se frôlent comme si les mots de Claudel naissaient des corps et des tissus, du choc affectueux entre deux conceptions du jeu. Lui, Mesa, Nordey, montant à l’assaut des mots, des verbes, les cinglant de ses mains, donnant de l’os aux circonvolutions lyriques de Claudel, laissant filer les sifflantes, thésaurisant le tourment entre la terre et le ciel, avec, étrangement, le visage d’un Tchekhov lisant Dostoïevski. Elle, Jutta, Ysé, avec son accent venu d’ailleurs, d’un recoin de l’Europe orientale comme la voix de Rosalie Vetch, un accent qui creuse les voyelles, un accent qui est un philtre magique modulant les inflexions d’Ysé, comme si la modulation sonore de ce nom, Ysé, donnait le la de sa voix, allongeant les voyelles jusqu’à presque les chanter, faisant d’une ponctuation de « oui » un suintement sensuel.

Au premier acte, Ysé avait une robe qui lorgnait déjà vers la Chine ; au second, la voici enserrée dans une robe noire à balconnet cachant son corps ainsi plus désirable encore. L’actrice semble comme en suspension au-dessus du plateau, glissant hors du temps, comme sortie d’un tableau impressionniste, à moins que madame Arnoux ne lui ait prêté sa tenue après avoir rencontré Frédéric sur un autre bateau (Flaubert, L’Education sentimentale). Ce deuxième acte est peut-être la chose la plus inouïe jamais faite par Vigner.

Mais ne boudons pas le troisième acte, nocturne à souhait. Implacable réalisme de la scène entre Amalric et Ysé comme deux fugitifs cernés par l’armée ennemie et sachant leur mort proche où Mesa apparaît comme un spectre. Imprévisible onirisme de la rencontre par delà le monde des vivants et des morts entre Mesa et Ysé là où les événements de la vie « se déploient comme les sons d’une trompette fanée », dit Mesa. Dialogue d’amour entre deux corps nus comme des cadavres. « Où tu es je suis », dit Ysé. « Pourquoi m’avais-tu quitté ? », rétorque Mesa. Claudel n’en finira jamais avec cette question. Mais là, c’est Eurydice qui mène Orphée : « Lève-toi, ô forme brisée et vois-moi comme une danseuse écoutante, / Dont les petits pieds jubilants sont cueillis par la mesure irrésistible / Suis-moi, ne tarde plus ! » C’est l’heure dernière du partage de minuit.

Théâtre national de Strasbourg, ts les jours à 19h sf le dim 14, jusqu’au 19 octobre ;

Comédie de Reims, du 13 au 15 nov ;

Théâtre national de Bretagne, Rennes, du 12 au 19 déc ;

Théâtre de la Ville, Théâtre des Abbesses, du 29 janv au 16 fév.

 

Légende photo : 
Scène du "Partage de midi" © Jean-Louis Fernandez

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Quand l'horreur s'invite sur scène : le théâtre peut-il encore faire peur ?

Quand l'horreur s'invite sur scène : le théâtre peut-il encore faire peur ? | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean Talabot dans Le Figaro Publié le 10/10/2018  

Chapitre XIII, au Tristan Bernard, et Misery, à l'Hébertot, oscillent entre Grand-Guignol et série B. Pour l'épouvante, on repassera.

De l'horreur et du rire au Théâtre Tristan Bernard. Du suspense psychologique à l'Hébertot. Une rue à peine sépare les moulures dorées des deux théâtres bourgeois, qui misent en cette rentrée sur le même mot d'ordre: faire peur. D'un côté, Chapitre XIII, où un écrivain maudit voit les meurtres décrits dans son livre se réaliser: des moines aux grandes capuches, sortant de vapeurs gothiques en brandissant une tête ensanglantée. De l'autre, Misery, qui met en scène un homme aux jambes brisées à la merci d'une infirmière un brin psychopathe.

Des intrigues qui ne se bousculent pas dans les salles privées. «Elles se concentrent sur la reprise des classiques, la comédie ou la pièce historique, mais le genre n'apparaît plus au théâtre, observe Sébastien Azzopardi, qui écrit et met en scène Chapitre XIII. La peur et le dégoût sont des émotions primordiales et enfantines, que l'on aurait tort de ne pas exploiter.» Dans ce thriller horrifique à l'ambiance monastique, on recherche bien l'émotion primaire, le «ahhh», quelle que soit sa tonalité, dans une débauche graphique de faux sang et de lumières savantes. L'auteur ne cache pas ses références cinématographiques: Le Nom de la rose, Le Silence des agneaux, Seven.

» LIRE AUSSI - Chapitre XIII, micmac et triples boyaux sur les tréteaux du Tristan Bernard

Daniel Benoin, au Théâtre Hébertot, fait face au même rapport de force avec le septième art. Son adaptation de Misery, terrifiant huis clos de Stephen King, est précédée par l'inoubliable performance de Kathy Bates dans le film de Rob Reiner en 1995. Pourquoi, dès lors, s'engager sur les planches dans un combat qui semble perdu d'avance?

