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Amélie Paquet | «The prettiest thing is the darkest darkness»: les récits des prostituées de William T. Vollmann

Amélie Paquet | «The prettiest thing is the darkest darkness»: les récits des prostituées de William T. Vollmann | littératures | Scoop.it

En lisant le roman de William T. Vollmann Whores for Gloria, j’avais l’impression qu’il les observait d’une manière similaire, avec gravité et tendresse. Le cadre du roman est fictif, Vollmann n’est pas Jimmy, le personnage principal du livre. L’auteur indique toutefois dès l’ouverture que les récits des prostituées [2] sont bien réels : «All of the whore’s-tales heroin, however, are real» (p. 1). Comme dans The Rainbow Stories (1989), Butterfly Stories (1993) et Thirteen Stories and Thirteen Epitaphs (1994), il construit son roman à partir d’entrevues réalisées avec des prostituées. Dans Whores for Gloria, il rencontre celles du Tenderloin, un quartier du centre-ville de San Francisco, qui reviendront dans The Royal Family (2000). À la fin du roman, Vollmann laisse des notes de ses recherches sur la prostitution de rue de 1985-1988 dans le Tenderloin. Présenté ainsi, Whores for Gloria ressemble à une sorte de documentaire littéraire, un reportage journalistique poétique. Or, il n’en est rien. Au début, le narrateur stipule que la fiction lui permettra d’aller plus profondément dans l’horreur : «More obscure still, because fictitious, is the following.» (p. 1). Whores for Gloria est une œuvre littéraire exigeante qui ne se sert pas de la littérature pour embellir une réalité dure. Vollmann se garde bien de poétiser à outrance les déboires des plus démunis, comme il fait très attention pour ne pas leur imposer sa propre voix. Vollmann sait toutefois que ce n’est que grâce à la littérature, par le biais de la fiction, qu’il pourra aller jusqu’au bout de ces récits et s’approcher ainsi de la réalité. La fiction ne rendra certainement pas la vie des prostituées plus respirable, mais elle permettra, sans reproduire la violence qui marque leurs existences, de plonger au cœur de celles-ci.

J’ai donné comme titre à cette lecture de Whores for Gloria «The prettiest thing is the darkest darkness» [3] en citant une phrase de Vollmann qui ouvre les Rainbow Stories. On pourrait lire cette phrase comme une déclaration cynique célébrant la misère et signifiant qu’il y a quoique ce soit de beau au sein de la brutale vérité des prostituées de rue. Ce n’est pas ainsi que je comprends cette citation. Si, pour ma part, je cherche le darkest darkness, c’est parce qu’il me semble que la vraie compassion se situe dans cette aptitude à ne pas détourner les yeux devant le pire. Une fois, dans une petite fête qui avait lieu près de chez moi sur la rue Ste-Catherine, cette rue de Montréal où les prostituées sont très visibles, je me souviens d’avoir entendu des gens comme moi très scolarisés parler avec désinvolture et dégoût de leur bref passage à Hochelaga. En ce soir d’anniversaire, ils étaient à la fois excités et dégoûtés de mettre les pieds dans un quartier malfamé. En écoutant leurs remarques aussi bienveillantes que méprisantes, j’avais eu une réaction non réfléchie. Les âmes raisonnables appellent ça une réaction épidermique. L’alcool aidant sans doute, j’avais déclaré que j’aimais vivre avec les pauvres, que j’aimais de tout mon cœur Hochelaga et sa misère. Tout mon corps tremblait malgré moi, gage de mon énervement et de ma vulnérabilité ainsi exposée. Mon argumentation laissant à désirer, je tenais le discours d’une fille de la banlieue venue s’amuser en ville devant ce qu’elle croit être la «vraie vie». J’étais aussi conne qu’eux dans ma défense. Je n’ai pas déménagée dans cet endroit pour me divertir. Je m’y suis installée parce qu’il me fallait voir tout ce contre quoi mes parents m’avaient protégée, je voulais comprendre pourquoi ils avaient mis leurs mains devant mes yeux. Quand j’étais petite et qu’on venait à Montréal en famille, mes parents m’avaient dit que les prostituées fréquentaient jadis la rue St-Laurent, la main où habitait la Sainte-Carmen révolutionnaire de Michel Tremblay. Ils me disaient que ça avait changé, qu’elles n’y étaient plus. Quand on passait sur cette rue, je cherchais partout dans l’espoir d’en voir une, comme si elles étaient des attractions. Puisque je n’en trouvais pas, je pensais qu’elles n’existaient plus. Mes parents ne me disaient pas –peut-être qu’ils ne le savaient pas, nous n’étions pas du coin– qu’elles étaient juste à côté, un peu plus à l’est. Ce n’était donc pas parce qu’elles échappaient à mon regard qu’elles avaient disparues. Il fallait poursuivre la recherche. Dans le même esprit, l’œuvre de Vollmann est toujours en quête du darkest darkness, non pas par voyeurisme, mais par empathie.

