Au Japon, Sendaï revit et rebondit | Japan Tsunami | Scoop.it

Une station de taxis à proximité de la gare de Sendaï, véritable centre commercial et cœur  de la ville (Dorian Malovic).

 

Meurtrie par le tremblement de terre et le tsunami du 11 mars 2011, la préfecture de Miyagi au Japon se relève lentement et sa capitale, Sendaï, profite à plein de la reconstruction.

 

Ambiance festive et débridée, légèrement alcoolisée. Le soir, dans certaines rues de Sendaï où se concentrent les restaurants, se bouscule, en toute civilité, une foule de jeunes, de couples, d’hommes d’affaires ou d’employés de bureau, sollicitée par des serveurs polis et avenants vantant la gastronomie de leur chef cuisinier.

Rires et cris joyeux sous des lanternes rouges rendent l’atmosphère détendue en cette fraîche soirée d’automne, alors que tout le monde vient de terminer une journée de dix heures de travail. Entre le grand magasin de luxe Mitsukoshi et les arcades commerçantes, à deux pas de la gare de la capitale de la préfecture de Miyagi, une clientèle tout aussi bigarrée et impatiente se presse dans les boutiques encore ouvertes à 21 heures.

 

L’économie tourne à plein régime

Image d’une société de consommation japonaise de province euphorique qui se relève du tsunami du 11 mars 2011, qui a fait plus de 10 000 morts à Miyagi. Dans les quartiers sud en bord de mer, touchés par le tremblement de terre et le tsunami qui a suivi, au moins un millier de personnes ont trouvé la mort et des milliers de maisons ont été détruites.

Le cœur de la ville de Sendaï, fissuré mais très vite restauré, connaît depuis un étonnant dynamisme économique.  « Grâce à la catastrophe,  reconnaît Hidetaka Yanatsu, responsable économique à la mairie de Sendaï, la ville connaît une prospérité nouvelle et son économie tourne à plein régime », dit-il en soulignant d’un petit sourire le paradoxe d’une telle situation.

Ville paisible et calme de un million d’habitants, Sendaï avait refusé il y a quarante ans l’industrialisation forcenée de ses consœurs de la région du Kansaï, comme Osaka et Kobé, pour privilégier l’environnement. « Les terrains ici sont rares et donc chers, explique encore Hidetaka Yanatsu, et 90 % de notre économie concerne le secteur des services. Le tourisme, l’agriculture et la manufacture se partagent les 10 % restants. Aujourd’hui, notre ville bénéficie des conséquences des immenses plans de reconstruction lancés dans toutes les villes détruites de la côte au nord. » 

 

La gare, au cœur d’une activité trépidante

De fait, les réceptionnistes des centaines d’hôtels de Sendaï vous annoncent « hôtel complet pour les trois semaines à venir ». L’activité trépidante de la grande gare, véritable centre commercial et cœur de la ville, n’a jamais connu une telle intensité. 

Sous les quais de la station où un Shinkansen (TGV japonais) part toutes les heures pour Tokyo, quatre niveaux de commerces offrent tout ce que le citadin japonais peut se procurer : du supermarché à la bijouterie, en passant par les traiteurs de luxe, les brasseries ou pâtisseries, sans parler des dizaines de petits restaurants de sushis, de nouilles, de langue de bœuf (gyutang, spécialité de la région). 

Au dehors, le terminal des bus a vu son activité croître de 20 % depuis deux ans, et les dizaines de taxis parfaitement alignés à la sortie de la gare n’attendent jamais plus de quinze minutes pour prendre des clients.

 

Tout s’est concentré ici

 « Les compagnies d’assurances ont dépensé des fortunes en envoyant dans toutes les villes du nord sinistrées leurs experts », raconte le P. Charles Aimée Bolduc, des Missions étrangères du Québec, qui vit au Japon depuis des décennies. « Leur base ne pouvait être que Sendaï, seule ville du département suffisamment grande pour les accueillir, les loger, les nourrir… Les procédures juridiques japonaises sont si strictes qu’ils ont dû rechercher toutes les familles touchées, les retrouver dans les villages d’habitations provisoires, contacter des descendants lorsque des personnes étaient mortes… C’est long et tortueux mais la légalité et le droit priment. Ici, tout doit être fait selon les lois de succession en vigueur. » 

Le même modèle s’applique pour les centaines de sociétés sollicitées pour la reconstruction des villes et villages anéantis par le tsunami.

