Cinéma : le bal mondial des festivals | Géographie et cinéma | Scoop.it

L'image de vedettes éblouies par les flashs des photographes, gravissant les marches tapissées de rouge pendant le Festival de Cannes, masque la réalité des festivals de cinéma. Occasions mondaines, célébrations médiatiques, ce sont surtout des lieux de découverte privilégiée des films, qui offrent un instantané de l'état du cinéma. Ce sont aussi des marchés où s'échangent les droits de milliers de films, qui trouveront ainsi un public loin de chez eux, des ateliers où des producteurs se rencontrent et s'associent pour financer des oeuvres encore en gestation, des fêtes publiques qui accueillent, comme la Berlinale, qui démarre le 7 février, des centaines de milliers de spectateurs. Les festivals sont aussi des lieux où s'élabore le cinéma de demain.

Leur histoire a commencé en 1932, avec la fondation de la Mostra de Venise, sous le régime fasciste. Bientôt organisé dans la station balnéaire du Lido, le festival attire dès le début les stars d'Hollywood et les metteurs en scène européens, venus de France démocratique ou d'Allemagne nazie. Après la seconde guerre mondiale, tous les pays européens, démocratiques ou non, lancent leur festival de cinéma. Cannes et Locarno (Suisse) voient le jour en 1946, Berlin en 1951, Saint-Sébastien (Espagne) en 1953.

A l'exception de la Berlinale, lancée avec l'appui des Etats-Unis pour faire venir des vedettes américaines face aux premières lignes du bloc soviétique, ces manifestations sont organisées dans des stations balnéaires, dans l'espoir de promouvoir le tourisme dans les pays hôtes, et d'attirer les grands du monde cinématographique. Hors d'Europe, il s'en crée de nouvelles pour exposer la production d'un continent à Mar del Plata, en Argentine, à Ouagadougou au Burkina Faso.

Bientôt, une compétition farouche s'engage pour attirer le meilleur de la production internationale et les stars les plus brillantes. Comme les Allemands au football, Cannes est l'éternel vainqueur de cette lutte, qui régule aujourd'hui le rythme de la production du cinéma d'auteur. Pour pouvoir être montré aux sélectionneurs cannois, un film doit être prêt au début du printemps. Sauf exception, les manifestations qui lui succèdent sur le calendrier - Locarno, Venise, Saint-Sébastien et maintenant Rome - sont alors des seconds choix...

Mais les exceptions ne manquent pas. Le cinéma hollywoodien n'est pas la moindre, dont les distributeurs répugnent à la compétition entre films qu'imposent les festivals européens. Les grands studios se méfient des déchaînements critiques qui sont légion à Cannes ou à Venise, des jurys qui n'hésitent pas à favoriser des productions indépendantes au détriment des films de studios. Pour attirer Brad Pitt ou les frères Coen, dont ils ont besoin pour briller, les festivals présentent parfois les grandes productions hors compétition (Madagascar 3 à Cannes en 2012) ou acceptent de les programmer alors qu'elles sont déjà sorties aux Etats-Unis (There Will Be Blood à Berlin, en 2008).

Pour échapper aux règles de la compétition, on peut aussi se passer de jury, comme le fait par exemple, depuis 1976, le festival de Toronto. La manifestation canadienne, qui montre des centaines de longs-métrages chaque année, est l'occasion de présenter des productions américaines prestigieuses, tout en proposant d'autres du monde entier au public de la ville. Elle est devenue un prologue à la campagne pour les Oscars, et la porte d'entrée au marché nord-américain, même si la direction du festival s'est toujours refusée à créer un marché formel, avec alignement de stands comme à Cannes, Berlin ou Busan, le festival coréen qui draine une bonne partie des affaires d'Extrême-Orient. Ces marchés se doublent souvent d'ateliers de coproduction, idée inventée par le festival néerlandais de Rotterdam pour faire se rencontrer créateurs des pays émergents et producteurs européens. L'initiative a été reprise par Berlin, Cannes ou Saint-Sébastien, avec chaque fois un spectre géographique ou une thématique spécifiques. Une part de la programmation des festivals est désormais issue de ces ateliers, qui permettent d'alimenter le circuit.

Pendant longtemps, les festivals ont servi d'instrument de promotion aux films, avant que ceux-ci ne fassent carrière en salles. C'est encore vrai pour certains. La Palme d'or à Cannes a multiplié le succès d'un film comme Uncle Boonmee, du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul par deux ou trois. Mais un prix à Berlin ou à Venise ne garantit plus une sortie en salles en France. De plus en plus de producteurs de films destinés au grand public hésitent à engager les frais nécessaires à un passage en festival, préférant raccourcir le délai entre le tournage et la sortie en salles.

A l'autre bout du spectre, nombre de longs-métrages ne vivent leur vie qu'en circulant de festival en festival, accumulant les honneurs sans faire de recettes. Pour combler ce déficit de ressources, le Festival de Sundance a lancé une chaîne de télévision payante qui présente les films sélectionnés par la manifestation, d'abord consacrée au cinéma indépendant américain. Venise a proposé une partie de sa programmation en ligne. L'avenir des festivals de cinéma sera, au moins en partie, virtuel. Mais ils auront toujours besoin de stars et de tapis rouge.

Sur le Web : une liste des festivals de cinéma dans le monde (sur Wikipédia).

Isabelle Regnier et Thomas Sotinel