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1983 : "Combat de nègres et de chiens" Koltès-Chéreau

1983 : "Combat de nègres et de chiens" Koltès-Chéreau | Revue de presse théâtre | Scoop.it

La découverte réciproque de deux artistes exceptionnels, le dramaturge Bernard-Marie Koltès et son metteur en scène Patrice Chéreau.



Un metteur en scène rencontre un auteur. Avec le recul du temps on s'apercevra que Patrice Chéreau et Bernard-Marie Koltès sont aussi grands que l'ont été les plus grands hommes de théâtre. Jérôme Clément

 Une chronique (5 m) à écouter en ligne sur le site de France Culture.  https://www.franceculture.fr/emissions/breves-histoires-de-la-culture/1983-combat-de-negres-et-de-chiens-koltes-chereau


(Quand Jérôme Clément évoque "Les Amateurs" commé étant la première pièce écrite par Koltès il faut entendre "Les Amertumes")



L'équipe
Production
Jérôme Clément


Bernard-Marie Koltès en 1984• Crédits : Louis MONIER/Gamma-Rapho - Getty

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"LE SEUL BLOG THÉÂTRAL DANS LEQUEL L'AUTEUR N'A PAS ÉCRIT UNE SEULE LIGNE"    L'actualité théâtrale, une sélection de critiques et d'articles parus dans la presse et les blogs. Théâtre, danse, cirque et rue aussi, politique culturelle, les nouvelles : décès, nominations, grèves et mouvements sociaux, polémiques, chantiers, ouvertures, créations et portraits d'artistes. Mis à jour quotidiennement.
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Comment utiliser au mieux la Revue de presse Théâtre

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Quelques astuces pour tirer profit de tous les services de  la Revue de presse théâtre

 

 

Les publications les plus récentes se trouvent sur la première page, mais en pages suivantes vous retrouverez d’autres posts qui correspondent aussi à l’actualité artistique ou à vos centres d’intérêt. (Navigation vers les pages suivantes au bas de la page)

 

 

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Les articles sont le plus souvent repris intégralement, mais parfois sont réduits en longueur par rapport à l’article d'origine.

 

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Julie Dupuy's curator insight, January 15, 2015 2:31 PM

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« Tous les cimetières d’Ecosse pour un seul regard dans le temps! » Macbeth au théâtre Royal du Parc (Bruxelles)

« Tous les cimetières d’Ecosse pour un seul regard dans le temps! » Macbeth au théâtre Royal du Parc (Bruxelles) | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par  Dominique-Hélène Lemaire dans son blog 19.01.2019


Trop de morts sur la scène…et parfois à la sortie des théâtres !  On l’appelle la « pièce écossaise » pour ne pas évoquer son vrai  nom, frappé dit-on,  de maléfice. La légende raconte que Shakespeare voulait utiliser des incantations de magie noire réelles,  pour plaire au roi James qui avait écrit un livre «Daemonolgy » en 1597,  traitant  de sorcellerie et mettant en garde contre son utilisation. Notre époque n’en est plus à avoir peur des sorcières, mais la peinture qu’en fait Georges Lini est effarante. Tout commence par leur rire féroce et  inextinguible, celui d’Ingrid Heiderscheidt, de Louise Jacob et de Muriel Bersy, d’inoubliables créatures qui arrachent leur masque à la fin du jeu.

Drame épique sauvage, trop sauvage pour des écoliers,  ce « Macbeth » saisissant, intense, magnifiquement  mis en scène,  offre des performances verbales inoubliables, d’un style presque cinématographique. Mais le spectateur repart avec  en main la sagesse shakespearienne percutante qui  défie le temps et plonge ses racines dans une bouleversante humanité. De là peut être cet humus qui recouvre tout le plateau du théâtre du Parc et qui sert d’arène au déchaînement,  aux folies des hommes et des femmes. Cet humus d’où naît chaque génération humaine pour y retourner et y faire le lit des suivantes. Puisse l’humus proposé par Georges Lini, faire germer en nous plus de paix et plus de raison. La raison de  la présence cette chanson, qui germe  tout au bout du cataclysme, à peine murmurée par une  Anouchka Vingtier, sidérée par l’ampleur du désastre, juste avant que le rideau ne retombe sur les protagonistes comme un sombre couperet final … 

♪ Oh My Love ♪

 Oh my love

 Look and see

The Sun rising from the river

 Nature’s miracle once more

Will light the world…

La violence,  hélas,  comme l’humus, ne cesse de  se recycler à l’infini. Le ciel a beau envoyer le déluge pour laver le sang, ou souligner l’ignominie,  l’hubris  des hommes est  incommensurable et la soif de pouvoir est telle qu’elle emprunte  sans trop  de scrupules, les voies du meurtre, de la trahison, de la  barbarie viscérale érigée en art de vivre ou celui de mourir …à la guerre. Les parallèles avec notre actualité ne manquent pas.  « Pourquoi nous taisons-nous, quand cette affaire est la nôtre ? » 

De plain-pied au cœur de la folie.

 Si Georges Lini  a choisi la continuité de costumes  simples et médiévaux, il installe l’action dans un cadre aux contours contemporains, tel les coulisses d’un théâtre ou d’un studio de cinéma, dont le centre est occupé par une capsule hermétique dans laquelle trônent trois sœurs infirmières, qui ne sont pas sans rappeler Nurse Ratched, le cauchemar de Nicholson dans « Vol au-dessus d’un nid de coucous ». Nous sommes de plain-pied au cœur de la folie. Une boîte de Pandore dont elles peuvent sortir à leur guise pour répandre la mort et le poison. Les trois sœurs qui font le Destin dans leur habitacle trompeur, tissent inéluctablement le fil  sanglant de la malédiction qui pèse sur Macbeth. Et prononcent des phrases sibyllines, comme à la radio anglaise, en temps de guerre.    

 Est-ce l’effet de la liberté créatrice? Du génie dramatique de l’auteur ? Du talent confirmé des artistes ?  Les artistes développent tous et sans frein, la richesse de leurs passions. Ils capturent la moindre émotion de la phrase ciselée, débarrassée de ses aspects vieillots. Ils sont filmés parfois, par un cinéaste, discrètement à l’affût. Se repaît-il de la violence ou est-il simple témoin? Des close-ups se projettent sur un écran géant. Plusieurs  scènes symboliques et  sans paroles donnent l’illusion d’un répit ou plongent dans l’horreur. Mais tous,  tirent tellement bien profit de leur texte, que  le spectateur se sent  pleinement engagé. Non seulement par le bouillonnement affolant du  texte adapté par Georges Lini,  mais par toutes les expressions des visages et le langage corporel constamment  aiguisé.

Tous en scène, tous témoins, en silence ou en paroles. Le casting rutilant navigue sur des déferlantes de mouvement et d’énergie créatrice.  Dans l’allégresse de victoires guerrières, Ross (Nicolas Ossowski) annonce à Macbeth que le roi l’a nommé  baron de Cawdor.  C’est Luc Van Grunderbeeck qui campe l’élégant roi Duncan. Banquo, c’est Stéphane Fenocchi que Macbeth voit comme une menace et fait assassiner. Mais les morts ne cessent de réapparaitre. C’est Lennox (Jean-Françoisn Rossion) qui annonce que dans la tourmente, Macduff a fui  en Angleterre. Il est joué avec brio par le pétillant  Didier Colfs. Macbeth a ordonné de saisir ses biens et fait assassiner sa femme et son fils. Une de ces scènes graphiques dont Georges Lini a le secret et qui reste inoubliable. Macduff jure de se venger,  rallie l’armée levée par Malcolm (Felix Vannoorenberghe) pour marcher contre Macbeth. Il est celui qui n’est pas « né d’une femme » d’après la prophétie. Thierry Janssen, toujours aussi brillant dans sa présence théâtrale,colle au  rôle de Seyton, dernier lieutenant fidèle de Macbeth. Daphné d’Heur, (qui d’autre qu’elle ?) est à la direction musicale, Jérôme Dejean à la création des lumières. Les dictions sont impeccables.   

Frêle et sous des dehors d’innocence, Anouchka Vingtier aux côtés d’Itsik Elbaz incarne l’hypocrisie brutale et le désir brûlant  de Lady Macbeth de se voir reine. Ses intentions sont transparentes. Sa force de persuasion et sa tactique  sont spontanées et  imparables. Elle s’emploie à  convertir au «Mal» Macbeth, un  guerrier loyal et courageux, ne lui laissant aucune échappatoire, pour assouvir sa dévorante ambition. Lady Macbeth appelle même sur elle la Violence personnifiée pour qu’elle neutralise « son état de femme! »


Lady Macbeth connaît sa proie, mieux que lui-même ne se connaît et manie le sarcasme avec un art consommé, s’offrant charnellement en récompense. Il est cuit. Il est bon pour ouvrir les vannes de la sauvagerie et celles de l’acte prémédité. Itsik Elbaz et Anouchka Vingtier, qui nous  avaient  bouleversés dans « Hamlet », redoublent ici d’intensité dramatique. Lors du festin dantesque, Macbeth divague à la vue de Banco «  Que me fixes-tu, camarade ?» Itsik Elbaz possède à fond l’art du monologue. Il  excelle dans les rôles d’illuminés ou d’halluciné. Il est tiraillé entre les sentiments de devoir et de culpabilité, il oscille entre raison et déraison, il est lucide et  « ensauvagé » comme les chevaux  du  roi Duncan lâchement assassiné. Et profondément humain. « Ma mort ne rendra pas votre monde meilleur ! »


Dominique-Hélène Lemaire  

Macbeth – Théâtrez-Moi ! from Théâtrez-moi! on Vimeo.

Photos: Jérôme DEJEAN

Au Théâtre du Parc (Bruxelles) Du jeudi 17 janvier 2019 au samedi 16 février 2019 02/505.30.40 

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A L’Atelier Jean Vilar de Louvain-La-Neuve : « Le porteur d’histoire » 

A L’Atelier Jean Vilar de Louvain-La-Neuve : « Le porteur d’histoire »  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Dominique-Hélène Lemaire dans son blog les Billets de Déashelle 19.01.2019

 



Spectacle porteur et enchanteur, voici une authentique tour des vents!  La parole est au souffle épique, le récit est souffle, le souffle est la vie… On se laisse inévitablement entraîner, à part sans doute quelques récalcitrants, pourfendeurs de sophismes.  « Le porteur d’histoire » est une invitation chorale à réfléchir dans nos vies, à la part de rêve dont s’emparent tous nos récits. Et comme le texte le souligne, le récit, c’est la vie. Si vous choisissez la vie, vous choisissez le récit. Tout est fiction. Sur un ton plus grave,  « Et en ce monde, celui qui détient l’information, celui qui détient les clés du récit, celui qui sait mieux que les autres raconter une histoire devient le maître.» Cela, on l’avait déjà lu dans 1984 de George Orwell. Et George Orwell, on y est.


Alexis Michalik, le jeune auteur français primé en 2014 pour les  Molières du meilleur auteur francophone vivant et du meilleur metteur en scène de théâtre privé, s’explique : « J’ai choisi cinq acteurs : trois hommes et deux femmes; cinq tabourets, un plateau nu et deux portants chargés de costumes. Les cinq acteurs incarnent un nombre illimité de personnages fictionnels ou historiques. Au fil du récit, ils deviennent moteurs et instruments narratifs.» Quarante-cinq changements de costumes, de personnages, de cadre historique, de pays, de point-de-vue, contribuent à bâtir une tour légendaire d’histoires bondissantes,  où tout est relié. Elle se construit avec adresse sous les yeux émerveillés du spectateur. La pure fiction prend des airs de vérité car l’information est sans cesse croisée, vérifiée, historiée. Tout se tient comme dans une immense tapisserie, ou un vitrail, si vous n’aimez pas  l’image de la  tour.  La damnation de Babel en moins, car même langues et accents s’entrecroisent sans le moindre heurt ! Comme dans le Candide de Voltaire on est cerné par le rythme haletant des récits .

Deux femmes, Alia Ben Mahmoud, et sa fille Jeanne vivent dans un village perdu dans le désert algérien et reçoivent la visite d’un homme qui recherche l’hospitalité. Charmé par la découverte  de leur   incroyable bibliothèque, comme l’aède de l’Iliade et l’Odyssée, le visiteur  commence une histoire qui aiguise  d’heure en heure, leur curiosité. Elles aussi rapportent comment elles se sont  libérées de l’enfermement marital.  Une quinzaine d’années auparavant,  à l’occasion du décès de son père,  le narrateur a découvert dans une tombe abandonnée parmi des livres ensevelis, des carnets écrits entre 1820 et 1830 par une certaine Adélaïde de Saxe de Bourville…. Le jeu de piste est enclenché pour découvrir à travers l’écriture vertigineuse … des trésors d’imagination. S’offre alors  aux spectateurs, médusés à leur tour, une cascade de  perles de chorégraphie littéraire tant  mimée que  parlée.


La mise en scène impeccable par l’auteur lui-même,  transporte l’esprit entre ce village algérien de 2001, un coin perdu des Ardennes françaises,  le rêve canadien,  chez le pape à Avignon en 1348, à Paris, aux côtés d’Alexandre Dumas ou d’Eugène Delacroix, voire de Marie-Antoinette, et auprès de ceux de ceux qui firent de l’Algérie une colonie française récitant «  nos ancêtres les Gaulois » pendant plus de 130 ans… C’est tout un symbole de vie, cette quête du Graal, ce mystérieux calice  d’un arbre qui plonge ses racines dans un  monde matriarcal  aujourd’hui disparu, celui des mystérieuses  Lysistrates.   Le récit, serait-il l’antidote de la guerre ? Choisit-on la coupe ou le sabre ? The word or the sword ?  On rêve. Autre question, l’histoire, n’est-elle pas toujours  contée par les vainqueurs ? Le récit fait mouche, le coche est emballé, l’équipage, dont nous sommes, est en cavale imaginaire, quel que soit le bout par lequel on prenne l’histoire.


Ce tour de force narratif repose sur les épaules de 5 comédiens belges hors pair qui font jaillir l’étincelle du récit avec une adresse de souffleurs de verre.  Le tourbillon romanesque qui raconte les filles d’Adélaïde, est incarné par une sublime Shérine Seyad , un rêve de femme, et la très délicate Julia Le Faou. Il est  exhaussé  par la verve de  Nicolas Buysse le brillant lecteur des sources et professeur d’Histoire canadien, secondé par deux compères tout aussi créatifs et crédibles dans leurs rôles, l’un  en anti héros contemporain, interprété avec réalisme incisif  par Baptiste Blampain et l’autre, indispensable  cinquième larron de la feria, Allan Bertin, dans une valse de rôles jubilatoires dont   la flamboyance d’un Alexandre Dumas grandiose. La cohésion  des comédiens, la finesse de jeu font plaisir à voir, et mettent en évidence le lien qui unit tous les humains. Ces artistes, tour à tour, se prêtent au jeu, ravissent l’imaginaire, exaltent le pouvoir addictif de l’histoire et construisent cette tour des vents chorale dont la beauté apparaît à chaque détour,  gavée de verbe et d’éblouissantes pantomimes.


Dominique-Hélène Lemaire 

Création
15 au 25 janvier 2019
Atelier Jean Vilar -Louvain-La-Neuve (Be)
Durée : 1h35
Mise en scène Alexis Michalik
Avec Allan Bertin, Baptiste Blampain, Nicolas Buysse, Julia Le Faou, Shérine Seyad
Photo © Gregory Navarra Photographe 

Rencontre avec les artistes jeudi 24/01 

Introduction au spectacle vendredi 25/01 à 19h45

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« DAU », le projet artistique fou qui sème le trouble et les roubles à Paris

« DAU », le projet artistique fou qui sème le trouble et les roubles à Paris | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Aureliano Tonet et Brigitte Salino dans Le Monde 19.01.2019



Les Théâtres du Châtelet et de la Ville ainsi que le Centre Pompidou accueillent le projet hors norme du cinéaste russe Ilya Khrzhanovsky. Une expérience immersive sulfureuse.


Une petite rue derrière le Théâtre du Châtelet, à Paris. Une façade vitrée, noire. Vous poussez la porte, et vous découvrez le Shitty Hole, un bar-restaurant avec une foison de vodkas, de la nourriture géorgienne servie dans de la vaisselle soviétique et, au sous-sol, un couloir rose en forme de vagin, dont le sol s’enfonce sous vos pas. La nuit est déjà bien avancée. A une table, le réalisateur russe Ilya ­Khrzhanovsky, sa mère et son père, célèbre auteur de films d’animation. A une autre, un chaman asiatique et une productrice canadienne, Martine d’Anglejan-Chatillon. Plus loin, un pianiste de renom, Mikhail Rudy, l’ex-footballeur Eric Cantona, un ancien général des services secrets israéliens, qui se fait appeler Israel Schmitt…

Que font-ils tous là ? Ils préparent le lancement de DAU – prononcer « da-o » –, un projet ahurissant. Du 24 janvier au 17 février, les Théâtres du Châtelet et de la Ville seront ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et sept jours sur sept. Pour y entrer, il faudra se munir d’un « visa » à durée variable – six heures, vingt-quatre heures ou illimitée (de 20 à 150 euros). Pour les deux dernières catégories, on devra se soumettre sur Internet à un entretien psychologique dont les données seront traitées par un algorithme. En fonction des résultats, un itinéraire personnel sera proposé aux participants, qui se retrouveront dans les loges, les bureaux et les couloirs des théâtres maquillés aux couleurs de l’Union soviétique.

Alors commencera le voyage dans DAU, qu’on ne peut ­comprendre si l’on ne sait pas que DAU est la contraction de Lev Landau (1908-1968), Prix Nobel de physique, illustre pour ses travaux sur le comportement de la matière à très basse température. Ilya Khrzhanovsky s’est pris de passion pour ce génie qui a dirigé l’Institut physico-technique d’Ukraine, à Kharkiv. C’est dans le décor reconstitué de cet institut que le réalisateur de 43 ans a tourné DAU, une œuvre-monstre – quinze films, le plus long dure neuf heures – qui s’annonce comme une immersion dans un monde clos et totalitaire. Quelle liberté s’y créer ?


A chacun de trouver les réponses, au cours d’un parcours – interdit aux moins de 18 ans – qui réserve sa part de mystère. Le spectateur est prié de laisser son portable à l’entrée, et est libre de sortir dès qu’il le souhaite ; il est muni d’un « Dau-phone » qui le guide. L’appareil commence par lui proposer de voir un des quinze films dans une cabine. Puis, selon ses réponses au questionnaire, le Dau-phone peut lui proposer de s’entretenir avec un prêtre, un pope, un rabbin, un imam ou un chaman. Il peut tout aussi bien l’inviter à suivre une conférence. Ou à participer à une expérimentation scientifique – par exemple, se munir d’un casque délivrant des stimuli psychiques ou sexuels. Ou encore à découvrir une performance inopinée du metteur en scène Romeo Castellucci, de l’artiste Marina Abramovic, du plasticien ­Philippe Parreno, du chef d’orchestre Teodor Currentzis… Entre-temps, le Dau phone  l’aura sûrement incité à boire et à se restaurer dans l’un des bars, sur un fond sonore signé Brian Eno. Partout, ce spectateur sera filmé.

« C’est quoi DAU ? Du cinéma ? Non. Du théâtre ? Non. De l’art ? Non. C’est une expérience unique et inédite », s’enflamme Ruth Mackenzie, la directrice du ­Châtelet. C’est en effet la première fois que l’on assiste à une telle expérience à Paris. Mais le principe, en soi, n’est pas nouveau : c’est celui du théâtre immersif, qui gagne partout du terrain. Même si Ilya Khrzhanovsky n’apprécie pas la comparaison, DAU s’inspire des productions de la compagnie britannique Punchdrunk, dont Sleep No More, créée à Londres en 2003, triomphe maintenant à New York. Avec des règles similaires : prendre part à l’expérience seul – même si l’on vient accompagné –, se délester de son smartphone, se perdre dans un dédale de décors.

