Caché derrière son alter ego Lutz Bassmann, Antoine Volodine raconte la longue marche annuelle de Djennifer vers Nathan, lequel possède aussi plusieurs identités.
En 1998, Antoine Volodine publia un manifeste (Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, éd. Gallimard), où, pour faire rire et inquiéter, pour narguer la postérité et embobiner le chaland, il invente un mode et un monde dit « post-exotique », peuplé d’une ribambelle de citoyens improbables, à demi survivants, qu’il réveille à l’occasion pour écrire sous leur nom, comme ici ce Lutz Bassmann qui ne dormait que d’un oeil, après trois livres chez Verdier. On ne dénonce personne : Volodine organisa lui-même en 2010 ce coming out de Polichinelle en publiant simultanément trois ouvrages chez trois éditeurs sous trois signatures différentes, peut-être avec l’idée de ratisser plus large, avec pour résultat l’éparpillement d’un lectorat conquis qui ne demande qu’à rester groupé sous la mitraille.
Après tout, ce qui précède n’a pas la moindre importance : les livres de Lutz Bassmann sont de formidables livres de Volodine, dans la continuité de la langue, de l’ironie et de la brutalité, dans l’avancée du désastre, désastre politique, atomique, fabuleux, là où le comique et le tragique sont les deux faces de la même hébétude, là où le bien et le mal se partagent les mêmes décombres, là où la réalité, le peu qu’il en reste, est un cauchemar résigné, alenti par le lest de l’ankylose. Volodine, appelons-le Volodine, a le génie des noms propres, la plupart venus d’un Orient proche ou extrême, plus ou moins soviétique, saupoudrés de trémas, des noms de victimes, de perdants, des brûlés vifs à petit feu, des morts qui marchent et dont le nom seul est déjà tout un drame.
Ici, Nathan Golshem, avec qui le titre du livre nous invite à danser, avoue toute l’imposture du système. Il est mort, bien sûr, comme tout un chacun, il est aussi pour certaines pages le narrateur du livre. Il s’invente une autre identité, Gulbar Bratichko, pour ne pas céder à la torture des vainqueurs : « Maintenant il était inutile de songer à une autre imposture. Il devait continuer à prétendre qu’il gagnait de petites sommes en racontant ses rêves au public et en divertissant les masses avec des chants improvisés, des proses fantastiques, des entrevoûtes, des ritournelles et des épopées venues de nulle part, avec des énumérations incongrues, avec des chapitres inaboutis, des fragments de divagations, des haïkus populaires, des discours insanes, des féeries pour décédés, avec des piécettes animalières et des monologues de sous-hommes. » Onze lignes prêtées par l’auteur à son personnage pour redire en se moquant de soi tout son projet littéraire. Et, pour être cru sur parole, Danse avec Nathan Golshem offre deux listes somptueuses, celle des 126 maladies qu’on attrape « à force de traîner dans des endroits suspects ou en prison », toutes ne sont pas mortelles, même si on ne souhaite à personne une cruviose palmée, une dravidie du pytore, une chaude-bave ou une cassapiane, une aphtémie verruqueuse ou une mangrimiose des égouttiers.
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Jean-Baptiste Harang
Le 18 juin 2011 j’ai lancé sur Twitter un appel (du 18 juin) à don de photos. Ma demande est la plus large et la plus vague possible, aucune consigne sur ce qu’elles peuvent représenter ou leur format, parce que j’aime les surprises. C’est justement ce que je cherche, ne pas savoir à l’avance ce qu’il y aura sur la photo qu’on m’enverra.
J’enregistre toutes les photos reçues dans un dossier nommé Todo liste. Chaque matin, j’en choisis une, plutôt à l’instinct, sans idée préconçue, parfois sans même avoir regardé la photo trop précisément, je préfère, il y a là-dedans une sorte de logique qui m’échappe.
Je me donne ensuite la journée pour écrire une liste de 4 points /occurrences /choses à faire, à dire ou à penser en réaction / réponse / écho à cette photo, ma « Todo liste ». Le résultat est mis en ligne à 00h01 sur le blog tentatives. Parfois, j’écris le texte d’un seul jet, d’autres fois, il me faut la journée entière et je le modifie jusqu’à 23h59.
En fait, c’est presque un jeu de déplacement : la photo se déplace vers moi, elle vient de je ne sais où, et moi je me déplace vers elle, un endroit surprenant, ça donne un texte imprévisible, avec des pistes qui partent presque sans moi, que je n’ai qu’à suivre, ou à débusquer.
C’est une drôle d’expérience, à la fois sous contrainte et très libre. C’est ça, les Todo listes. Voici les 180 premières. (l’exercice continue actuellement, grâce aux contributions d’amis ou d’inconnus, et je les remercie tous, infiniment) Christine Jeanney
Contributeur : Christine Jeanney (Auteur)
Le premier numéro du Verger, la revue du site Cornucopia, vient de paraître. Intégralement consacré à Rabelais et plus particulièrement à Gargantua et au Quart Livre, voici les articles qu'il propose :
Sommaire du premier bouquet * INTRODUCTION, par Claire Sicard (U. Paris-Diderot), Adeline Lionetto-Hesters (U. Paris-Sorbonne), Anne Debrosse (U. Paris-Sorbonne) & Aurélia Tamburini (U. Paris-Sorbonne).