Sébastien Azzopardi l'admet: le cinéma, par ses nouveaux moyens, a tué le Grand-Guignol et le théâtre d'épouvante il y a près d'un siècle. Mais la situation pourrait changer. «Plus le monde devient virtuel, plus le théâtre va vivre. Si les gens viennent alors que les films d'horreur sont partout, c'est pour retrouver des émotions uniques.» Ces sueurs froides, le metteur en scène les provoque de manière bien artisanale. Son collaborateur se nomme père Alex, un prêtre qui est aussi décorateur et magicien, et spécialiste en «grandes illusions macabres»: mutilations, éviscération, reflet démoniaque dans le miroir… Après tout, quelle différence entre une séance de torture dans une obscure abbaye franciscaine et le tour de la femme coupée en deux? «Ces effets sont inédits pour la plupart des spectateurs, mais sont ancestraux!», s'amuse Azzopardi en se rappelant avec nostalgie le Grand-Guignol de la Belle Époque, couplant l'assassin et la putain, si sanglant que l'on devait «bâcher les spectateurs ».

La folie et la rage
Dans Misery, l'épure et la technologie sont préférées à l'hémoglobine. «Je suis votre fan numéro un», susurre l'excellente Myriam Boyer à son hôte, un écrivain de romans à l'eau de rose qu'elle vénère comme un Dieu. Derrière son fanatisme, sommeillent la folie et la rage. Un mot de travers et la bonne samaritaine se transforme en un monstre odieux. Le pauvre Paul Sheldon, joué par Francis Lombrail, est rapidement forcé de réécrire les aventures de Misery à sa convenance. La tension ne sort pas des quatre murs de la «chambre d'ami».

Sur scène, elle est prolongée des deux étages restants de la petite maison. Les angles morts sont restitués par un système de caméras de surveillance. «On ne sait plus ce qui est en direct ou non, ce qui est vrai ou non, ça doit provoquer l'angoisse», explique Daniel Benoin. Le metteur en scène a bien compris que le suspense requiert la précision d'un horloger suisse. «C'est la même que pour un grand Vaudeville à la Feydeau», acquiesce Sébastien Azzopardi. La tension monte quand on aperçoit l'infirmière descendre lentement l'escalier. Vite, le fauteuil roulant doit retrouver sa place sans alerter la maîtresse de maison. Dans son dos, le poison doit être versé dans le verre, le couteau, caché sous le matelas…


Le théâtre a cet avantage sur le cinéma qu'il emprisonne le public face à l'action. L'investissement du spectateur est total. «Le théâtre peut faire peur si on le fait participer, assure Azzopardi. Il faut qu'il ait l'impression qu'il peut lui arriver quelque chose.» Dans Chapitre XIII, les torches et les gouttelettes de sang frôlent les fauteuils rouges. Étrangement, les deux hommes ont aussi recours à l'humour, à condition qu'il soit voulu. «Au théâtre, on ne peut absolument pas faire la même chose qu'au cinéma, prévient Daniel Benoin. L'ultra-réalisme est presque interdit, sinon il fait rire. Alors, quand l'infirmière brise les pieds du malade avec un maillet, j'ai préféré éteindre la scène.»

Hélas, dans Misery , le suspense n'arrive jamais au degré d'intensité du film. Malgré de belles trouvailles, le spectacle ne tient que par la folie ambiguë de Myriam Boyer. Dans Chapitre XIII, les tableaux gothiques certes impressionnent, mais la belle vitalité du spectacle se dilapide en une intrigue multipliant les fins à tiroirs et les mises en abyme. S'il veut renaître, le théâtre de genre doit inventer de nouveaux frissons.

«Chapitre XIII», Théâtre Tristan Bernard (Paris VIIIe), jusqu'au 22 décembre. «Misery», Théâtre Hébertot (Paris XVIIe), jusqu'au 6 janvier 2019.

 

légende photo : Dans «Chapitre XIII», un écrivain maudit voit les meurtres décrits dans son livre se réaliser. - Crédits photo : Emilie Brouchon

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Jaz, héroïne puissante et brutale de Koffi Kwahulé

Jaz, héroïne puissante et brutale de Koffi Kwahulé | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Hadrien Volle dans Sceneweb 08.10.2018



« JAZ » est le récit d’un viol. Écrit par Koffi Kwahulé en 1998, l’héroïne est incarnée par Ludmilla Dabo qui s’avère aussi bonne chanteuse que comédienne. Elle joue une femme puissante, décidée à ne pas laisser impuni le viol dont elle est victime. Un spectacle entre monologue et concert jazz. On vous invite à la découvrir jeudi 11 octobre à 19h au Théâtre de la Cité Internationale. Pour jouer et gagner 2 invitations envoyez un mail avec vos coordonnées à concours@sceneweb.fr 

Dans la veine de 20 Novembre de Lars Nòren avec Camille de Sablet, Alexandre Zeff met en scène JAZ avec Ludmilla Dabo. Une femme puissante en prise avec la violence, la sienne naissant de celle des autres. Le dispositif nous rappelle également le précédent monologue : une surface réfléchissante et l’objet le plus important occupant le centre (ici, des toilettes, lieu du viol). Un cœur entouré d’une cage lumineuse, une prison au sens physique et mental du terme.

Quelle prison ? Celle dans laquelle la jeune JAZ s’est retrouvée enfermée en vivant dans cet immeuble où les toilettes sont bouchées en permanence. La prison dans laquelle elle s’est retrouvée quand l’homme à la face de Christ s’est masturbé devant elle dans la cage d’escalier. L’enfermement causé par les murs clos de la sanisette de la place Bleu de Chine dans laquelle le même homme, qu’elle incarne en même temps qu’elle-même, l’a violée. Car JAZ est une victime, mais elle refuse d’en porter l’étiquette.

