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Culture - Coline Serreau bientôt directrice du théâtre municipal de Nevers

Culture - Coline Serreau bientôt directrice du théâtre municipal de Nevers | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Publié dans le Journal du Centre  3/02/2018



La candidature de la réalisatrice Coline Serreau a été préférée à celle d'Olivier Broda, un comédien et metteur en scène installé à Nevers, pour diriger le théâtre municipal. Le conseil municipal doit approuver ce choix mardi 6 février.

Lors de sa prochaine réunion publique, mardi 6 février, le conseil municipal de Nevers devra se prononcer sur l’attribution de la direction du “petit théâtre” à Coline Serreau et à son équipe. La réalisatrice de Trois hommes et un couffin a obtenu, de justesse, les faveurs de la commission chargée de choisir la société gestionnaire du théâtre à partir de sa réouverture, en principe le 1er juillet.
La délégation de service public

Pour diriger le théâtre municipal, fermé depuis 2010 et actuellement en rénovation, la Ville de Nevers a choisi le régime de la délégation de service public : c’est-à-dire qu’elle délègue la gestion de l’établissement à une société privée, pour une durée définie, cinq ans en l’occurrence.Le théâtre est en travaux depuis trois ans.

Les candidats avaient jusqu’au 11 septembre 2017 pour se faire connaître. Deux propositions sont arrivées sur le bureau du maire, Denis Thuriot.

La première est celle du Théâtre de Babylone, une association créée à Paris en début d’année 2017 par Coline Serreau, avec son fils, Nathanaël Serreau. La seconde émane d’Olivier Broda, comédien, directeur artistique du Théâtre du temps pluriel, une compagnie de théâtre neversoise liée à la Maison de la Culture.

Les deux projets ont été étudiés par une commission municipale composée d’une quinzaine d’élus, dont le maire. Qui a auditionné deux fois les candidats, en octobre 2017 et janvier 2018, et qui a finalement opté, le 17 janvier, pour la candidature du Théâtre de Babylone.


Le projet de Coline Serreau

Elle a signé quelques grands succès du cinéma français. L’inoubliable Trois hommes et un couffin (1985) mais aussi La crise (1992), La belle verte (1996), Chaos (2001), ou, plus récemment, le documentaire Solutions locales pour un désordre global (2010), qui confirme sa fibre engagée et écologiste. Elle mène en parallèle une carrière au théâtre, comme comédienne et metteur en scène.À 70 ans, Coline Serreau va diriger le théâtre de Nevers

À 70 ans, elle ambitionne de diriger un établissement culturel, à Nevers, avec une structure qu’elle préside, le Théâtre de Babylone. Elle occuperait le poste de directrice artistique. Son fils, Nathanaël Serreau, 28 ans, trésorier du Théâtre de Babylone, serait administrateur. Une première expérience dans ce domaine pour lui. La troisième associée, Clara Pecot, 26 ans, secrétaire du Théâtre de Babylone, serait responsable de production.

Coline Serreau annonce plus de vingt-cinq spectacles par an (dix en 2018), mais aussi des projections, des lectures de contes, des débats autour de l'écologie et la création d'un festival "Nevers cité musicale et numérique". Elle a l'intention de donner au théâtre de Nevers un rayonnement artistique national et international par l'accueil et la diffusion d'artistes confirmés, mais aussi d'en faire un lieu de création artistique.


Olivier Broda, un artiste local, recalé de peu

La candidature d’Olivier Broda, artiste bien installé sur le territoire, avait la préférence d’une bonne partie des acteurs culturels neversois et nivernais. Qui voyaient ainsi la possibilité de nouer des liens étroits avec le théâtre de Nevers.

Dans le rapport final de la commission, il était mieux noté sur la collaboration avec les partenaires culturels locaux et l’aide à la création. Mais Coline Serreau a fait la différence sur le projet artistique et culturel proposé et sur le volet “communication et commercialisation”. En tout cas, selon l’appréciation de la commission.

Plusieurs personnes qui ont suivi de près ce dossier le disent en "off" : Denis Thuriot voulait un nom connu pour gérer le théâtre et le faire rayonner au niveau national.
Le calendrier

Il reste une étape : l'approbation du conseil municipal. Sauf improbable revirement, il suivra l'avis de la commission le 6 février, et nommera Coline Serreau directrice du théâtre.

Pour l’instant, l'établissement est toujours en rénovation. Le hall, le foyer, la terrasse et les loges sont terminés. Mais tout, ou presque, est encore à faire dans la partie salle de spectacle : le parterre, la fosse d’orchestre, la scène et la machinerie scénique, le plafond…La rénovation de la scène

Coline Serreau a prévu dix spectacles en 2018. Cela reste conditionné au calendrier des travaux. La date prévisionnelle d’entrée en vigueur du contrat de délégation est fixée le 1er juillet mais pourrait être repoussée en cas de retard du chantier.

Jean-Mathias Joly


Légende photo : Le théâtre municipal avait rouvert ses portes, le temps d’une soirée, le 16 décembre dernier. La vraie ouverture est prévue cet été. Avec, sauf revirement de dernière minute, Coline Serreau comme directrice. © Christophe MASSON

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Julie Dupuy's curator insight, January 15, 2015 2:31 PM

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Paris : le théâtre de la Ville va se faire encore attendre

Paris : le théâtre de la Ville va se faire encore attendre | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Eric Le Mitouard dans Le Parisien  21 janvier 2019,


En 2016, Paris annonçait la réouverture du théâtre de la Ville en 2018, après deux ans de travaux. Finalement, la salle ne retrouvera pas son public avant 2020 ou même 2021.

La mise en scène est parfaite : le décor est celui des murs de béton du théâtre de la Ville en travaux. Profitant des installations du spectacle géant baptisé DAU qui va s’installer dès jeudi dans ce lieu, Christophe Girard, adjoint de la maire de Paris Anne Hidalgo chargé de la culture, fait son entrée devant des gradins sans fauteuil. Mais trois spots donnent un effet magistral à ses vœux à la presse et au monde de la culture. Un vaste miroir installé en fond de scène fait aussi oublier la démission théâtrale, en septembre 2018, de Bruno ­Julliard, ex-premier adjoint de la maire de Paris.


Ce lundi matin, une chanson de Juliette Gréco accueille les invités à cette cérémonie du début d’année. C’est la façon pour Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du théâtre de la Ville de fêter quand même les 50 ans de la salle. « Juliette Gréco avait chanté ici, il y a 50 ans et 24 jours… ». Un anniversaire raté. « Le projet initial devait prévoir la réouverture du théâtre de la Ville en 2018. Il a fallu décaler », regrette-t-il.

« J’assume le retard et l’ouverture du théâtre fin 2020 ou début 2021 et l’augmentation du budget qui atteindra 32,4 M€ », lance avec assurance l’adjoint à la maire, tentant de faire oublier les 26 M€ annoncés en 2016 et les deux ans de travaux prévus initialement.

« On a dû prendre en compte des zones supplémentaires à désamianter et déplomber, explique Emmanuel Demarcy-Mota. Mais nous avons surtout intégré de nouvelles zones de rénovation, comme la salle des Coupoles (la grande salle de répétition) et le café des Œillets. Si nous n’avions pas fait ces travaux, ils se seraient imposés à nous dans dix ans, c’est donc une bonne anticipation. On retrouvera aussi la Grande salle telle qu’elle était avec le gradin de 1968. Les fauteuils seront changés, la fosse sera entièrement refaite ainsi que les cintres. Enfin, les accès handicapés seront totalement revus… » De quoi tout expliquer et tout faire pardonner…


Pour Emmanuel Demarcy-Mota, c’est aussi du temps pour bien préparer son grand projet de théâtre, « connecté avec d’autres villes du monde, en dialogue avec des théâtres, des musées, des écoles et des universités. On sera totalement prêt à propulser le théâtre de la Ville dans le XXIe siècle », assure-t-il.

Le temps aussi de lancer un appel à candidatures pour animer l’espace Cardin, aux abords des Champs-Elysées. Un espace qui accueille aujourd’hui la programmation du théâtre de la Ville hors les murs. Et lui trouver un nouveau nom, autre qu’une marque de luxe.

 

 


D’AUTRES EVENEMENTS PHARES POUR 2019

Lors de cette cérémonie, Christophe Girard a également présenté les nouveautés 2019 pour la culture parisienne. Voici les principales :

- Dans la nuit du 5 au 6 octobre, tous au périphérique ! L’une des annonces les plus étonnantes de Christophe Girard est sa volonté d’investir, pour la Nuit Blanche du 5 octobre, le périphérique sur 1,7 km, entre les portes de Pantin et de la Villette (XIXe). « Cela donnera l’occasion aux artistes de s’approprier une erreur du passé », a-t-il souligné. L’édition 2019 est confiée à Didier Fusillier, président du parc et de la Grande Halle de la Villette, qui compte retrouver l’esprit de la Parade dans la Ville, dans l’esprit de Jean-Paul Goude, en plus de cette invasion par les piétons d’une autoroute urbaine. Les automobilistes seront déviés, comme c’est le cas lors de l’entretien nocturne du périphérique, sur les voies latérales. Objectif symbolique, pour Christophe Girard, « effacer cette saignée qu’est le périphérique entre Paris et la banlieue, le temps d’une nuit. »

- Au printemps, une journée pour l’écriture manuelle. « L’écriture est moderne », martèle Christophe Girard qui fait de son projet « Paris’écrit » le grand événement du printemps prochain. « J’ai voulu qu’une journée soit dédiée à l’écriture manuelle, pour redonner le goût aux Parisiens d’envoyer un mot à quelqu’un de son choix ». Il faudra passer par la Poste qui éditera un timbre pour l’occasion. Il reste à trouver la date…

- Le bouquet de Jeff Koons promis avant l’été. « La diplomatie culturelle » a fini par donner des résultats. La sculpture de l’artiste américain, dédiée aux victimes des attentats de paris, sera bien installée cet été à l’arrière du Petit Palais, non loin des Champs-Elysées (VIIIe).

- Un cœur, porte de Clignancourt, inauguré le 14 février. C’est le jour de la Saint-Valentin que le « cœur monumental » de Joana Vasconcelos sera inauguré le 14 février porte de Clignancourt (XVIIIe). Un grand bal sera organisé à cette occasion. Cette œuvre fait partie de la programmation culturelle le long du tramway. C’est aussi la volonté de la Ville « d’embellir Paris », notamment ses quartiers délaissés en développant l’art dans l’espace public. En mars, la sculpture Lutteurs corps à corps, de l’artiste sénégalais Ousmane Sow (mort en 2016), retrouvera la passerelle des Arts, vingt ans après l’exposition qui avait attiré plus de 3 millions de personnes.

Et aussi : Christophe Girard a annoncé que 3 000 places supplémentaires seraient créées dans les conservatoires d’ici à 2020 et que de nouvelles bibliothèques ouvriraient le dimanche.

 

Légende photo : "J’assume le retard et l’ouverture du théâtre fin 2020 ou début 2021 et l’augmentation du budget qui atteindra 32,4 M€ », a lancé ce lundi l’adjoint à la maire chargé de la culture, Christophe Girard. Photo :  LP/Eric Le Mitouard. 

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Stanislas Nordey : “Nos politiques ne mesurent pas combien la culture peut être une arme” - 

Stanislas Nordey : “Nos politiques ne mesurent pas combien la culture peut être une arme” -  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Fabienne Pascaud dans Télérama 21. 01.2019

 

 

Obsédé par la transmission et par la création contemporaine, le metteur en scène Stanislas Nordey, patron du Théâtre national de Strasbourg, cherche les auteurs classiques de demain pour mieux inventer l’avenir du théâtre. Le 26 janvier, il sera au TNS pour les “Débats généreux” de “Télérama”, avec onze autres créateurs, qui plancheront sur le défi d’une culture pour tous.  

Fiévreux et lumineux, ardent et ascétique, l’acteur Nordey sera partout sur les scènes en 2019. Bouleversant et mystique Mesa de Partage de midi, de Paul Claudel, fracassant et iconoclaste Fassbinder de Je suis Fassbinder, de Falk Richter, fils tourmenté de Qui a tué mon père, d’Edouard Louis, et personnage clé d’Architecture, de Pascal Rambert, dans la Cour d’honneur du prochain Festival d’Avignon… A 52 ans, l’enfant terrible du théâtre subventionné, infatigable amoureux des textes contemporains, metteur en scène révélateur de Pasolini, Guibert, Gabily ou Richter, continue d’étonner par la fulgurance, la radicalité, la profondeur et l’intelligence d’un parcours passionné, constamment au service de la scène. Et des acteurs. Ovationné dès 21 ans pour une mise en scène de La Dispute, de Marivaux ; vilipendé à 32 pour sa direction militante, « citoyenne » mais très dispendieuse du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (1998-2001) ; quasi mis en quarantaine à la direction de l’école du Théâtre national de Bretagne (2001-2012), où il se révélera pédagogue exceptionnel et bientôt père spirituel de toute une nouvelle génération d’hommes et femmes de théâtre, il excelle depuis 2014 à la direction du Théâtre national de Strasbourg (TNS), dont il célèbre aujourd’hui le cinquantième anniversaire. Et profite de l’occasion pour s’interroger sur le rôle du théâtre public dans la France de demain. Il est une des plus belles voix du théâtre.

Que représente le TNS dans l’histoire du théâtre français ?
Un concentré de décentralisation réussie ! Créée en 1946 sous l’impulsion de Jeanne Laurent — alors sous-directrice des Spectacles et de la Musique au ministère de l’Education —, l’ancienne Comédie de l’Est est en effet devenue en octobre 1968, grâce au talent du metteur en scène Hubert Gignoux et du ministre André Malraux, un « théâtre national ». Soit uniquement financé par l’Etat. C’est toujours le seul du genre en région… Grâce à ces pionniers, le théâtre d’art, qui n’existait alors qu’à Paris, a pu s’implanter dans de grandes villes et le public de province y accéder. Une révolution ! Les classes moyennes, qui avant guerre fréquentaient peu le théâtre, se sont enfin mises à y aller. A aimer. Bien sûr, nous peinons toujours à atteindre d’autres territoires et d’autres couches sociales moins favorisées. Le travail est loin d’être terminé. D’autant que les intellectuels d’aujourd’hui sont moins passionnés par le sujet que ceux d’après la guerre, et que nous, metteurs en scène, avons juste repris les outils des pionniers, sans identifier les besoins actuels. 

“Quand on est sur le terrain, on voit combien l’œil de certains jeunes peut être aiguisé par l’art.”

 

Comment ça ?
Quand j’ai commencé, à la fin des années 1980, il y avait peu d’exigence de remplissage dans les théâtres publics que subventionne l’Etat. On cherchait surtout à y créer un théâtre de qualité pour un public de qualité. Mais qui dit « théâtre public » dit… public. Au théâtre, on ne travaille pas seuls, irresponsables, comme dans l’atelier du peintre. Et c’est ce qui est passionnant. Il faut avoir constamment la volonté d’intéresser le public le plus large, sans renoncer à faire ce théâtre d’art qui est inscrit dans l’histoire même de la décentralisation. Lorsque, de 1998 à 2001, j’ai codirigé avec Valérie Lang le Théâtre -Gérard-Philipe de Saint-Denis, avec à la fin un terrible déficit financier, nous étions certes jeunes et idéologues, mais nous posions quand même les bonnes questions. Toujours pas résolues. A savoir : comment offrir du théâtre de qualité à des populations dont on préfère croire qu’elles n’aiment regarder que la chanteuse Jenifer à la télé ? Comment aller vers les zones culturelles dites blanches ou périphériques ? Quand on est sur le terrain — et Dieu sait que j’ai animé des centaines d’ateliers théâtre ! —, on voit combien l’œil de certains jeunes peut être aiguisé par l’art. Chez tous ceux qui y ont accès, quelque chose change. Et il y a une vraie demande. Alors n’est-ce pas là, dans ces territoires réputés difficiles, plutôt qu’à l’Odéon ou à la Comédie-Française, qu’il faudrait augmenter les subventions, mettre les priorités ? Car c’est aussi une question de moyens. Tout au long de mon parcours, je n’ai jamais abandonné l’action sur le terrain, les ateliers de formation. Mais on ne peut pas tout faire seuls. C’est à l’Etat de piloter, d’imposer un grand projet, de mettre autour de la table des artistes, des politiques et ces collectivités locales qui financent aujourd’hui majoritairement la culture. Et que l’Etat ne dise pas qu’il ne peut pas. C’est juste qu’il ne veut pas.

La culture est absente du grand débat national. Cela vous choque ? 
Les Gilets jaunes n’ont hélas manifesté aucune revendication culturelle…

Est-ce le signe d’un échec de la démocratisation culturelle ?
Si certains d’entre eux n’ont plus de quoi manger de la viande dès le 20 du mois, je comprends qu’aller au théâtre ne soit pas une priorité… Après 1945, dans le climat particulier d’après guerre, la culture a été un ciment, le moyen de remettre ensemble des citoyens traumatisés par la guerre pour reconstruire le pays. Jean Vilar l’a senti, qui a imaginé de grandes messes théâtrales pour deux mille spectateurs. Parallèlement s’inventait l’éducation populaire. L’Etat accompagnait le mouvement. Autant de volontés visionnaires qui n’existent plus. Nos politiques ne mesurent pas combien la culture peut être une arme, contre toutes les barbaries. Et bien plus efficace contre le terrorisme, par exemple, que tous ces plans Vigipirate qui coûtent tant d’énergie et d’argent. Je l’ai mesuré moi-même à Saint-Denis, quand il était encore possible d’intéresser de jeunes délinquants désœuvrés à autre chose qu’à un islamisme radical. Nombre d’entre nous n’ont pas manqué de tirer la sonnette d’alarme. Mais la culture, pour le pouvoir actuel, n’est qu’un supplément d’âme. Aucun de nos interlocuteurs n’est convaincu de sa nécessité. 

“Le théâtre existe depuis 2 500 ans, parce qu’il a su se confronter aux désirs, aux tourments des publics de son temps. Il faut le transformer sans cesse.”

 

 


A l’occasion du cinquantième anniversaire du TNS, vous avez voulu réfléchir à ce que serait un théâtre de service public en 2068. Alors ?
Depuis mon arrivée, en 2014, conjuguer le foisonnement d’un théâtre au présent et préparer celui de demain me passionne. Plutôt que de célébrer le passé, j’ai donc préféré questionner l’avenir pour mieux le réinventer. 2068 résonne aussi joliment avec les audaces, les utopies de 1968… Nous avons ainsi lancé sur notre site un vaste chantier de réflexion autour d’un questionnaire adressé dès le 20 octobre 2018 aux quatre catégories qui fondent pour nous le TNS : les artistes, les publics, le personnel et les cinquante élèves comédiens, techniciens, metteurs en scène de notre école. A partir de leurs réponses, nous rédigerons des propositions. L’enjeu est de penser large, d’imaginer la décentralisation et le théâtre de service public dans cinquante ans. Le théâtre existe depuis deux mille cinq cents ans, parce qu’il a su se confronter aux désirs, aux tourments, aux interrogations des publics de son temps. Il faut le transformer sans cesse. Je me pose évidemment la question de son accessibilité. Et cela va du prix qu’il devrait coûter — pas davantage que le gaz et l’électricité domestiques, ces énergies essentielles auxquelles le comparait Jean Vilar — jusqu’aux zones encore désertées qu’il faudrait arpenter… Si tous ne doivent pas fréquenter le théâtre public — c’est risqué d’aller voir du théâtre d’art, ça remet en question —, tous ceux qui en ont l’envie doivent pouvoir le faire…

Avez-vous réussi à diriger le TNS en résolvant ces questions ?
Je m’y suis astreint à une programmation à 80 % contemporaine et à faire essentiellement de la création : environ deux fois plus de productions maison que mes confrères du subventionné parisien. J’en ai le goût ; ces créateurs-là, en littérature, en musique, en peinture, me racontent mieux la complexité du monde actuel. Mais après tout, nos classiques d’aujourd’hui — les tragiques grecs, Shakespeare ou Molière — ne parlaient-ils pas eux-mêmes de leur temps ? Il est de notre mission d’aller chercher les classiques de demain. Car le public suit : nous remplissons nos salles avec ces créations… S’adresser à toutes les populations est enfin un axe essentiel. Des petites formes réalisées autour d’écritures contemporaines sont proposées gratuitement au théâtre, et nous en tournons d’autres dans la région. Nous consacrons aussi une part importante de notre subvention — 300 000 euros, elle n’était que de 60 000 à mon arrivée — à l’éducation artistique. Il faudrait rendre addict au théâtre dès le collège, et non dégoûter les élèves à jamais avec de mauvaises représentations de classiques. La transmission est une de mes obsessions. Au public, aux jeunes artistes. Je n’aurais jamais accepté la direction du TNS sans l’école qui y est attachée. J’ai voulu établir le lien fort avec ces artistes entre 18 et 25 ans : nos metteurs en scène associés doivent travailler avec eux. Car j’ai souhaité associer ici quatre auteurs, six metteurs en scène et neuf acteurs (1) au processus de direction. Ils me nourrissent et m’épaulent. Avec la parité entre hommes et femmes. Je me suis engagé à ce qu’il y ait autant d’actrices que d’acteurs sur les scènes du TNS à la fin de mon premier mandat… Et dans un autre domaine, à ce que les jeunes acteurs de la diversité intègrent facilement notre école : ils représentent 50 % de nos dernières promotions. Faire jouer des artistes de la diversité fait désormais partie de mes critères de programmation, comme j’encourage les auteurs associés à écrire plus de rôles de femmes. 

Vous êtes donc parfait ?
Après ma direction si rigide, voire intégriste du TGP de Saint-Denis — jouer trois cent soixante-cinq jours par an à un tarif de place unique, faire payer tout le monde, même le ministre, mener des actions théâtrales intensives auprès des Dionysiens —, j’ai cherché à être exemplaire, à ce que le TNS soit exemplaire. J’ai appris des autres. Car je suis perfectionniste et fier. Piloter un tel lieu est épuisant mais passionnant. Claude Régy dit qu’un artiste ne doit pas diriger d’institution, que c’est chronophage. Je le sais depuis le TGP. Mais passer la main à la jeune génération — les Gosselin, Jolly, Macaigne, Creuzevault et tous les autres, le théâtre français bouillonne tellement actuellement ! — et l’inciter à prendre cette main est pour moi une vraie mission de service public, et qui cimente l’histoire du théâtre d’art.

On dit que les artistes de cette génération rejettent l’institution…
Pas du tout ! Ils ont avec nous une communauté de penser et de créer. Seulement, ils ne sont pas inspirés par ces cathédrales culturelles que nous leur léguons et qui fascinaient les créateurs d’après guerre. Jouer devant deux mille personnes leur importe peu. La plupart préfèrent les petites formes et aller les jouer au plus près des gens dans d’autres territoires. Ils veulent surtout adapter à leurs désirs artistiques leurs outils de création : ils ont envie de friches ouvertes où l’on est plus libre d’innover, où le lien est moins formel avec le public, et non de lieux trop marqués par l’histoire du théâtre. Comme Ariane Mnouchkine l’a fait en 1970 en forgeant la Cartoucherie de Vincennes aux nécessités de sa troupe ; ou Patrice Chéreau et Catherine Tasca rénovant les Amandiers de Nanterre en 1982 avec le soutien de Jack Lang. Quel ministre a cette volonté, ce pouvoir aujourd’hui ? 


”Je suis un traqueur fou, un éternel insatisfait allié à un grand orgueilleux, j’ai besoin de savoir le rôle par cœur dès la première répétition.”

 

 

Vous faites désormais moins de mise en scène et jouez davantage ?
Je me suis toujours senti plus légitime, et donc plus heureux, comme acteur ; même si j’ai réalisé, avec doutes et souffrances permanents, plus de quatre-vingts mises en scène en vingt-cinq ans ! Déjà, je suis un privilégié : j’ai les moyens d’accepter les rôles que je veux. Ensuite, je sais que je suis un bon technicien, je peux me faire entendre dans n’importe quelle salle. Et un acteur, c’est d’abord un grand technicien. Qui va chercher sa voix dans son ventre. Jouer est très physique. Quand je sors de scène, je suis épuisé… Enfin, j’aime l’apprentissage du texte, comme une nouvelle langue. Enfant, j’avais une passion pour l’orthographe, la grammaire, la graphie… Quel bonheur de savourer le verbe de Claudel, par exemple, dans Partage de midi, où j’incarne Mesa, dirigé par Eric Vigner ! J’apprends à haute voix, en marchant dans la ville ou la campagne. Comme je suis un traqueur fou, un éternel insatisfait allié à un grand orgueilleux — enfant, rien que perdre l’équilibre me jetait dans des colères atroces ! —, j’ai besoin de savoir le rôle par cœur dès la première répétition. Et je le ré-écris à la main comme si j’en étais l’auteur, je le vampirise, bien au-delà du personnage à jouer. L’idée du trou me remplit alors d’horreur, de honte et de culpabilité…

Comment vous laissez-vous diriger par d’autres ? 
Je veux comprendre où ils veulent aller, puis j’arrive en répétition avec des propositions. Pour Clôture de l’amour, l’auteur-metteur en scène Pascal Rambert en a conservé entre 60 et 70 %. Pour moi, l’acteur est un créateur à part entière. Plus fort que le metteur en scène, comme le disait le fondateur du Vieux-Colombier, Jacques Copeau : « L’acteur n’est pas au centre, il est le seul endroit où ça se passe. » N’est-ce pas les acteurs, rien que les acteurs qui embarquent le public dans un spectacle ? On peut tout enlever du dispositif d’un metteur en scène ; même si j’ai plutôt été nourri par l’espace vide prôné par Peter Brook sur le plateau… Il n’est qu’un passeur, qui fait comprendre la ligne claire d’un texte. Tant mieux si j’ai pu faire entendre Pasolini, Lagarce, Gabily, Falk Richter et bientôt Edouard Louis. L’essentiel reste le mystère de ces acteurs à l’impudeur extrême. Ils savent qu’en chacun de nous cohabitent la victime et le bourreau, qu’on peut aimer comme haïr, et le public ne sait jamais vraiment quelle est dans leur jeu la part du personnage et la part intime… Les seuls acteurs intéressants sont des éponges. En empathie totale avec les gens. 