Section 1 / Gargantua * Claude La Charité (UQAR - Université du Québec à Rimouski), "Rabelais lecteur de Politien dans le Gargantua".
Section 2 / Le Quart Livre * André Tournon (U. de Provence), "Dérapages ludiques dans le Quart Livre".
Section 3 / Gargantua et le Quart Livre * Bérengère Basset (U. Toulouse le Mirail), "Les anecdotes plutarquiennes dans l’oeuvre de Rabelais : quelques propositions de lectures".
Section 4 / Ouverture & prolongements * Aline Strebler (médecin, U. Paris-Descartes) et Adeline Lionetto-Hesters (U. Paris-Sorbonne), "Rabelais médecin dans le Gargantua". (à venir)
Articles issus de communications prononcées lors de la matinée d'étude Gargantua à destination des élèves de Terminale L et de leurs professeurs, le 3 décembre 2011 à l'Université Paris-Diderot : * Franck Bauer (U. Caen), "Rabelais humoriste ?" (sous réserve - à venir) Responsable : Numéro dirigé par Claire Sicard, Adeline Lionetto-Hesters, Anne Debrosse et Aurélia Tamburini
C’est à la réalisation d’un faux Condottière, le célèbre tableau du Louvre, peint par Antonello da Messina en 1475, que s’est voué depuis des mois le héros de ce livre.
Gaspard Winckler est un peintre faussaire. Maître de ses techniques, il n’est pourtant qu’un simple exécutant d’un commanditaire, Anatole Madera. Comme dans un bon polar, dès la première page du livre, Winckler assassine Madera. Ce roman enquête sur les mobiles de ce meurtre dont l’une des raisons sera l’échec du faussaire à rivaliser avec le peintre de la Renaissance. La question du faux en peinture parcourt toute l’oeuvre de Perec, et le personnage de fiction, nommé Gaspard Winckler, apparaît aussi dans La Vie mode d’emploi et dans W ou le souvenir d’enfance.
Quant au dernier roman publié du vivant de Perec, Un cabinet d’amateur (1979, "La Librairie du XXIe siècle"), il a pour sous-titre "Histoire d’un tableau". Du Condottière, Georges Perec a dit : il est le "premier roman abouti que je parvins à écrire". Dans sa préface, Claude Burgelin, rappelle qu’après le double refus, du Seuil et de Gallimard, de publier ce roman, Perec écrivait le 4 décembre 1960, à un ami : "Le laisse où il est, pour l’instant du moins. Le reprendrai dans dix ans, époque où ça donnera un chef- d’oeuvre ou bien attendrai dans ma tombe qu’un exégète fidèle le retrouve dans une vieille malle…" Plus d’un demi-siècle après, on va pouvoir enfin découvrir ce roman de jeunesse de Georges Perec, égaré puis retrouvé "dans une vieille malle".
Le condottière par Georges Perec Sortie prévue le: 1 mars 2012 Editeur: Seuil ISBN: 978-2-02-103053-2 EAN: 9782021030532 Prix éditeur : 17,00€
Henri Béhar n’est certes pas un inconnu et, dans ce recueil, il a réuni des articles sur des sujets divers dans les thématiques qui lui sont chères, qu’explicite ici davantage le sous‑titre que le titre. Il a divisé son livre à la couverture gidouillée en trois parties.
La première porte sur la « bombe Dada » (ce qui, du coup, explicite le titre) ; et il s’y occupe de Tristan Tzara et de ses rapports au futurisme et, en particulier, à Marinetti, la tête de proue du mouvement, dans les relations qu’il entretient avec Dada et, en l’espèce, avec Tristan Tzara. L’internationalisme de dada, le polyglottisme, l’invention de langues valent une étude spécifique sur Tzara et la poésie « nègre » ; elle montre ce que cette poésie phonétique doit à l’emprunt de quelques langues africaines.
Vient ensuite un article sur l’amitié « stellaire » qui unit Arp et Tzara ; puis un autre sur l’engagement politique de l’entité Dada. « Dada fut anarchiste en art comme en politique »… faudrait‑il inlassablement répéter. Et de montrer en quoi, sans transiger. Nécessité oblige, H. Béhar ne mâche pas ses mots ou bien s’il les a assez mâchés comme ça, c’est pour s’agacer du fait qu’existe encore pour certains critiques contemporains une tendance à aseptiser, voire à nier, le rôle des divers acteurs de dada qui se sont impliqués pour de bon dans la vie de leur temps. Serait-ce, s’inquiète H. Béhar du… « révisionnisme » ? Ne doit‑on voir aussi un acte politique ne serait‑ce que dans leurs créations ? dans leur esthétique — et le rejet parfois de l’esthétique même ? Que devait en penser le bourgeois alors honni ? De quelles subversions dada n’a‑t‑il pas joué pour donner à cette société de quoi penser sur les valeurs qui l’agitent et l’ont conduite à la guerre de 1914‑1918 ?
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Henri Béhar, Ondes de choc. Nouveaux essais sur l’avant-garde, Lausanne/Paris : L’Âge d’homme, coll. « Bibliothèque Mélusine », 2010, 344 p., EAN 9782825141007.