Comme pour suivre l’écriture de Kwahulé, le metteur en scène orchestre le monologue en faisant accompagner Ludmilla Dabo par le Mister Jazz Band, qu’elle chante ou qu’elle parle. La musique omniprésente donne à cette pièce une forme singulière, et abreuve par son énergie mélodieuse une femme blessée bien décidée à se reconstruire. L’histoire n’est pas sans nous rappeler l’écriture de Virginie Despentes dans King Kong Théorie, où le penchant vengeur de l’héroïne est davantage mis en avant que la douleur qu’elle éprouve. Une brutalité légèrement estompée par l’excellente prestation des musiciens qui achèvent de faire de ce JAZ un « bœuf » de qualité.

Hadrien Volle – www.sceneweb.fr

JAZ de Koffi Kwahulé
MISE EN SCÈNE : Alexandre Zeff
Distribution : Ludmilla Dabo et le Mister Jazz Band et ses musiciens Arthur Des Ligneris, Louis Jeffroy, Gilles Normand et Franck Perrolle.
Durée : 1h05

Théâtre de la Cité Internationale
8 > 20 octobre 2018
lundi, mardi et vendredi | 20h
jeudi et samedi | 19h
relâches mercredi et dimanche

 

photo – Clara Pauthier

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Barbara Hannigan, sa voix est libre 

Barbara Hannigan, sa voix est libre  | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Guillaume Tion  dans Libération - Photo Mathieu Zazzo
— 12 octobre 2018 à 18:46


La soprano canadienne, star de la musique contemporaine, investit l’Opéra Garnier en Bérénice.


Les protagonistes féminines du monde lyrique se classent en grands archétypes : la wagnérienne, la dramatique, la belcantiste, la légère… et puis certaines parviennent à échapper à toute classification. C’est le cas de la soprano rencontrée aujourd’hui : la Hannigan. Elle gambade sur un vaste territoire. Un peu de répertoire, pas mal de moderne, beaucoup de contemporain. Une dominante physique incontestable rehausse son jeu, et ses activités de cheffe d’orchestre accaparent 50 % de son temps. Par quelque bout qu’on l’appréhende, Hannigan est spéciale.

Aussi, avançons-nous avec une joie teintée de déférence dans le couloir marronnasse où s’alignent les loges du palais Garnier. Après le tapis de la Dame aux camélias roulé dans un plastique contre une plinthe et en face de caisses de costumes sur roulettes, une porte s’ouvre enfin, et la Hannigan, souriante, nous fait entrer dans son monde du moment : une petite loge avec piano droit, table à maquillage et banquette en velours bordeaux près d’une haute fenêtre. Le phénomène salué par tous les publics sur l’ensemble des continents s’y prépare une infusion. Elle racle le fond d’un pot de miel vide pour la sucrer. Puis, négligemment, pose la tasse fumante sur le book des partitions de Bérénice, qu’elle interprète en ce moment. Bérénice, tragédie de Racine qu’elle a reçue comme un drame : «Je ne meurs pas ! Cela fait deux fois cette année que je chante dans des opéras où je ne meurs pas. La Voix humaine, Lulu, Mélisande… D’habitude, j’expire sur scène !»

La première note expectorée par Barbara Hannigan a retenti en 1971, dans une maternité de Halifax, en Nouvelle-Ecosse, Canada. Et nul doute que si la soprano s’est éloignée de la forme du cri primal, elle en a toujours conservé l’esprit. Cette fille d’un dentiste et d’une femme au foyer a grandi dans une ville minuscule, Waverley, «qui compte moins d’habitants que l’Opéra de Paris n’a de salariés» (ils sont 1 927) et donne sur un lac où l’on s’adonne l’été au kayak et l’hiver au patinage. Mais Barbara et ses trois frères et sœur ont d’autres occupations. «Notre mère a enregistré une cassette où on peut nous entendre chanter juste ! Avant même de savoir parler.» La famille est musicienne : la petite sœur est violoncelliste, le jumeau fait des percus, Barbara chante. Comme sa mère, elle fréquente la chorale. «Ma prof me plaçait au milieu d’élèves moins bons pour que je les stimule. C’était barbant mais j’étais ravie de cette responsabilité.» On se gardera de pratiquer l’analogie «douée au milieu des nuls» pour le reste de sa carrière, laquelle démarre tôt. «A 17 ans, je faisais déjà des créations d’œuvres de jeunes compositeurs canadiens.» Elle quitte le foyer pour étudier à Toronto. «Depuis mon adolescence, je voulais chanter. J’aimais toutes les musiques : classique, Broadway, jazz…» Et dans la loge, la voilà qui s’emballe. La Hannigan, jambes croisées, à demi affalée sur la banquette, bat des bras et regarde le plafond où semble écrit son amour pour la contemporaine : «C’est une musique complexe. J’aime sa structure et son architecture. Il faut casser son intellectualisme, travailler l’émotion, aller au cœur le plus vite possible. C’est comme un sport, cela demande de l’énergie et de la discipline.» Autant dire qu’elle adore cela. La Hannigan aime les difficultés et travaille sans répit. Elle nous avait raconté qu’il lui arrivait, juste après une représentation, de corriger et peaufiner avec le metteur en scène certains aspects du rôle. «J’aime être engagée dans des travaux difficiles. Je deviendrais folle si je ne devais travailler que du Verdi. J’ai chanté une fois une Traviata, je ne le ferai pas toute ma vie.»

