Projet extension médiathèque
12 views | +0 today
Follow
Your new post is loading...
Your new post is loading...
Scooped by S. Delamarche
Scoop.it!

BBF

BBF | Projet extension médiathèque | Scoop.it

 Extrait du Bulletin des Bibliothèques de France

 

1- QU'EST-CE QUE LE TROISIEME LIEU ?

 

Le troisième lieu, notion forgée au début des années 1980 par Ray Oldenburg, professeur émérite de sociologie urbaine à l’université de Pensacola en Floride, se distingue du premier lieu, sphère du foyer, et du deuxième lieu, domaine du travail.

 

Il s’entend comme volet complémentaire, dédié à la vie sociale de la communauté, et se rapporte à des espaces où les individus peuvent se rencontrer, se réunir et échanger de façon informelle.

(...) Les anciens rituels sociaux (...) prenaient autrefois place à l’église, au marché ou dans les commerces de proximité. L’individualisation des modes de vie a conduit à l’étiolement du lien social.

 

Dans son ouvrage (...), le sociologue passe en revue nombre de troisièmes lieux (anciennes piazzas italiennes, biergarten allemands, pubs anglais, parcs, etc.) et identifie le café à son expression la plus aboutie (...).

 

Oldenburg a établi une typologie présentant les caractéristiques du troisième lieu :

 

• Un espace neutre et vivant

Il se veut un espace neutre, propice à un échange informel entre tous les membres de la communauté, procurant des opportunités de rencontres autres que celles possibles dans les sphères privée ou professionnelle. Ces espaces agissent comme niveleur social où les individus se positionnent sur un même pied d’égalité. La conversation et le partage de moments agréables avec les autres constituent l’attrait principal de ces lieux. En adéquation avec ces pratiques, l’ambiance du troisième lieu est généralement joyeuse et vivante, marquée par la curiosité, l’ouverture et le respect de l’autre. Le caractère enjoué du troisième lieu l’apparente à une grande aire de jeux. Son accessibilité le caractérise également : une large amplitude horaire et une localisation appropriée en font un endroit aisément abordable.

 

• Un lieu d’habitués

Les troisièmes lieux agissent comme « facilitateur social » et permettent de rompre la solitude ou de contrer l’ennui. On peut s’y rendre spontanément avec la certitude de se retrouver en bonne compagnie, entouré d’habitués. Leur environnement est marqué par la simplicité, mettant les gens à l’aise, les invitant à s’approprier le lieu facilement. Les troisièmes lieux offrent un cadre confortable et douillet, dans lequel les individus ont envie de séjourner plus longuement que dans certains établissements commerciaux qui incitent au passage rapide des clients d’une boutique à l’autre.

 

• Comme à la maison…

La convivialité y régnant rapproche leur atmosphère de celle du foyer, en fait de véritables home away from home. Cinq éléments confortent le troisième lieu dans sa parenté avec le foyer et surpassent parfois celui-ci en matière d’ambiance. Ainsi, il procure aux individus un ancrage physique autour duquel s’articule leur existence quotidienne, qui les enracine dans la communauté et éveille en eux un sentiment d’appartenance. Le troisième lieu est véritablement composé par ses usagers, qui lui donnent sa richesse. En son sein s’opère une regénération du lien social. C’est un des rares lieux où l’on peut être soi-même sans peur d’être soumis au jugement d’autrui. La chaleur humaine et la joie de vivre imprègnent son atmosphère.

 

• L’œcuménisme social

L’individu en retire de multiples bénéfices personnels. Les troisièmes lieux sont garants de nouveauté et invitent à vivre une expérience inédite, brisant la monotonie du quotidien. Ils entretiennent la sensation d’aventure, d’excitation, d’inconnu. Agrégateurs de populations variées, ils décuplent les possibilités de rencontres et génèrent une forme « d’œcuménisme social ». Terreau fécond de sociabilités diverses, ils offrent une perspective différente sur l’existence, s’inscrivant en faux contre les comportements individualistes. Ils agissent comme un stimulant moral, ce qui leur confère des vertus thérapeutiques. En outre, le réseau de connaissances du troisième lieu n’est pas contraignant, car il fonctionne sur la base du volontariat. Cette forme de compagnonnage à la demande permet de lever le « paradoxe de la sociabilité » : l’individu peut s’engager à sa guise dans des interactions avec les autres, sans souscrire aux règles qui régissent habituellement les relations plus intimes. Le troisième lieu facilite ainsi un mode d’affiliation plus occasionnel et informel.

