Un mouvement général de virtualisation affecte aujourd'hui non seulement l'information et la communication mais aussi bien les corps, le fonctionnement économique, les cadres collectifs de la sensibilité ou l'exercice de l'intelligence. La virtualisation atteint même les modalités de l'être ensemble, la constitution du "nous" : communautés virtuelles, entreprises virtuelles, démocratie virtuelle... Quoique la numérisation des messages et l'extension du cyberespace jouent un rôle capital dans la mutation en cours, il s'agit d'une vague de fond qui déborde amplement l'informatisation.

Faut-il craindre une déréalisation générale ? Une sorte de disparition universelle, comme le suggère Jean Beaudrillard ? Sommes-nous sous la menace d'une apocalypse culturelle ? D'une terrifiante implosion de l'espace-temps, comme l'annonce Paul Virilio depuis plusieurs années ? Ce livre défend une hypothèse différente, non catastrophiste : parmi les évolutions culturelles à l'oeuvre en ce tournant du troisième millénaire - et malgré leurs indéniables aspects sombres ou terribles - , s'exprime une poursuite de l'hominisation.

Jamais, sans doute, le changement des techniques, de l'économie et des moeurs n'ont été si rapides et déstabilisants. Or la virtualisation constitue justement l'essence, ou la fine pointe, de la mutation en cours. En tant que telle, la virtualisation n'est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre. Elle se présente comme le mouvement même du "devenir autre" - ou hétérogénèse - de l'humain. Avant de la craindre, de la condamner ou de s'y jeter à corps perdu, je demande que l'on prenne la peine d'appréhender, de penser, de comprendre dans toute son ampleur la virtualisation.


Via Pierre Levy