Le Monde.fr - Trois romans s'éloignent du face-à-face entre victime et assassin. Ils s'intéressent aux autres : ceux qui voient mais ne font rien, ceux qui détournent le regard et ceux qui profitent du crime.
A 3 h 15 du matin, le 13 mars 1964, une jeune femme est agressée au bas de son immeuble du Queens, à New York, alors qu'elle rentre du travail. Une heure plus tard, Kitty Genovese meurt dans l'ambulance qui l'emmène à l'hôpital. Elle a reçu dix-sept coups de couteau. Ce meurtre pourrait n'être qu'une histoire banalement atroce - un entrefilet au bas d'une page de journal. Mais un enquêteur du New York Times, étonné que les secours aient été prévenus si tard, interroge les policiers, les riverains... Deux semaines après, son article titré "Trente-huit personnes ont été témoins du crime et n'ont pas appelé la police" sidère l'Amérique. Bientôt, le "syndrome Kitty Genovese" entre dans les manuels de psychologie, pour désigner ce phénomène : face à une situation d'urgence, la responsabilité se dilue en fonction du nombre de témoins ; plus ils sont nombreux, moins ils sont susceptibles d'intervenir. L'histoire marque la conscience collective américaine - et au-delà -, et inspire chansons, séries télévisées, BD, romans, dont, récemment, Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, de Didier Decoin (Grasset, 2009).
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Le Monde.fr - Parvenu au faîte du système institutionnel, Pierre Bourdieu s'est attaché à le déconstruire. Ses cours au Collège de France sur l'Etat en témoignent.
Pierre Bourdieu (1930-2002) était un penseur scrupuleux et dévoué à la tâche, contrairement à plusieurs de ses contemporains qui se sont rendus célèbres en conquérant les cercles intellectuels parisiens. Il est sans conteste l'un des sociologues les plus productifs, les plus profonds et les plus novateurs du XXe siècle. La haute estime dont il jouit dans le monde entier est, pour une fois, pleinement méritée. Son oeuvre publiée est si importante qu'il est d'autant plus étonnant que ses travaux sur l'Etat aient pu rester dans l'oubli pendant vingt ans, jusqu'à ce qu'ils nous soient diligemment rendus par l'édition critique de ses cours au Collège de France.
Ces transcriptions nous montrent Bourdieu à l'oeuvre devant les auditeurs nombreux et variés qui venaient assister à ses conférences. On le voit penser tout haut, tourner autour de son sujet, tâtonner, se reprendre et même soupirer par moments (j'ai compté au moins vingt occurrences) devant la difficulté de la tâche qu'il s'était imposée. Ces soupirs, que l'on pourrait interpréter de prime abord comme une coquetterie destinée à impressionner l'auditoire par la profondeur de ses pensées, puis comme une exhortation à ne pas prendre ses concepts à la légère, ne seraient-ils pas finalement la clé qui permet de déchiffrer ce personnage à la croisée des champs dans lesquels il opère ? Bourdieu, qui occupait une chaire au Collège de France, avait atteint le summum du système institutionnel qu'il analysait et démythifiait. Vénéré comme un maître à penser, il était devenu, bien malgré lui, une personnalité médiatique. En tout point, le genre de position qui demandait à être déconstruite par quelqu'un comme Pierre Bourdieu. (...)
SUR L'ETAT. COURS AU COLLÈGE DE FRANCE (1989-1992) de Pierre Bourdieu. Edition établie par Patrick Champagne, Rémi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière. Seuil/Raisons d'agir, "Cours et Travaux", 664 p., 30 €. Abram de Swaan, sociologue, professeur émérite à l'université d'Amsterdam
retraductions et traduction d’inédits en français Déjà en ligne : Petite fable Le vautour Un commentaire Le prochain village Le départ Le pont Retour à la maison Une communauté de crapules De nuit Les arbres (...)
Fictions transfuges Non loin de la table où j'écris ces lignes se trouvent entre autres Mademoiselle Bovary de Raymond Jean, le Dom Juan de Molière, Autour de la Lune de Jules Verne, Sherlock Holmes of Baker Street de W. S. Baring-Gould et L'Univers de Michel Tremblay de Jean-Marc Barrette. Collection hétéroclite à bien des égards – la littérature générale s'y mêle au récit policier et à la science-fiction, des romans y côtoient une «biographie», une pièce de théâtre et un dictionnaire de personnages – mais dont un dénominateur commun explique le rapprochement: chacun de ces livres participe à un ensemble plus vaste, fondé sur un type particulier de relation. C'est de cette relation qu'il s'agira ici.