A ce concept, DAU ajoute une géographie éminemment symbolique. Plutôt qu’en Russie, où il passerait difficilement l’épreuve de la censure, le projet devrait être présenté dans trois capitales européennes, Berlin, Paris et ­Londres. Auxquelles Khrzhanovsky associe une devise trilingue, éminemment symbolique : « Freiheit, Egalité, Brotherhood ». Quand on enquête sur DAU, c’est un autre triptyque qui vient à l’esprit : « démesure, violence, confusion ».

1) DÉMESURE
Tout, ou presque, dans le projet sort des normes. A commencer par son démiurge, Ilya Khrzhanovsky. Voilà un homme aux joues rondes, qui sourit derrière ses lunettes arty et se coiffe comme un adolescent bien né qui jouerait au punk : ras derrière, touffu sur le haut. « Un enfant démesuré », dit Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville. Le cinéaste n’aime pas les interviews, mais parle volontiers, à condition qu’on « oublie » de prendre des notes. Il ne refuse pas le débat, mais peut se montrer cinglant. Et, indubitablement, il sait séduire et imposer sa loi.

Avant de créer DAU, il avait tourné un seul film, 4, salué à partir de 2004 dans plusieurs festivals pour son originalité, mais dont le format n’avait rien de révolutionnaire. Il a ensuite caressé l’idée d’adapter La Peau de chagrin, de Balzac, ou Le Jardin d’Eden, d’Hemingway ; la lecture des Mémoires de l’épouse de Lev Landau, inédites en France, a tout changé. Ce qui l’a fasciné, dit-il, c’est « le décalage entre la stature publique de cette figure du soviétisme et la liberté qu’il s’est accordée dans sa vie privée ».

Le projet d’un biopic germe au Festival de Rotterdam, en 2005, lors d’une discussion arrosée avec le producteur français Philippe Bober, qui a soutenu les cinéastes Lars von Trier, Lou Ye ou Ulrich Seidl. Des financements sont trouvés auprès de plusieurs partenaires, dont Arte, le Conseil de l’Europe et le ministère de la culture russe ; les ateliers de la Cinéfondation du Festival de Cannes aident même Khrzhanovsky à vendre son projet, en 2006, sur la Croisette. L’auteur russe Vladimir Sorokine planche sur le scénario et, en avril 2008, les premières scènes sont tournées entre Saint-Pétersbourg et Moscou. Puis, Khrzhanovsky prend la tangente, direction Kharkiv, en Ukraine, où « tout est beaucoup moins cher ». Une aubaine quand on sait que le budget prévisionnel – 5,9 millions d’euros – était dépassé « avant même le début du tournage », selon Philippe Bober.


Très vite, le projet change de dimension. Khrzhanovsky installe ses bureaux sur la monumentale place de la Liberté, au centre de cette ville d’un million et demi d’habitants, où Lev Landau a passé la moitié de sa vie. Le réalisateur se prend d’une idée folle : reconstituer l’institut, tel qu’il était à la période soviétique. Il jette son dévolu sur une immense piscine désaffectée. A charge pour les décorateurs et les costumiers de restituer le passé dans sa grandiloquence architecturale comme dans ses moindres détails : le bruit des chasses d’eau, les sous-vêtements d’époque…

Le réalisateur se prend d’une idée folle : reconstituer l’institut scientifique de Lev Landau, tel qu’il était à la période soviétique

Exit le scénario de Sorokine : il ne s’agit plus de tourner un film, mais d’observer la comédie humaine qui se déploie dans cet environnement fermé. Car Ilya Khrzhanovsky veut que l’institut fonctionne à temps plein, qu’on y vive jour et nuit, qu’on y travaille, qu’on s’y aime, s’y dénonce… A l’ombre d’un génie, sous la coupe d’une idéologie. Et avec l’argent d’un entrepreneur richissime, Sergeï Adoniev, à qui Philippe ­Bober cède l’essentiel des droits.

Le casting atteint des dimensions dantesques. Des gens sont auditionnés par dizaines de milliers, pour fournir tous les postes. Khrzhanovsky fait jouer ses réseaux. Par son vieil ami Dmitry Falkovich, un surdoué en maths et physique reconverti dans les affaires, il rencontre le physicien Nikita ­Nekrasov, auteur d’une thèse à Princeton, supervisée par le Prix Nobel David Gross. Tous deux séjournent à Kharkiv. L’effet domino joue pleinement : dans leur sillage arrivent une vingtaine de scientifiques, et pas des moindres – le Chinois Shing-Tung Yau, Médaille Fields en 1982, ou l’Italien Carlo Rovelli, spécialiste de la gravité quantique à boucles.


La même mécanique opère avec les artistes. Le chef d’orchestre Teodor Currentzis, auquel revient le rôle de Lev Landau, retrouve en Ukraine d’autres ténors des scènes internationales, dont Peter Sellars, Romeo Castellucci, ­Dmitri Tcherniakov, Marina Abramovic ou Anatoli Vassiliev. Des politiciens locaux de tout bord, dont le maire de Kharkiv, visitent l’Institut. Le rabbin israélien Adin Steinsaltz côtoie l’higoumène moscovite Danil ­Ichmatov et le chaman péruvien Guillermo Arévalo. Dans DAU, tout ce beau monde cohabite avec les gardiens, cuisiniers, serveurs, balayeurs… Jusqu’à répliquer la hiérarchie sociale soviétique : en haut, la nomenklatura ; en bas, le prolétariat.

Quelle que soit la durée de son séjour, chaque participant laisse ses effets à l’entrée de l’institut et plonge dans une faille temporelle. Ici, on vit au rythme des années soviétiques, de 1938 à 1968, mais on ne cherche pas à reproduire l’histoire : chacun dispose d’une relative liberté. Les scientifiques peuvent continuer comme ils l’entendent leurs travaux en cours, mais eux aussi doivent se soumettre aux règles édictées par le réalisateur. Par exemple, une amende sanctionne l’emploi d’un vocabulaire anachronique, à régler en roubles d’époque. Cette monnaie, éditée par la production, est la seule autorisée pour les salaires et les dépenses de la communauté.

Sur elle veille, non pas l’œil de Moscou, mais celui de Jürgen ­Jürges, le chef opérateur légendaire de Fassbinder, Wenders et Haneke. C’est à lui et à ses assistants qu’il incombe de filmer, quand Khrzhanovsky le demande. « Cette expérience m’a bouleversé comme nulle autre », confie l’Allemand de 78 ans, dont le père, officier de la Wehrmacht, a combattu à Kharkiv. Hormis de brefs retours en Allemagne, Jürgen Jürges a vécu, trois ans durant, au sein de l’institut. Mais sa caméra n’a tourné qu’une centaine de jours. Car Ilya Khrzhanovsky, qui avait fait installer des micros dans tous les recoins, n’entendait capter que les moments les plus forts. Soit tout de même 700 heures de rushes – un record pour de la pellicule 35 millimètres – qui ont fourni la matière des quinze longs-métrages.


Cela suffit à faire passer Apocalypse Now pour La croisière s’amuse, mais la folie DAU ne s’arrête pas avec le clap de fin, en novembre 2011. Elle se poursuit avec le montage, à Londres. Une ébauche est présentée aux programmateurs du Festival de Cannes, en 2014 : « C’était prometteur et hallucinant, mais je n’ai jamais su ce que le film est devenu », se souvient le délégué général, Thierry Frémaux. Si Khrzhanovsky a laissé ce dernier sans nouvelles, c’est qu’il ne voulait pas d’une diffusion traditionnelle : la rencontre avec Ruth Mackenzie, programmatrice joueuse et intrépide, et de Martine d’Anglejan Chatillon, collaboratrice du plasticien Steve ­McQueen, coïncide avec sa décision de faire de DAU bien plus qu’un film de cinéma.

Phenomen Films, sa société de production, s’installe alors dans un immeuble victorien, en face de ­Buckingham Palace, et le transforme en blockhaus soviétique. Nous l’avons visité. Les entrées sont filtrées par des gardes sévères, à l’anglais approximatif ; dans chaque pièce, on bute sur des sosies saisissants des personnages de DAU : des mannequins en silicone, dans des positions parfois macabres ou scabreuses.

C’est dans ce décor qu’ont été reçues la plupart des stars approchées pour assurer les doublages en français, anglais et allemand : si Leonardo DiCaprio et Louis Garrel ont finalement décliner, Hanna Schygulla, Willem Defoe, Gérard Depardieu, Isabelle Adjani, Fanny Ardant, Isabelle Huppert ou Monica Bellucci se sont prêtés à l’exercice. Et c’est dans cet immeuble, au 100 ­Piccadilly, que DAU devrait être présenté, courant 2019, après ­Paris. La première mondiale aurait dû se tenir à Berlin, en septembre. Khrzhanovsky avait fait construire en secret une réplique du Mur, qu’il voulait installer sur Unter den Linden, les Champs-Elysées de l’ex-Berlin-Est. La presse allemande s’en est émue, jusqu’à précipiter sa chute. « Cette annulation fut l’épreuve la plus dure pour moi, avoue Khrzhanovsky, qui espère toujours présenter le projet à Berlin, où il a longtemps vécu. Au regard de l’histoire, en tant que juif et russe, je pensais que j’avais toute la légitimité. »


Paris non plus ne se présente pas comme un lit de roses. Certes, la maire, Anne Hidalgo, a tweeté son enthousiasme. « C’est un projet à la démesure de Paris », s’exclame son adjoint à la culture, ­Christophe Girard. Même emballement du côté de la Fondation Pinault, qui, par l’intermédiaire de sa conseillère Caroline ­Bourgeois, a mis le Centre Pompidou dans la boucle : « Le projet m’a subjugué, explique le directeur du Musée national d’art moderne, Bernard Blistène. Nous prêtons une vingtaine de tableaux des avant-gardes soviétiques. Ils seront accrochés dans les théâtres. Et une salle de 92 mètres carrés, au quatrième étage du centre, sera transformée en appartement communautaire, dans lequel vivront et travailleront des scientifiques de DAU. Les visiteurs les observeront à travers des miroirs sans tain. »

Tous les Parisiens devraient, eux, voir dans le ciel nocturne un triangle rouge lumineux réunissant les deux théâtres et le Centre Pompidou, de la tombée de la nuit à l’aube. A condition que la Préfecture valide cet hommage à une figure géométrique chère aux avant-gardes russes. Car elle a déjà opposé un niet catégorique au projet de Khrzhanovsky d’édifier une passerelle pour relier les Théâtres de la Ville et du Châtelet, de part et d’autre de la place du même nom. Et la RATP n’a toujours pas donné suite à la privatisation d’un tunnel qui traverse la place et que pourraient emprunter les spectateurs de DAU. Le réalisateur aurait aimé de surcroît obtenir un haut patronage de l’Elysée. Mais, là aussi, la prudence règne : « On soutient le projet, déclare-t-on au cabinet d’Emmanuel ­Macron. Mais pas de haut patronage tant que la sécurité n’est pas assurée. »

2) VIOLENCE
Un autre aspect de DAU risque de poser problème : la violence. On la trouve d’abord dans les films. Actrice fétiche de ­Fassbinder, Hanna Schygulla, pourtant enthousiasmée par le projet, est sortie de la projection du film Natasha : « Je ne voulais pas voir cette femme, Natasha, torturée par le KGB. » On voit l’héroïne, en particulier, nue, assise sur une chaise, et forcée d’introduire une bouteille en verre dans son vagin. Cette séquence, une comédienne française connue ne l’a pas supportée. Au point de refuser de prêter sa voix au doublage de ­Natasha, pourtant bien rémunéré (5 000 euros, pour deux heures de travail). « Je ne peux pas cautionner ça. C’est la femme qui souffre, pas l’actrice ! », s’émeut-elle auprès du réalisateur. « On s’en fout ! C’est une prostituée, je l’ai trouvée dans un bordel sadomasochiste ! », lui a-t-il répondu.

Le tortionnaire s’appelle ­Vladimir Azhippo. Ancien lieutenant-colonel du KGB, il a servi dans des camps de détention, en Sibérie, et dirigé la prison de Kharkiv, avant d’interpréter plusieurs rôles dans DAU. Aux dires de l’équipe, cette expérience a été cathartique : « Après le tournage, il a témoigné contre la torture pour Amnesty International », affirme Philippe Bober.Azhippo ne peut plus témoigner : il est mort à Londres, le 24 juin 2017, à 60 ans, officiellement d’une crise cardiaque.

Un autre homme à la carrure imposante sème l’effroi dans l’institut : Maxim Martsinkevich. On le voit décapiter un cochon, sur lequel est dessinée une étoile de David et écrit « Dégénérés ». La scène se passe dans un appartement communautaire, devant une dizaine de savants en état de sidération. C’est lui qui mène la bande de néonazis qui vont ensuite détruire des pans entiers de l’institut. Cette barbarie signe la fin du tournage, en novembre 2011. « Une telle violence était nécessaire, explique un des piliers du projet, le philosophe russe Ilya Permyakov, qui a monté trois des longs-métrages. DAU aurait dû se finir sur un passage de témoin entre deux générations de scientifiques. Mais les jeunes sont restés passifs, ils ont eu peur de prendre le pouvoir. C’est pour ça qu’Ilya ­Khrzhanovsky s’est tourné vers l’extrême bord opposé : les néonazis. Eux n’ont pas peur. »


Surnommé « Machette », Maxim Martsinkevich, 34 ans, purge actuellement une peine de dix ans dans une colonie pénitentiaire pour agressions. Criminel récidiviste, il a animé divers groupuscules xénophobes et homophobes. Durant le tournage, le Moscovite a convié plusieurs jeunes gens partageant son idéologie. Il a aussi croisé le chemin d’Andrew Ondrejcak. Ce performeur américain, proche de ­Marina Abramovic, invité à jouer le rôle d’un professeur de psychologie, devient la proie de Maxim et de sa bande. A plusieurs reprises, ils le molestent au prétexte qu’il serait « une tapette ». Joint par Le Monde, l’artiste new-yorkais a fait savoir qu’il était « trop traumatisé pour témoigner ». « Andrew est venu dans l’idée de manipuler les néonazis, indique le cinéaste. Mais c’est lui qui s’est fait manipuler par eux. »

Dans DAU, qui manipule qui, et comment ? L’astrologue français Luc Bigé tient un rôle central dans Natasha.« Dès que j’ai rencontré Natasha, déclare-t-il, j’ai ressenti une attraction authentique. » Entre les travaux scientifiques, il y avait beaucoup de temps libre. Une nuit de fête et d’ivresse, on le voit longuement faire l’amour avec Natasha : « Le lendemain, je me suis réveillé nu comme un vers, sans me souvenir de rien. Après coup, je me suis rendu compte qu’on m’avait incité à boire plus que de raison. C’est ainsi qu’Ilya opérait. Il n’y avait pas de scénario, mais de subtiles orientations. Des mises en situation. Des pentes, sur lesquelles il nous entraînait. » Le fondateur de L’Université des passages ne regrette pas du tout : « Voir le film fut dérangeant, mais j’aime me confronter aux limites. DAU m’a ­libéré de lourdeurs, d’émotions ­figées. »

Pendant le tournage, le réalisateur quittait rarement sa cabine de contrôle, où lui parvenaient sons et images de l’institut. La maquilleuse russe Jekaterina Oertel, qui fut de l’aventure à Kharkiv et a monté une demi-douzaine de films, assure que le moniteur de Khrzhanovsky était éteint à chaque rapport sexuel. Et que les participants, libres de quitter l’institut à tout moment, disposaient de garde-fous en toutes circonstances : s’extraire du champ de la caméra, la regarder pour interrompre la scène, se confier à ceux que la jeune femme appelle des « amis ». « J’ai joué ce rôle de confidente, souligne-t-elle. Certes, il y a beaucoup de scènes dures, mais filmer le bonheur ne fait pas avancer. DAU montre, entre autres, cette faculté qu’ont les femmes à survivre dans un univers qu’elles ne peuvent contrôler. » « Ce qui m’a intéressée, c’est la résistance de la nature humaine dans un univers concentrationnaire, ajoute Hanna Schygulla. Dans quelle mesure Ilya a-t-il pris du plaisir à reproduire ce type de régime ? Il devra se poser la question. »


Le néonazi Maxim Martsinkevich participe à une expérience scientifique, au sein de l’Institut, à Kharkiv (Ukraine), pendant le tournage de « DAU ». ALEXANDER ZAKUTSKY
Le réalisateur devra peut-être aussi répondre aux attaques sur ses méthodes de travail. Durant le tournage, la presse, russe notamment, a mis l’accent sur la différence de traitement entre le « prolétariat » et la « nomenklatura ». Les « petites gens », volontiers rudoyées, étaient mal rémunérées. A l’inverse, les « grands noms », choyés, voyaient leurs exigences financières satisfaites, dès lors qu’ils en faisaient la demande. « Pour ma part, je n’ai pas touché d’argent, dit le neurobiologiste américain James Fallon, l’un des plus illustres participants de DAU. Quand je suis arrivé à l’institut, je me suis retrouvé au milieu d’une partie de strip-poker, Ilya criait dans tous les sens, je ne comprenais rien, toute cette folie m’a grisé. Il m’évoque Casanova, c’est un aimable psychopathe. »

Ce modus operandi, le cinéaste l’exportera partout où il travaille. Le site anglo-saxon Glassdoor, qui permet à tout employé d’évaluer anonymement ses conditions de travail, publie des témoignages tranchés : si certains saluent la « créativité » qui règne chez Phenomen Films, d’autres dénoncent une « culture de l’intimidation et du harcèlement ». A Paris, Laura (le prénom a été modifié), qui travaille dans le cinéma, a passé quatre entretiens d’embauche pour un poste dont la nature n’a jamais été claire. Elle a vomi à la sortie du dernier rendez-vous. C’était fin 2018, au Châtelet, dans une salle reproduisant un sex-shop. La femme qui menait l’entretien lui a demandé, entre autres questions dérangeantes : « Est-ce que vous avez déjà touché un mort ? » « On voudrait faire participer au projet des personnes en fin de vie et des prostituées, est-ce que cela vous dérangerait d’en recruter ? » Le réalisateur apparaît brièvement. « Il m’a regardée de la tête au pied », se souvient Laura. Quelques minutes plus tard, on lui propose avec insistance de devenir l’assistante de Khrzhanovsky. « J’ai dit que je ne voulais pas travailler sept jours sur sept pour un pervers », poursuit Laura, qui a alerté le collectif féministe Nous toutes.