Même si la vie des prostituées de rue est terrible, Vollmann dans les nombreux textes qu’il leur consacre ne souhaite pas choisir à leur place leur destin. Il n’y a rien de plus horrible que de s’émouvoir devant elles et de leur offrir soit une violence franche, à travers des gestes de répression, ou soit une autre dissimulée, en les forçant à l’intégration. Vollmann sait que des femmes peuvent être contraintes de force à la prostitution alors que d’autres la choisissent de leur plein gré. Dans la mesure, bien sûr, où le monde qui nous est contemporain permet réellement de choisir quoi que ce soit «de plein gré». Je ne glorifie ni ne condamne davantage la prostitution. Je crois, comme Vollmann, qu’il faut seulement apprendre à écouter les prostituées, sans s’identifier bêtement à elle en niant leur altérité. Virginie Despentes dans King Kong Théorie dénonce les bien-pensants toujours prêts à répondre pour elles: «Faire ce qui ne se fait pas : demander de l’argent pour ce qui doit rester gratuit. La décision n’appartient pas à la femme adulte, le collectif impose ses lois. Les prostituées forment l’unique prolétariat qui émeut autant la bourgeoisie» (Despentes, 2006, p. 57). Vollmann lutte tout autant contre cette attitude. Whores for Gloria ne veut pas participer à émouvoir la bourgeoisie. La folie et la violence, contenues dans le discours de Jimmy, permettent sans doute de tenir à distance les bien-pensants, de les dégoûter assez afin qu’ils ne puissent avoir assez de prises sur le texte pour réifier les prostituées du roman. Dans un article journalistique «Je m’intéresse tout particulièrement aux jeunes filles», Vollmann raconte avoir essayé lors d’un voyage en Thaïlande d’acheter une enfant afin de la libérer, si elle le désirait, de sa vie de prostituée. Au début de cet article, il mentionne l’existence de prostituées volontaires dans un bordel où il s’arrête pour son reportage : «Ce sont toutes des prostituées volontaires, bien qu’elles puissent ne pas aimer leur profession en elle-même; c’est également vrai de la plupart des concierges, des éboueurs et des dactylos» (Vollmann, 2011, p. 203). Difficile d’entendre une déclaration aussi radicale que celle-là puisqu’elle contient une critique profonde du système, une critique de cette vie de travail de neuf à cinq qu’on tente de nous présenter comme une chose désirable. À la fin de Whores for Gloria, Vollmann cite une prostituée noire âgée d’environ 25 ans : «When I was in an office, it didn’t matter how whether I was sick for a day or whether I worked an extra day. I always knew exactly how much I’d make at the end of the week. I couldn’t stand it. Out here I can make as much as I want to make » (p. 142).

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fourre-tout général pour ce qui concerne la chose littéraire, «littéralement et dans tous les sens» (ps. ce qui touche spécifiquement la poésie se trouve dans le topic "arts poétiques")
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Inculte: les nouveaux fous furieux de l'édition

Inculte: les nouveaux fous furieux de l'édition | littératures | Scoop.it

Il pratique le cash game, le poker version ultralibérale, où les joueurs peuvent miser leur compte en banque tant qu'ils en ont un. A Paris, on raconte que ce grand bonhomme hyperactif finance Inculte avec les dollars ramenés du désert. Il dément, puis sourit: «Ça peut éponger les pertes.»

Si les gens d'Inculte connaissent le poker, on doute que l'inverse soit vrai. Depuis 2009, la maison publie des livres dont la vue traumatiserait Patrick Bruel à vie. Des pavés postmodernes de 700 pages sur la musique électro ou sur le périphérique londonien. Le dernier événement du catalogue dépasse les 1.000 pages et reste dans ces drôles de clous: «les Instructions», premier roman d'un fou furieux nommé Adam Levin, raconte quatre journées dans la vie de Gurion ben-Judah Maccabee, messie de 10 ans qui lance sur New York une armée de chenapans juifs ultraviolents. Ça s'avale comme du Philip Roth, ça se digère comme du Joyce.

La presse américaine a salué un chef-d'œuvre, mais la publication en France est un pari risqué pour cette petite entreprise de quatre salariés. «Rien que la traduction a coûté 30.000 euros, explique Jérôme Schmidt. Il faudrait en vendre 7.000 exemplaires pour rentrer dans nos frais. On devrait faire la moitié.»

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Pierre Guyotat, un grand prof de français (recension des LEÇONS)

Pierre Guyotat, un grand prof de français (recension des LEÇONS) | littératures | Scoop.it
Un livre épais, lourd, écrit petit, mais bon «compagnon de lit», comme dit Baudelaire, et qu'on a hâte de retrouver. On commence en piochant au hasard, et puis on se dit vite, en s'installant, qu'on va le reprendre au début. Il regroupe les cours de littérature française (donc de langue) que Pierre Guyotat a donnés entre 2001 et 2004 à l'université de Paris VIII, et qui déjà parurent en revue, au fur et à mesure qu'on les retranscrivait (magnifiquement, soit dit en passant).
Voilà un professeur comme on aurait aimé en avoir; qui vous fait aimer les auteurs et vous les fait comprendre, tout à la fois. Son système est simple: il introduit le sujet, puis lit des pages et des pages, qu'il commente quand besoin est. Ce genre n'appartient qu'à lui; et sa culture littéraire, mais aussi musicale, historique, géographique, politique, lui permet des développements complètement inattendus, des rapprochements lumineux, d'une totale indépendance intellectuelle.
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Entretien audio avec Alain Robbe-Grillet

In 2003, France Culture conducted a series of interviews with Alain Robbe Grillet. Through 25 sequences, Robbe Grillet sheds light on his literary past.

His account is filled with anecdotes, childhood memories, adult experiences, fantasies, historical references and above all, encounters with those from the literary scene and figures from the cinema who inspired and influenced him both positively and negatively, such as Franz Kafka, Jean-Paul Sartre, George Bataille, Roland Barthes and Alain Resnais.

The interviews are punctuated by a few readings and even more interestingly, by long excerpts from novels of Gustave Flaubert, Andre Breton, and others, which he admirably recites almost flawlessly.

We hear him comment at times with humor on the works and remarks of other writers and critics - both admirers and detractors. He responds extensively to the critics who disapproved of him not writing like Honoré de Balzac did. To this, he retorts that as is the case with science, there is more than one way to write and interpret literature. In fact, Alain Robbe Grillet worked as a biologist during the 1940s, studying the illnesses of the Banana tree - a field he left to pursue writing.

His relationship to the public and critics is described at length, going as far back as the time when "Les Gommes" was published and was welcomed with complete silence, or when Emile Henriot wrote in the newspaper "Le Monde" that his work "was more of the essence of the insane asylum or the criminal court than of the literary prize", when referring to his book "Voyeur" after it received the Critics Prize. All of this stands in stark contrast to his later election as a member of the Académie Française in 2004.

Robbe Grillet resolves many misunderstandings that have surrounded his work or the Nouveau Roman, notably on the common misperception that the authors of this literary movement wrote about nothing.