“Cette mère courageuse et formidable actrice, dont je porte volontairement le nom, m’a tout appris sans être jamais étouffante.”

 


Pourquoi jouer et mettre en scène Qui a tué mon père, le dernier texte d’Edouard Louis ?
Edouard Louis était ouvreur à l’Odéon pour gagner sa vie pendant ses études. Il a vu certains de mes spectacles et m’a dit que je faisais partie des metteurs en scène qui l’avaient sauvé. Le 5 décembre 2017, il m’a donné à lire ce texte sur sa relation terrible avec un père qui ne l’a d’abord pas reconnu comme homosexuel, et qui à la fin de sa vie est devenu la victime impuissante du libéralisme ambiant. J’ai aimé sa langue et son adresse au pouvoir politique. En plus, on est tous le fils de quelqu’un. J’ai trouvé des échos personnels dans sa relation au père chaotique. La mort de Véronique Nordey quelques jours plus tôt, le 29 novembre, cette mère courageuse et formidable actrice qui m’a tout appris sans être jamais étouffante, et dont je porte volontairement le nom, a tout à coup étrangement libéré de l’espace pour un père que je rejetais. Et qui avait refusé de me voir pendant trente-trois ans. Véronique m’a élevé seule, pauvrement, après avoir divorcé d’avec mon père, Jean-Pierre Mocky qui l’exploitait, ne la créditant jamais de son travail de scénariste sur ses films… Elle ne m’en a jamais dit de mal pourtant, ni empêché de le voir. Jean-Pierre s’est manifesté le 11 décembre. Je ne l’aurais jamais revu ma mère vivante. Par respect pour cette comédienne intransigeante qui m’avait tout donné, jusqu’à ouvrir un cours de théâtre pour moi, à l’unique condition que je sois « un grand acteur. Le meilleur ! ». 

Comment avez-vous redécouvert Jean-Pierre Mocky ?
Je suis un bon gars. Pas rancunier. J’ai compris grâce à ma demi-sœur qu’il avait besoin de se réconcilier. Il vieillissait. J’y suis allé. Et moi qui jusqu’à l’âge de 5 ans n’avais vu mes parents que s’entre-déchirer, j’ai réalisé peu à peu combien ils avaient pu follement -s’aimer. Toi et moi contre le monde entier. Deux êtres d’absolu. Je sais ce que c’est qu’être artiste : la passion de son métier passe devant tout le reste… Mon père ne peut envisager de retraite, il mourra sur un plateau de cinéma. Il ne peut faire autre chose. Il n’a que des projets.

Ne partagez-vous pas la même boulimie de travail ?
Je n’aurais jamais pu faire la même chose que lui. Même si l’essence du théâtre est qu’il disparaisse et que les choses se perdent, même si je suis très attaché à cette précarité-là, il y a trop d’insécurité au cinéma. De tournage en tournage, les gens de cinéma déménagent tout le temps. Nous, au moins, travaillons dans des bâtiments solides, où s’inscrit la mémoire, où flottent les fantômes et les ombres des grands anciens. Comme Jean Vilar, Maria Casarès ou Gérard Philipe dans cette Cour d’honneur du palais des Papes où je vais jouer cet été Architecture, de Pascal Rambert, lors du festival d’Avignon. Et puis je suis drogué au public.

C’est-à-dire ?
On fait le tour d’un partenaire en deux mois de répétitions. On devine ses réactions, comment il va vous donner la réplique. Mais une salle de spectacle ne ressemble jamais à une autre. C’est un organisme vivant qui diffère à chaque représentation. Sur scène, quand on joue, on voit tout. J’adore ça. Même si on a tendance à surinterpréter les réactions des spectateurs avec paranoïa. Tel tousse, lit le programme ou part parce qu’il s’ennuie mortellement, parce que vous êtes nul… C’est un moment de vie incroyable. Où vous n’êtes pas hors du monde, mais mille fois plus dans le monde, en fusion avec lui. N’est-ce pas totalement magique, comme dit Ariane Mnouchkine, que des gens viennent en voir d’autres chaque soir ? forment cette communauté improbable et imprévisible ? 

Vous êtes un homme heureux ?
Je trouve la vie extraordinaire. J’étais rongé de chagrin, de vide à la mort de ma mère. Et de ce vide a surgi mon père. Du manque est né un peu de plein. Je suis un optimiste. Moi qui rêvais tant d’être monsieur Parfait et qui ai toujours redouté de me scléroser, de ne pas être assez vivant, de sombrer dans le savoir-faire — et que se révèle mon imposture d’artiste —, je m’assouplis, j’accepte, j’accueille.

 



Stanislas Nordey en 6 dates
1966 Naissance à Paris.
1987 Mise en scène de La Dispute, de Marivaux, à Genève.
1998 Codirige avec Valérie Lang le Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis
2014 Direction du Théâtre national de Strasbourg (TNS).
2019 Jouera Architecture, de Pascal Rambert, dans la Cour d’honneur, au Festival d’Avignon.

 

 


« Les débats généreux » à Strasbourg 
« Nous avons plus que jamais besoin de la culture ! Dans une société en crise, elle est le dernier ciment, le lien aux autres, le lieu où inventer… » Ces mots (prémonitoires ?) datent de 2017 : nous les écrivions au moment de lancer Les Débats généreux Télérama, une série de rencontres publiques dans plusieurs villes de France. Deux ans plus tard, hors de question d’en rester à ces prometteurs échanges. Alors l’aventure continue, et Strasbourg est la prochaine étape ! Rendez-vous le samedi 26 janvier dans l’enceinte du Théâtre national de Strasbourg, que dirige et anime Stanislas Nordey, à partir de 10h30, toute une journée à croiser les regards des créateurs et de tous les acteurs du défi culturel. Les questions à nos onze invités (dont le musicien Abd Al Malik en grand entretien) : où jouera-t-on dans dix ans, et pour qui ? Pour rencontrer quelles attentes, exprimées de quelle manière ? Comme réinventer un service public de la culture, pour le bien de chacun et le plaisir de tous ? 
Réservations sur debats@telerama.fr

(1) Auteurs : Claudine Galéa, Marie NDiaye, Pascal Rambert, Falk Richter ; metteurs en scène : Julien Gosselin, Thomas Jolly, Lazare, Christine Letailleur, Blandine Savetier, Anne Théron ;
acteurs : Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Nicolas Bouchaud, Valérie Dréville, Vincent Dissez, Claude Duparfait, Laurent Poitrenaux, Dominique Reymond, Laurent Sauvage.

A voir 
Partage de midi, de Paul Claudel, mise en scène Eric Vigner, du 29 janvier au 16 février, Théâtre des Abbesses, Paris 18e. Tél. : 01 42 74 22 77.


Je suis Fassbinder, de Falk Richter, mise en scène Stanislas Nordey, du 5 au 28 avril, Théâtre du Rond-Point, Paris 8e.Tél. : 01 44 95 98 21.


Qui a tué mon père, d’Edouard Louis, mise en scène Stanislas Nordey, du 2 au 15 mai, Théâtre national de Strasbourg.Tél. : 03 88 24 88 24.

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Premier amour de Samuel Beckett par Sami Frey - Théâtre de l’Atelier

Premier amour de Samuel Beckett par Sami Frey - Théâtre de l’Atelier | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Catherine Robert dans La Terrasse 20.01.2019

 

L’amour ne se commande pas, dit Beckett dans Premier amour. Le talent non plus ! Tous deux s’offrent et Sami Frey en fait cadeau au public pour trente représentations exceptionnelles à l’Atelier.

Créée il y a dix ans, l’interprétation de Premier amour par Sami Frey a connu alors un retentissant succès. Le comédien reprend aujourd’hui ce texte et ce rôle où l’amour se teinte d’humour noir et se pare d’ironie mordante. Le narrateur, habitué à la solitude des bancs publics, y rencontre un jour une femme chez laquelle il finit par s’installer avec d’autant plus d’inclination à y demeurer que la belle parle peu et lui offre le vivre et le coucher sans troubler ses ruminations solitaires. « J’ai découvert tard dans ma vie à quel point les écrits de Samuel Beckett me touchaient. A quel point la profonde humanité de ses personnages, le rythme de ses phrases, la musicalité de son français, son humour terrible, sa poésie, m’étaient proches sans effort. » dit Sami Frey qui met en scène et interprète avec brio ce « récit d’une pathétique drôlerie, d’une naïveté et d’un égoïsme rafraîchissant ».

Portraits croisés

Mêlant habilement les circonstances du récit, celles de l’existence de son auteur et sa propre avancée en âge, le comédien investit la scène comme seuls le peuvent les grands artistes, images mobiles de l’immobile éternité, autrement dit hors du temps. « En ce moment je pense au Beckett des dernières années de sa vie, logé dans l’annexe d’une maison de retraite médicalisée, « Le tiers-temps » ; il y occupe seul une chambre qui donne sur un petit jardin où il peut sortir prendre l’air. », dit Sami Frey. Le récit, souvent cru, souvent drôle, incisif et d’une sidérante liberté, se déploie à mesure que l’acteur pérégrine en ses méandres, offrant un portrait de l’auteur en jeune homme et, sans doute, un autoportrait en artiste démiurge, créateur du monde par le miracle du verbe. Une reprise à ne pas manquer !

Catherine Robert

 

A PROPOS DE L'ÉVÉNEMENT

Premier amour de Samuel Beckett mes Sami Frey 
du Mardi 29 janvier 2019 au Jeudi 28 février 2019 
Théâtre de l’Atelier
1, place Charles-Dullin, 75018 Paris.

Du mardi au samedi à 19h ; dimanche à 11h. Tél. : 01 46 06 49 24.

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Yolande Moreau : « J’essaie toujours de rejoindre mes rêves d’adolescente »

Yolande Moreau : « J’essaie toujours de rejoindre mes rêves d’adolescente » | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Propos recueillis par Sandrine Blanchard Publié dans Le Monde le 20.01.2019

 

Je ne serais pas arrivé là si… « Le Monde » interroge une personnalité en partant d’un moment décisif de son existence. Cette semaine, la comédienne évoque son « mal au monde ».





Comédienne et réalisatrice, récompensée de trois Césars, Yolande Moreau est de retour sur scène. Au côté de Christian Olivier, la Bruxelloise âgée de 65 ans rend hommage à Jacques Prévert dans un spectacle musical au Théâtre du Rond-Point, à Paris.

Je ne serais pas arrivée là si…
… Si je n’avais pas eu mal au monde.

C’est-à-dire ?
Si je n’avais pas eu envie de raconter le monde dans lequel on vit. Le besoin d’être comédienne part de là, de l’envie de raconter les gens. Le mal au monde se retrouve dans l’univers des pièces de Jérôme Deschamps avec lequel j’ai longtemps collaboré, dans les films que je choisis, c’est un fil rouge en quelque sorte. Il rejoint aussi mon besoin de vivre proche de la nature.

Vous êtes née en Belgique, votre père était marchand de bois, votre mère femme au foyer. Quels souvenirs gardez-vous de votre éducation et de votre enfance ?
Je viens d’un milieu middle class. Mon père s’est fait par lui-même. A Bruxelles, on a eu une maison unifamiliale, celles pour les gens qui avaient quatre enfants. On n’a manqué de rien et on partait en vacances en camping. Je garde à la fois des souvenirs joyeux et douloureux.

A l’école, je vivais une forme d’inadaptation. J’étais quelqu’un de très timide, je me sentais en dehors. C’était déjà le mal au monde… De là vient cette envie d’être aimée en faisant du théâtre. Il y a une phrase de Roger Blin que j’aime beaucoup : « Si j’avais eu les mains coupées, j’aurais joué du piano. » J’ai tenté de faire de ma timidité, de ma gaucherie, un atout, une force. Mais j’étais persuadée que ce métier n’était pas pour moi. J’ai toujours eu un sentiment d’usurpation, d’illégitimité.

Pendant votre enfance, vous avez été pieuse. Etait-ce un refuge ?
J’étais dans une école catholique, aux Dames de Marie. Je lisais la Bible à la récréation. Mais si j’avais pu jouer avec les autres à l’élastique, si j’avais su bien sauter, ça se serait peut-être passé différemment.

Vers 12-13 ans, j’étais une grenouille de bénitier. Mais, dès 14 ans, c’était fini. Je ne pouvais pas sortir alors, dans ma chambre, je lisais de la poésie dans les Bordas et je peignais.

Vous ne pouviez pas sortir parce que vous étiez une fille ?
Mes parents voulaient qu’on ait une bonne éducation, la jupe bleu marine, l’uniforme, et que l’on apprenne le tennis. C’étaient des envies, tout à fait louables, de bien faire. Mais rien de tout cela n’est arrivé ! Nous étions quatre filles dans la famille, et j’étais celle qui ne foutait rien à l’école, celle pour laquelle mes parents se faisaient du souci. J’étais rebelle et à la fois mal dans ma peau. Je cherchais qui j’étais. Aux Dames de Marie, j’étouffais. J’ai pété un câble à 18 ans et je me suis retrouvée enceinte très vite !

Et vous avez eu votre période hippie ?
J’ai eu un premier déclic en étant attirée par le mouvement contestataire Provo. Je découvrais qu’il existait des gens qui vivaient différemment, avec trois fois rien. Quand j’allais faire les courses avec ma mère, je voyais qu’ils dessinaient par terre des choses psychédéliques, c’était merveilleux. Tout cela me tentait.

Et puis, les hippies m’ont beaucoup marquée. Dans les années 1969-1970, je rêvais d’un retour à la nature, de vivre en communauté, d’être autonome. Ce souhait m’est resté. Je vis aujourd’hui à la campagne, je fais de la permaculture, j’ai des moutons. J’essaie toujours de rejoindre mes rêves d’adolescente.

Mais racontez-moi cette communauté dans les Ardennes, que vous découvrez à 18 ans…
Par hasard, je rencontre des gens qui avaient fondé une communauté dans les bois, et vivaient dans des tipis en plastique. Je n’ai pas vécu dans ces cabanes, mais j’allais les voir.

A l’époque, j’étais passionnée par les livres de Jack London, par les gens qui avaient vécu la « vraie vie ». Je ne connaissais pas les garçons, je sortais de l’école catholique, et d’une éducation assez serrée. J’ai rencontré là-bas le père de mes enfants, qui en avait déjà deux. J’ai été maman très jeune à 19 ans, puis à 20 ans. Très vite, je me suis séparée.

En devenant mère, je suis rapidement descendue à une autre réalité. Je ne savais pas faire une soupe, j’ai dû apprendre et trouver des petits boulots comme femme de ménage. Je cherchais des idées pour gagner un peu d’argent. J’ai voulu faire un élevage de lapins. Mais ça copule, faut des cages ! Cette idée, je l’ai vite abandonnée !

Et vous avez poussé la porte d’un théâtre à Bruxelles ?
J’ai un parcours très marginal. A l’école, je suivais des cours de déclamation parce que j’aimais les textes. Dans mon adolescence, j’ai fait du théâtre expérimental à Bruxelles en travaillant avec Martine Wijckaert. Par la suite, j’ai pris des cours du soir de théâtre.

Je suis revenue à la scène grâce au théâtre pour enfants. J’y ai travaillé pendant trois ans, cela m’a permis de normaliser un peu ma vie, de mieux assumer financièrement mes enfants. Et puis j’ai découvert les spectacles de l’humoriste Zouc. Cela m’a donné envie de venir à Paris pour faire une école de clown.

Qu’aimiez-vous chez Zouc ?
Zouc a suscité chez moi un grand bouleversement. Tout d’un coup, j’entendais des préoccupations que je pouvais avoir, une manière non classique de faire du théâtre. Zouc, c’est comme des touches de couleur, comme de la peinture abstraite.

Le second bouleversement, c’est la rencontre avec Philippe Gaulier, à Paris. C’était un professeur de l’Ecole Jacques Lecoq. Toute cette mouvance théâtrale différente, basée sur le mouvement, m’intéressait. Le travail avec Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff en a été la prolongation.

Pour pousser la porte de la compagnie Deschamps & Makeïeff, il fallait quand même avoir du culot ?
J’avais créé mon premier spectacle, Sale affaire, du sexe et du crime, un solo tragicomique qui avait plutôt bien marché. Je voulais continuer, mais ne plus être seule sur scène. En lisant un entretien de Jérôme Deschamps dans Libération, qui regrettait qu’on gomme les défauts d’une personne dans les cours d’acteur, je me suis dit : « Ce mec-là, j’ai envie de le rencontrer. »

A la même période, j’étais sur le tournage de Sans toit ni loi, d’Agnès Varda (1985), qui m’avait découverte grâce à mon spectacle. Son assistant, Jacques Deschamps, me recommande de rencontrer son oncle. J’ai alors écrit pour demander un stage. Je voulais voir comment Jérôme Deschamps travaillait. Ce stage était en réalité un casting déguisé. Jérôme me demande de travailler avec lui. Ce ne devait être que pour quelques mois, finalement je suis restée douze ans dans la compagnie !

Comment qualifieriez-vous cette période ?
Lapin chasseur, C’est magnifique, etc., j’ai adoré ce que racontaient ces spectacles : la violence de la vie, toujours sauvée par une poésie, par une élévation de l’âme. On n’était pas dans le sketch. Mais, au début, c’était un peu douloureux, j’avais du mal à être dans un groupe, à trouver ma place.

Pourquoi ?
Parce que je suis timide. A Paris, j’avais l’impression d’être dans une ville trop grande où il fallait prendre sa place au couteau. Je n’osais pas parler, par peur que ma voix ne sorte pas juste. J’ai dû me faire violence, je suis très pudique.

Je me souviens d’un moment très fort : le premier jour des répétitions de C’est magnifique, Jérôme Deschamps prend deux chaises, les met au milieu, s’installe à côté de moi et me dit : « Voilà, comme ça, tu vas un peu d’habituer ! »

Mais vous, la timide, acceptez de jouer dans « Les Deschiens » à la télévision…
Jouer devant une caméra est plus facile que si, par exemple, on me prend en photo. Parce que je pense à mon jeu, à mon rôle. « Les Deschiens », c’était un programme très subversif. Je me demande si on pourrait le refaire aujourd’hui.

On évoquait la grande violence de la vie, mais sans se moquer des gens. L’aventure a duré sept ans, de 1995 à 2002. Il fallait savoir s’arrêter. Avec Bruno Lochet, Philippe Duquesne, François Morel, nous avons construit de belles amitiés.

Qu’avez-vous appris au sein de cette troupe ?
A faire confiance aux petites choses, à la capacité du public à regarder. Un jour, je devais tirer sur scène une grosse bassine avec une serviette de toilette. Je dis à Jérôme Deschamps : « Mais je ne fais rien !  » Il me répond : « Quand tu marches, ça raconte une vie. »

Quel a été l’impact des « Deschiens » ?
Il a été indéniable, et il m’a apporté une reconnaissance de la profession. J’ai été davantage appelée pour des films. Mais beaucoup de réalisateurs avaient peur – à cause de l’image des Deschiens – que je fasse rire. Moi, je n’y pensais jamais. Parce que je me sens comédienne. Je n’ai pas fait de plan de carrière.

Au cinéma, je me considère comme une débutante, car j’ai commencé tard. En 2002, lorsque j’ai réalisé Quand la mer monte, j’ai gagné le César de la meilleure actrice. Je ne crois pas que ce soit par hasard. Les gens ne s’attendaient pas à ce que je puisse jouer sérieusement. Je n’en suis pas surprise ! Par la suite, un des rôles qui a le plus compté dans ma vie est celui de Séraphine, dans le film de Martin Provost (2008).

Vous dites que vous avez un style « artisanal ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Qu’il n’y a jamais de certitude, qu’il faut toujours s’adapter. En vieillissant, on devient moins maladroit, ce qui est dommage, car j’aime beaucoup la maladresse. Mais on a moins peur, ce qui est pas mal.

On dit souvent que vous êtes une « actrice atypique »…
Je ne sais pas si je suis atypique, mais cela ne me déplaît pas. J’ai le sentiment de ressembler à plein de gens et, en même temps, physiquement, je ne suis pas Fanny Ardant ou Isabelle Huppert. Mais ce qu’il y a de bien au cinéma, c’est de représenter beaucoup de corps différents, car cela raconte des vies différentes.

Vous avez joué dans quatre films de Benoît Delépine et Gustave Kervern (dont « Mammuth », « I feel good »), comment cette collaboration a-t-elle débuté ?
Ils m’ont appelée. Oh que c’était une belle rencontre ! Ce sont à la fois des vrais gentils dans la vie et des vrais subversifs dans leur métier. Je suis une inconditionnelle de leur cinéma. Ils font des films sociaux, avec un vrai propos où l’humour est une arme.

« I Feel Good » : l’absurde au pouvoir chez Emmaüs

 

Quand vous ne jouez pas, vous jardinez. Votre amour de la nature, de la terre, d’où vient-il ?
Le jardin, c’est comme le cinéma, une fois qu’on est dedans, on voit l’étendue des choses que l’on ne connaît pas. Ma mère m’a transmis la passion du jardin. J’aime prendre la terre dans mes mains, regarder s’il y a des cloportes, des vers, de quoi elle est faite. Dernièrement, sur le tournage de Rebelles, j’ai échangé des semis de tomate avec le copain de Cécile de France. Je les faisais pousser dans ma chambre d’hôtel !

Il y a quelques années, j’ai eu un cancer du sein. Je suis agnostique, mais ce qui me rassurait m’apaisait, c’était de sentir au plus profond de mes entrailles, à travers des exercices de relaxation, de sophrologie, à quel point on est relié à la terre.

En 2016, vous avez réalisé un documentaire pour Arte, « Nulle part en France », sur le drame des migrants à Calais et Grande-Synthe. Pourquoi ce choix ?
C’est probablement lié à mon mal au monde. Arte m’a donné carte blanche. Je me suis dit : « Sois modeste et prends-la ! » On a tellement la peur de l’autre que j’ai voulu montrer à quel point ces personnes sont proches de nous. Elles pourraient être un fils, un frère, un ami. Mais aussi parler de leur parcours si difficile : il faut être très courageux pour quitter son pays. Grâce au texte magnifique de Laurent Gaudé, ce documentaire a permis de parler de notre monde différemment.

Quel regard portez-vous sur le mouvement des « gilets jaunes » ?
La colère, la révolte populaire, je les comprends. Parce qu’il y a des gens de plus en plus pauvres pendant que d’autres sont de plus en plus riches. Il est très utile d’entendre enfin ces gens, jusqu’ici méprisés. Certaines voix, comme celle de l’écrivain Edouard Louis, en parlent très bien. Sur ces ronds-points, il doit se passer de belles choses humainement. Des gens retrouvent une vie, un échange.

Mais, à l’heure où, un peu partout en Europe, des mouvements d’extrême droite progressent, j’ai très peur de la récupération politique et du populisme.

 


Votre « mal au monde » est-il atténué ?
Oui. Mais il me donne aussi la possibilité de m’exprimer. Maintenant, mes colères sont parfois plus ciblées. Quand j’étais jeune, j’étais persuadée qu’on allait changer le monde. Les années 1970 étaient porteuses d’espoir, tout semblait possible. Après, cela a été moins drôle.

Je ferais bien de fermer ma gueule parce que, désormais, j’ai le cul dans le beurre. Mais je ne l’ai pas toujours eu. J’ai vécu avec trois fois rien, j’ai mis je ne sais combien de fois ma guitare au clou pour avoir 10 francs belges. Aujourd’hui, on vit dans une société de surconsommation qui devient une aberration.

Pourquoi revenir sur scène avec un spectacle consacré à Jacques Prévert ?
Ses textes ont une telle musicalité et sont tellement actuels ! Jacques Prévert était contre toute forme de pouvoir et défendait les petites gens. Je suis heureuse de revenir sur scène. J’aime retrouver cette espèce de puits sans fond pour capter une vérité.

Sur scène : « Prévert », spectacle musical au Théâtre du Rond-Point, à Paris, jusqu’au 10 février.

Au cinéma : « Les Estivants », de Valéria Bruni Tedeschi, sortie en salle le 30 janvier ; « Rebelles », d’Allan Maudit, sortie en salle le 13 mars.

Sandrine Blanchard

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Marie-Sophie Ferdane : "Être actrice, ce n'est pas un métier, c'est une façon de vivre"

Marie-Sophie Ferdane : "Être actrice, ce n'est pas un métier, c'est une façon de vivre" | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Sur le site de l'émission l'Invité Culture de Caroline Broué, sur France Culture 19.01.2019

 

A l'occasion de la Nuit de la lecture, une amoureuse de la littérature devenue comédienne, passée par la Comédie française, qui incarne une cheffe d’orchestre dans la nouvelle série de France 2, "Philharmonia", un thriller haletant qui se passe dans le monde de la musique classique

 

Ecoutez l'entretien en ligne (26 mn)


En septembre dernier, elle incarnait de l’avis de tous une bouleversante Dame aux camélias sur les planches du Théâtre national de Bretagne. Avant cela, de la Bérénice de Racine à la Célimène de Molière, de la Lady Macbeth de Shakespeare aux Nina (La Mouette) et Macha (Les Trois Sœurs) de Tche­khov, elle a interprété les plus grands rôles féminins au théâtre. La Comédie Française ne s’y est pas trompée, qui l’a recrutée comme pensionnaire en 2007, avant qu’elle reprenne sa liberté en 2013. Depuis, sa carrière oscille entre théâtre, cinéma et télévision, jeu et mise en scène. On la verra dès mercredi prochain sur France 2 dans une nouvelle série haletante, Philharmonia, où elle joue une grande cheffe d’orchestre…

Extraits de l'entretien : 

 

Le fait d’être musicienne moi-même m'a beaucoup aidée sur ce tournage. Ce qui m’a attiré dans cette série c’était de revivre cette communion de personnes qui jouent de la musique ensemble et que j'avais connue étant enfant.

 


Etre actrice, c'est une façon de vivre, on n’arrête pas le soir en se disant la journée de travail est finie. Tout ce que l’on vit dans notre journée de tournage ou de spectacle, on l’emporte avec soi. 

 

 


J’adore lire à voix haute. Je l’ai même fait sur scène où il n’y a pas de jeu de mise en scène mais juste une voix. C'est ainsi qu'une relation très particulière entre le lecteur et les spectateurs se met en place.