Laura, qui a alerté le collectif féministe Nous toutes : « J’ai dit que je ne voulais pas travailler sept jours sur sept pour un pervers »

« Nous ne comprenons pas comment des institutions publiques peuvent s’associer à un projet où des femmes, et notamment des prostituées, sont violentées, alcoolisées », s’insurge Madeline Da Silva, maire adjointe des Lilas (Seine-Saint-Denis), qui suit de près le dossier pour le collectif, mais n’a pas vu les films. Dans DAU, Natasha soûle et frappe sa collègue serveuse, la Sibérienne Olga Shkabarnya, une ancienne actrice de porno. Cette dernière participera à l’installation du Centre Pompidou, avec son compagnon, le mathématicien Dmitry Kaledin, qu’elle a rencontré sur le tournage. Dans un autre film, le directeur de l’institut, interprété par l’ex-agent de Teodor Currentzis, Alexeï ­Trifonov, cherche lourdement à obtenir les faveurs sexuelles de sa secrétaire, Kristina, qui refuse. Le KGB finira par l’expulser de l’institut pour « harcèlement sexuel » : « Kristina, comme tous les participants, n’a tourné aucune scène contre son gré, précise Ilya Permakov. Par ailleurs, c’est une ancienne escort-girl. »

Adèle (prénom modifié) se souvient d’une offre d’emploi publiée, en 2018, sur le site Profil Culture : « Le producteur exécutif recherche une personne (…) capable d’anticiper les besoins du producteur et d’y répondre avec douceur et efficacité. » En 2017, Adèle n’avait pas donné suite, au terme de cinq entretiens « foireux » pour un poste lié aux doublages. « Les questions étaient floues, parfois intimes. Ça s’est fini par un bref rendez-vous avec Ilya, dehors, dans le froid. Il était agité, ne m’écoutait pas. Lors des rendez-vous, j’ai croisé beaucoup de gens jeunes, frais, beaux. J’ai senti un embrigadement psychologique, pas si éloigné d’une secte. »

3) CONFUSION
A Piccadilly, Ilya Permyakov reçoit dans un bureau empli de livres d’histoire sur l’art, l’anarchie ou l’espionnage. Il a un chignon de samouraï, des manières délicates et bienveillantes. C’est un érudit, auteur d’une thèse sur la notion de « vérité vacillante » chez Heidegger et Paul Celan. « DAU n’est pas une secte. Je préfère le terme de “cryptocommunauté”, comme pouvaient l’être l’Académie de Platon ou la cour de Rodolphe II. » Outre sa casquette de monteur, il coordonne des conférences organisées à Londres, Berlin et Paris, dans un secret magistralement orchestré. Le lien avec le projet ? « DAU ne s’arrête à la présentation des films, poursuit Permyakov. C’est un organisme vivant, il essaime. Ces colloques en sont l’un des prolongements. »

Des symposiums inspirés par un principe bien connu des diplomates : la règle dite « de la Chatham House », qui permet de garantir l’anonymat des participants. Ce principe, certains ont accepté de l’enfreindre pour nous donner un aperçu du contenu. Comme à Kharkiv, le casting des séminaires DAU a grande allure, et les décors sont grandioses. En 2017, à Londres, la Chambre des communes, la Royal Society ou les universités d’Oxford et de Cambridge abritent des débats sur l’extrémisme, ou sur l’équilibre entre la démocratie et la sécurité. Parmi les orateurs, on trouve d’anciens chefs d’Etat – Leonid Kravtchouk, président ukrainien de 1990 à 1994 –, des diplomates – Andreas Meyer-Landrut, deux fois ambassadeur de la RFA en URSS –, des militaires de haut rang – le colonel Jack Pryor, qui dirigea la lutte contre le narcotrafic en Amérique du Sud pour l’US Army –, d’ex-terroristes – le Britannique Adam Deen, djihadiste repenti –, une foule d’avocats, d’universitaires, d’experts… Mais aussi plusieurs personnages de DAU, dont Vladimir Azhippo. C’est lors d’une de ces conférences que l’ancien agent du KGB se lie d’amitié avec un autre intervenant, Israel Schmitt. Fraîchement retraité du Shin Bet, l’agence de renseignement intérieur israélienne, où il a supervisé le contre-terrorisme, cet homme chaleureux nous confiera : « J’ai débuté dans le mime, puis j’ai passé trente-cinq ans au Shin Bet, où ma vie ressemblait à un film. Avec DAU, je boucle la boucle. »

M. Schmitt se dit « bouleversé » par le projet. Au point de donner une autre conférence confidentielle pour DAU, au Schiller Theater de Berlin. En introduction, il relate l’assassinat de Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995, dont il affirme avoir été un témoin direct. Au Châtelet, il devrait tenir une table ronde. « Je donnerai aussi un coup de main pour la sécurité, comme à Berlin », confie-t-il, sans plus de précision.


Officiellement, c’est la société Altaïr, prestataire habituel des Théâtres du Châtelet et de la Ville, qui est chargée de cette mission sensible. Deux institutions en travaux, ouvertes jour et nuit, dans un contexte social tendu : « Nous serons vigilants, notamment sur l’alcoolisme, rassure Martine d’Anglejan-Chatillon. Des gardiens veilleront constamment sur les spectateurs – pas plus de deux mille en même temps. » La productrice est autrement vague sur les questions financières. Pas un mot sur le budget global de DAU. Tout juste sait-on que le Centre Pompidou et le Théâtre de la Ville ne mettent pas un centime dans l’opération ; le Châtelet, lui, investit 150 000 euros. Il recevra une part, proportionnelle à ce montant, sur les recettes, reversées, donc, pour l’essentiel, à ­Phenomen Films.

Le principal mécène, Sergeï Adoniev, est à lui seul une machine à fantasmes

Voilà qui ouvre une autre boîte de Pandore. Le principal mécène, Sergeï Adoniev, est à lui seul une machine à fantasmes. Des photos le montrent au côté de Vladimir Poutine et de l’oligarque Sergueï Tchemezov. L’homme d’affaires, classé 124e fortune russe par ­Forbes en mai 2017, a des intérêts importants dans la téléphonie, de la Russie au Venezuela, et dans l’extraction de minéraux, en Ouganda notamment. Dans les années 1990, il a été incarcéré un an à Los Angeles, pour fraude, à l’époque où il travaillait dans la culture et l’importation de denrées alimentaires.

D’un autre côté, Sergeï Adoniev a financé, en 2018, la campagne d’une opposante à M. Poutine, Ksenia Sobtchak. Il donne des fonds à Novaïa Gazeta, le principal journal d’opposition. Sans Adoniev, le Stanislavsky Electrotheatre de Moscou n’existerait pas. Le lieu a ouvert en 2015 et jouit d’une bonne réputation. « Il n’a rien d’un oligarque ordinaire », soutient Philippe Bober, qui insiste sur « la transparence et l’honnêteté » avec lesquelles les contrats de DAU ont été négociés, de mars 2010 à fin 2013. Ilya Khrzhanovsky l’a rencontré au cours d’une fête, à Moscou : « Sergeï parlait avec enthousiasme de mon film 4 à un des mes amis, je me suis présenté à lui : “C’est moi le réalisateur !” » A Kharkiv, quand l’argent s’est mis à manquer, le cinéaste a pris cinq avions pour rejoindre la Sardaigne, où se trouvait Adoniev. « A son retour, Ilya nous a dit : “C’est bon !” », se souvient Jürgen Jürges. Chez DAU, tous soulignent l’entière liberté accordée par leur philanthrope : « Sergeï n’est venu que deux fois sur le tournage, certifie le réalisateur. Il est dingue de philo. Dans son bureau est affiché un portrait de ­Wittgenstein. »



Tout DAU est à l’image de cet ambigu personnage. Des séminaires secrets n’auraient-ils pas dû avoir lieu, à Paris, en novembre 2018, en marge de la visite officielle de Vladimir Poutine ? Ils ont été annulés au dernier moment, pour cause, regrettent les équipes de DAU, de « problème cardiaque » d’un des intervenants ukrainiens.

Lorsque, à la suite du scandale sur l’exploitation politique des données de millions d’utilisateurs de Facebook, Cambridge Analytica fait faillite, au printemps 2018, la justice américaine recense toutes les entreprises à qui cette société doit de l’argent : parmi elles figure Phenomen Films. « Nous avions besoin d’experts en profilage psychométrique, pour la gestion des données des visiteurs de DAU, et nous avons fait appel à eux, reconnaît en souriant Ilya Khrzhanovsky. Mais leurs services étaient médiocres et trop chers. Nous travaillons désormais avec l’agence Truth. » Si elle appartient à la holding britannique RYVL, Truth Agency dispose de quatre centres techniques en Ukraine.

« Ilya aime s’entourer de personnages borderline », avoue Chris Dercon, le directeur de la Réunion des musées nationaux à Paris. Quand il dirigeait le théâtre de la Volksbühne, qui figurait parmi les partenaires berlinois de DAU, le Flamand recevait des courriels comminatoires à chaque fois qu’il rompait la clause de confidentialité à laquelle sont soumis tous les collaborateurs de DAU. Les messages étaient signés Anthony Julius. Cet avocat britannique s’est fait un nom en défendant Lady Diana lors de son divorce. Auteur d’ouvrages sur la transgression dans l’art et sur l’antisémitisme, il préside Phenomen Trust, l’une des nombreuses sociétés liées à Sergeï Adoniev. Joint par courriel, l’avocat élude avec panache les points les plus sensibles de DAU, et préfère vanter sa « qualité dadaïste, ou plutôt “daudaiste” ».



Il est ardu, du reste, d’encenser ou de condamner en bloc un projet aussi labyrinthique. Pour avoir vu plus d’une dizaine de films, on reste partagé : des décors et des personnages d’une vérité impressionnante, admirablement servis par la caméra de Jürgen Jürges ; une complaisance, souvent ennuyeuse, parfois éprouvante, aux scènes de sexe et de violence ; une crudité dans les rapports humains, qui n’exclut pas la tendresse ; une concentration vertigineuse d’époques ; des questionnements passionnants sur la liberté et le contrôle, sur le matérialisme et la spiritualité.

« Ilya n’est pas un metteur en scène, plutôt un maître de cérémonie », estime l’actrice Hanna Schygulla. « Quand on était à Kharkiv, renchérit Carlo Rovelli, je n’aurais pas été étonné si on nous avait dit que, finalement, il n’y aurait pas de films. » D’authentiques articles scientifiques, en revanche, sont bel et bien nés en Ukraine. En 2011, le Journal of Physics publie une contribution de l’Italien sur la gravité quantique. En annexe, Ilya ­Khrzhanovsky et l’Institut de Kharkiv sont remerciés « pour leur hospitalité, en octobre 1942 » : « Les passionnantes conversations durant ma visite ont inspiré cet article », est-il écrit.

Même jeu d’ombres et de lumières, place du Châtelet. Pas moins de cinq agences de communication œuvrent à entretenir le mystère. A leur tête, Martine d’Anglejan-Chatillon, longue silhouette droite, tailleur impeccable, distille au compte-gouttes les informations. « Le liquide visqueux de la véracité, c’est là qu’est la beauté de DAU », lâche-t-elle. En octobre 1962, Lev Landau recevait le prix Nobel pour ses travaux sur l’absence de viscosité de l’hélium.


« DAU » en pratique
Dates
A Paris, du 24 janvier au 17 février, au ­Théâtre du Châtelet, au Théâtre de la Ville et au Centre Pompidou, à Paris.

Les deux théâtres seront, pour l’occasion, ouverts 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

Prix des « visas »

De 20 à 150 euros en fonction du nombre d’heures.

Réservation sur Internet   www.dau.com

 

 

Légende photo : Le réalisateur russe Ilya Khrzhanovsky, sur le tournage de « DAU », à Kharkiv (Ukraine), en 2010. SERGEY MAXIMISHIN / FOCUS / COSMOS

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Le Marchand de Londres d’après Francis Beaumont, mise en scène de Declan Donnellan

Le Marchand de Londres d’après Francis Beaumont, mise en scène de Declan Donnellan | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello 18.01.2019

 

Crédit photo : Johan Persson



Le Marchand de Londres d’après The Knight of the Burning Pestle de Francis Beaumont, mise en scène de Declan Donnellan

 Francis Beaumont (1584-1616) est un dramaturge anglais du théâtre élisabéthain. Dès 1605, Il collabore avec le dramaturge John Fletcher (1579-1625), et certaines de leurs créations sont jouées par la compagnie de William Shakespeare.

Ce duo fameux devient clandestin, quand ferment les théâtres sous le puritanisme. La réouverture autorise les représentations publiques, dès la Restauration de 1660.

The Knight of the Burning Pestle est la pièce la plus célèbre de Beaumont en solo.

Le Marchand de Londres est le sixième spectacle en russe que monte le metteur en scène inspiré Declan Donnellan, une coproduction de Cheek by jowl, la compagnie internationale de théâtre de ce dernier, et du célèbre Théâtre Pouchkine de Moscou.

Comédie privée – histoire de rupture entre une jeune fille de bonne famille et son amant, lequel, au service du père de la belle, est banni pour un prétendant plus argenté -, Le Marchand de Londres perd de son allant dramatique quand survient un épicier – le titre éponyme – et son épouse, un couple populaire de notre temps.

Les deux figures réalistes et bon enfant se lèvent de leur siège, au milieu du public, et montent bruyamment sur la scène, engageant les comédiens à jouer autrement, et plus joyeusement pour ne pas provoquer l’ennui qui les accable jusqu’alors.

Des lieux moins conventionnels seraient les bienvenus car le décor de manoir cossu que l’on propose au public – des photos projetées d’intérieur de la demeure – inspire plutôt une tristesse muséale, quand il faudrait en échange faire rêver le public.

Voyageons donc, et en compagnie du neveu et commis du couple de commerçants, Rafe, qui portera inopinément le rôle de Chevalier de l’Ardent Pilon avec pour valet, l’un des acteurs qui dirigeait alors le spectacle cadre de ce théâtre dans le théâtre.

Nazar Safonov dans le rôle du Chevalier naïf à la mine réjouie dégage une énergie.

Or, son oncle et sa tante ne cessent d’interrompre le cours de la représentation, prenant partie pour tel ou tel personnage, donnant la primeur aux réflexes « vrais ».

Alexander Feklistov et Agrippina Steklova jouent leur partition avec une instantanéité gourmande, pleine d’un bel instinct populaire, selon la mécanique bienveillante qui sied aux faibles et malveillante aux forts, un geste de reconnaissance collective.

Le couple est âgé et la perte relative de sa jeunesse ne lui ôte pas le désir d’exister.

Toujours est-il que l’histoire racontée de jeunes amants en fuite, avec ses stations temporelles successives et l’indication des lieux du drame, tourne à merveille, selon les mouvements précis d’un beau manège gestuel et d’une chorégraphie amusée.

Les dernières répliques de la scène qui s’achève sont reprises à l’orée de celle qui suit, tandis que pivote sur elle-même une maison-cube – extérieure d’un côté, avec ses images projetées de façade de briques rouges d’une Angleterre industrielle, et de l’autre côté, maison intérieure, quand tourne la structure, laissant apparaître un foyer actuel où le père, guitariste amateur, se livre à l’énergie musicale du Métal.

Saluons cette jolie invention facétieuse et tonique du scénographe Nick Ormerod : des milieux sociaux divers se croisent sur le plateau, entre grisaille, ennui et lumière.

D’un côté encore, la verve populaire du couple d’épiciers loufoques et sincères, et de l’autre, la dimension tragique des amours contrariées par une tyrannie paternelle.

Saluons les acteurs Sergei Miller, Anna Vardevanian, Kirill Chernyshenko, Andrei Kuzichev, Alexei  Rakhmanov, Anna Karmakova, Danila Kazarov et Kirill Sbitnev.

Et, sous la direction de la chorégraphe Irina Kashuba, les deux actions entremêlées s’achèvent en un ballet festif de prestance et d’élégance : les acteurs russes du Théâtre Pouchkine portent la grâce et l’ardeur d’une présence scénique indéniable.

Cette mise en abyme subversive de 1607 de François Beaumont correspond à la menace d’un mouvement populaire de plus en plus hostile à l’art et à la culture. Une farce troublante en avance sur son temps. A quoi sert l’art et à qui est-il destiné ?

Des questions esthétiques et politiques qui résonnent fort en nos temps instables, avec, de plus, l’occasion unique d’apprécier le plaisir d’un spectacle comique.

Véronique Hotte

Les Gémeaux – Scène nationale de Sceaux, 49 avenue Georges Clémenceau 92330 – Sceaux, du 16 janvier au 2 février, du mercredi au samedi à 20h45, dimanche à 17h. Tél : 01 46 61 36 67 

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"Cher Cheval" de et avec Jacques Gamblin

"Cher Cheval" de et avec Jacques Gamblin | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Sur le site des Fictions de France Culture

 

Jacques Gamblin est entré dans la peau du Facteur Cheval pour le film réalisé par Nils Tavernier. Cheval avait la peau dure, et cet homme exceptionnel l’a bouleversé. Pour le remercier d’avoir existé et de la chance de l’interpréter, Jacques Gamblin lui a écrit une lettre..."

Ecouter sur le site de France Culture (58 mn)

« Cher Cheval,      
J’ai mis un peu de temps à vous répondre, j’en avais besoin sans doute. Je l’avais le temps puisque je ne réponds à rien, ni à l’une de vos questions que vous ne m’avez pas posées ni à l’une de vos lettres que vous ne m’avez pas écrites. Comment auriez-vous pu ? J’étais loin d’être né le jour de votre mort ?      
Alors pourquoi je réponds ? Parce que des questions vous m’en avez posées sans le savoir.      
La première qui vient à l’esprit lorsqu’on visite votre Palais Idéal, c’est pourquoi ? »

Jacques Gamblin

Joseph Ferdinand Cheval, plus connu sous le nom de facteur Cheval, né le 19 avril 1836 et mort le 19 août 1924 à 88 ans, est un facteur français célèbre pour avoir passé trente-trois ans de sa vie à édifier un palais : le « Palais idéal », et huit années supplémentaires à bâtir son propre tombeau tous deux considérés comme des chefs-d'œuvre d'architecture naïve.
Réalisation Juliette Heymann
Conseillère littéraire Céline Geoffroy

Et Manon Leroy lit des extraits du cahier N°3 de Ferdinand Cheval

Equipe de réalisation : Claude Niort, Lidwine Caron
Assistante à la réalisation Claire Chaineau


Le film _L'Incroyable histoire du Facteur Cheva_l de Nils Tavernier est sorti le 16 janvier


Avec Jacques Gamblin, Laetitia Casta, Bernard Le Coq,Florence Thomassin, Natacha Lindinger

 

 

Légende photo : Palais idéal du "Facteur cheval" à Hauterives dans la Drome• Crédits : Manuel Pascual - Maxppp

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Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, texte de Christine Citti, mise en scène Jean-Louis Martinelli

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, texte de Christine Citti, mise en scène Jean-Louis Martinelli | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello 17 janvier 2019

 

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, texte de Christine Citti, mise en scène et scénographie de Jean-Louis Martinelli

 Certains jeunes mineurs – de 13 à 18 ans – échouent dans des foyers d’accueil d’urgence, le sens de ce mot étant tout relatif puisque l’urgence se poursuit sur quelques mois voire une année, avant que ne soit trouvé un « lieu » plus salutaire – retour à la famille originelle, rarement, ou à une famille substitutive d’accueil.

La comédienne et auteure Christine Citti et le metteur en scène Jean-Louis Martinelli ont côtoyé ces adolescents blessés, les ont vu vivre dans un malaise et un mal-être injustes.

L’auteure a observé ces pousses meurtries par la réalité familiale et sociale dans un foyer de Seine-Saint-Denis, lieu d’inconfort moral qui lui a permis de restituer une langue :

« Les filles ont presque toutes vécu des épisodes de violence sexuelle ou physique au sein de leur famille, dans leur quartier ou ailleurs, et des tentatives de suicide… »

Ces lieux – des foyers d’accueil d’urgence des mineurs installés à Paris, dans sa périphérie et en région – ne sont pas propices à une véritable immersion des personnes extérieures  qui sont ni éducateurs ni assistants sociaux : elles ne sont pas bien reçues.

Les locaux qui seraient adaptés à davantage d’humanité n’existent pas en tant que tels, ils provoquent simplement des rencontres, des moments privilégiés mais rapides.

Des lieux de grande instabilité, aussi bien dans la rotation du personnel d’éducateurs que parmi les jeunes qui arrivent à grand fracas et repartent toujours inopinément.

Le spectacle s’approche du théâtre documentaire mais le transcende largement, inspiré à l’auteure par une connaissance approximative d’une communauté de jeunes gens perdus qu’on ne veut jamais entendre et à laquelle la parole est donnée pourtant.

Le spectacle a su saisir les aspirations, les désirs enfouis et les épreuves de ces jeunes gens en situation de violences – mépris parental, déscolarisation, délinquance et petits vols, consommation et deal de produits illicites, prostitution.

La mise en scène propose une aventure chorale – gestes collectifs et partage.

Le spectacle suscite d’emblée l’empathie et la compassion face à ces jeunes blessés que la vie, même à ses débuts, n’épargne pas et qui n’en témoignent pas moins d’une intelligence intuitive des mécanismes sociaux essuyés qu’ils ne peuvent enrayer.