Je me propose, pour ce faire, d'ajouter un terme à la panoplie déjà abondante des études littéraires et en particulier de la poétique. Par «transfictionnalité», j'entends le phénomène par lequel au moins deux textes, du même auteur ou non, se rapportent conjointement à une même fiction, que ce soit par reprise de personnages, prolongement d'une intrigue préalable ou partage d'univers fictionnel[1]. Un instant de réflexion suffit pour entrevoir l'ampleur et la variété du domaine ainsi délimité, où l'on trouve aussi bien les suites et continuations (second volume du Quichotte, complétions d'Edwin Drood que la mort de Dickens a laissé inachevé…), les personnages reparaissant comme ceux de La Comédie humaine, les spin offs en télévision et ailleurs, les séries et les cycles, de «Sherlock Holmes» à «Harry Potter[2]», et bien d'autres choses encore. Mon pari est qu'il y a un profit à tirer de leur investigation conjointe et que, par-delà l'hétérogénéité des pratiques, c'est une problématique commune qui se profile. La transfictionnalité met en jeu, et parfois en crise, les catégories majeures à partir desquelles nous pensons les textes, leur production et leur réception. Quelles sont les modalités, les conditions de possibilité et les conséquences de l'essaimage d'une fiction au-delà des frontières du texte? Quels sont ses rapports avec le statut et l'autorité de l'auteur? Comment s'articulent récit et fiction dans une relation transfictionnelle? Est-il légitime de parler d'identité, s'agissant d'instances (personnages, lieux, événements…) figurant dans des œuvres distinctes, parfois même contradictoires ?
(...) Richard Saint-Gelais
De ceux qui furent les victimes vraies du grand naufrage que connut le Japon ce 11 mars 2011 où, comme un navire secoué par la tempête qu’une lame éventre et envoie par le fond, le pays fut soudain submergé sur certains de ses rivages, nous ne connaîtrons jamais le récit qu’ils auraient fait du drame qui mit fin à leur vie. Seuls peuvent encore parler ceux qui ont survécu : les rescapés que la chance protégea du désastre et puis les témoins qui observèrent celui-ci depuis l’abri de fortune où ils avaient trouvé refuge ou ceux, nous étions parmi eux, qui se tenaient, plus loin encore, derrière l’écran de leurs téléviseurs, à l’écart d’une horreur devenue spectacle, sidérés par la peinture poignante d’un paysage sur lequel une vague effaçait toute vie, éprouvant cependant le soulagement d’avoir été épargnés dont parle un vieux poète, il se nomme Lucrèce, lorsqu’il évoque la jouissance coupable que procure à certains le malheur d’autrui.
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«On peut trouver toutes sortes de raisons à l'hégémonie actuelle du roman: s'il veut que son livre soit lu, qu'il lui rapporte la rétribution symbolique («passer pour un écrivain») et la réussite éditoriale (les prix, les ventes, la notoriété, etc.) qu'il espère, un auteur a tout intérêt à présenter son livre comme un roman et à faire inscrire cette mention sur la couverture. C'est vrai. Mais il s'agit d'une des conséquences et non de l'une des causes de ce phénomène. Les raisons du triomphe actuel du roman sont plus profondes et plus lointaines.
Au siècle dernier, Bakhtine les expliquait très bien en rendant compte de l'évolution du genre depuis ses origines les plus lointaines jusqu'à ses manifestations les plus récentes. Le roman, affirmait-il, est le seul genre encore en devenir, il ne possède pas de canons, il révèle la totale impuissance de la théorie littéraire à en proposer une définition. En un mot, la seule définition qu'on peut en donner est une définition négative qui consiste à relever l'impossibilité qu'il y a à le définir.
Cette formidable plasticité, cette extraordinaire vitalité expliquent que, en vertu de sa perpétuelle faculté de renouvellement, le roman ait évincé et avalé les autres genres littéraires. Les deux grands textes par lesquels s'invente le roman moderne avec Joyce et Proust témoignent de cette faculté qui lui est propre et par laquelle il absorbe, intègre, accomplit et dépasse tous les autres genres (poésie, essai, autobiographie, théâtre).
(...) Philippe Forest - Propos recueillis par David Caviglioli
Le Monde.fr - "L'Année de l'hippocampe" est le troisième roman de Jérôme Lafargue, après "L'Ami Butler" et "Dans les ombres sylvestres". trois livres très différents et qui cependant se répondent et se croisent, hantés par les mêmes thèmes : la folie enfouie au fond de soi, affleurant soudain comme une menace ou une tentation, le dédoublement, la mêlée confuse du réel et de l'illusion - est-ce celle-ci ou celui-là qui se relève finalement, tandis que l'autre gît dans la poussière ? Jérôme Lafargue aime le mystère, pas le méchant petit suspense qui veut êtreéventé, le mystère qui ne dérobe pas nécessairement un secret mais annonce plutôt dans ses brumes le fantôme que nous serons un jour.
"Nous sommes de plus en plus nombreux dans mon cas, des âmes errantes et inutiles, si conscientes de leur état que cela en constitue une torture supplémentaire. Je n'abandonne pas la partie par idéologie ou dégoût ou colère. Je laisse tomber parce que l'esprit ne suit plus et que le corps est fatigué", déclare Félix en commençant le journal qu'il s'engage à tenir une année entière, par discipline, pour ne pas se laisser tout à fait anéantir par la mélancolie et la dépression. Il écrira une page par jour contre vents et marées, en profitant plutôt de ces énergies élémentaires dont la région où il a trouvé refuge n'est pas avare : les Landes, un petit village balnéaire presque désert hors saison. Et voilà justement ce à quoi il aspire, ce hors saison, après une première vie de reporter appelé là où l'actualité fait rage, poursuivi par les images de la guerre et de l'horreur.
