Xavier de Clerval,
expert en mobilier des XVIIe et XVIIIe siècles

 

Lors d'un inventaire préalable à une vente, avec une étude de Commissaires-Priseurs parisiens, dans un très grand appartement donnant sur la place du Trocadéro à Paris, mes yeux s'arrêtèrent dans un angle du salon sur un petit meuble : un métier à tisser. De loin, je distinguais un bois exotique et des bronzes dorés.
Je reconnaissais du bois de violette sous un vernis oxydé avec tous ses écrous et des roues à crans en bronze ciselé et doré. Après un regard attentif, je constatais que le mécanisme était quelque peu usé, cassé et qu'il existait des accidents d'usage. Ma conclusion fut qu’il remonte au milieu du XVIIIème s.
Quelques mois plus tard, j'apprenais qu'une partie de mon inventaire serait incluse dans un catalogue de vente à Drouot. A la relecture du dit catalogue et de mes fiches, je retrouve ce métier à tisser, que je dois défendre, ce qui me donne le sourire. Peut-on parler de destin, de hasard en tout cas je me posais cette question : cet objet avait-il donc une âme?
Pendant l'exposition à Drouot, un de mes confrères, spécialisé en textile me donna un ordre oral pour l'acheter au prix de mon estimation, afin de l'ajouter à sa collection de  métier à tisser, dans son salon. La vente se déroula avec dynamisme. Je prisl'enchère au nom de « Expert pour ». Avant la fin de mes annonces à la tribune, une main vint m'interpeller pour me demander à qui avait été adjugé ce métier à tisser. Cette personne charmante me laissa une carte de visite avec l’intention de le louer pour une représentation cinématographique, voire un rachat éventuel.
Sur le moment, je fus étonné mais gardai la carte de ce client. En fin de vente, mon « soi disant confrère » apparut en me disant – l’air embarrassé, qu'il ne voulait plus du métier à tisser. Me voilà dans une belle situation... vis-à-vis de l'étude, mais pour une
petite somme. Je rentrai donc avec un bordereau dans une main et le métier à tisser dans l’autre.
La nuit portant conseil, le lendemain, je joignis la personne de la fameuse carte de visite, qui d’un air réjoui me donna rendez-vous rapidement le jour même à mon bureau pour revoir l'objet. Nous tournâmes donc autour de cette oeuvre d'art pour tenter de comprendre l'éventuel commanditaire de l'époque. Lorsqu’elle me demanda avec assurance: si Marie-Antoinette aurait pu avoir un métier à tisser de cet ordre ?
Ma réponse spontanée fût « très probablement » compte tenu du bois précieux, de la ciselure et dorure des bronzes. Ce métier à tisser débuta alors une nouvelle carrière,  notamment dans le cadre du cinéma avec le film qui sortira ce mercredi 21 mars : Les Adieux de la Reine. Après règlement du bordereau auprès du Commissaire-Priseur je signais un contrat de location pour quelques mois, avec l'engagement de lui faire une beauté avant la date de location.
En effet, je ne voulais pas que les techniciens du cinéma y touchent. Deux semaines passèrent et déjà cet objet me manqua. Deux mois passèrent encore sans que je ne puisse m’empêcher d’avoir une pensée pour lui et m’inquiéter à son sujet, puis à la fin du troisième mois, un coup de téléphone m'apprit que le métier à tisser serai là le lendemain matin. Ouf !
Après avoir rendu la caution, je vis avec soulagement ce métier à tisser revenir dans mon bureau pour une période de plusieurs mois, où j'eus un réel plaisir à y poser les yeux. Pris de court et de place, je dus laisser d'autres pensionnaires le déloger. Je décidai donc de l'intégrer dans une vente avec un autre Commissaire-Priseur (où je n’étais pas expert de la vente). Au cours de ma visite à l’hotel Drouot, ce métier à tisser fut l’objet d’un vif intérêt qui lui valut un succès non négligeable auprès des dames... En tendant l’oreille, j’entendis quelques propos : « ma mère avait, elle aussi un métier à tisser qui... » Tant et si bien, que les enchères ont été spectaculaires, quadruplant son estimation de base, au grand bonheur du Commissaire-Priseur. L'heureux enchérisseur a récupéré son bien avec une réelle joie, une allégresse propre à égaler celle d’Ulysse quand il rentra à Ithaque.
Si l'histoire des objets pouvait nous être racontée, peut-être y porterait-on un autre
regard. Propriétaires éphémères de ces oeuvres d’art qui envers et contre tout perdurent à travers les siècles, témoins de l’histoire d’une autre époque.