Appelé ou non, l’impossible sera au rendez-vous* | Think outside the Box | Scoop.it
 Pouvez-vous vous remettre dans votre système de convictions d’avant 2008 ? Si, dans un dîner en ville, l’on vous avait annoncé que des Etats parmi les plus riches du monde seraient ébranlés en raison de leurs dettes par les coups de boutoir du capitalisme planétaire et qu’il y aurait jusqu’à une remise en question de l’Euro, n’auriez-vous pas ri au nez du farfelu qui croyait ainsi se rendre intéressant ? Plus encore que d’en rire, je parie que vous en auriez été offusqué comme d’un blasphème. Mais aujourd’hui, peut-être me direz-vous que c’était prévisible et que cela n’a pas été pour vous une réelle surprise. Cela devait arriver. C’est seulement la vitesse du tsunami que l’on n’avait peut-être pas anticipée…

Ce que je viens d'évoquer, c’est le phénomène du « cygne noir » que décrit Nassim Nicholas Taleb dans le livre qui porte ce titre. Le cygne noir est un événement qu’on n’a pas anticipé, dont on aurait même nié la possibilité si quelqu’un avait eu l’audace de l’annoncer, et qui, une fois survenu, semble finalement logique à tout le monde. Cela ne pouvait pas ne pas arriver. En ce qui concerne la crise des subprimes, beaucoup de têtes pensantes ont prétendu après coup l’avoir vu se gonfler, mais ceux qui – comme Paul Jorion - l’on écrit de manière indubitable avant que l’évènement se produise, se comptent - pour la planète - sur les doigts d’une main.

L’histoire est pleine de cygnes noirs. Parallèlement, elle est pleine de Cassandre qui les avaient vu venir et que l’on conspue. Je pense, par exemple, à l'accueil qui fut réservé par l'intelligentsia économique aux premiers travaux du Club de Rome dans les années 70, ou au retour à la niche du malheureux qui voulut avertir le conseil d'administration de Kodak de la menace que le numérique faisait peser sur l'argentique. Pourquoi conspue-t-on Cassandre ? Seulement parce que ce qu’elle nous annonce est désagréable ? Certes, personne ne trouve plaisir à s’entendre promettre la ruine et la mort, et c’est compréhensible. Cependant, je crois que la raison de notre rejet est plus profonde. On craint moins de perdre ce que l’on a, richesse et confort, me semble-t-il, que de devoir renoncer à ses certitudes et, pour recourir à un concept qui pourra sembler un peu lourd mais qui dit bien ce qu'il veut dire, à la représentation que l'on se fait du monde. Nous pouvons comprendre là pourquoi la lucidité est toujours un effort.
Alors, quels sont les cygnes noirs que nous devrions guetter aujourd’hui et dont la seule évocation nous perturbe au point que nous préférons enfouir la tête dans le sable ? Si je vous dis par exemple: une crise énergétique qui va remettre en question toute notre façon de produire et de vivre, que ressentez-vous à me lire, qu’avez-vous envie de me répondre - voire de me rétorquer ? Sans doute, comme je l’entends souvent, qu’« on trouvera des solutions ! » Difficile, n’est-ce pas, d’imaginer que le monde de demain ne sera pas une image à peine retouchée de celui d’aujourd’hui ? Pourtant, regardons l'Histoire: les mondes se suivent et ne se ressemblent pas. Pourquoi le nôtre serait-il éternel ?
Mon génial ami Andreu Solé, que j’ai déjà cité ici et dont j’ai le bonheur de publier une interview dans le prochain numéro de Commencements, propose de nous voir, nous autres humains, comme des créateurs de monde incapables d’imaginer un autre monde que celui qu’ils ont créé et dans lequel ils se sont enfermés. Parce qu’un monde, dans ses fondements, c’est d’abord l’ensemble des choses que l’on juge possibles et impossibles. C’est pourquoi les cygnes noirs, qui sont parfois les indices d’un nouveau monde en émergence, nous passent sous le nez sans que nous les voyions : les possibles et les impossibles de notre monde – et c’est là leur puissance – interviennent à la source en filtrant ce que nous sommes capables de percevoir.
Si j’avais aujourd’hui un conseil à donner pour se préparer au futur proche, c’est de faire l'inventaire de nos dénis et de les regarder de plus près.

 

 

* Je paraphrase l’inscription que Carl-Gustav Jung avait apposée sur sa demeure : « Advocatus neque advocatus deus aderit ». Appelé ou non, le dieu sera présent.