Cet éditorial de la lettre Documentation de Territorial.fr traduit la hantise déjà ancienne des documentalistes de leur propre disparition (notamment dans les collectivités locales) au nom de l’efficience qui amène à remplacer les hommes par des machines.
Cette croyance en l’auto-suffisance de l’outil révèle pourtant une attitude irrationnelle traduisant une méconnaissance profonde de l’info-doc, car le fait humain est bien le cœur inexpugnable de la relation documentaire. Aussi, les documentalistes ont-ils une vocation essentiellement collaborative qui devrait constituer pour eux une opportunité forte dans le contexte actuel de développement des RSE.
Il y a déjà fort longtemps que les professionnels de l’info-doc ont intégré le marketing de la demande et adopté une logique de service. La relation documentaire dans son acception la plus élémentaire constitue intrinsèquement une relation de servuction, ce qui signifie que l’utilisateur est nécessairement co-producteur du service qu’il utilise. Il y a une maïeutique propre à la situation documentaire où il s’agit de faire émerger l’information visée par l’utilisateur au travers d’un dialogue, d’un échange fondé sur l’empathie, la curiosité et le souci d’autrui dans sa demande. C’est la collaboration qui produit le service au travers du questionnement où le sens s’échange et se construit : toute question est une information ; toute reformulation vaut construction de la réponse. Bref, le dialogue est bien mise en partage des éléments de sens qui a la réalité humaine pour fondement.
Avec l’apparition d’Internet, la croyance en l’auto-suffisance de l’outil se répand comme trainée de poudre : l’information est désormais partout disponible, surabondante et en libre service. Plus besoin de documentalistes, donc ? Brutale déconvenue… Car ce ne sont pas les algorithmes qui vont prendre en charge l’émergence du sens. Bien sûr, les documentalistes ne sont plus préposés à la diffusion des documents primaires. Mais l’enjeu reste le même, le questionnement est inchangé : faire que l’information visée puisse être atteinte, ce qui ne veut pas sans l’intervention d’une médiation humaine entre l’utilisateur et la machine ( pour former à l’interrogation des moteurs de recherche, au repérage des sources, à l'évaluation de l’information etc…).
Le web 1.0 a donc permis que s’exprime de manière spectaculaire le fantasme du pur outil, du processus idéal expurgé de toute intervention humaine « un outil est l’hypostase d’une méthode en finalité pour elle-même, qui se veut à la fois englobante, holistique et universelle et qui présuppose que l’administration est une sorte de machine… » (Sylvie Trosa ; « la crise du management public » ; p.36). Au sein de l’administration envisagée comme machine, on peut donc comprendre que la disparition des documentalistes aient pu apparaître à certains comme un progrès.
Mais avec le Web 2.0 et les RSE qui en émanent, on a du mal à saisir comment des dispositifs techniques dédiés à la valorisation des connaissances pourraient évacuer la réalité humaine qui en est fondamentalement le support. Ce serait là un paradoxe par trop obscène… Tout au contraire, le RSE intègre le fait « que la connaissance se trouve entre les oreilles des salariés et pas ailleurs » (Peter Drucker). En globalisant le questionnement documentaire à l’échelle de la collectivité toute entière, les RSE permettent de faire émerger l’intelligence collective, réalité humaine par excellence. L’information n’est utile que partagée, échangée, circulante, toutes valeurs collaboratives que la posture documentaire intègre de façon génétique. Bien loin de disparaître, les documentalistes sont sans doute très bien placés pour se faire les animateurs des RSE orientés KM, pour autant que l’on sache reconnaître l’importance stratégique du partage de l’information ainsi que sa réalité essentiellement humaine.
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Frédéric Gasnier