Démondialisation : « ringard », disiez-vous ? | Think outside the Box | Scoop.it
(Manuel Valls - Capture d'écran Dailymotion - franceinter - cc)

Marianne2.fr : Démondialisation : « ringard », disiez-vous ? Sauf que le monde a changé. L'OMC est à l'arrêt depuis le sommet de Seattle de 1999. Impossible de conclure le nouveau cycle de négociation, dit de Doha.

Dans un entretien au JDD, Manuel Valls a tâclé la « démondialisation » - thème de campagne d'Arnaud Montebourg - en la traitant de « concept ringard et réactionnaire, un retour aux années 80 ». François-Xavier Petit pense qu'il a tort et nous explique pourquoi...

Manuel Valls multiplie les déclarations sur la démondialisation – preuve au passage qu’Arnaud Montebourg a posé le problème central de la primaire et de la présidentielle. Deux arguments reviennent souvent dans la bouche de Manuel Valls : la démondialisation serait un « concept ringard », « niant totalement la réalité ». Dans les deux cas, son constat est manifestement faux.
Aujourd’hui, la mondialisation économique et financière est dans l’impasse. On peut concevoir le drame conceptuel que cela représente pour Manuel Valls ou Pascal Lamy, ces enfants du siècle précédent, nourris à l’idée que l’ouverture commerciale était nécessairement heureuse. Sauf que le monde a changé.
L’OMC est à l’arrêt depuis le sommet de Seattle de 1999. Impossible de conclure le nouveau cycle de négociation, dit de Doha. La régulation des échanges commerciaux est au fond de sa propre impasse. En matière de régulation financière, pas l’ombre d’une avancée, c’est même l’inverse puisque toutes les régulations ont été éliminées, laissant le champ libre aux paradis fiscaux, à l’opacification des mécanismes financiers et à la spéculation sans borne. Même la crise financière n’a pas été la grande occasion de la régulation. Les banques, un temps sous le contrôle de l’Etat, ont été rendues aux actionnaires et ont repris le chemin de la spéculation. Les bonus versés aux traders sont en hausse de 60% par rapport à 2008, épicentre de la crise. Le niveau d’avant la crise sera bientôt dépassé.
Impasse de la régulation commerciale, absence de régulation financière, la mondialisation perd aussi la confiance des peuples. Il faut être bien myope pour ne pas voir que l’angoisse brutale qui saisit les sociétés occidentales vient notamment de la mondialisation dans laquelle tout n’est plus que concurrence, et de préférence déloyale. L’abstention massive parce que les hommes politiques sont moins forts que les marchés, c’est d’abord la mondialisation. La montée du FN, qui montre à quel point la peur de l’autre grandit, vient de la concurrence mondiale forcenée. La colère des paysans brésiliens sans terre, parce que celle-ci est accaparée par les grands groupes, est un autre produit de la mondialisation. L’humiliation des salariés de Continental Clairoix licenciés pour motif économique avec proposition de reclassement à Bizerte en Tunisie pour 137 euros, c’est toujours la mondialisation libérale. Au bas de l’échelle, les peuples n’ont plus confiance.
Et de toute manière, la démondialisation a déjà commencé ! Le Brésil, par exemple, taxe à 2% les entrées de capitaux sur son territoire, mais aussi les produits Apple importés, tant et si bien que l’Ipad coûte deux fois plus cher qu’aux Etats unis. Foxconn (qui produit et assemble pour Apple) a donc décidé d’ouvrir une usine sur place. L’Argentine fait de même et Barack Obama a fait de la relocalisation un axe de sa nouvelle campagne. Quant aux industriels chinois, ils commencent à se tourner vers leur demande intérieure (+25% en 2009) et non plus la seule exportation. De plus, passée l’euphorie, les inconvénients de la mondialisation sautent aux yeux. L’américain US Block Windows, fabricant de fenêtres en plexiglas, a relocalisé sa production aux USA à cause des délais de production en Asie (12 à 16 semaines) ; pour agir sur le marché nord-américain, Suzlon (indien) et Vestas (danois), fabricants d'éoliennes, ont tous deux massivement investi dans les entreprises américaines, pour réduire le coût du transport mais aussi pour changer d’image et convaincre les pouvoirs publics américains de leur confier des marchés. Les entreprises – apparemment en avance sur Manuel Valls – ont déjà ouvert un autre chapitre de l’économie mondiale.
Mais tout cela n’est pas qu’économique : les populations ne voient plus le bénéfice de consommer des produits assemblés ou cultivés à 20 000 km. Les sociétés vivent le retour au local, à l’authentique. On ne fera plus avaler aux gens que la macroéconomie est leur seul salut. Nous vivons le retour au micro, du micro-crédit à la start-up en passant par les circuits courts, le panier paysan à la ferme la plus proche ou le co-voiturage entre voisins. Il y a 40 ans, on allait dans l’espace, vers l’infiniment grand. Aujourd’hui nous cherchons dans le sens des nanotechnologies, vers l’infiniment petit. Les hommes et les femmes de notre nouveau siècle veulent vivre « à l’échelle humaine ». Small is beautiful. On serait en droit d’attendre d’un dirigeant de gauche comme Manuel Valls qu’il ait compris les inflexions de la société !
Bien sûr, l’échange mondial continuera. La démondialisation propose qu’il soit rendu juste par des taxes écologiques, sanitaires et sociales. Bien sûr, les firmes mondiales continueront à avoir des stratégies mondiales, mais pour se plier aux nouvelles règles de la démondialisation, elles devront davantage produire sur place. La démondialisation n’est pas la fin de l’ouverture séculaire des sociétés, c’est une autre étape, une marche en avant qui défend le local, l’écologie et le respect de normes sociales via le protectionnisme. Non pas celui de madame Le Pen qui sent la croisade, mais un protectionnisme d’un genre nouveau, favorable aux travailleurs du nord comme à ceux du sud, parce que les sommes captées aux frontières de l’Europe seront redistribuées.
C’est effectivement un nouveau monde qui se dessine. Manuel Valls se pose en conservateur de l’ancien, celui qui commence à ne plus exister. Libre à lui. Mais le rôle d’un président, c’est d’anticiper le monde qui vient. Ce qu’Arnaud Montebourg a réussi, Manuel Valls n’a pu le faire. « Ringard », disiez-vous ?