 Pour aller plus loin...
Le dossier de presse du la série.
Infos sur le spectacle "La 7ème vie de Patti Smith" au 104 à Paris.  
Infos sur La Nuit de la Lecture du samedi 19 janvier 2019. 


Légende photo ; Marie-Sophie Ferdane• Crédits : JOEL SAGET - AFP

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Jean-Louis Martinelli met en scène Ils n'avaient pas prévu qu'on allait gagner de Christine Citti

Jean-Louis Martinelli met en scène Ils n'avaient pas prévu qu'on allait gagner de Christine Citti | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Christophe Candoni dans Sceneweb le 20 janvier 2019

 

Pas de théâtre au foyer, seulement la dure réalité


A la MC93, de jeunes acteurs « issus de la diversité » donnent corps et voix à des mineurs rencontrés en foyer d’accueil d’urgence dans Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, un projet théâtral porté par Christine Citti et Jean-Louis Martinelli.

Elle est une présence humble et discrète sur le plateau. Plus observatrice qu’actrice. Elle s’assoit dans un coin, écoute, regarde, prend quelques notes sur un carnet, comme pour se donner de la consistance, garde la face tout en étant bouleversée. Christine Citti rejoue sur scène et sous le nom d’Emmanuelle la comédienne qu’elle était lorsqu’elle a passé les portes d’un foyer d’urgence de La Courneuve. Elle aurait voulu proposer aux résidents de faire du théâtre. Mais trop éloignée de leur univers et de leurs préoccupations, la pratique envisagée sous la forme d’ateliers n’a pas été réalisable. Elle s’est alors attardée à plus simplement chercher à les rencontrer, recueillir leur parole. Et là encore, ce ne fut pas mince affaire. On comprend tout de suite mieux cet endroit si particulier qu’elle occupe dans le spectacle. Quelqu’un qui cherche sa place sans l’avoir vraiment trouvée. Quelqu’un de démuni, d’impuissant face à une réalité qui la dépasse totalement.

Christine Citti a pensé à l’écriture pour témoigner. Elle a repris ses notes, ses souvenirs forcément marquants, s’est autorisée à broder, inventer tout en collant à la réalité vécue. Elle a dessiné des situations, des personnages, plus vrais que nature et a livré cette pièce, Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, dont le titre est inspiré d’une chanson qui passait en boucle sur les téléphones portables des gamins lors de ses visites.

Sur la scène de la nouvelle salle de la MC93, sont disposés un grand canapé, une fontaine à eau, des tables et chaises de réfectoire. Une boite en plexiglas figure le bureau des éducateurs. On se trouve dans une salle commune impersonnelle et quelque peu similaire à celle des centres qu’elle a visités. De jeunes acteurs dont certains proviennent de l’association Mille visages endossent avec verve et crédibilité la posture sans gêne, sans filtre, et le ton si véhément et parfois agaçant des mineurs tout feu tout flammes.

Ainsi, le spectacle proposé remplit la mission qu’il s’est donné : faire entendre un discours que l’on n’entend peu et rendre compte de l’instabilité permanente d’un cadre explosif où, même sous contrôle, tout peut dégénéré. Il rend compte du travail forcené des éducateurs dépassés par les événements, la charge de travail et le manque de moyens, de la violence inouïe que vivent les adolescents en rupture familiale et sociale, leur errance, leur incommunicabilité, les dangers de la délinquance, de la drogue et même la prostitution auxquels ils sont confrontés. Tout est raconté sans tabou ni sensationnalisme.

Mais là où le spectacle crée le malaise, c’est qu’il se fait le récit compliqué d’une impasse, d’un ratage, pointant l’incapacité et l’impossibilité tenaces de venir en aide, et ce malgré toute la générosité et la sincérité affichées, l’ouverture, la volonté de transmission et de compréhension de ses signataires, le geste se conclut sur un échec. Le fatalisme du propos fait rager. Reste que se dessine une humanité complexe, fragile, à considérer. C’est la raison d’être d’une telle proposition qui est tout à fait significative du solide travail initié par Hortense Archambault à la direction du théâtre de Bobigny, un théâtre de terrain et proche des gens.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr



Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner
Mise en scène, scénographie et lumière Jean-Louis Martinelli
Texte Christine Citti
Collaboration artistique Thierry Thieû Niang
Avec Christine Citti, Fejria Deliba, Yoann Denaive, Loïc Djani, Zakariya Gouram, Yasmine Hadj Ali, Yasin Houicha, Elisa Kane, Kenza Lagnaoui, Margot Madani, François-Xavier Phan, Mounia Raoui, Francis Tambwa
Costumes Elisabeth Tavernier
Lumière Jean-Marc Skatchko
Construction décor Ateliers de la MC93

Production Compagnie Allers/Retours, MC93 — Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
Coproduction Le Liberté, scène nationale — Toulon, en cours
Remerciements au Théâtre Jacques Carat — Cachan.
Avec la participation artistique du Jeune théâtre national.
Théâtre — Création

Durée : 1h30

MC93
16 > 25 janvier 2019

Crédit photo Caroline Bottaro

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La brêche humaine  : La Réunification des deux Corées, de Joël Pommerat

La brêche humaine  : La Réunification des deux Corées, de Joël Pommerat | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Thierry Jallet dans Wanderersite  14 janvier 2019


« Je ne sais pas très bien comment parler de cette pièce. Pourtant elle est relativement simple. C’est une suite d’instants sans unité déclarée ou cohérence narrative. Elle ressemble plus à une succession de petits fragments fictionnels, comme des nouvelles, sur un thème à peu près commun » C’est en ces termes que Joël Pommerat évoque La Réunification des deux Corées dont le titre singulier retient déjà l’attention. A l’entrée en salle, guidé par le personnel du TNP, on est frappé par le dispositif bifrontal choisi et par le couloir imposant qui sépare les deux gradins qui se font face. L’auteur metteur en scène choisit manifestement de s’écarter des sentiers balisés, optant pour une forme tout en étrangeté alliant le texte et l’espace dans lequel il est mis en scène. Car il en va de l’étrange, comme le souligne délicatement cette brèche centrale, ce couloir sombre et vide, alors que la salle se remplit, séparant le public en deux. Comme deux Corées à distance l’une de l’autre, d’emblée. Comme deux zones immuablement séparées de part et d’autre d’une fente nette, par‐delà laquelle on se voit sans se regarder vraiment. Ce long couloir est borné par les ombres du hors‐scène dissimulant à notre vue comédiens et techniciens, dans les coulisses comme autant de ténèbres qui vont jeter dans la lumière chaque saynète juste avant de l’engloutir à nouveau.

Au‐delà de l’espace comme un lieu indéfini, la mise en scène propose un traitement particulier du temps. Chaque « fragment » est un surgissement comme une brève déflagration visuelle se déroulant de façon autonome, sous nous yeux. Il y a quelque chose du mirage dans ces apparitions fulgurantes, là, sur ce plateau‐ligne de faille qui pousse la chronologie à la rupture. Chaque fragment figure un présent éternel, chaque action est en perpétuel accomplissement. Ce sont vingt éclats de vie, vingt passages obscurément délimités dans le temps, sans cesse réactualisés au fil des représentations. Loin de chercher à reproduire la clarté naturelle et réaliste du jour et de la course du temps, les projecteurs font plutôt apparaître au sol des motifs recherchés évoquant par exemple, les ombres mouvantes d’un feuillage sous une mystérieuse lune ou encore le carrelage suranné d’une maison bourgeoise. Soulignons ici le raffinement avec lequel le travail sur la lumière est exécuté au fil du spectacle, travail qui n’est pas sans rappeler l’univers du cinéma : certaines saynètes s’achèvent par la fermeture progressive d’une découpe comme un fondu au noir, comme une allusion discrète aux premiers films. Aux images qui se fixent comme on écrit pour conserver la mémoire des Hommes. En somme, au croisement du réel et de l’abstrait, le lieu n’est pas vraiment un lieu, le temps n’est pas vraiment un temps et à cet égard, on songe aux mythes fondateurs de l’humanité. C’est ainsi que commence le défilé de ces personnages mis en présence des autres, comme autant de brefs récits mythologiques à se remémorer inlassablement.

Les personnages, portés par des comédiens tous formidablement engagés et les faisant apparaître stricto sensu suivant de rigoureux enchaînements, n’ont que rarement une identité, exception faite du « mariage » par exemple, où dans un rocambolesque échange Christian, le futur marié, est accablé d’abord par Caroline, la sœur jumelle de Christelle la future mariée. Caroline veut empêcher leur union parce que « ça va à l’inverse des lois naturelles », parce qu’elle aime Christian et qu’il l’aime aussi selon elle, puisqu’ils ont échangé un baiser. S’ensuit l’arrivée des trois autres sœurs soucieuses du retard des futurs époux. Au fil d’un conseil de famille de dernière minute pour sortir de la crise, aussi enflammé que désopilant, chacune d’elles finit par reconnaître avoir été un jour embrassée par Christian. Le mariage est annulé et restent dans la brèche, sous les yeux des spectateurs, Christian et Myriam, la seule des sœurs déjà mariée qui conclut sur la prise de conscience d’une déception : « En fait c’est con mais j’ai toujours regretté que ça n’aille pas plus loin entre nous deux. »

Comme celui‐ci, chaque instantané va mettre à jour sous les yeux des spectateurs, les rapports humains, les liens amoureux dans ce qu’ils ont de plus complexes voire de plus contradictoires quelquefois. Joël Pommerat et ses comédiens interrogent ce qui unit les êtres, ce qui les sépare simultanément aussi. Ils soulignent avec justesse la difficulté à dogmatiser le sentiment pour l’Autre mais se proposent plutôt d’en explorer le champ des possibles. Convoquant le mythe platonicien de l’androgyne primitif, La Réunification des deux Corées met en présence des êtres qui en cherchent d’autres et par essence, vivent – ou survivent – en état de manque.

Incarnée par la lumineuse Agnès Berthon, la figure gracile très glam rock, à la voix mâle et grave se dressant à plusieurs reprises sous les spotlights tel un hologramme de David Bowie, rappelle le récit d’Aristophane dans Le Banquet. Le mythe une fois encore. Comme un fil conducteur pour mieux faire voir.

L’amour ici est inextricablement lié au manque, avec le désir de l’Autre qui peut combler ou qui pourrait combler suivant ce qu’on se raconte pour s’en persuader. Il est lié à la séparation aussi. Et renvoie à soi‐même en définitive. C’est, dans la toute première saynète, la femme qui répond à une voix féminine et affirme qu’elle « préfère cette solitude à cette absence d’amour », seule, à un bout du plateau‐ligne de faille. C’est plus loin, une autre femme qui hurle à sa compagne « Rends‐moi cette part de moi que tu as gardé en toi » et qu’elle essaye de lui arracher physiquement, basculant dans la violence. C’est la prostituée qui interpelle celui qu’elle aime et qui la quitte, en l’interrogeant « Mais moi ? Je suis qui ??? […] un orifice ? »


C’est aussi cet homme et cette femme qui endurent les ébats de leurs conjoints respectifs plus loin, dans la cage d’escalier, assis dans deux fauteuils – bouleversants Marie Piemontese et Philippe Frécon – et qui en arrivent à la conclusion terrible et merveilleuse qu’ils sont « proches finalement » , dans cette douleur qui les rassemble. C’est le couple désespéré qui se créent de « faux » enfants à faire garder par une baby‐sitter quelconque pour continuer à exister, par peur de devenir « comme deux étrangers, deux fantômes l’un à l’autre » ce qu’ils disent redouter « comme la mort ».  Yannick Choirat est très émouvant dans le rôle de l’homme qui se débat pour tenter de sauvegarder l’apparence de son couple « qui prévient les autres de notre, de votre existence » même si on n’a « rien à se dire de vraiment important ». Enfin, c’est cet autre couple qui marche de long en large, d’un bout à l’autre du plateau‐ligne de faille : la femme – Agnès Berthon – a perdu la mémoire et, comme une nouvelle référence à ce présent perpétuel, son mari – Philippe Frécon – lui répète les mêmes choses à chaque visite : leur histoire commune, leurs enfants, leurs relations sexuelles. Et elle de s’étonner : « Ah bon ? » Jusqu’à ce que dans un cri de dépit, il lui exprime avec véhémence leur rencontre – « c’était parfait » – leur union – «  c’était comme si la Corée du Nord et la Corée du Sud ouvraient leurs frontières et se réunissaient ». D’une grande justesse, les deux comédiens campent un homme et une femme qui, à travers un dialogue de sourds en raison de l’amnésie de cette dernière, réaffirment continuellement cette difficulté d’aimer. Celle qui déchire intérieurement car, comme un autre personnage le revendiquera aussi, « l’amour, ça ne suffit pas » : il faut supporter le manque. Alors, on est condamné à l’errance dans la brèche, à se tourner autour comme les autos tamponneuses qui ne parviennent même pas à se percuter dans un autre fragment presque muet tout à fait réussi.

Au bout de presque deux heures de spectacle, les applaudissements sont très nourris. Nous avons ri – un peu jaune parfois – nous avons été touchés – souvent – et sans doute nous sommes‐nous reconnus par‐delà la brèche qui a fonctionné tel un miroir en fin de compte. Parce que le théâtre de Joël Pommerat est fondamentalement humain, il nous parle de nous. Quittant la salle, on peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas un discours qui nous manque aujourd’hui, cruellement parfois, et que nous venons chercher, réunis – plus que réunifiés – au théâtre. Et animés d’un grand désir d’humanité.



Légende photo : Anne Rotger, Saadia Bentaïeb, Ruth Olaizola, Marie Piemontese et David Sighicelli pour "Mariage"

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"SStockholm", l’enfermement psychologique par la lorgnette : une pièce de Solenn Denis créée au TNBA - Bordeaux

"SStockholm", l’enfermement psychologique par la lorgnette : une pièce de Solenn Denis créée au TNBA - Bordeaux | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Olivier Fregaville-Gratian d'Amore  dans son blog l'Oeil d'Olivier 17 janvier 2019 

Dans SStockholm, au TnBA, Solenn Denis explore le rapport entre victime et geôlier

Reprenant sa première création qui s’inspirait de l’affaire Natasha Kampusch, Solenn Denis, artiste associée du TnBA et dont on a pu apprécier la plume acérée, vénéneuse dans l’excellent Sandre en 2014, puise dans les tréfonds de l’âme humaine, celle corrompue du bourreau, mais aussi celle pervertie de la recluse, et cisèle un texte âpre, brutal qui donne des frissons. Une immersion glaçante dans la relation otage – geôlier !

On entre dans la salle par la petite porte à l’arrière du décor. On traverse le plateau, encore ignorant du drame qui va s’y jouer. Dans une pénombre savamment travaillée, chacun cherche presque à tâtons, une place pour s’asseoir sur l’un des deux gradins qui bornent la scène, ce ring où bientôt deux êtres vont confronter leur regard, leur violence, leur désir, leur droit, leur devoir. Une odeur de terre fraîchement retournée exhale du sol. Tout est fait pour qu’un certain malaise envahisse le spectateur, que des interrogations titillent son esprit. Mais où est-on au juste ?

Le noir se fait. Deux faisceaux de lumière viennent éclairer l’espace, le scruter. Deux jeunes femmes, frigorifiées, pointent le bout de leur nez. Comme deux voleuses revenant sur le lieu d’un crime prescrit depuis longtemps ou comme deux rescapées venant religieusement se recueillir dans une maison devenue relique, elles n’osent entrer. Très vite, les souvenirs de l’un d’elles remontent à la surface, la submergent. Tout bascule. Elle se revoit quelques années plutôt, errer dans cet étrange lieu, qui évoque le dénuement, la pauvreté.


Au centre d’une pièce sans fenêtre, une étroite table en formica et deux chaises sont à peine éclairées par la lumière froide, clinique provenant de néons. Tout respire le vide. Installés, face à face, un homme et une jeune femme picorent dans une même assiette, dissertent de la vie, de la guerre froide, de « chats à fouetter » au propre comme au figuré, de cactus, du film qu’il y avait hier soir à la télé. Tout est assez insolite, bizarre. Cela sonne faux. Sont ils mari et femme, amant, père et fille, ou bien autre chose ?

Alors que l’atmosphère se tend, une forme de perversion se dégage de leur conversation. L’homme s’impose, devient dominant, violent. Récalcitrante, difficilement domptable, la jeune fille le provoque. Elle refuse d’obéir, se cambre, mais finit par céder à ses demandes toutes plus étranges les unes que les autres. Les lignes se troublent, la tension est de plus en palpable. L’orage éclate. Les corps se séparent. Puis tout recommence. Les mêmes dialogues, les mêmes gestes se répètent. L’un est le bourreau, l’autre, une victime.

S’inspirant de l’histoire de Natasha Kampusch, une jeune autrichienne retenue plus de huit en captivité par son ravisseur,drame qui avait secoué l’Europe en 2006, Solenn Denis signe un texte brut, cinglant, taillé à la serpe, sans compromission, sans fioriture. De sa vision presque clinique, elle plonge dans les névroses de deux êtres, les noirceurs de leur âme, creuse au plus profond afin de décortiquer les mécanismes qui régissent le couple prisonnière – geôlier, la genèse du syndrome de Stockholm. Sans excuser la violence du crime, l’enfer de la séquestration, elle esquisse dans ce récit âpre la frontière fragile entre fantasme et passage à l’acte, entre soumission et rébellion, entre amour et haine.




De cette promiscuité imposée, de cette servilité infligée, une relation trouble née modifiant les sentiments de l’un et de l’autre, corrompant leur regard, leur faculté de jugement. Portée par Erwan Daouphars, magistral, autant doux qu’inquiétant, et Faustine Touran, follement enfantine, terriblement mature, accrochée coûte que coûte à une possible libération, qui ne pourra exister que dans la mort de l’un des deux, SStockholm prend aux tripes, secoue les entrailles. Un spectacle déroutant, décapant dont la brutalité est nécessaire, la rudesse salvatrice !

SStockholm de Solenn Denis
TNBA
Studio de création
3, Place Pierre Renaudel
33800 Bordeaux
jusqu’au 1er février 2019
du mardi au vendredi à 20h00 et le samedi à 19h00
durée 1h20

Mise en scène du Collectif Denisyak
Avec Erwan Daouphars, Faustine Tournan & Solenn Denis
Scénographie d’Éric Charbeau & Philippe Casaban
Création lumière d’Yannick Anché
Création sonore de Jean-Marc Montera
Regard chorégraphique d’Alain Gonotey
Construction décors de Nicolas Brun & Stéphane Guernouz
Ce texte, publié aux éditions Lansman, a reçu la Bourse d’encouragement du CNT 2011 et le Prix Godot 2012.
Reprise de production Collectif Denisyak et Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine
Production Compagnie du Soleil Bleu (dans le cadre de la Pépinière du Soleil Bleu-Glob Théâtre)
Collaboration avec le Collectif Denisyak
Coproduction avec l’IDDAC – Institut Départemental de Développement Artistique et Culturel – Gironde, OARA – Office Artistique de la Région Aquitaine, Glob Théâtre – Bordeaux
Soutien financier de la DRAC-Aquitaine, de l’ADAMI et de la Ville de Bordeaux.

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David Arribe, entre rêve et réalité

David Arribe, entre rêve et réalité | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Léna Martinelli dans Les Trois Coups 17 janvier 2019

 

Voir sur le site d'origine 

Quand il ne crève pas l’écran, David Arribe brûle les planches. Entre deux rôles, rencontre avec un acteur exceptionnel.

Il est là ! C’est un début de soirée d’hiver, ce moment où le trac commence à le gagner quand il foule les plateaux de théâtre. Ce soir, relâche. Il répète le prochain spectacle, Face à face, créé aux Plateaux Sauvages et repris au Théâtre de l’Atelier jusqu’au 24 février.

Dans cette adaptation du scénario d’Ingmar Bergman par Léonard Matton, Jenny, une psychiatre comblée en apparence, tombe dans la dépression. À travers ses rêves et ses cauchemars, celle-ci va se livrer à sa propre analyse, telle une enquêtrice sur la piste de son trauma enfoui le plus intime.

Pour l’accompagner dans son face-à-face, Thomas, une rencontre d’un soir, est en retrait. Dans cette affaire ultra-sensible, David Arribe tempère son jeu pour contenir le flot d’émotions de ce personnage plein de mystère, dont on apprend qu’il a survécu, lui aussi, à une tentative de suicide. Il nous conduit loin des rivages conventionnels, tandis que sa partenaire, Emmanuelle Bercot, exprime haut et fort sa souffrance.

S’il est doux comme un agneau, on devine toutefois quels démons intérieurs Thomas a dû combattre : « C’est une nouvelle expérience passionnante car Bergman ouvre à tous les possibles. Il explore l’infiniment petit en découpant l’âme au scalpel. Or, l’intime confine à l’universel », précise David Arribe. Cette création met bien en avant l’immédiateté du jeu des acteurs, entre rêve et réalité.

Intensité poétique

Cette pudeur, David ne l’a pas tout le temps. Tout dépend évidemment du personnage ! Mais il aime le trouble. Laisser planer le mystère. Quel que soit le rôle, il met en jeu cet abîme. Toujours sur le fil du rasoir, il alterne force et fragilité, entre ombre et lumière.

David Arribe fait beaucoup de théâtre mais il a endossé son premier grand rôle au cinéma. Dans Mes Frères, de Bertrand Guerry, il incarne Rocco, qui a connu son heure de gloire sur la scène du rock indé. On le retrouve dix ans plus tard sur une île, défilant en tête de la fanfare locale, toujours aux côtés de son frère. Au-delà de la maladie incurable de Rocco, un secret les lie. Un soir, leur sœur Lola réapparaît dans leur vie. Des souffrances humaines ont brisé les cœurs, meurtri les corps et enfoui la parole, mais la joie va renaître de la fraternité.

RécompenseS

Encore une fois, il est question de vie et de mort, dans ce film très lumineux. Et David Arribe est là, face à moi, fou de joie car auréolé de nouveaux prix. En effet, il vient d’apprendre que le Festival international du film de Bruxelles lui a remis le Prix du meilleur acteur 2018. Il croit rêver. Pourtant, le rôle de Rocco lui a valu une autre récompense : Prix d’interprétation au Richmond International Film Festival (États-Unis).


Il faut dire que sa prestation est époustouflante. Juste, sensible, David nous fait très bien partager ses sentiments : la frustration, l’abattement, la colère ou le rire du désespoir, mais sans pathos ni victimisation. Il ne cherche effectivement pas à sauver son personnage, nous le rendant parfois antipathique. De la force de la nature au paralysé, de la « grande gueule » à l’homme meurtri, l’acteur impressionne par sa palette de jeu. Il est convaincant du début à la fin, subtil dans ses paradoxes.

« Il y a un avant et un après Rocco »

Une vraie reconnaissance, aujourd’hui, même si ce ne sont pas les premières. En effet, il a aussi été remarqué pour son interprétation dans Invisibles, écrit et mis en scène par Nasser Djemaï (Nouveau talent théâtre 2014 au Prix SACD et trois nominations aux Molières en 2014).

Mais quel est donc son parcours ? Après des études théâtrales à l’université Paris VIII, il a été formé à l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (l’École de la rue Blanche) comme comédien. Il a travaillé sous la direction, entre autres, de Redjep Mitrovitsa, François Rancillac, Alain Ollivier, Andrzej Seweryn.  De grands metteurs en scène et certains moins connus, aussi, car David aime participer à des projets collectifs. Il apprécie les aventures au long cours qui font grandir ensemble : « Mes Frères m’a occupé cinq ans. La Trilogie d’Alexandre dix ans. Peut-être que l’exploration de l’univers de Bergman m’accaparera aussi longtemps ? ».

Flamme intérieure

Sa carrière répond à des coups de cœur. Sa générosité s’exprime aussi dans sa façon d’aborder les rôles. Le comédien se glisse aisément dans la peau de ses personnages mais il se documente beaucoup. Ainsi, pour Rocco, il est allé à la rencontre de malades et il perdu 15 kilos. Tordu par la maladie de l’homme de pierre, sa métamorphose physique est impressionnante et il a su donner de l’épaisseur au personnage. Son engagement est total et chaque expérience le transforme en profondeur : «  Il y a un avant et un après Rocco ! Aujourd’hui, je ne suis plus le même acteur ni le même homme ».



Déjà en 2017, David, seul sur scène, faisait vibrer le public dans Vivre, provoquant des vagues d’émotions, jouant un personnage qui redonne foi en l’humanité, projetant la lumière sur un sujet d’actualité sombre : le terrorisme. Peut-on expliquer ce don par une sorte de flamme intérieure ? Et si c’était la grâce…

Vivre est le troisième volet de La Trilogie d’Alexandre, écrite et mise en scène par Hugo Paviot, fondateur de la compagnie Les Piqueurs de Glingues. Celui-ci nous relate comment la grande Histoire peut influer, par ses traumas, sur le destin d’une famille et se répercuter sur les générations suivantes. Depuis 2012, David incarne le personnage central dans les trois pièces. Dans la dernière, Alexandre échappe de peu à un attentat suicide dans un pays du Moyen-Orient. Il s’obstine alors à retrouver la fillette qui a failli appuyer sur la ceinture explosive.

Entre deux rôles

Le comédien aime évoquer ses personnages : « Un rôle ne se choisit pas. Il vient à vous. Et il n’y a pas de hasard. Il arrive au bon moment. Par exemple, le rôle de Rocco a répondu à une nécessité impérieuse, pas narcissique, plutôt celle de me remettre en question et de me faire avancer en tant qu’être humain ».


Il parlerait pendant des heures et on l’écouterait volontiers. Il s’excuse. S’abrite derrière Michel Bouquet, Jeanne Moreau, pour d’exquises citations. Mais on préfère consigner ses propres mots. Car non seulement c’est un grand acteur mais il écrit.