Energie, vitalité, enthousiasme, la détresse affective n’empêche pas une volonté juvénile de vivre – passion, plaisir et douleur -, comme aussi l’envie d’en arrêter là parfois pour certains – un accident passager qui se transforme aussi en rage de mordre la vie.

Insultes, injures, provocations physiques, coups, la langue crue de ces garçons et filles à la dérive ne laisse rien transparaître de leurs attentes, comme s’ils admettaient avoir intégré un monde qui ne laisse place qu’à la vulgarité et au parjure.

Or, ces turbulentes figures spectaculaires – interprétées par des comédiens admirables qui se placent au plus près de leur personnage – composent un chœur vocal et un ballet chorégraphié avec de jolis soli, selon l’art de Thierry Thieû Niang,

Autour de Christine Citti dans le rôle d’intervenante extérieure, les éducateurs et les « éduqués » s’engagent à plein régime dans les enjeux existentiels qui sont les leurs.

Ainsi, sur la grande scène vide, une grande porte battante au lointain – un rappel de toutes les belles mises en scène de théâtre de Jean-Louis Martinelli -, mais en même temps cette porte signifie la barrière qui sépare l’extérieur de l’intérieur du foyer. Elle est couramment empruntée par les éducateurs qui font le lien avec le monde.

Pour meubles, un canapé à cour et une table et des chaises à jardin, tandis que trône sur le plateau un espace fermé vitré – une grande cabine évocatrice – dans lequel se tiennent les rendez-vous, les entretiens, les conciliabules entre éducateur ou éducatrice qui se veut au plus proche de ces locataires obligés des lieux.

Jean-Louis Martinelli qui a frayé avec talent avec l’œuvre engagée – politiquement et esthétiquement – de Lars Noren est à son aise avec le rendu des affres de la société.

Les acteurs qu’il dirige jouent admirablement avec le feu, brûlant leurs cartouches verbales avec générosité et s’essayant à des mouvements individuels et duels – boxe et art du pugilat, contrôlés et dansés, tandis qu’un indépendant préfère l’art martial.

Vérité des situations et des personnages – verve admirable et gestuelle éblouissante-, le public est saisi par tant de hargne et de justesse émotive.

Véronique Hotte

MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine 93000 Bobigny, du 16 au 25 janvier, mardi, mercredi, jeudi 19h30,vendredi 18 janvier 14h30, vendredi 25 janvier 20h30, samedi 18h30 et dimanche 15h30. Tél : 01 41 60 72 72 Châteauvallon – Scène nationale, les 4 et 5 octobre 2019. Théâtre du Gymnase à Marseille, les 8 et 9 octobre. L’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône, les 17 et 18 octobre.

 

 

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Nina Simone par David Lescot – ou qu’est-ce qu’un « vrai » personnage

Nina Simone par David Lescot – ou qu’est-ce qu’un « vrai » personnage | Revue de presse théâtre | Scoop.it

16 janvier 2019
Nina Simone par David Lescot – ou qu’est-ce qu’un « vrai » personnage
À l’espace Cardin, où le Théâtre de la Ville demeure en attendant la fin de ses travaux, il se joue en ce moment dans la petite salle un des plus grands spectacles de cette rentrée 2019 : Portrait de Ludmila en Nina Simone, de David Lescot. Si cet auteur et musicien hors pair s’était contenté de raconter en musique la vie de Nina Simone, le spectacle aurait été juste beau et jouissif – ce qui est déjà beaucoup. Beau parce que Ludmila Dabo, qui incarne la diva, est époustouflante, et jouissif parce que David Lescot l’accompagne à merveille, avec sa guitare quand elle chante, et avec ses questions affutées quand elle raconte « sa » vie. Mais comme souvent, chez cet artiste, ce qui se joue dans son spectacle dépasse largement l’histoire qu’il raconte. Dans la lignée de Ceux qui restent, sa pièce pour deux comédiens prêtant leur voix à deux survivants du ghetto de Varsovie, Portrait de Ludmila en Nina Simone érige le théâtre en processus crucial de témoignage et de transmission.



Ludmila Dabo et David Lescot dans  Portrait de Ludmila en Nina Simone
Ce processus tient à un va et vient assez simple entre petite et grande histoire –  la vie intime de Nina Simone résonne avec ses chansons qui elles-mêmes résonnent avec et des épisodes de la lutte noire américaine pour les Droits civiques. Or au-delà d’un tel va et vient se profile quelque chose de très singulier : tout se passe comme si le vrai projet du spectacle, c’était de montrer une actrice fondamentalement habitée par son personnage ; au point de nous faire entrevoir comment le jeu peut changer la vie. Tel est le sens, semble-t-il, de la scène centrale où Lescot s’adresse à « Ludmila », l’invitant à cesser un moment d’incarner Nina Simone. Il l’interroge sur son expérience de jeune femme noire isolée dans un haut lieu du patrimoine français : le Conservatoire National Supérieur d’Art dramatique. Contrairement à la musicienne américaine qui n’a pas pu étudier le piano classique dans une grande école à cause de sa couleur de peau, Ludmila, elle, a été admise au fameux « Cons’ ». Or dès sa première année là-bas, elle a eu envie (nul hasard) d’y mettre en scène un spectacle où elle incarne Nina Simone : un concert durant lequel la chanteuse avait demandé aux rares étudiants noirs présents dans la salle de se lever pour s’affirmer fièrement. Lors de la représentation devant les élèves du cours d’art dramatique, personne ne s’est levé. Cette séquence semble même avoir créé des remous inattendus au sein de l’établissement, mais le plus intéressant n’est pas là. Ce qui est fort, dans cet aparté, c’est qu’il dit l’impact « réel » d’un rôle sur un être. « Je n’ai pas réagi », raconte en effet Ludmila Dabo décrivant cet étrange moment où, actrice sur scène, elle demande à ses « vrais » camarades à se lever pour prolonger le geste militant du personnage qu’elle interprète. « Même si je ne vois personne se lever, dit-elle, je sais que moi je vais aller au bout de cette … réappropriation ». C’est alors que, dans son propre spectacle, poursuivant son « rôle » de modérateur impassible, David Lescot lâche le mot clé : « à ce moment-là, tu es un personnage ». Que veut-il dire exactement ? Un personnage historique ? Un personnage de théâtre ? Un personnage du monde réel qui se distingue soudain du commun des mortels ? L’immense charme de ce Portrait de Ludmila en Nina Simone (et du travail de David Lescot en général) réside dans cet art du décrochage, qui fait qu’à un moment ou à un autre, tout coïncide : la grande histoire, la petite intimité, le travail sur scène… et puis la vraie vie.

Portrait de Ludmila en Nina Simone, au théâtre de la Ville (espace Cardin, Paris 8e), jusqu’au 27 janvier
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Le danseur et chorégraphe Andy de Groat est mort

Le danseur et chorégraphe Andy de Groat est mort | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Rosita Boisseau dans Le Monde 15.01.2019

 

Le fondateur de la compagnie Red Notes, créateur d’une soixantaine de spectacles, avait travaillé auprès de Robert Wilson.


Le danseur et chorégraphe Andy de Groat, personnalité essentielle de la scène contemporaine depuis le début des années 1980, collaborateur du metteur en scène américain Bob Wilson sur la première version du spectacle Einstein on the Beach (1976), est mort jeudi 10 janvier, à Montauban, où il était installé depuis 1997. Il avait 71 ans.

Né en 1947, à Paterson (New Jersey), aux Etats-Unis, Andy de Groat avait des racines très mélangées : hollandaise, italienne, française, allemande et anglaise. Passé par des études d’arts plastiques, à New York, il intègre la compagnie de Bob Wilson en 1967 et travaille auprès de lui sur différentes pièces comme Le Regard du sourd et Einstein on the Beach. Parallèlement, cet autodidacte croise également Jerome Robbins, le père de West Side Story (1957) et commence à chorégraphier ses propres spectacles.

Guy Darmet, directeur de la Maison de la danse de Lyon (1980-2010) : « Andy, c’est d’abord un regard, un sourire, la beauté et l’humour »

Il fonde la compagnie Red Notes, en 1973, à New York. Régulièrement, il débarque en France pour y présenter ses productions, insolites alliages de minimalisme et de flamboyance, soudés par une passion pour les interprètes de tous bords, professionnels et amateurs. Il choisit de venir travailler à Paris en 1982.

« Andy, c’est d’abord un regard, un sourire, la beauté et l’humour, se souvient Guy Darmet, directeur de la Maison de la danse de Lyon de 1980 à 2010. Dans l’explosion chorégraphique des années 1980, il représente l’indépendance, la liberté, un souffle différent de l’abstraction du maître Merce Cunningham. Il est à la fois derviche tourneur et pionnier de la lecture impertinente des grands classiques comme, épaulé par le compositeur Michael Galasso, Casse-Noisette, en 1995, ou La Bayadère, que j’ai programmé en 1988 à la Biennale de la danse de Lyon. »

Une perle inaltérable
Créateur d’une soixantaine de spectacles parmi lesquels Nouvelle Lune (1983), conçu pour les étoiles de l’Opéra national de Paris, Wilfride Piollet et Jean Guizerix, qui resteront des complices de travail au long cours, sa relecture du Lac des Cygnes (1982) le fait connaître. Il collabore avec le Groupe de recherches chorégraphiques de l’Opéra de Paris, piloté par Jacques Garnier. Il enchaîne les productions, du romantique Giselle (1992) à Tangos (1994), étrange mix de danse argentine et de vocabulaire classique, sur des musiques d’Igor Stravinsky, d’Erik Satie et d’Astor Piazzolla. Parallèlement, il met également en scène des opéras comme Orphée et Eurydice, de Gluck, ou The Rake’s Progress, de Stravinsky.

« Lorsque je suis arrivé à Paris en 1980, Andy était considéré par une génération comme la mienne comme une figure, forte, libre, intelligente et drôle qui aimait l’indépendance, se souvient le chorégraphe Daniel Larrieu. Auteur inventif, audacieux et iconoclaste, il a énormément contribué à la danse en France. »

Andy de Groat, danseur : « La “Danse des éventails” est un hymne à la coordination physique, mentale et sensorielle, à la discipline de groupe et à la liberté individuelle »

Régulièrement programmé au festival Les Hivernales d’Avignon par sa directrice Amélie Grand, il y présenta en 2009, à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, un spectacle-déambulation somptueux, inspiré par le poète Gustave Mallarmé intitulé Autour de La Folie d’Igitur. Parmi les moments de grâce confiés par Andy de Groat à des dizaines de danseurs pro et amateurs, Fan Dance (Danse des éventails), transmise régulièrement depuis sa création en 1978, est une perle inaltérable, tourbillon cadencé de lignes subtilement enchevêtrées sur une musique de Michael Galasso.

Pour fêter le trentième anniversaire des Centres chorégraphiques nationaux, au Théâtre national de Chaillot à Paris, Daniel Larrieu proposa à certains de ses amis et collègues d’apprendre cette Danse des éventails, hommage à cet artiste mystérieux qui fila avant la fin de la représentation. Andy de Groat la présentait ainsi : « La Danse des éventails est un mélange de pas simples mais inhabituels auxquels s’ajoutent des mouvements de bras précis et un espace aléatoire constant. La conception de ce puzzle chinois est le mélange apparemment contradictoire entre unisson et liberté de mouvements. C’est un hymne à la coordination physique, mentale et sensorielle, à la discipline de groupe et à la liberté individuelle. » Ses Carnets, de notes et de dessins, sont déposés au Centre national de la danse de Pantin.

Andy de Groat en quelques dates


1947
Naissance à Paterson (New Jersey)

1973
Fonde la compagnie Red Notes à New York

1976
Collabore avec le metteur en scène américain Bob Wilson sur la première version du spectacle Einstein on the Beach

1978
Crée Fan Dance (Danse des éventails)

1982
S’installe à Paris pour travailler

2009
Présente un spectacle-déambulation, inspiré par le poète Gustave Mallarmé et intitulé Autour de La Folie d’Igitur dans le cadre du festival Les Hivernales d’Avignon

10 janvier 2019
Mort à Montauban (Tarn-et-Garonne)

 

 

Légende photo Le danseur et chorégraphe Andy de Groat. FESTIVAL D’AUTOMNE 1974

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Thomas Ostermeier fait retour sur « Retour à Reims » de Didier Eribon 

Thomas Ostermeier fait retour sur « Retour à Reims » de Didier Eribon  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat pour son blog Balagan 15.01.2019

 


Après l’avoir lu en traduction allemande, Thomas Ostermeier a voulu mettre en scène l’essai à la fois biographique et sociologique de Didier Eribon. Il le fait par les voies du cinéma et d’un studio d’enregistrement tenant lieu de décor et de diffusion du texte. C’est astucieux. Malgré le talent d’Irène Jacob, cela ne remplace pas la lecture du livre.

Irène Jacob est une merveilleuse lectrice. Sa voix est douce, timbrée, enveloppante. Elle pourrait lire Blanche neige, la Bible ou l’un de ces Bottin téléphoniques en voie de disparition, on resterait sous le charme. Et on l’est, assurément, quand elle lit des passages de Retour à Reims de du sociologue, philosophe et ex journaliste Didier Eribon qui fut proche de Pierre Bourdieu et de Michel Foucault. Après une longue absence en forme de rejet, Eribon revient donc à Reims où il a passé son enfance dans une famille ouvrière, où, à l’adolescence, son homosexualité s’est éveillée, non sans tensions et humiliations. Et puis il est parti pour Paris, vivre librement son homosexualité, étudier et accéder à un autre milieu.

Questions d'identités

Un itinéraire comparable (milieu ouvrier, homosexualité, départ) à celui de Jean-Luc Lagarce. Sauf que Eribon rompt quasiment avec sa famille, ce que ne fait pas Lagarce (il envoie des cartes postales, revient parfois). Le retour est un thème qui hante l’œuvre de Lagarce depuis Retour à la citadelle jusqu’à sa dernière pièce Le pays lointain. Eribon dans Retour à Reims raconte l’ histoire de sa famille (son père, sa mère, ses frères) avec laquelle il renoue quelque peu lorsque son père est mourant (il ne viendra pas à son enterrement) et porte un regard rétrospectif sur sa propre vie en englobant son récit dans une analyse sociologique plus globale (classes sociales, etc) qui fait la force du livre. Par exemple, il se demande pourquoi une partie de sa famille qui votait pour le parti communiste vote aujourd’hui pour le Front National ; pourquoi, dans ses écrits, a-t-il tant abordé l’identité sexuelle et si peu l’identité sociale ?

Ce livre publié en 2009 a connu un légitime succès et à été traduit dans bien des langues. Thomas Ostermeier l’a lu en allemand et a voulu le porter à la scène. Après sa version allemande, puis sa version anglaise, voici la version française. La création a eu lieu vendredi dernier au Théâtre de la ville actuellement abrité à l’espace Cardin, à deux pas de l’Ambassade américaine et des Champs Élysées. La seconde, samedi soir, a dû être annulée, la préfecture ayant demandé la fermeture du théâtre pour cause de manifestations des gilets jaunes dont certains étaient peut-être venus de Reims et de ses environs et ont des vies comparables à celles des parents d’Eribon. Le public de la seconde du spectacle (bon nombre d’invités), reportée au dimanche soir appartient, lui, pour l’essentiel à la classe intello- bourgeoise, celle à laquelle appartient depuis longtemps Eribon. C’est aussi celle du directeur du Théâtre de la ville filmé ce dimanche par une équipe de télévision d’une chaîne nationale venue faire un sujet sur l’impact des gilets jaunes sur la fréquentation des salles de spectacle (suite à un article paru dans « le Monde » un ou deux jours avant). Une spectatrice interrogée s’étonnera de la question disant qu’il n’y a pas de mouvement social sans dégâts collatéraux et qu’on peut aller au théâtre un autre jour que le samedi. Étranges chassé-croisés.

De la page à l'image

Donc, assise derrière une petite table, devant un micro, Irène Jacob lit. On l’a vue auparavant entrer par une petite porte, déposer son manteau, allumer la lumière, se servir un verre d’eau. Elle attend ceux qui sont partis prendre un café, le propriétaire du studio d’enregistrement par ailleurs artiste rappeur ( Blade Mc Alimbaye ) et le réalisateur (Cédric Eeckhout) d’un film portant sur le livre d’Eribon avec la participation de l’auteur. Irène Jacob doit enregistrer le commentaire du film composé d’ extraits du texte d’Eribon , un écran de contrôle lui montre les images que l’on voit , nous, sur un grand écran. Tel est le dispositif particulier de Retour à Reims mis en scène par Thomas Ostermeier.

C’est l’histoire du moine sur le couvercle d’une boite de camembert qui tient lui-même un camembert sur lequel un moine, etc. Le film est bien sûr signé Ostermeier. Le metteur en scène allemand est retourné à Reims avec Eribon, il le filme dans le train, puis chez sa mère en train de regarder des photos de famille. A un moment, la caméra s’attarde, grassement si j’ose dire, sur les lourdes jambes de la mère d’Eribon. C'est un peu comme si Ostermeier, ne faisant pas confiance aux mots acerbes mais pudiques d’Eribon, les soulignait au crayon rouge. C’est pire qu’un pléonasme. Mieux vaut lire ou relire le livre.

A l’issue de cette première partie, une discussion a lieu entre le réalisateur et l’actrice sur un passage du texte supprimé qui rend peu compréhensible la suite, selon l’actrice. Puis, quelques jours plus tard, une autre discussion portant sur le choix images accolées au texte lu : le réalisateur a l’idée balancer des images d’une manif des gilets jaunes comme il s’en déroulé une la veille non loin du théâtre. L’actrice juge cela incongru. Le réalisateur lui donne finalement raison et remplace les gilets jaunes par des images noir et blanc d’une grand rassemblement poings levés, au temps du Front Populaire, semble-t-il.

Noir c'est noir

Enfin, dernier pan du spectacle, accroché à l’arrache au texte d’Eribon, le proprio black du studio d’enregistrement laisse place à l’identité de son interprète qui, à l’invitation du réalisateur (qui le filme) et donc par ricochet d’Ostermeier, nous parle de sa famille où l’on compte plus d’un tirailleur sénégalais (lesquels ne venaient pas seulement du Sénégal mais de toute l’Afrique coloniale française). Croyant venir travailler en France, ils furent les premiers à être envoyés en première ligne lors des combats obéissant à des officiers blancs, de belles hécatombes. Et le rappeur, avant de chanter, d’égrener d’autres discriminations : le tri fait par l’armée allemande parmi les soldats prisonniers, les blancs d’un côté , les noirs d’un autre (aussitôt fusillés), l’absence de pensions versées aux soldats africains par le gouvernement français ou encore différents massacres dans les camps du retour juste après la guerre à l’encontre de ceux qui demandaient qu’on leur paie une solde. Lui aussi a changé de classe en ayant du succès comme rappeur. Mais quel retour possible pour lui et où ?

Dans le programme de salle, on peut lire un long texte titré, tout simplement, « éloge de Thomas Ostermeier par Didier Eribon ». Ils se connaissent depuis deux ans (depuis que le metteur en scène l’a contacté) mais Eribon semble tout connaître d’Ostermeier et avoir tout vu. Il en profite pour parler d’Edouard Louis qui a signé « une éblouissante et bouleversante adaptation d’une Histoire de la violence » (livre dont il est l’auteur), Eribon cite également Geoffroy de Lagasnerie. Cela n’étonnera pas Saint-Germain-des-près. Ces trois amis forment, les media le savent bien, un trio inséparable comme l’étaient naguère les Trois ménestrels. On est définitivement loin de Reims.

Jusqu’au 16 février au Théâtre de la ville-espace Cardin, en association avec le théâtre de Vidy-Lausanne où le spectacle sera donné du 5 au 7 avril, puis du 28 mai au 15 juin.

