"Changer le monde. Tout un programme", de Jean-Marc Jancovici | Le Cercle Les Echos | Think outside the Box | Scoop.it
À l’échelle de quelques siècles, la « lecture énergétique » du monde rend donc logiques la fin de l’esclavage, la désertification des campagnes européennes et américaines, la mondialisation, l’étalement urbain et le pavillon pour tous, les mégapoles cosmopolites, la grande distribution, l’apparition puis la hausse dela durée des congés payés, l’informatique pour tous, les voyages des retraités à travers le monde, la baisse du temps de travail et les forfaits pour portable à 20 euros par mois. Les gains de productivité et la diffusion des techniques ne sont pas la cause, mais bien la conséquence d’une augmentation de la consommation d’énergie permise par son exploitation à rendement croissant.

Et l’économie dans tout ça ? Pourquoi donc apprendre que la production dépend du travail et du capital, sans qu’il y soit jamais question d’énergie, si c’est l’énergie qui commande tout ? La convention monétaire, puisque c’est d’elle qu’il s’agit (et je confesse humblement l’avoir longtemps considérée comme très pertinente), nous a fait confondre l’importance physique des flux (pour laquelle l’énergie est la meilleure unité de mesure) et la quantité de travail humain qu’il faut investir pour avoir le flux en question. Si la seule énergie que nous avons à notre disposition est celle de nos muscles, ce qui a longtemps été le cas, cette convention est bonne : pas d’hommes, pas d’énergie ! Et en pareil cas, à supposer que le prix de tout travail soit le même, la valeur monétaire d’une transformation correspond à la valeur énergétique du travail humain qui permet d’obtenir cette transformation. Mais aujourd’hui, l’énergie mise en oeuvre par les machines domine largement l’énergie humaine, et cette convention selon laquelle on jauge de l’importance de l’énergie à sa place dans le PIB n’a plus aucun sens, parce que 100 % du PIB occidental est peu ou prou asservi à l’approvisionnement énergétique moderne, qui n’est pourtant incarné que dans quelques pourcents du PIB en question.

Si demain nous n’avions plus ni pétrole, ni gaz, ni charbon, ce n’est pas 4 % du PIB que nous perdrions, mais près de 99 % ! Fin des matériaux « modernes » en quantité (métaux, plastiques, ciment), de l’électricité dans l’essentiel des pays du monde, et donc des usines, des pompes, de l’éclairage, de la chaîne du froid, des banques, des transports, des tracteurs, des magasins, des hôpitaux, et même des voitures de police et de gendarmerie. Bref, on peut légitimement plaider que le PIB est intimement asservi à l’énergie disponible.

Cet asservissement rend illusoires les raisonnements en proportionnalité, pourtant utilisés partout pour expliquer que l’énergie n’est qu’un composant parmi d’autres de l’économie, et nous allons l’illustrer par un exemple simple. L’énergie musculaire d’une personne qui actionne l’aiguillage permettant de faire passer un train sur la bonne voie est de l’ordre de quelques milliers de joules1 tout au plus. Le train de marchandises de 1 000 tonnes qui va passer sur l’aiguillage à 100 km/h a une énergie cinétique de 400 millions de joules environ, soit 100 000 fois plus. L’énergie qui permet de déplacer la manette de l’aiguillage vaut donc 0,001 % de l’énergie du train. Si chaque joule vaut la même chose, le prix de l’énergie de l’aiguillage est donc ridicule devant celui de l’énergie du train. Maintenant, supposons que nous concevions un aiguillage nécessitant non plus 1 000 mais 1 000 000 joules pour être actionné. Pas grave, dira l’économiste : cela augmente de 0,25 % seulement le prix total de l’affaire. Mais en fait, l’opérateur ne pouvant plus actionner cet aiguillage auquel le train est asservi, le résultat sera une catastrophe ferroviaire, dont le coût excédera certainement 0,25 % du total !

Cet exemple est parfaitement représentatif de ce qui se passe dans notre monde moderne : l’énergie consommée dans un secteur industriel donné ne représente peut-être que 10 % de ses coûts, mais elle pilote 100 % de sa production ! C’est la raison pour laquelle une vision « purement PIB » de l’énergie ne peut pas rendre compte des processus qui apparaissent en cas de tension physique sur l’approvisionnement énergétique. Si le coût de l’énergie est de 3 % de notre PIB, alors ce n’est pas grave si ce coût augmente de 30 %, dira l’économiste : il suffit d’avoir un point de croissance supplémentaire pour résoudre le problème ! Mais si cette hausse est synonyme d’une baisse de la quantité disponible (car à ce moment l’offre baisse et donc les prix montent, suivant une vieille règle de marché), alors tous les flux physiques pilotés par l’énergie vont baisser d’autant, et notre cher PIB ne pourra pas croître alors qu’il « aurait dû ». En outre, l’irruption de la finance dans le système peut décaler dans le temps la matérialisation des pertes économiques liées à une baisse de la production physique, de sorte que la récession (au sens du PIB) peut se produire « en masse » à l’occasion du dernier accroc dans le système, comme cela est arrivé en 2008. Cette année-là, nous avons commencé à « payer cash » une partie des trois décennies précédentes d’augmentation de l’endettement des ménages et des entreprises, qui a permis de masquer sur le plan économique le ralentissement de la production physique par personne qui a commencé dès 1974, à la fin des Trente Glorieuses.

Dans ce contexte, comment va s’écrire l’histoire économique quand l’approvisionnement en combustibles fossiles va devenir contraint, par le fruit de notre volonté ou par le fait des limites de la planète ? Même s’il est peu plaisant aux yeux de beaucoup, le raisonnement le plus intuitif consiste à penser qu’une grande partie des évolutions que nous avons décrites jusqu’à maintenant vont s’inverser, dans des proportions qui restent difficiles à évaluer.

Il est tentant de penser que, dans un contexte de récessions à répétition, les unités de production devraient globalement devenir plus petites et s’approvisionner sur des zones géographiques plus restreintes. Elles devraient en revanche prendre en charge un nombre plus important d’étapes de transformation, pour limiter les échanges physiques, et pour desservir des populations plus locales en produits finis, et non envoyer des produits semi-finis ou des composants à l’autre bout du pays, voire de la planète, avant qu’un flux tout aussi massif en sens inverse ne permette au produit en question d’atterrir sur un rayon d’hypermarché. On peut aussi penser que les produits vont perdre en sophistication et en fonctionnalités techniques, pour devenir plus facilement réparables, moins souvent et moins rapidement obsolètes (l’obsolescence étant d’autant plus rapide que les produits sont plus techniques, cela n’aura échappé à personne !).

La diminution de la taille des unités de production irait alors de pair avec la montée en compétence des salariés, puisque dans une petite entreprise les emplois nécessitent plus de polyvalence, ce qui s’accompagne d’une hausse du coût salarial toutes choses égales par ailleurs. La boucle est bouclée : la production coûtera plus cher, et notre pouvoir d’achat matériel baissera.

JeanMarcJANCOVICI