 « Rebâtir les routes, ponts, digues, voies de chemin de fer, immeubles et maisons dans toute la région demande des dizaines de milliers d’ouvriers, d’architectes, d’artisans. La main-d’œuvre manque localement », explique encore le prêtre, impliqué dans l’aide distribuée par Caritas depuis la catastrophe et qui connaît parfaitement tout le diocèse qui s’étend jusqu’au nord de l’île de Honshu.

 

Le secteur de la construction explose

De retour de mission dans les trois autres départements touchés par le tsunami et la catastrophe nucléaire (Aomori, où il y eut peu de dommages, Iwate, très touché et Fukushima, irradié), Hidetaka Yanatsu confirme la situation très favorable de Sendaï. « Avant la catastrophe de 2011, nous avions mené une enquête auprès de cent entreprises de la ville en leur demandant si elles jugeaient que l’économie allait bien, explique-t-il, et seulement 25 % d’entre elles avaient répondu “oui”. Fin 2012, nous avons mené la même enquête et plus de 50 % ont jugé que l’économie allait très bien. L’optimisme est revenu. Le secteur de la construction explose et la ville est saturée de bureaux… » 

Immédiatement Hidetaka Yanatsu fait la comparaison avec la ville de Kobé, qui a subi un terrible tremblement de terre en 1995 (plus de 6 000 victimes et de gros dégâts matériels urbains). L’économie y avait là aussi rebondi mais durant peu de temps et moins que dans les grosses villes voisines d’Osaka et Kyoto. « Cette fois, Sendaï est la seule grosse ville du département de Miyagi ; la seconde ne compte que 300 000 habitants. Donc nous sommes les seuls à profiter du boom économique. » 

Officiellement la population de Sendaï, auparavant en baisse, a augmenté de plus de 20 000 personnes depuis 2011. Des familles qui ont perdu leur maison sur la côte sont venues y loger. Des professionnels y ont trouvé un emploi à cause du manque de main-d’œuvre. Enfin une population de retraités est venue de Tokyo, trouvant la ville de Sendaï particulièrement attirante pour y couler des jours paisibles, après une longue vie de travail à la capitale.

 

L’une des trois villes les plus agréables du Japon

D’ailleurs, selon une enquête menée au niveau national, Sendaï fait partie des trois villes jugées les plus agréables à vivre au Japon, avec Fukuoka et Sapporo. Pas trop étouffante, remplie d’espaces verts, proche de la campagne, de la mer et de la montagne, « Sendaï a un charme fou », confie un professeur européen en poste dans l’une des 17 universités de la ville. « Une ville d’étudiants jeunes et dynamiques qui font de la recherche dans les meilleures universités du pays, à niveau égal avec celles de Kyoto, Tokyo et Kobe », ajoute cet ingénieur américain.

Hidetaka Yanatsu modère cet optimisme sur la pérennité du boom économique. « Dans quatre ans maximum, tous les grands projets de reconstruction de la préfecture, financés par l’État ou le privé, seront terminés, et l’activité va décroître », prévient-il. Mais il ne peut s’empêcher de conclure en parlant du dynamisme sportif de sa ville. « Il y a vingt ans, nous n’avions aucune équipe sportive professionnelle, dit-il en riant, mais la nouvelle équipe de football a été vice-championne du Japon l’année dernière et notre équipe de base-ball (sport national au Japon, NDLR), créée il y a seulement neuf ans, est devenue la semaine dernière championne de la ligue ! » De quoi aider à surmonter les traumatismes encore palpables du tsunami.

DORIAN MALOVIC (à Sendaï ) .