 

Légende photo : Scène de"Retour à Reims" © Mathilda Olmi (théâtre Vidy-Lausanne)

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Pupilla, texte Frédéric Vossier, mise en scène Maëlle Dequiedt

Pupilla, texte Frédéric Vossier, mise en scène Maëlle Dequiedt | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Véronique Hotte dans son blog Hottello 13.01.2019

 

Pupilla, texte Frédéric Vossier (Saint-Laurent velours perdu, Pupilla, Chambres de Marguerite G. -Ed. Les Solitaires Intempestifs), mise en scène Maëlle Dequiedt

 L’imagination – une fabrique inlassable d’images mentales – est « maîtresse d’erreur et de fausseté », selon Pascal (Pensées), alors même que cette perversité se vérifie dans les deux sens, du côté du sujet inventeur et créateur, comme de l’objet conçu.

L’esprit fantastique peut-il se représenter les choses au moyen des images ?

Tromperie du langage et tromperie de la communication : l’illusion de l’idolâtrie repose sur des apparences trompeuses et des identifications fallacieuses.

Les idoles ne sauraient être des représentations adéquates de figures idéales et atemporelles : elles ne sont que des simulacres, de vaines apparences, des images.

Avec le texte Pupilla que met brillamment en scène Maëlle Dequiedt avec pour interprète l’actrice inventive et généreuse Laure Werckmann, figure iconique à la palette de jeu plurielle – touches d’émotions, vif allant et volonté déterminée -, capable d’élever une stèle de dignité et d’humanité profonde à son personnage, l’auteur de théâtre Frédéric Vossier s’amuse à déconstruire finalement le cliché de la mythique actrice hollywoodienne, non pas Marilyn Monroe, mais Elizabeth Taylor.

En tentant de capter le secret de sa force vitale – une pulsion de vie inentamable. Liberté de la femme, démesure et désir absolu de mordre la vie à pleines dents – père, mère, frère, hommes et femmes, en se moquant des conventions et attendus.

Laure Werckmann, spectatrice-narratrice installée dans une salle de cinéma aux chaises rigoureusement alignées, évoque la vie de cette icône de cinéma, un écran de salle obscure sur le lointain où sont projetées dès le début, des extraits de films mythiques. Et Elizabeth a été mariée huit fois dont deux fois avec Richard Burton.

Nommer Richard, répéter son nom, le convoquer sur la scène et l’appeler sans fin, voilà une profération dont ne se lasse jamais l’interprète – mi – Liz mi – Laure.

L’écriture de Frédéric Vossier est répétitive, hallucinée et hallucinatoire, et la comédienne s’approprie peu à peu la conscience éclairée de cette âme en peine, comme si émettre un jugement, dire son sentiment, puis l’émettre et le redire encore une fois augmentait les sensations éprouvées par ce sentiment unique d’exister.

Des images apparaissent avec Liz Taylor et Richard Burton, séparément ou ensemble ; l’interprète sur le plateau de scène a l’allure hagarde, à la fois éblouie et aveuglée par son personnage, elle déambule et erre entre les sièges qu’elle écarte.

Habitée par d’autres voix et d’autres figures fantomatiques, l’interprète ne cesse d’invoquer Ludwig – Louis II de Bavière, empereur mécène de Richard Wagner – encore un autre Richard – et cousin d’Elizabeth d’Autriche – autre Elizabeth -, qui a donné son nom au film de Luchino Visconti, Ludwig ou le crépuscule des dieux.

Image voguant entre réel et fiction, invention, mensonge, trivialité et vulgarité, Elizabeth Taylor reste aujourd’hui l’une des pionnières – femmes subversives – à s’être attaquée aux préjugés misogynes et réactionnaires du cinéma américain.

L’évocation d’une figure féminine si flamboyante, incarnée par une comédienne à la fois malicieuse et sensuelle sur la scène, vivante et tonique, trouve son équilibre à travers non seulement la discrétion suggestive de la musique, mais à travers encore les images projetées qui posent le décor et la teneur d’une atmosphère ineffable.

Devant l’écran, un rideau de fil renouvelle, en se mouvant, les apparitions de l’icône.

Ainsi, la splendeur majestueuse des montagnes enneigées, inspirées par la Bavière ou les paysages de La Montagne magique de Thomas Mann, bribes d’une présence au monde singulière et irremplaçable auprès de la grande nature consolatrice :

« Paysage de montagne dans la brume. Le sommet d’une haute montagne. Quand on parle de la montagne. Quand une femme se met à parler de la montagne. Elle pourrait dire : viens. Elle pourrait dire : monte encore avec moi sur les hauteurs. Elle pourrait répéter : viens jouer avec moi dans la forêt et dans la montagne. »

Immatérielle et aérienne, telle l’icône de cinéma entrevue en noir et blanc sur l’écran, mais encore présence charnelle de théâtre grâce au jeu libre et spontané de la comédienne qui reste soi, Laure Werckmann soumet le public à son rayonnement.

Véronique Hotte

Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan 75014 Paris, du 11 au 31 janvier 2019, lundi, mardi, vendredi 20h, jeudi, samedi 19h, relâche mercredi et dimanche. Tél : 01 43 13 50 50

 

 

Crédit photo : Mathilde Delahaye

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« Les idoles » du jeune Christophe Honoré dans l’œil du Sida 

« Les idoles » du jeune Christophe Honoré dans l’œil du Sida  | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan 14.01.2019

Photo Jean-Louis Fernandez

 


Cinéastes, écrivains, auteurs dramatiques, journalistes, ils sont tous morts du sida à la même époque, celle de la jeunesse de Christophe Honoré, et tous homosexuels comme lui.Il les met en scène en reprenant la méthode de travail qui avait fait le succès de son spectacle « Nouveau roman ».  On ne gagne pas à tous les coups.
 
Six ans après Nouveau roman, Christophe Honoré signe Les idoles. Pour impersonnels qu’ils soient, les titres cachent une approche personnelle. Dans le spectacle de 2014, l’écrivain Christophe Honoré approchait des écrivains qu’il avait lu, aimé et qui étaient rassemblés autour d’une même maison d’édition, les Éditions de Minuit, formant un groupe, celui les écrivains du Nouveau roman, qui, en fait, se résume à une photo devenue célèbre.

Morts en 35 et 59 ans

Dans le nouveau spectacle, l’écrivain, l’homme de théâtre et le cinéaste Christophe Honoré rassemblent des êtres qui, comme lui, sont homosexuels et ont marqué sa jeunesse, tout comme les écrivains du Nouveau roman. Et il reprend le même principe de production : choix des acteurs pour incarner les personnages sans souci de ressemblance immédiate, gros travail de documentation et d’échanges, improvisations filmées à partir de thèmes ou de faits, retranscription, écriture. Une méthode dont Nouveau roman a montré l’efficacité (lire ici), c’est moins probant avec Les idoles. Pourquoi ?

Toutes les idoles de Christophe Honoré ont tragiquement disparu, des hommes morts du sida entre 1989 et 1995 (année où commencent à arriver les trithérapies). Par ordre de disparition : l’écrivain de théâtre Bernard Marie- Koltès, le cinéaste Jacques Demy, l’écrivain mais aussi journaliste Hervé Guibert, le journaliste mais aussi écrivain Serge Daney, le cinéaste Cyril Collard, l’écrivain de théâtre Jean-Luc Lagarce. Le plus jeune (Collard) avait 35 ans, le plus âgé (Demy) 59 ans.

Chacun a un rapport particulier au sida. Guibert, dès lors qu’il est atteint par le virus, le met au centre de son œuvre tout comme Collard. Pour Largarce qui ne cache pas sa maladie, ce n’est pas un sujet (ce mot n’apparaît pas dans ses pièces), il en va de même pour les écrits et articles de Serge Daney. En revanche, quand Demy meurt en 1990, sa compagne Agnès Varda interdit de mentionner qu’il est une victime du sida , elle ne le révélera publiquement qu’en 2008.

Une certaine disparité

Il est évident que la maladie à l’époque assortie d'une mort annoncée plus ou moins proche et sans compter les ami(e)s qui disparaissent, infléchit l’œuvre des uns et des autres. Contrairement aux écrivains du Nouveau roman qui, bien que très différents les uns les autres, se connaissent, se croisent aux Éditions de minuit, ces artistes atteints du Sida sont beaucoup plus éclatés, certains ne se sont jamais rencontrés. C’est d’abord le fait d’être des idoles de l’ex jeune d’Honoré et d’être morts du Sida en une poignée d’années qui les réunit.

Cette disparité, relayée par celle des disciplines (écrivains, dramaturges, cinéastes, journalistes) entraîne une atomisation du spectacle, chacun étant mis tour à tour en avant: Marina Fois disant le très beau texte de Guibert sur la mort de Foucault d’une voix à peine audible, Julien Honoré disant le bouleversant texte (retrouvé après sa mort) où Lagarce raconte la dernière nuit passée avec son ami Gary quasi mourant. Etc. A chacun son moment. C’est moins réussi avec Collard (Harisson Arévalo) ou Koltès (Youssouf Abi- Ayad), compliqué avec Daney, cependant l’acteur Jean-Charles Clichet (qui était le Robbe-Grillet de Nouveau roman) imagine de belles parades. Bref, on est ici au top de l’émotion, là à la peine, le décor qui ressemble vaguement à un lieu de drague n’est pas toujours d’une grande aide en la matière.

Conscient de cela, Christophe Honoré, par de multiples voies d’accès, en entraînant ses acteurs sur les voies de l'improvisation ou en nourrissant une bande son allant des Doors aux Demoiselles de Rochefort, tente de multiplier les scènes collectives et de mettre de la gaîté, du mouvement. Il n’y parvient pas toujours.

L’idée forte, et on ne peut plus productive, c’est d’avoir confié le rôle de Jacques Demy à Marlène Saldana. Demy est plus vieux que les autres, il est un peu à part, Saldana a plus d’abattage que les autres et plus le goût de l’invention . En matière d’improvisation et d’aventures casse-gueules, elle a quelques kilomètres d’avance au compteur. C’est une habituée ds spectacles bringuebalants de la compagnie Zerep et les murs de la Ménagerie de verre n’ont pas oublié ses prestations dingos dans les spectacles d’Yves-Noël Genod. Christophe Honoré, sous le charme, lui offre des numéros d’anthologie, depuis Liz Taylor ramasseuse de fonds pour le Sida jusqu'à la confection en rythme de crêpes bretonnes en petit tablier sur son bustier, en passant par une danse frénétique et déjantée qui entraîna spontanément les applaudissements du public de l’Odéon un soir de première où bon nombre de spectateurs découvraient le phénomène. Une idole de plus, mais bien vivante celle-là.

Créé au Théâtre de Vidy à Lausanne, après différentes villes, le spectacle Les idoles est à l’Odéon-théâtre de l’Europe jusqu’au 1er février, il sera à la Comédie de Caen les 6 et 7 fév et au Granit de Belfort les 14 et 15 fév.

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Orphée aphone, texte et interprétation de Vanasay Khamphommala

Orphée aphone, texte et interprétation de Vanasay Khamphommala | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Mireille Davidovici dans Théâtre du blog - 13 janvier 2019

 

 

Orphée aphone, texte et interprétation de Vanasay Khamphommala

 En prologue à Orphée aphone, le spectacle s’ouvre sur une Invocation à la muse, où le comédien-poète cherche l’inspiration sous les coups d’une muse fouetteuse, interprétée par la performeuse Caritia Abell. Cet étrange rituel, dans un décor bucolique un peu mièvre,  allie sado-masochisme et tendresse romantique. Il apparaît comme un bricolage improvisé en direct, dont on suit l’élaboration grâce à un surtitrage décalé et humoristique. On ne cerne pas vraiment l’utilité de cet incipit dans l’économie générale du spectacle. Il  se veut création éphémère, en contraste avec Orphée aphone, rigoureusement écrit et composé. Et comme une esquisse d’où surgira le corps de la pièce. 

 Orphée apparaît enfin ; selon le mythe, en quête de son Eurydice, précipitée aux Enfers le jour de leurs noces par une morsure de serpent. Mais, brisé de douleur, le Poète des poètes a perdu sa voix légendaire. Sans elle, comment convaincre les divinités souterraines de lui rendre sa bien-aimée ? Faute de chant, il lui reste la parole.  Vanasay Khamphommala a été chanteur puis perdu sa voix : « Orphée aphone est une tentative de répondre au silence qui s’est imposée à ma vie, dit-il. Une manière de retrouver une voix silencieuse dans l’écriture.» Comme Orphée, en deuil d’un être cher, il tente aussi avec cette pièce: «de ressusciter un fantôme dans la fiction.» Il choisit l’alexandrin, vers classique par excellence, qu’il émaille de trivialités, à la manière de William Shakespeare dont il a traduit plusieurs œuvres.

En deux parties, la pièce, contrairement à l’original, donne la parole à Eurydice, à la suite d’Orphée. Corps longiligne d’éphèbe, Vanasay Khamphommala évolue avec grâce dans la scénographie simple et légère de Caroline Oriot qui se transforme à mesure que le héros s’enfonce dans les ténèbres. Un voile suffit à habiller l’espace, et les changements de costume marquent les variations de tonalité. Des images surgissent sous l’effet des lumières, accompagnant dans la première partie, un jeu lent et solennel, porté par le texte.

La métrique horlogère de la partition écrite et de la gestuelle  sont celles d’un engagement entier. De par sa formation musicale et théâtrale, l’artiste maîtrise tous les codes et chacun de ses mouvements donne à cette première partie une inflexion tragique, rompue à bon escient par des traits d’humour et quelques vulgarités. Il conçoit son adaptation comme un «hommage irrévérencieux».   «La perfection que ce classicisme exige est, comme le visage d’Eurydice, une perfection inaccessible.»

 Abandonné à son triste sort, Orphée se métamorphosera en Eurydice. Les alexandrins se disloquent en sanglots et le lamento se brise en éclats, dans la mise en pages du livre comme dans l’espace scénique. Eurydice répond à Orphée sous une forme plus contemporaine, jouant de l’ambiguïté masculin/ féminin. « Le silence est aux morts/ la parole aux vivants/ et chanter pour les morts/c’est chanter pour le vent/  espérant que/peut-être/ traversant le temps/ le vent leur portera/ l’écho de notre chant/ », dit l’amante dont la voix fond, à la plainte de Didon dans l’aria finale du Dido and Aeneas,  opéra d’Henry Purcell : « Remember me/but ah/ Forget my fate (…).   » avec une voix perchée de mezzo-soprano.

 Vanasay Khamphommala, traducteur et auteur d’un Faust,  et de ce premier spectacle personnel, se présente aussi comme «chanteuse ». Artiste associé au Centre dramatique national de Tours où il travaille comme dramaturge depuis plusieurs années, notamment pour les mises en scène de Jacques Vincey, directeur des lieux, il signe ici une performance poétique et baroque, où la langue et la versification, soigneusement architecturées, soutiennent une interprétation fluide et légère. On regrette un peu l’introduction improvisée de cette Invocation à la muse, plus kitsch que sado-maso, dont la fausse ironie nous a moins convaincus, même si cette performance témoigne du même engagement corporel qu’Orphée aphone. On découvre ici un artiste original qui  met ses capacités littéraires, physiques et vocales au service d’un mythe réactualisé, en jouant sur le trouble du « genre ». Un thème dans l’air du temps, mais déjà présent dans l’antiquité gréco-romaine, notamment chez Platon, ou Ovide dont on a célébré en 2017, les deux mille ans de la mort ).

 Mireille Davidovici

Du 9 au 15 janvier, Théâtre Olympia, 7 rue Lucé, Tours (Indre-et-Loire) T. : 02 47 64 50 50.  

Du 11 au 15 mars, aux Plateaux Sauvages à Paris XX ème.

 Le texte est publié dans un recueil avec un autre conte des Métamorphoses d’Ovide, Vénus et Adonis, aux Editions Théâtrales.

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Marie-Sophie Ferdane : "Être actrice, ce n'est pas un métier, c'est une façon de vivre"

Marie-Sophie Ferdane : "Être actrice, ce n'est pas un métier, c'est une façon de vivre" | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Sur le site de l'émission l'Invité Culture de Caroline Broué, sur France Culture 19.01.2019

 

A l'occasion de la Nuit de la lecture, une amoureuse de la littérature devenue comédienne, passée par la Comédie française, qui incarne une cheffe d’orchestre dans la nouvelle série de France 2, "Philharmonia", un thriller haletant qui se passe dans le monde de la musique classique

 

Ecoutez l'entretien en ligne (26 mn)


En septembre dernier, elle incarnait de l’avis de tous une bouleversante Dame aux camélias sur les planches du Théâtre national de Bretagne. Avant cela, de la Bérénice de Racine à la Célimène de Molière, de la Lady Macbeth de Shakespeare aux Nina (La Mouette) et Macha (Les Trois Sœurs) de Tche­khov, elle a interprété les plus grands rôles féminins au théâtre. La Comédie Française ne s’y est pas trompée, qui l’a recrutée comme pensionnaire en 2007, avant qu’elle reprenne sa liberté en 2013. Depuis, sa carrière oscille entre théâtre, cinéma et télévision, jeu et mise en scène. On la verra dès mercredi prochain sur France 2 dans une nouvelle série haletante, Philharmonia, où elle joue une grande cheffe d’orchestre…

Extraits de l'entretien : 

 

Le fait d’être musicienne moi-même m'a beaucoup aidée sur ce tournage. Ce qui m’a attiré dans cette série c’était de revivre cette communion de personnes qui jouent de la musique ensemble et que j'avais connue étant enfant.

 


Etre actrice, c'est une façon de vivre, on n’arrête pas le soir en se disant la journée de travail est finie. Tout ce que l’on vit dans notre journée de tournage ou de spectacle, on l’emporte avec soi. 

 

 


J’adore lire à voix haute. Je l’ai même fait sur scène où il n’y a pas de jeu de mise en scène mais juste une voix. C'est ainsi qu'une relation très particulière entre le lecteur et les spectateurs se met en place.

 Pour aller plus loin...
Le dossier de presse du la série.
Infos sur le spectacle "La 7ème vie de Patti Smith" au 104 à Paris.  
Infos sur La Nuit de la Lecture du samedi 19 janvier 2019. 


Légende photo ; Marie-Sophie Ferdane• Crédits : JOEL SAGET - AFP

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Jean-Louis Martinelli met en scène Ils n'avaient pas prévu qu'on allait gagner de Christine Citti

Jean-Louis Martinelli met en scène Ils n'avaient pas prévu qu'on allait gagner de Christine Citti | Revue de presse théâtre | Scoop.it

par Christophe Candoni dans Sceneweb le 20 janvier 2019

 

Pas de théâtre au foyer, seulement la dure réalité


A la MC93, de jeunes acteurs « issus de la diversité » donnent corps et voix à des mineurs rencontrés en foyer d’accueil d’urgence dans Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, un projet théâtral porté par Christine Citti et Jean-Louis Martinelli.

Elle est une présence humble et discrète sur le plateau. Plus observatrice qu’actrice. Elle s’assoit dans un coin, écoute, regarde, prend quelques notes sur un carnet, comme pour se donner de la consistance, garde la face tout en étant bouleversée. Christine Citti rejoue sur scène et sous le nom d’Emmanuelle la comédienne qu’elle était lorsqu’elle a passé les portes d’un foyer d’urgence de La Courneuve. Elle aurait voulu proposer aux résidents de faire du théâtre. Mais trop éloignée de leur univers et de leurs préoccupations, la pratique envisagée sous la forme d’ateliers n’a pas été réalisable. Elle s’est alors attardée à plus simplement chercher à les rencontrer, recueillir leur parole. Et là encore, ce ne fut pas mince affaire. On comprend tout de suite mieux cet endroit si particulier qu’elle occupe dans le spectacle. Quelqu’un qui cherche sa place sans l’avoir vraiment trouvée. Quelqu’un de démuni, d’impuissant face à une réalité qui la dépasse totalement.

Christine Citti a pensé à l’écriture pour témoigner. Elle a repris ses notes, ses souvenirs forcément marquants, s’est autorisée à broder, inventer tout en collant à la réalité vécue. Elle a dessiné des situations, des personnages, plus vrais que nature et a livré cette pièce, Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, dont le titre est inspiré d’une chanson qui passait en boucle sur les téléphones portables des gamins lors de ses visites.

