CANNABIS: L'Uruguay ose la légalisation | HIGT SCOOL ECONOMY | Scoop.it

Confronté à une économie souterraine d'une ampleur considérable, l'Etat uruguayen a décidé de faire main basse sur le marché du cannabis. Une première mondiale.

 

Face aux échecs répétés de la lutte antidrogue, l'Uruguay a décidé de franchir le pas. Mardi 10 décembre, le Parlement doit ratifier une loi régulant la production et la commercialisation du cannabis. Déjà approuvé le 31 juillet dernier par la chambre des députés, le texte devrait passer sans encombre l'étape du Sénat, où le "Frente amplio" – coalition de gauche au pouvoir, favorable au texte – est majoritaire. L'Uruguay deviendrait, de fait, un pays pionnier en termes d'expérimentation de nouvelles politiques publiques face à la drogue.

 

La culture et la vente sous la coupe de l'Etat


Si la loi est ratifiée, l'Etat aura la mainmise sur la culture et la vente de cannabis à des fins récréatives, repoussant les limites des expériences menées dans les Etats américains du Colorado et de Washington, aux Pays-Bas ou en Espagne, qui autorisent ou tolèrent la production de cannabis dans un cadre privé. "Cela va être une journée historique", prédisait lundi 9 décembre le sénateur de la majorité Luis Gallo, soulignant que s'il "y a des pays qui ont mis en place des choses en la matière, l'Uruguay le fait dans le cadre d'un système global".

 

L'idée de cette première mondiale a été lancée il y a un an et demi par le président Jose Mujica, un ex-guérillero torturé sous la dictature, élu en 2009. Si la promulgation du texte par le président devait survenir rapidement, l'exécutif a en outre indiqué que les décrets d'application de la loi ne seront prêts qu'en avril 2014. Alors pourront débuter la culture et l'enregistrement des usagers et cultivateurs.

 

Un marché strictement encadré


Le texte prévoit trois modes d'accès au produit : l'auto-culture (six plants maximum), la culture dans des clubs de consommateurs (comprenant un maximum de 45 personnes et 99 plants) et la vente en pharmacie, sous contrôle public (40 grammes maximum par mois).

 

Toute publicité sera interdite et les cultivateurs ou consommateurs - des résidents uruguayens obligatoirement majeurs - devront s'inscrire sur un registre national.

 

Les autorités envisagent d'autoriser la culture de 20 hectares de chanvre indien pour couvrir les besoins de ce pays de 3,2 millions d'habitants. Afin d'en faciliter le contrôle tout en offrant une palette de différents produits, elles devraient autoriser quatre à six variétés de marijuana, commercialisées aux alentours de 0,75 euro le gramme.

 

Une loi pour affaiblir les narcotrafiquants


Avec cette loi inédite de "régulation du marché du cannabis", l'objectif de Jose Mujica est de priver les narcotrafiquants d'une importante source de revenus, alors que la lutte contre le trafic de drogue coûte environ 60 millions d'euros par an au pays, et peine à porter le moindre fruit. Il vise aussi, selon le gouvernement, à limiter les risques liés à la consommation du cannabis et à détourner ses amateurs des dealers et des drogues dures.

 

En Uruguay, le texte est favorablement accueilli parmi les consommateurs - entre 100.000 et 200.000 personnes - mais il se heurte au rejet de plus de 60% de la population et de plusieurs organisations.

 

La certitude qu'il y aura une plus grande disponibilité de cannabis [...] me fait craindre une plus grande disponibilité également pour les enfants et les adolescents, ce qui est la conséquence la plus grave" de cette loi de régulation, a expliqué à l'AFP Alfredo Solari, sénateur du parti d'opposition Colorado.

 

Pour rassurer ses détracteurs, Jose Mujica a d'ores et déjà annoncé qu'il était "prêt à faire marche arrière" si la loi ne produisait pas les résultats escomptés.

 

La consommation de cannabis n'est actuellement pas pénalisée en Uruguay, mais les associations de consommateurs se réjouissent quand même de cette loi, censée selon eux améliorer la qualité du produit et faire sauter le tabou du cannabis au sein de la société uruguayenne. Pour soutenir les sénateurs, la Coordination nationale pour la régulation du cannabis a d'ailleurs convoqué mardi 10 décembre "une dernière marche contre le cannabis illégal" devant le Palais législatif à Montevideo. "C'est le résultat de plusieurs années de mobilisation des organisations, ce n'est pas un caprice du président Mujica", plaidait lundi soir Hernan Delgado, membre de la Coordination.

 

"Une expérience pour le monde"


Assurant mener une "expérience pour le monde", le chef de l'Etat uruguayen a appelé ce week-end la communauté internationale à appuyer l'initiative. Il bénéficie déjà du soutien d'un groupe d'ex-présidents latino-américains qui mènent une campagne internationale visant à faire reconnaître l'échec des politiques de répression contre le trafic de drogue. Et tandis que plusieurs pays - le Portugal en 2000, l'Espagne en 2006 - et états américains - le Colorado et Washington en 2012 - expérimentent de nouvelles manières d'appréhender la consommation de cannabis, l'initiative pourrait bien inspirer d'autres dirigeants en mal d'inspiration.

 

C'est que depuis quelques années, un nombre croissant d'acteurs politiques et de membres de la société civile internationale se mobilisent pour un changement radical dans la lutte contre la drogue au niveau mondial. En juin 2011, un rapport de la Commission mondiale sur la politique des drogues, actait ainsi "l'échec" de la lutte antidrogue au niveau mondial, et préconisait "d'encourager l'expérimentation des gouvernements avec des modèles de régulation légale des drogues [en particulier le cannabis, NDLR] afin de réduire le pouvoir de la criminalité organisée et protéger la santé et la sécurité de leurs citoyens".

 

L'Uruguay a donc choisi de franchir le pas, reste désormais à attendre les premiers résultats de cette expérience inédite.


Via Damoclès