(...) Eric Chevillard
Trait d’humour en forme de recette : “Ajoutez de la méthode scientifique à Shakespeare et vous obtenez de la psychanalyse.” Adam Phillips, psychanalyste britannique, auteur de plusieurs essais sur la psychanalyse, notamment sur Winnicott, et traducteur de Freud, pose ainsi la question des prétentions de la psychanalyse au statut de science et celle de sa dette envers la littérature, dans son essai Promesses. De la littérature et de la psychanalyse. Promesses à entendre comme les attentes que l’on peut avoir à l’égard de l’une comme de l’autre et qui présupposent de penser leurs enjeux. La littérature est-elle une rivale, un défi, un idéal à atteindre ou une interlocutrice pour la psychanalyse ? Toutes deux, art du langage, n’expriment-elles pas des désirs interdits ? Qu’ont-elles à voir avec l’inconscient ? Quels sont leurs apports réciproques ? Via dm
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Parution des Actes des deuxièmes rencontres internationales « Des bêtes et des hommes » (Valenciennes, 8-9 novembre 2007), aux éditions Encrage. Avec une contribution personnelle sur la girafe : Buquet, Thierry, « La belle captive. La girafe dans les ménageries princières au Moyen Âge », dans La bête captive au Moyen Âge et à l’époque moderne (Actes des deuxièmes rencontres internationales « Des bêtes et des hommes » Valenciennes, 8-9 novembre 2007), Corinne Beck et Fabrice Guizard-Duchamp, éds, Amiens, Encrage, 2012 (Encrage université. Coll. Générale), p. 65-90. ISBN : 978-2-36058-026-2
La communication fait le point sur la présence de la girafe dans les ménageries princières européennes au XIIIe et XVe siècles. Cet animal rare n’avait plus été vu en Europe depuis l’Antiquité ; à l’occasion d’échanges diplomatiques avec les sultans d’Égypte, plusieurs spécimens sont offerts aux souverains et princes espagnols et italiens. Ce cadeau de roi est une tradition dans le monde arabo-musulman depuis le début de l’hégire, que ce soit entre les monarchies musulmanes ou vers Byzance, l’Inde, la Chine et l’Europe. Nous nous préoccuperons de savoir comment les Arabes se procuraient cet animal rare, ne vivant que dans les lointaines savanes sub-sahariennes : 1. par tribut imposé aux royaumes nubiens ou par cadeaux reçus de leurs souverains ; 2. par chasse et capture ; 3. par commerce avec la Nubie et l’Éthiopie et transport maritime ou terrestre via le port d’Aden ; 4. par envois depuis la ménagerie du Caire vers le Maghreb, Constantinople ou l’Europe.
Sans ce « commerce » arabe et la tradition d’envois d’animaux « diplomatiques », aucune girafe n’aurait pu fouler le sol européen avant la période moderne, ce qui fut effectivement le cas entre la Renaissance et le XIXe siècle.
Nous examinons ensuite les sources textuelles et iconographiques (occidentales et arabes) permettant d’attester de la présence de la girafe à la cour des Hohenstaufen (Frédéric II en posséda une avant 1240 : son fils Manfred une en 1262), d’Espagne (Alphonse le Sage, 1261) et d’Italie (Laurent de Médicis en 1486). Pour la girafe de Frédéric II, la source principale se trouve chez Thomas de Cantimpré et Albert le Grand : ce sera l’occasion d’observer les conséquences de l’arrivée de l’animal en Europe dans les savoirs zoologiques de cette époque, alors que le Moyen Âge connaissait de l’Antiquité un animal nommé camelopardalis, « girafe » transmise (mais très approximativement décrite) par Pline, Solin et Isidore de Séville, et que les médiévaux ne sauront pas identifier à la girafe réelle (à la différence notable des auteurs byzantins). Dans les encyclopédies du XIIIe siècle, la girafe est décrite comme un animal de ménagerie, qui est exhibé pour son aspect spectaculaire et sa grande beauté.
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Le Monde.fr - Soixante-quinze ans après le "Retour d'URSS" d'André Gide, deux récits ressuscitent le mythe littéraire du voyage en Russie. Au même moment, un essai historique remet en perspective ces circuits organisés.
Ce 28 mai 2010, à Moscou, un petit groupe d'écrivains français (et deux photographes) montent à bord du Transsibérien, dans deux wagons de première classe fraîchement repeints aux couleurs de l'année France-Russie. Direction Vladivostok, à marche lente, au gré d'un programme de rencontres et de visites supposées promouvoir l'amitié franco-russe et les échanges littéraires entre les deux pays. Sylvie Germain, Mathias Enard et Olivier Rolin ont évoqué ce voyage sans en témoigner vraiment, dans des livres parus en 2011. Aujourd'hui, si Maylis de Kerangal choisit la fiction, les deux livres de Danièle Sallenave et Dominique Fernandez se présentent comme des comptes rendus : jour après jour, kilomètre après kilomètre.