Sur la scène de la nouvelle salle de la MC93, sont disposés un grand canapé, une fontaine à eau, des tables et chaises de réfectoire. Une boite en plexiglas figure le bureau des éducateurs. On se trouve dans une salle commune impersonnelle et quelque peu similaire à celle des centres qu’elle a visités. De jeunes acteurs dont certains proviennent de l’association Mille visages endossent avec verve et crédibilité la posture sans gêne, sans filtre, et le ton si véhément et parfois agaçant des mineurs tout feu tout flammes.

Ainsi, le spectacle proposé remplit la mission qu’il s’est donné : faire entendre un discours que l’on n’entend peu et rendre compte de l’instabilité permanente d’un cadre explosif où, même sous contrôle, tout peut dégénéré. Il rend compte du travail forcené des éducateurs dépassés par les événements, la charge de travail et le manque de moyens, de la violence inouïe que vivent les adolescents en rupture familiale et sociale, leur errance, leur incommunicabilité, les dangers de la délinquance, de la drogue et même la prostitution auxquels ils sont confrontés. Tout est raconté sans tabou ni sensationnalisme.

Mais là où le spectacle crée le malaise, c’est qu’il se fait le récit compliqué d’une impasse, d’un ratage, pointant l’incapacité et l’impossibilité tenaces de venir en aide, et ce malgré toute la générosité et la sincérité affichées, l’ouverture, la volonté de transmission et de compréhension de ses signataires, le geste se conclut sur un échec. Le fatalisme du propos fait rager. Reste que se dessine une humanité complexe, fragile, à considérer. C’est la raison d’être d’une telle proposition qui est tout à fait significative du solide travail initié par Hortense Archambault à la direction du théâtre de Bobigny, un théâtre de terrain et proche des gens.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr



Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner
Mise en scène, scénographie et lumière Jean-Louis Martinelli
Texte Christine Citti
Collaboration artistique Thierry Thieû Niang
Avec Christine Citti, Fejria Deliba, Yoann Denaive, Loïc Djani, Zakariya Gouram, Yasmine Hadj Ali, Yasin Houicha, Elisa Kane, Kenza Lagnaoui, Margot Madani, François-Xavier Phan, Mounia Raoui, Francis Tambwa
Costumes Elisabeth Tavernier
Lumière Jean-Marc Skatchko
Construction décor Ateliers de la MC93

Production Compagnie Allers/Retours, MC93 — Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
Coproduction Le Liberté, scène nationale — Toulon, en cours
Remerciements au Théâtre Jacques Carat — Cachan.
Avec la participation artistique du Jeune théâtre national.
Théâtre — Création

Durée : 1h30

MC93
16 > 25 janvier 2019

Crédit photo Caroline Bottaro

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La brêche humaine  : La Réunification des deux Corées, de Joël Pommerat

La brêche humaine  : La Réunification des deux Corées, de Joël Pommerat | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Thierry Jallet dans Wanderersite  14 janvier 2019


« Je ne sais pas très bien comment parler de cette pièce. Pourtant elle est relativement simple. C’est une suite d’instants sans unité déclarée ou cohérence narrative. Elle ressemble plus à une succession de petits fragments fictionnels, comme des nouvelles, sur un thème à peu près commun » C’est en ces termes que Joël Pommerat évoque La Réunification des deux Corées dont le titre singulier retient déjà l’attention. A l’entrée en salle, guidé par le personnel du TNP, on est frappé par le dispositif bifrontal choisi et par le couloir imposant qui sépare les deux gradins qui se font face. L’auteur metteur en scène choisit manifestement de s’écarter des sentiers balisés, optant pour une forme tout en étrangeté alliant le texte et l’espace dans lequel il est mis en scène. Car il en va de l’étrange, comme le souligne délicatement cette brèche centrale, ce couloir sombre et vide, alors que la salle se remplit, séparant le public en deux. Comme deux Corées à distance l’une de l’autre, d’emblée. Comme deux zones immuablement séparées de part et d’autre d’une fente nette, par‐delà laquelle on se voit sans se regarder vraiment. Ce long couloir est borné par les ombres du hors‐scène dissimulant à notre vue comédiens et techniciens, dans les coulisses comme autant de ténèbres qui vont jeter dans la lumière chaque saynète juste avant de l’engloutir à nouveau.

Au‐delà de l’espace comme un lieu indéfini, la mise en scène propose un traitement particulier du temps. Chaque « fragment » est un surgissement comme une brève déflagration visuelle se déroulant de façon autonome, sous nous yeux. Il y a quelque chose du mirage dans ces apparitions fulgurantes, là, sur ce plateau‐ligne de faille qui pousse la chronologie à la rupture. Chaque fragment figure un présent éternel, chaque action est en perpétuel accomplissement. Ce sont vingt éclats de vie, vingt passages obscurément délimités dans le temps, sans cesse réactualisés au fil des représentations. Loin de chercher à reproduire la clarté naturelle et réaliste du jour et de la course du temps, les projecteurs font plutôt apparaître au sol des motifs recherchés évoquant par exemple, les ombres mouvantes d’un feuillage sous une mystérieuse lune ou encore le carrelage suranné d’une maison bourgeoise. Soulignons ici le raffinement avec lequel le travail sur la lumière est exécuté au fil du spectacle, travail qui n’est pas sans rappeler l’univers du cinéma : certaines saynètes s’achèvent par la fermeture progressive d’une découpe comme un fondu au noir, comme une allusion discrète aux premiers films. Aux images qui se fixent comme on écrit pour conserver la mémoire des Hommes. En somme, au croisement du réel et de l’abstrait, le lieu n’est pas vraiment un lieu, le temps n’est pas vraiment un temps et à cet égard, on songe aux mythes fondateurs de l’humanité. C’est ainsi que commence le défilé de ces personnages mis en présence des autres, comme autant de brefs récits mythologiques à se remémorer inlassablement.

Les personnages, portés par des comédiens tous formidablement engagés et les faisant apparaître stricto sensu suivant de rigoureux enchaînements, n’ont que rarement une identité, exception faite du « mariage » par exemple, où dans un rocambolesque échange Christian, le futur marié, est accablé d’abord par Caroline, la sœur jumelle de Christelle la future mariée. Caroline veut empêcher leur union parce que « ça va à l’inverse des lois naturelles », parce qu’elle aime Christian et qu’il l’aime aussi selon elle, puisqu’ils ont échangé un baiser. S’ensuit l’arrivée des trois autres sœurs soucieuses du retard des futurs époux. Au fil d’un conseil de famille de dernière minute pour sortir de la crise, aussi enflammé que désopilant, chacune d’elles finit par reconnaître avoir été un jour embrassée par Christian. Le mariage est annulé et restent dans la brèche, sous les yeux des spectateurs, Christian et Myriam, la seule des sœurs déjà mariée qui conclut sur la prise de conscience d’une déception : « En fait c’est con mais j’ai toujours regretté que ça n’aille pas plus loin entre nous deux. »

Comme celui‐ci, chaque instantané va mettre à jour sous les yeux des spectateurs, les rapports humains, les liens amoureux dans ce qu’ils ont de plus complexes voire de plus contradictoires quelquefois. Joël Pommerat et ses comédiens interrogent ce qui unit les êtres, ce qui les sépare simultanément aussi. Ils soulignent avec justesse la difficulté à dogmatiser le sentiment pour l’Autre mais se proposent plutôt d’en explorer le champ des possibles. Convoquant le mythe platonicien de l’androgyne primitif, La Réunification des deux Corées met en présence des êtres qui en cherchent d’autres et par essence, vivent – ou survivent – en état de manque.

Incarnée par la lumineuse Agnès Berthon, la figure gracile très glam rock, à la voix mâle et grave se dressant à plusieurs reprises sous les spotlights tel un hologramme de David Bowie, rappelle le récit d’Aristophane dans Le Banquet. Le mythe une fois encore. Comme un fil conducteur pour mieux faire voir.

L’amour ici est inextricablement lié au manque, avec le désir de l’Autre qui peut combler ou qui pourrait combler suivant ce qu’on se raconte pour s’en persuader. Il est lié à la séparation aussi. Et renvoie à soi‐même en définitive. C’est, dans la toute première saynète, la femme qui répond à une voix féminine et affirme qu’elle « préfère cette solitude à cette absence d’amour », seule, à un bout du plateau‐ligne de faille. C’est plus loin, une autre femme qui hurle à sa compagne « Rends‐moi cette part de moi que tu as gardé en toi » et qu’elle essaye de lui arracher physiquement, basculant dans la violence. C’est la prostituée qui interpelle celui qu’elle aime et qui la quitte, en l’interrogeant « Mais moi ? Je suis qui ??? […] un orifice ? »


C’est aussi cet homme et cette femme qui endurent les ébats de leurs conjoints respectifs plus loin, dans la cage d’escalier, assis dans deux fauteuils – bouleversants Marie Piemontese et Philippe Frécon – et qui en arrivent à la conclusion terrible et merveilleuse qu’ils sont « proches finalement » , dans cette douleur qui les rassemble. C’est le couple désespéré qui se créent de « faux » enfants à faire garder par une baby‐sitter quelconque pour continuer à exister, par peur de devenir « comme deux étrangers, deux fantômes l’un à l’autre » ce qu’ils disent redouter « comme la mort ».  Yannick Choirat est très émouvant dans le rôle de l’homme qui se débat pour tenter de sauvegarder l’apparence de son couple « qui prévient les autres de notre, de votre existence » même si on n’a « rien à se dire de vraiment important ». Enfin, c’est cet autre couple qui marche de long en large, d’un bout à l’autre du plateau‐ligne de faille : la femme – Agnès Berthon – a perdu la mémoire et, comme une nouvelle référence à ce présent perpétuel, son mari – Philippe Frécon – lui répète les mêmes choses à chaque visite : leur histoire commune, leurs enfants, leurs relations sexuelles. Et elle de s’étonner : « Ah bon ? » Jusqu’à ce que dans un cri de dépit, il lui exprime avec véhémence leur rencontre – « c’était parfait » – leur union – «  c’était comme si la Corée du Nord et la Corée du Sud ouvraient leurs frontières et se réunissaient ». D’une grande justesse, les deux comédiens campent un homme et une femme qui, à travers un dialogue de sourds en raison de l’amnésie de cette dernière, réaffirment continuellement cette difficulté d’aimer. Celle qui déchire intérieurement car, comme un autre personnage le revendiquera aussi, « l’amour, ça ne suffit pas » : il faut supporter le manque. Alors, on est condamné à l’errance dans la brèche, à se tourner autour comme les autos tamponneuses qui ne parviennent même pas à se percuter dans un autre fragment presque muet tout à fait réussi.

Au bout de presque deux heures de spectacle, les applaudissements sont très nourris. Nous avons ri – un peu jaune parfois – nous avons été touchés – souvent – et sans doute nous sommes‐nous reconnus par‐delà la brèche qui a fonctionné tel un miroir en fin de compte. Parce que le théâtre de Joël Pommerat est fondamentalement humain, il nous parle de nous. Quittant la salle, on peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas un discours qui nous manque aujourd’hui, cruellement parfois, et que nous venons chercher, réunis – plus que réunifiés – au théâtre. Et animés d’un grand désir d’humanité.



Légende photo : Anne Rotger, Saadia Bentaïeb, Ruth Olaizola, Marie Piemontese et David Sighicelli pour "Mariage"

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"SStockholm", l’enfermement psychologique par la lorgnette : une pièce de Solenn Denis créée au TNBA - Bordeaux

"SStockholm", l’enfermement psychologique par la lorgnette : une pièce de Solenn Denis créée au TNBA - Bordeaux | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Olivier Fregaville-Gratian d'Amore  dans son blog l'Oeil d'Olivier 17 janvier 2019 

Dans SStockholm, au TnBA, Solenn Denis explore le rapport entre victime et geôlier

Reprenant sa première création qui s’inspirait de l’affaire Natasha Kampusch, Solenn Denis, artiste associée du TnBA et dont on a pu apprécier la plume acérée, vénéneuse dans l’excellent Sandre en 2014, puise dans les tréfonds de l’âme humaine, celle corrompue du bourreau, mais aussi celle pervertie de la recluse, et cisèle un texte âpre, brutal qui donne des frissons. Une immersion glaçante dans la relation otage – geôlier !

On entre dans la salle par la petite porte à l’arrière du décor. On traverse le plateau, encore ignorant du drame qui va s’y jouer. Dans une pénombre savamment travaillée, chacun cherche presque à tâtons, une place pour s’asseoir sur l’un des deux gradins qui bornent la scène, ce ring où bientôt deux êtres vont confronter leur regard, leur violence, leur désir, leur droit, leur devoir. Une odeur de terre fraîchement retournée exhale du sol. Tout est fait pour qu’un certain malaise envahisse le spectateur, que des interrogations titillent son esprit. Mais où est-on au juste ?

Le noir se fait. Deux faisceaux de lumière viennent éclairer l’espace, le scruter. Deux jeunes femmes, frigorifiées, pointent le bout de leur nez. Comme deux voleuses revenant sur le lieu d’un crime prescrit depuis longtemps ou comme deux rescapées venant religieusement se recueillir dans une maison devenue relique, elles n’osent entrer. Très vite, les souvenirs de l’un d’elles remontent à la surface, la submergent. Tout bascule. Elle se revoit quelques années plutôt, errer dans cet étrange lieu, qui évoque le dénuement, la pauvreté.


Au centre d’une pièce sans fenêtre, une étroite table en formica et deux chaises sont à peine éclairées par la lumière froide, clinique provenant de néons. Tout respire le vide. Installés, face à face, un homme et une jeune femme picorent dans une même assiette, dissertent de la vie, de la guerre froide, de « chats à fouetter » au propre comme au figuré, de cactus, du film qu’il y avait hier soir à la télé. Tout est assez insolite, bizarre. Cela sonne faux. Sont ils mari et femme, amant, père et fille, ou bien autre chose ?

Alors que l’atmosphère se tend, une forme de perversion se dégage de leur conversation. L’homme s’impose, devient dominant, violent. Récalcitrante, difficilement domptable, la jeune fille le provoque. Elle refuse d’obéir, se cambre, mais finit par céder à ses demandes toutes plus étranges les unes que les autres. Les lignes se troublent, la tension est de plus en palpable. L’orage éclate. Les corps se séparent. Puis tout recommence. Les mêmes dialogues, les mêmes gestes se répètent. L’un est le bourreau, l’autre, une victime.

S’inspirant de l’histoire de Natasha Kampusch, une jeune autrichienne retenue plus de huit en captivité par son ravisseur,drame qui avait secoué l’Europe en 2006, Solenn Denis signe un texte brut, cinglant, taillé à la serpe, sans compromission, sans fioriture. De sa vision presque clinique, elle plonge dans les névroses de deux êtres, les noirceurs de leur âme, creuse au plus profond afin de décortiquer les mécanismes qui régissent le couple prisonnière – geôlier, la genèse du syndrome de Stockholm. Sans excuser la violence du crime, l’enfer de la séquestration, elle esquisse dans ce récit âpre la frontière fragile entre fantasme et passage à l’acte, entre soumission et rébellion, entre amour et haine.




De cette promiscuité imposée, de cette servilité infligée, une relation trouble née modifiant les sentiments de l’un et de l’autre, corrompant leur regard, leur faculté de jugement. Portée par Erwan Daouphars, magistral, autant doux qu’inquiétant, et Faustine Touran, follement enfantine, terriblement mature, accrochée coûte que coûte à une possible libération, qui ne pourra exister que dans la mort de l’un des deux, SStockholm prend aux tripes, secoue les entrailles. Un spectacle déroutant, décapant dont la brutalité est nécessaire, la rudesse salvatrice !

SStockholm de Solenn Denis
TNBA
Studio de création
3, Place Pierre Renaudel
33800 Bordeaux
jusqu’au 1er février 2019
du mardi au vendredi à 20h00 et le samedi à 19h00
durée 1h20

Mise en scène du Collectif Denisyak
Avec Erwan Daouphars, Faustine Tournan & Solenn Denis
Scénographie d’Éric Charbeau & Philippe Casaban
Création lumière d’Yannick Anché
Création sonore de Jean-Marc Montera
Regard chorégraphique d’Alain Gonotey
Construction décors de Nicolas Brun & Stéphane Guernouz
Ce texte, publié aux éditions Lansman, a reçu la Bourse d’encouragement du CNT 2011 et le Prix Godot 2012.
Reprise de production Collectif Denisyak et Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine
Production Compagnie du Soleil Bleu (dans le cadre de la Pépinière du Soleil Bleu-Glob Théâtre)
Collaboration avec le Collectif Denisyak
Coproduction avec l’IDDAC – Institut Départemental de Développement Artistique et Culturel – Gironde, OARA – Office Artistique de la Région Aquitaine, Glob Théâtre – Bordeaux
Soutien financier de la DRAC-Aquitaine, de l’ADAMI et de la Ville de Bordeaux.

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David Arribe, entre rêve et réalité

David Arribe, entre rêve et réalité | Revue de presse théâtre | Scoop.it


Par Léna Martinelli dans Les Trois Coups 17 janvier 2019

 

Voir sur le site d'origine 

Quand il ne crève pas l’écran, David Arribe brûle les planches. Entre deux rôles, rencontre avec un acteur exceptionnel.

Il est là ! C’est un début de soirée d’hiver, ce moment où le trac commence à le gagner quand il foule les plateaux de théâtre. Ce soir, relâche. Il répète le prochain spectacle, Face à face, créé aux Plateaux Sauvages et repris au Théâtre de l’Atelier jusqu’au 24 février.

Dans cette adaptation du scénario d’Ingmar Bergman par Léonard Matton, Jenny, une psychiatre comblée en apparence, tombe dans la dépression. À travers ses rêves et ses cauchemars, celle-ci va se livrer à sa propre analyse, telle une enquêtrice sur la piste de son trauma enfoui le plus intime.

Pour l’accompagner dans son face-à-face, Thomas, une rencontre d’un soir, est en retrait. Dans cette affaire ultra-sensible, David Arribe tempère son jeu pour contenir le flot d’émotions de ce personnage plein de mystère, dont on apprend qu’il a survécu, lui aussi, à une tentative de suicide. Il nous conduit loin des rivages conventionnels, tandis que sa partenaire, Emmanuelle Bercot, exprime haut et fort sa souffrance.

S’il est doux comme un agneau, on devine toutefois quels démons intérieurs Thomas a dû combattre : « C’est une nouvelle expérience passionnante car Bergman ouvre à tous les possibles. Il explore l’infiniment petit en découpant l’âme au scalpel. Or, l’intime confine à l’universel », précise David Arribe. Cette création met bien en avant l’immédiateté du jeu des acteurs, entre rêve et réalité.

Intensité poétique

Cette pudeur, David ne l’a pas tout le temps. Tout dépend évidemment du personnage ! Mais il aime le trouble. Laisser planer le mystère. Quel que soit le rôle, il met en jeu cet abîme. Toujours sur le fil du rasoir, il alterne force et fragilité, entre ombre et lumière.

David Arribe fait beaucoup de théâtre mais il a endossé son premier grand rôle au cinéma. Dans Mes Frères, de Bertrand Guerry, il incarne Rocco, qui a connu son heure de gloire sur la scène du rock indé. On le retrouve dix ans plus tard sur une île, défilant en tête de la fanfare locale, toujours aux côtés de son frère. Au-delà de la maladie incurable de Rocco, un secret les lie. Un soir, leur sœur Lola réapparaît dans leur vie. Des souffrances humaines ont brisé les cœurs, meurtri les corps et enfoui la parole, mais la joie va renaître de la fraternité.

RécompenseS

Encore une fois, il est question de vie et de mort, dans ce film très lumineux. Et David Arribe est là, face à moi, fou de joie car auréolé de nouveaux prix. En effet, il vient d’apprendre que le Festival international du film de Bruxelles lui a remis le Prix du meilleur acteur 2018. Il croit rêver. Pourtant, le rôle de Rocco lui a valu une autre récompense : Prix d’interprétation au Richmond International Film Festival (États-Unis).