La Hannigan se pose en artiste libre et incopiable. Pour le Grand Macabre de Ligeti, elle débarque sur scène déguisée en écolière, avec chaussettes en laine et jupe en tartan. Unique. «C’était trois semaines après les écolières bombes humaines de Boko Haram. Juste après Charlie. J’étais dans un moment de confusion. Je sentais qu’il fallait que je sois la bombe. C’était un moment de grande confusion.» Derrière cette implication, on sent plus qu’une passion pour le lyrique, mais la nécessité de s’accrocher à un cadre qui lui permet d’oublier ses doutes : «Souvent, je me dis que je n’y arriverai pas, notamment quand je suis au milieu d’une production lyrique et que je pense aux directions d’orchestre que je dois assurer quelques semaines plus tard. Comment englober autant de musique ? Mais si je commence à réfléchir, c’est foutu. Il faut que je travaille. Je trouve la confiance dans la discipline», analyse cette anglophone dans un français dont elle se dit peu sûre alors qu’il est parfaitement clair.

Sa bonne étoile, c’est la sueur. Elle donne l’impression d’avoir tout traversé sans encombres, et cette cantatrice cheffe dans un monde carrément masculin se défend d’avoir jamais dû subir quoi que ce soit. En France, la Hannigan a travaillé avec Pascal Dusapin ou feu les insurmontables Henri Dutilleux et Pierre Boulez, qui lui ont consacré temps et amitié. Comment ne pas être séduit par ce caractère vivace dont l’imprévisibilité dope spectacles et récitals ? Sur scène, celle qui déteste les interprétations statiques prend des risques, au risque d’en faire un procédé clicheton. A Garnier, pour la Voix humaine, elle se viandait d’un canapé tout en chantant. Pour ce Bérénice, elle donne un cours de renforcement de la paroi abdominale en s’allongeant sur une chaise, perpendiculairement au dossier. «C’est une question de naturel. Faire des trucs physiques sur scène, ça me correspond. Je me connais : je ne pourrais pas faire des choses figées comme chez Bob Wilson.» Elle ne pourrait d’ailleurs pas faire autre chose que chanter ou diriger. La Hannigan n’a pas de hobbys ou de passion particulière. Quand on le lui demande, le plafond met du temps à lui renvoyer la réponse : cuisiner. Elle qui regrette parfois sa vie de saltimbanque intercontinentale, trois mois ici, trois mois là-bas, est aujourd’hui heureuse de retrouver sa petite boucherie de quartier. A Paris. Car depuis quelques mois, la Hannigan est parisienne. Elle a suivi celui qu’elle appelle son «compagnon», Mathieu Amalric, acteur et réalisateur. Lequel a réalisé un court métrage et un documentaire où l’on assiste à sa préparation lyrique avant de monter en scène, mais aussi à sa façon de diriger le Ludwig Orchestra. Rien ne pourra lui ôter cette manie de la distance, même au Canada. «J’y vais rarement et je n’ai pas l’accent. Je suis toujours étrangère.» Mais le vent tourne. La diva moderne s’acclimate à Paris, et même à la Bretagne, où son compagnon a acheté une maison. «C’est-à-dire que, avant, quand je rentrais chez moi, je me disais : "Tiens, un Airbnb où la production a posé certaines de mes affaires pour me faire plaisir." Aujourd’hui, quand je rentre, je sais que c’est chez moi.»

1971 Naissance à Halifax (Canada). 2012 Lulu. 2016 Pelléas et Mélisande. Septembre 2018 Vienna, fin de siècle (CD). Jusqu’au 17 octobre Bérénice à l’Opéra Garnier.

Guillaume Tion Photo Mathieu Zazzo

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Nouvelle ère au Théâtre des 13 vents de Montpellier

Nouvelle ère au Théâtre des 13 vents de Montpellier | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Darge (Montpellier, envoyée spéciale) dans Le Monde 12.10.2018 

 


Ses directeurs Nathalie Garraud et Olivier Saccomano lancent leur première saison avec « Othello » et un projet singulier.


Le calme après les tempêtes : le Théâtre des 13 vents, Centre dramatique national (CDN) de Montpellier, a rouvert ses portes au public, mardi 9 octobre, dans une ambiance sereine et joyeuse. Ce n’était pas gagné. Ce bel outil théâtral, situé dans l’ensemble du parc et du château de Grammont, a été fragilisé par deux directions successives : celle de l’auteur Jean-Marie Besset (2010-2013), et celle de l’auteur, metteur en scène et trublion Rodrigo Garcia (2014-2017).

Lors de la dernière saison menée par l’artiste hispano-argentin, la fréquentation du CDN a péniblement rassemblé quelque 10 000 spectateurs, un niveau historiquement bas. Les tutelles, l’Etat et la mairie de Montpellier en tête, ont donc eu à cœur de choisir une direction à même de remettre l’outil en état de marche. Mais il s’est ensuivi une autre bataille : la mairie avait un candidat – Jean Varela, qui fait un travail formidable à la tête du festival montpelliérain Printemps des comédiens –, Audrey Azoulay, qui était encore ministre de la culture, en avait d’autres : un duo formé par la metteuse en scène Nathalie Garraud et l’auteur Olivier Saccomano.