Pour les lecteurs les plus curieux, les deux récits disent très exactement ce qui s'est passé du 28 mai au 14 juin 2010. A lire Sibir d'une main, Transsibérien de l'autre, on a parfois l'impression d'un bégaiement. Le programme a été scrupuleusement respecté. Dominique Fernandez s'en amuse avec une pointe d'agacement : la "discipline" de l'un des deux "représentants russes" lui fait penser qu'il est probablement "passé par l'école du KGB" (sa nage impeccable dans les eaux du lac Baïkal y contribue aussi). A peine quelques pas de côté. Si exotique soit-il, le périple a le goût des voyages organisés, la diplomatie culturelle est souvent rigide. Et, quand on lit que "la mentalité, le décor, l'inconfort, la brutalité soviétiques n'ont pas complètement disparu" (Transsibérien), on pense à la préparation minutieuse et inflexible des séjours en URSS évoqués par Sophie Coeuré et Rachel Mazuy dans Cousu de fil rouge. Voyages des intellectuels français en Union soviétique.
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Cet ouvrage fait suite au colloque qui s'est déroulé à l'université de Savoie à Chambéry, du 2 au 4 décembre 2010 sous la houlette de Claude Cavallero et Jean-Pol Madou.
Au cours des dernières années, l'oeuvre littéraire de Le Clézio a fait l’objet de nombreuses études monographiques, lesquelles ont souvent occulté ses liens ténus avec d’autres créations contemporaines, voire plus anciennes. Ainsi de l’étonnante relation d’intertextualité observable avec les textes d’Édouard Glissant et de Victor Segalen, oeuvres qui mettent systématiquement en cause les concepts d’identité et de relation à l’Autre. Segalen était à la recherche d’un nouvel exotisme, d’une ascèse du corps et de l’esprit permettant l’accès à un ailleurs transcendé. Glissant a développé une poétique de la relation où l’identité ne peut plus se concevoir à partir d’une racine unique mais à travers une prise en compte du Divers.
Quant à lui, Le Clézio tire de ses séjours auprès de communautés amérindiennes une continuelle attention à des différences culturelles qui le conduisent à prendre des distances définitives avec une certaine doxa de la pensée occidentale. C’est en considérant de telles convergences qu’a germé l’idée d’un colloque universitaire dont l’objectif serait d’exhorter le lecteur à emprunter les passerelles permettant d’enrichir la lecture d’une oeuvre au contact de l’autre selon l’esprit même de la poétique de Segalen nous invitant à faire reculer sans cesse les limites sémantiques apparentes des mots. Dans le contexte des nombreux métissages contemporains, il devenait urgent d’ouvrir le dialogue entre ces corpus emblématiques placés sous le signe d’une commune errance où le voyage perd sa dimension aventureuse en vue d’une quête démystifiée de l’Autre.
Référence bibliographique - Claude Cavallero (dir.) : Le Clézio, Glissant, Segalen: la quête comme déconstruction de l'aventure, Université de Savoie, collection "Ecriture et représentation", 2011. EAN13 : 9782919732029.
Le nom d´un auteur dit parfois, secrètement, le site d´une pensée et d´une écriture. Novalis est le pseudonyme que s´est choisi Friedrich von Hardenberg (1772-1801) en un lieu et à un moment de sa vie bien précis, et dont l´apparition dans une lettre adressée à August Wilhelm Schlegel du 24 février 1798 nous avertit qu´un changement profond et crucial s´opère chez celui qui signe ainsi son premier recueil de fragments, Pollens (Blütenstaub), paru dans le premier numéro de la revue Athenäum: "Si vous aviez envie d´en faire un usage public, je vous prierais de signer Novalis - qui est un ancien nom de ma lignée et ne convient pas si mal".
Après avoir écrit une première version d’Au-dessous du volcan refusée par les éditeurs, après en avoir perdu une deuxième dans un cantina mexicaine, après en avoir vu disparaître une troisième dans l’incendie de sa maison, Malcolm Lowry envoie en 1945 un dernier manuscrit à Jonathan Cape qui avait déjà publié Ultramarine. Il reçoit un premier compte-rendu positif à l’automne et pense alors que les neuf années qu’il a consacré à la rédaction de ce roman aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre du XXe siècle vont enfin être récompensés. Mais, fin 1945, alors qu’il séjourne au Mexique, Jonathan Cape lui fait parvenir le rapport d’un second lecteur émettant de nombreuses réserves et exigeant de nombreuses coupures. Merci infiniment constitue la réponse de Malcolm Lowry, une lettre de quatre-vingt pages. Sa défense se fait en deux parties, la première concerne le livre en général (les idées, la structure, la symbolique…) et la seconde reprend chapitre par chapitre chacune des remarques qui lui sont faites afin d’en montrer l’inanité.
Cette lettre montre la différence de point de vue que peuvent avoir l’écrivain et l’éditeur sur un texte. En tant que commerçant, l’éditeur a aussi pour objectif de vendre des livres et doit pour cela les rendre accessibles. À moins d’être un vulgaire auteur de best-sellers, l’écrivain, lui, bâtit son œuvre sans se soucier de son accessibilité. Malcolm Lowry, lui, avait conscience de l’importance de son roman :
« Il peut être aussi abordé comme une sorte de symphonie, ou encore un opéra – voire un soap opera de cow-boys. C’est une musique syncopée, un poème, une chanson, une tragédie, une comédie, une farce, etc. Il est superficiel, profond, divertissant et ennuyeux selon les goûts. C’est une prophétie, une mise en garde politique, un cryptogramme, un film grotesque et un graffiti sur un mur. On peut même l’envisager comme une espèce de machine : ça marche aussi, vous pouvez me croire, j’en ai fait les frais. »
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Le Monde.fr - "Danse avec Nathan Golshem" est signé Lutz Bassmann et il est sans doute celui qui illustre le mieux cet "humour du désastre " cher à Antoine Volodine.