Il faut dire que sa prestation est époustouflante. Juste, sensible, David nous fait très bien partager ses sentiments : la frustration, l’abattement, la colère ou le rire du désespoir, mais sans pathos ni victimisation. Il ne cherche effectivement pas à sauver son personnage, nous le rendant parfois antipathique. De la force de la nature au paralysé, de la « grande gueule » à l’homme meurtri, l’acteur impressionne par sa palette de jeu. Il est convaincant du début à la fin, subtil dans ses paradoxes.

« Il y a un avant et un après Rocco »

Une vraie reconnaissance, aujourd’hui, même si ce ne sont pas les premières. En effet, il a aussi été remarqué pour son interprétation dans Invisibles, écrit et mis en scène par Nasser Djemaï (Nouveau talent théâtre 2014 au Prix SACD et trois nominations aux Molières en 2014).

Mais quel est donc son parcours ? Après des études théâtrales à l’université Paris VIII, il a été formé à l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (l’École de la rue Blanche) comme comédien. Il a travaillé sous la direction, entre autres, de Redjep Mitrovitsa, François Rancillac, Alain Ollivier, Andrzej Seweryn.  De grands metteurs en scène et certains moins connus, aussi, car David aime participer à des projets collectifs. Il apprécie les aventures au long cours qui font grandir ensemble : « Mes Frères m’a occupé cinq ans. La Trilogie d’Alexandre dix ans. Peut-être que l’exploration de l’univers de Bergman m’accaparera aussi longtemps ? ».

Flamme intérieure

Sa carrière répond à des coups de cœur. Sa générosité s’exprime aussi dans sa façon d’aborder les rôles. Le comédien se glisse aisément dans la peau de ses personnages mais il se documente beaucoup. Ainsi, pour Rocco, il est allé à la rencontre de malades et il perdu 15 kilos. Tordu par la maladie de l’homme de pierre, sa métamorphose physique est impressionnante et il a su donner de l’épaisseur au personnage. Son engagement est total et chaque expérience le transforme en profondeur : «  Il y a un avant et un après Rocco ! Aujourd’hui, je ne suis plus le même acteur ni le même homme ».



Déjà en 2017, David, seul sur scène, faisait vibrer le public dans Vivre, provoquant des vagues d’émotions, jouant un personnage qui redonne foi en l’humanité, projetant la lumière sur un sujet d’actualité sombre : le terrorisme. Peut-on expliquer ce don par une sorte de flamme intérieure ? Et si c’était la grâce…

Vivre est le troisième volet de La Trilogie d’Alexandre, écrite et mise en scène par Hugo Paviot, fondateur de la compagnie Les Piqueurs de Glingues. Celui-ci nous relate comment la grande Histoire peut influer, par ses traumas, sur le destin d’une famille et se répercuter sur les générations suivantes. Depuis 2012, David incarne le personnage central dans les trois pièces. Dans la dernière, Alexandre échappe de peu à un attentat suicide dans un pays du Moyen-Orient. Il s’obstine alors à retrouver la fillette qui a failli appuyer sur la ceinture explosive.

Entre deux rôles

Le comédien aime évoquer ses personnages : « Un rôle ne se choisit pas. Il vient à vous. Et il n’y a pas de hasard. Il arrive au bon moment. Par exemple, le rôle de Rocco a répondu à une nécessité impérieuse, pas narcissique, plutôt celle de me remettre en question et de me faire avancer en tant qu’être humain ».


Il parlerait pendant des heures et on l’écouterait volontiers. Il s’excuse. S’abrite derrière Michel Bouquet, Jeanne Moreau, pour d’exquises citations. Mais on préfère consigner ses propres mots. Car non seulement c’est un grand acteur mais il écrit.

Sa dernière pièce date de 2014. Il a participé à un projet d’écriture collective dont le texte final, En haut !, est publié aux éditions Lansman. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, on lui souhaite donc d’autres beaux rôles, à la hauteur de son talent. ¶

Léna Martinelli

Face à face, d’après Ingmar Bergman

A2R Compagnie

Mise en scène : Léonard Matton

Avec : Emmanuelle Bercot, Philippe Dormoy, Thomas Gendronneau, Lilith Grasmug, Nathalie Kousnetzof, Évelyne Istria

Assistant à la mise en scène : Camille Delpech

Scénographie et lumières : Yves Collet

Composition musiques : Claire Mahieux

Composition piano : Jules Matton

Création costumes : Raoul Fernandez

Conseil artistique : Roch-Antoine Albaladéjo

Durée : 2 h 10

Théâtre de l’Atelier • 1, place Charles Dullin • 75018 Paris

Du 16 janvier au 24 février 2019, du mardi au samedi à 21 heures, le dimanche à 15 heures

De 10 € à 40 €

Réservations : 01 46 06 49 24 et en ligne

Teaser

Tournée

Le 16 mars au Théâtre municipal de Sens
Le 2 avril à l’Espace Legendre, à Compiègne
Le 9 avril à la M.C.N.A., Maison de la Culture de Nevers Agglomération
Le 11 avril au Théâtre d’Auxerre

 

Légende photo : David Arribe dans « Vivre » d’Hugo Paviot © Xavier Cantat

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Grandeurs et misères des comédiens : Le Faiseur de théâtre, de Thomas Bernhard

Grandeurs et misères des comédiens : Le Faiseur de théâtre, de Thomas Bernhard | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Armelle Héliot  dans Le Figaro  le 17/01/2019 

 

 

CHRONIQUE - Au Déjazet, André Marcon subjugue dans Le Faiseur de théâtre, de Thomas Bernhard. Drôle, féroce, jubilatoire.

Le théâtre ne déteste pas se prendre comme l'objet de ses comédies ou de ses tragédies. Le hasard des calendriers fait que, cette semaine, on peut découvrir à Sceaux une pièce élisabéthaine, célèbre, mais rarement jouée, qui montre des spectateurs grimper sur le plateau pour donner des conseils aux comédiens! C'est Le Chevalier de l'Ardent Pilon dans une version repensée par Declan Donnellan. L'Illusion comique, pour reprendre le titre de la comédie baroque de Corneille, est aussi toujours efficace.

Parmi les écrivains du XXe siècle qui ont fait de l'interrogation du théâtre même l'un des axes de leur création, Thomas Bernhard arrive au premier rang. Romancier exceptionnel qui tresse sa vérité, son passé douloureux, pour nourrir Gel dès 1962, un fil qu'il ne lâchera jamais, Bernhard ne se contente pas d'écrire de très grandes œuvres destinées à la scène. Il se passionne pour l'art dramatique même et pour les «personnages» qui le hantent. Il va jusqu'à donner le nom d'un très grand comédien à l'une de ses œuvres: Minetti. Un vieil acteur arrive dans un hôtel d'Ostende, un soir d'hiver. Il prétend jouer Le Roi Lear. Il finit sous la neige comme en un linceul.

Sur le plateau, on retrouve les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c'est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant «Les Enfants du paradis»

En revanche, l'heure de Bruscon, le héros du Faiseur de théâtre, actuellement au théâtre Déjazet, n'est pas encore venue lorsque Thomas Bernhard choisit de l'arrêter dans sa tournée pour l'épingler dans une minuscule bourgade perdue, Utzbach. Ce «comédien d'État» arrive, escorté de sa troupe familiale, dans une auberge plus que modeste où l'accueillent l'hôtelier (Éric Caruso) et sa fille Erna (Manuela Beltran). Accompagnant Bruscon, donc, sa femme malade, désignée comme «faiseuse de théâtre» elle aussi (Barbara Creutz), sa fille rétive (Agathe L'Huillier), Ferruccio, son fils fuyant (Jules Pelissier). Ils doivent jouer le soir même La Roue de l'Histoire. Bruscon, vindicatif, s'énerve sur des détails. Il veut le noir complet, manger son bouillon à l'omelette, mettre chacun au pas…

La première belle idée de cette mise en scène de Christophe Perton tient à l'espace. Le metteur en scène, très doué, dont on a admiré au début de la saison 2017-2018 Au but , de Thomas Bernhard justement, avec une remarquable Dominique Valadié et notamment Léna Bréban, a compris qu'il ne fallait pas lutter contre l'espace du Déjazet même. Sur le plateau, on retrouve donc, comme en miroir, les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c'est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant Les Enfants du paradis. Une superbe scénographie signée d'une artiste très inspirée, Barbara Creutz, qui joue aussi l'épouse qui a mal aux poumons et ne cesse de tousser. Bernhard pousse loin la férocité: il a séjourné longtemps au sanatorium et la femme qu'il y avait rencontrée en 1950, Hedwig Stavianicek, sa première lectrice, se meurt alors qu'il entreprend l'écriture du Faiseur de théâtre, en 1984. Christophe Perton souligne cette présence de la vraie vie, de la vraie mort, du deuil aux racines de la comédie qui fait tant rire et noue le cœur.

Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d'heureux

Bouffon grandiose, hâbleur sans complexe, remueur de vent, menteur sans vergogne, grotesque et pathétique, mais jamais haïssable, parce qu'il est bien plus qu'humain, il est comédien, Bruscon est évidemment un personnage hors du commun pour un interprète. André Marcon est magistral. La posture et le timbre, le souffle et l'articulation, tout fait de son Bruscon une évidence.

Odieux avec l'aubergiste (régisseur du théâtre) Éric Caruso, stoïque, comme avec sa fille borgne Erna, Bruscon n'est pas plus réservé avec sa propre fille Sarah. Elle tient le coup. Elle encaisse. Agathe L'Huillier est parfaite. Son frère Ferruccio file et se glisse, échappe aux mauvais coups. Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d'heureux. Tout n'est pas ratage et naufrage…

On rit beaucoup. On rit parce que Thomas Bernhard le veut. La traduction d'Édith Darnaud préserve et la violence, et l'ironie, et le rire franc soulevé par l'art de Thomas Bernhard et la magnifique incarnation d'André Marcon, roi de théâtre. Roi du théâtre. Roi sans divertissement qui, demain, recommencera.

«Le Faiseur de théâtre», Théâtre Déjazet (Paris IIIe), jusqu'au 9 mars, à 20 h 30 du mardi au samedi. Durée: 1 h 50. Tél.: 01 48 87 52 55. Traduction à L'Arche.

 

Légende photo : André Marcon dans une magnifique incarnation de Bruscon, ici aux côtés de Jules Pelissier (Ferrucio). - Crédits photo : Fabien Cavacas

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Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard, mise en scène de Christophe Perton

Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard, mise en scène de Christophe Perton | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Mireille Davidovici dans Théâtre du blog 16.01.2019

 

Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard, texte français d’Édith Darnaud, mise en scène de Christophe Perton


Une surprise : sur la scène, une réplique de la salle du Théâtre Déjazet la prolonge comme en miroir: mêmes rouges fanés, balcon soutenu par des colonnades et vieux tableaux poussiéreux aux murs. Christophe Perton monte à nouveau Thomas  Bernhard un an après la création d’Au but avec Dominique Valadié, et retrouve André Marcon, qu’il avait dirigé dans L’Annonce faite à Marie de Paul Claudel.

Le théâtre lui a inspiré cette scénographie qu’il signe avec Barbara Creutz (qui joue aussi Madame Bruscon, faiseuse de théâtre): «Je n’ai pas souhaité enfermer la représentation dans le décor pittoresque d’une salle des fêtes de l’arrière-campagne autrichienne, entre porcherie, cochons, et public xénophobe. J’ai préféré laisser à la puissance du verbe de Bernhard, l’art de faire exister ce hors-champ décrit si savoureusement par Bruscon, sans qu’il soit nécessaire de donner les accents d’une couleur locale à l’espace, qui fassent à tout prix image. L’univers visuel du Déjazet m’a semblé si prégnant que j’ai plutôt voulu prolonger l’espace de la salle. (…) La frontière entre le plateau et la salle pouvant s’inverser au point que le public se retrouve dans la coulisse de Bruscon. »

Dans cet écrin désuet, apparaît André Marcon : «Bruscon, comédien d’État »,se présente-t-il après une brève interjection: «Quoi, ici ?» Trois syllabes en ouverture qui résument le dépit du personnage central de cette comédie, avant le flot verbal vitupérant qu’il lâchera deux heures durant, contre le patelin pourri où, ce soir, il doit jouer sa pièce La Roue de l’Histoire : « Mon Dieu, pas même pour uriner, je ne suis entré dans un endroit pareil !  (…) Le désert culturel absolu.» A la tête d’une troupe brinquebalante, réduite à sa femme, son fils et sa fille, le voici à Utsbach, un village imaginaire, mais semblable à tant d’autres dans les Alpes tyroliennes.

Dans cette salle humide et poussiéreuse, aux effluves de porcherie, il prépare, coûte que coûte, la représentation. Son obsession : obtenir le noir absolu à la fin du spectacle sans quoi sa comédie serait «une tragédie ». Pour cela, il lui faut l’accord du pompier. Mais où se trouve le bénévole de service, «cercleur de fûts» de son état ? Le ronchon s’en prendra systématiquement au village et à ses habitants: tous des nazis! A l’Autriche: bonne à donner aux cochons : «Il n’y a dans ce peuple, plus la moindre gentillesse », à sa famille: une bande de bras cassés, et enfin au théâtre « absurde et mensonger, une perversion de plusieurs millénaires ». Sans oublier de citer abondamment des passages de son chef-d’œuvre : il y a «Goethe, Shakespeare et moi».

A la logorrhée de Bruscon, s’opposent l’écoute et les silences des autres personnages, assommés par ce flot verbal : l’hôtelier chargé d’accueillir le spectacle se tait et apporte «l’omelette au bouillon» ;  les enfants, sans cesse houspillés, obéissent servilement, l’épouse se contente de tousser, muette devant un mari injurieux et misogyne. «Tout ce qu’il y a d’ardent en toi, c’est l’ardence de la toux. » La famille suit bon an mal an ce père et époux tyrannique dans sa quête de la perfection, mise à mal par une série de contretemps, d’accidents et de chutes. Le fils installe les lumières, les rideaux et la salle, en se cognant partout; la fille le masse, lui cire ses chaussures, toujours rabrouée mais ricanant en douce. Le traitement burlesque de ces personnages secondaires fait écho aux drôleries verbales et donne de l’air à ce texte touffu.

Pour Bruscon qui a joué « Faust à Berlin et Méphisto à Zürich », finir dans « ce trou du cul du monde » ! Lui, l’auteur de génie n’avoir engendré que des enfants incapables, quelle déchéance ! Il en vient à s’interroger sur la qualité de son œuvre. Sa comédie est-elle bonne ? Et si le bonheur consistait, comme pour l’hôtelier, à servir des bières, les manches retroussées, derrière un comptoir, et à boire ? : « Le grand art ou l’alcoolisme », il faut choisir. Quand les spectateurs ont déserté le théâtre, après que la foudre a frappé l’édifice, il conclut, devant les sièges vides par un «Comme si je l’avais deviné! » C’en est fini du Faiseur de théâtre (au propre comme au figuré) : «Comme si c’était la mort ici! » Il pressentait sans doute que sa comédie tournerait à la catastrophe…

 Contrairement à son personnage, Thomas Bernhard (1931-1989) n’est pas un faiseur, mais un magicien de théâtre. Il signe ici sa vingt-et-unième pièce  et, comme les grands auteurs, il fait vivre le plateau avec ceux qui parlent, ceux qui écoutent, les chaises, la table, les rideaux, les accessoires. Pour raconter une histoire qui renvoie au monde du théâtre et à la société autrichienne. Avec une écriture à l’emporte-pièce, de courtes séquences ponctuées par des retours à la ligne, à l’image du personnage principal, Bruscon (le brusque !) quand il dit : «Un certain talent pour le théâtre/ enfant déjà// homme de théâtre né vous savez / Faiseur de théâtre / poseur de pièges très tôt déjà ». Il n’a pas la prétention, comme Bruscon d’écrire «une comédie où serait contenues toutes les comédies qui ont été écrites un jour», tout en avouant : « ici, j’assassine ce que j’ai écrit avec préméditation. »  Son héros vilipende le théâtre, comme lui a pu le faire mais en privé. Et il n’est pas loin d’ironiser sur lui-même.

L’autre magicien, ici, André Marcon, porte à merveille cette langue et cette ironie. Il joue avec légèreté et sans excès ce texte dense et parfois débordant, (auto-fiction?) drolatique où Thomas Bernhard se régale à conduire ses comédiens dans une impasse de village. Pour la langue savoureuse et la malveillance amusée de l’auteur, une mise en scène sobre et l’interprétation hors pair d’André Marcon, il faut aller voir ce Faiseur de théâtre.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 9 mars, Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple, Paris III ème.T. : 01 48 87 52 55.

Le 12 mars, Maison des Arts du Léman, Thonon-les-Bains (Haute-Savoie); le 15 mars, Théâtre Liberté, Toulon (Var).
Du 9 au 13 avril, Théâtre des Célestins, Lyon ;

Le texte de la pièce est publié chez L’Arche Éditeur.

 

Photo   ©Fabien Cavacas

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Frédéric Vossier dans la « Pupilla » d’Elizabeth Taylor

Frédéric Vossier dans la « Pupilla » d’Elizabeth Taylor | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog Balagan 16.01.2019

 


Frédéric Vossier s’est aventuré dans les yeux, la chevelure et la vie rêvée d’Elizabeth Taylor. Il en est revenu, hagard, avec une pièce, « Pupilla ». Hardiment mise en scène par Maëlle Dequiedt et jouée par Laure Werckmann.


Toutes les pièces devraient avoir pour titre quelque chose d’aussi inattendu et de rêveur que Pupilla. C’est le titre d’une pièce récente de Frédéric Vossier. Plusieurs de ses pièces ont des titres mystérieux et joliment énigmatiques comme La forêt où nous pleurons. Dans cette pièce comme dans Pupilla, on ne sait qui parle. La parole errante, non explicitement portée, ne cesse de bifurquer, de vagabonder. « La nature est intimement liée à celui qui parle et qui pense: elle et lui ne forment plus qu’une seule matière » écrit Christophe Pellet dans son avant-propos à La forêt où nous pleurons (éditions Quartett). On pourrait en dire autant de Pupilla en troquant le mot nature contre celui d’Elizabeth Taylor, l’actrice, le mythe et tout ce qui s’en suit.


Tirée par les cheveux

Pupilla, explique Vossier, est un mot latin qui veut dire « prunelle » mais aussi « petite poupée ». Délice de la polysémie dont il fait son jardin : « au fond de la pupille serait dessinée la figure de la petite mère, avec laquelle jouent les petites filles de tous les temps ». Et Vossier ajoute : « les yeux d’Elizabeth Taylor étaient violets. C’est la légende, en tout cas, elle dansait étant petite. »

Bref, ne vous attendez pas avec Pupilla à une biographie même romancée de l’actrice anglo-américaine qui prêta ses yeux et même son nez à Cléopâtre (ou inversement). Cependant Vossier sait qu’il convient d’apporter quelques gages au lecteur et au spectateur en les appâtant. Alors pour mieux nous estourbir, il commence par le commencement, la naissance en Angleterre, les peluches, la petite fille prodige (elle joua dès son plus jeune âge), et il accélère d’un coup pour en arriver à Richard (Burton), celui qu’elle épousa deux fois (les six autres maris n’eurent droit qu’à une tournée). La narration déjà passablement chavirée entre alors dans la tourmente : non par les yeux (détour, cependant, obligatoire), mais par les cheveux d’Elizabeth.