Alain Robbe Grillet - “teacher of himself and his friends” (this is the way he describes his work in New York: "En Amérique, où j´étais professeur de moi même mais aussi de mes amis, Sartre, Camus, Duras, Claude Simon…") - offers an insightful account of the relationship of the author to the process of writing, and of the scriptwriter to his movies.

This book proves to be an invaluable key for interpreting the literary landscape in general and the Nouveau Roman and Alain Robbe Grillet in particular. It is especially invaluable, as it prompts us to think outside the box.

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Entretien avec Pierre Guyotat | Ce mal étrange de la poésie…

Entretien avec Pierre Guyotat | Ce mal étrange de la poésie… | littératures | Scoop.it

2007, parution de Formation de Pierre Guyotat, récit, comme son titre l’indique, de « formation d’un enfant qui pense pouvoir consacrer sa vie à la création ». Ces jours-ci, Pierre Guyotat donne une suite à ce récit. Dans Arrière-fond, l’enfant vient d’atteindre ses quinze ans. « Les troubles, les tourments, les élans, les excès, la sagesse, la logique, l’attraction de l’Absolu… », ainsi que l’écrit Pierre Guyotat dans sa préface au livre, impulsent les premiers écrits de l’adolescent. C’est aussi pour lui le moment où le sexe devient cette force à la fois déstabilisante, déchirante, et formidablement créatrice. La sortie de l’enfance est marquée par les débuts des écrits poétiques allant de pair avec ce que Pierre Guyotat appelle « la branlée avec texte », ou plus tard, les « écrits sauvages ». Sans doute est-ce cette irruption de la sexualité, et partant la présence de figures féminines, présence qui ne va pas manquer de surprendre ceux qui avaient lu trop hâtivement Tombeau pour cinq cent mille soldats, Éden Éden Éden, Prostitution, ou Progénitures, qui est à l’origine de la décision de Pierre Guyotat, comme il s’en explique dans l’entretien ci-dessous, de ne pas soumettre le récit de cette période de son existence à un ordre chronologique. Est-ce, aussi, pourquoi Arrière-fond, qui suit au plus près les événements de la vie de l’auteur (vie familiale, sociale, religieuse, politique déjà, et vie intérieure), les amplifie, les projette dans un des imaginaires les plus singuliers qui soient, leur communique une tension poétique rare. Ce livre où l’inavouable se fait poésie renoue avec les romans que je citais plus haut. C’est dire qu’il est le grand livre de cette rentrée littéraire 2010.

 

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Scènes de ménage chez Gallimard | Publication de la correspondance Gallimard/Paulhan

Scènes de ménage chez Gallimard | Publication de la correspondance Gallimard/Paulhan | littératures | Scoop.it
En somme, c'est une histoire de vieux couple. Ils se rencontrent au lendemain de la Grande Guerre, s'aiment, s'admirent, se jurent fidélité, emménagent dans un bel immeuble de la rue Sébastien-Bottin, y font ensemble des milliers d'enfants de papier. Et puis, à mesure que le temps passe et que la routine use, ils se chamaillent, se jalousent, se blessent et se regrettent. Mais ils ne divorceront jamais. Seule les séparera, à la veille de leur jubilé, la mort de l'un des deux. En héritage, ils laissent un trésor: le plus beau fonds de littérature.

A la maison, c'est l'aîné, Gaston Gallimard, qui tient, avec parcimonie, les cordons de la bourse. Charge à son cadet de trois ans, Jean Paulhan, de s'occuper, en bon père de famille, des écrivains, de les nourrir et les faire travailler. Les deux sont des patrons dans l'âme. Ils aiment régner.

Le premier, d'abord simple gérant d'un comptoir d'édition, a la folie des grandeurs et ajoute à sa passion de la littérature celle de la presse, du théâtre, du cinéma, de la musique. Le second, ancien prof de français à Madagascar, féru de langues orientales, auteur savant des «Fleurs de Tarbes», prend, en 1925, la tête de la «Nouvelle Revue française» et crée bientôt la collection « Métamorphoses ».

Ensemble, leur pouvoir est immense. Ils ne constituent pas seulement le catalogue des Editions Gallimard, ils en définissent l'esprit: un alliage précieux d'exigence, de rigueur et de fierté; une certaine idée de la France littéraire.

Leur Correspondance, qui court de 1919 à 1968, raconte un demi- siècle de la NRF - la maison, mais aussi la revue, dont l'influence est considérable pendant l'entre-deux-guerres. Avec l'Occupation, soudain tout s'écroule: sans se soumettre, Gaston Gallimard accepte de composer avec les Allemands et cède la revue au collaborationniste Pierre Drieu la Rochelle, tandis que Jean Paulhan entre en Résistance (dans le réseau Musée de l'Homme) et fonde, avec Jacques Decour, «les Lettres françaises». Lorsque, en 1953, la «NRF» sera à nouveau autorisée à paraître, l'auteur des «Causes célèbres» en redeviendra le patron charismatique.

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Entretien vidéo avec Robbe-Grillet, à la sortie d'Un roman sentimental (2007)

«Ces gens qui se plaignent sont des pervers.»

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Entretien avec Philip Roth: «Mon conseil à un écrivain débutant? Arrêter d'écrire» (sur Les Inrocks)

Entretien avec Philip Roth: «Mon conseil à un écrivain débutant? Arrêter d'écrire» (sur Les Inrocks) | littératures | Scoop.it
Vous amusez-vous en écrivant ?

 

J'ai toujours trouvé ça très difficile. A de rares exceptions près, chacun de mes livres est un calvaire. Il existe des métiers très pénibles, eh bien, écrire en est un ! Si le livre n'est pas éprouvant à écrire, alors je doute de sa qualité. Par exemple, Patrimoine : je l'écrivais à mesure que progressait la maladie de mon père. Je le voyais tous les jours et j'étais tellement bouleversé à la fin de la journée que je ne voulais voir ni amis, ni match de base-ball, ni rien. Tout ce que je pouvais faire, c'était écrire, mais sans savoir que j'étais en train de faire un livre... Donc je ne l'ai pas conçu dans la douleur, mais pas dans la joie non plus. Le livre qui m'a le plus amusé, d'ailleurs j'en ris encore, c'est Le Théâtre de Sabbath, où je mets en scène un personnage dépourvu du sentiment de honte et qui blasphème contre les gens décents.