Depuis plus de vingt-cinq ans maintenant, la littérature post-exotique enfonce son coin dans notre monde pré-apocalyptique. Son représentant le plus illustre, le seul dont le visage nous soit connu, se nomme possiblement Antoine Volodine. Les livres de ce collectif d'écrivains nous viennent peut-être de l'avenir ou d'un repli caché de notre temps et témoignent déjà de sa ruine ; ils s'écrivent dans les décombres du communisme, du fascisme et du capitalisme, et parlent de camps, d'exode, de pogroms, de tortures, de génocides. On souligne donc à juste titre la noirceur de cet univers qui s'ouvre de plus en plus à un fantastique funèbre, à des métempsychoses atroces.
Et cependant, comment ne pas être sensible à l'extraordinaire charge comique de cette entreprise fictionnelle sans équivalent ? Une charge comique qui ne contredit en rien le principe de celle-ci, qui lui est au contraire consubstantielle, qui n'a d'ailleurs pas moins de souffle que la dynamite et dont je vois le premier indice dans le sérieux imperturbable avec lequel, depuis si longtemps, Antoine Volodine endosse le rôle de représentant visible et porte-parole du post-exotisme. Jamais il ne se départit de cette fonction lors des entretiens qu'il accorde volontiers ou des textes qu'il donne ici ou là ; nul journaliste n'a pu le faire parler de lui, lui soutirer le moindre détail biographique : un simulateur se couperait, un comédien se lasserait, un fou perdrait le contrôle. Antoine Volodine n'est donc rien de tout cela. Mais un écrivain habitant le monde qu'il a créé, maître absolu de son projet démesuré et l'imposant avec tous les accents de la vérité dans un contexte qui favorise si complaisamment la futilité, l'imposture et l'anecdote. Volodine ne joue pas le jeu. Il énonce méthodiquement, livre après livre, les règles du sien. Cette audace et cette détermination sans faille relèvent très exactement de l'humour le moins corrompu.
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Eric Chevillard
Philippe Lacoue-Labarthe, Agonie terminée, agonie interminable - Sur Maurice Blanchot ; suivi de : L'Emoi Paris : Editions Galilée, 2011. 176 p.
Présentation de l'éditeur : Dans « Le miracle secret », Borges imagine la mort étrange d’un écrivain praguois que la Gestapo arrête en mars 1939 et condamne, au seul prétexte qu’il est juif et qu’il a été dénoncé comme tel, à être passé par les armes. La nuit qui précède son exécution, il a rêvé que la voix même de Dieu lui accorde le temps nécessaire pour achever son travail. Le lendemain à l’aube, entre le moment où les soldats du peloton braquent leurs fusils sur lui et celui de la décharge mortelle, le temps de l’« univers physique » est comme suspendu : l’écrivain remanie et accomplit en secret son « oeuvre », à jamais pourtant inachevée.
À la considérer sous l’angle de son ultime « récit » publié, L’Instant de ma mort, et d’un énigmatique fragment « autobiographique » antérieur, « (Une scène primitive ?) », on est peut-être en droit d’estimer que le conte de Borges emblématise assez bien l’oeuvre « désoeuvrée » de Blanchot, tout entière écrite ou réécrite, achevée inachevable, dans le temps incommensurable qui sépare le 20 juillet 1944, date à laquelle il faillit être fusillé par les nazis (ou telle journée de l’hiver 1914 ou 1915, qui fut celle d’une extase enfantine), et la mort désormais survenue le 20 février 2003 : le temps atemporel de l’agonie native et de la mort immémoriale, « impossible nécessaire », qui aura autorisé la dernière méditation de celui qui avait interrogé sans relâche la Littérature ou l’Écriture dans sa possibilité même.
Ce livre tente de proposer une lecture de ces deux textes. Plus exactement, il les interroge pour mettre à l’épreuve ce qui, à travers la hantise du « mourir », s’est joué quant aux catégories majeures de la fiction et du mythe, du testimonial et du testamentaire, de l’aveu et du secret, de la non-présence à soi et du retrait, de l’autre (éthique) et de l’être-ensemble (politique), etc. Mais surtout quant à ce qu’il faut bien se résoudre à nommer l’écriture posthume de Blanchot.
L’ouvrage se présente en avant-propos comme un «antimanuel d’éthique» . Mais il échappe à cette mode presque galvaudée des «antimanuels» : il faut dire que Ruwen Ogien, directeur de recherche au CNRS et auteur en 2003 de Penser la pornographie, a l'art des titres qui retiennent le regard. Cette fois encore, l’un des atouts de cet ouvrage est son caractère particulièrement accrocheur, au-delà du seul titre (L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale ), très représentatif d’une rédaction qui, à tout moment, intrigue et surprend le lecteur.
