La mondialisation et ses effets spéciaux sur le cinéma... | Géographie et cinéma | Scoop.it

Une pluie de paillettes pour camoufler la tempête. Le 24 février, à Los Angeles, la société américaine Rhythm & Hues a reçu l'Oscar des effets spéciaux pourL'Odyssée de Pi. Mais au même moment, cette firme a dû déposer le bilan et licencier plus de 250 employés sans pouvoir leur verser le salaire de février. Cette coïncidence illustre une préoccupante dérive de l'économie hollywoodienne. Car le secteur des effets spéciaux connaît depuis plus d'un an une descente aux enfers. En septembre 2012, c'est Digital Domain, troisième entreprise du secteur, fondée par James Cameron au début des années 1990, qui a fait faillite avant d'être reprise par une firme chinoise.

 

SÉRIE NOIRE


Citons encore Matte World Digital, qui a obtenu plusieurs Oscars, notamment pour Hugo Cabret de Martin Scorsese, et a fermé ses portes en août 2012. Le même mois, la compagnie australienne Fuel VFX, qui venait de signer plus de 150 plans truqués pour Avengers, énorme succès des Studios Marvel, déposait le bilan. La série noire s'est intensifiée ces derniers jours : peu après la liquidation de Rhythm & Hues, on apprenait qu'une autre firme oscarisée, Pixomondo, fermait ses succursales à Londres et à Detroit. La situation est telle que Bill Westenhofer, superviseur des effets visuels sur L'Odyssée de Pi, a déclaré : "Il est ironique qu'à notre époque où les films à effets spéciaux triomphent au box-office, notre industrie doive lutter pour sa survie. Il faut absolument rectifier ce modèle économique."

Le responsable de ce fiasco économique serait la course au profit des grands studios américains, qui multiplient les succès grâce aux effets spéciaux mais qui en réduisent les budgets. Ils n'hésitent pas non plus à délocaliser ce pan de la production en Malaisie, en Inde ou à Taïwan - nouveaux eldorados des producteurs - où l'on trouve des structures offrant des devis défiant toute concurrence.

 

"NOUS SOMMES LES SACRIFIÉS..."


D'autres pays incitent les studios d'Hollywood à fabriquer des films chez eux en les gratifiant de subventions - ils espèrent en contrepartie importer un peu d'argent d'Hollywood et faire travailler leurs entreprises. Ainsi, en début d'année, la province de Colombie-Britannique, au Canada, a débloqué 437 millions de dollars d'aide à la production cinématographique locale, les effets spéciaux visuels étant les premiers concernés, car les plus faciles à délocaliser. Résultat ? Chaque fois qu'un créateur d'effets spéciaux travaillant en Colombie-Britannique touche 100 dollars, le studio américain se voit reverser 60 dollars... Dave Rand, qui fut l'un des piliers de Rhythm & Hues, dénonce cette situation sur le site Deadline.com : "Qu'il s'agisse des employés des sociétés d'effets spéciaux qui travaillent dans des conditions extrêmement précaires, ou des Etats qui subventionnent la délocalisation, nous sommes les sacrifiés des films des studios hollywoodiens. C'est la plus grande arnaque de l'industrie du divertissement !"


CENSURE SANS PRÉCÉDENT


La cérémonie des Oscars a servi de tribune aux artisans des effets spéciaux. Environ 500 employés du secteur ont défilé aux abords du tapis rouge en clamant "I want a piece of the Pi too" ("Je veux aussi ma part du gâteau"), tandis qu'un avion survolait le cortège de stars, avec une bannière exhortant à la création d'un syndicat qui permettrait de réguler le secteur. La manifestation était soutenue par des confrères installés à New York, au Canada et en Nouvelle-Zélande, tout en étant abondamment relayée sur les réseaux sociaux. Mais il n'est pas certain que les pontes d'Hollywood aient entendu le message : après avoir remporté son Oscar pour L'Odyssée de Pi, Bill Westenhofer a voulu, dans son discours de remerciements, alerter l'opinion sur les difficultés de son métier. Mais il a été coupé par la musique des Dents de la mer... Une censure sans précédent aux Oscars qui prouve que, chez les requins d'Hollywood, il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

 

Julien Dupuy - Los Angeles

Correspondant du journal Le Monde