Sa dernière pièce date de 2014. Il a participé à un projet d’écriture collective dont le texte final, En haut !, est publié aux éditions Lansman. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, on lui souhaite donc d’autres beaux rôles, à la hauteur de son talent. ¶

Léna Martinelli

Face à face, d’après Ingmar Bergman

A2R Compagnie

Mise en scène : Léonard Matton

Avec : Emmanuelle Bercot, Philippe Dormoy, Thomas Gendronneau, Lilith Grasmug, Nathalie Kousnetzof, Évelyne Istria

Assistant à la mise en scène : Camille Delpech

Scénographie et lumières : Yves Collet

Composition musiques : Claire Mahieux

Composition piano : Jules Matton

Création costumes : Raoul Fernandez

Conseil artistique : Roch-Antoine Albaladéjo

Durée : 2 h 10

Théâtre de l’Atelier • 1, place Charles Dullin • 75018 Paris

Du 16 janvier au 24 février 2019, du mardi au samedi à 21 heures, le dimanche à 15 heures

De 10 € à 40 €

Réservations : 01 46 06 49 24 et en ligne

Teaser

Tournée

Le 16 mars au Théâtre municipal de Sens
Le 2 avril à l’Espace Legendre, à Compiègne
Le 9 avril à la M.C.N.A., Maison de la Culture de Nevers Agglomération
Le 11 avril au Théâtre d’Auxerre

 

Légende photo : David Arribe dans « Vivre » d’Hugo Paviot © Xavier Cantat

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Grandeurs et misères des comédiens : Le Faiseur de théâtre, de Thomas Bernhard

Grandeurs et misères des comédiens : Le Faiseur de théâtre, de Thomas Bernhard | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot  dans Le Figaro  le 17/01/2019 

 

 

CHRONIQUE - Au Déjazet, André Marcon subjugue dans Le Faiseur de théâtre, de Thomas Bernhard. Drôle, féroce, jubilatoire.

Le théâtre ne déteste pas se prendre comme l'objet de ses comédies ou de ses tragédies. Le hasard des calendriers fait que, cette semaine, on peut découvrir à Sceaux une pièce élisabéthaine, célèbre, mais rarement jouée, qui montre des spectateurs grimper sur le plateau pour donner des conseils aux comédiens! C'est Le Chevalier de l'Ardent Pilon dans une version repensée par Declan Donnellan. L'Illusion comique, pour reprendre le titre de la comédie baroque de Corneille, est aussi toujours efficace.

Parmi les écrivains du XXe siècle qui ont fait de l'interrogation du théâtre même l'un des axes de leur création, Thomas Bernhard arrive au premier rang. Romancier exceptionnel qui tresse sa vérité, son passé douloureux, pour nourrir Gel dès 1962, un fil qu'il ne lâchera jamais, Bernhard ne se contente pas d'écrire de très grandes œuvres destinées à la scène. Il se passionne pour l'art dramatique même et pour les «personnages» qui le hantent. Il va jusqu'à donner le nom d'un très grand comédien à l'une de ses œuvres: Minetti. Un vieil acteur arrive dans un hôtel d'Ostende, un soir d'hiver. Il prétend jouer Le Roi Lear. Il finit sous la neige comme en un linceul.

Sur le plateau, on retrouve les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c'est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant «Les Enfants du paradis»

En revanche, l'heure de Bruscon, le héros du Faiseur de théâtre, actuellement au théâtre Déjazet, n'est pas encore venue lorsque Thomas Bernhard choisit de l'arrêter dans sa tournée pour l'épingler dans une minuscule bourgade perdue, Utzbach. Ce «comédien d'État» arrive, escorté de sa troupe familiale, dans une auberge plus que modeste où l'accueillent l'hôtelier (Éric Caruso) et sa fille Erna (Manuela Beltran). Accompagnant Bruscon, donc, sa femme malade, désignée comme «faiseuse de théâtre» elle aussi (Barbara Creutz), sa fille rétive (Agathe L'Huillier), Ferruccio, son fils fuyant (Jules Pelissier). Ils doivent jouer le soir même La Roue de l'Histoire. Bruscon, vindicatif, s'énerve sur des détails. Il veut le noir complet, manger son bouillon à l'omelette, mettre chacun au pas…

La première belle idée de cette mise en scène de Christophe Perton tient à l'espace. Le metteur en scène, très doué, dont on a admiré au début de la saison 2017-2018 Au but , de Thomas Bernhard justement, avec une remarquable Dominique Valadié et notamment Léna Bréban, a compris qu'il ne fallait pas lutter contre l'espace du Déjazet même. Sur le plateau, on retrouve donc, comme en miroir, les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c'est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant Les Enfants du paradis. Une superbe scénographie signée d'une artiste très inspirée, Barbara Creutz, qui joue aussi l'épouse qui a mal aux poumons et ne cesse de tousser. Bernhard pousse loin la férocité: il a séjourné longtemps au sanatorium et la femme qu'il y avait rencontrée en 1950, Hedwig Stavianicek, sa première lectrice, se meurt alors qu'il entreprend l'écriture du Faiseur de théâtre, en 1984. Christophe Perton souligne cette présence de la vraie vie, de la vraie mort, du deuil aux racines de la comédie qui fait tant rire et noue le cœur.

Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d'heureux

Bouffon grandiose, hâbleur sans complexe, remueur de vent, menteur sans vergogne, grotesque et pathétique, mais jamais haïssable, parce qu'il est bien plus qu'humain, il est comédien, Bruscon est évidemment un personnage hors du commun pour un interprète. André Marcon est magistral. La posture et le timbre, le souffle et l'articulation, tout fait de son Bruscon une évidence.

Odieux avec l'aubergiste (régisseur du théâtre) Éric Caruso, stoïque, comme avec sa fille borgne Erna, Bruscon n'est pas plus réservé avec sa propre fille Sarah. Elle tient le coup. Elle encaisse. Agathe L'Huillier est parfaite. Son frère Ferruccio file et se glisse, échappe aux mauvais coups. Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d'heureux. Tout n'est pas ratage et naufrage…

On rit beaucoup. On rit parce que Thomas Bernhard le veut. La traduction d'Édith Darnaud préserve et la violence, et l'ironie, et le rire franc soulevé par l'art de Thomas Bernhard et la magnifique incarnation d'André Marcon, roi de théâtre. Roi du théâtre. Roi sans divertissement qui, demain, recommencera.

«Le Faiseur de théâtre», Théâtre Déjazet (Paris IIIe), jusqu'au 9 mars, à 20 h 30 du mardi au samedi. Durée: 1 h 50. Tél.: 01 48 87 52 55. Traduction à L'Arche.

 

Légende photo : André Marcon dans une magnifique incarnation de Bruscon, ici aux côtés de Jules Pelissier (Ferrucio). - Crédits photo : Fabien Cavacas

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Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard, mise en scène de Christophe Perton

Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard, mise en scène de Christophe Perton | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Mireille Davidovici dans Théâtre du blog 16.01.2019

 

Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard, texte français d’Édith Darnaud, mise en scène de Christophe Perton


Une surprise : sur la scène, une réplique de la salle du Théâtre Déjazet la prolonge comme en miroir: mêmes rouges fanés, balcon soutenu par des colonnades et vieux tableaux poussiéreux aux murs. Christophe Perton monte à nouveau Thomas  Bernhard un an après la création d’Au but avec Dominique Valadié, et retrouve André Marcon, qu’il avait dirigé dans L’Annonce faite à Marie de Paul Claudel.

Le théâtre lui a inspiré cette scénographie qu’il signe avec Barbara Creutz (qui joue aussi Madame Bruscon, faiseuse de théâtre): «Je n’ai pas souhaité enfermer la représentation dans le décor pittoresque d’une salle des fêtes de l’arrière-campagne autrichienne, entre porcherie, cochons, et public xénophobe. J’ai préféré laisser à la puissance du verbe de Bernhard, l’art de faire exister ce hors-champ décrit si savoureusement par Bruscon, sans qu’il soit nécessaire de donner les accents d’une couleur locale à l’espace, qui fassent à tout prix image. L’univers visuel du Déjazet m’a semblé si prégnant que j’ai plutôt voulu prolonger l’espace de la salle. (…) La frontière entre le plateau et la salle pouvant s’inverser au point que le public se retrouve dans la coulisse de Bruscon. »

Dans cet écrin désuet, apparaît André Marcon : «Bruscon, comédien d’État »,se présente-t-il après une brève interjection: «Quoi, ici ?» Trois syllabes en ouverture qui résument le dépit du personnage central de cette comédie, avant le flot verbal vitupérant qu’il lâchera deux heures durant, contre le patelin pourri où, ce soir, il doit jouer sa pièce La Roue de l’Histoire : « Mon Dieu, pas même pour uriner, je ne suis entré dans un endroit pareil !  (…) Le désert culturel absolu.» A la tête d’une troupe brinquebalante, réduite à sa femme, son fils et sa fille, le voici à Utsbach, un village imaginaire, mais semblable à tant d’autres dans les Alpes tyroliennes.

Dans cette salle humide et poussiéreuse, aux effluves de porcherie, il prépare, coûte que coûte, la représentation. Son obsession : obtenir le noir absolu à la fin du spectacle sans quoi sa comédie serait «une tragédie ». Pour cela, il lui faut l’accord du pompier. Mais où se trouve le bénévole de service, «cercleur de fûts» de son état ? Le ronchon s’en prendra systématiquement au village et à ses habitants: tous des nazis! A l’Autriche: bonne à donner aux cochons : «Il n’y a dans ce peuple, plus la moindre gentillesse », à sa famille: une bande de bras cassés, et enfin au théâtre « absurde et mensonger, une perversion de plusieurs millénaires ». Sans oublier de citer abondamment des passages de son chef-d’œuvre : il y a «Goethe, Shakespeare et moi».

A la logorrhée de Bruscon, s’opposent l’écoute et les silences des autres personnages, assommés par ce flot verbal : l’hôtelier chargé d’accueillir le spectacle se tait et apporte «l’omelette au bouillon» ;  les enfants, sans cesse houspillés, obéissent servilement, l’épouse se contente de tousser, muette devant un mari injurieux et misogyne. «Tout ce qu’il y a d’ardent en toi, c’est l’ardence de la toux. » La famille suit bon an mal an ce père et époux tyrannique dans sa quête de la perfection, mise à mal par une série de contretemps, d’accidents et de chutes. Le fils installe les lumières, les rideaux et la salle, en se cognant partout; la fille le masse, lui cire ses chaussures, toujours rabrouée mais ricanant en douce. Le traitement burlesque de ces personnages secondaires fait écho aux drôleries verbales et donne de l’air à ce texte touffu.

Pour Bruscon qui a joué « Faust à Berlin et Méphisto à Zürich », finir dans « ce trou du cul du monde » ! Lui, l’auteur de génie n’avoir engendré que des enfants incapables, quelle déchéance ! Il en vient à s’interroger sur la qualité de son œuvre. Sa comédie est-elle bonne ? Et si le bonheur consistait, comme pour l’hôtelier, à servir des bières, les manches retroussées, derrière un comptoir, et à boire ? : « Le grand art ou l’alcoolisme », il faut choisir. Quand les spectateurs ont déserté le théâtre, après que la foudre a frappé l’édifice, il conclut, devant les sièges vides par un «Comme si je l’avais deviné! » C’en est fini du Faiseur de théâtre (au propre comme au figuré) : «Comme si c’était la mort ici! » Il pressentait sans doute que sa comédie tournerait à la catastrophe…

 Contrairement à son personnage, Thomas Bernhard (1931-1989) n’est pas un faiseur, mais un magicien de théâtre. Il signe ici sa vingt-et-unième pièce  et, comme les grands auteurs, il fait vivre le plateau avec ceux qui parlent, ceux qui écoutent, les chaises, la table, les rideaux, les accessoires. Pour raconter une histoire qui renvoie au monde du théâtre et à la société autrichienne. Avec une écriture à l’emporte-pièce, de courtes séquences ponctuées par des retours à la ligne, à l’image du personnage principal, Bruscon (le brusque !) quand il dit : «Un certain talent pour le théâtre/ enfant déjà// homme de théâtre né vous savez / Faiseur de théâtre / poseur de pièges très tôt déjà ». Il n’a pas la prétention, comme Bruscon d’écrire «une comédie où serait contenues toutes les comédies qui ont été écrites un jour», tout en avouant : « ici, j’assassine ce que j’ai écrit avec préméditation. »  Son héros vilipende le théâtre, comme lui a pu le faire mais en privé. Et il n’est pas loin d’ironiser sur lui-même.

L’autre magicien, ici, André Marcon, porte à merveille cette langue et cette ironie. Il joue avec légèreté et sans excès ce texte dense et parfois débordant, (auto-fiction?) drolatique où Thomas Bernhard se régale à conduire ses comédiens dans une impasse de village. Pour la langue savoureuse et la malveillance amusée de l’auteur, une mise en scène sobre et l’interprétation hors pair d’André Marcon, il faut aller voir ce Faiseur de théâtre.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 9 mars, Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple, Paris III ème.T. : 01 48 87 52 55.

Le 12 mars, Maison des Arts du Léman, Thonon-les-Bains (Haute-Savoie); le 15 mars, Théâtre Liberté, Toulon (Var).
Du 9 au 13 avril, Théâtre des Célestins, Lyon ;

Le texte de la pièce est publié chez L’Arche Éditeur.

 

Photo   ©Fabien Cavacas

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Frédéric Vossier dans la « Pupilla » d’Elizabeth Taylor

Frédéric Vossier dans la « Pupilla » d’Elizabeth Taylor | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan 16.01.2019

 


Frédéric Vossier s’est aventuré dans les yeux, la chevelure et la vie rêvée d’Elizabeth Taylor. Il en est revenu, hagard, avec une pièce, « Pupilla ». Hardiment mise en scène par Maëlle Dequiedt et jouée par Laure Werckmann.


Toutes les pièces devraient avoir pour titre quelque chose d’aussi inattendu et de rêveur que Pupilla. C’est le titre d’une pièce récente de Frédéric Vossier. Plusieurs de ses pièces ont des titres mystérieux et joliment énigmatiques comme La forêt où nous pleurons. Dans cette pièce comme dans Pupilla, on ne sait qui parle. La parole errante, non explicitement portée, ne cesse de bifurquer, de vagabonder. « La nature est intimement liée à celui qui parle et qui pense: elle et lui ne forment plus qu’une seule matière » écrit Christophe Pellet dans son avant-propos à La forêt où nous pleurons (éditions Quartett). On pourrait en dire autant de Pupilla en troquant le mot nature contre celui d’Elizabeth Taylor, l’actrice, le mythe et tout ce qui s’en suit.


Tirée par les cheveux

Pupilla, explique Vossier, est un mot latin qui veut dire « prunelle » mais aussi « petite poupée ». Délice de la polysémie dont il fait son jardin : « au fond de la pupille serait dessinée la figure de la petite mère, avec laquelle jouent les petites filles de tous les temps ». Et Vossier ajoute : « les yeux d’Elizabeth Taylor étaient violets. C’est la légende, en tout cas, elle dansait étant petite. »

Bref, ne vous attendez pas avec Pupilla à une biographie même romancée de l’actrice anglo-américaine qui prêta ses yeux et même son nez à Cléopâtre (ou inversement). Cependant Vossier sait qu’il convient d’apporter quelques gages au lecteur et au spectateur en les appâtant. Alors pour mieux nous estourbir, il commence par le commencement, la naissance en Angleterre, les peluches, la petite fille prodige (elle joua dès son plus jeune âge), et il accélère d’un coup pour en arriver à Richard (Burton), celui qu’elle épousa deux fois (les six autres maris n’eurent droit qu’à une tournée). La narration déjà passablement chavirée entre alors dans la tourmente : non par les yeux (détour, cependant, obligatoire), mais par les cheveux d’Elizabeth.

Il est accro aux cheveux, Vossier. Déjà dans La forêt où nous pleurons il évoquait « les longs cheveux bouclés de la forêt ». Avec Elizabeth cela prend de belles proportions. Ecoutez ça : « Richard noie ses yeux dans la rivière de jais./ Le jais dans l’azur sauvage du paradis./ La férocité de l’azur sauvage qui brûle de bonheur./ Les cheveux noirs et sauvages qui s’enroulent dans le bleu céleste./ Les ondes noires et lourdes qui passent et repassent dans l’azur./ Les ondes qui tournent et retournent dans les mains de Richard./ Se tourner et se retourner devant Richard./ S’épancher./ Immense rivière d’une noirceur obscure qui brille dans le silence adoré du paradis. » 

L’érotisme est toujours sous-jacent dans ce texte amoureux qui ne cesse de caresser les cheveux et de les emmêler. Passeront des ombres comme celle de Visconti, on suivra les vagissements d’un enfant nommé Ludwig, vers la fin Elizabeth sera « une vieille femme nue et grosse qui chantonne dans la pénombre ». On est peu de choses.

A Denain si vous le voulez bien

La jeune metteuse en scène Maëlle Dequiedt lorsqu’elle était élève metteuse en scène à l’école du Théâtre national de Strasbourg a souvent croisé Frédéric Vossier appelé à ses côté par Stanislas Nordey pour s’occuper des écritures contemporaines et de la revue Parages. En dernière année, Nordey avait eu la bonne idée de confier le même texte, Trust de Falk Richter aux quatre élèves de la section mise en scène (lire ici). Maëlle Dequiedt signa un Trust-Karaoké panoramique qui fut remarqué. Elle a depuis fondé sa compagnie La Promena, elle est artiste associée au Théâtre de la Cité Internationale pour trois saisons. Enfin elle compte bien implanter sa compagnie à Denain dans les Hauts de France, preuve d’une belle détermination.

Pour interpréter Pupilla , Maëlle Dequiedt a fait appel à la comédienne Laure Werckmann que l’on a souvent vue dans les spectacles d’Eric Lacascade, elle l’avait déjà dirigée dans Au bois de Claudine Galéa, créé au TNS.

Pas simple pour l’actrice d’épouser les méandres du texte, elle s’y lance avec vaillance. Aidée par une scénographie astucieuse de Solène Fourt faite de rangs de chaises en plastique noir comme dans une salle paroissiale et bien dirigée par Maëlle Dequiedt. Sa façon de bousculer les chaises font le lit de la pièce, mais tel le lit d’une rivière il s’en faut d’un cheveu, avant que cela ne déborde.

Théâtre de la Cité internationale jusqu’au 31 janvier, Théâtre de Chelles, le 29 mars, TAPS de Strasbourg du 9 au 11 mai.

Trois pièces de Frédéric Vossier viennent de paraître ensemble aux éditions Les Solitaires intempestifs : Saint Laurent Velours perdu suivi de Pupilla et Chambres de Marguerite G.

 


Scène de "Pupilla" © M. Delahaye

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«DAU», montagne russe et montage louche

«DAU», montagne russe et montage louche | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Elisabeth Franck-Dumas  dans Libération — 21 janvier 2019


Ce projet-monstre au long cours se dévoile à Paris. Une débauche de moyens et d’ambitions au service d’une immersion dans l’ère soviétique, à la croisée des arts et de l’attraction foraine, aussi ambiguë que vaine.

 




Comment, vous ne connaissez pas «DAU» ? Mais tout-Paris ne parle que de ça ! Vous ne devez pas suivre le compte Twitter de cette journaliste du Figaro qui s’enthousiasme de «l’incroyable soirée» qu’elle a passée là-bas avec Eric Cantona. Vous ne devez pas lire le blog de l’empereur des supermarchés Michel-Edouard Leclerc, qui a posté des photos de sa visite de ce projet «aux frontières de l’expérience artistique et politique» (frontières visiblement fréquentées par des critiques et commissaires en vue). «DAU» n’a pas commencé qu’il croule déjà sous les superlatifs : projet pharaonique, palanquée de mégastars convoquées (Romeo Castellucci, Marina Abramovic, Fanny Ardant…), budget équivalent au PIB du Belize.

A lire aussi : La «secte» du temple soviet

Mais difficile à raconter, quand même, ce «DAU». Il colle un peu aux doigts et échappe tout à la fois. Alors commençons par les faits : du 24 janvier au 17 février, le Théâtre du Châtelet, le Théâtre de la Ville et le centre Pompidou vont accueillir «DAU» (prononcer «dao»), gigaexpo immersive visitable vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où les spectateurs circuleront dans d’innombrables pièces moquettées de rouge et postérisées de Lénine, afin de visionner treize longs métrages, assister à des concerts et conférences, ou simplement boire des vodkas dans un décor estampillé Soviet suprême. Pour cela, il leur faudra acquérir un «visa» coûtant entre 35 et 150 euros (!) et répondre à des questions type «avez-vous été utilisé dans une relation sentimentale ?» ou «avez-vous été abusé dans votre enfance ?» Les réponses sont censées orienter le parcours, où chacun sera guidé par un simili-smartphone appelé «device». Il faudrait être aveugle pour ne pas voir le succédané d’expérience totalitaire offert aux visiteurs - soumission volontaire, surveillance généralisée - et, en ligne de mire, les parallèles avec le contemporain. «Entre fête et totalitarisme !» s’enthousiasme déjà le magazine Trax. «Plongée dans l’air stalinienne (sic), avec de vrais anciens agents du KGB !» jubile Konbini. La spectacularisation façon fête foraine des tragédies du XXe siècle, quelques années après le Fils de Saul, semble avoir atteint une forme d’apogée, portée par une génération d’artistes décomplexés qui a trouvé son public.
Œuvre totale

Ne venir à «DAU» que pour se mettre une murge pourrait être défendable, bien qu’onéreux, mais serait passer à côté du cœur supposé du réacteur : les films, tournés par le cinéaste russe Ilya Khrzhanovsky, qui à 43 ans est le cerveau de toute l’affaire. Auteur à ce jour d’un autre long métrage, 4, hélas pas sorti en France, il s’était lancé il y a une douzaine d’années dans un biopic du Prix Nobel de physique russe Lev Landau (dit «Dau»), lequel projet semble avoir muté en une délirante œuvre totale, sous l’effet de ce redoutable combo de la mégalomanie trouvant sur son chemin des fonds illimités (son mécène est l’empereur de la 4G en Russie, Sergueï Adoniev).

Afin de réaliser un projet à la mesure de la vie rocambolesque de Landau (allez voir sur Wikipédia, ça envoie), Khrzhanovsky s’est mis en tête de recréer une cité scientifique soviétique telle celle où œuvra Landau, et d’y faire vivre quelque 400 personnages sous l’œil d’une caméra, deux ans durant. Vêtements, nourriture, plomberie, vocabulaire : tout date des décennies 1938-1968, et le gros des troupes n’était pas des comédiens mais des quidams jouant «leur» rôle (des scientifiques jouant des scientifiques, des boulangers faisant les boulangers, etc.), même si Dau lui-même est joué par le chef d’orchestre Teodor Currentzis. Des articles paraissent çà et là depuis quelques années sur ce serpent de mer («Quatorze bébés ont été conçus pendant le tournage !») et le Guardian a qualifié l’expérience de Truman Show «totalitaire». Mais Paris sera le théâtre de la toute première restitution, Berlin ayant refusé d’accueillir «DAU» pour raisons de «sécurité» en octobre. Il faut dire que l’idée de reconstruire une portion du mur de Berlin n’avait pas amusé les riverains, certains s’étant plaint que le mur, le vrai, n’avait pas été pour eux un «jouet événementiel».
Bibelot de cœur humain

Ne bénéficiant pas du soutien d’un mécène tel Adoniev, le service Culture de Libé n’a pu mobiliser des équipes pour voir l’intégralité des longs métrages (durée totale : vingt heures). Mais visite fut faite des décors en construction, où fut admiré ce bibelot de cœur humain pris dans du plexi qu’Ilya Khrzhanovsky «adore», et visionnage fut enduré de deux des films. L’un était un exercice somme toute classique, et plutôt ennuyeux, de télé-réalité en costume joué par des anonymes, activant les ressorts de gêne et questionnements usuels : que sommes-nous en train de regarder ? Quelle est la part de mise en scène (puisqu’évidemment il y en a une) dans telle scène de coït ? Dans tel interrogatoire où le flic glisse caricaturalement dans l’antisémitisme ? Quelle a été la volonté des personnages de se mettre en scène, afin d’exister dans l’ennui cruel qui devait être le leur, etc. ? D’autant que ces gens n’étaient pas filmés par des caméras de surveillance, mais par un chef op intervenant de manière intermittente. L’autre film, manifestement plus scénarisé, met en scène Currentzis-Dau écartelé entre une ancienne maîtresse et son officielle. Bref, pas de quoi crier au génie, mais suffisant pour voir que le projet est lardé de contradictions, que ce soit du point de vue de la réalité historique ou de l’utopie avouée d’enregistrer une réalité humaine en temps réel. Mais sur ce point il y aura toujours deux écoles : ceux qui croient au pouvoir de la fiction, et ceux qui estiment qu’un interminable documentaire sur une fausse situation est un meilleur moyen de s’approcher de la vérité.


Stars convoquées

Sans doute les défenseurs du projet diront-ils que là est l’ambition de «DAU», faire réfléchir sur la vérité, mise à mal aujourd’hui comme hier. Et c’est une chose fascinante, avec ce «DAU» : combien tout le monde semble avoir envie qu’il tienne debout. Après tout ce temps passé, toutes ces stars convoquées, tout cet argent balancé par la fenêtre, personne ne semble s’autoriser à envisager que les films puissent être des bouses, que le parcours puisse se révéler d’un goût douteux, et que toute l’expérience puisse se résumer à un Disneyland kitsch et nostalgique, voire à un gag, ou à une vaste fumisterie dont Ilya K. serait le seul à s’amuser. Comme si toute cette débauche devait forcément accoucher de quelque chose, sinon à quoi bon ? Mais tant d’absurdité pharaonique est-elle peut-être la métaphore du régime que «DAU» entend critiquer.

Il se pourrait, évidemment, qu’on ait tort d’être sceptique. Qu’il y ait forcément quelque chose à comprendre, et qu’il faille pour cela voir les treize longs métrages, les 700 heures de rushs, les concerts, les conférences. Car «DAU» ne s’amuse pas uniquement avec des ficelles soviétiques. Il utilise aussi de vieux ressorts capitalistes. Comme cette peur de passer forcément à côté de quelque chose : comment dit-on «fear of missing out», en russe ?


Elisabeth Franck-Dumas

DAU d’Ilya Khrzhanovsky du 24 janvier au 17 février, au Théâtre du Châtelet, au Théâtre de la Ville et au centre Pompidou, à Paris

 

Légende photo : «DAU» est composé de treize longs métrages, de concerts, de conférences… On peut aussi juste y boire une vodka dans un décor estampillé Soviet suprême. Photo Alexander Zakutsky. Phenomen IP 2019 .

