La fascination de l’obstacle | Think outside the Box | Scoop.it

Dans sa chronique hebdomadaire, mon ami Jean-Marc Sauret* évoque un piège aussi connu qu'en permanence oublié: la fascination de l'obstacle. Sur une longue ligne droite, l'unique platane semble attirer les voitures. C'est que les conducteurs l'ont trop regardé: le regard entraîne l’action. Ce phénomène, que l'on pourrait dire physiologique, a des répercussions dans de nombreux domaines, pour ne pas dire dans tous: scientifiques, politiques, stratégiques, pédagogiques... L'obstacle fascine et cette fascination, plus que toute autre chose, explique les échecs de ceux qui s'y laissent enfermer. La débâcle de 1940 et l’avancée allemande que, dans le moment, plus rien ne peut contrer, empêchent la plupart des responsables français de voir ce que de Gaulle martèlera dans son Appel du 18 juin. Mais il en est de même si vous voulez arrêter de fumer: vous ne cesserez de penser au tabac, vous en vivrez le manque par avance, ce qui ne fera qu’accroître votre besoin de pétuner. Et de même encore si l’un de vos enfants est faible dans une matière scolaire: à vous focaliser sur cette insuffisance, vous oublierez de reconnaître suffisamment ce qu’il réussit et fragiliserez l’édifice de son identité. 

 

Cela me fait penser à une histoire que j’ai déjà dû conter ici. Celle d’un jeune homme, intéressé par le karaté, qui assiste du dernier rang de la salle à l’enseignement que donne un maître japonais de passage dans sa ville. Celui-ci tend une planche et demande aux élèves de la briser du poing. L’exercice est connu. Aucun n’y arrive, malgré la force déployée et les phalanges que certains s’y abiment. Lorsque tous sont passés, le maître leur demande: «Savez-vous pourquoi vous n’avez pas réussi à briser la planche ?» L’un dit: «Je n’y ai pas mis assez de force», l’autre: «Je n’étais pas assez concentré». Le maître secoue la tête: «Vous n’avez pas traversé la planche, parce que vous avez visé la planche!» Etonnement, désarroi, incrédulité... S’il ne faut pas viser la cible, alors, que faut-il viser ?

 

«Si vous voulez traverser la planche, il faut viser au delà de la planche!»

 

Le jeune homme, devenu l’homme mûr qui me faisait ce petit récit, sortit alors du fond de la salle et demanda à faire l’expérience. Du premier coup, sans se faire mal, il la réussit. 

 

 La fascination pour l’obstacle est sans doute la raison pour laquelle le court-terme accapare notre attention. Le court-terme regorge de problèmes d’autant plus envoutants qu’on n’a plus en réalité le temps nécessaire pour les dénouer et qu’ils se présentent comme des urgences. Tout est déjà joué. Pour autant, on court d’incendie en incendie, c’est-à-dire de maisons réduites en cendres à d’autres qui le seront bientôt. C’est regarder la débâcle et c’est là le tombeau des hommes politiques ordinaires. Ils mettent toute leur attention et toute leur énergie à s’engager dans des batailles qu’il est trop tard pour gagner et en oublient ce territoire des vrais possibles qu’est l’avenir. De la bravoure, parfois, mais stérile. Ce qui nous arrive aujourd’hui, qu’il est trop tard pour conjurer, vient du passé. Mais tout passé fut d’abord un avenir qui eût été façonnable si les hommes et les femmes d’alors n’avaient été tant préoccupés des obstacles de leur présent.

 

La situation actuelle du monde est analogue à la débâcle de 1940. Le sol se dérobe sous nos pieds tandis que des pouvoirs redoutables affirment leur emprise sur la Terre et sur nos sociétés. Elle est analogue aussi à celle de l’homme qui envisage d’arrêter sa tabagie et que poigne par avance le manque: nous évaluons les renoncements que nous devrions décider pour que notre planète reste un lieu de vie pour tous. Et, finalement, nous sommes à notre propre égard comme ces parents qui ne voient de leurs enfants que les lacunes. «Que pouvons-nous y faire ?» est la phrase que j’ai le plus souvent entendue et, malgré le point d’interrogation, ce n’est pas une question. Il faut apprendre et éventuellement nous forcer à voir au delà. Au delà du champ des batailles perdues, afin de discerner les voies de la reconquête. Au delà des austérités nécessaires en anticipant de nouvelles manières d’être heureux. Au delà de nos faiblesses pour libérer notre capacité créatrice. Nombreux sont déjà ceux qui s’y risquent. Il n’est que de lire Un million de révolutions tranquilles**, de la baroudeuse Bénédicte Manier. Alors, haut les coeurs et retroussons nos manches!

 

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