Il est accro aux cheveux, Vossier. Déjà dans La forêt où nous pleurons il évoquait « les longs cheveux bouclés de la forêt ». Avec Elizabeth cela prend de belles proportions. Ecoutez ça : « Richard noie ses yeux dans la rivière de jais./ Le jais dans l’azur sauvage du paradis./ La férocité de l’azur sauvage qui brûle de bonheur./ Les cheveux noirs et sauvages qui s’enroulent dans le bleu céleste./ Les ondes noires et lourdes qui passent et repassent dans l’azur./ Les ondes qui tournent et retournent dans les mains de Richard./ Se tourner et se retourner devant Richard./ S’épancher./ Immense rivière d’une noirceur obscure qui brille dans le silence adoré du paradis. » 

L’érotisme est toujours sous-jacent dans ce texte amoureux qui ne cesse de caresser les cheveux et de les emmêler. Passeront des ombres comme celle de Visconti, on suivra les vagissements d’un enfant nommé Ludwig, vers la fin Elizabeth sera « une vieille femme nue et grosse qui chantonne dans la pénombre ». On est peu de choses.

A Denain si vous le voulez bien

La jeune metteuse en scène Maëlle Dequiedt lorsqu’elle était élève metteuse en scène à l’école du Théâtre national de Strasbourg a souvent croisé Frédéric Vossier appelé à ses côté par Stanislas Nordey pour s’occuper des écritures contemporaines et de la revue Parages. En dernière année, Nordey avait eu la bonne idée de confier le même texte, Trust de Falk Richter aux quatre élèves de la section mise en scène (lire ici). Maëlle Dequiedt signa un Trust-Karaoké panoramique qui fut remarqué. Elle a depuis fondé sa compagnie La Promena, elle est artiste associée au Théâtre de la Cité Internationale pour trois saisons. Enfin elle compte bien implanter sa compagnie à Denain dans les Hauts de France, preuve d’une belle détermination.

Pour interpréter Pupilla , Maëlle Dequiedt a fait appel à la comédienne Laure Werckmann que l’on a souvent vue dans les spectacles d’Eric Lacascade, elle l’avait déjà dirigée dans Au bois de Claudine Galéa, créé au TNS.

Pas simple pour l’actrice d’épouser les méandres du texte, elle s’y lance avec vaillance. Aidée par une scénographie astucieuse de Solène Fourt faite de rangs de chaises en plastique noir comme dans une salle paroissiale et bien dirigée par Maëlle Dequiedt. Sa façon de bousculer les chaises font le lit de la pièce, mais tel le lit d’une rivière il s’en faut d’un cheveu, avant que cela ne déborde.

Théâtre de la Cité internationale jusqu’au 31 janvier, Théâtre de Chelles, le 29 mars, TAPS de Strasbourg du 9 au 11 mai.

Trois pièces de Frédéric Vossier viennent de paraître ensemble aux éditions Les Solitaires intempestifs : Saint Laurent Velours perdu suivi de Pupilla et Chambres de Marguerite G.

 


Scène de "Pupilla" © M. Delahaye

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The Scarlett Letter, texte et mise en scène d’Angélica Liddell

The Scarlett Letter, texte et mise en scène d’Angélica Liddell | Revue de presse théâtre | Scoop.it

The Scarlett Letter, texte et mise en scène d’Angélica Liddell

 

Un seul et même projet pour Angélica Liddell : donner forme par l’art à ses tourments intérieurs, produits et reflets de ceux du monde. Et son art est multiple: poésie, chorégraphie, théâtre…Elle se place au centre de la scène en inspiratrice de ce qui s’y passe et en maîtresse de la cérémonie. qu’est en fait cette longue Scarlett Letter. Rituels religieux de l’Espagne avec processions de pénitents noirs et pénitents blancs, obsession de l’autodafé, cet « acte de foi » qui punit par le feu coupables et hérétiques. Rituels militaires avec exercices d’entrainement réglés comme des horloges, jeux avec tables déplacées, empilées, alignées, puis défilés en rang pour les huit danseurs nus qui entourent l’artiste. Et aussi, sous une forme rendue quasi anodine par la dérision, rituels érotiques de soumission disciplinant les corps masculins.

Avec ces références très lourdes, Angélica Liddell a trouvé ce qui, pour elle, répond au roman de Nathaniel Hawthorne (1850) sur les questions de la culpabilité et du châtiment qui la poursuivent. La lettre A: signe d’infamie de l’adultère imposé dans le roman à Hester, est aussi l’initiale d’Arthur, l’amant caché, ici masqué, en robe rouge, accusé et coupable, aux mains de ses juges religieux, jusqu’au dévoilement final. Au lever du rideau, c’est d’abord: A comme Angélica.  La metteuse en scène emprunte au roman une trame très large sur laquelle elle brode -la broderie joue un rôle très fort dans la réhabilitation d’Hester- sa réflexion et sa leçon. Car ses propos sont souvent Abstraits, A comme assénés.

Sont visés : le nouveau puritanisme, la pensée d’une société qui aurait tué le désir au nom du droit. Et suit un discours virulent, digne d’un Thomas Bernhardt, contre le féminisme, contre la laideur et la mesquinerie des femmes. Mais sans mesquinerie! on peut se demander si Angélica Liddell n’exprime pas ainsi sa propre colère contre le fait qu’elle aussi, a passé la limite au-delà de laquelle «son ticket n’est plus valable», pour reprendre le titre d’un roman de Romain Gary  (1975). Mais la façon dont elle mène son contingent d’hommes montre qu’elle n’a pas besoin du féminisme… En même temps, son éloge et sa quête affirmée du désir s’interdisent toute faille, tout désordre. Serait-ce le symptôme de notre engourdissement ? Il y a longtemps que la nudité sur scène ne choque plus, même celle, plus fragile, des hommes. Trop de provocation tue la provocation, mais peut-être, ne nous est-il donné à regarder sans trouble qu’un jeu de touche-pipi enfantin. De paradoxes en retournements, cette transgression de la transgression finit par nous ramener à l’ordre. Et à l’ennui qui s’ensuit, même si c’est un ennui “conceptuel ».  

Un ensemble beau plastiquement et d’un baroque  parfois proche de l’art pompier, sous des flots de musique solennelle, à l’exception d’un moment pop bienvenu. On aime à nouveau Angélica Liddell quand elle projette ses naïves déclarations d’amour à un certain nombre de philosophes et d’écrivains comme Michel Foucault, Jacques Derrida, Roland Barthes et surtout Antonin Artaud, le magnifique, double A de l’admiration. On l’aime quand elle se glisse vers nous sous des rideaux qui tombent un à un pour une scène enfin vivante : A, comme Assez des cette “élites » (nous, vous…)  qui veut Baudelaire mais sans l’odeur de la charogne et Pier Paolo Pasolini sans Salo ou les 120 journées de Sodome! Bref, assez d’une culture aseptisée. Mais dommage, cette scène arrive bien tard dans un spectacle riche… mais plutôt pesant!

Christine Friedel

Théâtre National de la Colline, 15 rue Malte Brun, Paris XX ème, jusqu’au 26 janvier. T. : 01 44 62 52 52.

 

 

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CDN : un tandem s’installe à Colmar

CDN : un tandem s’installe à Colmar | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Mathieu Dochtermann dans le magazine "La Scène", janvier 2019

 

Matthieu Cruciani et Emilie Capliez, comédiens et metteurs en scène, viennent de succéder à Guy-Pierre Couleau à la tête de la Comédie de l’Est-centre dramatique national de Colmar. Ils expliquent avoir pensé leur projet artistique en fonction du territoire et de l’histoire de la maison. Le duo a réuni un collectif : Alice Laloy et Catherine Umbdenstock seront artistes associées, et on y retrouvera également Pierre Maillet et de jeunes artistes : Paul Shirck, David Séchaud ainsi que l’écrivain François Bégaudeau. En premier lieu, les directeurs souhaitent mener «un travail autour du théâtre musical», et rappellent que dans les locaux de la Comédie se trouve l’Opéra Studio des jeunes chanteurs lyriques de l’Opéra du Rhin. Au-delà du lyrique, Emilie Capliez appelle de ses vœux des «musiques plurielles». Le tandem proposera la création d’une forme lyrique pour les jeunes publics.

L’adresse à la jeunesse constitue un axe fort du projet, qui prévoit de «rendre cette maison visible pour les plus jeunes, et de développer la programmation pour les publics familiaux», avec des projets ambitieux. Une synergie sera recherchée avec le festival Momix et le TJP-Strasbourg. Le duo porte une «réflexion sur le transfrontalier», dans une ville, Colmar, proche des frontières allemande et Suisse. Il prévoit un temps fort, «Europe Express», pour faire venir des compagnies des pays frontaliers et les «mettre en résonance avec des propositions émergentes d’autres pays européens». Ils expriment la volonté de rayonner en itinérance, en proposant des résidences hors les murs, ainsi qu’un travail «en direction des publics amateurs» avec la mise en place d’un projet «Encrages» qui donnera lieu à l’écriture d’une pièce de théâtre à partir de paroles recueillies.

Mathieu Dochtermann
En partenariat avec La Lettre du Spectacle n°441

Légende : Emilie Capliez et Matthieu Cruciani  Crédit photo : D. R.

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Christophe Honoré : "Je ne me sens pas amputé mais chargé de mes idoles mortes du sida."

Christophe Honoré : "Je ne me sens pas amputé mais chargé de mes idoles mortes du sida." | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Publié sur le site de l'émission de Marie Richeux "Par les temps qui courent" sur France Culture 14.01.2019

 

 

Ecoutez l'émission en ligne sur le site de France Culture (1h)

 

 

Pour son spectacle "Les Idoles", au Théâtre de l’Odéon, du 11 janvier au 2 février, le metteur en scène évoque un théâtre à la première personne, son rapport sentimental à l'art, des parkings et sous-sols comme lieux de rencontres et la discipline de la sincérité dans la mise en scène.



Christophe Honoré rend hommage à ses six Idoles – Collard, Daney, Demy, Guibert, Koltès, Lagarce –, à travers six manières singulières d’affronter le désir et la mort en face, Honoré revient aux “jours sinistres et terrifiants” de sa jeunesse. “Un spectacle pour répondre à la question: Comment danse-t-on après?”

 

 


J’ai un rapport au cinéma à la littérature au théâtre qui est finalement assez sentimental et j’assume cette position-là. Je sais que, quand je suis face à des pièces où des livres qui me touchent, c’est  toujours l’éventualité d’un sentiment amoureux qui est le lien. Cette idée que notre imaginaire nous constitue, fait notre identité, j’y suis très attaché. 

 

 



Avec cette équipe de comédiens, on s’est dit qu’il ne fallait surtout pas que ce spectacle soit de l’ordre du mausolée, et que leurs gestes sur scène soit de l’ordre de la génuflexion. Le spectacle est un peu de l’ordre de la profanation par moment, il s’agissait de bousculer les statuts.

 


Dans la mise en scène, quand on s’astreint à la discipline de la sincérité, on se demande comment faire après.

Ce n’est pas si simple de faire du théâtre à la première personne, peu de gens s’y risquent. J’ai l’impression que se joue sur le plateau quelque chose de l’ordre d’une présentation de ma personne qui peut être assez embarrassante, mais je suis content de me dire que ce spectacle me ressemble.

Lecture
Ezra Pound lit son poème "Canto 81", source internet

Archive
Kader Attia, émission « L’heure bleue », France Inter, 2016

Hervé Guibert, émission « Surpris par la nuit », France Culture, 2004

Jacques Demy, source internet

Références musicales
The Doors, When the music’s over

Bob Marley, Is this love

INTERVENANTS
Christophe Honoré
cinéaste et metteur en scène

 

 

"Les idoles" de Christophe Honoré• Crédits : @Jean-Louis Fernandez

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Le Chien, la nuit et le couteau de Marius von Mayenburg par le Munstrum Théâtre - Théâtre Paris Le Monfort

Le Chien, la nuit et le couteau de Marius von Mayenburg par le Munstrum Théâtre - Théâtre Paris Le Monfort | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Agnès Santi dans La Terrasse 10.01.2019

 

 

Dans un dispositif bi-frontal, la compagnie Munstrum Théâtre met en scène le texte de Marius von Mayenburg avec une remarquable maîtrise. Entre conte archaïque, farce grinçante et traque cauchemardesque.

Une nuit de fin du monde, dans une ruelle inconnue. Totalement perdu, un homme se raccroche à un unique et tenace souvenir : « j’ai mangé des moules. » Son univers et son identité même semblent s’être dissous : seules subsistent les ténèbres d’un présent incompréhensible et souvent menaçant, rappelant le terrier surréaliste d’Alice imaginé par Lewis Carroll ou les errances effarantes de Joseph K. dans Le Procès de Kafka. Tenaillé par la peur, le jeune M. cherche de l’aide, se lance dans une traque chaotique, un périple labyrinthique où les protagonistes se croisent et brandissent un couteau avec une insatiable régularité. A la fois naïf et cruel, M. est frappé puis frappe à son tour, le sang gicle et suinte des blessures. Quasi sans bagarre, presque naturellement. La manière dont Louis Arene et les siens s’emparent de la partition de Marius von Mayenburg est brillante. Ils réussissent la prouesse de ne pas se laisser happer par un genre théâtral ou un point de vue ; au contraire, ils expriment avec une parfaite maîtrise toutes les possibilités, les niveaux de lecture et les ambiguïtés de cette étonnante partition de Marius von Mayenburg – à la fois légende archaïque, farce grinçante, périple initiatique et polar gore.

Un éblouissant agencement des effets du théâtre

S’ils en révèlent l’humour incisif, magistralement dosé, ils en expriment aussi la profondeur, qui questionne la nature prédatrice de l’homme et son insensibilité, ou le basculement dans la barbarie qui advient toujours plus facilement qu’on l’imagine. Malgré l’onirisme des situations, ils parviennent à créer des personnages de chair, empoignés par une histoire qui nous touche profondément. Le Munstrum Théâtre conjugue avec un talent sûr tous les effets du théâtre – scénographie, sons, lumières, costumes, masques, jeu corporel impressionnant de précision…  Louis Arene installe l’action sur une scène cernée par les spectateurs, impasse grise baignant dans une atmosphère de clair-obscur, espace mental trouble, atemporel et inquiétant. Avec un hors-champ bruissant de vie et de dangers, où parfois les loups courent en meute argentée sous la lune. Affublés d’un masque comme une seconde peau qui enveloppe leur crâne et accentue leur similitude, les trois excellents comédiens donnent corps à une humanité vidée de ses repères, dans un monde fascisant et insaisissable où les visages se sont déshumanisés et où la faim conduit à… manger l’autre. François Praud interprète M., Lionel Lingelser, co-fondateur avec Louis Arene du Munstrum Théâtre, et Sophie Botte interprètent chacun cinq rôles avec maestria. L’épopée cauchemardesque dévoile une monstruosité étrange et pourtant familière, au fil d’un conte fantastique aux accents grandguignolesques. In fine, cette folle course-poursuite mène vers une forme de reconnaissance de l’altérité, fragile et incertaine, vers la découverte de sentiments inconnus – l’amour, peut-être. Saisissant et singulier, le geste théâtral du Munstrum Théâtre frappe l’esprit et les sens. A ne pas manquer !

Agnès Santi



A PROPOS DE L'ÉVÉNEMENT

Le Chien, la nuit et le couteau de Marius von Mayenburg par le Munstrum Théâtre 

 


du Mardi 8 janvier 2019 au Samedi 19 janvier 2019 
Le Monfort
106 rue Brancion, 75015 Paris.

Tél : 01 56 08 33 88. Durée : 1h20.

 

Scène Nationale de Châteauvallon, 83192 Ollioulles. Du 23 au 26 janvier à 20h30. Tél : 04 94 22 02 02.

 

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Emmanuelle Bercot au cœur des névroses bergmaniennes |

Emmanuelle Bercot au cœur des névroses bergmaniennes | | Revue de presse théâtre | Scoop.it

Par Olivier Frégaville-Gratian d'Amore dans son blog L'Oeil d'Olivier 13 janvier 2019

 

 

Sur les planches du théâtre de l’Atelier, Emmanuelle Bercot se glisse dans la peau d’une psychiatre à l’âme tourmentée. Guidée avec justesse par Léonard Matton qui a adapté le scénario de « Face à Face » d’Ingmar Bergman, fragile, elle donne vie, aux maux sculptés par le réalisateur suédois. Un moment de théâtre intense en devenir, qui mérite d’être resserré, ciselé encore quelque peu pour en extraire totalement angoisse et folle essence.

La vie semble sourire à Jenny Isaksson (Emmanuelle Bercot). Épouse comblée, mère d’une jeune fille adorable, psychiatre confirmée, elle a tout pour être heureuse. Dans l’attente de la livraison de sa future maison de standing, du retour de son mari parti travailler trois mois à l’étranger, et de son enfant en stage d’équitation, elle décide de s’installer quelques temps chez ses grands-parents, afin de se faire chouchouter. C’est là qu’elle a grandi, après le décès de son père et de sa mère dans un accident de voiture.


Pourtant, une langueur, une fatigue semblent s’être emparées de son être. Un mal-être l’envahit. Totalement investie dans son métier, serait-elle submergée par les tourments qui hantent les âmes de ses patients ? Ou verrait-elle ressurgir ses démons intérieurs, enfouis depuis longtemps au plus profond de sa mémoire, suite à une agression sexuelle dont elle a été victime ? Tout semble s’entremêler. Elle perd pied, se noie dans les eaux troubles de ses pensées, n’arrive plus à se raccrocher à la vie. Submergée par ses névroses qui prennent forme sur le plateau par des images projetées sur l’immense toile de fond de scène ou par des scènes angoissantes qui apparaissent derrière par transparence, elle rêve de dormir, de ne plus se réveiller.

Avec beaucoup d’ingéniosité, Léonard Matton adapte Face à Face, un scénario signé par Ingmar Bergman, dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance, d’abord diffusé à la télévision sous forme de feuilleton fleuve, avant d’être resserré pour le cinéma et couronné par la nomination de Liv Ullman aux Oscars. Jouant sur les champs, les contre-champs de façon très cinématographique, le prolixe metteur en scène, dont on a pu apprécier, il y a peu le Hamlet immersif à deux pas de la place Monge, convie les spectateurs à plonger au plus près des doutes, des angoisses qui assaillent cette femme, sans raison apparente. Tirant le fil de la mélancolie, du spleen qui s’abat sur elle avec une intensité inouïe, il esquisse le portrait d’une dépression froide, terrifiante, mettant en exergue les origines profondes du mal qui la ronge.

S’appuyant sur le texte au pouvoir cathartique de Bergman, Léonard Matton offre à Emmanuelle Bercot, un rôle puissant, dans lequel elle se livre à corps perdu. Si quelques ajustements, pour redynamiser le rythme de la pièce sont encore à prévoir et si en grande tragédienne en devenir, elle doit s’installer encore un peu plus dans la folie qui gagne son personnage, la blonde et accorte comédienne est sidérante de vérité. Accompagnée sur scène par une brochette de talentueux interprètes – Thomas Gendrenneau épatant en danseur tombeur, David Arribe ténébreux à souhait en ami-amant, entre autre – , qui s’invitent dans ses pires cauchemars, elle habite son rôle avec une fragilité sur le fil, une vulnérabilité déconcertante.

Ainsi, Face à Face revisité au théâtre vire au drame aliénant, transcendant et, malgré quelques longueurs, quelques faiblesses, devrait au fil du temps monter en puissance et saisir le public par sa radicalité fulgurante.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Face à face d’après Ingmar Bergman
Avant-premières au théâtre 13 et aux Plateaux Sauvages
7, rue des plâtrières
75020 Paris

Théâtre de l’Atelier
1, place de Charles Dullin
75018 Paris
Jusqu’au 26 février 2019
Du mardi au samedi à 21h00 et le dimanche à 15h00
Durée 2h00

Mise en scène de Léonard Matton assistée de Camille Delpech
Avec David Arribe, Emmanuelle Bercot, Philippe Dormoy, Thomas Gendronneau, Lola Le Lann, Évelyne Istria et Nathalie Kousnetzoff
Scénographie et lumières d’Yves Collet
Création sonore de Claire Mahieux
Musiques de Jules Matton
Création costumes de Raoul Fernandez
Conseil artistique de Roch-Antoine Albaladéjo

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