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Les femmes savantes au théâtre des Martyrs (Bruxelles)

Les femmes savantes au théâtre des Martyrs (Bruxelles) | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Dominique_Hélène Lemaire dans son blog 21.01.2019

Un délire organisé qui fait du bien !

De tous les Trissotins que nous ayons pu voir il est de loin le meilleur. Le plus manipulateur. Grand mince et ténébreux, sans la moindre trace de perruque ou de ruban, les tics de richesse tant appréciés du temps de Molière, il se présente avec l’habit de …Baudelaire? Sans en posséder le moindre tissu poétique. Mais ces dames sont sous le charme et frémissent de tout leur être devant le trompe l’œil et le trompe les coeurs, qui n’en veut qu’à la fortune familiale! Ah le triste suborneur! Il faut nommer Stéphane Ledune pour une interprétation réellement glaçante.


Le dieu des dames femmes sachant « manier les symboles et les signes » s’appelle Vaugelas. L’illustre grammairien. Ces femmes avides de pureté janséniste, frétillent à la moindre rime, conspuent les syllabes ordurières, picorent les insanités, se repaissent de verbosité. Elles s’apprêtent au coup de foudre pour le Grec ancien (Maxime Anselin) , non contentes du galimatias latin. Gavées de formules scientifiques, elles font fi des valeurs pourvu que, dames intensément frivoles, elles soient sujettes aux honneurs des savants esprits.


Peste soit l’animal, le mari qui n’a rien à dire, perd sa seule alliée des bonheurs terrestres, la très avantageuse Sylvie Perederejew jouant Martine que l’on met honteusement à la porte pour simple crime linguistique. A Dieu le parler vrai, la bonne chère, les petits plats dans le four et la grande joie de vivre. Heureusement que le pater familias dont il ne porte guère que le nom, a un compère à ses côtés, le plus exquis des frères, Ariste ( un très aimable et aristocratique Laurent Tisseyre) qui l’écoute et qui, par son habileté et sa belle intelligence, le tirera de son infaillible trépas!


Mais le colloque féminin serait bien fade sans la présence fulgurante d’une véritable sexbomb nommée Bélise (l’explosive France Bastoen) dont les émois à répétition feraient réveiller les morts. Et puis il y a la guerre entre les deux sœurs, jalouses de toute évidence! La grande, c’est Armande (Lara Ceulemans ), en col Claudine et robe religieuse bleu Marine, fort courte ma foi, autant que les idées, mais baignée dans une chevelure à faire baver les vieillards en quête de Suzanne. Et la sœurette, Henriette (Salomé Crickx), des airs de révolutionnaire qui refuse l’ascendant maternel, une mystérieuse fille de l’air, qui, blême de confusion, préférerait être muette que de braver les confrontations. Notons que le discours acéré lui vient, comme l’esprit vient au filles, au fur et à mesure que l’intrigue avance et que l’amour grandissant qu’elle éprouve pour Clitandre fait le jour … et sans doute la nuit. Ce dernier se voit bien sûr honni par la très féministe académie domestique doublée d’un impitoyable tribunal .


On en vient donc à nos deux préférés : Clitandre (Dominique Rongvaux) , le futur beau-fils qui, très loin de se laisser faire, vient bravement se mêler au public dans la salle. Et son nouveau père, le très épicurien Benoît Van Dorslaer qui tout au long de la pièce, doit opérer la difficile conversion du mari terrorisé par sa femme, vers une condition d’homme libre, heureux de vivre. Mais qu’il est donc difficile de franchir cette porte qui l’anéantit! L’ état à atteindre, c’est l’idéal d’honnête homme, bien-sûr! Toutes le pièces de Molière en témoignent. Avouez que cet homme aurait dû être canonisé au lieu d’être jeté à la fosse commune. Comme le public se régale!


Le metteur en scène qui œuvre au mandala de personnages a un sens de l’équilibre parfait. Chaque pierre ajoutée à l’ouvrage a du sens et du poids. Toutes les forces se rencontrent et se tiennent comme pour encourager un écho durable chez le spectateur. L’absence de décor conventionnel d’une vraie maisonnée souligne combien le décor est futile dans nos vies. Le metteur en scène s’inspire du principe de frugalité shakespearien au profit d’un travail magistral sur l’analyse psychologique, fouillée au maximum. Comme pour un hui-clos moderne, voilà un mur. En panneaux de contreplaqué, de couleur brute, le bruit de la craie blanche pour écrire, une porte de vielle salle de bain percée de trois carreaux absents, ouverts sur le néant et deux chaises de bois peintes en blanc. Une perspective plate en deux dimensions, sol et mur. C’est Tout. Il faut nommer le roi de la fête du rire délectable: Frédéric Dussenne.


Au fur et à mesure que les actes se déroulent, le décor se ressert, un plafond de même texture vient même s’emboîter, la troisième dimension? La part manquante? Enlevé c’est pesé, a-t-on jamais vu une interprétation de Molière plus éternelle que celle-là? L’éphémère est devenu visionnaire. Le féminisme pourtant balbutiant chez les femmes de Molière y trouve son compte et le pauvre mari que l’on prend en pitié est bien ridicule quand-même dans sa tirade de la place de la femme à la maison! C’est tout l’art de dire, de suggérer, de sub-liminer.


Quel dépouillement, ce lit de fer blanc, seul nouveau meuble habillant le plateau après l’entracte. Il évoque tout à la fois la lointaine ruelle dans laquelle les femmes de lettres accueillaient les courtisans dans leurs salons, mais aussi le harcèlement pathétique dont fait preuve un Trissotin digne d’ enfermement. Il n’a finalement rien pour lui, comme le souligne très bien Hélène Theunissen (Philinthe). Il peut à peine à se maîtriser devant une Henriette plus qu’inquiète devant ses assauts répétés. Trissotin, la pierre qui blesse ? On la jette dans la rivière et on garde tout le mandala dont chaque élément a une saveur policée par les vents de l’esprit et du cœur. Et vive Madeleine de Scudéry! Et la langue de Molière, dis ? La langue? Comme la fleur, il nous l’a donnée! (d’après …France Gall!)​


Dominique-Hélène Lemaire  

GÉNÉRIQUE DU SPECTACLE
TEXTE Molière
JEU Maxime Anselin, France Bastoen, Lara Ceulemans, Salomé Crickx, Stéphane Ledune, Sylvie Perederejew, Dominique Rongvaux, Hélène Theunissen, Laurent Tisseyre, Benoît Van Dorslaer
DÉCOR Vincent Bresmal
COSTUMES Romain Delhoux
LUMIÈRES Renaud Ceulemans
RÉGIE Christophe Deprez
MISE EN SCÈNE Frédéric Dussenne

Ridicules, ces femmes savantes ? « Je prends au contraire au sérieux le débat philosophique qui les agite » « L’enjeu, pour Philaminte, Armande et Bélise, est d’importance, car il ne s’agit pas moins que du statut des femmes dans une société patriarcale, et leurs propos ne sont pas dépourvus de sens.»  F.D.

COPRODUCTION Théâtre en Liberté, L’acteur et l’ecrit – Compagnie Frédéric Dussenne, LA SERVANTE, Théâtre des Martyrs
Photos : Isabelle De Beir

DATES
Les représentations auront lieu du 15 au 26 janvier 2019.
Les mardis et samedis à 19h00, les mercredis, jeudis et vendredis à 20h15, le dimanche 20.01 à 15h00.
Bord de scène mardi 15.01.

INFOS & RÉSERVATIONS
02 223 32 08 – http://theatre-martyrs.be/

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Théâtre : Fassbinder, ce « grand frère » du théâtre français

Théâtre : Fassbinder, ce « grand frère » du théâtre français | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Fabienne Darge dans le Monde 21.01.2019

 


Plusieurs metteurs en scène redécouvrent depuis quelque temps la force politique de l’œuvre du cinéaste et auteur allemand.




On dirait que ça sent le bouc, ces temps-ci, dans le théâtre français. Le bouc, c’est le cinéaste, auteur et metteur en scène allemand Rainer Werner Fassbinder (1945-1982), qui a fait de cette figure totémique, liée aux origines sacrificielles du théâtre, le cœur profond de son œuvre. Depuis quelques années, Fassbinder fait un retour remarqué sur les scènes de France. Cet hiver, il est au moins cinq fois à l’affiche. A la Comédie de Caen, Pierre Maillet crée Le Bonheur (n’est pas toujours drôle). Au Théâtre des 13 vents de Montpellier, c’est toute la programmation du mois de janvier qui est placée sous son patronage, avec trois spectacles, d’Evelyne Didi, de ­Jacques Allaire et de Bruno Geslin. A Paris, le Théâtre du Rond-Point présente, en avril, la reprise de Je suis Fassbinder, la pièce créée en 2016 par Falk Richter et Stanislas Nordey.

Lire la critique de « Je suis Fassbinder » : Etre ou ne pas être Fassbinder


Avant cela, on a pu voir des spectacles Fassbinder signés par ­Gwenaël Morin, Arthur Nauzyciel ou Pierre Maillet, déjà. Même le théâtre privé s’y est mis, avec Les Larmes amères de Petra von Kant, mis en scène par Thierry de ­Peretti, en 2015. Ce retour peut surprendre. A première vue, ­Fassbinder donne l’image d’un artiste totalement lié à son époque, les années 1970, à leur ­contexte politique, à leur esthétique, de la « bande à Baader » aux pantalons pattes d’éléphant en passant par les papiers peints psychédéliques.

« Œuvre-monde »
Si Fassbinder revient aussi souvent s’inviter sur nos scènes, avec des spectacles qui s’inspirent aussi bien de ses pièces que de ses films, de ses feuilletons pour la télévision ou de ses entretiens, c’est qu’il dépasse largement les clichés sur son œuvre. Son « œuvre-monde », comme la définit le metteur en scène Jacques Allaire, qui signe une pièce intitulée Je veux simplement que vous m’aimiez, en fait, selon l’avis général, un des grands héritiers de Bertolt Brecht.

Et c’est bien en raison de sa force politique qu’elle est aujourd’hui redécouverte, dans sa puissance agissante. « Son rapport à la différence, aux soi-disant minorités, à l’intranquillité, est terriblement actuel, analyse Pierre Maillet. Dans ses films du milieu des années 1970, notamment les trois dont je m’inspire – Le Droit du plus fort, Tous les autres s’appellent Ali et Maman Küsters s’en va au ciel –, il noue de manière incroyable les questions de la différence de classe, qui est le fond de tout, de la différence sexuelle, de l’opposition entre générations, du racisme et de la récupération politique. Tous les thèmes sociaux sont rassemblés, avec un plaisir immense, grâce à cette forme de mélodrame qu’il invente à ce moment-là. Et ça nous parle vraiment d’aujourd’hui, notamment de ce qui se passe avec les “gilets jaunes”. »

C’est bien en raison de sa force politique que l’œuvre de Fassbinder est aujourd’hui redécouverte, dans sa puissance agissante

« Dans une époque comme la nôtre, où on est piégés dans des processus de segmentation permanente, d’isolation, la forme d’utopie complète qu’offre l’expérience Fassbinder, qui ne séparait pas la vie du travail, mais créait un geste total, fait réfléchir et donne du courage », observe Nathalie ­Garraud, la codirectrice, avec ­Olivier Saccomano, du Théâtre des 13 vents de Montpellier. Le tandem accompagne le projet qui a vu les metteurs en scène Bruno Geslin, Evelyne Didi et Jacques ­Allaire créer trois spectacles à partir de Fassbinder avec la troupe de La Bulle bleue, constituée d’acteurs handicapés.

Un projet qui fait particulièrement sens, selon ces artistes : « Toute l’œuvre de Fassbinder étant une interrogation par rapport à la norme, c’est très fort de la travailler avec ces acteurs, dont les corps reflètent l’impossibilité de vivre dans une normativité redevenue extrêmement prégnante, souligne Jacques Allaire. Ils sont des corps anarchiques par nature, qui répondent au désir qu’avait ­Fassbinder de ne pas produire de norme sur les corps qu’il mettait en scène. »

La comédienne Judith Henry, elle, joue dans Je suis Fassbinder, la pièce écrite par un auteur allemand de 49 ans, Falk Richter, à partir de la figure de l’artiste. Le spectacle ne cesse de tourner depuis sa création, il y a trois ans, avec un grand succès. « Je crois qu’on a besoin de lui pour interroger le contemporain, observe l’actrice. Fassbinder n’a cessé de dénoncer le nazisme qui persistait dans la société. Comme on vit dans des temps en manque d’idéal politique, sa parole, forte, qui touche à l’intime et à la société, est vraiment nourrissante pour s’interroger sur la manière dont on se positionne par rapport à l’Europe, au terrorisme, aux peurs qui nous assaillent, à la violence qui vise les femmes ou les homosexuels. »

« Qualité sauvage »
Si Fassbinder connaît un tel retour en grâce, c’est sans doute aussi que, trente-sept ans après sa mort, « sa figure disparaît derrière son œuvre », se félicite Pierre Maillet. Les provocations, les frasques, le côté tyrannique du personnage, la violence qu’il mettait en scène, souvent confondue avec la sienne… Tout cela s’est estompé derrière la « tendresse » que tou(te)s s’accordent à lui reconnaître, à l’image d’Evelyne Didi, la seule de la bande à avoir eu des contacts directs avec la troupe de Fassbinder, à la charnière des années 1970 et 1980 : « Quand je parle de la douceur de Fassbinder, j’ai aussi envie de le faire en tant que femme, remarque-t-elle. Quand on est un garçon comme lui, qui a tant à dire sur l’état de la société, on ne peut faire l’économie de la violence. Mais la douceur est toujours là, derrière. La qualité sauvage de Fassbinder, sa nécessité, c’est justement ce qui le rend vivant encore aujourd’hui. »

Il ne s’agit donc pas de « lisser » Rainer Werner Fassbinder, de le transformer en une figure politiquement correcte. Comme le dit Bruno Geslin, « il n’y a pas moyen de faire de lui un ange : sa vie était à livre ouvert. Mais, aujourd’hui, on retrouve une lecture beaucoup plus juste du bonhomme et de son œuvre. Il est devenu une sorte de parrain pour beaucoup d’artistes, un grand frère qui invite à ne pas s’assoupir. L’avantage, avec lui, c’est que, dès que tu sens que tu commences à t’endormir, tu sens sa grosse patte d’ogre sur ton épaule, qui te dit : “Eh, on se réveille !” ».


Le Bonheur (n’est pas toujours drôle), par Pierre Maillet : à la Comédie de Caen, du 21 au 23 janvier, et à la Comédie de Saint-Etienne, du 5 au 7 février. Le Bouc, par Bruno Geslin et La Bulle bleue : au Théâtre des 13 vents de Montpellier, les 24 et 25 janvier, avec « Qui vive ! » spécial Fassbinder, le 26 janvier (rencontres, films, etc.). Je suis Fassbinder, par Falk Richter et Stanislas Nordey : au Théâtre du Rond-Point, à Paris, du 5 au 28 avril.

Fabienne Darge (Montpellier, envoyée spéciale)

 

Légende photo : Elsa Verdon, Valentin Clerc, Marilu Marini dans « Le Bonheur (n’est pas toujours drôle) », de Pierre Maillet, à Caen. TRISTAN JEANNE-VALÈS

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Falk Richter : « I am Europe », un spectacle d'agit-europ

Falk Richter : « I am Europe », un spectacle d'agit-europ | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat pour son blog Balagan 21.01.2019

 

Pilotée par Falk Richter, une revue enlevée secoue le Théâtre National de Strasbourg. Quatre actrices et quatre acteurs de trente ans venus de différents pays d’Europe font l’inventaire de la dite Europe. Ils discutent, racontent des histoires, celle de leur vie et celle de leur pays. Salvateur. Ils en profitent pour faire entrer les gilets jaunes sur la scène d’un théâtre national.

Le titre du spectacle I am Europe (je suis Europe) n’est pas usurpé. Sur la scène, deux heures durant, évoluent quatre actrices et quatre acteurs venus de toute l’Europe. Lana Bari est une actrice croate renommée ; Charline Ben Larbi, française, a suivi des études littéraires à Marseille et à Londres ; Gabriel Da Costa, d’origine franco portugaise, vit entre la Belgique et l’Italie après avoir vécu en Côte d’Ivoire ; Medhi Djaadi, né à Saint-Etienne, a été formé à la Manufacture, la haute école des arts de la scène de Lausanne ; Khadija El Kharraz Alami, née à Amsterdam, a étudié à Utrecht et vit à Rotterdam ; Douglas Grauwels, belge, a étudié le cinéma et la dramaturgie à Louvain-La-Neuve et le jeu à Paris à l’École du jeu ; Piersten Leirom, né à Angers, a étudié à l’université de Sophia Antipolis et vit à Paris ; Tatjana Pessoa a une relation familiale lointaine avec l’écrivain portugais à hétéronymes Fernando Pessoa, elle même, polyglotte, a étudié en Allemagne, à Abidjan et en Belgique. Tous ont dans la trentaine.

Une succession de workshops

Le titre du spectacle I am Europe n’est pas usurpé : il rassemble des hérétosexuel(le)s, des homosexuel(le)s, des bisexuel(le)s, et même un ménage à trois qui veut un enfant. Il rassemble également des êtes qui vont à l’église, à la mosquée, à la synagogue, au temple mais aussi des non croyants et même un musulman converti au catholicisme.

Le titre du spectacle I am Europe n’est pas usurpé car il a été imaginé, façonné et répété à Venise (où le projet est né en 2004 lors de la Biennale, le temps d'un premier workshop suivi par beaucoup d'autres à Madrid, Paris, Berlin, Vienne et Strasbourg où l’auteur du texte et de la mise en scène, l’allemand Falk Richter, est auteur associé au Théâtre National de Strasbourg. Un texte signé Falk Richter qui et passé par des improvisations n’excluant pas au contraire les vies des huit protagonistes, si bien qu’ils semblent êtres les personnages de leur propre personne.

Le titre du spectacle I am Europe n’est pas usurpé car il inventorie des questions sociales (les métamorphoses du couple par exemple), politiques (la montée de l’extrême droite par exemple et le fascisme en ligne de mire) et autres, qui traversent les pays de l’Europe , membres ou pas de l’Union Européenne.

Le titre du spectacle n’est pas usurpé car il parle plusieurs langues et pas seulement le français et l’anglais langues officielles de l’UE.

En une trentaine de séquences, le spectacles est conçu par Richter comme une revue de cabaret (chorégraphie Nir de Volff) mêlant un peu tout : danses, chansons (« bella ciao »), leitmotivs, séquences d’agit-prop ou scènes d’actu, petites fables, adresses au public (Medhi s’adressant aux spectateurs des places les moins chères en haut du théâtre : « salauds de pauvres, ça va ? « ou bien « Macron, je vais venir te cherche dans ton palais »). Un théâtre d’agit-Europ comme on disait d’agit-prop.

L'Europe c'est...

Tout commence par les réponses à une question implicite : c’est quoi l’Europe ? « L’Europe c’est… » S’en suit un inventaire qui pourrait être infini et contradictoire. Quoi de commun entre la Hongrie d’Orban et l’Allemagne de Merkel ? L’Europe c’est bien des choses et d’autres encore, c’est un serpent de mer. Suivront d’autres inventaires comme celui des guerres qui ont traversées l’Europe ou celui des conduites possibles en cas de guerre urbaine. Une sorte de check-up d’un véhicule usagé à l’heure du contrôle technique. Le spectacle gagne en forcelors qu’il abandonne ce surplus pour entrer dans le vif de l’actualité ou des histoires personnelles. Comme le spectacle est créé France, ce qui s’y passe ici depuis plusieurs mois ne laisse pas les acteurs du spectacle indifférents. C’est ainsi que les gilets jaunes font leur entrée sur la scène d’un théâtre national. Et pas seulement en images video. Extrait :

MEHDI

Alors vous venez avec moi samedi ou pas ?

GABRIEL

J’ai entendu qu’ils n’ont pas laissé passer une femme voilée et lui ont lancé des insultes racistes

PIERSTEN

et qu’ils n’ont pas laissé passer un couple pd.

alors qu’ils laissent passer leurs amis ou des gens qui ont juste laissé traîner leur gilet jaune sur la plage arrière

GABRIEL

je ne manifeste pas avec eux

TATJANA

mais tu es aussi contre un système complètement injuste où il y a que les ultra-riches qui profitent

GABRIEL

mais je ne marche pas avec eux, à agiter le drapeau français

PIERSTEN

moi non plus. je n’ai pas envie de traverser la ville avec des connards réac nationalistes pour incendier des boutiques de modes étrangères

MEHDI

ce mouvement n’est pas encore vraiment défini clairement

PIERSTEN

il n’est pas défini du tout : je n’identifie pas leurs objectifs

« j’en ai marre », ça veut dire quoi :

« j’en ai marre » ?

de quoi exactement ?

TATJANA

ben de tout, de toute cette merde, de l’injustice, de ce fossé complètement fou entre les riches et les pauvres.


MEHDI

la richesse des riches est perverse et répugnante, cela n’a jamais existé à ce point à aucun moment de l’histoire de l’humanité.

DOUGLAS

cette haine est un moteur

cette haine pousse les gens dans la rue

avec cette haine tu peux soudain mobiliser les masses

et apparemment c’est la seule résistance qui fonctionne contre un système néolibéral

ce sont des corps en révolte

ils en ont assez, ils refusent, ils arrêtent de fonctionner. »

Et ainsi de suite.

Le 17 octobre 1961

 



A un autre moment, sur fond de pays européens ayant un passé de colonisateurs, seront longuement évoqués les événements tragiques du 17 octobre 1961 à Paris , où l’ancien collabo Maurice Papon (qui livra des Juifs aux autorités allemandes) devenu préfet de Police de Paris réprimera durement une manifestation pacifiste d’Algériens, plusieurs dizaines finissant par être jetés dans la Seine ce que récusera la version officielle. Séquence d’autant plus forte qu’elle est dite en anglais par Lana, l’actrice croate. « So by deporting Jews and by torturing and killing Arabs you can make a great career in France » dit-elle comparant cela à à ce qu’elle connaît bien, les pays de l’ex Yougoslavie ou des criminels de guerre sont toujours au pouvoir.

Quelques séquences plus tard, Medhi reviendra sur ces événements en commençant par une blague macabre ( « Quelle différence entre un pastis et un algérien ? Le pastis, lui il ne faut pas le noyer ») avant de nous relater le témoignage de la grand-mère algérienne d’un de ses amis, ayant participé à la manifestation. C’est là une page noire de notre Histoire qu’aucun gouvernement n’a pleinement assumé. Les deux archivistes de la Ville de Paris, Philippe Grand et Brigitte Laisné qui ont apporté les preuves de ces noyades lors du procès intenté par Maurice Papon à l’historien Jean Einaudi, se sont vu ensuite mis au placard par leur hiérarchie jusqu’à leur retraite et au-delà ; lors de la disparition de Brigitte Laisné il y a quelques mois, la direction de Archives de Paris a publié un communiqué abject se gardant bien de mentionner son rôle pour confondre Papon (lire ici). L’épisode des archivistes ne figure pas dans le spectacle mais pourrait l’être, raconté par un étranger. Rien ne vaut le point de vie du persan.

Pessoa et le roi des Belges

D’autres séquences sont plus guillerettes comme celle où les bailleurs de fonds européens demandent à Douglas d’inclure « plus de diversité « dans le casting de son projet européen et demande à Khadija d’en faite partie , mais elle est prise, elle tourne une Médée, il lui avouera que le dossier est déjà déposée , qu’il a inscrit son nom etc..Une scène savoureuse comme l’est aussi celle où Gabriel écrit une lettre au roi des Belges après que toute la troupe ait chanté « J’aime la vie », seule victoire belge au concours de l’Eurovision. D’autres apparaissent comme un récit biographique aux allures de fable éclairante, telle Tatjana Pessoa racontant l’histoire de sa famille entre le Portugal, l’Angola, l’Allemagne et l’Italie.

La case écologie est cochée in fine -disparition des oiseaux et des abeilles, ravages du glyphosate-en regard du nombre de pauvres de plus en plus grand tandis que les riches sont de plus en plus riches. Ce n’est plus seulement l’Europe, c’est le monde qui court à sa perte, disent ils avec énergie. Les huit protagonistes ne sont pas désespérés, mais inquiets. Les derniers mots de Falk Richet dits ensemble par ces huit jeunes européens sont une question : « les étoile regretteront-elles notre absence quand nous n’habiterons plus cette terre ? »

Katrine Hoffmann, la scénographe habituelle de Falk Richter, offre comme terrain de jeu aux acteurs de gros parallélépipèdes remplis de mousse sur lesquels ils essaient de tenir debout. Pas facile. Ça bouge tout le temps, on ne tient pas en place, le déséquilibre menace, on porte fier mais le sol se dérobe. C’est aussi ça l’Europe, c’est aussi ça I am Europe.

Au TNS, jusqu’au 24 janvier, Hambourg du 1er et 3 fév, Bologne les 9 et 10 mars, Stockholm les 5 et 6 avril, Sarrebruck en juin, Groningen et Weimar en août, Odéon-Théâtre de l‘Europe du 18 sept au 11 oct, puis Genève, Liège, Zagreb et Luxembourg.

Le prochain numéro de la revue Parages du TNS sera consacré à Falk Richter (parution en avril)

 


Scène de "I am Europe" © Jean-Louis Fernandez Scène de "I am Europe" © Jean-Louis Fernandez

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DAU, le projet artistique le plus intrigant de 2019 

DAU, le projet artistique le plus intrigant de 2019  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Julien Bordier dans L' Express 20.01.2019

 

Voir sur l'article d'origine avec toutes les photos 

Au coeur de Paris, une installation artistique sulfureuse et glaçante plonge les visiteurs en... URSS. Avant-goût.