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Philippe Sollers | Magique Breton

Philippe Sollers | Magique Breton | littératures | Scoop.it

Je me revois, très jeune, un matin, chez André Breton, au 42 rue Fontaine, à Paris. Je lui ai écrit, il m'a répondu, j'ai franchi son filtrage téléphonique, j'ai un rendez-vous auquel j'arrive avec une heure d'avance, tournant dans le quartier avant de sonner à sa porte. L'intérieur, aujourd'hui dispersé, a été photographié et se retrouve dans le bel album de la Pléiade qui vient de paraître. C'était donc là, dans cette grotte ou cette cabine de cosmonaute que respirait cet homme extraordinaire, entouré de sculptures, de masques, de poupées, de tableaux, ce citoyen du monde nouveau dont je lisais avec passion chaque ligne. L'effet de présence aimantée de Breton était colossal. Courtois pourtant, affable, attentif, généreux, merveilleusement disponible. Je ressens encore, à l'aveugle, la charge du «Cerveau de l'enfant» de Chirico accroché au mur. Quelle accumulation de voyages, de combats, de trouvailles, de charmes; quelle navigation de phrases et d'esprit. De quoi a-t-il parlé, ce jour-là, avec sa diction impeccable? A ma grande surprise, uniquement d'alchimie.
Mais quelle émotion, un peu plus tard, de recevoir la réédition des «Manifestes du surréalisme», avec cette dédicace de sa fine écriture bleue «à Philippe Sollers, aimé des fées». J'ai suivi ma route, sinueuse, un peu folle et accidentée, mais l'écriture bleue m'est restée au coeur. Il y a eu ce mot cinglant à propos d'un titre de Paulhan, «Braque le patron». «Vous vous rendez-compte de comment parlent ces gens? Le patron! Le patron!» Plus tard, encore, cette rencontre inopinée (et pour moi surchargée de signes) dans un café, près de la revue «Tel quel», où nous étions avec Georges Bataille qui passait nous voir certains après-midi. Breton entre, il suivait une femme. Il s'assoit seul, je vais le saluer, il se plaint légèrement de ne pas pouvoir écrire, étant «envoûté», puis me demande si, là, ne se trouve pas Georges Bataille. Mais oui, bien sûr. Breton se lève alors et va saluer Bataille, ils décident de se retrouver bientôt, mais peu probable puisque Bataille n'a plus que quelques jours à vivre.

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Le Joyce de Victor-Lévy Beaulieu

Le Joyce de Victor-Lévy Beaulieu | littératures | Scoop.it
«Ce qu'on attend d'un bon professeur, c'est qu'il nous communique une ferveur, une passion... C'est la même chose pour un critique ou pour celui qui écrit sur un auteur, il faut d'abord qu'il communique sa passion au lecteur. Il me semblait qu'il devait y avoir une façon de parler des écrivains qui soit, en même temps, une façon de parler de toi pis de dire, au fur et à mesure de tes lectures, ce que ça avait changé en toi.» «Et je trouve ça important qu'au Québec on s'attelle à des choses comme ça, poursuit-il. Qu'on agrandisse notre horizon, qu'on s'approprie ces choses-là et qu'en se les appropriant ça devienne aussi un peu nous autres.»
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"I've stopped reading fiction" (sur les pratiques de lecture de McCarthy, Roth & co)

"I've stopped reading fiction" (sur les pratiques de lecture de McCarthy, Roth & co) | littératures | Scoop.it
A literary icon, like many older readers, has turned away from A remark Philip Roth made in the Financial Times over the weekend has provoked much comment: "I've stopped reading fiction," the 78-year-old author of "Portnoy's Complaint" and dozens of other novels said. Roth isn't alone; over the years, such writers as Cormac McCarthy, Will Self and William Gibson have made similar statements.
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Interview with William T. Vollmann (about The Royal Family)

Interview with William T. Vollmann (about The Royal Family) | littératures | Scoop.it
William T. Vollmann's writings have always displayed a fascination with traveling to the ends of the earth--for his novel The Rifles, he set out on a solo trek into the Arctic as part of his research. But over the years, he demonstrated how easy it is to find "the ends of the earth" in its most densely populated sectors. The Royal Family is a sprawling novel set primarily in San Francisco's Tenderloin district, the city's main center for prostitution. Most of the story is centered around the downward spiral of Henry Tyler, a private investigator mourning the dead sister-in-law with whom he was in love as he prowls streets, dive bars, and cheap hotels searching for the Queen of the Whores.
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Even Gertrude Stein couldn’t escape Rejection Letters

Even Gertrude Stein couldn’t escape Rejection Letters | littératures | Scoop.it
The letter, dated April 19, 1912, reads: "I am only one, only one, only one. Only one being, one at the same time. Not two, not three, only one. Only one life to live, only sixty minutes in one hour. Only one pair of eyes. Only one brain. Only one being. Being only one, having only one pair of eyes, having only one time, having only one life, I cannot read your M.S. three or four times. Not even one time. Only one look, only one look is enough. Hardly one copy would sell here. Hardly one. Hardly one."