 

• Un cadre propice au débat

Il est pour Oldenburg des bienfaits encore plus nobles qu’il qualifie de « greater goods ». Les troisièmes lieux revêtent une fonction politique. Ils encouragent l’épanouissement de l’esprit démocratique en offrant un cadre propice à l’échange, aux débats publics (...). Pour le sociologue, la télévision a dépossédé les individus de leur rôle participatif à la vie collective. Les troisièmes lieux peuvent contribuer à restaurer l’engagement politique en favorisant l’association. En outre, l’engagement des individus pour la communauté renforce leur sentiment de cohésion et fait des troisièmes lieux des promoteurs de valeurs positives. Respect, tolérance, ouverture et bienséance y sont tacitement de mise. Les troisièmes lieux neutralisent ainsi les comportements déviants, tout en offrant la possibilité de se décharger d’émotions négatives. Espaces de plaisir et de détente, ils nourrissent le sentiment identitaire et suppléent au déficit actuel de rites. Ce faisant, ils opèrent comme des avant-postes du domaine public et garantissent une forme d’environnement sécurisé et protégé.

more...
No comment yet.
Scooped by S. Delamarche
Scoop.it!

BBF

BBF | Projet extension médiathèque | Scoop.it

Extrait du Bulletin des bibliothèques de France

 

2- TROISIEME LIEU : LE CONCEPT APPLIQUE AUX BIBLIOTHEQUES

 

Concept encore peu répandu en France, la bibliothèque troisième lieu (...) incarne un modèle phare aux États-Unis, où l’appellation « third place library » fleurit sur la biblioblogosphère et dans la littérature bibliothéconomique. Elle y fait figure de voie d’avenir et semble se matérialiser également dans plusieurs établissements européens, notamment au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Europe du Nord, où la filiation directe à ce modèle est parfois ouvertement revendiquée, à l’exemple du « Fil rouge », bibliothèque centrale de la ville de Hjoerring, au Danemark.

 

Si Oldenburg ne répertorie pas la bibliothèque au nombre des troisièmes lieux dans ses ouvrages, un autre sociologue, Robert Putnam,(...) n’hésite pas à le faire. Il y voit un nouveau troisième lieu, un espace vibrant d’activités, « une partie active et responsable de la communauté », un agent de changement (...).

 

On pourrait relativiser le degré d’adéquation entre la bibliothèque et le troisième lieu au motif que la conversation ne constitue pas son activité principale, ou bien que le lien unissant ses usagers n’est pas d’une nature similaire à celui entretenu par les habitués d’un café ou d’une association sportive. Il n’en reste pas moins que la très grande majorité des critères établis par Oldenburg semble observée dans ces bibliothèques d’un nouveau genre. Leur climat de convivialité associé à leur caractère public leur confère même une place unique à l’échelle de la ville.

 

Pour le journaliste et philosophe hollandais Michaël Zeeman, les bibliothèques font partie des derniers lieux publics dans nos sociétés post-modernes qui offrent généreusement des possibilités de mixité sociale et des opportunités de rencontre. Le rôle des marchés et des églises s’est en effet considérablement amoindri au cours du siècle dernier.

 

On peut s’interroger sur la portée du rôle politique des bibliothèques troisième lieu.

En effet, si les individus se croisent ou échangent juste quelques mots, la bibliothèque ne constitue peut-être pas un véritable lieu de débats démocratiques. Pourtant, Magnus Tortensson, enseignant-chercheur suédois en bibliothéconomie, plaide pour l’apport démocratique décisif des bibliothèques. Lieux de rencontre et d’échange, d’expérience de vie avec et à travers les autres, elles constituent un service gratuit et permettent l’assimilation des bases de la participation à la vie publique (...).

 

(...) Les bibliothèques adjoignent au concept d’Oldenburg une plus-value : elles se déclinent en fait en troisièmes lieux culturels, proposant des cheminements variés vers une culture protéiforme.

 

Caractéristiques de la bibliothèque troisième lieu.

 

Un ancrage physique fort.

À l’heure de la dématérialisation des supports et de l’avènement des bibliothèques numériques, les bibliothèques troisième lieu engagent un réel pari physique. Elles se veulent point d’ancrage de leur collectivité. Afin d’attirer en leurs murs des publics habituellement peu réceptifs, elles procèdent à une redéfinition de leur sémantique architecturale, scellant définitivement la rupture avec les bibliothèques temples du savoir. L’usager investit la bibliothèque à sa manière et s’approprie ainsi le lieu.