 

Une intense activité règne dans les coulisses du Théâtre du Châtelet, fermé pour travaux de rénovation jusqu'à l'automne. Depuis plusieurs semaines, le ballet des ouvriers croise celui des employés de la société de production londonienne Phenomen Films. Le nez dans leurs iMac, ces derniers ont pris leurs quartiers dans les loges, transformées en intérieurs d'inspiration soviétique. Des espaces étriqués qu'ils partagent avec d'angoissants mannequins très réalistes. Derrière les êtres de chair ou de silicone, on distingue du mobilier baroque, des murs recouverts d'une écoeurante peinture rouge bordeaux, des tapisseries à l'effigie de Trotski, une pierre tombale portant le nom du poète Alexander Pushkin, des tonnes de livres dont un étonnant traité sur le cinéma signé du dictateur nord-coréen Kim Jong-il. Que se trame-t-il donc dans le coeur de la capitale ? 


Entre deux portes, on capte des discussions - le plus souvent dans la langue de Lénine - qui portent sur les dernières décisions prises par le cinéaste russe Ilya Khrzhanovsky. L'homme au visage potelé, à l'imposant manteau noir et à l'épaisse monture de lunettes, est le démiurge de cette reconstitution énigmatique et anxiogène de l'URSS baptisée DAU (prononcez "Dao"), nom de code d'un projet de biopic d'un physicien russe devenu au fil des années une oeuvre totale sur la perversité d'un système totalitaire. 

Ce qui anime le Châtelet dépasse de loin le 7e art. DAU malaxe art contemporain, architecture, physique quantique, performance, expérience sociale, scientifique et psychologique, vodka au raifort et voyage dans le temps, pour prendre la forme d'une impertinente installation immersive, qui après son étape française, se transportera à Berlin et à Londres. Peut-être l'entreprise artistique la plus folle apparue à Paris depuis l'emballement du Pont Neuf en 1985 par le plasticien Christo. 


"Une demande de visa"
A partir du 24 janvier, l'aventure DAU sera ouverte 24 heures sur 24, durant trois semaines, simultanément au Théâtre du Châtelet, chez son voisin le Théâtre de la Ville (lui aussi en travaux) et, plus loin, au Centre Pompidou. C'est la première rencontre du public avec un projet né il y a plus d'une décennie. Un trip totalement dingue, extrême, excessif. En un mot, russe. "DAU n'est pas une oeuvre imaginée pour rassurer les gens ou les divertir. Elle demande du temps, de la patience, de l'engagement", annonce la productrice exécutive Martine d'Anglejan-Chatillon. Les âmes sensibles sont prévenues, DAU, ça ne se regarde pas, ça se vit.  


Pour participer, les visiteurs doivent faire "une demande de visa" sur le site de l'événement. Le prix ? De 35 à 150 euros, selon la durée du séjour dans cette exposition d'un genre inédit (6 heures, 24 heures ou accès illimité). Deux formules proposent un parcours personnalisé et unique à condition de remplir un questionnaire psychométrique. A l'entrée, il faudra dans tous les cas troquer son smartphone contre un appareil qui servira de guide dans le dédale des théâtres. 

Le salon de coiffure à l'ancienne de l'institut.(Phenomen IP 2019)
A quelques jours du lancement, difficile encore d'embrasser toute la (dé)mesure d'une opération qui tient à la fois du jeu de rôle, de la maison fantôme et de l'expérience de Milgram sur la soumission à l'autorité. Dans cet oppressant décor made in URSS reconstitué dans les deux salles de spectacles sont annoncés "des expériences psychologiques, intellectuelles, physiologiques et spirituelles", le visionnage des films hors-norme d'Ilya Khrzhanovsky, tournés dans un Institut de physique soumis à un régime soviétique, point de départ du projet DAU, des tête-à-tête avec des chamanes, des druides, des rabbins ou des moines bouddhistes, des concerts surprises de Massive Attack ou de l'ensemble classique MusicAeterna du chef d'orchestre Teodor Currentzis, des conférences scientifiques, des performances d'art contemporain, des pauses gastronomiques dans des lieux interlopes, comme ce restaurant jouxtant le Théâtre du Châtelet où L'Express a trinqué à la vodka au raifort devant un bortsch et emprunté un "vagin" pourpre de cinq mètres de long conduisant à un micro-salon où l'on peut lire les oeuvres de Diderot... Il faut visiblement s'attendre à tout dans l'univers de DAU. Et pourquoi pas voir débarquer Paul McCartney avec sa basse pour chanter Back in USSR ? 

Et, partout, ces mannequins aux formes si humaines, troublants de vérité. Imaginez le Musée Grévin servant de décor à un épisode de Twin Peaks. Glaçant. Le Centre Pompidou participe lui aussi à cette incursion au pays des soviets. Dans une salle du Musée national d'art moderne a été recréé un appartement communautaire de l'époque stalinienne. Derrière des vitres sans tain, les visiteurs pourront observer jour et nuit des physiciens de renommée internationale embarqués dans DAU. Bienvenue chez Big Brother. 


L'enfant terrible de la musique classique
Le projet s'annonce fascinant, inquiétant, déstabilisant. Il est né il y a douze ans dans la tête, certainement dérangée, du cinéaste russe Ilya Khrzhanovsky, né en 1975, connu jusqu'alors pour avoir signé le film 4 (inédit en France). Au départ, DAU consiste à porter sur grand écran le destin hors du commun du scientifique Lev Davidovitch Landau (1908-1968), dit Dau, personnage complexe, mystique, libertin et antistalinien. 

Prix Nobel de physique en 1962 "pour ses théories pionnières à propos de l'état condensé de la matière, particulièrement l'hélium liquide", il est nommé en 1937 à la tête de l'Institut des problèmes physiques de Moscou, avant de subir les foudres du régime. Après un séjour en prison, il reprend finalement sa position, mais reste sous surveillance. En 1962, Landau est victime d'un grave accident de voiture, dont il ne se remettra jamais vraiment. 

L'histoire du savant constitue en soi un incroyable scénario, reste à trouver l'acteur pour incarner le génial théoricien. Après un long casting, Ilya Khrzhanovsky trouve finalement la perle rare en la personne du chef d'orchestre grec, Teodor Currentzis, directeur musical de l'opéra de Perm, en Russie, et enfant terrible de la musique classique. Mais comment renouer avec la couleur sépia du Moscou soviétique des années 1950 ? 

Tout simplement en le recréant. Financé par le businessman et philanthrope russe Serguei Adoniev, qui a fait fortune dans les télécommunications, le réalisateur fait bâtir à Kharkov, en Ukraine, un véritable institut de physique de la taille de deux terrains de football. Pour injecter de la vie à ce gigantesque plateau de cinéma, il recrute près de 400 personnes: des scientifiques, des serveurs, des prêtres, des cuisiniers qui viennent y exercent leur propre métier pendant trois ans, de 2009 à 2011. A un détail près: ils doivent vivre comme au temps de l'URSS de la période 1938-1968.  


Un climat d'aliénation sociale
Dans cette reconstitution alternative minutieuse de l'Union soviétique (habits, coiffures, vaisselle, mobilier, voitures), les volontaires sont rejoints parfois par les artistes contemporains Marina Abramovic et Philippe Parreno, les metteurs en scène Peter Sellars et Romeo Castellucci, la styliste Rei Kawakubo (Comme des garçons), qui devraient tous être présents à Paris. Payés en roubles, les participants n'ont pas le droit d'employer de termes anachroniques et sont observés par d'anciens agents du KGB. 

Surtout, ils sont filmés par intermittence, scrutés comme des rats de laboratoire. Devant la caméra, "se nouent des relations amoureuses, intellectuelles, sexuelles et des rapports de force", raconte Martine d'Anglejan-Chatillon. Dans un article publié en 2011 dans le magazine GQ, le reporter Michael Idov, raconte sa visite épique sur le plateau. Il décrit le climat d'aliénation sociale, l'emprise exercée sur son "Institut" par le cinéaste surnommé "le patron". 

Sans direction d'acteurs et sans dialogues écrits, cette télé-réalité stalinienne et vicelarde se rapproche du cinéma vérité du manifeste Dogma95 (Les Idiots de Lars Von Trier). Elle a généré 700 heures de pellicule. Montées en 13 longs-métrages, elles sont au coeur du dispositif d'immersion de DAU. Les films, accompagnés d'une simple voix off en français, dite sur un ton neutre par Isabelle Huppert, Fanny Ardant ou Gérard Depardieu, montrent des physiciens, entre deux beuveries, soumis à la pression des agents de la police secrète, des crises d'hystéries, la rivalité entre des serveuses, un oedipe entre Mme Landau et son échalas de fils, des scènes de sexe non simulées, des interrogatoires humiliants... 

Ces productions à l'atmosphère étrange et légèrement malsaine dégagent une odeur de soufre, comme tout ce qui tourne autour de DAU. Pour mettre fin à l'expérience orwellienne de Kharkov, Ilya Khrzhanovsky a recruté des néonazis pour détruire entièrement le site devant sa caméra. A côté, le tournage démentiel d'Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola, passe pour une agréable promenade de santé. 

DAU. Du 24 janvier au 17 février. Au Théâtre du Châtelet, Théâtre de la Ville et Centre Pompidou. Tarifs et conditions sur www.dau.com 

 

Légende photo : 
Pour les besoins du projet DAU, un vaste institut de physique a été bâti à Kharkov, en Ukraine. (Phenomen IP 2019)

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« Tous les cimetières d’Ecosse pour un seul regard dans le temps! » Macbeth au théâtre Royal du Parc (Bruxelles)

« Tous les cimetières d’Ecosse pour un seul regard dans le temps! » Macbeth au théâtre Royal du Parc (Bruxelles) | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par  Dominique-Hélène Lemaire dans son blog 19.01.2019


Trop de morts sur la scène…et parfois à la sortie des théâtres !  On l’appelle la « pièce écossaise » pour ne pas évoquer son vrai  nom, frappé dit-on,  de maléfice. La légende raconte que Shakespeare voulait utiliser des incantations de magie noire réelles,  pour plaire au roi James qui avait écrit un livre «Daemonolgy » en 1597,  traitant  de sorcellerie et mettant en garde contre son utilisation. Notre époque n’en est plus à avoir peur des sorcières, mais la peinture qu’en fait Georges Lini est effarante. Tout commence par leur rire féroce et  inextinguible, celui d’Ingrid Heiderscheidt, de Louise Jacob et de Muriel Bersy, d’inoubliables créatures qui arrachent leur masque à la fin du jeu.

Drame épique sauvage, trop sauvage pour des écoliers,  ce « Macbeth » saisissant, intense, magnifiquement  mis en scène,  offre des performances verbales inoubliables, d’un style presque cinématographique. Mais le spectateur repart avec  en main la sagesse shakespearienne percutante qui  défie le temps et plonge ses racines dans une bouleversante humanité. De là peut être cet humus qui recouvre tout le plateau du théâtre du Parc et qui sert d’arène au déchaînement,  aux folies des hommes et des femmes. Cet humus d’où naît chaque génération humaine pour y retourner et y faire le lit des suivantes. Puisse l’humus proposé par Georges Lini, faire germer en nous plus de paix et plus de raison. La raison de  la présence cette chanson, qui germe  tout au bout du cataclysme, à peine murmurée par une  Anouchka Vingtier, sidérée par l’ampleur du désastre, juste avant que le rideau ne retombe sur les protagonistes comme un sombre couperet final … 

♪ Oh My Love ♪

 Oh my love

 Look and see

The Sun rising from the river

 Nature’s miracle once more

Will light the world…

La violence,  hélas,  comme l’humus, ne cesse de  se recycler à l’infini. Le ciel a beau envoyer le déluge pour laver le sang, ou souligner l’ignominie,  l’hubris  des hommes est  incommensurable et la soif de pouvoir est telle qu’elle emprunte  sans trop  de scrupules, les voies du meurtre, de la trahison, de la  barbarie viscérale érigée en art de vivre ou celui de mourir …à la guerre. Les parallèles avec notre actualité ne manquent pas.  « Pourquoi nous taisons-nous, quand cette affaire est la nôtre ? » 

De plain-pied au cœur de la folie.

 Si Georges Lini  a choisi la continuité de costumes  simples et médiévaux, il installe l’action dans un cadre aux contours contemporains, tel les coulisses d’un théâtre ou d’un studio de cinéma, dont le centre est occupé par une capsule hermétique dans laquelle trônent trois sœurs infirmières, qui ne sont pas sans rappeler Nurse Ratched, le cauchemar de Nicholson dans « Vol au-dessus d’un nid de coucous ». Nous sommes de plain-pied au cœur de la folie. Une boîte de Pandore dont elles peuvent sortir à leur guise pour répandre la mort et le poison. Les trois sœurs qui font le Destin dans leur habitacle trompeur, tissent inéluctablement le fil  sanglant de la malédiction qui pèse sur Macbeth. Et prononcent des phrases sibyllines, comme à la radio anglaise, en temps de guerre.    

 Est-ce l’effet de la liberté créatrice? Du génie dramatique de l’auteur ? Du talent confirmé des artistes ?  Les artistes développent tous et sans frein, la richesse de leurs passions. Ils capturent la moindre émotion de la phrase ciselée, débarrassée de ses aspects vieillots. Ils sont filmés parfois, par un cinéaste, discrètement à l’affût. Se repaît-il de la violence ou est-il simple témoin? Des close-ups se projettent sur un écran géant. Plusieurs  scènes symboliques et  sans paroles donnent l’illusion d’un répit ou plongent dans l’horreur. Mais tous,  tirent tellement bien profit de leur texte, que  le spectateur se sent  pleinement engagé. Non seulement par le bouillonnement affolant du  texte adapté par Georges Lini,  mais par toutes les expressions des visages et le langage corporel constamment  aiguisé.

Tous en scène, tous témoins, en silence ou en paroles. Le casting rutilant navigue sur des déferlantes de mouvement et d’énergie créatrice.  Dans l’allégresse de victoires guerrières, Ross (Nicolas Ossowski) annonce à Macbeth que le roi l’a nommé  baron de Cawdor.  C’est Luc Van Grunderbeeck qui campe l’élégant roi Duncan. Banquo, c’est Stéphane Fenocchi que Macbeth voit comme une menace et fait assassiner. Mais les morts ne cessent de réapparaitre. C’est Lennox (Jean-Françoisn Rossion) qui annonce que dans la tourmente, Macduff a fui  en Angleterre. Il est joué avec brio par le pétillant  Didier Colfs. Macbeth a ordonné de saisir ses biens et fait assassiner sa femme et son fils. Une de ces scènes graphiques dont Georges Lini a le secret et qui reste inoubliable. Macduff jure de se venger,  rallie l’armée levée par Malcolm (Felix Vannoorenberghe) pour marcher contre Macbeth. Il est celui qui n’est pas « né d’une femme » d’après la prophétie. Thierry Janssen, toujours aussi brillant dans sa présence théâtrale,colle au  rôle de Seyton, dernier lieutenant fidèle de Macbeth. Daphné d’Heur, (qui d’autre qu’elle ?) est à la direction musicale, Jérôme Dejean à la création des lumières. Les dictions sont impeccables.   

Frêle et sous des dehors d’innocence, Anouchka Vingtier aux côtés d’Itsik Elbaz incarne l’hypocrisie brutale et le désir brûlant  de Lady Macbeth de se voir reine. Ses intentions sont transparentes. Sa force de persuasion et sa tactique  sont spontanées et  imparables. Elle s’emploie à  convertir au «Mal» Macbeth, un  guerrier loyal et courageux, ne lui laissant aucune échappatoire, pour assouvir sa dévorante ambition. Lady Macbeth appelle même sur elle la Violence personnifiée pour qu’elle neutralise « son état de femme! »


Lady Macbeth connaît sa proie, mieux que lui-même ne se connaît et manie le sarcasme avec un art consommé, s’offrant charnellement en récompense. Il est cuit. Il est bon pour ouvrir les vannes de la sauvagerie et celles de l’acte prémédité. Itsik Elbaz et Anouchka Vingtier, qui nous  avaient  bouleversés dans « Hamlet », redoublent ici d’intensité dramatique. Lors du festin dantesque, Macbeth divague à la vue de Banco «  Que me fixes-tu, camarade ?» Itsik Elbaz possède à fond l’art du monologue. Il  excelle dans les rôles d’illuminés ou d’halluciné. Il est tiraillé entre les sentiments de devoir et de culpabilité, il oscille entre raison et déraison, il est lucide et  « ensauvagé » comme les chevaux  du  roi Duncan lâchement assassiné. Et profondément humain. « Ma mort ne rendra pas votre monde meilleur ! »


Dominique-Hélène Lemaire  

Macbeth – Théâtrez-Moi ! from Théâtrez-moi! on Vimeo.

Photos: Jérôme DEJEAN

Au Théâtre du Parc (Bruxelles) Du jeudi 17 janvier 2019 au samedi 16 février 2019 02/505.30.40 

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A L’Atelier Jean Vilar de Louvain-La-Neuve : « Le porteur d’histoire » 

A L’Atelier Jean Vilar de Louvain-La-Neuve : « Le porteur d’histoire »  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Dominique-Hélène Lemaire dans son blog les Billets de Déashelle 19.01.2019

 



Spectacle porteur et enchanteur, voici une authentique tour des vents!  La parole est au souffle épique, le récit est souffle, le souffle est la vie… On se laisse inévitablement entraîner, à part sans doute quelques récalcitrants, pourfendeurs de sophismes.  « Le porteur d’histoire » est une invitation chorale à réfléchir dans nos vies, à la part de rêve dont s’emparent tous nos récits. Et comme le texte le souligne, le récit, c’est la vie. Si vous choisissez la vie, vous choisissez le récit. Tout est fiction. Sur un ton plus grave,  « Et en ce monde, celui qui détient l’information, celui qui détient les clés du récit, celui qui sait mieux que les autres raconter une histoire devient le maître.» Cela, on l’avait déjà lu dans 1984 de George Orwell. Et George Orwell, on y est.


Alexis Michalik, le jeune auteur français primé en 2014 pour les  Molières du meilleur auteur francophone vivant et du meilleur metteur en scène de théâtre privé, s’explique : « J’ai choisi cinq acteurs : trois hommes et deux femmes; cinq tabourets, un plateau nu et deux portants chargés de costumes. Les cinq acteurs incarnent un nombre illimité de personnages fictionnels ou historiques. Au fil du récit, ils deviennent moteurs et instruments narratifs.» Quarante-cinq changements de costumes, de personnages, de cadre historique, de pays, de point-de-vue, contribuent à bâtir une tour légendaire d’histoires bondissantes,  où tout est relié. Elle se construit avec adresse sous les yeux émerveillés du spectateur. La pure fiction prend des airs de vérité car l’information est sans cesse croisée, vérifiée, historiée. Tout se tient comme dans une immense tapisserie, ou un vitrail, si vous n’aimez pas  l’image de la  tour.  La damnation de Babel en moins, car même langues et accents s’entrecroisent sans le moindre heurt ! Comme dans le Candide de Voltaire on est cerné par le rythme haletant des récits .

Deux femmes, Alia Ben Mahmoud, et sa fille Jeanne vivent dans un village perdu dans le désert algérien et reçoivent la visite d’un homme qui recherche l’hospitalité. Charmé par la découverte  de leur   incroyable bibliothèque, comme l’aède de l’Iliade et l’Odyssée, le visiteur  commence une histoire qui aiguise  d’heure en heure, leur curiosité. Elles aussi rapportent comment elles se sont  libérées de l’enfermement marital.  Une quinzaine d’années auparavant,  à l’occasion du décès de son père,  le narrateur a découvert dans une tombe abandonnée parmi des livres ensevelis, des carnets écrits entre 1820 et 1830 par une certaine Adélaïde de Saxe de Bourville…. Le jeu de piste est enclenché pour découvrir à travers l’écriture vertigineuse … des trésors d’imagination. S’offre alors  aux spectateurs, médusés à leur tour, une cascade de  perles de chorégraphie littéraire tant  mimée que  parlée.


La mise en scène impeccable par l’auteur lui-même,  transporte l’esprit entre ce village algérien de 2001, un coin perdu des Ardennes françaises,  le rêve canadien,  chez le pape à Avignon en 1348, à Paris, aux côtés d’Alexandre Dumas ou d’Eugène Delacroix, voire de Marie-Antoinette, et auprès de ceux de ceux qui firent de l’Algérie une colonie française récitant «  nos ancêtres les Gaulois » pendant plus de 130 ans… C’est tout un symbole de vie, cette quête du Graal, ce mystérieux calice  d’un arbre qui plonge ses racines dans un  monde matriarcal  aujourd’hui disparu, celui des mystérieuses  Lysistrates.   Le récit, serait-il l’antidote de la guerre ? Choisit-on la coupe ou le sabre ? The word or the sword ?  On rêve. Autre question, l’histoire, n’est-elle pas toujours  contée par les vainqueurs ? Le récit fait mouche, le coche est emballé, l’équipage, dont nous sommes, est en cavale imaginaire, quel que soit le bout par lequel on prenne l’histoire.


Ce tour de force narratif repose sur les épaules de 5 comédiens belges hors pair qui font jaillir l’étincelle du récit avec une adresse de souffleurs de verre.  Le tourbillon romanesque qui raconte les filles d’Adélaïde, est incarné par une sublime Shérine Seyad , un rêve de femme, et la très délicate Julia Le Faou. Il est  exhaussé  par la verve de  Nicolas Buysse le brillant lecteur des sources et professeur d’Histoire canadien, secondé par deux compères tout aussi créatifs et crédibles dans leurs rôles, l’un  en anti héros contemporain, interprété avec réalisme incisif  par Baptiste Blampain et l’autre, indispensable  cinquième larron de la feria, Allan Bertin, dans une valse de rôles jubilatoires dont   la flamboyance d’un Alexandre Dumas grandiose. La cohésion  des comédiens, la finesse de jeu font plaisir à voir, et mettent en évidence le lien qui unit tous les humains. Ces artistes, tour à tour, se prêtent au jeu, ravissent l’imaginaire, exaltent le pouvoir addictif de l’histoire et construisent cette tour des vents chorale dont la beauté apparaît à chaque détour,  gavée de verbe et d’éblouissantes pantomimes.


Dominique-Hélène Lemaire 

Création
15 au 25 janvier 2019
Atelier Jean Vilar -Louvain-La-Neuve (Be)
Durée : 1h35
Mise en scène Alexis Michalik
Avec Allan Bertin, Baptiste Blampain, Nicolas Buysse, Julia Le Faou, Shérine Seyad
Photo © Gregory Navarra Photographe 

Rencontre avec les artistes jeudi 24/01 

Introduction au spectacle vendredi 25/01 à 19h45

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« DAU », le projet artistique fou qui sème le trouble et les roubles à Paris

« DAU », le projet artistique fou qui sème le trouble et les roubles à Paris | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Aureliano Tonet et Brigitte Salino dans Le Monde 19.01.2019



Les Théâtres du Châtelet et de la Ville ainsi que le Centre Pompidou accueillent le projet hors norme du cinéaste russe Ilya Khrzhanovsky. Une expérience immersive sulfureuse.


Une petite rue derrière le Théâtre du Châtelet, à Paris. Une façade vitrée, noire. Vous poussez la porte, et vous découvrez le Shitty Hole, un bar-restaurant avec une foison de vodkas, de la nourriture géorgienne servie dans de la vaisselle soviétique et, au sous-sol, un couloir rose en forme de vagin, dont le sol s’enfonce sous vos pas. La nuit est déjà bien avancée. A une table, le réalisateur russe Ilya ­Khrzhanovsky, sa mère et son père, célèbre auteur de films d’animation. A une autre, un chaman asiatique et une productrice canadienne, Martine d’Anglejan-Chatillon. Plus loin, un pianiste de renom, Mikhail Rudy, l’ex-footballeur Eric Cantona, un ancien général des services secrets israéliens, qui se fait appeler Israel Schmitt…

Que font-ils tous là ? Ils préparent le lancement de DAU – prononcer « da-o » –, un projet ahurissant. Du 24 janvier au 17 février, les Théâtres du Châtelet et de la Ville seront ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et sept jours sur sept. Pour y entrer, il faudra se munir d’un « visa » à durée variable – six heures, vingt-quatre heures ou illimitée (de 20 à 150 euros). Pour les deux dernières catégories, on devra se soumettre sur Internet à un entretien psychologique dont les données seront traitées par un algorithme. En fonction des résultats, un itinéraire personnel sera proposé aux participants, qui se retrouveront dans les loges, les bureaux et les couloirs des théâtres maquillés aux couleurs de l’Union soviétique.

Alors commencera le voyage dans DAU, qu’on ne peut ­comprendre si l’on ne sait pas que DAU est la contraction de Lev Landau (1908-1968), Prix Nobel de physique, illustre pour ses travaux sur le comportement de la matière à très basse température. Ilya Khrzhanovsky s’est pris de passion pour ce génie qui a dirigé l’Institut physico-technique d’Ukraine, à Kharkiv. C’est dans le décor reconstitué de cet institut que le réalisateur de 43 ans a tourné DAU, une œuvre-monstre – quinze films, le plus long dure neuf heures – qui s’annonce comme une immersion dans un monde clos et totalitaire. Quelle liberté s’y créer ?


A chacun de trouver les réponses, au cours d’un parcours – interdit aux moins de 18 ans – qui réserve sa part de mystère. Le spectateur est prié de laisser son portable à l’entrée, et est libre de sortir dès qu’il le souhaite ; il est muni d’un « Dau-phone » qui le guide. L’appareil commence par lui proposer de voir un des quinze films dans une cabine. Puis, selon ses réponses au questionnaire, le Dau-phone peut lui proposer de s’entretenir avec un prêtre, un pope, un rabbin, un imam ou un chaman. Il peut tout aussi bien l’inviter à suivre une conférence. Ou à participer à une expérimentation scientifique – par exemple, se munir d’un casque délivrant des stimuli psychiques ou sexuels. Ou encore à découvrir une performance inopinée du metteur en scène Romeo Castellucci, de l’artiste Marina Abramovic, du plasticien ­Philippe Parreno, du chef d’orchestre Teodor Currentzis… Entre-temps, le Dau phone  l’aura sûrement incité à boire et à se restaurer dans l’un des bars, sur un fond sonore signé Brian Eno. Partout, ce spectateur sera filmé.

