SAINT-BRIEUC/SANT BRIEG—A Saint-Brieuc, on ne parle pas Breton. Mes parents n'ont jamais parlé anglais. Ils voulaient que j'apprenne des langues étrangères. Ils voulaient que je m'ouvre au monde. L'idéal pour eux était que je parle anglais et que, par ailleurs, je m'exprime en un français irréprochable. Mes grands-parents avaient vécu l'inexprimable désarroi. Tout ce qu'ils disaient devenait dérisoire par leur façon de le dire. Etre condamné au silence aurait été préférable à ce flétrissement de la parole.«Brezhoneg moc'h ha galleg kaoc'h» disaient-ils, dépités. Pour s'exprimer, ils n'avaient qu'«une langue bretonne pour les cochons et une langue française de merde». A mon tour, je contemple mes enfants et je leur imagine un avenir ouvert. Je voudrais qu'ils parlent le chinois et l'arabe, et un breton irréprochable. Le français ? Pourquoi pas ? Cette langue fait partie de mon héritage. Mais le breton, même langue clandestine, les reliera à la terre et au ciel. Aujourd'hui, je vis a Saint-Brieuc. J'entends pérorer sur les frontières linguistiques. J'entends dire : Ici, on ne parle pas breton. J'entends même : Ici, on n'a jamais parlé breton. Ces frontières bizarres sous-entendent une sorte d'interdiction pour le breton, seulement pour le breton. Une écoeurante soumission se camoufle sous une apparente sagesse et une fausse érudition. Parfum de province... Etymologiquement, la province est «pro vincia», «pro vinctis», le pays vaincu, le territoire pour les vaincus. La préoccupation des frontières linguistiques est celle du provincial monolingue, qui ne parle que le français. Le bretonnant, lui, parle au moins une autre langue que le breton. Il n'est pas sensible à ces fossés géographiques fantasmés entre les langues. La volaille en batterie a une perception très fine des limites à ne pas franchir. Le canard sauvage porte son regard vers de nouveaux horizons. A Saint-Brieuc, on ne parle pas breton. Absence de fantaisie ou absence d'ambition? Peu importe. Absence d'existence. Désir maladif d'être conforme, grisâtre, invisible. N'avoir l'air de rien et, pour y parvenir, la perspective de n'être rien. Vouloir que la Bretagne ne soit qu'une province française est une négation meurtrière. C'est le nihilisme du pauvre, tourné contre lui-même. A Saint-Brieuc, on ne parle pas breton.

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