Lire le compte-rendu :   Le duo Garraud-Saccomano nommé à la tête du CDN de Montpellier

Ils faisaient figure d’outsiders, mais ce sont eux qui ont été nommés par la ministre, en avril 2017, quelques jours avant l’élection présidentielle. Ils ont pris leurs fonctions le 1er janvier 2018 et ont dû travailler vite et bien, pour bâtir leur première saison, qu’ils ont ouverte en présentant leur (très bon) spectacle Othello, variation pour trois acteurs : conçu pour être joué un peu partout, il a déjà beaucoup tourné en France, et l’on a pu le voir au Festival d’Avignon en 2014.

NATHALIE GARRAUD ET OLIVIER SACCOMANO, DIRECTEURS DU THÉÂTRE DES 13 VENTS : « DANS LE FLOU ACTUEL SUR CE QUE SONT LES MISSIONS D’UN CDN, BEAUCOUP DE CHOSES SONT À INVENTER »

 


Les Garraud-Saccomano ont une bonne idée de ce que veut dire la décentralisation théâtrale à la française, eux qui ont travaillé, avec leur troupe, la compagnie du Zieu, de Marseille à Amiens. Comme beaucoup d’artistes de théâtre d’aujourd’hui, ils s’interrogent sur la manière de faire bouger le vieux modèle des centres dramatiques nationaux, inventés après la guerre. « On s’est dit que c’était une période historiquement intéressante pour tenter ce genre d’expérience, observent-ils. Dans le flou actuel sur ce que sont les missions d’un CDN, beaucoup de choses sont à inventer. Ce sont des outils qui ne nous semblent pas obsolètes, mais au contraire extrêmement précieux, et qui offrent la possibilité de construire des projets tout à fait singuliers. »

Et singulière, leur ligne l’est, sans se hausser du col. Avec un maître mot : ouverture. Faire bouger un certain nombre de lignes, qui changent tout, et notamment « le rapport de consommation aux spectacles qui s’est établi, dans ce domaine comme partout ». Ouverture aux artistes, d’abord. Dans cette première saison, on verra passer Valère Novarina ou Dieudonné Niangouna, Emma Dante, le fantôme de Rainer Werner Fassbinder, ­Sylvain Creuzevault ou Maguy Marin.

Mais ils ne feront pas que passer, justement, contrairement à ce qui se passe dans nombre de lieux. Chaque mois, la vie du théâtre sera organisée avec eux, au fil de journées et de soirées où se mêleront théâtre, poésie, débats, convivialité, et même un séminaire inédit mené par l’universitaire Olivier Neveux, professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’Ecole normale supérieure de Lyon. « On ne fait pas une programmation, on fait un programme », résume le tandem.

Accent sur l’itinérance
Ouverture sur le bassin méditerranéen, ensuite, qu’ils ont beaucoup arpenté, de Marseille à Beyrouth – Nathalie Garraud a débuté en montant Edward Bond dans les camps palestiniens. Ce seront notamment les Rencontres des arts de la scène en Méditerranée, qui cette année auront lieu du 9 au 17 novembre, et où l’on pourra croiser la Palermitaine Emma Dante, le Marseillais d’origine iranienne Gurshad Shaheman ou les Libanais de la Zoukak Theatre Company.

Ouverture sur les territoires où le théâtre ne va pas, aussi, avec un fort accent mis sur l’itinérance, et deux spectacles destinés à jouer dans les villages, les salles des fêtes ou les écoles : Othello, et Ce qui gronde, un monologue écrit par Enzo Cormann et mis en scène par Nathalie Garraud.

C’EST UN THÉÂTRE QUI S’OUVRE AUX VENTS DU MONDE TEL QU’IL EST AUJOURD’HUI


C’est donc un théâtre qui s’ouvre aux vents du monde tel qu’il est aujourd’hui, un théâtre qui se présente comme une page blanche, à écrire avec d’autres. Le tandem n’a pas voulu y imprimer une marque trop forte : les murs clairs ont été repeints, et c’est d’une écriture manuscrite et fragile, légère, qu’ils s’animent pour désigner les divers espaces de la maison.

Nathalie Garraud et Olivier Saccomano revendiquent une forme d’« idiotie » – au sens philosophique du terme, bien sûr –, qu’ils expriment joliment dans l’éditorial de leur premier programme : « Il faut être idiot pour faire du théâtre (…), pour lutter contre la prose du monde. Pour lui arracher un poème. Et pour lutter, en scène, avec ce poème. Pour lutter, comme le font les acteurs avec leurs premiers partenaires : le public, l’espace, le temps. Et y tracer des diagonales inaperçues, des sensibilités inouïes. » Il semblerait bien qu’il y ait là de quoi calmer les polémiques.

Othello, variation pour trois acteurs, d’après William Shakespeare. Théâtre des 13 vents de Montpellier, jusqu’au 12 octobre puis du 16 au 19 octobre, puis tournée en région.

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Théâtre : une chienne de vie vue par Ascanio Celestini

Théâtre : une chienne de vie vue par Ascanio Celestini | Revue de presse théâtre | Scoop.it

 Par Joëlle Gayot dans Le Monde 12.10.2018

 

L’auteur italien présente, au Théâtre du Rond-Point, à Paris, sa nouvelle pièce, « Laïka », avec le comédien David Murgia.