 

L’agencement des espaces prend davantage en compte la diversité de ces pratiques : des zones silencieuses côtoient des espaces de travail informel, des salles dédiées à la réunion ou des cafés. De vastes plateaux alternent avec des espaces plus modestes ou des niches intimistes. Ce découpage spatial, parfois appelé « zoning », permet à plusieurs usages de cohabiter dans un même lieu.

 

Il se dégage de ces nouveaux établissements une ambiance stimulante et excitante. La bibliothèque se fait terrain d’expérimentation, de découverte, d’exploration, et s’apparente à un grand terrain de jeux. Îlots thématiques ou décors confèrent de surcroît au lieu une dimension ludique et propice à l’imaginaire.

 

Une vocation sociale affirmée

La bibliothèque troisième lieu propose à ses usagers des formes de « vivre ensemble » multiples, un cadre convivial propice au bien-être. Elles opèrent comme des « espaces Facebook 3D ». En cela, elle contribue à la restauration de l’identité communautaire.

Pivots de la vie de la collectivité, ces établissements remplissent une mission citoyenne. Ils (...) entretiennent des partenariats privilégiés avec les associations, les écoles ou la presse locale. Cours, débats, ateliers, rencontres de clubs y prennent place, plaçant « l’humain » au centre de leur démarche.

 

La bibliothèque de Delft a d’ailleurs adopté l’adage suivant : « Notre meilleure collection, c’est les gens. » Terrain neutre, les bibliothèques troisième lieu permettent aux individus issus d’horizons les plus divers de cohabiter en un même espace.

 

Une nouvelle approche culturelle

En rupture avec une vision élitiste de la culture, la bibliothèque troisième lieu refuse d’être un lieu de prescription du savoir. (...) À rebours de cette appréhension légitimiste de la culture, la bibliothèque troisième lieu célèbre les dissonances culturelles (...), le voisinage de contenus, la diversité des supports culturels. Elle s’adresse à un usager « omnivore (...) » et lui propose une offre riche et variée, sans hiérarchisation marquée. Ce faisant, elle déculpabilise et désinhibe l’usager.

 

On reproche souvent à ces bibliothèques polymorphes de vendre un peu leur âme et d’oublier leur mission première – la diffusion du livre – à vouloir assumer trop de rôles et de missions. On s’interroge sur la légitimité de ses établissements et on pointe du doigt un consumérisme culturel. Mais on oublie trop souvent que ces établissements sont davantage fondés sur les besoins des usagers et qu’en leur sein la démocratisation culturelle a réellement lieu, ce dont attestent leurs taux de fréquentation record.

 

Le modèle de la bibliothèque troisième lieu s’apparente à la vision de la bibliothèque que propose Michel Melot dans La sagesse du bibliothécaire : « Pour atteindre son seuil critique, il faut que la bibliothèque ait de nombreux lecteurs et bien d’autres usages que la simple lecture. La bibliothèque n’existe que par la communauté […] [Le bibliothécaire] ne parle pas pour lui-même mais pour la communauté qu’il sert. Il doit en refléter les goûts et les opinions, mais aussi les ouvrir à d’autres. Son choix doit être celui de la pluralité […], cette “bigarrure” qui caractérise les sociétés libres (...). »

 

Ces établissements hybrides s’entendent comme des lieux de vie, proposent de nouvelles approches de la culture, testent de nouvelles formules (offre novatrice, colocation d’équipements culturels et/ou de services…), et dépassent le périmètre traditionnellement imparti à la bibliothèque. Ils se muent en centres de culture et d’information communautaires. Si le livre reste au cœur de leur offre et légitime encore l’appellation de « bibliothèque », quelques structures optent déjà pour des dénominations inédites : Idea Stores, Discovery Centres, DOK (Library Concept Center), etc., ce qui illustre le passage à un autre type d’établissement.

Il ne faut pas craindre cette évolution, mais l’envisager comme une période de renouveau fécond. La bibliothèque n’est pas moribonde. Nous amorçons une phase d’expérimentation inédite, riche, stimulante. Il ne s’agit pas de prôner un prototype unique d’établissement, différentes sortes de bibliothèques doivent coexister. Le modèle des bibliothèques troisième lieu propose, quant à lui, un horizon de possibilités élargi, où missions sociales et culturelles se conjuguent plus étroitement.

 

La France, jusqu’alors moins prompte que les pays nordiques à souscrire à ce concept, commence à s’y ouvrir, comme en témoignent par exemple les projets d’Angoulême et de Thionville.

 

Le Bulletin des bibliothèques de France est publié par l'École nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques Enssib - 17-21, boulevard du 11 novembre 1918 - 69623 Villeurbanne Cedex © enssib - www.enssib.fr

 

more...
No comment yet.