« C’est quoi DAU ? Du cinéma ? Non. Du théâtre ? Non. De l’art ? Non. C’est une expérience unique et inédite », s’enflamme Ruth Mackenzie, la directrice du ­Châtelet. C’est en effet la première fois que l’on assiste à une telle expérience à Paris. Mais le principe, en soi, n’est pas nouveau : c’est celui du théâtre immersif, qui gagne partout du terrain. Même si Ilya Khrzhanovsky n’apprécie pas la comparaison, DAU s’inspire des productions de la compagnie britannique Punchdrunk, dont Sleep No More, créée à Londres en 2003, triomphe maintenant à New York. Avec des règles similaires : prendre part à l’expérience seul – même si l’on vient accompagné –, se délester de son smartphone, se perdre dans un dédale de décors.

A ce concept, DAU ajoute une géographie éminemment symbolique. Plutôt qu’en Russie, où il passerait difficilement l’épreuve de la censure, le projet devrait être présenté dans trois capitales européennes, Berlin, Paris et ­Londres. Auxquelles Khrzhanovsky associe une devise trilingue, éminemment symbolique : « Freiheit, Egalité, Brotherhood ». Quand on enquête sur DAU, c’est un autre triptyque qui vient à l’esprit : « démesure, violence, confusion ».

1) DÉMESURE
Tout, ou presque, dans le projet sort des normes. A commencer par son démiurge, Ilya Khrzhanovsky. Voilà un homme aux joues rondes, qui sourit derrière ses lunettes arty et se coiffe comme un adolescent bien né qui jouerait au punk : ras derrière, touffu sur le haut. « Un enfant démesuré », dit Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville. Le cinéaste n’aime pas les interviews, mais parle volontiers, à condition qu’on « oublie » de prendre des notes. Il ne refuse pas le débat, mais peut se montrer cinglant. Et, indubitablement, il sait séduire et imposer sa loi.

Avant de créer DAU, il avait tourné un seul film, 4, salué à partir de 2004 dans plusieurs festivals pour son originalité, mais dont le format n’avait rien de révolutionnaire. Il a ensuite caressé l’idée d’adapter La Peau de chagrin, de Balzac, ou Le Jardin d’Eden, d’Hemingway ; la lecture des Mémoires de l’épouse de Lev Landau, inédites en France, a tout changé. Ce qui l’a fasciné, dit-il, c’est « le décalage entre la stature publique de cette figure du soviétisme et la liberté qu’il s’est accordée dans sa vie privée ».

Le projet d’un biopic germe au Festival de Rotterdam, en 2005, lors d’une discussion arrosée avec le producteur français Philippe Bober, qui a soutenu les cinéastes Lars von Trier, Lou Ye ou Ulrich Seidl. Des financements sont trouvés auprès de plusieurs partenaires, dont Arte, le Conseil de l’Europe et le ministère de la culture russe ; les ateliers de la Cinéfondation du Festival de Cannes aident même Khrzhanovsky à vendre son projet, en 2006, sur la Croisette. L’auteur russe Vladimir Sorokine planche sur le scénario et, en avril 2008, les premières scènes sont tournées entre Saint-Pétersbourg et Moscou. Puis, Khrzhanovsky prend la tangente, direction Kharkiv, en Ukraine, où « tout est beaucoup moins cher ». Une aubaine quand on sait que le budget prévisionnel – 5,9 millions d’euros – était dépassé « avant même le début du tournage », selon Philippe Bober.


Très vite, le projet change de dimension. Khrzhanovsky installe ses bureaux sur la monumentale place de la Liberté, au centre de cette ville d’un million et demi d’habitants, où Lev Landau a passé la moitié de sa vie. Le réalisateur se prend d’une idée folle : reconstituer l’institut, tel qu’il était à la période soviétique. Il jette son dévolu sur une immense piscine désaffectée. A charge pour les décorateurs et les costumiers de restituer le passé dans sa grandiloquence architecturale comme dans ses moindres détails : le bruit des chasses d’eau, les sous-vêtements d’époque…

Le réalisateur se prend d’une idée folle : reconstituer l’institut scientifique de Lev Landau, tel qu’il était à la période soviétique

Exit le scénario de Sorokine : il ne s’agit plus de tourner un film, mais d’observer la comédie humaine qui se déploie dans cet environnement fermé. Car Ilya Khrzhanovsky veut que l’institut fonctionne à temps plein, qu’on y vive jour et nuit, qu’on y travaille, qu’on s’y aime, s’y dénonce… A l’ombre d’un génie, sous la coupe d’une idéologie. Et avec l’argent d’un entrepreneur richissime, Sergeï Adoniev, à qui Philippe ­Bober cède l’essentiel des droits.

Le casting atteint des dimensions dantesques. Des gens sont auditionnés par dizaines de milliers, pour fournir tous les postes. Khrzhanovsky fait jouer ses réseaux. Par son vieil ami Dmitry Falkovich, un surdoué en maths et physique reconverti dans les affaires, il rencontre le physicien Nikita ­Nekrasov, auteur d’une thèse à Princeton, supervisée par le Prix Nobel David Gross. Tous deux séjournent à Kharkiv. L’effet domino joue pleinement : dans leur sillage arrivent une vingtaine de scientifiques, et pas des moindres – le Chinois Shing-Tung Yau, Médaille Fields en 1982, ou l’Italien Carlo Rovelli, spécialiste de la gravité quantique à boucles.


La même mécanique opère avec les artistes. Le chef d’orchestre Teodor Currentzis, auquel revient le rôle de Lev Landau, retrouve en Ukraine d’autres ténors des scènes internationales, dont Peter Sellars, Romeo Castellucci, ­Dmitri Tcherniakov, Marina Abramovic ou Anatoli Vassiliev. Des politiciens locaux de tout bord, dont le maire de Kharkiv, visitent l’Institut. Le rabbin israélien Adin Steinsaltz côtoie l’higoumène moscovite Danil ­Ichmatov et le chaman péruvien Guillermo Arévalo. Dans DAU, tout ce beau monde cohabite avec les gardiens, cuisiniers, serveurs, balayeurs… Jusqu’à répliquer la hiérarchie sociale soviétique : en haut, la nomenklatura ; en bas, le prolétariat.

Quelle que soit la durée de son séjour, chaque participant laisse ses effets à l’entrée de l’institut et plonge dans une faille temporelle. Ici, on vit au rythme des années soviétiques, de 1938 à 1968, mais on ne cherche pas à reproduire l’histoire : chacun dispose d’une relative liberté. Les scientifiques peuvent continuer comme ils l’entendent leurs travaux en cours, mais eux aussi doivent se soumettre aux règles édictées par le réalisateur. Par exemple, une amende sanctionne l’emploi d’un vocabulaire anachronique, à régler en roubles d’époque. Cette monnaie, éditée par la production, est la seule autorisée pour les salaires et les dépenses de la communauté.

Sur elle veille, non pas l’œil de Moscou, mais celui de Jürgen ­Jürges, le chef opérateur légendaire de Fassbinder, Wenders et Haneke. C’est à lui et à ses assistants qu’il incombe de filmer, quand Khrzhanovsky le demande. « Cette expérience m’a bouleversé comme nulle autre », confie l’Allemand de 78 ans, dont le père, officier de la Wehrmacht, a combattu à Kharkiv. Hormis de brefs retours en Allemagne, Jürgen Jürges a vécu, trois ans durant, au sein de l’institut. Mais sa caméra n’a tourné qu’une centaine de jours. Car Ilya Khrzhanovsky, qui avait fait installer des micros dans tous les recoins, n’entendait capter que les moments les plus forts. Soit tout de même 700 heures de rushes – un record pour de la pellicule 35 millimètres – qui ont fourni la matière des quinze longs-métrages.


Cela suffit à faire passer Apocalypse Now pour La croisière s’amuse, mais la folie DAU ne s’arrête pas avec le clap de fin, en novembre 2011. Elle se poursuit avec le montage, à Londres. Une ébauche est présentée aux programmateurs du Festival de Cannes, en 2014 : « C’était prometteur et hallucinant, mais je n’ai jamais su ce que le film est devenu », se souvient le délégué général, Thierry Frémaux. Si Khrzhanovsky a laissé ce dernier sans nouvelles, c’est qu’il ne voulait pas d’une diffusion traditionnelle : la rencontre avec Ruth Mackenzie, programmatrice joueuse et intrépide, et de Martine d’Anglejan Chatillon, collaboratrice du plasticien Steve ­McQueen, coïncide avec sa décision de faire de DAU bien plus qu’un film de cinéma.

Phenomen Films, sa société de production, s’installe alors dans un immeuble victorien, en face de ­Buckingham Palace, et le transforme en blockhaus soviétique. Nous l’avons visité. Les entrées sont filtrées par des gardes sévères, à l’anglais approximatif ; dans chaque pièce, on bute sur des sosies saisissants des personnages de DAU : des mannequins en silicone, dans des positions parfois macabres ou scabreuses.

C’est dans ce décor qu’ont été reçues la plupart des stars approchées pour assurer les doublages en français, anglais et allemand : si Leonardo DiCaprio et Louis Garrel ont finalement décliner, Hanna Schygulla, Willem Defoe, Gérard Depardieu, Isabelle Adjani, Fanny Ardant, Isabelle Huppert ou Monica Bellucci se sont prêtés à l’exercice. Et c’est dans cet immeuble, au 100 ­Piccadilly, que DAU devrait être présenté, courant 2019, après ­Paris. La première mondiale aurait dû se tenir à Berlin, en septembre. Khrzhanovsky avait fait construire en secret une réplique du Mur, qu’il voulait installer sur Unter den Linden, les Champs-Elysées de l’ex-Berlin-Est. La presse allemande s’en est émue, jusqu’à précipiter sa chute. « Cette annulation fut l’épreuve la plus dure pour moi, avoue Khrzhanovsky, qui espère toujours présenter le projet à Berlin, où il a longtemps vécu. Au regard de l’histoire, en tant que juif et russe, je pensais que j’avais toute la légitimité. »


Paris non plus ne se présente pas comme un lit de roses. Certes, la maire, Anne Hidalgo, a tweeté son enthousiasme. « C’est un projet à la démesure de Paris », s’exclame son adjoint à la culture, ­Christophe Girard. Même emballement du côté de la Fondation Pinault, qui, par l’intermédiaire de sa conseillère Caroline ­Bourgeois, a mis le Centre Pompidou dans la boucle : « Le projet m’a subjugué, explique le directeur du Musée national d’art moderne, Bernard Blistène. Nous prêtons une vingtaine de tableaux des avant-gardes soviétiques. Ils seront accrochés dans les théâtres. Et une salle de 92 mètres carrés, au quatrième étage du centre, sera transformée en appartement communautaire, dans lequel vivront et travailleront des scientifiques de DAU. Les visiteurs les observeront à travers des miroirs sans tain. »

Tous les Parisiens devraient, eux, voir dans le ciel nocturne un triangle rouge lumineux réunissant les deux théâtres et le Centre Pompidou, de la tombée de la nuit à l’aube. A condition que la Préfecture valide cet hommage à une figure géométrique chère aux avant-gardes russes. Car elle a déjà opposé un niet catégorique au projet de Khrzhanovsky d’édifier une passerelle pour relier les Théâtres de la Ville et du Châtelet, de part et d’autre de la place du même nom. Et la RATP n’a toujours pas donné suite à la privatisation d’un tunnel qui traverse la place et que pourraient emprunter les spectateurs de DAU. Le réalisateur aurait aimé de surcroît obtenir un haut patronage de l’Elysée. Mais, là aussi, la prudence règne : « On soutient le projet, déclare-t-on au cabinet d’Emmanuel ­Macron. Mais pas de haut patronage tant que la sécurité n’est pas assurée. »

2) VIOLENCE
Un autre aspect de DAU risque de poser problème : la violence. On la trouve d’abord dans les films. Actrice fétiche de ­Fassbinder, Hanna Schygulla, pourtant enthousiasmée par le projet, est sortie de la projection du film Natasha : « Je ne voulais pas voir cette femme, Natasha, torturée par le KGB. » On voit l’héroïne, en particulier, nue, assise sur une chaise, et forcée d’introduire une bouteille en verre dans son vagin. Cette séquence, une comédienne française connue ne l’a pas supportée. Au point de refuser de prêter sa voix au doublage de ­Natasha, pourtant bien rémunéré (5 000 euros, pour deux heures de travail). « Je ne peux pas cautionner ça. C’est la femme qui souffre, pas l’actrice ! », s’émeut-elle auprès du réalisateur. « On s’en fout ! C’est une prostituée, je l’ai trouvée dans un bordel sadomasochiste ! », lui a-t-il répondu.

Le tortionnaire s’appelle ­Vladimir Azhippo. Ancien lieutenant-colonel du KGB, il a servi dans des camps de détention, en Sibérie, et dirigé la prison de Kharkiv, avant d’interpréter plusieurs rôles dans DAU. Aux dires de l’équipe, cette expérience a été cathartique : « Après le tournage, il a témoigné contre la torture pour Amnesty International », affirme Philippe Bober.Azhippo ne peut plus témoigner : il est mort à Londres, le 24 juin 2017, à 60 ans, officiellement d’une crise cardiaque.

Un autre homme à la carrure imposante sème l’effroi dans l’institut : Maxim Martsinkevich. On le voit décapiter un cochon, sur lequel est dessinée une étoile de David et écrit « Dégénérés ». La scène se passe dans un appartement communautaire, devant une dizaine de savants en état de sidération. C’est lui qui mène la bande de néonazis qui vont ensuite détruire des pans entiers de l’institut. Cette barbarie signe la fin du tournage, en novembre 2011. « Une telle violence était nécessaire, explique un des piliers du projet, le philosophe russe Ilya Permyakov, qui a monté trois des longs-métrages. DAU aurait dû se finir sur un passage de témoin entre deux générations de scientifiques. Mais les jeunes sont restés passifs, ils ont eu peur de prendre le pouvoir. C’est pour ça qu’Ilya ­Khrzhanovsky s’est tourné vers l’extrême bord opposé : les néonazis. Eux n’ont pas peur. »


Surnommé « Machette », Maxim Martsinkevich, 34 ans, purge actuellement une peine de dix ans dans une colonie pénitentiaire pour agressions. Criminel récidiviste, il a animé divers groupuscules xénophobes et homophobes. Durant le tournage, le Moscovite a convié plusieurs jeunes gens partageant son idéologie. Il a aussi croisé le chemin d’Andrew Ondrejcak. Ce performeur américain, proche de ­Marina Abramovic, invité à jouer le rôle d’un professeur de psychologie, devient la proie de Maxim et de sa bande. A plusieurs reprises, ils le molestent au prétexte qu’il serait « une tapette ». Joint par Le Monde, l’artiste new-yorkais a fait savoir qu’il était « trop traumatisé pour témoigner ». « Andrew est venu dans l’idée de manipuler les néonazis, indique le cinéaste. Mais c’est lui qui s’est fait manipuler par eux. »

Dans DAU, qui manipule qui, et comment ? L’astrologue français Luc Bigé tient un rôle central dans Natasha.« Dès que j’ai rencontré Natasha, déclare-t-il, j’ai ressenti une attraction authentique. » Entre les travaux scientifiques, il y avait beaucoup de temps libre. Une nuit de fête et d’ivresse, on le voit longuement faire l’amour avec Natasha : « Le lendemain, je me suis réveillé nu comme un vers, sans me souvenir de rien. Après coup, je me suis rendu compte qu’on m’avait incité à boire plus que de raison. C’est ainsi qu’Ilya opérait. Il n’y avait pas de scénario, mais de subtiles orientations. Des mises en situation. Des pentes, sur lesquelles il nous entraînait. » Le fondateur de L’Université des passages ne regrette pas du tout : « Voir le film fut dérangeant, mais j’aime me confronter aux limites. DAU m’a ­libéré de lourdeurs, d’émotions ­figées. »

Pendant le tournage, le réalisateur quittait rarement sa cabine de contrôle, où lui parvenaient sons et images de l’institut. La maquilleuse russe Jekaterina Oertel, qui fut de l’aventure à Kharkiv et a monté une demi-douzaine de films, assure que le moniteur de Khrzhanovsky était éteint à chaque rapport sexuel. Et que les participants, libres de quitter l’institut à tout moment, disposaient de garde-fous en toutes circonstances : s’extraire du champ de la caméra, la regarder pour interrompre la scène, se confier à ceux que la jeune femme appelle des « amis ». « J’ai joué ce rôle de confidente, souligne-t-elle. Certes, il y a beaucoup de scènes dures, mais filmer le bonheur ne fait pas avancer. DAU montre, entre autres, cette faculté qu’ont les femmes à survivre dans un univers qu’elles ne peuvent contrôler. » « Ce qui m’a intéressée, c’est la résistance de la nature humaine dans un univers concentrationnaire, ajoute Hanna Schygulla. Dans quelle mesure Ilya a-t-il pris du plaisir à reproduire ce type de régime ? Il devra se poser la question. »


Le néonazi Maxim Martsinkevich participe à une expérience scientifique, au sein de l’Institut, à Kharkiv (Ukraine), pendant le tournage de « DAU ». ALEXANDER ZAKUTSKY
Le réalisateur devra peut-être aussi répondre aux attaques sur ses méthodes de travail. Durant le tournage, la presse, russe notamment, a mis l’accent sur la différence de traitement entre le « prolétariat » et la « nomenklatura ». Les « petites gens », volontiers rudoyées, étaient mal rémunérées. A l’inverse, les « grands noms », choyés, voyaient leurs exigences financières satisfaites, dès lors qu’ils en faisaient la demande. « Pour ma part, je n’ai pas touché d’argent, dit le neurobiologiste américain James Fallon, l’un des plus illustres participants de DAU. Quand je suis arrivé à l’institut, je me suis retrouvé au milieu d’une partie de strip-poker, Ilya criait dans tous les sens, je ne comprenais rien, toute cette folie m’a grisé. Il m’évoque Casanova, c’est un aimable psychopathe. »

Ce modus operandi, le cinéaste l’exportera partout où il travaille. Le site anglo-saxon Glassdoor, qui permet à tout employé d’évaluer anonymement ses conditions de travail, publie des témoignages tranchés : si certains saluent la « créativité » qui règne chez Phenomen Films, d’autres dénoncent une « culture de l’intimidation et du harcèlement ». A Paris, Laura (le prénom a été modifié), qui travaille dans le cinéma, a passé quatre entretiens d’embauche pour un poste dont la nature n’a jamais été claire. Elle a vomi à la sortie du dernier rendez-vous. C’était fin 2018, au Châtelet, dans une salle reproduisant un sex-shop. La femme qui menait l’entretien lui a demandé, entre autres questions dérangeantes : « Est-ce que vous avez déjà touché un mort ? » « On voudrait faire participer au projet des personnes en fin de vie et des prostituées, est-ce que cela vous dérangerait d’en recruter ? » Le réalisateur apparaît brièvement. « Il m’a regardée de la tête au pied », se souvient Laura. Quelques minutes plus tard, on lui propose avec insistance de devenir l’assistante de Khrzhanovsky. « J’ai dit que je ne voulais pas travailler sept jours sur sept pour un pervers », poursuit Laura, qui a alerté le collectif féministe Nous toutes.

Laura, qui a alerté le collectif féministe Nous toutes : « J’ai dit que je ne voulais pas travailler sept jours sur sept pour un pervers »

« Nous ne comprenons pas comment des institutions publiques peuvent s’associer à un projet où des femmes, et notamment des prostituées, sont violentées, alcoolisées », s’insurge Madeline Da Silva, maire adjointe des Lilas (Seine-Saint-Denis), qui suit de près le dossier pour le collectif, mais n’a pas vu les films. Dans DAU, Natasha soûle et frappe sa collègue serveuse, la Sibérienne Olga Shkabarnya, une ancienne actrice de porno. Cette dernière participera à l’installation du Centre Pompidou, avec son compagnon, le mathématicien Dmitry Kaledin, qu’elle a rencontré sur le tournage. Dans un autre film, le directeur de l’institut, interprété par l’ex-agent de Teodor Currentzis, Alexeï ­Trifonov, cherche lourdement à obtenir les faveurs sexuelles de sa secrétaire, Kristina, qui refuse. Le KGB finira par l’expulser de l’institut pour « harcèlement sexuel » : « Kristina, comme tous les participants, n’a tourné aucune scène contre son gré, précise Ilya Permakov. Par ailleurs, c’est une ancienne escort-girl. »

Adèle (prénom modifié) se souvient d’une offre d’emploi publiée, en 2018, sur le site Profil Culture : « Le producteur exécutif recherche une personne (…) capable d’anticiper les besoins du producteur et d’y répondre avec douceur et efficacité. » En 2017, Adèle n’avait pas donné suite, au terme de cinq entretiens « foireux » pour un poste lié aux doublages. « Les questions étaient floues, parfois intimes. Ça s’est fini par un bref rendez-vous avec Ilya, dehors, dans le froid. Il était agité, ne m’écoutait pas. Lors des rendez-vous, j’ai croisé beaucoup de gens jeunes, frais, beaux. J’ai senti un embrigadement psychologique, pas si éloigné d’une secte. »

3) CONFUSION
A Piccadilly, Ilya Permyakov reçoit dans un bureau empli de livres d’histoire sur l’art, l’anarchie ou l’espionnage. Il a un chignon de samouraï, des manières délicates et bienveillantes. C’est un érudit, auteur d’une thèse sur la notion de « vérité vacillante » chez Heidegger et Paul Celan. « DAU n’est pas une secte. Je préfère le terme de “cryptocommunauté”, comme pouvaient l’être l’Académie de Platon ou la cour de Rodolphe II. » Outre sa casquette de monteur, il coordonne des conférences organisées à Londres, Berlin et Paris, dans un secret magistralement orchestré. Le lien avec le projet ? « DAU ne s’arrête à la présentation des films, poursuit Permyakov. C’est un organisme vivant, il essaime. Ces colloques en sont l’un des prolongements. »

Des symposiums inspirés par un principe bien connu des diplomates : la règle dite « de la Chatham House », qui permet de garantir l’anonymat des participants. Ce principe, certains ont accepté de l’enfreindre pour nous donner un aperçu du contenu. Comme à Kharkiv, le casting des séminaires DAU a grande allure, et les décors sont grandioses. En 2017, à Londres, la Chambre des communes, la Royal Society ou les universités d’Oxford et de Cambridge abritent des débats sur l’extrémisme, ou sur l’équilibre entre la démocratie et la sécurité. Parmi les orateurs, on trouve d’anciens chefs d’Etat – Leonid Kravtchouk, président ukrainien de 1990 à 1994 –, des diplomates – Andreas Meyer-Landrut, deux fois ambassadeur de la RFA en URSS –, des militaires de haut rang – le colonel Jack Pryor, qui dirigea la lutte contre le narcotrafic en Amérique du Sud pour l’US Army –, d’ex-terroristes – le Britannique Adam Deen, djihadiste repenti –, une foule d’avocats, d’universitaires, d’experts… Mais aussi plusieurs personnages de DAU, dont Vladimir Azhippo. C’est lors d’une de ces conférences que l’ancien agent du KGB se lie d’amitié avec un autre intervenant, Israel Schmitt. Fraîchement retraité du Shin Bet, l’agence de renseignement intérieur israélienne, où il a supervisé le contre-terrorisme, cet homme chaleureux nous confiera : « J’ai débuté dans le mime, puis j’ai passé trente-cinq ans au Shin Bet, où ma vie ressemblait à un film. Avec DAU, je boucle la boucle. »

M. Schmitt se dit « bouleversé » par le projet. Au point de donner une autre conférence confidentielle pour DAU, au Schiller Theater de Berlin. En introduction, il relate l’assassinat de Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995, dont il affirme avoir été un témoin direct. Au Châtelet, il devrait tenir une table ronde. « Je donnerai aussi un coup de main pour la sécurité, comme à Berlin », confie-t-il, sans plus de précision.


Officiellement, c’est la société Altaïr, prestataire habituel des Théâtres du Châtelet et de la Ville, qui est chargée de cette mission sensible. Deux institutions en travaux, ouvertes jour et nuit, dans un contexte social tendu : « Nous serons vigilants, notamment sur l’alcoolisme, rassure Martine d’Anglejan-Chatillon. Des gardiens veilleront constamment sur les spectateurs – pas plus de deux mille en même temps. » La productrice est autrement vague sur les questions financières. Pas un mot sur le budget global de DAU. Tout juste sait-on que le Centre Pompidou et le Théâtre de la Ville ne mettent pas un centime dans l’opération ; le Châtelet, lui, investit 150 000 euros. Il recevra une part, proportionnelle à ce montant, sur les recettes, reversées, donc, pour l’essentiel, à ­Phenomen Films.

Le principal mécène, Sergeï Adoniev, est à lui seul une machine à fantasmes

Voilà qui ouvre une autre boîte de Pandore. Le principal mécène, Sergeï Adoniev, est à lui seul une machine à fantasmes. Des photos le montrent au côté de Vladimir Poutine et de l’oligarque Sergueï Tchemezov. L’homme d’affaires, classé 124e fortune russe par ­Forbes en mai 2017, a des intérêts importants dans la téléphonie, de la Russie au Venezuela, et dans l’extraction de minéraux, en Ouganda notamment. Dans les années 1990, il a été incarcéré un an à Los Angeles, pour fraude, à l’époque où il travaillait dans la culture et l’importation de denrées alimentaires.

D’un autre côté, Sergeï Adoniev a financé, en 2018, la campagne d’une opposante à M. Poutine, Ksenia Sobtchak. Il donne des fonds à Novaïa Gazeta, le principal journal d’opposition. Sans Adoniev, le Stanislavsky Electrotheatre de Moscou n’existerait pas. Le lieu a ouvert en 2015 et jouit d’une bonne réputation. « Il n’a rien d’un oligarque ordinaire », soutient Philippe Bober, qui insiste sur « la transparence et l’honnêteté » avec lesquelles les contrats de DAU ont été négociés, de mars 2010 à fin 2013. Ilya Khrzhanovsky l’a rencontré au cours d’une fête, à Moscou : « Sergeï parlait avec enthousiasme de mon film 4 à un des mes amis, je me suis présenté à lui : “C’est moi le réalisateur !” » A Kharkiv, quand l’argent s’est mis à manquer, le cinéaste a pris cinq avions pour rejoindre la Sardaigne, où se trouvait Adoniev. « A son retour, Ilya nous a dit : “C’est bon !” », se souvient Jürgen Jürges. Chez DAU, tous soulignent l’entière liberté accordée par leur philanthrope : « Sergeï n’est venu que deux fois sur le tournage, certifie le réalisateur. Il est dingue de philo. Dans son bureau est affiché un portrait de ­Wittgenstein. »



Tout DAU est à l’image de cet ambigu personnage. Des séminaires secrets n’auraient-ils pas dû avoir lieu, à Paris, en novembre 2018, en marge de la visite officielle de Vladimir Poutine ? Ils ont été annulés au dernier moment, pour cause, regrettent les équipes de DAU, de « problème cardiaque » d’un des intervenants ukrainiens.