David Murgia dans « Laïka », texte et mise en scène d’Ascanio Celestini au Théâtre du Rond-Point à Paris.

C’est la claque de cette rentrée théâtrale. Une claque mémorable, qui vous rappelle que vous n’êtes pas seul sur la Terre, qu’autour de vous il y a des gens qui méritent votre regard, votre écoute et votre respect. Comme ce clochard qui dort dehors sous vos fenêtres, cette voisine de palier à l’esprit embrouillé qui ratiocine avec aigreur, cette autre vieille, généreuse, qui vaque d’un bout à l’autre de la cité en priant Dieu, les mains jointes vers le ciel, cette prostituée dont l’existence ne fait ni envie ni pitié, mais qui assume son destin, ces employés en lutte dans une entreprise sans âme… Et ce jeune homme enfin, qui, dès le matin, s’en va boire son verre de vin au comptoir du bar d’à côté pour conjurer la solitude et parler, sans pouvoir s’arrêter, de ce désastre humain à l’œuvre dont il est le devin, le témoin et le conteur à la manière d’un Tirésias de tragédie.


Le texte doit son titre au nom de la première chienne qui fut envoyée dans l’espace

Ce peuple de l’ombre, qui d’ordinaire n’a ni visage ni voix, Ascanio Celestini lui donne corps dans sa pièce Laïka, mise en scène au Théâtre du Rond-Point, à Paris. Le texte doit son titre au nom de la première chienne qui fut envoyée dans l’espace. Seule dans sa capsule, Laïka était assurée de mourir. Mais qui diable s’en souciait ? Elle n’était pas un animal de race, juste une bâtarde sacrifiée sur l’autel de la science. On apprend cette histoire qu’à la fin du spectacle, et elle nous tire des larmes. Pleurer à cause d’une chienne ? La faute en incombe à une représentation qui emmène son public vers ce seuil déroutant où il n’a plus aucune défense.

Ascanio Celestini, auteur italien né en 1972 – il se dit qu’il est le nouveau Dario Fo, tant il endosse, comme son illustre aîné, le rôle de l’auteur engagé dans son temps, sachant pourfendre son époque sans oublier d’en rire –, est un habile dramaturge. Il navigue à la lisière du pathos sans jamais franchir la ligne jaune, brisant par l’humour la compassion qu’il parvient à faire naître en chacun. Il a écrit une pièce au verbe étonnant, dans laquelle chaque mot rebondit sur celui qui précède, où la répétition des phrases réactive l’émotion tout en la propulsant un pas de plus devant. Au point qu’on a parfois l’impression d’entendre en boucle, et avec un plaisir croissant, un refrain lancinant.
Décor universel

L’humanité qui peuple cette pièce monologuée habite les bas-fonds. Une cité italienne qui pourrait être hérissée de hautes HLM, avec, au bout d’un terre-plein sinistre, un centre commercial. Ce décor est universel. Sur le plateau, il suffit juste, pour l’évoquer, d’un tas de cageots empilés sur lequel s’assoit un accordéoniste. Quelques lampes alignées au sol rappellent des rangées de lampadaires jaunâtres. C’est tout. Nous y sommes. C’est là que cohabite le peuple d’en bas.

Il faut un narrateur qui éclaire le tableau et mette en route tous les protagonistes. L’acteur assume ce rôle. Il est belge et s’appelle David Murgia. Il apparaît sur scène, silhouette sèche vêtue d’un pardessus noir. Il est dans l’ombre et nous tourne le dos. Et puis voilà qu’il se met à parler (il est sonorisé), et le miracle a lieu. Rarement on a vu un comédien d’une telle netteté.
Précis mais volubile, expressif mais intérieur, intense mais détaché, David Murgia est tout cela à la fois

Précis mais volubile, expressif mais intérieur, intense mais détaché, David Murgia est tout cela à la fois. Il a pour lui l’hystérie corporelle des drogués, haussements intempestifs des épaules, nervosité des gestes. Mais aussi le calme impérial de l’acteur. Il fiche son regard dans les yeux du public. Interrompt le face-à-face quand il devient intenable. Se place de profil pour incarner la prostituée, se courbe pour interpréter la vieille dame, se redresse pour devenir le narrateur qui boit son verre de vin le matin. Il est un et multiple. Avec ou sans l’accordéoniste qui lui tient lieu de partenaire, il écoule son texte dans une virtuosité insensée. Et nous, nous sommes bouche bée. Respect !

Laïka, texte et mise en scène d’Ascanio Celestini. Jusqu’au 10 novembre, au Théâtre du Rond-Point. Tél. : 01-44-95-98-21.

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Anquetil, champion déjanté : l'Eternel premier

Anquetil, champion déjanté : l'Eternel premier | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Gilles Renault dans Libération  — 11 octobre 2018

 


Adapté par Roland Guenoun, le récit de la vie, sportive et privée, du quintuple vainqueur du Tour de France séduit par sa vivacité et ses trouvailles scénographiques.