A cet égard, les expériences de pensée proposées au fil de l’ouvrage, «petites fictions inventées spécialement pour susciter la perplexité morale» , atteignent pleinement leur but : «Est-il acceptable de tuer un piéton imprudent pour éviter de laisser mourir cinq personnes gravement blessées qu’on transporte à l’hôpital en urgence ?» L’inceste entre adultes consentants est-il moral ? «Une vie brève et médiocre est-elle préférable à pas de vie du tout ?» «Qui suis-je si toutes mes cellules ont été reconstruites à l’identique ou si tous mes organes ont été remplacés ?»
Certaines situations imaginaires, plus insolites encore, font d’abord sourire (ainsi du très loufoque chapitre 13, intitulé «On vous a branché un violoniste dans le dos») avant de déboucher sur des considérations plus graves (en l’occurrence, la question du droit à l’avortement). D’autres titres, qui pourraient avoir leur place en une de magazines («A quoi ressemblerait un monde où la sexualité serait libre ?»), constituent le point de départ d'une réflexion sur la hiérarchisation morale des motifs de nos actions. Chacune des hypothèses proposées au lecteur est finalement le support d’une analyse de nos intuitions morales et de leur origine. A partir des réponses statistiquement fournies dans le cadre de ces différents cas pratiques de philosophie morale expérimentale, Rudolf Ogien retire un petit corpus de règles élémentaires du raisonnement moral, qui se réduisent à quelques principes, eux-mêmes d’ailleurs critiqués au fil de l’ouvrage («De ce qui est, on ne peut pas dériver ce qui doit être», «Il faut traiter les cas similaires de façon similaire»…).
(...) Titre du livre : L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine
Portrait de Tel Quel en groupe de jazz ? De Philippe Sollers en leader de quatuor ou en clarinette solo ? Le rythme, le swing, la vitesse sont au coeur de l'oeuvre de celui qui compose Paradis ou Improvisations comme une partition musicale. De Purcell à Miles Davis et Paul McCartney, l'écrivain explore l'allégresse de l'écriture (musicale, romanesque, philosophique) comme mouvement, comme puissance d'arrachement.
Directeur-adjoint de l’UFR de Lettres Modernes à l’Université Catholique de Lille, Aliocha Wald Lasowski est membre du comité éditorial de l’Agenda de la pensée contemporaine et signe régulièrement dans le Magazine Littéraire et dans le journal L’Humanité.
Aliocha Wald Lasowski a publié Commentaire de L’Enfance d’un chef de Jean-Paul Sartre (Gallimard, 2007), Pensées pour le nouveau siècle (Fayard, 2008), Jacques Rancière. Politique de l’esthétique (Archives Contemporaines, 2009), Rythmes de l’homme, rythmes du monde (Hermann, 2010) et Jean-Paul Sartre, une introduction (Pocket, 2011).
Il est curieux de lire ces Anticipations qui, dans un style c’est-à-dire un rythme d’écriture tout personnel, disent un monde qui nous est commun, que nous reconnaissons, même dans ses lignes les plus fantastiques. Comme si, pénétrés, envahis comme nous le sommes des mêmes courants, des mêmes ondes, la plupart de ces paysages nous précédaient avant lecture ou écriture, et que la littérature s’affirmait justement dans cette mise en commun d’un réseau d’émotions et d’angoisses qu’elle n’avait qu’à mettre au jour et assembler le plus intensément possible.
Tremblements de terre, inondations, incendies, mais aussi surveillances policières, contraintes administratives absurdes, déportations sans destination connue, mouvements de population, toutes ces catastrophes que nous narre Maïsetti : depuis combien de temps les connaissons-nous soit par un vécu propre, soit, le plus souvent, par l’exposition tonitruante des écrans et leur mise en scène ?
Ce fantastique-là n’est donc pas celui d’un rêve individuel, coupé des autres, mais celui d’un rêve collectif, contre la parole de Héraclite pour qui l’homme endormi vivrait isolé dans son monde. Au contraire, l’homme qui écrit peut ressaisir cette mise en commun onirique que nous connaissons tous, parce qu’il semble que même éveillés les « outils de communication » nous y plongent continuellement.
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Laurent Margantin
Inédits Le bourdonnement de la vie, Cette nuit Où, de Valéry Meynadier La roue tourne, de Bernard Lonjon Le médecin, d'Andrée Lafon (...)
Les lumières du gouffre
Le récit se déroule presque exclusivement la nuit, à partir du crépuscule, et en plein hiver, période propice pour le questionnement et donnant sens au secret, au repli sur soi et au relâchement après une journée de labeur. Les lieux décrits sont le métro, une taverne populeuse, la garçonnière en sous-sol de Mìmis, les rues sillonnées la nuit, la maison de Koùla, son bureau aux Impôts, des espaces tellement intimes, souterrains qu'ils renvoient à l'inconscient, aux profondeurs, mais aussi à l'enfermement et à la tristesse. La nouvelle est donc obscure, secrète, noire, mélancolique par ses lieux et la grisaille d'hiver que la lueur de l'amour, les battements du cœur, les illumination du visage et les frémissements du corps viennent allumer comme une lampe de chevet.
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