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La fin des barricades. Entretien avec Eric Hazan

À l'occasion de la parution de son dernier ouvrage, Paris sous tension (La Fabrique, 2011), qui poursuit une réflexion amorcée avec L'Invention de Paris (Seuil, 2002), nous nous sommes entretenus avec Eric Hazan, historien, éditeur et camarade.
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Nicole Caligaris | Volodine ou Mille centres de forces

1985, Minuit. Claude Simon prix Nobel, une portée de minuistes du second niveau perce l'œuf, plus ou moins fils d'Alain Robbe Grillet, pendant que couvent, encore cachés par Hervé Guibert, les futurs organismes autofictifs, plus ou moins filles de Marguerite Duras qui vient de publier chez POL. Le cosmos achève de rétracter son expansion pleine de poussières, de suturer ses noirs, de se refermer sur sa matière. Dans ce sans-ailleurs de dessous les couvertures blanches dédiées au divan puis à l'amphithéâtre, déboule, du milieu de « Présence du futur », collection passionnante sur laquelle, même en se pinçant le nez, pas un littérateur grand genre n'aurait été jeter les yeux, un Volodine bébé, au cri de « saloperies vivantes ! ». Et l'univers trouve un espace où se redéployer selon d'énigmatiques lois : une puissance y respire.
Bouclée dans la salle de bain, condamnée à la petite ironie, bientôt réduite aux aléas d'une libido que bien des soucis compliquent, la littérature française se trouve, par l'irruption Volodine, clandestinement raccordée au monde, à cette sale histoire collective qui, le défaisant, nous fait, dans un trouble dont elle doit trouver les formes qui l'expriment. Voilà ce qui m'intéresse. Les formes sont là, inventées par Personne, transmises d'un temps à l'autre, dont les générations s'emparent à leur heure pour leur reconnaître un sens.

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Entretien avec Don DeLillo (Paris Review, The Art of Fiction no. 135)

"Discarded pages mark the physical dimensions of a writer’s labor—you know, how many shots it took to get a certain paragraph right. Or the awesome accumulation, the gross tonnage, of first draft pages. The first draft of Libra sits in ten manuscript boxes. I like knowing it’s in the house. I feel connected to it. It’s the complete book, the full experience containable on paper. I find I’m more ready to discard pages than I used to be. I used to look for things to keep. I used to find ways to save a paragraph or a sentence, maybe by relocating it. Now I look for ways to discard things. If I discard a sentence I like, it’s almost as satisfying as keeping a sentence I like. I don’t think I’ve become ruthless or perverse—just a bit more willing to believe that nature will restore itself. The instinct to discard is finally a kind of faith. It tells me there’s a better way to do this page even though the evidence is not accessible at the present time."

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Recension des «Leçons sur la langue française» de Pierre Guyotat (par Donatien Grau)

Recension des «Leçons sur la langue française» de Pierre Guyotat (par Donatien Grau) | littératures | Scoop.it

Car l’œuvre de Pierre Guyotat, quelle que soit sa force de transgression, ou plutôt en lien direct avec sa force de transgression, est une œuvre viscéralement historique. C’est pour cette raison que la décision, prise avec Léo Scheer, de publier les cours qu’il avait donnés à l’Université Paris-VIII-Saint-Denis, de 2001 à 2004, dans un enseignement créé pour lui sous l’intitulé « Histoire de la langue française par les textes » est une bénédiction.

Dans ce volume de près de sept cents pages, l’écrivain se fait professeur, pour un public d’étudiants étrangers, peu familiers de la langue même, et encore moins des auteurs qu’il évoque. On y croise, durant vingt-trois leçons, les présences de Michelet, Gibbons, Nerval, Vigny, Dante, Froissard, Joinville, tant d’autres encore.

Cette sélection de textes, qu’il lit à ses étudiants, manifeste l’immense érudition de l’écrivain, qui constitue le soubassement de son œuvre. On ne peut pas la comprendre sans cela. On ne peut pas comprendre la réinvention si on ne sait quelle norme elle réinvente.

 

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Document: The Symbolism Survey

Document: The Symbolism Survey | littératures | Scoop.it

In 1963, a sixteen-year-old San Diego high school student named Bruce McAllister sent a four-question mimeographed survey to 150 well-known authors of literary, commercial, and science fiction. Did they consciously plant symbols in their work? he asked. Who noticed symbols appearing from their subconscious, and who saw them arrive in their text, unbidden, created in the minds of their readers? When this happened, did the authors mind?

McAllister had just published his first story, “The Faces Outside,” in both IF magazine and Simon and Schuster’s 1964 roundup of the best science fiction of the year. Confident, if not downright cocky, he thought the surveys could settle a conflict with his English teacher by proving that symbols weren’t lying beneath the texts they read like buried treasure awaiting discovery.

His project involved substantial labor—this before the Internet, before e-mail—but was not impossible: many authors and their representatives were listed in the Twentieth-Century American Literature series found in the local library. More impressive is that seventy-five writers replied—most of them, in earnest. Sixty-five of those responses survive (McAllister lost ten to “a kleptomaniacal friend”). Answers ranged from the secretarial blow off to a thick packet of single-spaced typescript in reply.

The pages here feature a number of the surveys in facsimile: Jack Kerouac, Ayn Rand, Ralph Ellison, Ray Bradbury, John Updike, Saul Bellow, Norman Mailer. Each responder offers a unique take on the issue itself—symbolism in literature—as well as on handling a sixteen-year-old aspirant approaching writers as masters of their craft.

Even if he approached them en masse, with a form letter.

And failed to follow up with a thank-you note.

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Féroce bataille autour de James Joyce

Féroce bataille autour de James Joyce | littératures | Scoop.it
Il s'était juré de prendre sa revanche. Ce sera fait le 17 janvier, à la Cartoucherie de Vincennes, lorsque le rideau s'ouvrira sur le premier chapitre de Finnegans Wake de Joyce. Ce spectacle, le metteur en scène et comédien Antoine Caubet l'avait déjà monté en 1998. Un an de labeur. Anéanti trois semaines avant la première. Alors que pas une virgule du texte original, réputé obscur, n'avait été modifiée, Stephen James Joyce, ayant droit de l'écrivain, s'opposa violemment à ce qu'il soit dit en public. Par défi, par rage, Caubet le "joua" donc lèvres closes. Se faisant la promesse, durant ces représentations absurdes, qu'il remonterait la pièce aussitôt que l'oeuvre joycienne serait libérée du joug de son héritier. Le 13 janvier, quatre jours avant la première, Joyce sera tombé dans le domaine public. Enfin.