Lorsque, à la suite du scandale sur l’exploitation politique des données de millions d’utilisateurs de Facebook, Cambridge Analytica fait faillite, au printemps 2018, la justice américaine recense toutes les entreprises à qui cette société doit de l’argent : parmi elles figure Phenomen Films. « Nous avions besoin d’experts en profilage psychométrique, pour la gestion des données des visiteurs de DAU, et nous avons fait appel à eux, reconnaît en souriant Ilya Khrzhanovsky. Mais leurs services étaient médiocres et trop chers. Nous travaillons désormais avec l’agence Truth. » Si elle appartient à la holding britannique RYVL, Truth Agency dispose de quatre centres techniques en Ukraine.

« Ilya aime s’entourer de personnages borderline », avoue Chris Dercon, le directeur de la Réunion des musées nationaux à Paris. Quand il dirigeait le théâtre de la Volksbühne, qui figurait parmi les partenaires berlinois de DAU, le Flamand recevait des courriels comminatoires à chaque fois qu’il rompait la clause de confidentialité à laquelle sont soumis tous les collaborateurs de DAU. Les messages étaient signés Anthony Julius. Cet avocat britannique s’est fait un nom en défendant Lady Diana lors de son divorce. Auteur d’ouvrages sur la transgression dans l’art et sur l’antisémitisme, il préside Phenomen Trust, l’une des nombreuses sociétés liées à Sergeï Adoniev. Joint par courriel, l’avocat élude avec panache les points les plus sensibles de DAU, et préfère vanter sa « qualité dadaïste, ou plutôt “daudaiste” ».



Il est ardu, du reste, d’encenser ou de condamner en bloc un projet aussi labyrinthique. Pour avoir vu plus d’une dizaine de films, on reste partagé : des décors et des personnages d’une vérité impressionnante, admirablement servis par la caméra de Jürgen Jürges ; une complaisance, souvent ennuyeuse, parfois éprouvante, aux scènes de sexe et de violence ; une crudité dans les rapports humains, qui n’exclut pas la tendresse ; une concentration vertigineuse d’époques ; des questionnements passionnants sur la liberté et le contrôle, sur le matérialisme et la spiritualité.

« Ilya n’est pas un metteur en scène, plutôt un maître de cérémonie », estime l’actrice Hanna Schygulla. « Quand on était à Kharkiv, renchérit Carlo Rovelli, je n’aurais pas été étonné si on nous avait dit que, finalement, il n’y aurait pas de films. » D’authentiques articles scientifiques, en revanche, sont bel et bien nés en Ukraine. En 2011, le Journal of Physics publie une contribution de l’Italien sur la gravité quantique. En annexe, Ilya ­Khrzhanovsky et l’Institut de Kharkiv sont remerciés « pour leur hospitalité, en octobre 1942 » : « Les passionnantes conversations durant ma visite ont inspiré cet article », est-il écrit.

Même jeu d’ombres et de lumières, place du Châtelet. Pas moins de cinq agences de communication œuvrent à entretenir le mystère. A leur tête, Martine d’Anglejan-Chatillon, longue silhouette droite, tailleur impeccable, distille au compte-gouttes les informations. « Le liquide visqueux de la véracité, c’est là qu’est la beauté de DAU », lâche-t-elle. En octobre 1962, Lev Landau recevait le prix Nobel pour ses travaux sur l’absence de viscosité de l’hélium.


« DAU » en pratique
Dates
A Paris, du 24 janvier au 17 février, au ­Théâtre du Châtelet, au Théâtre de la Ville et au Centre Pompidou, à Paris.

Les deux théâtres seront, pour l’occasion, ouverts 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

Prix des « visas »

De 20 à 150 euros en fonction du nombre d’heures.

Réservation sur Internet   www.dau.com

 

 

Légende photo : Le réalisateur russe Ilya Khrzhanovsky, sur le tournage de « DAU », à Kharkiv (Ukraine), en 2010. SERGEY MAXIMISHIN / FOCUS / COSMOS

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Le Marchand de Londres d’après Francis Beaumont, mise en scène de Declan Donnellan

Le Marchand de Londres d’après Francis Beaumont, mise en scène de Declan Donnellan | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello 18.01.2019

 

Crédit photo : Johan Persson



Le Marchand de Londres d’après The Knight of the Burning Pestle de Francis Beaumont, mise en scène de Declan Donnellan

 Francis Beaumont (1584-1616) est un dramaturge anglais du théâtre élisabéthain. Dès 1605, Il collabore avec le dramaturge John Fletcher (1579-1625), et certaines de leurs créations sont jouées par la compagnie de William Shakespeare.

Ce duo fameux devient clandestin, quand ferment les théâtres sous le puritanisme. La réouverture autorise les représentations publiques, dès la Restauration de 1660.

The Knight of the Burning Pestle est la pièce la plus célèbre de Beaumont en solo.

Le Marchand de Londres est le sixième spectacle en russe que monte le metteur en scène inspiré Declan Donnellan, une coproduction de Cheek by jowl, la compagnie internationale de théâtre de ce dernier, et du célèbre Théâtre Pouchkine de Moscou.

Comédie privée – histoire de rupture entre une jeune fille de bonne famille et son amant, lequel, au service du père de la belle, est banni pour un prétendant plus argenté -, Le Marchand de Londres perd de son allant dramatique quand survient un épicier – le titre éponyme – et son épouse, un couple populaire de notre temps.

Les deux figures réalistes et bon enfant se lèvent de leur siège, au milieu du public, et montent bruyamment sur la scène, engageant les comédiens à jouer autrement, et plus joyeusement pour ne pas provoquer l’ennui qui les accable jusqu’alors.

Des lieux moins conventionnels seraient les bienvenus car le décor de manoir cossu que l’on propose au public – des photos projetées d’intérieur de la demeure – inspire plutôt une tristesse muséale, quand il faudrait en échange faire rêver le public.

Voyageons donc, et en compagnie du neveu et commis du couple de commerçants, Rafe, qui portera inopinément le rôle de Chevalier de l’Ardent Pilon avec pour valet, l’un des acteurs qui dirigeait alors le spectacle cadre de ce théâtre dans le théâtre.

Nazar Safonov dans le rôle du Chevalier naïf à la mine réjouie dégage une énergie.

Or, son oncle et sa tante ne cessent d’interrompre le cours de la représentation, prenant partie pour tel ou tel personnage, donnant la primeur aux réflexes « vrais ».

Alexander Feklistov et Agrippina Steklova jouent leur partition avec une instantanéité gourmande, pleine d’un bel instinct populaire, selon la mécanique bienveillante qui sied aux faibles et malveillante aux forts, un geste de reconnaissance collective.

Le couple est âgé et la perte relative de sa jeunesse ne lui ôte pas le désir d’exister.

Toujours est-il que l’histoire racontée de jeunes amants en fuite, avec ses stations temporelles successives et l’indication des lieux du drame, tourne à merveille, selon les mouvements précis d’un beau manège gestuel et d’une chorégraphie amusée.

Les dernières répliques de la scène qui s’achève sont reprises à l’orée de celle qui suit, tandis que pivote sur elle-même une maison-cube – extérieure d’un côté, avec ses images projetées de façade de briques rouges d’une Angleterre industrielle, et de l’autre côté, maison intérieure, quand tourne la structure, laissant apparaître un foyer actuel où le père, guitariste amateur, se livre à l’énergie musicale du Métal.

Saluons cette jolie invention facétieuse et tonique du scénographe Nick Ormerod : des milieux sociaux divers se croisent sur le plateau, entre grisaille, ennui et lumière.

D’un côté encore, la verve populaire du couple d’épiciers loufoques et sincères, et de l’autre, la dimension tragique des amours contrariées par une tyrannie paternelle.

Saluons les acteurs Sergei Miller, Anna Vardevanian, Kirill Chernyshenko, Andrei Kuzichev, Alexei  Rakhmanov, Anna Karmakova, Danila Kazarov et Kirill Sbitnev.

Et, sous la direction de la chorégraphe Irina Kashuba, les deux actions entremêlées s’achèvent en un ballet festif de prestance et d’élégance : les acteurs russes du Théâtre Pouchkine portent la grâce et l’ardeur d’une présence scénique indéniable.

Cette mise en abyme subversive de 1607 de François Beaumont correspond à la menace d’un mouvement populaire de plus en plus hostile à l’art et à la culture. Une farce troublante en avance sur son temps. A quoi sert l’art et à qui est-il destiné ?

Des questions esthétiques et politiques qui résonnent fort en nos temps instables, avec, de plus, l’occasion unique d’apprécier le plaisir d’un spectacle comique.

Véronique Hotte

Les Gémeaux – Scène nationale de Sceaux, 49 avenue Georges Clémenceau 92330 – Sceaux, du 16 janvier au 2 février, du mercredi au samedi à 20h45, dimanche à 17h. Tél : 01 46 61 36 67 

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"Cher Cheval" de et avec Jacques Gamblin

"Cher Cheval" de et avec Jacques Gamblin | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Sur le site des Fictions de France Culture

 

Jacques Gamblin est entré dans la peau du Facteur Cheval pour le film réalisé par Nils Tavernier. Cheval avait la peau dure, et cet homme exceptionnel l’a bouleversé. Pour le remercier d’avoir existé et de la chance de l’interpréter, Jacques Gamblin lui a écrit une lettre..."

Ecouter sur le site de France Culture (58 mn)

« Cher Cheval,      
J’ai mis un peu de temps à vous répondre, j’en avais besoin sans doute. Je l’avais le temps puisque je ne réponds à rien, ni à l’une de vos questions que vous ne m’avez pas posées ni à l’une de vos lettres que vous ne m’avez pas écrites. Comment auriez-vous pu ? J’étais loin d’être né le jour de votre mort ?      
Alors pourquoi je réponds ? Parce que des questions vous m’en avez posées sans le savoir.      
La première qui vient à l’esprit lorsqu’on visite votre Palais Idéal, c’est pourquoi ? »

Jacques Gamblin

Joseph Ferdinand Cheval, plus connu sous le nom de facteur Cheval, né le 19 avril 1836 et mort le 19 août 1924 à 88 ans, est un facteur français célèbre pour avoir passé trente-trois ans de sa vie à édifier un palais : le « Palais idéal », et huit années supplémentaires à bâtir son propre tombeau tous deux considérés comme des chefs-d'œuvre d'architecture naïve.
Réalisation Juliette Heymann
Conseillère littéraire Céline Geoffroy

Et Manon Leroy lit des extraits du cahier N°3 de Ferdinand Cheval

Equipe de réalisation : Claude Niort, Lidwine Caron
Assistante à la réalisation Claire Chaineau


Le film _L'Incroyable histoire du Facteur Cheva_l de Nils Tavernier est sorti le 16 janvier


Avec Jacques Gamblin, Laetitia Casta, Bernard Le Coq,Florence Thomassin, Natacha Lindinger

 

 

Légende photo : Palais idéal du "Facteur cheval" à Hauterives dans la Drome• Crédits : Manuel Pascual - Maxppp

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Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, texte de Christine Citti, mise en scène Jean-Louis Martinelli

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, texte de Christine Citti, mise en scène Jean-Louis Martinelli | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello 17 janvier 2019

 

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, texte de Christine Citti, mise en scène et scénographie de Jean-Louis Martinelli

 Certains jeunes mineurs – de 13 à 18 ans – échouent dans des foyers d’accueil d’urgence, le sens de ce mot étant tout relatif puisque l’urgence se poursuit sur quelques mois voire une année, avant que ne soit trouvé un « lieu » plus salutaire – retour à la famille originelle, rarement, ou à une famille substitutive d’accueil.

La comédienne et auteure Christine Citti et le metteur en scène Jean-Louis Martinelli ont côtoyé ces adolescents blessés, les ont vu vivre dans un malaise et un mal-être injustes.

L’auteure a observé ces pousses meurtries par la réalité familiale et sociale dans un foyer de Seine-Saint-Denis, lieu d’inconfort moral qui lui a permis de restituer une langue :

« Les filles ont presque toutes vécu des épisodes de violence sexuelle ou physique au sein de leur famille, dans leur quartier ou ailleurs, et des tentatives de suicide… »

Ces lieux – des foyers d’accueil d’urgence des mineurs installés à Paris, dans sa périphérie et en région – ne sont pas propices à une véritable immersion des personnes extérieures  qui sont ni éducateurs ni assistants sociaux : elles ne sont pas bien reçues.

Les locaux qui seraient adaptés à davantage d’humanité n’existent pas en tant que tels, ils provoquent simplement des rencontres, des moments privilégiés mais rapides.

Des lieux de grande instabilité, aussi bien dans la rotation du personnel d’éducateurs que parmi les jeunes qui arrivent à grand fracas et repartent toujours inopinément.

Le spectacle s’approche du théâtre documentaire mais le transcende largement, inspiré à l’auteure par une connaissance approximative d’une communauté de jeunes gens perdus qu’on ne veut jamais entendre et à laquelle la parole est donnée pourtant.

Le spectacle a su saisir les aspirations, les désirs enfouis et les épreuves de ces jeunes gens en situation de violences – mépris parental, déscolarisation, délinquance et petits vols, consommation et deal de produits illicites, prostitution.

La mise en scène propose une aventure chorale – gestes collectifs et partage.

Le spectacle suscite d’emblée l’empathie et la compassion face à ces jeunes blessés que la vie, même à ses débuts, n’épargne pas et qui n’en témoignent pas moins d’une intelligence intuitive des mécanismes sociaux essuyés qu’ils ne peuvent enrayer.

Energie, vitalité, enthousiasme, la détresse affective n’empêche pas une volonté juvénile de vivre – passion, plaisir et douleur -, comme aussi l’envie d’en arrêter là parfois pour certains – un accident passager qui se transforme aussi en rage de mordre la vie.

Insultes, injures, provocations physiques, coups, la langue crue de ces garçons et filles à la dérive ne laisse rien transparaître de leurs attentes, comme s’ils admettaient avoir intégré un monde qui ne laisse place qu’à la vulgarité et au parjure.

Or, ces turbulentes figures spectaculaires – interprétées par des comédiens admirables qui se placent au plus près de leur personnage – composent un chœur vocal et un ballet chorégraphié avec de jolis soli, selon l’art de Thierry Thieû Niang,

Autour de Christine Citti dans le rôle d’intervenante extérieure, les éducateurs et les « éduqués » s’engagent à plein régime dans les enjeux existentiels qui sont les leurs.

Ainsi, sur la grande scène vide, une grande porte battante au lointain – un rappel de toutes les belles mises en scène de théâtre de Jean-Louis Martinelli -, mais en même temps cette porte signifie la barrière qui sépare l’extérieur de l’intérieur du foyer. Elle est couramment empruntée par les éducateurs qui font le lien avec le monde.

Pour meubles, un canapé à cour et une table et des chaises à jardin, tandis que trône sur le plateau un espace fermé vitré – une grande cabine évocatrice – dans lequel se tiennent les rendez-vous, les entretiens, les conciliabules entre éducateur ou éducatrice qui se veut au plus proche de ces locataires obligés des lieux.

Jean-Louis Martinelli qui a frayé avec talent avec l’œuvre engagée – politiquement et esthétiquement – de Lars Noren est à son aise avec le rendu des affres de la société.

Les acteurs qu’il dirige jouent admirablement avec le feu, brûlant leurs cartouches verbales avec générosité et s’essayant à des mouvements individuels et duels – boxe et art du pugilat, contrôlés et dansés, tandis qu’un indépendant préfère l’art martial.

Vérité des situations et des personnages – verve admirable et gestuelle éblouissante-, le public est saisi par tant de hargne et de justesse émotive.

Véronique Hotte

MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine 93000 Bobigny, du 16 au 25 janvier, mardi, mercredi, jeudi 19h30,vendredi 18 janvier 14h30, vendredi 25 janvier 20h30, samedi 18h30 et dimanche 15h30. Tél : 01 41 60 72 72 Châteauvallon – Scène nationale, les 4 et 5 octobre 2019. Théâtre du Gymnase à Marseille, les 8 et 9 octobre. L’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône, les 17 et 18 octobre.

 

 

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Nina Simone par David Lescot – ou qu’est-ce qu’un « vrai » personnage

Nina Simone par David Lescot – ou qu’est-ce qu’un « vrai » personnage | Revue de presse théâtre | Scoop.it

16 janvier 2019
Nina Simone par David Lescot – ou qu’est-ce qu’un « vrai » personnage
À l’espace Cardin, où le Théâtre de la Ville demeure en attendant la fin de ses travaux, il se joue en ce moment dans la petite salle un des plus grands spectacles de cette rentrée 2019 : Portrait de Ludmila en Nina Simone, de David Lescot. Si cet auteur et musicien hors pair s’était contenté de raconter en musique la vie de Nina Simone, le spectacle aurait été juste beau et jouissif – ce qui est déjà beaucoup. Beau parce que Ludmila Dabo, qui incarne la diva, est époustouflante, et jouissif parce que David Lescot l’accompagne à merveille, avec sa guitare quand elle chante, et avec ses questions affutées quand elle raconte « sa » vie. Mais comme souvent, chez cet artiste, ce qui se joue dans son spectacle dépasse largement l’histoire qu’il raconte. Dans la lignée de Ceux qui restent, sa pièce pour deux comédiens prêtant leur voix à deux survivants du ghetto de Varsovie, Portrait de Ludmila en Nina Simone érige le théâtre en processus crucial de témoignage et de transmission.



Ludmila Dabo et David Lescot dans  Portrait de Ludmila en Nina Simone
Ce processus tient à un va et vient assez simple entre petite et grande histoire –  la vie intime de Nina Simone résonne avec ses chansons qui elles-mêmes résonnent avec et des épisodes de la lutte noire américaine pour les Droits civiques. Or au-delà d’un tel va et vient se profile quelque chose de très singulier : tout se passe comme si le vrai projet du spectacle, c’était de montrer une actrice fondamentalement habitée par son personnage ; au point de nous faire entrevoir comment le jeu peut changer la vie. Tel est le sens, semble-t-il, de la scène centrale où Lescot s’adresse à « Ludmila », l’invitant à cesser un moment d’incarner Nina Simone. Il l’interroge sur son expérience de jeune femme noire isolée dans un haut lieu du patrimoine français : le Conservatoire National Supérieur d’Art dramatique. Contrairement à la musicienne américaine qui n’a pas pu étudier le piano classique dans une grande école à cause de sa couleur de peau, Ludmila, elle, a été admise au fameux « Cons’ ». Or dès sa première année là-bas, elle a eu envie (nul hasard) d’y mettre en scène un spectacle où elle incarne Nina Simone : un concert durant lequel la chanteuse avait demandé aux rares étudiants noirs présents dans la salle de se lever pour s’affirmer fièrement. Lors de la représentation devant les élèves du cours d’art dramatique, personne ne s’est levé. Cette séquence semble même avoir créé des remous inattendus au sein de l’établissement, mais le plus intéressant n’est pas là. Ce qui est fort, dans cet aparté, c’est qu’il dit l’impact « réel » d’un rôle sur un être. « Je n’ai pas réagi », raconte en effet Ludmila Dabo décrivant cet étrange moment où, actrice sur scène, elle demande à ses « vrais » camarades à se lever pour prolonger le geste militant du personnage qu’elle interprète. « Même si je ne vois personne se lever, dit-elle, je sais que moi je vais aller au bout de cette … réappropriation ». C’est alors que, dans son propre spectacle, poursuivant son « rôle » de modérateur impassible, David Lescot lâche le mot clé : « à ce moment-là, tu es un personnage ». Que veut-il dire exactement ? Un personnage historique ? Un personnage de théâtre ? Un personnage du monde réel qui se distingue soudain du commun des mortels ? L’immense charme de ce Portrait de Ludmila en Nina Simone (et du travail de David Lescot en général) réside dans cet art du décrochage, qui fait qu’à un moment ou à un autre, tout coïncide : la grande histoire, la petite intimité, le travail sur scène… et puis la vraie vie.

Portrait de Ludmila en Nina Simone, au théâtre de la Ville (espace Cardin, Paris 8e), jusqu’au 27 janvier
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Le danseur et chorégraphe Andy de Groat est mort

Le danseur et chorégraphe Andy de Groat est mort | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Rosita Boisseau dans Le Monde 15.01.2019

 

Le fondateur de la compagnie Red Notes, créateur d’une soixantaine de spectacles, avait travaillé auprès de Robert Wilson.


Le danseur et chorégraphe Andy de Groat, personnalité essentielle de la scène contemporaine depuis le début des années 1980, collaborateur du metteur en scène américain Bob Wilson sur la première version du spectacle Einstein on the Beach (1976), est mort jeudi 10 janvier, à Montauban, où il était installé depuis 1997. Il avait 71 ans.

Né en 1947, à Paterson (New Jersey), aux Etats-Unis, Andy de Groat avait des racines très mélangées : hollandaise, italienne, française, allemande et anglaise. Passé par des études d’arts plastiques, à New York, il intègre la compagnie de Bob Wilson en 1967 et travaille auprès de lui sur différentes pièces comme Le Regard du sourd et Einstein on the Beach. Parallèlement, cet autodidacte croise également Jerome Robbins, le père de West Side Story (1957) et commence à chorégraphier ses propres spectacles.

Guy Darmet, directeur de la Maison de la danse de Lyon (1980-2010) : « Andy, c’est d’abord un regard, un sourire, la beauté et l’humour »

Il fonde la compagnie Red Notes, en 1973, à New York. Régulièrement, il débarque en France pour y présenter ses productions, insolites alliages de minimalisme et de flamboyance, soudés par une passion pour les interprètes de tous bords, professionnels et amateurs. Il choisit de venir travailler à Paris en 1982.

« Andy, c’est d’abord un regard, un sourire, la beauté et l’humour, se souvient Guy Darmet, directeur de la Maison de la danse de Lyon de 1980 à 2010. Dans l’explosion chorégraphique des années 1980, il représente l’indépendance, la liberté, un souffle différent de l’abstraction du maître Merce Cunningham. Il est à la fois derviche tourneur et pionnier de la lecture impertinente des grands classiques comme, épaulé par le compositeur Michael Galasso, Casse-Noisette, en 1995, ou La Bayadère, que j’ai programmé en 1988 à la Biennale de la danse de Lyon. »

Une perle inaltérable
Créateur d’une soixantaine de spectacles parmi lesquels Nouvelle Lune (1983), conçu pour les étoiles de l’Opéra national de Paris, Wilfride Piollet et Jean Guizerix, qui resteront des complices de travail au long cours, sa relecture du Lac des Cygnes (1982) le fait connaître. Il collabore avec le Groupe de recherches chorégraphiques de l’Opéra de Paris, piloté par Jacques Garnier. Il enchaîne les productions, du romantique Giselle (1992) à Tangos (1994), étrange mix de danse argentine et de vocabulaire classique, sur des musiques d’Igor Stravinsky, d’Erik Satie et d’Astor Piazzolla. Parallèlement, il met également en scène des opéras comme Orphée et Eurydice, de Gluck, ou The Rake’s Progress, de Stravinsky.

« Lorsque je suis arrivé à Paris en 1980, Andy était considéré par une génération comme la mienne comme une figure, forte, libre, intelligente et drôle qui aimait l’indépendance, se souvient le chorégraphe Daniel Larrieu. Auteur inventif, audacieux et iconoclaste, il a énormément contribué à la danse en France. »

Andy de Groat, danseur : « La “Danse des éventails” est un hymne à la coordination physique, mentale et sensorielle, à la discipline de groupe et à la liberté individuelle »

Régulièrement programmé au festival Les Hivernales d’Avignon par sa directrice Amélie Grand, il y présenta en 2009, à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, un spectacle-déambulation somptueux, inspiré par le poète Gustave Mallarmé intitulé Autour de La Folie d’Igitur. Parmi les moments de grâce confiés par Andy de Groat à des dizaines de danseurs pro et amateurs, Fan Dance (Danse des éventails), transmise régulièrement depuis sa création en 1978, est une perle inaltérable, tourbillon cadencé de lignes subtilement enchevêtrées sur une musique de Michael Galasso.

Pour fêter le trentième anniversaire des Centres chorégraphiques nationaux, au Théâtre national de Chaillot à Paris, Daniel Larrieu proposa à certains de ses amis et collègues d’apprendre cette Danse des éventails, hommage à cet artiste mystérieux qui fila avant la fin de la représentation. Andy de Groat la présentait ainsi : « La Danse des éventails est un mélange de pas simples mais inhabituels auxquels s’ajoutent des mouvements de bras précis et un espace aléatoire constant. La conception de ce puzzle chinois est le mélange apparemment contradictoire entre unisson et liberté de mouvements. C’est un hymne à la coordination physique, mentale et sensorielle, à la discipline de groupe et à la liberté individuelle. » Ses Carnets, de notes et de dessins, sont déposés au Centre national de la danse de Pantin.

Andy de Groat en quelques dates


1947
Naissance à Paterson (New Jersey)

1973
Fonde la compagnie Red Notes à New York

1976
Collabore avec le metteur en scène américain Bob Wilson sur la première version du spectacle Einstein on the Beach

1978
Crée Fan Dance (Danse des éventails)

1982
S’installe à Paris pour travailler

2009
Présente un spectacle-déambulation, inspiré par le poète Gustave Mallarmé et intitulé Autour de La Folie d’Igitur dans le cadre du festival Les Hivernales d’Avignon

10 janvier 2019
Mort à Montauban (Tarn-et-Garonne)

 

 

Légende photo Le danseur et chorégraphe Andy de Groat. FESTIVAL D’AUTOMNE 1974

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