Management des organisations | Think outside the Box | Scoop.it
  1. Le Manager cynique  

 

« Nous sommes entre nous, alors je vais vous dire, mon vieux : il faut être pragmatique. On peut jouer les imbéciles – et je sais faire – sans être un imbécile. Si vous prenez le QI d’une population, vous aurez une courbe de Gauss : aux extrémités, en faible nombre, les gens très intelligents d’un côté et les plus stupides de l’autre. L’immense majorité, 80% au moins, se trouve dans la brioche de la courbe. Une organisation chargée de créer de la valeur pour des millions de clients, que ce soit en fabriquant des voitures, des assurances, de la choucroute ou des gode-michets, doit tenir compte de cela : quelles que soient les complexités de son métier, elle doit fournir des produits simples à comprendre, aisés à se procurer et faciles d’utilisation.

Les succès d’Ikéa, d’Apple, etc. démontrent cette vérité : le consommateur moyen a une intelligence moyenne. Non seulement, d’ailleurs, il a une intelligence moyenne, mais en outre il passe sa vie à l’anémier avec des loisirs stupides.

Or, ce qui est vrai des consommateurs l’est évidemment des salariés, puisque ce sont les mêmes personnes. Pour être performante, l’entreprise doit donc s’organiser pour l’être avec des individus moyens. Moyens en intelligence et moyens aussi en motivation, car, pour la masse, travailler n’a pas le même attrait que consommer : je n'ai pas besoin de vous faire le dessin !

 

Contrairement aux grandes litanies des consultants New Age qui veulent nous vendre leurs utopies, la masse des individus n’a pas envie d’être créative, de réfléchir, et tout ce bullshit. Elle a envie d’un peu de fric pour acheter la lessive et les derniers gadgets que lui propose la télévision et pour se la jouer le week end avec les idiots qui lui ressemblent. Certes, nous devons y mettre des formes, parler à nos collaborateurs de leur intelligence, de leur « compréhension des enjeux », de leur engagement, etc. : il ne faudrait pas augmenter le nombre des tire-au-flanc qui est le point faible de toute entreprise.

 

Mais, entre nous, dans la réalité, ne soyons pas dupes : tout doit être organisé pour atteindre l’excellence avec des zombies.

 

C’est pourquoi le modèle militaire - avec ses fantassins, ses procédures carrées et sans intervention de la pensée, son obéissance mécanique, sa rapidité à exécuter le plan établi par les chefs - est le seul qui soit bon. Mettez là-dedans vos consultants « en intelligence collective » et autres irresponsables du même acabit, et vous verrez si vous gagnerez la bataille de la Marne ! Je ne donne pas trois jours pour que les gars jettent leurs armes et rentrent chez eux, sans se soucier de l’ennemi qui est sur nos talons ! Arrêtons les billevesées : oui, nous sommes en situation de guerre - de guerre économique. Une organisation efficace remporte les batailles avec 80% de godillots qui agissent intelligemment, non grâce à leur capacité de réflexion mais grâce aux ordres et aux procédures qui leur dictent ce qu’ils ont à faire à la seconde près. Et si la discipline est assez respectée et la procédure assez simple pour pouvoir rendre productifs les 10% les plus stupides de la population, alors vous marquerez des points sur vos concurrents car, comme on dit dans l’industrie, vous aurez trouvé une utilité pour les « stériles ».

Alors, bien sûr, il faut gérer les autres, les dix pour cent qui ont des prétentions au génie. Notez que, si vous vous référez à ce que je viens de vous dire, on n’est pas obligé d’en embaucher beaucoup. Des bacs + 5 et plus, c’est souvent la gloriole du DRH qui les recrute, mais ils croient que c’est parce qu’ils ont des idées ! Je les ai observés, croyez-moi. Les véritables leviers de la performance, ceux que je viens de vous décrire, très peu pour eux ! Ce n’est pas assez noble, pas assez intellectuel ! Alors, si vous ne voulez pas qu’ils deviennent une plaie, il faut les orienter vers l’exploitation de leur intelligence opérationnelle et leur faire oublier le babillard qui soulève des questions sans intérêt, provoque des débats sans fin et retarde l’action. Heureusement, en général, le reste de l’organisation que je vous ai décrite se charge de les assagir : quand vous êtes le seul de vos pairs à vous masturber les neurones, on vous remet vite au pli et le moule reprend le dessus. Alors, ils se calment ou ils s’en vont. Mon conseil ? Harassez-les de travail. Faites-leur aspirer à des titres dans la hiérarchie. Donnez-leur des signes extérieurs de la faveur dont ils jouissent auprès de vous. Payez-les bien mais laissez-leur espérer toujours plus, afin qu’ils nourrissent sans cesse de nouveaux besoins qui les feront courir en oubliant la part d’eux-mêmes qui pourrait encore avoir envie de cogiter.

Souvenez-vous aussi que penser, c’est désobéir. Les gens qui ont le temps de penser finissent toujours par penser que le chef se trompe et commencent à se demander comment le renverser. Personnellement, être renversé ne m’inquiète pas. Mais un putsch en pleine guerre, c’est la défaite assurée pour le pays.»