Ils seront nombreux - chercheurs, biographes, comédiens, spécialistes de l'une des oeuvres les plus fascinantes et les plus inventives du XXe siècle - à porter un toast en ce 13 janvier 2012. Certains universitaires ont même imaginé, pour rire, de venir ce jour-là déclamer au mégaphone, puisqu'ils en auront enfin le droit, quelques passages d'Ulysse sur la place du petit fort de La Flotte-en-Ré. Car c'est là, sur l'île de Ré, que l'"Ogre" habite depuis vingt ans : Stephen, petit-fils et unique descendant vivant du génial écrivain, probablement l'héritier le plus enragé, le plus procédurier de toute l'histoire littéraire.

Il porte, écrasante filiation, le prénom de l'alter ego romanesque de l'écrivain, Stephen, l'un des deux héros d'Ulysse. Mais c'est par son patronyme seul - "Joyce !" - qu'il amorce ses appels téléphoniques, devenus légendaires dans le milieu universitaire : comme si l'écrivain lui-même, surgissant d'outre-tombe, s'invitait en personne chez le moindre thésard pour réclamer son dû. De cette voix caverneuse qui a fait sursauter tant de chercheurs, il nous dit au téléphone : "C'est foutu, maintenant, ils vont se servir comme ils veulent." Il aura 80 ans cette année. Il refuse de nous rencontrer. Mais évoque au bout du fil durant près de deux heures, dans un français parfait, avec une gouaille drôle et formidablement agressive, une vie que l'on devine écrasée par l'ombre du Commandeur Joyce. Il évoque cette promesse qu'il s'est faite tout jeune."Don't write" ("N'écris pas"). Il évoque ces enfants qu'il se réjouit de ne pas avoir eus - "Dieu merci, je n'ai pas de descendants." Il évoque cette oeuvre réputée difficile dont son texte préféré est évidemment Ecce puer, le poème que Joyce composa pour sa naissance. Il évoque enfin et surtout les "joyciens", cette engeance qu'il exècre, ces "soi-disant érudits qui écrivent des sacs de bêtises" et qui, dans quelques semaines, respireront un peu mieux.

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Amélie Paquet | «The prettiest thing is the darkest darkness»: les récits des prostituées de William T. Vollmann

Amélie Paquet | «The prettiest thing is the darkest darkness»: les récits des prostituées de William T. Vollmann | littératures | Scoop.it

En lisant le roman de William T. Vollmann Whores for Gloria, j’avais l’impression qu’il les observait d’une manière similaire, avec gravité et tendresse. Le cadre du roman est fictif, Vollmann n’est pas Jimmy, le personnage principal du livre. L’auteur indique toutefois dès l’ouverture que les récits des prostituées [2] sont bien réels : «All of the whore’s-tales heroin, however, are real» (p. 1). Comme dans The Rainbow Stories (1989), Butterfly Stories (1993) et Thirteen Stories and Thirteen Epitaphs (1994), il construit son roman à partir d’entrevues réalisées avec des prostituées. Dans Whores for Gloria, il rencontre celles du Tenderloin, un quartier du centre-ville de San Francisco, qui reviendront dans The Royal Family (2000). À la fin du roman, Vollmann laisse des notes de ses recherches sur la prostitution de rue de 1985-1988 dans le Tenderloin. Présenté ainsi, Whores for Gloria ressemble à une sorte de documentaire littéraire, un reportage journalistique poétique. Or, il n’en est rien. Au début, le narrateur stipule que la fiction lui permettra d’aller plus profondément dans l’horreur : «More obscure still, because fictitious, is the following.» (p. 1). Whores for Gloria est une œuvre littéraire exigeante qui ne se sert pas de la littérature pour embellir une réalité dure. Vollmann se garde bien de poétiser à outrance les déboires des plus démunis, comme il fait très attention pour ne pas leur imposer sa propre voix. Vollmann sait toutefois que ce n’est que grâce à la littérature, par le biais de la fiction, qu’il pourra aller jusqu’au bout de ces récits et s’approcher ainsi de la réalité. La fiction ne rendra certainement pas la vie des prostituées plus respirable, mais elle permettra, sans reproduire la violence qui marque leurs existences, de plonger au cœur de celles-ci.

J’ai donné comme titre à cette lecture de Whores for Gloria «The prettiest thing is the darkest darkness» [3] en citant une phrase de Vollmann qui ouvre les Rainbow Stories. On pourrait lire cette phrase comme une déclaration cynique célébrant la misère et signifiant qu’il y a quoique ce soit de beau au sein de la brutale vérité des prostituées de rue. Ce n’est pas ainsi que je comprends cette citation. Si, pour ma part, je cherche le darkest darkness, c’est parce qu’il me semble que la vraie compassion se situe dans cette aptitude à ne pas détourner les yeux devant le pire. Une fois, dans une petite fête qui avait lieu près de chez moi sur la rue Ste-Catherine, cette rue de Montréal où les prostituées sont très visibles, je me souviens d’avoir entendu des gens comme moi très scolarisés parler avec désinvolture et dégoût de leur bref passage à Hochelaga. En ce soir d’anniversaire, ils étaient à la fois excités et dégoûtés de mettre les pieds dans un quartier malfamé. En écoutant leurs remarques aussi bienveillantes que méprisantes, j’avais eu une réaction non réfléchie. Les âmes raisonnables appellent ça une réaction épidermique. L’alcool aidant sans doute, j’avais déclaré que j’aimais vivre avec les pauvres, que j’aimais de tout mon cœur Hochelaga et sa misère. Tout mon corps tremblait malgré moi, gage de mon énervement et de ma vulnérabilité ainsi exposée. Mon argumentation laissant à désirer, je tenais le discours d’une fille de la banlieue venue s’amuser en ville devant ce qu’elle croit être la «vraie vie». J’étais aussi conne qu’eux dans ma défense. Je n’ai pas déménagée dans cet endroit pour me divertir. Je m’y suis installée parce qu’il me fallait voir tout ce contre quoi mes parents m’avaient protégée, je voulais comprendre pourquoi ils avaient mis leurs mains devant mes yeux. Quand j’étais petite et qu’on venait à Montréal en famille, mes parents m’avaient dit que les prostituées fréquentaient jadis la rue St-Laurent, la main où habitait la Sainte-Carmen révolutionnaire de Michel Tremblay. Ils me disaient que ça avait changé, qu’elles n’y étaient plus. Quand on passait sur cette rue, je cherchais partout dans l’espoir d’en voir une, comme si elles étaient des attractions. Puisque je n’en trouvais pas, je pensais qu’elles n’existaient plus. Mes parents ne me disaient pas –peut-être qu’ils ne le savaient pas, nous n’étions pas du coin– qu’elles étaient juste à côté, un peu plus à l’est. Ce n’était donc pas parce qu’elles échappaient à mon regard qu’elles avaient disparues. Il fallait poursuivre la recherche. Dans le même esprit, l’œuvre de Vollmann est toujours en quête du darkest darkness, non pas par voyeurisme, mais par empathie.