L’Eternel Premier nous parle d’un temps que les moins de 20 ans peuvent connaître. Du moins ceux - voire celles - pour qui les expressions «sucer la roue», «avoir de la giclette» ou «fumer la pipe» ont un sens autre que trivial. Cela dit, les spectateurs qui, en juillet, squattent les lacets des cols de l’Aubisque ou du Tourmalet n’étant pas forcément les mêmes qui remplissent les théâtres parisiens, précisons ici qu’il n’existe aucune contre-indication à l’appréciation du récit de Paul Fournel, Anquetil tout seul, publié (au Seuil) en 2012, adapté par Roland Guenoun. Si le récit s’ouvre sur un maillot jaune échappé, sprintant au milieu du plateau, c’est qu’à son époque, nul ne parvient à lui faire de l’ombre. Du milieu des années 50 au milieu des années 60, celui qu’on surnommera «Maître Jacques» va remporter, entre autres, cinq Tours de France, régnant sans partage sur une discipline sportive - et un «métier de chien», puisque situé aux confins de la souffrance physique - qu’il marquera ainsi de son empreinte indélébile.

Pour autant, le champion - mort à 53 ans d’un cancer, en 1987 -, sera aussi «hué, critiqué, dénigré». Plutôt qu’inspirer la connivence, on prendra son épicurisme pour de l’outrecuidance - comme si carburer au muscadet était un péché ! Impensable de nos jours, le dopage assumé (aux amphétamines) ne servira guère sa cause. On lui reprochera également d’avoir «une caisse enregistreuse à la place du cœur». Et, plus gênant, sa vie privée s’apparentera à un modèle d’amoralité (liaisons au long cours avec sa belle-fille, qui lui donnera une fille, ainsi, plus tard, qu’avec la femme de son beau-fils qui, elle, accouchera d’un fils !)

De tout cela, il est donc question dans le biopic pourtant déférent, l’Eternel Premier, créé début 2016 et qui, depuis, reçoit les louanges, aussi bien pour la vivacité d’une mise en scène mêlant éléments d’archives et trouvailles scénographiques, que pour les efforts du trio d’interprètes, d’où se détache logiquement Matila Malliarakis, héros contrarié (et un poil contrariant) dont on se demande, accessoirement, combien de kilomètres au total il aura avalé au gré des représentations.

Gilles Renault


L’Eternel Premier de Roland Guenoun La Pépinière Théâtre, 75002. Dimanche 19 h, lundi 20 h. Rens. : www.theatrelapepiniere.com

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

Aurélien Bory, l'illusionniste

Aurélien Bory, l'illusionniste | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Nous accueillons aujourd'hui Aurélien Bory, qui met en scène "Orphée et Eurydice" de Christoph W. Gluck à l'Opéra-Comique. Une lecture onirique du mythe éternel du poète surdoué dont le chant a su braver les espaces infernaux. Ce sera l'occasion de parler théâtre, scénographie, musique et poésie.

Orphée, on peut se poser la question de son destin. Est-ce ramener Eurydice, ou chanter sa perte ? Il y a à travers le mythe d’Orphée une relation au chant, une relation à l’art qui est particulière. Le destin d’Orphée est de délivrer son plus beau chant.

Orphée est tiraillé entre une pulsion de vie, l’amour, et une pulsion de mort, Eurydice […] et il trouve sa résolution dans le chant, dans l’art. […] Quand on entend quelqu’un chanter, il y a vie et mort mélangées et c’est peut-être pour ça que ça nous touche.

Orphée se retourne, c’est ce qui fonde le mythe. […] je me suis dit, si Orphée se retourne, alors l’espace entier doit se retourner. Et j’ai voulu le retourner par un dispositif optique, parce qu’Orphée se retourne par le regard.

C’était l’enjeu scénique, représenter le monde des morts. […] le monde des morts est pour le monde des vivants un inaccessible […], qui reflète le monde réel […], le même monde, mais sans aucun corps. […] Il y a l'idée de mettre sur le plateau un au-delà.

Orphée, c’est vraiment la figure qui traverse l’histoire de la musique. […] on s’empare du mythe, mais on s’empare aussi de cette figure, le plus grand des musiciens, qui a inspiré de nombreux artistes. […] On entre en dialogue. […] C’est un mythe ouvert

Nous sommes des êtres de fiction, des êtres de représentation. Et on mélange toujours dans notre regard le réel et nos représentations. Et d’ailleurs le théâtre a cette étymologie-là, c’est l’endroit d’où l’on voit, donc la question du regard est posée d’entrée.

L’art est toujours un pas de côté. Et donc moi je préfère essayer de me concentrer sur les moyens qui appartiennent entièrement au plateau et qui n’ont aucune valeur ailleurs.

J’aime le théâtre qui a une certaine limpidité, qui a une certaine simplicité. D’ailleurs Gluck avait donné ça comme indication, « à faire s’il vous plaît avec beaucoup de simplicité ».

Orphée est représenté avec du féminin et du masculin complètement mélangés. Ce mélange-là appartient à l’art, ce féminin et ce masculin également répartis. […] Au théâtre, les hommes peuvent jouer des femmes, et les femmes peuvent jouer des hommes

Intervenants

Aurélien Bory
Metteur en scène, scénographe et chorégraphe, directeur de la Compagnie 111


Aurélien Bory• Crédits : La Compagnie 111

more...
No comment yet.
Scooped by Le spectateur de Belleville
Scoop.it!

« Mujer Vertical », un combat de femmes pour l’humanité, à la Maison des Métallos 

« Mujer Vertical », un combat de femmes pour l’humanité, à la Maison des Métallos  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Dashiell Donello pour son blog de Mediapart 10.10.2018

 

Dans le cadre du focus « Récits de vie » La maison des métallos présente 7 spectacles et 1 rencontre du 13 septembre au 23 décembre 2018. Nous avons vu avec « Mujer Vertical » toute l'intensité émotionnelle d'un combat de femmes qui, au-delà du féminisme, œuvre pour l'humanité entière.