Même si la vie des prostituées de rue est terrible, Vollmann dans les nombreux textes qu’il leur consacre ne souhaite pas choisir à leur place leur destin. Il n’y a rien de plus horrible que de s’émouvoir devant elles et de leur offrir soit une violence franche, à travers des gestes de répression, ou soit une autre dissimulée, en les forçant à l’intégration. Vollmann sait que des femmes peuvent être contraintes de force à la prostitution alors que d’autres la choisissent de leur plein gré. Dans la mesure, bien sûr, où le monde qui nous est contemporain permet réellement de choisir quoi que ce soit «de plein gré». Je ne glorifie ni ne condamne davantage la prostitution. Je crois, comme Vollmann, qu’il faut seulement apprendre à écouter les prostituées, sans s’identifier bêtement à elle en niant leur altérité. Virginie Despentes dans King Kong Théorie dénonce les bien-pensants toujours prêts à répondre pour elles: «Faire ce qui ne se fait pas : demander de l’argent pour ce qui doit rester gratuit. La décision n’appartient pas à la femme adulte, le collectif impose ses lois. Les prostituées forment l’unique prolétariat qui émeut autant la bourgeoisie» (Despentes, 2006, p. 57). Vollmann lutte tout autant contre cette attitude. Whores for Gloria ne veut pas participer à émouvoir la bourgeoisie. La folie et la violence, contenues dans le discours de Jimmy, permettent sans doute de tenir à distance les bien-pensants, de les dégoûter assez afin qu’ils ne puissent avoir assez de prises sur le texte pour réifier les prostituées du roman. Dans un article journalistique «Je m’intéresse tout particulièrement aux jeunes filles», Vollmann raconte avoir essayé lors d’un voyage en Thaïlande d’acheter une enfant afin de la libérer, si elle le désirait, de sa vie de prostituée. Au début de cet article, il mentionne l’existence de prostituées volontaires dans un bordel où il s’arrête pour son reportage : «Ce sont toutes des prostituées volontaires, bien qu’elles puissent ne pas aimer leur profession en elle-même; c’est également vrai de la plupart des concierges, des éboueurs et des dactylos» (Vollmann, 2011, p. 203). Difficile d’entendre une déclaration aussi radicale que celle-là puisqu’elle contient une critique profonde du système, une critique de cette vie de travail de neuf à cinq qu’on tente de nous présenter comme une chose désirable. À la fin de Whores for Gloria, Vollmann cite une prostituée noire âgée d’environ 25 ans : «When I was in an office, it didn’t matter how whether I was sick for a day or whether I worked an extra day. I always knew exactly how much I’d make at the end of the week. I couldn’t stand it. Out here I can make as much as I want to make » (p. 142).

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Dominique Dussidour | « Je suis un musicien, je suis un alphabétiseur » (trajectoires de Pierre Guyotat)

Dominique Dussidour | « Je suis un musicien, je suis un alphabétiseur » (trajectoires de Pierre Guyotat) | littératures | Scoop.it
Les textes de Pierre Guyotat semblent, quand on en regarde une page, écrits dans une langue non connue, pourtant on en déchiffre un à un les mots, pourtant on en comprend la syntaxe.
De même que des sculptures de Rodin à peine séparées de leur masse de pierre, de même que des totems de Baselitz à peine extraits de leur tronc d’arbre on ne dira pas, pour autant qu’on les a sous les yeux, à portée de main, qu’ils sont invisibles - mais éventuellement inregardables -, on dira éventuellement des textes de Pierre Guyotat qu’ils sont également inregardables (troncation et dilatation, cédilles, apostrophes, ponctuation, trémas et accents circonflexes, onomatopées - quelque chose comme du « sumérien »), ou peut-être inlisibles.
Que serait l’inlisible ?
La matière que travaille Pierre Guyotat n’est ni la réalité ni l’existence, ce sont les sons de la langue que nous, humains, articulons pour dire ou dire-pas. On sait qu’à la naissance l’appareil phonatoire est capable de prononcer tous les sons dans toutes les langues. C’est par apprentissage auditif qu’en grandissant l’enfant élimine de sa gorge ceux qu’il n’entend jamais. J’émets l’hypothèse que Pierre Guyotat porte l’inscription de cette période où tous les sons sont possibles, que c’est cette matière-là qu’il travaille mais traversée par la langue française de Rimbaud, Flaubert, Mallarmé, Sade, Rabelais, retraversée par la langue musicale de Rameau, Debussy, Schubert, Schumann, Schönberg. Il opère en sculpteur et en géologue, pratiquant une coupe dans l’histoire et l’étymologie de la langue, ranimant un souffle, des sons, une prononciation aujourd’hui enfouis sous des tonnes de gravats, de slogans et de mots d’ordre. Ce pourquoi ses textes sont ponctués d’arabe algérien, d’espagnol, d’allemand, d’argot et de patois. « Ainsi, pour Prostitution, la racine sémitique domine avec une accentuation arabe, dans Le Livre, ce sont les racines latines sémitiques et grecques avec une forte présence du provençal [...], pour Progénitures, c’est bien l’extraordinaire diversité des patois qui s’y découvre, versets après versets » (Jean-Noël Orengo).
L’inlisible c’est à la fois du non-lisible et de l’infra-lisible, du lisible in, dedans, dessous, dissous. Quand on entend lire Pierre Guyotat on comprend ce qu’il a écrit, quand on le recopie également. Il nous faut apprendre à lire ce qui est écrit une fois mis entre parenthèses tout référent. Le texte ne renvoie qu’à lui-même, à l’acte de son énonciation, sans pour autant se clore, pas plus que ne se clôt une œuvre de Mark Rothko ou de Pierre Soulages.
De sa langue, lui-même dit : « ... laissez faire, votre bouche se mettra à la parler ».
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To Invigorate Literary Mind, Start Moving Literary Feet

To Invigorate Literary Mind, Start Moving Literary Feet | littératures | Scoop.it
Running! If there's any activity happier, more exhilarating, more nourishing to the imagination, I can't think what it might be. In running the mind flies with the body; the mysterious efflorescence of language seems to pulse in the brain, in rhythm with our feet and the swinging of our arms. Ideally, the runner who's a writer is running through the land- and cityscapes of her fiction, like a ghost in a real setting.

There must be some analogue between running and dreaming. The dreaming mind is usually bodiless, has peculiar powers of locomotion and, in my experience at least, often runs or glides or "flies" along the ground or in the air. (Leaving aside the blunt, deflating theory that dreams are merely compensatory: you fly in sleep because in life you crawl, barely; you're soaring above others in sleep because in life others soar above you.)
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Michaël Trahan | dangers de la littérature: notes sur l'héritage, le savoir et l'expérience (Hemingway, Capote, Vollmann)

Norman Mailer racontait en entretien de la difficulté à accepter le suicide d'Hemingway. La leçon qu'il en tire ? La littérature est dangereuse: «In a way, it was a huge warning. What he was saying is, Listen all you novelists out there. Get it straight : when you’re a novelist you’re entering on an extremely dangerous psychological journey, and it can blow up in your face.»
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Entretien avec Annie Le Brun: «L'actuelle bonne conscience se veut à la fois subversive et normative»

Entretien avec Annie Le Brun: «L'actuelle bonne conscience se veut à la fois subversive et normative» | littératures | Scoop.it
Le bon goût comme la bienséance ont toujours impliqué une sorte de camouflage, et souvent plus gravement une part de dissimulation, particulièrement pour ce qui est du domaine culturel. Et je ne suis pas loin de croire que ma répulsion instinctive à l’égard de cette bienséance-là, c’est-à-dire de tout de ce qui se prend au sérieux ou se croit du bon côté, soit liée à la perception de ce que ce genre de positivité affichée cherche à occulter. Il se pourrait bien que l’actuelle bonne conscience, qui pousse le ridicule jusqu’à se vouloir subversive et normative, soit le camouflage du crime, non encore perçu dans toutes ses implications, perpétré dans les camps nazis mais aussi à travers le goulag et enfin avec la bombe atomique. Il y a une affolante unité dans ces trois sortes de crimes, qui ont justement chacun engendré la bienséance idéologique propre à les justifier. C’est cette unité paradoxale qu’on s’entête à ne pas vouloir considérer et encore moins à tenter d’analyser, en s’efforçant de légitimer une atrocité par l’autre, d’autant que les mêmes forces sont toujours en jeu, et, tout porte à le croire, moins latentes qu’il n’y paraît car elles ne sont pas sans avoir subi des mutations majeures qui leur permettent de continuer d’agir à l’insu de la plupart. Pourtant, il ne saurait être question de comparer l’incomparable, quand il y a aujourd’hui une incontestable indécence à s’y complaire, comme certains le font, tels Agamben et autres universitaires bien installés, dont l’activité de brouilleurs de piste consiste à agiter des épouvantails anachroniques, pour mieux dissuader d’aller voir ce qui se fomente en profondeur et sous d’autres formes.
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Kurt Vonnegut Interviewed on NPR Inside Second Life

Kurt Vonnegut Interviewed on NPR Inside Second Life | littératures | Scoop.it
In 2006, NPR interviewed Vonnegut from inside the virtual world Second Life, as a part of their Infinite Mind series. Recorded shortly before Second Life reached its peak and mere months before Vonnegut passed away, the interview is a rare cultural time-capsule in more ways than one, as well as a fitting meta-wink to God Bless You, Dr. Kevorkian, which is premised on the idea that Vonnegut would conduct fictional interview with dead cultural luminaries and ordinary people through controlled near-death experiences, allowing him to access the afterlife, converse with his subjects, and leave before it’s too late.
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Bertrand Laverdure | Les monstres spectaculaires, esthétique de l’ironie/ridicule, Annie Dufresne

Bertrand Laverdure | Les monstres spectaculaires, esthétique de l’ironie/ridicule, Annie Dufresne | littératures | Scoop.it
Reportage poétique, journalisme underground, collectif de littéraires, le livre Les monstres spectaculaires participe de cette esthétique du ridicule, de l’ironie. Moins pour plonger dans des zones franchement hideuses ou malaisantes de nos complexions québécoises que pour constater, affirmer, souligner le détachement, la distance toute hétérogène, presque extraterrestre entre des littéraires montréalais (Mathieu Arsenault dans sa préface n’emploie pas le mot «écrivain», ni «poètes», ni «auteur», compte tenu que dans son esthétique, ce mot révèle une espèce d’aliénation sociale, un désir d’arrivisme vide qu’il dissocie de sa propre pratique mais aussi de celles de ses collaborateurs) pour la plupart des gens qui sont passés par l’université, connus comme poètes, auteurs, étudiants, éditeurs, performeurs et dessinateurs et un évènement comme le Monster truck. Le but de l’exercice : rendre compte de leur expérience en tant que spectateur du MONSTER TRUCK au stade olympique.
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