Un combat de femmes pour l'humanité entière
Le metteur en scène Eric Massé a convoqué Juliette dans un hôtel. La chambre le montrait seul face au miroir. Alors il s'est maquillé, a mis ses bas, ses talons aiguilles, son jean slim et un petit haut assorti, pour devenir Juliette. Car comme disait Simone de Beauvoir : « on ne naît pas femme on le devient ». C'est donc Juliette qui libère la parole des souvenirs blessés de femmes colombiennes victimes civiles, militantes des droits de la femme et LGBT, ou démobilisées (FARC, paramilitaires). Mais Juliette n'est pas seule. Il y a Simone de Beauvoir déjà citée, Élisabeth Badinter, Andrée Chédid, Virginie Despentes, Catherine Millet, Florence Thomas, Simone Veil. Toutes auteures de grands textes féministes. 

Sur la scène devant trois écrans, figure un cirque dessiné par des livres, à la gloire de l’émancipation féminine, du théâtre et de la littérature. Éric-Juliette nous avertit : « C’est dit sans homophobie, juste : l’humanité, certains d’entre nous en font moins partie que d’autres, comme Jean Genet... (au hasard), Marcel Proust, Fernando Vallejo, Gustavo Gardeazabal, Monique Wittig, Porfirio Barba-jacob, Violette Leduc, ((Ils) sont tous moins humains que des hétéros ».

Donc parmi les livres " moins humains", des femmes de lumière arrivent sur scène : Ana Milena Riveros une ancienne paramilitaire, mobilisée de force pour lutter contre les F.A R.C, Maria Alejandra Martinez, fidèle aux engagements de son père, a agi comme guérillera révolutionnaire, elle dit : « Je remercie chaque jour Éve d’avoir été la première femme à transgresser l'ordre établi, à être désobéissante, indépendante, autonome et prête à assumer les conséquences de ses actes ». Julisa Murillo, leader pour les droits de la communauté afro, a pris la place de sa fille kidnappée et menacée de viol par un groupe armé, elle dit : « On ne naît pas femme, ils font de toi une femme». et enfin Alejandra Borrero, comédienne, directrice de théâtre et star des telenovelas a créé un spectacle (Victus) avec cinq paramilitaires, cinq guérilleros et dix civils, elle dit : « Mais l'ambitieuse n'est pas « une femme qui veut faire l'homme (…) C'est bien une femme, qui refuse les limites assignées à son sexe et exige la même liberté (…) Les filles un conseil : si vous portez des talons, portez-les comme une arme (…) Bien sûr que j’ai essayé d’être la fille dont ma mère rêvait, j’ai bien essayé d’être l’Ophélie de Shakespeare, et de me plier aux préceptes de la famille, mais, elle est devenue folle, comme toutes ces femmes qui veulent paraître et non être ». Voilà ce que nous propose Eric Massé pendant plus d’une heure : l’intensité émotionnelle d'un combat de femmes pour l'humanité entière.

De Lucy la première femme verticale, jusqu'aux aux luttes des droits de la femme 

C'est à Bogota que Eric Massé a mis en parallèle les écrits féministes des auteures citées plus haut, et les témoignages des interprètes de Mujer Vertical, aidé en cela par Manuel Orjuela, metteur en scène et comédien colombien. Partant de Lucy la première femme verticale, jusqu'aux manifestations anti mariage pour tous, et aux luttes des droits de la femme et LGBT, nous traversons ce qui s'actualise sur les écrans à ce qui se joue sur la scène.  L’émotion des témoignages féministes vécut en version originale, et pour le jeu d’acteur inspiré d'Alejandra Borrero et d'Éric Massé.

Il fallait bien ça pour adoucir les douleurs encore brûlantes des blessures de Ana Milena Riveros, Maria Alejandra, Julisa Murillo. Des femmes liées à la tragédie de leur existence et de l’histoire contemporaine de la Colombie.

Nous espérons que l'action d'Éric Massé en faveur d'un  travail de réconciliation nationale, mis en œuvre depuis quelques années en Colombie sera comblé de succès. Avec le vœu d'une longue tournée internationale pour Mujer Vertical.

 

MUJER VERTICAL

Conception, mise en scène et scénographie Éric Massé

textes d’Élisabeth Badinter, Andrée Chédid, Virginie Despentes,

Catherine Millet, Florence Thomas, Simone Veil

citation de Simone de Beauvoir, témoignages des interprètes

avec Alejandra Borrero, Javiera Valenzuela, Éric Massé,

Julisa Murillo, Ana Milena Riveros

 

Jusqu'au samedi 13 octobre

mardi, mercredi, vendredi à 20h
jeudi, samedi à 19h
durée 1h20
à partir de 16 ans

spectacle en espagnol et en français, surtitré en français et en espagnol

tarifs de 5 à 15 euros

LA MAISON DES MÉTALLOS
94, rue jean-pierre timbaud, Paris 75011
réservation  01 47 00 25 20

http://www.maisondesmetallos.paris

m° Couronnes  ou Parmentier

 

Crédit photo : ©jean-louis-fernandez

more...
No comment yet.